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Vilbort + +EN KABYLIE +VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA + +Paris +Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs +28, quai du Louvre + +1875 + +CHAPITRE PREMIER + +D'ALGER AU FORT NATIONAL. + +Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Désert! y +pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques +annoncent partout l'arrivée du _Moule-Saâ_ [Le maître de l'heure.], qui, +venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son +yatagan, couper la tête à tous les _Roumis_ [Chrétiens.]. Réfléchissez +que nous sortons du _Rhamadhan_ [Le feu qui purifie.], et qu'à ce jeûne +rigoureux du neuvième mois s'ajoutent les excitations du printemps pour +agiter les ferments de haine et de révolte que tout Arabe ou tout Kabyle +puise dans le lait de sa mère. Restez donc parmi nous, à Alger la bien +gardée, qui, en avril, n'est que parfum et lumière. Où trouverez-vous un +ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un +coupe-gorge. + +Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le _Général_ ne répondait +que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous +les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni +même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles? +Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé +les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger +vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin +très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en +1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y +aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de +vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut +passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des +précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et +que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il +suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme +de mille mètres. + +Et ce n'est pas le pire danger, Madame: à peine aurez-vous mis le pied +sur la terre berbère, que vous serez assiégée par une légion affamée et +furieuse, acharnée à défendre l'indépendance nationale. Vous aurez beau +invoquer l'autorité française et l'hospitalité kabyle, rien ne vous +préservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il +n'y avait qu'elle seule à combattre! Mais il est un être immonde dont le +Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'héberge dans sa +_gandoura_ [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve +de son sang. Quand cet hôte parasite se rend par trop importun, il le +prend entre le pouce et l'index pour le déposer à terre, délicatement et +comme à regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres +périls. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hâle? + +Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout à coup il se dressait +devant vous, hérissant sa terrible crinière, dardant sur vous ses +prunelles de feu, voudriez-vous, à la manière des femmes kabyles, +désarmer sa colère en lui disant: + +«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes, +à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à +une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je +ne suis qu'une femme, moi! regarde...» + +Vous voyez-vous assaillie sur un _thamgouth_ [Pic.] du Djurjura par un +ouragan de neige? retenue prisonnière par un déluge dans une écurie +kabyle? ou bien, j'en frémis pour vous, enlevée par un montagnard aussi +entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive +marche devant le diable, et que la musulmane vient immédiatement +derrière lui; mais la chrétienne, la Française surtout, est un ange aux +yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un +Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais! + +Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain +vendredi 7 avril; que les courageux me suivent! + +Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour +sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves, +mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs +arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de +gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier, +surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un +magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds +d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis +Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse, +l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage +du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé +madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers +de Paris. + +Son habit de voyage était des plus pittoresques sur un ample vêtement +d'étoffe anglaise, elle portait un manteau doublé de petit-gris qui +l'enveloppait tout entière, la protégeant contre la pluie, la poussière +et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords, +recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les épaules. Un voile +vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fenêtre que la +coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait +ainsi défendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosité des indigènes. +«Je suis laide à faire peur,» nous dit-elle en nous abordant. Certes, il +fallait qu'elle fût belle pour I'être encore dans cet appareil bizarre; +mais il est des femmes douées de la grâce originelle qui embellit tout. + +Un des trois braves était le mari de madame Elvire. Dès la première +étape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous +reconnûmes que, rêveur et distrait, absorbé en lui-même, il était +incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Général paraissait lui +inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que fût le paysage, +ses yeux, après s'y être arrêtés un instant, se tournaient toujours vers +madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison. +Bientôt aussi il manifesta, dans sa façon d'envisager les hommes et les +choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par +surcroît le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de +moyenne taille, blond, assez sentimental, très-myope, et le mari le plus +amoureux de sa femme qui se soit jamais vu. + +M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'armée, mérita les +galons de Caporal par le zèle qu'il déploya au moment du départ. C'est +lui qui retint nos places à la diligence d'Alger à Tizi-Ouzou et fit +charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent +comptable. Il portait sur ses épaules, très-bravement, ma foi! une +soixantaine d'années dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons +l'épiderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent +cruellement: cet homme excellent s'était déchiré à plus d'un buisson +épineux; mais il avait la jeunesse qui délie le temps, celle du coeur. M. +Jules entourait madame Elvire de soins si empressés et si délicats, que +l'heureux mari pouvait rêver tout le long de la route, certain que son +trésor et lui-même étaient bien gardés par ce bon compagnon. Donc nous +partîmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la révolte des +Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les +Ouled-Naïl, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Téniet, de +Titéri et de Sétif. La Fortune était avec nous: quarante-huit heures +plus tard, l'autorité se fût jointe à nos amis pour nous retenir de gré +ou de force; car, en pays insurgé, les touristes sont pour elle d'autant +plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux. + +Quand la diligence quitta la place Bresson, emportée dans la rue de +Constantine par ses six chevaux lancés au galop, le soleil sortait +radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme règne sur la mer +qui, à l'horizon, embrasse le ciel derrière le magique rideau des +brouillards irisés. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou à la +pointe Pescade, ressemble à une énorme coquille de nacre de perle aux +reflets changeants; à droite, les crêtes de la Bou-Zaréah et de +Mustapha-Supérieur se dorent et se découpent en arêtes vives sur un azur +à teintes d'opale. Les villas éparses brillent comme autant de perles +dans le collier d'émeraudes des collines, dont le pied demeure enveloppé +de vapeurs noires. Derrière nous, coiffée comme d'un turban maure par +les maisons de sa ville haute superposées en terrasse, Alger, inondée de +lumière, caressée par les brises marines, parfumée par la flore +orientale, semble vouloir déployer toutes ses séductions pour nous +retenir dans ses murs hospitaliers. + +Madame Elvire est émue: un diamant étincelle entre les cils de sa +paupière, et elle dit en soupirant: «Mon doux Alger, quand te +reverrai-je?» La conquête de 1830 n'est-elle pas justifiée par ce regret +et cette larme? + +Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de +Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour +nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la +route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des +manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à +distraire le Général de sa mélancolie. + +--Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la _Koubba_ +[Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un +marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce _Medhi,_ +ou précurseur du _Moule-Saâ,_ fonda la société secrète des _Khouâns_ +[Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait +beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des +Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans +la _Zaouïa_ [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six +tribus de la confédération des Guechtoula. + +Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent +l'_Oueurd_ [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou +chef des _Khouâns_. Les frères affiliés s'engagent, par les plus +terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre; +ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent +entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne +prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux +hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa +pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le +tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était +retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui +érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une +koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques. + +Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'_ouadas_ [Offrandes +religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et +pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil. + +Ils reçurent des _tolbas_ [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la +bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui +viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du _kouskoussou_ à la +viande, du _lebben_ [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les +traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles +quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient +emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils +couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le +précurseur du _Montader_ [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les +_Adrars_ [Pierres.] kabyles. + +Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige +plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son +vivant, est devenu _Bou-Kobrin,_ ou l'homme aux deux tombes. + +--Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et +moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte? + +--Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est +un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne +l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des +hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques +d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin +et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du +Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie +Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres +penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands +enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction +et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation +moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un +instrument de réaction universelle. + +Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière +et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté. + +--Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant +un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria: + +--Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre _bourrico_ [Petit +âne.]. + +La roue heurta si violemment l'un des amples _couffins_ [Paniers en +tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de +l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il +portait par surcroît de charge. + +Le général poussa un cri. + +--Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et +ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est +pas la plus grosse des deux bêtes. + +Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs +jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un +cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. _Har'r! Har'r!_ fit-il +d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau +milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un _corricolo_ +[Voiture publique d'Alger.]. + +--Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse +de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent +comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa +destinée.» + +--Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a +dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse +bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut +du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines +politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de +l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les +complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb +qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les +conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet +Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre. + +--Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes +beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au +Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si +j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette +lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces +palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits +d'or et de fleurs odorantes. + +--Est-ce tout? demandai-je. + +--Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant, +ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les +crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances +d'argent. + +--Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu'à trente-neuf lieues, Madame, et +nous y arriverons demain soir. + +--Quel bonheur! s'écria-t-elle en frappant des mains. + +Pauvre Alger! déjà cette belle inconstante ne te regrettait plus. + +Nous laissons à droite et à gauche des jardins légumiers et des +bananeries que protège contre la main des maraudeurs et le souffle salé +de la mer une haie impénétrable de cactus monstrueux: les figuiers de +Barbarie dont les épines acérées gardent en outre leurs propres fruits, +fort prisés des Arabes. Près du ruisseau Aïn-el-Abiad [La fontaine +blanche.], nous apercevons, à moitié ensevelie dans les sables de la +mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vénéré des nègres d'Alger, +pourrait bien n'être que le dieu Bélus ou Baal, dont le culte fut +importé par les Phéniciens dans le Soudan. Les cérémonies religieuses de +ces noirs enfants, qui se piquent d'être aussi bons musulmans que les +Arabes ou les Maures, ont conservé un caractère tout païen. A Alger, +vers la fin de mars, nous avions assisté, dans une maison de nègres, à +des sacrifices sanglants. Nous y vîmes immoler des poulets, des moutons, +un boeuf par des sacrificateurs d'ébène. Une grande prêtresse, plus noire +que l'enfer, rendait, d'un air très-majestueux, des oracles tirés du +sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de +Saint-Eugène, hors la porte de Bab-el-Oued, à la Sebâ-Aïoun [Les sept +fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont à se +plaindre d'un mari ou à se faire aimer d'un amant, viennent demander des +conseils, des augures et des philtres aux Guezzanâtes [Négresses +sorcières.]: c'est un carnage de poulets algériens. Mais vienne le temps +où la fève commence à noircir, un effroyable vacarme éclate dans la +haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientôt, par groupes +de cinq ou six, les fils de Cham à la peau de suie descendent dans la +ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la _Derdeba_. +Ils la font avec des tambours, des tamtams et des _Karakobs,_ énormes +castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette +danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin +au soir. Quels poignets! et quelles jambes! + +Ces bons diables montrent toutes leurs dents à chaque sou qu'on leur +donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de +l'_aïd-el-foul,_ la fête des fèves. Ils viendront la célébrer à la +Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des +nègres. Ce jour-là, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses +frénétiques, régal et orgie: toute la population noire se pare, mange, +crie, gesticule, se démène et s'amuse vingt-quatre heures durant et +pour tout le reste de l'année. Ce sont, la plupart, de très-braves gens, +sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille à partir +avec la police. + +Malgré leur peau de suie, madame Elvire les préférait de beaucoup aux +Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face +blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et +même aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir où tant d'autres +s'appauvrissent et possèdent aujourd'hui la moitié de la ville. Elle +n'aimait guère non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, à +la lèvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le +méridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui +couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie, +c'étaient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les +premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes: +presque tous ces hommes-là ont un bon visage. + +A mesure que nous avançons sur la route, l'heure matinale nous fait +rencontrer un nombre considérable d'Arabes auxquels se mêlent quelques +Maures et quelques Kabyles. Tous portent des légumes au marché d'Alger. +Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la +charge. Les bourreaux! Et quand donc la Société protectrice des animaux +viendra-t-elle en aide à leurs victimes? Le maître stimule sa bête en la +piquant sans cesse, avec la pointe d'un bâton, à un même endroit de la +cuisse qui, à force d'être ainsi aiguillonnée, présente une large plaie +saignante; et le pauvre petit âne, qui n'a que la taille d'un grand +veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu'à ce +qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais +su. + +Quel regard triste! et comme sa tête se penche mélancoliquement! mais il +paraît pourtant résigné à son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il +soit fataliste! Mahomet aurait bien dû lui réserver une place dans son +paradis! + +L'autorité, qui se mêle de tout en Algérie comme en France, ne peut-elle +rien pour l'infortuné bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser, +dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est +armé d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle? + +Nous nous croisons avec de vieilles haridelles chargées de fruits +superbes: des oranges exquises qui mûrissent, après celles d'Alger et de +Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de +légères carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun, +à l'oeil noir, à la mine très-éveillée: les maraîchères mahonnaises du +fort de l'Eau. Cette colonie, fondée en 1850 par des familles de Mahon, +est très-florissante; elle approvisionne le marché d'Alger de légumes +excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de +petits pois. A Bougie, à Philippeville, à Bône comme à Alger et sur tout +le littoral, les Mahonnais, colons à demeure fixe, out trouvé une veine +d'or dans la culture maraîchère et dans celle des arbres fruitiers. +Voici de grands chariots traînés par quatre chevaux qui conduisent au +vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts récoltés au +fort de l'Eau et dans les champs très-fertiles des deux rives de +l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carrée. Ce fortin turc construit +sur une éminence est devenu un pénitencier d'indigènes rebelles. + +La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande +un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que +l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui: +nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares +stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre! + +Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire +a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en +écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui +l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie: +_Bono! bono!_ pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français. + +--O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place +dans le paradis. + +--Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut +aller à confesse et avouer au _mufti_ [Prêtre musulman.] que tu as bu de +I'eau-de-vie. + +Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers +lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il +ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou +presque tous la reçoivent sans vergogne. + +--Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le +Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils +n'en rougissent pas. + +En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière +lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des +amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et +plus acharnés contre leurs maîtres: _les chiens de France_. + +Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui +fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles +du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj +[Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation, +motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un +ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que +très-lentement. + +Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un +blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous +serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations +vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne +manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire +double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la +faim? + +Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger +sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été +établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet +effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur +Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent +fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient +vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja. + +La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se déroule devant +nous, jusqu'au pied de l'Atlas: à notre gauche, vers la mer, jusqu'à la +pointe du cap Matifou; à notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle +baigne entièrement dans un brouillard épais que les premiers rayons du +soleil ont précipité des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs +nocturnes de la terre. Le jeu de la lumière produit des effets +merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumulées: d'un bleu +d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, à mesure qu'il s'élève, +des ondes lumineuses d'un gris d'argent traversées çà et là par des +rayons solaires pareils à des flèches d'or. Les plus hautes montagnes de +l'Atlas, vigoureusement dessinées sur le ciel où s'effacent les +dernières étoiles, s'élancent comme des îlots de ces flots diaphanes +dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont +disparu. Ce sont partout d'impénétrables maquis de lentisques, de +lauriers-roses, de genêts épineux, de bruyères géantes, d'asphodèles +dont les distillateurs algériens font de la fine-champagne. Il y a là +aussi des chênes-liéges, et quelques chênes-zen, mais petits et +rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierrée, +nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonné. De chaque côté de la pierre +concassée par les nègres à veste rouge qu'on rencontre sur toutes les +grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une +herbe courte et drue, tout émaillée d'une flore sauvage. + +On dirait un tapis de velours vert où la main d'une fée a brodé, avec +les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres. + +Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchanté. + +--Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles +vierges aux portes d'Alger! et l'on répond aux colons qui demandent de +la terre qu'on n'en a pas à leur donner! Et la France ne peut pas +nourrir ses habitants dans les années médiocres! Et dans les meilleures, +l'Angleterre et la Belgique sont obligées d'aller acheter aux États-Unis +ou en Russie le tiers de la récolte qui leur manque! Et... + +--Un chacal! fit madame Elvire, en désignant du doigt un animal qui +traversa la route comme une flèche. + +--Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement... + +--Quoi donc? + +--Un lapin! + +Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolèrent. + +--Des perdrix! fis-je. + +--Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges. + +--Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant. + +--Quoi! exclama le Général, tuer ces pauvres petites bêtes!... et devant +moi! + +Le Caporal s'enfonça repentant dans son coin. + +Tout à coup le décor change. + +Quel fléau a passé par ici? Quel Vandale a piétiné le tapis de velours +brodé par la fée? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a +arraché leur robe verte à ces arbres dont les troncs et les bras nus se +tordent d'un air désespéré? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de +la mort règne dans ces lieux désolés que recouvre aussi loin que s'étend +la vue un linceul de poussière grise et noire. + +--Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux +broussailles du côté de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie, +poussé par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux, +lancés au grand galop, pouvaient à grand'peine le devancer. Nous venions +de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit à nous poursuivre aux +approches de l'Alma. Je vous réponds que je n'avais pas besoin de jouer +du violon à mes bêtes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous, +à deux ou trois cents mètres, sur la route, galopait un lion... + +--Un lion! en êtes-vous bien sûr, postillon, et n'était-ce pas aussi un +lapin? + +--Un vrai lion, Madame, de la grande espèce fauve: car il y a aussi le +lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux. + +--Et duquel, mon ami, eûtes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de +ce grand lion fauve? + +--Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur, +comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un _douar_ [Les +tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bûche qui flambe le met en +fuite? + +--Et comment prîtes-vous congé de ce compagnon? + +--Là-bas derrière nous, à l'endroit où la route fait un angle, +l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent, +et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant... + +--Oui, de plaisir? + +--Il ne m'a pas laissé le temps de le lui demander, Madame. + +Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un +ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frère ou cousin de celui de la +Reghaïa. + +Nous entrons dans le village de l'Alma, créé en 1856. Ce n'est pas un +colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fièvre en +personne! Quel barbare ou quel étourdi, après l'expérience d'un quart de +siècle, a condamné ses frères de France à dépérir misérablement au fond +de ce marécage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et +heureux sur cette riante colline qui reçoit en plein, l'été, le souffle +tonique et rafraîchissant de la mer? Combien d'hommes ont déjà payé et +payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une +légèreté également coupables! + +On change de chevaux. Les braves bêtes qui nous ont amenés d'Alger +viennent de faire, sans débrider, neuf lieues au train de poste. Ils +n'ont soufflé que pendant une minute ou deux à la Maison-Carrée. Ils +font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les +chevaux arabes n'ont pas de fonds! + +Tandis qu'on mène ces courageux sous un hangar où ils se sèchent en se +roulant sur la litière, le Conscrit est envoyé à la cuisine de +l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Général veut savoir si le +déjeuner est à point et quel en est le menu. Bientôt l'impatience le +gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparaît pas. + +--Il n'aura pas trouvé la cuisine! allez, Caporal, allez! + +L'instant d'après, M. Jules revient avec un visage consterné. + +--Ce n'est pas ici qu'on déjeune, Madame. + +--Ah!... mais où donc? + +--Aux Issers. + +--A trente kilomètres! + +--Venez! + +Nous suivons le Général dans l'auberge. + +--Que pouvez-vous nous servir? + +--Madame, tout ce qu'il vous plaira. + +--A la bonne heure! Eh bien, servez-nous. + +--Quoi? de l'absinthe? + +C'est la première chose qu'on vous offre dans toute l'Algérie, depuis +huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; c'est aussi la plus +pernicieuse. + +--Des champoreaux? + +--Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du +jambon... + +--C'est que... + +Le Général fronce le sourcil. + +--Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangés; et quant à +un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le +mettre à la broche. + +--Du pain alors! + +--Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le désire. + +--Sans doute. + +--Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux. + +Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse. +Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la +cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert +avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à +l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était +un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les +montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et +les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent +indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque. +Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey +d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui +s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer, +au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son +redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant +leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le +pillage. Le _flissa_ [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau, +et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs +armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par +le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui +envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent. + +Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la +farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme +impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la +nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous +débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau: +l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils. + +--C'est _de la_ poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six +mois que ma femme est malade. + +--Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en +faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette +qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à +Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau +tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux, +bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du +bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur +à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est +remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que +désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne; +sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre +de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté +d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les +plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse +vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons. + +Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu +d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des +sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le +laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol. +S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la +Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif +attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un +fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est +parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout +d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de +l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable +nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix +ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses +lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de +force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par +surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de +manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur? + +Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la +bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de +la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race +germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux _lieder_ de la +Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne +humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le +grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur +nouvelle patrie, chanteraient-ils? + +Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se +dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et +qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et +sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut +au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les +cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et +de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se +flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie +de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les +conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de +la France et au bout de vingt ans de combats héroïques. + +Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la +Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois +sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi +les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce +voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays +que nous voyons!» + +Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une +plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du +Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par +ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui +nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on +avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les +moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis +sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent +les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons +qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop +avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone +d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent +vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous +apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme +l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou +point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri +par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence +ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage +n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux +oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher +qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère +ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles; +d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque. +Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres +que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa +famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur +maître mordre dans une dure galette de glands doux. + +--Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et +troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils +vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif +djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest, +possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est, +la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient +leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où +l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche +aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine +furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque +renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil +de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles +rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des +sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles? +C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure +muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères +de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions +arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les +rochers de la grande Kabylie étaient habités par les _Quinquegentiani_ +(les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, _les Époques militaires de la +grande Kabylie_.], les _Tindenses,_ les _Massinissenses,_ les +_Isaflenses,_ les _Jubaleni_ et les _Jesaleni_. Ne reconnaît-on pas dans +les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus +nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient +les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les +plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome +leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent +jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours, +et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua, +dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux +romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe +Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de +«précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est +éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y +trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait +comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur +attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse +d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses, +la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards, +l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir +nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à +toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «_ferocissimos populos_», du +panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de +leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire! +_Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes_.» + +Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers +elle un regard consterné, le Philosophe s'écria: + +--Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce +moment pour un beefsteak aux pommes de terre! + +Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science +d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un +instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en +pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas +déjeuné! + +--Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un +d'Arles. + +Le Général sourit. + +--Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la +guerre! + +--C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle. + +Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé, +s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son +rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des +chevaux: + +--Arrêtez, postillon! + +--Pourquoi donc? + +--Il me faut la malle de monsieur. + +--Défaire toute la diligence... impossible! je mène la poste; +d'ailleurs, nous arrivons. + +Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de +ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait +près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un +officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge. +On distinguait des pigeons sur le toit. + +--Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre +déjeuner qui fume. + +--Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres! + +Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on +voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et +telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit +la pointe Dellys qui en est à quarante. + +Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte +de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos +yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière, +des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le _Souk-el-Djemâa,_ le +marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou +réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des +chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient +apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs _tellis,_ +sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui +recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous +d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements +sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques +Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute +provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des +Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci +n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est +à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est +la loi divine et humaine. + +En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme +de la fatalité, il existe une constitution politique et civile, +susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de +Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil +national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme +religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges. +Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces +mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée, +tendu son cou au yatagan du Turc. + +Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas +l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses +derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence +essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses +conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des +Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus +vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les +descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour +aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent +encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce +que nous sommes des chrétiens. + +La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en +approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au +lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et +soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient +nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le +Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu +du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri +famélique: + +--Déjeunons! + +Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au +besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille +ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles, +que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret. +C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions +d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par +M. Jules dans le fond de sa malle. + +En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un +regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la +suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus +ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de +volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de +l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement +le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la +table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le +divin Gargantua. + +Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les +fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit, +avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il +mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble. + +Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner, +nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à +vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des +Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent. + +Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché. + +Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des +visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon +français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux, +décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte +d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se +met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets +du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une +prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va +comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de +loin, en arrivant aux Issers. + +--Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que +nous disait-il? + +Un Roumi s'approcha: + +--Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux +miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une +datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous +demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent +tous les mendiants. + +--Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce +malheureux. + +--Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en +excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de +pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de +pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet +argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière. +Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous +couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le +couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens +d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins +fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants +crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux +_djenouns_, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une +sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en +jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie. + +--Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que +soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande +calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes. + +Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla +débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales. + +De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si +expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est +calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et +gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux +le seul trait d'union est une égale finesse. + +Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge, +se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si +le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que +sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous +regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut +que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était +pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête, +criant: _Bono! bono!_ ou nous répondant quand nous leur adressions la +parole: + +--_Makache sabir,_ nous ne vous comprenons pas. + +Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant +les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire. +Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau. + +La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière- +petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de +la _mzerag_ [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la +première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait +rejetés, l'appelèrent-ils _Kahina,_ la sorcière. Ou bien ceux qui +attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui +trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha +[Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion? +Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus +invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou, +nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut +duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien +encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda +berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait +à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la +druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et +jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en +juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général +Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa _doukana_ [Banc de +pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière +au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort +belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu +sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance +berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte +héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange +contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes, +et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme! + +Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards. +Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût +traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe, +car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir, +elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la _bechna,_ +espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales +avec la _fernana,_ plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les +vendait aussi au _tellis_ ou à la _sâa_ (à peu près un hectolitre). Là, +l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'_habbar_ +dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les +figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en +paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au +_rethol,_ la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées +précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et +l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de +petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne; +et le terrible _felfel,_ piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs +gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au +_dra,_ une coudée; les laines, vendues par toisons; des _burnous_ pour +les hommes, des _haïks_ pour les femmes; les _gandouras,_ chemises +longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les _djellabas,_ +tuniques courtes sans manches; les _kachebias,_ blouses en laine à +manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait +l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de +méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des +allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des +crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement +illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en +laine tricotées par leurs maris; des _tabenta,_ tabliers en cuir, pour +ceux qui pressent les olives; des _gadoum,_ petites haches à double +tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus +jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une +fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue, +défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie: +les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte +ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées +les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur +front. + +Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de +la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire +jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes +pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux +mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux +encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières +d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent +des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les +femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand +elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les +sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous +des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs +pieds mignons et charmants? + +Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par +une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de +badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui +aillent aux sept _souks_ de la semaine: _el Ethnin_ du lundi, _el Tleta_ +du mardi, _el Arba_ du mercredi, _el Khemis_ du jeudi, _el Djemâa_ du +vendredi, _el Sebt_ du samedi et _el H'ad_ du dimanche. Les gens de +loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne +pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour +le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques +figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de +café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine, +jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du _cafaoudji_ +[Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent +très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort +longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci: +littéralement protection de Dieu.]! + +Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais +les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de +sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides +de choses nouvelles: «_Ingenio mobili, novarum rerum avidum,_» a dit +Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier +qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts +centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement +splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or +et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des +murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous +plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de +boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la +gorgée! + +Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le +marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une +multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au +village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils, +ni pistolets, pas le moindre _flissa_ [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur +le _souk_ un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis +quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés: + +--D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en +tête, et puis aussi parce que des hommes de _sofs_ ennemis, se +rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux. + +--Qu'est-ce qu'un _sof_? demanda madame Elvire. + +--C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de +villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui +s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un +_sof_ ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous. +La Kabylie tout entière est organisée en _sofs_. + +--Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui +s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces +gens-là ne sont pas plus civilisés que nous! + +--Sans doute, le _sof_ a son bon côté; mais il y a un revers à la +médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent +dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la +querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et +même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger. + +--Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la +défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère, +et non pour le caprice du prince. + +--Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république... +kabyle. + +En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui +s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de +l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des +lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent +pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant +d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les +Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372 +fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.]. + +Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs +frères des hauts pitons. + +Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux +des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus, +136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des +quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à +combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment +aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait +dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique +traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu +l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se +tournaient aussitôt contre lui. + +C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des +corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin. +Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et +d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon +qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux +aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient +eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc +Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire +que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent +contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc +dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents +des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef +de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par +des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce +fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels +ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non +moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets +jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur +exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage +ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur +territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route. +Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, _les +Kabyles et la colonisation en Algérie_.], fortin romain, autrefois posté +en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs +n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains: +en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la +Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs +_thaderth_ [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin. + +Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent, +conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le +grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental, +parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les +Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général +Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur +humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur +territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes +carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou +et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils +commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le +bien-être. + +Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris. +Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus +grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets: +c'est la koubba du _Thimezerith_ [Lieu élevé.] ou des quarante +vieillards. + +--Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de +Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique. +Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent +à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne. +C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les +tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour +chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans +toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères +savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là! + +Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le +précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au +fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît +dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller +verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura +septentrional. Elle s'appelle d'abord l'_Asif_ [_Asif,_ rivière en +kabyle; _oued_ en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des +Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle +passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une +coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux +ou fontaines. + +En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des +femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour +et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en +deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes +neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche +naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à +l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul +n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers +kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de +pénétrer jusqu'au coeur de leur pays. + +Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le _limes +Tubusuptitanus_ vers Bougie, le _limes Taugensis_ (Taourga) vers Dellys, +et le _limes Tigensis_ (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au +sud, le _limes Auziensis_ à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes +la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre +une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie +méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés +de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque +toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est +ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le _Mons Ferratus,_ +sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la +nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le +littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul +vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère! + +Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les +fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en +construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de +Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient +garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent +d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des +montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la +famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou, +un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes +blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité +du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères, +que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait +été entièrement abandonné. + +Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni, +Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à +seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un +effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient +contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces +d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des _Zmouls_ +[Réunions de familles, pluriel de _Zmala_.]: colonies militaires, +imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un +de leurs bordjs, ils offraient un _zouidja_ (environ douze hectares) +s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier. + +Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du +labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les +récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen, +vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans +l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de +leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis +ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des +bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société +africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des +Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la +terrible vendetta kabyle: l'_oussiga_ [Vengeance.] et la _diâ_ [Prix du +sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles +devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui +les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher +violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines +qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût +pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus +productive du _meks,_ ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était +en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand +nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la +corporation des _Berranis_ [Étrangers.], fournit également une arme aux +Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des +otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée +hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau, +suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine, +déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité +qu'une rançon. + +Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le +territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de +l'Est. Ils ont rempli--comme le dit leur nom--la vallée, au pied de la +haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur +tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus +les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la +première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et +à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les _sofs_ jadis +étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25 +villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive +droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer. + +Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre +rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la +rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le +pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les +bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent +souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes +françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui, +exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du +bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures +réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des +Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le +baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et, +dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe. + +Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous +rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois +_Taugensis,_ chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité +par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du +Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs _djbiras_ [Espèces de +valises en cuir ornementé à plusieurs poches.]. + +En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs +habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis +arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages. +Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et +c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre +et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les +neiges d'hiver. + +Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches, +des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de +leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges _tellis_ tout +gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au _Souk-el-Sebt_ de +Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est +le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus +robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre +quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant +la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire +claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler +de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue. +Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine, +s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin, +et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour +les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit +jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont +tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne +les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque +toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement. + +--Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves +gens en véritable Turc. + +--Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais +m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs +bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me +faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se +déranger pour des Roumis. + +A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq +heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence +s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête +devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent +pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à +l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire: + +--Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi? + +--Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment? + +--A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du +commandant. + +--Sais-tu lire? + +--Sans doute; écrire aussi, et calculer. + +Le Philosophe s'écrie, transporté: + +--Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école! + +--Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle. + +--Où cela? + +--A Paris. Je vous servirai fidèlement. + +--Tu quitterais tes montagnes? + +--Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France. + +--Tu es marié? + +--Depuis un an. + +--Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche. + +Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle: + +--Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont +tout _ensucrées_? + +Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le +plus ardu des _thamgouths_ [Pics.] pour en croquer un morceau. + +Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des +guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils +nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous +l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un +aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il +couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un +formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe +le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets, +nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une +crainte vague. + +Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune +Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne +citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y +monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à +mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente. + +--Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda +mon guide. + +--Demain. + +--Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger. + +--Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire +l'ascension du Djurjura. + +--Oh! exclama-t-il. + +--Y a-t-il du danger? + +--Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera. + +--Mais... les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras. + +--Ils vous offriront la _diffa_ [Repas des hôtes.]. + +--Et la nuit? nous n'avons pas de tentes. + +--Vous dormirez dans un village, chez un _caïd_ [Juge de paix.], ou chez +l'_amin_ [Maire.]. + +--Et nous pourrons dormir tranquilles? + +--Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop. + +--N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre? + +Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question: + +--Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils +sont sacrés, et voici ce que porte le _kanoun_ [La charte.] de mon +village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier +que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa +maison sera détruite de fond en comble.» + +--Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être +des voleurs et des assassins. + +--Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la +vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais +aucun d'eux n'a jamais dépouillé son _dif_ [Hôte.]. Outre le déshonneur +qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos +personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant +peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête. + +--Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne +demanderai pas d'escorte au commandant. + +Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce +particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions +retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage, +partout, jusqu'au Désert. + +--Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous +pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous +donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans +la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez +pas du tout. + +Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes. +J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre +une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du +Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves +d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents +hommes et une manutention pour douze mille rations de pain. + +--Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au +commandant. + +Il sourit finement, et se contenta de me répondre: + +--Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie +trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets? + +--Pour six heures du matin. + +--Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une +promenade. Vous arriverez pour dîner. + +En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest. + +--Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain? + +--Es-tu sorcier, Monsieur? + +--Non. + +--Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir. + +--Ah! lequel? + +--C'est d'attendre à demain. + +Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le +Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils +s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres. + +Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la +table. + +On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des +hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par +malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le +mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le +plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les +premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie: +fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne +pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux. + +En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute +montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme +il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant +d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et +M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le +Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant +l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les +hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets +kabyles. + +--Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit, +c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond +d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de +mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir +par là. + +Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec +l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque +inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques. + +Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière +enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du +commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue +la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un +cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le +plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis +l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de +nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de +couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous? + +Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du +bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui +nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un +personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus +profond respect. + +Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune +Kabyle. + +--Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un +Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique; +mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne +l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié +de ma vie. + +--Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai +une place à Paris. + +Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre +kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau +montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air +mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire +lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat. + +A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour +prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large +en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche, +vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.], +où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre +droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant +nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un +affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide. +Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant +de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique +contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant +de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en +torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous +distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen. + +La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée +et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de +fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles +d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un +vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les +flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les +figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre +taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près +de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la +route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge +d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort +de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques +branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les +placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche +par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par +les fissures. + +--Quelle misère! dit madame Elvire attristée. + +--C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas +d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la +grande Kabylie. + +--Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café? + +--Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave +homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six +tasses dans sa journée. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un +sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame. + +Le _cafaoudji_ nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de +Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier +et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son +parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu +que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature +que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent +ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que +la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme +par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une +aumône qu'il accepte d'un air digne. + +Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières +pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle +humeur, nous chante la _Chanson du marabout_. + +Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des +_Souk-et-H'ad_ (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y +arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau: +dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en +capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques +d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les +montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux, +éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe +verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les +cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et +des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant, +autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre +magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en +ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons +solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge +de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au +vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large +circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une +cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah +lui envoie un barbeau ou une alose. + +En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui +descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en +branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui +bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées +au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les +Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant +de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie +depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux +murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de +rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des +Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre. +En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils +ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire +et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules +kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la +certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit +du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute +l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon +et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les +contre-forts qui supportent le plateau culminant du _Souk-el-Arba_ +[Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et +comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller +planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins? +Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et +partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les +chèvres. + +Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne +lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé. +Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses +bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de +leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi +invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou +derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps +de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre +heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés +malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se +retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les +Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent +la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise. + +Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général +au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division +MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à +Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés +[Émile Carrey, _Récits de Kabylie,_ campagne de 1857.]. Nul n'a compté +les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement +nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des +Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés _avaient fait parler la +poudre_. + +La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq +fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25 +villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les +Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11 +villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui, +de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les +Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, _les +Kébaïles du Djerjera_.]. + +A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des +Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts +à la défense de la patrie. + +Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le +désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût +de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile, +cinquante maires de villages viennent demander l'_aman_ [Pardon.]. + +Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les +fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur. + +--Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey, +_Récits de Kabylie_.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous +plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous +couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour, +mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers. + +Les _amins_ s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer +des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de +révolte s'échappe de quelques poitrines: + +--Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont +pas assez d'argent pour payer cette somme. + +Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs +enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la +payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs _kanouns_ +seront respectés sous la seule réserve que les _amins,_ élus par eux, +seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris +s'illuminent. + +Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des +vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux +races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par +signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les +meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union +doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et +si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une +amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions +nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne +pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les +attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur +intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par +la misère? + +J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara: + +--Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations +avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils +détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus +d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages, +brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les +malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un +métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les +piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont +construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à +pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et +encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera +d'eux tout ce qu'il voudra. + +--La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre +au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et +fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la +grande misère des Français? + +Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il +répondit en souriant: + +--Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là! + +Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas +mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de +pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par +le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant +parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds +périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et +pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre +végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins +merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont +des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se +disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement +creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage. +Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle +venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes, +orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers +décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air +est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à +travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs. +Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le +sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux +et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous +obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment +découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain +_kherif_ ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira +avec sa famille habiter son _asib_ [Maison ou gourbi d'été.]; ils +s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le +vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des +figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au +fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en +jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits +nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons +sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus +accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront: +«Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous +trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne +la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.» + +Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel +aboutissent plusieurs sentiers, coule une _thâla_ [Fontaine.]. Des +femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince +filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus +timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur +l'épaule, leur _medhid_ [Cruche à eau.] d'une belle forme antique. +D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre +leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille +par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un +de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?... Ah! pauvre +enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche +mesurée à leur taille,--car à peine sorties du berceau, on leur enseigne +le dur labeur de la ménagère kabyle,--se réfugient dans les jambes +maternelles en criant: _O imma! ô imma!_ ô maman! ô maman! Nos muletiers +vont à la fontaine, faire leurs _oudou-el-seghir,_ ablutions que tout +bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs +mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O +mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos +regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous +contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur. + +--Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des +perles, et les yeux des diamants noirs? + +--Madame, c'est une femme mariée et déjà mère. + +--Tu la connais? + +--Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde +un garçon. + +C'était le glorieux _tavezimth_ tant désiré des jeunes épousées: grand +anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil +sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est +une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les +seins. + +--Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle. + +--Quatorze ans. + +--Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles? + +--A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles +deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette +encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est +déjà comme sa femme. + +--Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie? + +--Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille +francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la +fortune du prétendant. + +--Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux? + +--Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'_achaoua_ [Coiffure en toile +tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui +a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces +arabesques éclatantes. + +La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces +femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la +finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe +contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la +malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement +français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes, +j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en +ferais ainsi les plus belles du monde. + +Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le +_tavezimth_ des jeunes mères et l'_achaoua_ des amoureuses ardemment +désirées, le _thazath,_ collier, assemblage de verroteries, de +coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de +boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le _dah,_ +bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les _khralkhrals,_ +anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles +de fer rivés à la cheville des forçats, et les _amkies,_ moins précieux, +en cuir, en bois ou en corne; les _kouneïs,_ boucles d'oreilles en +argent ornementé de corail: les unes, les _zerouïar,_ si grandes et si +pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les +attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les +_thiounissen,_ plus légères, mais bien moins estimées; le _thacebth_ et +le _zerir,_ bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de +corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores, +formant diadème ou ferronnière; enfin les _ibezimen,_ épingles-broches +avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de +leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et +les agrafes. + +Les plus pauvres possèdent plusieurs _ibezimen_ d'argent ou de fer, +sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré +quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de +valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que +sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa +future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès, +selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui +compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent +que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu, +l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un +salaire fixé d'avance. + +Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les +_kanouns_ défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la +fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus +forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus +forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage +une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les +tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en +vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la +maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne +tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde +[Voici ce que portent les _Kanouns_: Celui qui va à la fontaine des +femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans +un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300 +francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs; +les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari +a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari +doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne +sera plus écouté comme témoin.]. + +--Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans +pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de +galanterie tout à fait sans conséquence? + +--Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé, +tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y +a qu'un baiser. + +--Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre? + +--Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon _nif_. + +--Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire. + +--Mon _nif,_ c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de +son honneur. + +--Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le même en Kabylie +qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre +front. Décidément, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre. + +--Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils +être si jaloux de femmes qu'ils achètent? + +--D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgré cela... + +--Voilà une raison. + +--Quand elles sont belles. Et puis, si nous étions moins sévères, +personne ne connaîtrait plus son père: elles ne sont pas comme les +Françaises, et ne se font aucun scrupule de couper le _nif_ à leurs +maris. + +--Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves. + +--Bah! à chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le ménage; +si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se +distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les +_Kanouns_ ne leur accordent aucun droit. Elles n'héritent pas; ce +qu'elles ont appartient à leurs maris ou à leurs parents; mais elles +n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de +pourvoir à leur entretien. + +--Est-il vrai qu'après les avoir épousées sans leur consentement, vous +puissiez les répudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce +avec elles? + +--Oui, mais elles peuvent se remarier. + +--C'est bien heureux vraiment! + +--A la condition toutefois, ajouta Maâkara, que le nouvel acquéreur +remettra au premier mari la somme que celui-ci a payée aux parents de la +femme. + +--Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courroucée. + +--Elles se donnent assez souvent ce plaisir-là. J'en connais une qui, +après avoir été achetée six fois, a empoisonné son dernier acquéreur +pour convoler en septièmes noces avec un jeune homme auquel elle avait +donné l'amulette qui fait aimer. + +--Vos femmes ont des poisons? + +--Elles se servent d'arsenic pour s'épiler par tout le corps. + +--Et cette amulette, où la trouve-t-on? + +--Tu peux le demander à cette vieille sorcière que nous apercevons +là-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le +dos. Elle a dû composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et +non-seulement elle est adroite à glisser un charme dans le haïk d'une +femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garçon, mais elle sait +aussi faire disparaître le fruit d'un amour coupable. + +--Maâkara, tu ne m'as pas dit où l'on trouve cette amulette. + +--Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir, +Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin. + +Nous éclatâmes de rire. Le Général éprouvait un peu de confusion. + +--Vous irez, continua le cavalier, trouver un _thaleb_ [Un savant.]. +Vous lui ferez écrire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de +papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux +talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu +importe, de mettre le second dans les vêtements du bien-aimé. Au bout de +quelques jours, vous tomberez inévitablement dans les bras l'un de +l'autre. + +Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des nôtres. + +--Merci, Maâkara, mon ami, dit le Conscrit, pour les précieux +renseignements que tu donnes à ma femme! Rends grâce à Allah que je ne +sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi. + +Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari français, non sans un peu +d'inquiétude. + +--Rassure-toi, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. En France, nous +sommes débonnaires, confiants et crédules, beaucoup trop infatués +d'ailleurs de notre propre mérite pour nous faire à nous-mêmes l'injure +de supposer que nos femmes puissent nous préférer aucun homme de la +terre. + +--Mais les jeunes filles sont-elles traitées avec la même rigueur? + +--Oui, Madame. Naguère encore, une fille-mère était punie de mort, +lorsqu'elle ne parvenait pas à fléchir ses parents, à épouser son +séducteur ou quelque bon diable qui voulût réparer sa faute. L'autorité +française a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles séduites +dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne +heure, et ensuite parce que chaque injure faite à l'honneur d'une +famille entraîne des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne +venge pas son _nif_ outragé, demeure déshonoré aux yeux de toute sa +tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insulté +meurt avant d'avoir exercé l'_oussiga,_ la vengeance, c'est à son +héritier de faire payer à l'insulteur la _diâ,_ le prix du sang. Il est +arrivé souvent que des tribus entières, avec tous leurs _sofs_ alliés, +ont pris les armes pour venger l'injure faite à un de leurs membres, +tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul. + +--C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'écria le Philosophe +avec feu. Quand nous en serons là en Europe, le despotisme aura vécu. Et +pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur +sort, elles ont du moins un très-réel avantage sur les femmes de France: +on ne les épouse pas pour leur dot. Marché pour marché, je préfère +encore celui des Kabyles. + +Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa +lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de +quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des +tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette, +s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux, +son cou, ses bras et ses jambes. + +Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre. + +--Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié. + +--Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle +serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis +qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument +avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé +ses voeux. + +--Deux femmes! + +--Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent +que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci? + +--Cinquante ans pour le moins. + +--Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans +la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis +que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison. +Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le +septième jour par un _thâam_ [Festin.], auquel le père a convié ses amis +et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la +moindre réjouissance. + +--Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame +Elvire. + +--C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier; +aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les +plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon. + +--Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen, +une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah! +admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule +sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules +pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de +l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire +à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce +qui nous peut impressionner de la sorte. + +L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas +de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes +transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes, +apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses +fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles. +Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots +radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où +deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y +mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel +et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les +tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre +lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la +chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges +des _terrains friables_; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu +dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des +femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé +sur son _debouz_ [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une +bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux +francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant _Soldis_! +_soldis_ [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne +les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les +poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême +sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie, +nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le +sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des +tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air +et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins +cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos _soldis_; +ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et +joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la +Normandie. + +Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches, +secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des +Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23 +juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze, +attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de +Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre +civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis, +suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres +qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer +l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur +disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin +de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de +ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des +infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous +ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils +jettent leur poudre aux rochers de la montagne!» + +En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes +naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le +14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut +choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil +_amin_ vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il +s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se +recueille et ferme les yeux. _Amin_ des Kabyles, je ferme les yeux, car +la Kabylie va mourir [Émile Carrey, _Récits de Kabylie_.]!» + +Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger. +Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous +payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc +de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et +remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq +francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde. +Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce? +Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô +ingratitude! + +*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de +l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou +six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de +Manethon, sous le nom de _Libuès,_ que nous rendons par le mot Libyen et +que rendait le mot égyptien _Lebou_ ou _Rebou_. Sous la quatrième +dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des +Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre +à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points +les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur +les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la +dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à +penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux +bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à +l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux +blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain, +menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de +grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent +des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les +Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et +étaient désignés sous le nom général de _Tamahou_. Plus intelligents que +les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient +apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence +actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc +jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et +jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de +leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie, +et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort +courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la +chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants, +allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient +donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et +même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement, +existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la +variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les +Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas, +les Troglodytes, etc. + +La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers +ou des dalles sont de cette époque. (Voir la _Collection complète des +inscriptions numidiques_ (libyques) _avec des aperçus ethnographiques +sur les Numides,_ par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les +soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a +réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur +fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit +belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction +importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et +émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à +l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous +les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence +d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux +et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins +sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion +blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre +dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les +représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et +appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les +blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et +venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont +les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est +figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est +aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si +bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du +retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle +comme une, etc.--_Revue d'anthropologie,_ t. III, 1874. + +A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne, +l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir +subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant, +quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé +s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans +trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations +commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire, +le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est +toujours l'_El-Khadra_ (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les +mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent +même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la +Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples +qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et +aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt +pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute +la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations +actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux +traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus. +_Des races dites Berbères_. J.-A.-N. PÉRIER, _Mémoires de la Société +d'anthropologie de Paris,_ 1873. + +Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces +ont-elles laissées? + +Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une +influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et +s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en +demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En +effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a +pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de +différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et +d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le +même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et +venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les +conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges +peu nombreux et parfois à peine reconnaissables. + +Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas +perpétués; et, à défaut de continuité dans le recrutement, comme il +arrive en cas semblables, la plupart de ces populations étrangères, +quand elles ne se sont pas éteintes d'elles-mêmes, auront été finalement +absorbées dans le sang indigène, à la manière des fleuves qui se perdent +dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospéré sur ce sol, comme par +exemple ils prospèrent en Égypte, c'est qu'ils ont trouvé là des +conditions de vie corrélatives à leur type, et par conséquent une autre +patrie. Leur nombre actuel, néanmoins, n'est évalué qu'à 500,000 en +Algérie, où l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000 +individus de races dites berbères.--_Idem._] + +CHAPITRE II + +DU FORT NATIONAL AU DJURJURA. + +Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant +le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village +d'Icheraouïa, qui en occupait la partie supérieure, et qu'on a démoli +après l'avoir acheté pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une +enceinte continue de deux mille mètres, percée de meurtrières, flanquée +de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casematée, forme, sur ce +point culminant, une position presque inexpugnable qui défie la +belliqueuse ardeur des patriotes berbères. Si le bordj de Tizi-Ouzou est +la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du +Djurjura; et c'est le nom qui a été très-bien donné à l'une des deux +entrées, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte +d'Alger, s'étend une large rue, la principale. A égale distance de l'une +et de l'autre, elle aboutit à une jolie place carrée, plantée en +quinconce, où deux bâtiments situés en regard offrent un aspect +monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux +militaires. Dans la grande rue s'élèvent déjà un assez grand nombre de +maisons européennes, où s'exerce l'industrie privée, boutiques ou +cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la déclivité du +plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux +portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers +celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les +ateliers du génie, l'hôpital, la manutention et les magasins militaires. + +Le dîner commandé, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos +pas, nous trouvons à gauche une église en construction et presque +achevée. Nous faisons le tour de la place Randon, émerveillés de ses +monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire, +s'arrêtant devant des affiches étalées sur un mur, se met à les lire à +haute voix: + +SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL + +BAL PARÉ DE LA JEUNE FRANCE + +TENU PAR M. JOUVE + +Le Bal commencera à 9 heures.--Prix d'entrée: 1 fr. + +--- + +DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL + +GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT + +TENU PAR M. AUNACQ + +On commencera à h. 8 1/2.--Prix d'entrée: 50 c + +Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon +peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la +trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu +paraîtras devant le Père éternel! c'est par tes pirouettes et ton rire +que tu désarmeras le grand vieillard au front d'airain! + +Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un +double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le +colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille +hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l'effectif a été réduit dans une +proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle, +imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l'emploi de +tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à +soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulevé, la révolte arabe +s'est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale, +jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a été tiré sur le +Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les +guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis +seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes +pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves, +ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à +perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les +réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle +justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe +soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la +seule raison qu'elle force les hommes à s'entr'égorger; qu'elle le +devient doublement si elle s'attaque à l'indépendance d'un peuple, et +qu'en cette matière-là, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait +justifier les moyens. + +--Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui +venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque +dans les eaux de Marseille ou de Gênes? + +--Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les +brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de +légitime défense; mais je n'irai pas plus loin. + +M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame +Elvire. + +--Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais +qu'un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères: +l'absolu. Et c'est par là surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant, +et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas +cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer +dans leur pays. + +--Eh! qu'importe? l'éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la +pauvreté républicaine? + +--Chut! fis-je, nous sommes ici en France. + +La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons, +occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du +plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le +bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l'établissement de +l'artillerie. + +Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique: +un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux _chaouchs_ +[Huissiers.] kabyles: voilà tout. C'est un homme d'une cinquantaine +d'années, à l'air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance +couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regardé plus d'une +fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire pâlir. + +--Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite +excursion en Kabylie. + +--Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire. + +--Où voulez-vous aller, Madame? + +--Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque. + +--Ah! vous êtes Parisienne. + +--De coeur, sinon de naissance. + +--Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette +fantaisie. + +--Quel bonheur! + +--J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du +péril. + +--Tant mieux! + +--Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme? + +Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent. + +--Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut. + +--Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines? + +--Nous avons nos couvertures de voyage. + +--Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou +les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans +les villages kabyles. + +--C'est mon désir. + +--Vous ignorez le supplice qui vous y attend. + +--Lequel? fit-elle un peu alarmée. + +--Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que +dis-je, par des milliers de... + +--Oh! si ce n'est que cela, partons! + +--A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un +abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois. + +--C'est superbe. En route! en route! + +Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte. + +--Où est Bel-Kassem? fit l'officier. + +Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C'était un beau Kabyle +de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français, +double mérite qui lui avait valu la faveur d'être attaché au bureau du +commandant, pour y remplir les fonctions d'interprète. + +Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi +appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le +capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil. + +Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une +attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant +supérieur. + +--Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura. + +--J'aurai cet honneur, colonel. + +--Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s'ils +le désirent. + +Le Kabyle s'inclina. + +--Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux +et un cinquième pour les bagages. + +--Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire. + +Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d'un sourire comme on +n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des +modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi +eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manières, +les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d'Europe. + +En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers +l'hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame +Elvire: + +--La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil. + +Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante, +devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute +description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le +pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile. + +Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les +brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays +natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères, +si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe +devant ton soleil. + +Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus +prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix +lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à +l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une +naine. + +Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable +rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit +Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs +tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile +schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement +resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en +éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de +champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble +déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue. + +Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits +rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces +pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et +souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur +hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres, +penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal. + +Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents +jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis +liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges +s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute +vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui +les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde +tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la +tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en +rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la +pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un +potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y +épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent +des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste +ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes, +mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums +musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes, +ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches, +bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et +des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées. +Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher +aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras +sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées +aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de +verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et +rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges +profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur +ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement +jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige: +tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre +droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest +qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les +crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend +sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées +radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit +escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura +s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie, +et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige +lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours; +bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent +d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui +passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les +plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière +crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent +comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le +sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où +il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une +draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or, +le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres... Il s'y +enfonce à son tour! + +Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est +un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des +gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller +rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme. +Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses +montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se +retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner. + +Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les +estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand +Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa +femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de +l'établissement. + +Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des +Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien +voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de +satisfaire cette indiscrète envie. + +Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats +vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et +silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres +quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié. + +Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très- +proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et +les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison, +bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement +honnête. C'était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême +planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce +fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d'une voix +attendrie qui nous eût certes coupé l'appétit... mais nous en étions aux +noisettes. + +Cette maison hospitalière manquait pourtant d'une chose essentielle. +Devinez laquelle? + +En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier, +puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler. + +--Ah! mosié, me dit l'hôtelier consterné, nous l'affre eue et +barfaidement contidionnée... Un dorrent l'affre embordée! + +Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont +rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous +sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage. + +Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la +porte de l'hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque +du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie +bleu-clair ornée de passementeries d'argent, il porte un large burnous +d'un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille. + +Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade +blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir +verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs, +ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par +lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la +veille, et redouble notre sympathie pour lui. + +Les muletiers sont là avec leurs bêtes. + +--Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire. + +--_Bono, Bono,_ Francésé! nous répondent-ils en souriant. + +Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi. + +--Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir? + +--Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien. + +--A quelle distance en sommes-nous? + +--Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche. + +Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à +les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et +l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous +leur demandions: _Kodèche Sâa?_ combien d'heures? le plus vif nous +montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous +élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête. + +--Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac +montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal! + +A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par +un geste, mais quel geste! Les _tellis_ [Sacs ou poches qui pendent de +chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus +les _tellis,_ sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de +troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait +obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal! +Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel. + +--Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de +Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali +Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des +provisions, elles sont tout à fait inutiles. + +--Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix +pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons +d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de +vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire. + +--Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui +offrira, à elle et à vous, la _diffa,_ le _kouskoussou_ à la volaille, +réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth +sera averti de votre arrivée. + +--Par le télégraphe peut-être? + +--Oui, par le télégraphe... kabyle, qui fonctionne presque aussi vite +que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va +annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de +village en village, de montagne en montagne. + +--Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir. + +--Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et +des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs +ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour, +leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront +tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront +arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront +aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens, +comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous +leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais +ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair +de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur +couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous +ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou. + +--Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je +pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot? + +--Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté +d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne +voudriez pas passer pour un homme mal élevé. + +--Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge +fit rougir le jeune Kabyle. + +Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura. +Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner +solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de +l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs +comme nous pendant toute l'année. + +--Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té +mourir mon cher bays t'enfance. + +Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente +tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête +marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds. +Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour +bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents +baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la +main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son +chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le +Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il +rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal? +Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine +chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit +à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem, +étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se +laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme +l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards. +L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher +de rouler dans le précipice, tellement les _tellis_ sont larges et le +chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur +gaieté, comme le beau temps, nous fait fête. + +--Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant? + +--De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de +grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en +servent. + +Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est +comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous +semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de +loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres +produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se +heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour +aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres, +sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de +nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre +droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en +décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par +déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont +deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif +Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj +armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6 +villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des +Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers +1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre +1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une +position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à +l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans +la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel +Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort +tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous +suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les +huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils, +anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en +relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries, +notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans +la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des +Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851. + +--Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un +village? + +--Oui. + +--C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux +marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son +fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât +la _fatha_ [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le +contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils +l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient +follement amoureux. La nuit venue... ma foi! monsieur, je suis fort +embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis +un gros péché auprès d'un lieu saint, la _zaouïa_ de Sidi-Ali-ou-Mouça, +celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les +changeant en pierre. + +Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse +l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect +aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux +plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas +déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du +Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent +une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des +Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et +jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la +grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys; +ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du +_limes Tigensis_ qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La +réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en +grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs +maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils, +qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les +Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent +tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et, +de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des +Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs +maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit +hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, _les +Kébaïles du Djerjera_.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de +leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le _thamgouth_ du +Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur +territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages, +1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la +_mzerag_ [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la +guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les +Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer, +les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un +territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de +Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs +ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et +Gênes. + +--Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem? + +--La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en +redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons +toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles, +et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des +forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir, +nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous +travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous +produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vêtements. +Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par +toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car... + +Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec épouvante +Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais +déjà les voici debout tous les deux, et l'homme est remonté sur la tête. + +--N'êtes-vous pas blessé? + +--Non! non! + +Tout le monde s'était arrêté. + +--Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie. + +--Marchons! s'écrie le Kabyle furieux. + +Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de +nous instinctivement se penche du côté opposé à l'abîme. + +--Allah, dis-je, a puni ton orgueil. + +--Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empêche pas de répéter que ma +tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute +la Kabylie; la preuve, la voilà! + +Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'énergie, il nous montre un +rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher +un grand frêne mort des blessures qu'il a reçues pendant le terrible +assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857. + +--C'est mon village, dit-il. Sept mille Français l'ont attaqué avec des +canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps, +après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les +barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres. +Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau +couronné d'arbres. Eh bien, c'est par là que les zouaves et la ligne +sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré +leur courage ils ne seraient venus à bout de l'enlever, car ils +tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu'à +coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici +que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le +flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle +avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le +commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous +pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.]. + +Et comme nous passions devant le cimetière: + +--Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien +des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule. + +--_Besef_ [Beaucoup.] _Francésé morto!_ dit un des muletiers en nous +désignant de la main la pente d'Ichariten; et il répéta: _besef! besef!_ + +--Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent +terriblement aux Français d'être venus dans leurs montagnes. + +--Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon +nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur +serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du +moins pour observer vis-à-vis d'eux la foi jurée. A vous avouer toute la +vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils +ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont +travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi +ont fréquenté l'école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon. + +--Vraiment! fis-je en riant. + +--Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère +beaucoup leur cuisine à la nôtre. + +--Que vous disais-je, hier? s'écria le Philosophe; la corruption est +déjà entrée ici avec nous. + +Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous +descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages +deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage. +Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente +d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se +désaltère au ruisseau. + +Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à +Bougie exercer son état de maçon. + +--Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres. + +--Très-volontiers. + +--Vive la France! + +Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en +couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à +physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin +creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et +le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible +comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une +bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si +nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de +toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous +vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés +avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en +détacha plus ses yeux. + +--Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet. + +--Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme. + +--Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est +à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête +du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous +comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté +pour que vous acceptiez son hospitalité. + +--Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules. + +--Oui. + +--Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à +Thifilkouth? + +--Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique +sauvage ne veuille enlever notre Général? + +En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gantée, nous montre +à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d'or qui +se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la première de cette +espèce que nous rencontrons. + +--_Nouar-el-Maryem_ [Fleur de Marie.]! s'écrie le beau Kabyle, et +bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il +descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement +à pic; puis d'un air de triomphe, il offre la _Nouar-el-Maryem_ à madame +Elvire. + +--Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de +galanterie? + +Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la +présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit +la mettre dans sa bouche: + +--Bonbon! dit-elle. + +--_Mléah! Mléah!_ traduit le guide. + +Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la +dragée dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il +s'écrie: + +--_Anaya!_ + +Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats. + +--Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général. + +--Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te +retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'_anaya_? + +--Oui. + +--L'_anaya_ est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles. +C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur +que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa +tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle. +Muni d'un _anaya,_ on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans +son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux +tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les +chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par +l'_anaya,_ et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et +obtient l'_anaya_ d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile. +Tout peut servir d'_anaya_ à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un +mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin +d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui, +chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'_anaya_ paye +l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne +en Kabylie ne la viole impunément. Les _kanouns_ portent que l'homme +possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui +qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé +honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il +ne possède rien, on le lapide. + +--L'_anaya_ des femmes vaut-il celui des hommes? + +--Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux +partis se sont livrés des combats acharnés pour un _anaya_ donné par une +femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le +coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint +ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps +ce village s'appelle _Thaourirth-n'Thakd-jounth,_ le piton de la +chienne. + +--Je préfère, dit le Philosophe, l'_anaya_ à notre police et à nos +gendarmes. + +--Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs? + +--Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol +est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le +dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le +volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte +punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on +brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est +expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont +infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter +d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort +et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le +meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'_oussiga,_ qui +est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du +sang, la _diâ,_ mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur +lui le mépris de tous. + +Le _kanoun_ de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: « +Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il +meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le +meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de +la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le +meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.» +D'autres _kanouns_ frappent d'une amende de deux cents francs quiconque +s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une +vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus +de ne point éterniser l'_oussiga_. Si le meurtrier ou, en général, +l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être +exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la _diâ_; +mais les autres membres de la _kharouba_ [Famille.] ne sont plus +responsables. + +--Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on? + +--La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la +prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté +est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée +d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient +avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le +Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté. + +Le Philosophe rayonnait: + +--Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on +me cite notre Code pénal comme une merveille! + +--Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres +indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les +conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran? + +--Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie, +et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui +arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant +la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos _kanouns_ +et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la _djemâa_ [Assemblée +de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque +_dachera_ ou _thadderth_ [Village.] a la sienne, formée par tous les +hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère +souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des +alliances ou _sofs_ à former. En justice, elle juge sans appel en +appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes. +En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux +Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle +dispose des fonds de la _djamâa_ [Trésor public, caisse municipale.] où +sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur +les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle +décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la +commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre +les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison, +chacun de nos villages est une république gouvernée par la _djemâa,_ ou +assemblée des hommes en état de porter un fusil. + +--Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple +souverain. + +--Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'_amin_. + +--Oh! non, Monsieur, l'_amin_ est l'agent de la _djemâa_ chargé +d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est +élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est +rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui, +continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les +_dhamen,_ représentants élus des _kharouba_ ou familles. L'_amin_ et les +dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée +de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune. + +Chaque _kharouba_ comprend tous les membres d'une famille; elle forme +dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses +_sofs_ amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour +l'élection de l'_amin,_ chacun tenant à faire élire un membre de sa +_kharouba,_ puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la +_djemâa_ ne parvient pas à mettre d'accord ses _sofs_ hostiles, ils +courent aux armes et se fusillent entre eux. + +Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division +s'est mise dans le _thadderth_ et que les troubles ont commencé, aucune +fraction n'a le droit de nommer un _amin_ dans son sein. Quand les +troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les +gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol +quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un +individu d'un _sof_ ennemi, est passible d'une amende de 250 francs. +S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a +guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.» + +--Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui +voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres. + +--Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine. +Quiconque voudrait faire la loi à la _djemâa_ se verrait aussitôt +abandonné par tous ses partisans, par sa propre _kharouba_. Le cas, +d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement +et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs. + +--Et s'il ne veut ou ne peut la payer? + +--Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye +pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles +très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la +_meurda,_ le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher. + +--L'usure à la petite semaine. + +--Nous avons aussi la _r'ania_ ou l'hypothèque, plus onéreuse encore, +car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme +souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La _r'ania_ des +figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en +avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer +en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale. + +--Et les _kanouns_ tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire +indignée. + +--Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des +transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit être un objet de +commerce comme le blé, le fer ou le charbon. + +--Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a +dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pièce d'or +pour vous, Madame.» + +--Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un +million dans le portefeuille de M. de Rothschild. + +--Tu le connais donc, M. de Rothschild? + +--Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris, +et puis le _Mobacher,_ journal indigène d'Alger, a parlé plus d'une fois +de cet _Amin-el-Oumêna_ des banquiers. + +--Qu'est-ce que ce personnage? + +--C'est l'_amin_ des _amins_ d'une _arch_ [Tribu.]. Il est élu par eux. +Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et +conduisait au combat les _sofs_ alliés. Maintenant il sert +d'intermédiaire entre les Kabyles et l'autorité française. Il en est de +même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui +perçoivent en outre dans chaque cercle la _lezma_ ou impôt de +capitation. + +--Que produit cet impôt? + +--Je sais seulement que le cercle du fort paye une _lezma_ annuelle de +quatre-vingt mille francs. + +--Connais-tu la population de la Kabylie? + +--Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes. + +--Tu es savant comme un livre, mon ami. + +--Madame me flatte. + +--Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les +journaux de Paris? + +--Peu; mais beaucoup lisent le _Mobacher_. + +--Combien? + +--Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le _Mobacher_ a ici de trois +à quatre cents abonnés. + +--Tu plaisantes fort agréablement. + +--«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte +Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne +plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages? + +--Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux? + +--Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le _thaleb_ +[Savant.]. + +--Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de +propriété? + +--Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos +notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un +terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans +l'autorisation de la _djemâa,_ personne n'a le droit de construire sa +maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les +propriétés ne passent donc que d'une _kharouba_ à une autre, et cela au +vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes... + +--Nous savons qu'elles n'héritent pas. + +--Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que +ses bijoux, sa tête légère et... Bel-Kassem demeura sur ce: et... + +--Quoi donc? fit une petite bouche curieuse. + +--Sa vertu. + +Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne +les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique. +Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus +éblouissantes que les neiges du Djurjura. + +--Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie +fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte. + +--Et moi aussi! + +--Et moi donc! + +--Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher. + +--Moi, je boirais la mer et ses poissons. + +Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et +marcheront jusqu'au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire. + +--Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un +dîner cuit à point. + +--Non, Madame, le colonel t'en a prévenue. + +--Un bouchon, un petit bouchon. + +--S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles. + +Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d'un air effaré. + +--Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la +Canebière, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis où les +bons compagnons _rigolent_. + +--Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez +dans vos _tellis_ tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour _rigoler_ +un bouchon comme celui-ci? + +--Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une +source: les hommes et les bêtes pourront boire. + +Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en +atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand +silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre +sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à +une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense +ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par +la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur +épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre +laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison +française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et +prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie. + +D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes +confédérations ou _K'bila_ [K'bila, hommes associés.] des _Zouaoua_. +Leurs sofs _R'raba_ [De l'Ouest.] et leurs sofs _Cheraga_ [De l'Est.] +occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les +Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus +de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en +revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils, +une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest. + +Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son +passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les +Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent +dans le bois des _thaoulath_ [Pelles.], des _djefoun_ [Plats.], des +_kabkab_ [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire, +jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent +eux-mêmes le coeur des _Zouaoua_. Ces Kabyles de moeurs farouches, +très-rigides dans l'observation de leurs _kanouns,_ se divisent en +quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7 +villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés, +forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre +principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un +groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre +le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont +Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et +Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux, +sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils, +fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et +jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils, +font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant, +serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225 +fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible _felfel,_ le poivre +des _Zouaoua_ [Devaux, _les Kébaïles du Djerjera_.]. + +La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en +1857. + +A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette +_k'bila_: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants +d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6 +villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7 +villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et +d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les +Menguelate, au commencement de juillet 1857. + +La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le +Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est: +les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, _manefguis_ ou patriotes +fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier +nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un +mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus +d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la +singulière _Zaouïa_ de Ben-Dris, marabouts voleurs, _tolbas_ [Savants.] +de la _Kzoula_ [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient +qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités +inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui +fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur +territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui +possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère +Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que +l'État de Koukou, dans son _Africa_ qui fut publiée en 1573. Cette ville +est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à +l'_Azerou-Kuelaâ,_ la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte +autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit, +percée de trois portes: l'_Azerou-n'Tassassin,_ la pierre des hommes de +garde; la _Thabourth-n'Sour,_ la porte du rempart; et la +_Thir'ilth-el-Medefia,_ la crête des canons. Il faut croire qu'en effet +des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont +retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant +l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est +l'_Ourthou-Thaadjeth,_ le jardin de la princesse: était-ce le jardin de +la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561, +Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger? + +Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26 +villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils, +leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et +industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au +tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'_izar_: +c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive. + +Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance +vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à +craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile +tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de +l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui +remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu +demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le +chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'_izar_ qui te le +cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te +tirer à coup sûr... Pan! la perdrix a vécu. + +Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent +qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de +Bou-Khiar, où les _djenouns_ [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et +gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de +grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage. +Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles +furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que +le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les +sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur +un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son +royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant +qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti +de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient +autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous +ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se +détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement +farouche. + +--Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta +fontaine? + +--Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq +petites minutes, Madame, et tu te reposeras. + +--Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se +multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que +nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore. + +--Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent +jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le +Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route. +Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de +roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et +périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs +larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de +blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux. + +Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air +lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un +village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui +n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert +terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte. + +--Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières. + +--Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des _djenouns,_ +qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait +bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet. + +En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le +précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des _djenouns_. Tout +à coup il s'écria: + +--_Thâla! thâla!_ la fontaine! la fontaine! + +Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser +dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné +la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce +régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette +fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois +menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les _tellis_ sont +ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des +saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs +ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent. + +--_Makache bono_ [Pas bon.]! + +--Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle +abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents. + +--Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre. + +Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des _Allah isselmec_! +Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le +pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement. + +--Où est donc mon amoureux? + +--Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en +mangeant ses figues. + +Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant +et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain +et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend +vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines: + +--_Thagerth_ [Des figues.]! dit-il. + +De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par +malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à +aucune fontaine. + +Le Général en prit deux. + +--_Arnou_! _arnou_ [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues. + +--Merci. + +--_Arnou_! _arnou_! répète le beau Kabyle. + +Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter +à sa bouche, il hésite un peu. + +--Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des bêtes partout, +petites ou grosses; cela dépend d'un simple effet d'optique. Mords dans +ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui coûte. + +Madame Elvire y mordit. + +--Exquise! _Bono_! _bono_! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur +sa pierre, emportant son pain et son sucre. + +Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues, +raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de +corbeille. Nous en prenons tous et mangeons... ce dessert parfumé +d'essence de burnous. + +Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous +apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente +commence. Déjà le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il +aura disparu derrière les montagnes. + +--Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd? + +--Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes +petites. + +Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les +jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du _tellis_ dont +Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces, +les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle +descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement +taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle +autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque +pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le +vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières +pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici +arrêtés devant un passage impraticable. + +--Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route! + +--Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes. + +--Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais +vous tirer de ce cloaque! + +--Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les +pieds que la tête. + +Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué +des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles. +La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la +descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des +figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et +nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National, +c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et +de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les +rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des +chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux +effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de +regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des +caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au +fond de la vallée, nous traversons un _asif_ où courent en grondant sur +des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore, +et nous serons à Thifilkouth. + +Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré +d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des +minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à +voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle. +Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et +que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se +risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le +pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs +fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et +vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se +tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le +courage des hommes. + +Mais si le village est emporté, quel est leur sort? + +Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de +village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par +les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut +guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique +chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de +_thadderth_. Le plus souvent les _sofs_ se déclarent la guerre et s'y +préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se +livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque +côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière +un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous +peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les _kanouns,_ quitte le village +pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au +traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un +fusil, son père le présente à la _djemâa_. A partir de ce jour-là, il a +sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus +vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le +sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi: +«Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous! +_tamourt_! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des +partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il +en a, il demande la _dhomana_ [Trêve.] pour les enterrer. Tout le +village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes, +creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec +les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis +assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur +aux blessés! si la _gadoum_ [Hache.] ou le _flissa_ [Sabre.] ne les a +pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle +kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas +moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre, +les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns +pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un _thebib_ [Chirurgien +arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y +appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a +tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se +battaient avec la _mzerag_ [Lance.]; ils ont encore le _loueh,_ grand +bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois, +lorsqu'avec le _thanhizth,_ longue perche armée d'une pointe d'acier, +ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village. + +Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil +couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif +de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée; +et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le +Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange, +ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre +dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village +fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur +le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie. + +Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte +qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans +une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis, +couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges +bancs le long des murs et autour des piliers. + +--Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des +meurtrières. + +--C'est le _themegaïth,_ la salle de la _djemâa_; elle s'y réunit une ou +deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et +vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose +publique et de leurs propres affaires. + +Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien +de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a +du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent. +Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond: +_Ouach-halek_! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux; +pas un muscle de leur visage ne bouge. + +--Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes? + +--Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés. + +Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour +des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd; +tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix +ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au +milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle _gadoum,_ qui ne +l'a jamais quitté; à son côté droit est son _debouz,_ son bâton ferré, +avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le +_tabenta,_ tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son +burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de +plusieurs trous de grandeur inégale. + +--Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits +proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce +vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous +troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge. + +Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres; +les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du +village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à +droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et +là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une +porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure. + +A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée, +apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux +parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége +nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans +cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est +grande surtout autour du Général. + +Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à +qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau. +Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule +importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais +jure, les muletiers crient: _Choua_! _choua_ [Doucement! doucement!]! +Madame Elvire sourit et dit: + +--Oh! la plaisante aventure! + +Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour +intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la _kharouba_ et +quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le +télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme +blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse +sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il +s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est +tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la +lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit +compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les +incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles +élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est +fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et +dormir. + +--Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le +sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous +restons à babiller comme des femmes au moulin. + +Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles +pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est +au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles +comme pour les hommes. + +Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son +aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs +comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que +tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule +bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers, +vignes, sans compter le bétail. Il n'y a que lui parmi les plus huppés +de l'endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s'élève à droite, +dans l'_amrah_ [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons +avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi +lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne. +L'usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs +de distinction, et qu'ils aident le maître du logis à les traiter le +mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la _diffa_ un ou +plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert. + +La maison ne contient qu'une seule pièce partagée en deux compartiments. +Dans le premier, l'_aouens,_ à gauche de la _thabourth_ [Porte.], flambe +dans un _kanoun_ [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de +branches sèches. La fumée remplit la maison et s'échappe au gré de sa +fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'_asfalou_ [Petite +ouverture pratiquée dans le toit.] et par les _thikouathin_ [Jours +étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre +tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous; +les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à +plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos +bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous +semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite +maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en +former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite +par le nonchaloir avec lequel il s'y étend à côté de madame Elvire. Les +valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est +déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds +le sépare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce +plancher règne une cavité profonde et noire: c'est l'_adaïnin,_ l'étable +où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur +maître. Car il a, lui, sa _doukana,_ son banc de pierre, sa couche, dans +un angle adossé à l'étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci +dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs +n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour +matelas il n'a qu'un _thaguerthil_ [Mince natte en sparterie.]. Telle +est l'_akham_ [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le +propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à +la porte du village; il n'y a qu'à les ramasser, mais il faut payer les +tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents +francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente +par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en +valent jusqu'à trois cent cinquante. + +Quand Bel-Kassem nous eût renseignés là-dessus: + +--O peuple de l'âge d'or! s'écrie le Philosophe, avec le loyer d'un +épicier de Paris, on bâtirait tout un village kabyle. + +--Mais les plus riches? dis-je. + +--Les plus riches et les plus pauvres ont la même maison. Ils vivent +tous avec les bêtes. + +--Avec toute espèce de bêtes! ajoute madame Elvire. Ah! j'en ai pour le +moins une douzaine de preuves! + +Et elle se leva pour secouer ses jupes. + +--C'est peine perdue, dit Bel-Kassem en riant. Plus tu chasseras les +puces, et plus elles deviendront méchantes. Elles ne sont pas habituées +à être maltraitées. + +--Oh! si seulement j'en tenais une! + +--Prends garde! la puce kabyle se venge. Un bon conseil, Madame: fais +comme nous, traite-les avec douceur. + +--Elles me dévorent! dit le Général exaspéré. + +--Bah! quand elles auront prélevé leur _diffa_ sur ta peau blanche et +rose, elles s'endormiront jusqu'au matin. + +--Mais moi, je ne fermerai pas l'oeil de la nuit. + +--Dans un jour ou deux, tu auras fait la paix avec elles. Alors elles +seront pour toi ce qu'elles sont pour nous: des amies fidèles dont on ne +peut plus se passer. + +Il faisait nuit noire au dehors; de temps à autre quelques têtes +curieuses se montraient dans la pénombre de la porte, et parmi elles des +têtes de femmes. Madame Elvire, se tournant vers le caïd accroupi à côté +d'elle, lui demanda si sa femme était jeune et jolie? Bel-Kassem servit +d'interprète. + +--J'ai trois femmes, répondit le caïd d'un air où l'on voyait qu'il eût +volontiers fait de madame Elvire la quatrième. + +--Tu n'es donc pas un Kabyle, mais un Turc? + +--A l'homme qui vieillit, il faut une femme jeune. + +--Laquelle préfères-tu? + +--La plus belle. + +--Et les autres? + +--Elles tissent les burnous et préparent le kouskoussou; elles vont +chercher du bois dans la montagne, de l'eau dans la vallée; elles +tannent la peau des boucs, elles façonnent des poteries; elles traient +les vaches et les chèvres, battent le _thamenth_ [Beurre.] et font +l'_agouglou_ [Fromage de lait aigre.]. + +--Leur âge? + +--La vieille a trente-cinq ans, la seconde vingt-quatre et la troisième +treize. + +--S'accordent-elles ensemble? + +--Il le faut bien. + +--Mais si elles se querellent? + +--Je les mets à la raison. + +--Comment? + +Le caïd hésitait à répondre. Cependant madame Elvire insistait pour +savoir de quelle manière, en Kabylie, un mari possesseur de trois femmes +apaise les discordes intestines de son ménage. Il se décida à lui faire +une réponse que Bel-Kassem, en homme bien élevé par la nature, traduisit +ainsi: + +--Je les menace de ma froideur. + +Le Général, éclatant de rire, toisa de haut en bas le petit homme +boiteux. + +--Ce n'est pas tout, reprit le caïd: lorsqu'en se disputant elles se +tirent par les cheveux, se mordent ou se mettent le visage en sang avec +les ongles, elles payent l'amende, et c'est autant d'argent qu'elles ont +en moins pour s'acheter des bijoux. + +--Les femmes, ajouta le guide, sont passibles de toutes les amendes que +les _kanouns_ infligent aux hommes. + +--Que penses-tu, Philosophe, de cette égalité-là? + +--Qu'elle n'est pas plus à dédaigner qu'une autre. + +--Grand merci! + +--L'égalité devant la répression constitue pour la femme kabyle un droit +qui pourra la conduire un jour à l'égalité devant la loi. + +--Oui, dit Bel-Kassem, cela arrivera inévitablement quand nous verrons +le Djurjura la tête en bas et les jambes en l'air, ou lorsque nos +femmes, aussi belles et aussi intelligentes que toi, Madame, nous +ensorcelleront comme tu as ensorcelé aujourd'hui le Kabyle d'Aïth-Aziz. + +--Mais où est-il donc, mon amoureux? + +--Il vient de repartir pour son village, où il veut vous faire offrir +demain matin la _diffa_. + +--Pauvre garçon! + +--Je ne regrette pas du tout, dit M. Jules, qu'il s'en soit allé. Sous +son air doux, j'en jurerais, cet homme cache des instincts de bête +féroce. + +--C'est vous, Caporal, qui êtes jaloux, s'écria le Conscrit, jaloux +comme un tigre. + +Le Caporal, qui était le meilleur enfant du monde, fut le premier à rire +de cette plaisanterie. + +--Et le Marseillais? + +--Il prend le frais dans la cour avec les muletiers en attendant qu'on +soupe. + +Étant sorti, je trouvai le Marseillais assis sur une pierre et fumant +philosophiquement sa pipe. + +--Que fais-tu là? + +--Je fume! Il fait un froid de loup, la rosée m'a trempé: je me sèche à +ma pipe. C'est un bon remède contre les rhumatismes. + +--Pourquoi n'entres-tu pas dans la maison? + +--Le caïd ne m'y a pas invité, ni personne. + +--Il faut nous le pardonner, mon ami; viens! + +--Je pensais que vous m'aviez abandonné, et cela me faisait de la peine, +bagasse! + +Comme j'allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit: + +--Le caïd, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous présenter +à ses femmes. + +Je me joins au cortége. Nous traversons une seconde cour plus petite que +la première, et autour de laquelle s'élèvent plusieurs corps de logis, +habités par divers membres de la _kharouba_. Elle est pavée de grosses +pierres d'inégale grandeur, rassemblées sur un plan incliné qui favorise +l'écoulement des eaux ménagères; comme la rue, c'est un casse-cou. Nous +pénétrons avec le caïd dans un de ses logis, et là toute la vie +intérieure du Kabyle se révèle à nous dans un tableau pittoresque et +charmant. + +Des femmes et des jeunes filles sont accroupies à terre autour du foyer. +Des enfants que notre vue effarouche se réfugient sur le sein de leurs +mères ou courent se cacher derrière leur dos. Un garçon de deux ans, +petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce +fardeau précieux et magnifique. Une jolie fille de neuf à dix ans, à +l'oeil éveillé, à la lèvre mutine, agite avec grâce un tamis d'alfa, d'où +tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie +dans un grand plat en bois tourné, où plusieurs mains non moins agiles +qu'élégantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs +doigts mouillés. Ces pâtes, en forme de grains arrondis, à peine de la +grosseur d'une tête d'épingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l'âme et le +corps du _kouskoussou,_ le mets national, le régal par excellence du +Kabyle comme de l'Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande même, +n'en sont que l'assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs +poulets décapités, au fond d'un vase à moitié rempli d'eau. La vapeur de +ce bouillon pénètre par un tamis dans un second vase superposé au +premier et qui renferme les pâtes. Lorsqu'elles ont entièrement absorbé +le bouillon en s'imprégnant du suc de la viande, le kouskoussou est à +point, et le palais le plus blasé se réveille devant ce plat aux fumets +appétissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu'une vieille femme +surveille, contient notre souper. + +Les pâtes qu'Halima, Yacoute, Amefa, Saâda, roulent entre leurs doigts +mignons, serviront à préparer un autre kouskoussou: car toute la +_kharouba,_ grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie +éclate sur les visages; ils semblent nous dire: «C'est fête à la maison! +Ah! si vous pouviez revenir demain!» + +Mais à qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps à autre près +d'une urne colossale et qui brillent alors comme deux étoiles pour +disparaître aussitôt que quelqu'un de nous les regarde, les admire? +C'est Zohra, la plus jeune femme du caïd, un bijou précieux, une perle +rare: il l'a payée mille francs! Elle se cache derrière le _koufi_ +[Amphore de deux à trois mètres de hauteur.] aux provisions: la pauvre +petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a +peur d'être grondée. + +--Bel-Kassem, prie-la donc d'approcher. + +--Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, à moins que le caïd +n'y consente. + +--Caïd, appelle madame Zohra: je désire lui faire un petit cadeau. + +Madame Zohra accourt à un signe de son seigneur et maître. Elle sort de +sa cachette et s'avance vers nous, confuse et les paupières abaissées. + +Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grâce dans toute sa +mignonne personne, dont le kaïk dessine les belles formes! Elle demeure +interdite devant Madame Elvire, qui détache de son cou pour la lui +donner une petite cravate écossaise, bleue et verte. Madame Zohra la +prend entre ses mains d'enfant et la contemple ravie, sans oser lever +les yeux. Nous pouvons la regarder à l'aise. Elle offre le type grec +dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de +sauvagerie. Le nez droit, aux narines découpées finement, rapprochées et +presque closes, s'attache par une ligne noble au front un peu bas, mais +admirablement encadré dans les ondes aux reflets bleus d'une superbe +chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mêlées à des tresses de +laine noire, de grands anneaux qui s'arrondissent de chaque côté de la +tête. Aux oreilles brillent les cercles des _kouneïs_ incrustés de +corail, et les chaînettes du _thacebth,_ décorées de paillettes +multicolores. Ces ornements donnent un éclat extraordinaire au teint +mat, d'un blanc doré, ainsi qu'à deux grands yeux lumineux et doux, +ornés de cils soyeux et surmontés d'arcades fières. La bouche est +petite, sensuelle; chaque lèvre descend, par une courbe lascive, vers +une fossette espiègle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige +un peu l'éloquence phrynéenne. Le cou, les épaules et les bras nus nous +dérobent presque, sous leurs bijoux, la pureté des lignes, l'élégance +des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe +et le pied de Vénus, et c'est à peine si sa main le cède pour la +perfection à celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les +ongles en sont teints de henné. + +Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du caïd, regarde d'un oeil +d'envie le présent de madame Zohra. C'est une grande et belle personne à +la peau très-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, caïd, il faut +beaucoup d'audace pour imposer une rivale à ces yeux-là, et vous avez +défié le diable! Mais vous n'êtes pas un homme ordinaire puisque vous +avez pu, quoiqu'aussi blond qu'un juge de paix d'Alsace, engendrer avec +elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mère du fils aîné de +la maison, un bel adolescent de quinze à seize ans, convoite, elle +aussi, la cravate écossaise malgré ses rides précoces et son visage déjà +flétri. Il ne faut pas que la fête tourne au tragique: le Général se +dépouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre à ces +dames. _Allah isselmec_! lui disent-elles enchantées. + +Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pièces d'argent, +qui orneront demain, ce soir même, leur _thazath_ ou leur _thacebth_. +Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son +vêtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, après un +combat entre la curiosité et la crainte, avancent une main inquiète pour +en toucher l'étoffe. La montre surtout, qui brille suspendue à une +chaîne d'or arabe en lamelles martelées, paraît exciter chez elles une +admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en +faire voir le mécanisme animé. L'admiration devient de la peur. +Bel-Kassem éclate de rire. + +--Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces bêtes qui crient comme +des grillons et pourquoi vous les portez sur vous. + +Nous passons en revue l'ameublement kabyle. Au fond de l'unique salle, +contre le mur, se dresse un _azetha,_ métier sur lequel madame Touffa ou +madame Lalla, j'ai oublié laquelle, tisse un burnous grossier. A droite, +contre l'_adaïnin,_ où un petit boeuf nous contemple en ruminant d'un air +béat, est la _doukana_ du caïd avec sa natte en sparterie. Dans un +angle, repose sur quatre pieds massifs un énorme coffre en noyer, +confectionné par un habile ouvrier des Aïth-Abbès, qui l'a historié de +sculptures où l'ogive se marie à la ligne droite, curieusement enluminé +en jaune, bleu et rouge. C'est là-dedans que le Kabyle serre ce qu'il a +de plus précieux: son fusil, son argent, les burnous, les haïks et les +bijoux de la famille. Près de là est l'urne colossale derrière laquelle +se cachait tout à l'heure madame Zohra, le _koufi_ qui renferme la +provision de blé, puis divers pots et plats de terre, tous façonnés par +ces dames, et cuits à un feu qui n'exige ni bois ni charbon: le soleil! +C'était des _thougni,_ des _thasselth,_ des _thainth_ de toute grandeur, +pour cuire les aliments; des _thakabeth,_ jarres pour l'huile; les +_aiedhid,_ cruches à l'eau; des _aboukal,_ terrines pour le lait, le +beurre, ou le miel, ou bien encore des _djefoun,_ plats peints, vernis, +illustrés de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises, +tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n'y brillait que par +son absence, la propreté surtout! Cet intérieur, quoique celui d'un +personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misérable. +L'essence de burnous et le parfum de la bouse, mêlés à la fumée âcre du +foyer, nous saisissait aux narines et à la gorge. Ces femmes, ces +hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilatées et fixes, +fantastiquement éclairés par une lampe aux formes étranges, nous +rejetaient à deux mille ans en arrière, dans le sein de nos ancêtres +barbares. + +Nous prenons congé; le kouskoussou nous attend dans la maison des hôtes: +c'est le caïd qui nous l'annonce. Il paraît enchanté de nous voir +quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l'alarme? et se dit-il que +ces _Roumis_ qu'il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa +ravissante Zohra, ou jeter le sort d'amour à Lalla, sa tigresse? + +Caïd, rassure-toi: la vertu de ces belles s'abrite derrière un rempart +où elle est aussi en sûreté que ta vieille Touffa derrière ses rides. +Dans chaque pays où la France porta ses armes, elle a implanté plus +d'une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous +retrouvons accroupi à la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va +nous le dire: + +--Qué! s'écrie-t-il, je commençais à craindre que les femmes ne vous +eussent entièrement coupé l'appétit; elles sont jolies, mais sales! +sales à dégoûter un capucin de Marseille. + +Nous nous asseyons sur la chaise d'Adam, doublée des matelas militaires, +et le festin commence. Outre le Marseillais, le caïd seul y prend part, +et encore ne mange-t-il qu'une bouchée de notre pain, pour faire honneur +à ses hôtes. En Kabyle bien élevé, il ne doit qu'assister à leurs repas; +il ne soupera qu'après eux avec son fils aîné, ses parents, les notables +et Bel-Kassem. Les femmes se régaleront entre elles. Dans les repas de +cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même gamelle; mais, +dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille, madame mange avec +monsieur. Et ceci, de même que l'absence du voile, élève la femme kabyle +au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des +reliefs du maître. De celles-ci il en est encore à Alger qui n'ont +jamais mis le pied dans la rue. + +Le caïd nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au +_felfel,_ du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux. +Notre hôte nous enseigne la manière de s'en passer: il saisit une +volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bête, et par un mouvement +brusque la sépare en deux parts égales. Il en offre une au Général, +arrache à l'autre une cuisse, dont il ne fait qu'une bouchée, et remet +le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de +serviette. + +Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l'une +d'elles, il creuse dans les pâtes, au bord du plat, un petit trou où il +verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine à sa bouche, en avale le +contenu, et, l'ayant essuyée à son burnous il la passe galamment à +madame Elvire. Le Général nous jette un regard consterné. Le Conscrit +est saisi d'un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le caïd et les +autres Kabyles nous considèrent avec des visages ahuris: ils sont à cent +lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem, +lui, la connaît et sourit malicieusement: + +--Le colonel, Madame, a oublié de te renseigner sur les différents +usages du burnous. Il y a d'abord le burnous chemise, et le Kabyle n'en +change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous +torchon... + +--Tais-toi! s'écrie le Marseillais: tu vas me couper la faim. + +--Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d'eau? dit le Général. + +--Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire. + +--Sauvée, ô mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baignés de folles +larmes. Bel-Kassem!... + +--Madame! + +--Dis au caïd que j'ai l'habitude de manger le kouskoussou avec mes +doigts... + +--Vive le Général! + +Nous nous tordons de rire, tandis que le caïd et notables de +Thifilkouth, plus graves que des augures, interrogent Bel-Kassem pour +savoir quelle tarentule nous a piqués. + +--Conscrit, passe-moi la cruche: j'étouffe! + +--Mais j'ai un verre, moi, dit le Caporal, un verre superbe, que j'ai +acheté au fort National. + +--Où est-il? + +--Au fond de ma malle. + +--Avec le revolver! + +--Et le saucisson! + +Tandis que M. Jules va déboucler sa malle, le caïd se lève et sort sur +un mot de Bel-Kassem. Au bout d'un instant, il rentre tenant à la main +une timbale d'argent. Avec un pan de l'inévitable burnous, il l'essuie, +et, l'ayant remplie d'eau, il la présente avec un geste orgueilleux à +madame Elvire. + +--C'était écrit! dit-elle; et, levant les yeux au ciel, elle boit. + +Après elle, nous buvons tous dans la timbale, qui porte cette +inscription: « Au caïd de Thifilkouth, le maréchal duc de Malakoff.» + +--Tu nous as trahis, fit le Général en menaçant le guide du doigt. + +--Bah! réplique Bel-Kassem, il n'y a que la première gorgée qui coûte. + +--Mais pourquoi, Caporal, avez-vous donc acheté ce verre? + +--On m'a dit au fort National que c'est là un présent auquel les Kabyles +sont fort sensibles. + +--Eh bien! offrez-le donc, puisque j'ai bu la calice jusqu'à la lie! + +M. Jules pleure en dedans sur son imprévoyance; et, le verre à la main, +s'approche de notre hôte: + +--M. le caïd, votre hospitalité nous touche vivement. Veuillez... + +--Bien! très-bien! dit le Philosophe; mais voyez donc comme il est +content, et comme ces âmes simples s'extasient sur une merveille de +trente sous! Voilà les hommes de l'âge d'or! + +Et, se tournant vers madame Elvire: + +--S'il nous arrive, un jour de n'avoir pas de pain, nous reviendrons en +Kabylie avec la boîte du colporteur, et nous y ferons fortune. + +--Tu dis cela en plaisantant, interrompt Bel-Kassem; mais il est bien +certain que si les marchands qui font de mauvaises affaires à Alger +s'avisaient d'aller vendre dans nos montagnes, à un prix raisonnable, de +bons ustensiles, tels que serpes, faucilles, socs de charrue, pelles, +casseroles, et bien d'autres marchandises, comme des toiles, des +cotonnades, des mouchoirs aux couleurs éclatantes, des objets de +quincaillerie et des bagatelles pour les femmes, ils y trouveraient un +fort joli profit. Pour le colon agriculteur, il n'y a rien à faire ici, +puisque le sol kabyle ne nourrit pas tous ses enfants; mais pour le +colon commerçant, il y a de l'argent à gagner. Nous ne sommes pas +riches, c'est vrai; cependant demandez demain à Ben-Ali-Shérif, qui est +presque aussi Français que Kabyle, si nos oliviers et nos figuiers ne +valent pas ceux de la Provence, On pourrait faire un commerce +d'échanges, et il en résulterait pour tout le monde un grand bien. Mais +nos moeurs un peu rudes et nos burnous malpropres font peur à bien des +gens, qui nous prennent pour des bêtes fauves. + +La lampe faillit s'éteindre: la mèche manquait d'huile et se +carbonisait. Le caïd à plusieurs reprises trempa ses doigts dans l'huile +pour les faire découler sur la mèche, qu'il moucha. Puis, ayant essuyé +ses doigts crasseux à l'une de ses savates, il reprit dans le plat la +cuisse de poulet qu'il y avait mise et qui s'y morfondait, dédaignée de +nous. Ce petit incident, assaisonné à l'huile d'olive, termina le +souper. Toutes les cuillers, même celle du Marseillais, se plantèrent +dans le kouskoussou comme à un signal donné par nos estomacs en révolte. +Le Marseillais, Bel-Kassem, le caïd et les siens se levèrent en nous +souhaitant une bonne nuit. Assis sur nos matelas militaires, nous +restâmes tous les quatre silencieux en face de la lampe mourante, dont +l'agonie nous soulevait le coeur. En dépit de ce que nous savions +d'édifiant sur l'hospitalité kabyle, nous éprouvions profondément le +sentiment de notre faiblesse et de notre isolement au milieu des +sauvages de Thifilkouth. + +Les tableaux saisissants, si colorés et si variés, qui s'étaient succédé +sous nos yeux, avaient tenu éloignée de nous l'idée d'un péril +quelconque; mais, dans le silence et dans la nuit, à la discrétion de +ces _manefguis_ farouches, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion +proche voisine de la peur. Comment oublier que Lalla-Fathma, la +maraboute visionnaire, avait naguère sa _doukana_ près de là, dans la +montagne, au village de Soummeur; que Bou-Bar'la, le derviche sorcier +qui agitait la Kabylie vers 1850, avait dans les années suivantes +rencontré à Thifilkouth même un ardent foyer d'intrigues et de haine +contre les Roumis? Nous nous rappelons enfin que, le 11 juillet 1857, +les Français ont brûlé plusieurs villages des Aïth-Illilten. + +La flamme de la lampe est morte; ce n'est plus qu'un oeil rouge qui nous +regarde dans les ténèbres. Au dehors, l'obscurité est profonde en dépit +des millions d'étoiles qui émaillent le ciel de paillettes +scintillantes. Pourquoi sont-elles si loin? Si du moins la lune venait à +notre secours! Devant nous, sur la pierre, est étendue une masse +blanche, raide, d'aspect sinistre: on dirait un mort dans son linceul. +Un peu plus loin, d'autre masses, celles-ci plus grandes et sombres, +font un bruit continu, monotone et bizarre. Là-bas, des chacals et des +chiens hurlent. Tout à coup, au loin, éclate une clameur effroyable: +sont-ce des lions affamés qui rugissent, ou des tigres amoureux qui +miaulent? sont-ce des hyènes furieuses qui se disputent un cadavre? Non, +ces _hou_! _hou_! sauvages et terrifiants qui retentissent dans la nuit, +avec des intervalles de silence, ne sont point poussés par des bêtes +féroces. Sont-ce des sorcières kabyles qui font le sabbat? ou les +_djenouns_ qui dansent en chantant leur ronde infernale? Le Général, +vaincu malgré sa bravoure, saisit le bras du Conscrit, et ce cri lui +échappe: + +--J'ai peur! + +--Voulez-vous, lui dit le Caporal, que je retire mon revolver de la +malle? Mais il y a dans Thifilkouth deux cent quarante fusils, et mon +revolver n'a que six coups. Au reste, s'il y a du danger, il n'est pas +pour vous, Madame. Bel-Kassem vous a dit que les Kabyles respectent la +vie des femmes. + +--Ah! mes amis, promettez-moi que vous ne me laisserez pas vivante aux +mains de ces sauvages. + +--Allons dormir, dis-je, et sur les deux oreilles. Ce mort dans son +linceul est un vivant qui ne dort que d'un oeil et qui nous garde. Ces +fantômes noirs sont de braves bêtes qui ont bien gagné, en nous portant +tout le jour sur leur dos, la poignée d'orge qu'elles broient avec +délices. Et quant à ces _hou_! _hou_! terribles, ils font plus de bruit +que de mal; ils s'élèvent de la petite mosquée de Thifilkouth vers +Allah: ce sont des invocations que lui adressent les marabouts et les +âmes pieuses du village. Peut-être bien le conjurent-ils d'envoyer celui +qui doit couper la gorge à tous les Roumis ou les noyer dans la mer. Ce +sont eux qui, avec les marabouts de Ben-Dris, les tolbas du bâton, ont +aidé Bou-Bar'la, le faux _chérif_ [Descendant du prophète.] et le faux +Sid-el-Hadj [Seigneur pèlerin de la Mecque.] à soulever la Kabylie de +1851 à 1854, alors que, grâce à ses jongleries secondées par un courage +de lion, il se faisait passer pour le prédestiné portant l'étoile au +front, pour le _moule-saâ_ en personne, pour Si-Mohammed-ben-Abd-Allah +lui-même. Tous les grands agitateurs se sont parés de ces titres et ont +plus ou moins joué ce rôle-là. Comme Abd-el-Kader avant lui, Bou-Bar'la +s'était fait affilier à la franc-maçonnerie des _Khouâns,_ qui compte +ses frères par milliers en Kabylie, et... + +Un triple bâillement me coupe la parole. Nous tirons sur nous la porte +massive, que ferme un loquet ingénieusement façonné. Nous nous +partageons les matelas: chacun a le sien, où il se jette tout habillé et +enveloppé dans sa couverture. Nous nous endormons bercés par les _hou_! +_hou_! qui ne nous effrayent plus. + +CHAPITRE III + +DU DJURJURA A LA MAISON D'OR. + +Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais +disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle +ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de +long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu'il combine un plan de +campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche +menaçante? + +--Général, avez-vous bien passé la nuit? + +De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'être, jaillissent deux +éclairs: + +--Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes! +Seul, j'ai lutté, moi, contre un ennemi qui s'appelle légion. Conscrit, +debout! + +Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras. + +--Déjà! il ne fait pas jour, et je m'endors à peine. Je suis rompu, et +je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D'ailleurs, on n'est pas mal +chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un +bon somme? + +Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur +par les jambes, le Général le menace de la cruche à l'eau. Je cours +ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du +matin. + +Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa +pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la _kharouba_ babillent +entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la +crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il +fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la +nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux _hou! +hou!_ stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des +fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n'ont laissé sur nos +lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les +bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur +son bât comme une majesté sur le trône. + +Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le caïd sur le +meilleur chemin à suivre, une vieille, cassée, édentée, recroquevillée, +la plus affreuse des trois sorcières de Macbeth, se glisse craintive et +se cachant des hommes de la _kharouba_, jus'qu'auprès de madame Elvire, +qui, involontairement, laisse échapper un cri. + +--Que me veux-tu? lui dit-elle. + +Une main brune, calleuse, décharnée, saisit le voile de gaze verte. + +--Mais je ne peux pas m'en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon +mouchoir. + +Un mouchoir de fine batiste, brodé et parfumé. La vieille secoue la +tête, sa griffe demeure accrochée au voile vert. + +--Veux-tu mon éventail? + +Nouveau refus de la sorcière, qui serre plus vivement encore et froisse +entre ses doigts crochus le frêle objet de sa convoitise. + +--_Makache! makache_ [Non! non!]! s'écrie le Général impatienté. + +Et la vieille, déçue dans son espoir, furieuse, s'éloigne brusquement en +jetant, à la jeune et belle _Roumi_ un regard chargé de tout le venin +des vipères. + +--Partons, dit M. Jules à madame Elvire: cette horrible mégère veut vous +assassiner. Bel-Kassem! + +--Monsieur? + +--Que faut-il donner au caïd? + +--Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure. +L'hospitalité kabyle... + +--Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes à +l'Opéra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et +les décorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus +chatoyant pour divertir les blasés de Paris, n'est-il pas de mille +coudées au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel théâtre vous a-t-on +montré ce décor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour +égaler cette vieille? + +Appuyé sur son bâton et boitant, le caïd nous accompagne jusqu'à la +sortie du village. Comme la veille, à l'arrivée, une fourmilière orde et +grouillante d'hommes, de vieillards et d'enfants accourt effarée, et se +presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici débarrassés; nous +poussons un soupir d'aise et commençons la descente du mamelon de +Thifilkouth par un chemin raviné, pierreux et boueux, le frère jumeau de +celui d'hier. Nous cheminons entre des clôtures formées de pierres +sèches et de ronces en liberté, qui souvent nous enlacent dans leurs +longs bras grêles, hérissés d'épines. Ailleurs ce sont des vignes folles +qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages +des larmes de la rosée. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un +torrent. Un épais rideau de verdure nous dérobe cette eau, dont la +mélopée grave domine, comme un chant d'orchestre, les broderies vocales +des virtuoses ailés. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel +nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-être et +quel ravissement dans ces jardins enchantés où les rayons solaires se +jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines +s'emplissent d'un air pur, frais et tonique, qu'embaument des orangers +et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle +avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d'une demi-heure nous +atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d'opale! Elle sort +d'une étroite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, à vingt +pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes +formes. Alors c'est un torrent écumant qui roule impétueux sur une pente +rapide, se heurtant et se brisant à mille obstacles vers +l'Asif-bou-Béhir, un affluent du Sébaou. J'ai déjà vu ce paysage; où +donc? dans les Pyrénées. Nous traversons le gave africain sur quelques +grosses pierres jetées là au hasard. Le gué n'est pas sans péril; le +sabot des mulets glisse sur le grès poli par l'eau, et le courant +furieux menace de nous entraîner au fond d'un gouffre. Mais la journée +d'hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une +jouissance. + +Nous voici sur l'autre bord; l'ascension du Djurjura commence. Nous ne +montons que très-lentement: presque partout le rocher se dresse à pic, +le sentier est impraticable. Le géant s'indigne de notre audace et +accumule les aspérités sous nos pas. Nos braves bêtes sont blanches +d'écume, les muletiers redoublent leurs _har'r har'r_. Les ronces +enchevêtrées nous déchirent les mains et le visage. Le voile du Général +est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer +accroché à une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais +par le collet de son habit. Rien ne nous arrête, et le rire argentin de +madame Elvire éclate comme une joyeuse fanfare annonçant la victoire. + +La merveilleuse masure! comme elle a été hardiment jetée sur cette +ravine où se précipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie, +plusieurs femmes, couvertes de haïks assez propres, nous regardent en +souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout +exprès pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus +ravissant paysage du monde? C'est un _thisirth_ [Un moulin à eau.]. +L'eau prise au _tharza_ [Ruisseau.] est amenée par l'_amzieb_ [Rigole +creusée dans un tronc d'arbre.] jusqu'au mouvement de l'_ar'aref_ [La +meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin. +Elles sont coquettes pour elles-mêmes, ne pouvant l'être avec les +hommes; et c'est à qui sera la mieux mise, à qui étalera les plus riches +bijoux. La meule broie le blé avec lenteur; mais elles ne sont pas +pressées. C'est un plaisir que d'aller au moulin, où l'on peut se +montrer, babiller et médire. Et bien à plaindre sont celles des villages +qui n'ont pas de _thisirth_! Outre qu'il leur faut écraser le froment, +l'orge ou le sorgo, presque grain à grain, entre les deux pierres d'un +méchant moulin portatif, une fortune marâtre leur refuse encore cette +suprême joie d'aller tailler des bavettes. + +--N'y a-t-il pas de fêtes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent +part? + +--Nous avons les _eurs_, festins et réjouissances à l'occasion d'un +mariage ou de la naissance d'un garçon. Alors on invite ses amis. Les +hommes viennent avec leurs fusils... + +--Et leurs femmes? + +--Non, Madame: ils les laissent à la maison. + +--Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fête? + +--Celles de la _kharouba_ où l'_eurs_ se donne préparent le kouskoussou, +et s'en régalent après les hommes, s'il en reste. Mais, pour qu'il en +reste, vous n'imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est +très-sobre en temps ordinaire, plutôt par nécessité que par goût, mange, +ces jours-là, à lui seul, un ou deux plats comme celui qu'à vous cinq, +hier soir, vous n'avez pu qu'entamer à peine. Aussi arrive-t-il souvent +que les femmes de la _kharouba_ d'un voisin ou d'un ami en préparent +aussi quelques-uns aux frais de l'amphitryon. Lorsque les plats sont +vides, si viles qu'un chien n'y trouverait miette à mettre au bout de sa +langue, les hommes font brûler la poudre pour se griser du bruit et de +la fumée, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils +forment un cercle au centre duquel s'accroupit un parent du maître de la +maison. Il déploie un morceau d'étoffe, puis y dépose un bracelet +d'argent en signe d'amitié, et un peu de blé en signé d'abondance. La +conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le +mouchoir. Parfois l'amour-propre s'en mêle: d'abord, c'est une pluie de +cuivre, puis une grêle d'argent. On a vu des fous se dépouiller +entièrement pour l'emporter sur un rival en vanité. L'amphitryon serre +ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain +_eurs_, pour retomber sur le mouchoir. + +--Et les femmes? + +--Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles +viennent voir danser les veuves, car il n'y a que les veuves qui dansent +en Kabylie. + +--Pour le coup, dit le Général, la plaisanterie passe les bornes. + +--Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: «Par Dieu, par +ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce +Dieu clément et miséricordieux à qui rien n'échappe,» je jure que les +veuves seules dansent en Kabylie? Quand l'_athobel_ [Tambourin.] et la +_chèta_ [Flûte.] font leur musique, il faut voir comme elles se +trémoussent! + +--Les veuves ont-elles donc des moeurs légères? + +--Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes +mariées. + +--En sont-elles moins considérées? + +--Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop +grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige. + +--Comment? + +--En leur envoyant une balle dans la tête. + +--Avez-vous des fêtes publiques? + +--Oui, la fête de l'_Aïth-Kebir_, qui rappelle le sacrifice d'Abraham, +et d'autres, religieuses, politique, où la _djemâa_ vote l'_ouzia_. +C'est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les +plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout +le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte +dans le village, et chacun est obligé d'y contribuer selon ses moyens. +Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent +rien; mais ils n'en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu'ils +mangent dans toute l'année. Et si l'_amin_ ou quelque autre s'avisait de +prélever sur l'_ouzia_ une part plus grande ou d'en prendre avant la +répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé +d'une amende de cinquante francs. + +Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un +chaleureux écho. + +--Pauvreté n'est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et +quand un homme est frappé par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a +ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le +village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la _djemâa_ +ordonne la _touïza_, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait +également pour entretenir, labourer ou ensemencer le _bled-rabbi_ [Le +bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits, +figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait +de s'acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux, +payerait aussi cinquante francs d'amende. + +--Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux +Français avec beaucoup d'autres bonnes choses, par où ils les devancent +dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n'est +qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de +la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu'un +peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une +administration centralisée à outrance, n'ont qu'à venir en Kabylie pour +s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen +de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au +bagne ou de leur couper la tête. + +--Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je +t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en +Françaises que nous nous révolterons. + +--Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses +comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les +traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton +périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne +peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de +la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes. + +--Voilà qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient à notre +rencontre? + +En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains +pleines de fleurs. + +--_Ouach halek_ [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous +aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau, +en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura. + +--Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes... bien +maladroites. + +--_Diffa! diffa!_ dit le bel homme d'Aïth-Aziz, en étendant la main vers +ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que +nous escaladons. + +--Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous? + +--Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu'elles étaient +inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres. + +--Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus +hospitalier. + +Nous montions depuis quatre heures, et d'instants en instants la nature +étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De +prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un désordre +magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des +cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres, +puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage +impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d'orge, des +figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d'espérance à +cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n'est +plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent, +sur leurs pitons, à des ruches d'abeilles. Bientôt les oliviers ont +entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes; +des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d'un +vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous +entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le +plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous, +éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D'ici à la +crête djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il +faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et +presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la _diffa_ qu'a fait +préparer en notre honneur le beau Kabyle. + +Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et +drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A +peine y avons-nous pris place, que la _djemâa_, avec l'_amin_ et les +_dhamen_ en tête, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes +ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs +portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves, +d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns +sont dévorés par d'effroyables ulcères, ou c'est la teigne qui leur +ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux. + +L'amoureux de madame Elvire et l'_amin_, dont la physionomie est +intelligente et douce, ont sur tous un air de supériorité; ils ne sont +pourtant que leurs égaux, car le plus misérable a sa voix au conseil, et +c'est la sienne qui est la plus écoutée, si elle est la plus éloquente. +L'_amin_ nous complimente au nom de la _djemâa_; il nous remercie, en +quelques mots simples et dignes, de l'honneur que nous daignons faire à +son village en y acceptant la _diffa_. Il s'excuse de ne pouvoir nous +traiter selon notre mérite; il voudrait nous servir sur un plat d'or les +mets les plus exquis, mais les Aïth-Aziz sont pauvres, et nous leur +ferons la grâce d'agréer ce qu'ils nous offrent avec le coeur. Cette +petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut +absolument laisser à ces bonnes gens des marques de notre +reconnaissance. + +--Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers. +Vous n'avez pas affaire à des Arabes! + +--Mais nous ne voulons pas que ce brave _amin_ se mette en dépense pour +nous. + +--Ce n'est pas lui qui payera la _diffa_, mais le trésor du village; et +même, comme vous êtes plusieurs et gens de conséquence, les frais en +seront supportés par toute la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. + +--Et si ce sont des voyageurs ordinaires? + +--Chaque _kharouba_ les nourrit à son tour; quiconque refuse de les +recevoir est frappé d'amende, dès qu'ils ont dépassé la cinquième +maison. + +A l'entrée du village lutine une bande de petits sauvages, garçons et +filles. Ils ont bien envie de venir à nous, mais ils n'osent. Les plus +hardis s'avancent un peu: au moindre geste de l'un de nous, ils +repartent à toutes jambes, et cette marmaille se réfugie dans les +maisons. Au bout d'un instant, le même jeu recommence. Le Caporal, le +Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: _Soldis! +soldis!_ Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne +reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosité est la plus +forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils +sont là tous; à leur tête une petite fille de quatre à cinq ans. Elle +est ravissante avec ses grands yeux étonnés et ses cheveux ébouriffés. +Comment l'apprivoiser? L'_amin_ nous vient en aide: «Mettez vos mains +sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n'aurez plus peur des +_Roumis_.» Toute la bande ainsi aveuglée se précipite en avant, et c'est +maintenant à qui arrivera le premier. «A bas les mains!» crie l'_amin_. +Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux écarquillés et comme +frappés de stupeur. Mais bientôt nos _soldis_ ont raison de la crainte, +même chez les plus timides. Et quand ils se sont disputé les derniers, +toute la bande s'attache à nos pas, tandis que de petites voix d'une +douceur singulière répètent incessamment: _Soldis! soldis!_ Accompagnés +de ce cortége enfantin, nous faisons tout le tour du plateau où +remontent les femmes qui sont allées chercher de l'eau dans la vallée. +Plusieurs de ces malheureuses n'ont pas même de cruches; elles les +remplacent par des outres en peau de chevreau, qu'elles portent sur leur +dos mal protégé contre l'humidité par une natte en sparterie. L'_amin_ +nous annonce que le kouskoussou est à point. Il nous invite à le suivre +dans sa maison. Nous retournons vers le Général. + +O spectacle mémorable et charmant! Au milieu d'un cercle de deux cents +sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couchée sur un matelas +militaire, dort d'un sommeil d'enfant. Autour d'elle règne un profond +silence. Le beau Kabyle réprimande du regard quiconque fait mine +d'ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la +Parisienne avec des yeux émerveillés. Les mulets, le nez dans leur +musette, la bercent du bruit monotone qu'ils font en broyant l'orge de +la _diffa_. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la +contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu'ainsi, à son +insu, abandonnée à sa grâce naturelle. Un songe rose égaye son sommeil +et met un sourire sur ses lèvres entr'ouvertes. Mais l'heure s'écoule et +l'_amin_ est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai +barbare, tousse jusqu'à trois fois. Enfin la dormeuse s'éveille. + +--Où suis-je? dit-elle. + +--Sur le Djurjura. + +--Ah! qu'on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps? + +--Une heure environ. + +--Ces hommes étaient là? + +--Oui, Madame. + +--Et vous, Messieurs? + +--Nous sommes allés nous promener. + +--Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont +protégé mon sommeil? + +--Mange leur _diffa_ de bon appétit, et ils seront contents. + +--Je veux absolument leur témoigner ma reconnaissance. + +--Eh bien, offre-leur donc un _timecheret_. + +--Va pour un _timecheret_! mais qu'est-ce que cela? + +--Un repas de viande où chacun a sa part comme d'une _ouzia_. + +Le _timecheret_ offert et accepté dans un échange de politesses et sous +la forme d'une pièce d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y +sommes solennellement introduits par l'_amin_ et les _dhamen_. +Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en +nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne +parviennent pas à la réduire, et nos efforts n'aboutissent qu'à nous +faire avaler quelques bouchées d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres +gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au +_felfel_ nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l'_amin_ qui +nous sert, a la majesté d'une matrone romaine. Elle s'étonne et s'alarme +de ce que nous ne touchions qu'à peine à ce plat qu'elle a préparé de +ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n'est-il +pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons +l'héroïsme jusqu'à y revenir encore, mais... + +--Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance! + +Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: _Bono +kouskoussou! bono! bono!_ Nous lui abandonnons un grand pain et du +sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le +dégoût précipite et qu'il change en déroute. Nous nous élançons vers +l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche +du salut. + +--Il était temps, s'écrie le Général, dix pas encore, et... + +--Et moi aussi, répondirent trois voix. + +--Qué? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renversé. + +Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata. +Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu'à la limite du village: +l'_amin_, les _dhamen_, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne +rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement +attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de +cordiales poignées de mains. + +Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de +pas, M. Jules, s'étant retourné, s'écrie: + +--Il est encore là; mais voyez l'air malheureux! + +--C'est qu'en effet, dit Bel-Kassem, il n'a eu de chance ni à la guerre +ni dans ses amours. + +--Ah! vraiment? que lui est-il donc arrivé? + +--Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son +histoire? + +--Pauvre garçon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au +beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes. + +Arrivé devant le Général, il attendit ses ordres dans l'attitude du +respect: + +--Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chérif? veux-tu nous +faire le récit de tes exploits et de tes amours? + +Le beau Kabyle hésita un moment avant de répondre: + +--Soit, dit-il, puisque tel est votre désir. + +Nous nous remettons en marche. + +La crête étroite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil +radieux, a l'éclat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous +laissons une maisonnette d'été, le long de laquelle montent des +liserons. Et près de là, un petit pâtre qui n'a que les épaules +couvertes d'un vieux pan de burnous, mène paître un troupeau de chèvres +maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncelés d'où +s'échappe çà et là, et comme par miracle, un brin d'herbe. Le guide nous +recommande de ne pas trop regarder à droite et à gauche, ni surtout en +arrière. «La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et +le _Roumi_, dit-il, casse comme verre en tombant.» Nous devinons qu'il +veut nous ménager la surprise du spectacle qui là-haut nous attend; et +très-complaisamment nous entrons dans son idée. Vers deux heures de +l'après-midi, nous atteignons à l'entrée du col de Chellata, un des +points culminants de la crête djurjurienne. + +--Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s'écrie: + +--Retournez-vous et regardez! + +L'infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en même +temps la nature sous tous ses aspects, dans l'inépuisable variété du +paysage. Le cadre se prête, également merveilleux, à la légende épique +et à l'églogue champêtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers +monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; là-bas, dans cette +verte prairie qu'arrose une source claire, ou bien dans ce joli village +joyeusement paré d'orangers et de pampres, les bergers de Théocrite et +de Virgile, célébrant sur la _chêta_ langoureuse les amours du dieu Pan. +A côté d'affreux précipices plus noirs que le Tartare, s'étalent des +campagnes riantes et parfumées qui surpassent en beauté les +Champs-Élyséens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et +ses fruits délicieux; là, le désert aride, qui refuse une goutte d'eau +au lézard altéré. En haut, c'est le Nord drapé dans son manteau de +neige; en bas, c'est la flore africaine épanouie sous les baisers du +soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie +baigne dans un océan radieux, où chaque objet éclairé devient lumière +lui-même, tandis que dans son ombre il fait nuit! L'immense courbe +rocheuse du Djurjura forme un amphithéâtre de géants, jeté devant la +Méditerranée. Chaque piton coiffé comme d'un chapeau par son village est +un spectateur qui assiste aux drames tour à tour terribles ou charmants +de la mer. Et les _thamgouth_ [Pics.] au crâne dénudé, à la tête ceinte +de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les _amin_ et les +_dhamen_ de cette _k'bila_ de Titans. C'est d'abord le Tiziberth, qui +plane au-dessus de nous comme un vautour à collerette blanche; puis, son +frère, le Ras-Chellata; ensuite, vers l'ouest, l'Azerou-N'tour ou pierre +du midi, l'Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par +excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath, +le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djemâa-Aizor et le Thasserth. +Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me +promenais sur ma terrasse à Alger, ces sphinx m'avaient jeté leur +provoquante énigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest, +sur sa montagne altière, maintenant réduite à la taille d'une humble +colline, voilà le fort national. Sa large enceinte et ses vastes +casernes, plus hautes d'un étage, produisent l'effet d'une petite +mosquée kabyle avec son minaret. Par de là le fort et le pays mamelonné +des Aïth-Flisset, s'étend une ligne horizontale: c'est la plaine de deux +cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un +point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, enveloppés de voiles +éblouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la +grande et divine image de l'éternel amour. + +A nos pieds, ce sont les _Zouaoua_, et leurs tribus nombreuses, et leurs +villages innombrables. Puis, à gauche et au sud de leur confédération de +l'Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres +confédérations puissantes: les Aïth-Sedka et les Aïth-Guechtoula. La +première comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les +Aïth-Amhed, les Aïth-Chebla, les Aïth-Irguen, les Aïth-bou-Chenacha, les +Aïth-hal-Ogdal et les Aïth-Ouadhia. + +Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n'ont ni figues ni olives, et les +remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu'emprisonnent +les neiges de l'hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanières, +en des masures recouvertes, à défaut de tuiles, au moyen d'un ciment +imperméable que leur fournit la montagne. A l'ouest de leur pays, si +âpre et si ingrat, la confédération des Guechtoula occupe un territoire +non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51 +villages et 2,300 fusils: les Aïth-bou-Haddou, les Aïth-bou-R'dane, les +Aïth-Mendes, les Aïth-Koufi, les Aïth-Frekat et les Aïth-Smahil, qui +possèdent la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux +deux tombes, le fondateur grand-maître de la franc-maçonnerie des +Khouâns. + +Les Guechtoula ont fait brûler la poudre plusieurs fois contre les +Français, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu'ils se soulevèrent +à l'appel du faux chérif Bou-Bar'la, et enfin en 1856 par +Sid-el-Hadj-Amor, ancien _oukil_ [Administrateur religieux.] de la +_zaouïa_, ils se ruèrent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font +maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque +qui infestent leur pays très-boisé. Sur leurs crêtes, que domine le +_Thamgouth_ [Le plus haut pic du Djurjura.], le cèdre abonde, et plus +bas le chêne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn'i, l'olivier +forme à lui seul de véritables forêts, comme celle de Thiniri; et plus +au nord s'étend, sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, la forêt +de Bou-Mahni, dont les chênes-liége seront exploités un jour par +l'industrie française, comme le sont déjà les magnifiques forêts de même +essence du mont Édough, près de Bône, et celles plus riches encore du +cap de Fer et de Collo. + +Permettez, lecteur, que j'ouvre ici une parenthèse pour une courte +digression, la première et la dernière de ce livre. D'ailleurs, le col +de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut +qu'on s'y arrête un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont allés nous +chercher de la neige; le Général est resté en extase devant cette grande +nature; le Caporal a les paupières humides, c'est son faible et son +fort, le Conscrit, enfin, rêve les yeux à demi clos. Pendant qu'ils sont +muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses +et superbes forêts de chênes-liége du littoral africain, pour peu qu'il +vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas, +vous rencontrerez des merveilles qu'on semble ignorer en France: car, si +cette contrée était mieux connue, on y verrait accourir par centaines +des touristes qui commenceraient la fortune de l'Algérie. + +Dans la province de Constantine, le chêne-zen couvre 50,000 hectares, le +chêne-liége 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de +francs. Dès à présent, plus de 150,000 hectares de chênes-liége sont +concédés à des compagnies ou à des particuliers, et 130,000 produisent +déjà ou sont sur le point de produire. Il n'a pas été dépensé pour leur +mise en valeur moins de 10 millions de francs, employés en partie à +construire des établissements, à importer des contre-maîtres et des +ouvriers du métier, à acheter le matériel nécessaire, et le reste en +travaux exécutés dans les forêts par des Arabes, et surtout par des +Kabyles. Plus de 7 millions sont entrés par cette voie dans la poche des +montagnards du littoral. N'est-ce pas là le plus puissant de tous les +moyens d'assimilation, et même le plus irrésistible agent civilisateur +aux yeux de tous ceux qui savent quel rôle capital joue l'argent parmi +les indigènes? Qu'on se fasse une idée de cette richesse qu'avec tant +d'autres possède l'Algérie, la plus belle colonie du monde et la plus +dédaignée par les ignorants ou par les hommes à faux systèmes. Un +hectare de chênes-liége donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux +de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares +concédés et exploités produisent bientôt 150,000 quintaux à la fois: il +faudra donc, chaque année, quinze cents navires pour transporter en +Europe le liége d'Afrique. Et qu'on réfléchisse que la moitié à peine de +ces forêts est concédée. Elles ne couvrent pas seulement le mont Édough, +Bône et tout le littoral de Philippeville à Bougie. Si le cavalier qui +les a traversées poursuit sa route vers l'ouest, il retrouve le +chêne-liége comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis +Bougie jusqu'à Zeffoun chez les tribus de l'Oued-Summam (l'Oued-Sahel, +près de son embouchure), puis chez celles de l'Oued-el-Hammam, dont les +plus pauvres, à défaut de tuiles et de ciment, se servent du liége pour +couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbères, ce qui +veut dire plus faciles à assimiler que les tribus arabes. L'exploitation +du chêne-liége sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en +réduit plusieurs à la plus extrême misère. Quelques-unes du cercle de +Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obligées de disputer à la mer +une proie très-difficile à saisir avec l'épervier et l'hameçon, leurs +seuls engins de pêche, ou bien d'aller chercher sur les rochers qu'elle +baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres +coquillages. + +A notre extrême droite, par delà la confédération des Zouaoua de l'Est, +sur les dernières déclivités djurjuriennes qui descendent vers le cap +Sigli, nous découvrons en partie le territoire de ces deux groupes +kabyles. L'un comprend 196 villages, 8,979 fusils, répartis entre 17 +tribus du cercle de Bougie [Devaux, _les Kébaïles de Djerjera_.]: les +Aïth-bou-Meçaoud, Aourzelaguen, Our'lis, Mançour, +Ouled-Sidi-Mouça-ou-Aïdir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled- +Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaïa, Mezzaïa, +Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L'autre compte 14 tribus, 72 +villages, 3,087 fusils: les Aïth-Oued-el-Hammam (les fils de la rivière +aux eaux chaudes), Ibouhaïn, Imadhalen, Ir'kil Nzekri, Bou-Nahman, +Ibarizen, Thiguerin, Hassaïn, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia, +Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, déjà +signalée. + +Encore un regard d'admiration jeté sur la _K'bila-Oumalou_, la Kabylie +du versant nord, et maintenant en route pour la _K'bila-Ousammeur_, la +Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos +visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par +le _felfel_. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se +repose avec plaisir l'oeil ébloui par l'éclat de la neige. Nous passons +entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont +l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crête, d'un versant à +l'autre, n'a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une +délicieuse prairie émaillée de marguerites. L'immensité béante, devant +nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au +point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous +apparaissent à la fois. Il faut s'arrêter de nouveau pour contempler ces +deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant. +Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que +l'âme est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil +l'embrasser tout entière et regarder au delà! + +Nous repartons, et tout à coup, comme par un coup de théâtre, le décor +change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en +face de nous! C'est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune +ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers, +les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et +les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s'ouvre un +abîme, la vallée de l'Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi +large alors qu'un fleuve américain, la rivière n'est à présent qu'un +mince filet d'eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait +pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce +mamelon qui s'élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et +par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton +isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé +par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques +pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut là un tombeau. Mais +derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc +des montagnes où la rivière se promène en d'inextricables méandres? +N'est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces +sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d'arabesques +cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et +enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie +au frère du Sébaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu'à son +embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'être l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel, +le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l'Oued-Ziane et +l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison +des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient +pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand +accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux +affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la +rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et +d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit +ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest à l'est, dans les montagnes +berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l'une et l'autre +isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux +vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d'eau, de +cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise +fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses +rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en +font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie +de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch; +à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte +l'eau des dernières neiges; devant nous s'enfonce un escalier de géants, +qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu +retouché. Auprès du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer +pour une route de première classe. + +--Bel-Kassem, quel est ce village? + +--C'est la _zaouïa_ de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed +Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des +ancêtres de son fils. + +--Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes. + +--Elle est aussi plus respectable. + +--Est-ce une maraboute? + +--Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici. + +--Pourquoi? + +--Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorité du +bien. Originaire du Maroc, elle vint s'établir dans le pays, peut-être à +l'époque ou les Maures furent obligés de quitter l'Espagne. Beaucoup des +marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs +arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la +mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux +_andalous_. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en +mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés +d'Allah, ils y ont fondé des _zaouïa_, ou sont restés dans les villages +pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les _sofs_ en +guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père. + +--Tu es donc marabout? + +--Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des +marabouts jusqu'à la consommation des temps. + +--Tu ne nous l'avais pas dit. + +--Je n'en tire pas vanité: un marabout est un homme ni plus ni moins +qu'un autre. + +En ce moment, un passant s'approcha du guide pour lui baiser la main. +Bel-Kassem ne s'en montra pas plus fier. + +--A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prêtres et nos moines +feraient bien d'apprendre de toi l'humilité chrétienne. + +--Mais de marabout comment es-tu devenu soldat? + +--Il est assez rare, en effet, qu'un marabout se voue aux armes, à moins +qu'il n'y soit poussé par le fanatisme religieux. Dans les guerres de +tribus et de villages, il ne remplit que le rôle de parlementaire ou de +pacificateur. On dit communément: un marabout est une femme qui ne se +bat pas. Je vous prie de croire, se hâta d'ajouter finement Bel-Kassem, +que je suis bon à faire mentir de toute façon un si méchant dicton. Je +me suis fait soldat parce que, tout marabout que j'étais, je ne savais +pas faire de miracles. + +--Tu y crois donc aux miracles? + +--Assurément. + +--Et tu as essayé d'en faire? + +--Oui. + +--Comment t'y es-tu pris pour cela? + +--D'abord, j'ai épuisé toute la science du _thaleb_, la lecture, +l'écriture, la versification, les mathématiques et l'astronomie, le +Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on +enseigne dans les grandes _zaouïa_, dans celle de Chellata, par exemple, +la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jeûné, j'ai prié, +j'ai conjuré les _djenouns_, et jamais je ne suis parvenu à altérer la +moindre loi de la nature. + +--Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne +sont que mômeries qu'on les fasse à Paris ou sur le Djurjura? + +--Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des +prophètes, qui possédaient le don du miracle. + +--On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour +n'est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus. + +--Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que +certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de déranger l'ordre +naturel. + +--Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura à démasquer nos marabouts à nous, +qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l'an +mil. Des écoles, des _zaouïa_ où la jeunesse apprendrait à ne pas +mépriser la raison, mais à s'en servir sans cesse et avec une entière +confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts +prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils +le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des +chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu'il pleuve et pour +qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de +vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de +leur payer la dîme? + +--Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne, +pas même les _Roumis_, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu. +Ils donnent d'une main ce qu'ils reçoivent de l'autre, et leur vie +édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là; +mais, je le répète, ils sont rares. + +--Comme chez nous! + +--La _zaouïa_ de Chellata, demandai-je, est une école pour les enfants +ou pour les adultes? + +--On y trouve des _tolbas_ de tout âge. + +--Sont-ils nombreux? + +--Deux à trois cents. + +--Et que payent-ils chacun? + +--Rien. C'est Ben-Ali-Chérif qui paye pour tous. + +--Il est donc bien riche? + +--Lui! il ne pourrait jamais épuiser son trésor. Vous ne savez pas +l'histoire de la _Maison d'or_? + +--Non. + +--Eh bien, les ancêtres de l'aga, qui étaient des saints, érigèrent, +dans un endroit connu de lui seul, une maison où l'or vient comme la +mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien, +et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et +un miracle authentique! + +--Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l'honneur de cette +famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux, +ces chérifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en +considération et en richesse. + +--Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de +vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga +s'enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour +sa _zaouïa_: car ce n'est pas seulement une école, mais aussi une maison +hospitalière où chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il +est, d'où il vient, où il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non +plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour, +huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et +autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu'on ne +vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule _zaouïa_ établie +sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en +ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres +viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le +trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance +des malheureux. + +--Mais les autres _zaouïa_, de quoi vivent-elles? + +--De _ziara_ et d'_achour_ [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi +des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs +pieux. Ce fonds est exploité par des _khemmes_ [Métayers.], qui +prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées +religieuses. Ces _touïza_, comme celles pour les pauvres, sont imposées +par les _djemâa_, car l'_oukil_ et les _tolbas_ n'exercent parmi nous +aucune autorité. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mêlée à la +politique, comme en pays arabe. Pour les _zaouïa_ qui nourrissent nos +pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais +volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les +écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou +l'équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l'instruction, le +vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents +sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour +l'_oukil_: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils +pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la +planchette où sont gravés les versets du Coran. + +--Et à la _zaouïa_ de Ben-Dris, chez les _tolbas_ du bâton, qu'est-ce +donc qu'on enseigne? + +--Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c'est le +revers de la médaille; elle est à deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge, +habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars +1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chérif se +flattait d'enlever le vrai chérif pour l'égorger et se mettre à sa +place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les _tolbas_ +de la science fusillèrent très-vigoureusement les _tolbas_ du bâton. +Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou +plutôt sur les pauvres, une _razzia_ de trois cents boeufs et de trois +mille moutons. + +--Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous +_razzier_ un peu, nous aussi? + +--Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent +pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et +piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur +tête un cheveu enlevé à la vôtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils +vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher +leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n'importe où, on +est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous +pratiquent I'industrie de l'_oukaf_ [Recéleur.]. + +--Est-il vrai que vos _kanouns_ tolèrent le recel? + +--Ils ne le punissent pas. + +--Mais, si l'_oukaf_ n'est pas puni, il est du moins méprisé? + +--Non. + +--Comment expliques-tu cela? + +--C'est la coutume. D'abord, le volé retrouve son bien, grâce à +l'_oukaf_; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il +a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, où +celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché +éloigné. + +--Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil! + +--Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à +ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille +calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que +ce soit, on éprouve une sorte de honte. + +Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le +sentiment de la personnalité humaine. + +Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une +marque de déférence envers les grands marabouts dont la _koubba_ à +coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont +tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre +manque d'égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la +tête au fond d'un précipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas à Satan pour +l'éternité des siècles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le +marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura, +ni plus ni moins que s'ils eussent été des libres penseurs et lui le +pape noir en personne. + +A l'entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes _tolbas_ près +d'une jolie fontaine alimentée par l'eau des neiges: visages, mains, +vêtements, toute leur personne est d'une extrême propreté, qui console +nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu +d'un fouillis de masures, s'élève une charmante maison mauresque: c'est +le père de l'aga qui l'a construite, et sa mère l'habite à présent. + +--Mais lui, Bel-Kassem, où demeure-t-il? Tu nous avais parlé d'un palais +de France. + +--Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas là à pieds? + +--Ce point blanc, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel? + +--C'est le palais de Ben-Ali-Chérif. Les Français l'ont érigé en 1855. + +--Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main. + +--Ah! ah! nous n'y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq +minutes, cinq toutes petites minutes. + +En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de +descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs français l'ont retouché en +1857, les montagnards kabyles l'ont depuis refait à leur mode. Nous +rencontrons bon nombre de gens qui se rendent à un marché ou en +reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d'Aïth-Aziz, +vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d'une +voix terrible: «Qui t'a permis de regarder cette illustre maraboute?» et +il aveugle le téméraire en lui tirant brusquement son burnous sur les +yeux. Celui-ci, effrayé, s'enfuit à toutes jambes, ne sachant pas au +juste ce qu'il a le plus à craindre: la colère d'une maraboute ou la +vengeance d'un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se +tordre sur le dos de sa bête, où il est remonté. + +--Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui +pique! + +C'était un buisson épineux, tout couvert de petits morceaux d'étoffe, +blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns +arrachés au burnous, au haïk, à la coiffure; les autres, au bât, au cou +du mulet, à la toison du bélier ou de la brebis. + +Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur, +vous n'avez qu'à la lui remettre; et dans six mois, s'il plaît à Allah, +vous viendrez lui demander la réponse. + +Il fît part aux muletiers du précieux avis qu'il venait de nous donner, +et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils +marchaient depuis six heures du matin et qu'il en était cinq du soir. + +Le soleil incliné vers l'horizon projetait sur la vallée de l'Oued-Sahel +les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître +de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cessé de +guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que +la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous +avait raconté son histoire. La voici. + +CHAPITRE IV + +LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE. + +--Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C'est l'une +des six des _Zouaoua Cheraga_ [Zouaoua de l'Est.]. Nous +occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de +la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les +Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres +du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s'entendent +surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de +plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes +moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni +oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et +notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura. +Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos +maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles, +qu'on s'étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du +vent. Nous n'avons guère alors pour nourriture que de la farine de +glands doux mélangée d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre +bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des +feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille. + +Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour +pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien +peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps, +émigrent en grand nombre et reviennent à l'automne, après avoir gagné +quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu'à la +frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache +d'autant plus fortement à lui, qu'il nous fait la vie plus dure. + +Ce n'est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu'ils nous aient +donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille +de savants marabouts, m'a souvent raconté que, dans les premiers temps, +les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme +leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'étend le +long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au delà d'Alger. Ils +possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est là +une tradition qui s'est conservée dans plusieurs tribus de la haute +montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les _Roumis,_ une masse +d'hommes portant des armes terribles étaient venus de l'Ouest ou bien du +Nord par la mer; ils s'étaient jetés comme des lions et des panthères +sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et +contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un +refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que +les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand +amour de la liberté. Plutôt que d'accepter la servitude, ils ont préféré +renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre. +Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos _thamgouth,_ bravé +tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans +la vallée de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par +des moqueries accompagnées d'une grêle de pierres; les Mlikeuch leur +jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le +même accueil dans la vallée de l'Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous +sommes toujours considérés, eux et nous, comme les _manefguis_ +[Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vîmes le +drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d'abord +d'ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à +l'évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de +Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de +l'indépendance kabyle. + +Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame +Elvire et lui dit: + +--Bel-Kassem m'assure que vous désirez connaître, non-seulement comment +on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien, +Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter +brièvement ma vie. + +Le visage du narrateur se voila de tristesse: + +--Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux +disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est +partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé +dans l'un et l'autre. + +--Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pénible de retourner dans le +passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours. + +Le guide traduisit les paroles du Général. + +--Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l'intérêt que Madame +daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous +lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux +nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la +crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd'hui, et avez vu +qu'il se trouve à l'extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il +n'y a plus rien que la roche nue. + +Les _kharouba_ [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres, +sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux, +mais qui ne l'est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et +nos _kanouns_ le punissent; mais l'_oukaf_ [Le recéleur.] nous fait +retrouver l'objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre +possession sans qu'il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles +d'_oukafs_ ne sont pas moins considérées que d'autres qui ne demandent +leurs ressources qu'à la culture ou à l'élève du bétail. Et même, en +raison des biens qu'elles possèdent, elles exercent souvent, sinon +toujours, dans la _djemâa_ une influence prépondérante. Nos _amins_ +étaient fréquemment choisis parmi leurs membres. + +Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre +l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma +_kharouba_ n'avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère +Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée, +des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon +père avait pu acquérir en mariage la fille unique d'un marabout vénéré +de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas +coûté moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs. +Eh bien, toute notre richesse s'en était allée chez ces _oukafs,_ et +principalement dans la _kharouba_ des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C'est +bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la _djemâa,_ il +était toujours le premier à proposer l'_ouzia_ [Distribution de viande +aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de +viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple +en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison, +il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans +ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la +_zaouïa_ de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en _ziara_ +[Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par +exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter à un _thâam_ [Repas de +réjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il était invité quelque part +lui-même à un _eurs_ [Fête.], il se montrait également prodigue envers +les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des +pièces d'argent; et, lorsqu'après le repas on avait, selon l'usage, +déplié le mouchoir destiné à recevoir l'offrande des convives, il y +vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter +d'avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s'appelait +Mohammed-Ameur-el-Aïn. + +Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un _thaleb_ [Savant.], était aussi +instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses +prodigalités. Il l'écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis: +car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons +pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l'eau +qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes +de générosité ruineuse. + +Or les Ahmed-bou-Smaïl n'étaient pas seulement des _oukafs_; ils +pratiquaient aussi la _r'ania,_ c'est-à-dire qu'ils prêtaient sur +hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent +ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers, +après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la +valeur à mon père. + +Mais voici qu'une contestation s'étant élevée, lui qui avait la main +prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil, +son sabre, et la guerre est déclarée dans la _dachera_ [Commune.]. Les +marabouts s'interposent, la _djemâa_ se réunit. On parle, on crie, on +gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux +partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler. +Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d'une balle en +plein coeur. + +Je n'étais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends +encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de +malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari. + +Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'étais +son unique héritier, car les femmes n'héritent pas. La _djemâa_ me donna +pour tuteur un cousin de mon père qui n'avait pas de frères. Cet honnête +homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de +mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les +Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La _r'ania_ +éteinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit à peine à acquitter +d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, à ma mère et à moi, que +la maison du village avec le potager et quelques chèvres. + +Ma mère Hasna était une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait +pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à +filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il +s'offrit à elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent +point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la +mémoire de mon père et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son +amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion +ardente: celle de la vengeance. + +--Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race. +Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques, +leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr, +Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père. + +Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle +avait bêché notre jardin où j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous +menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque +toujours vers un endroit d'un abord difficile. Là se trouvaient des +excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été +pratiquées de main d'homme. Elles ressemblaient à d'immenses silos. + +--Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des +géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a +foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'élever jusqu'à +lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car +nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi. +Parfois encore, les _djenouns_ viennent hanter ces cavernes; la nuit, on +les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête +déchaînée. + +Alors moi je me serrais contre elle en tremblant: + +--Va, reprenait-elle, nous n'avons rien à craindre de leurs maléfices, +aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au +prochain, prêts à donner tout notre sang pour l'honneur de la famille, +du village ou de la tribu, pour la liberté et l'indépendance de tous les +Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils +dégénéré qui ne venge point l'offense faite à son père! + +Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les +maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, à la nuit +tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà, +malgré sa jeunesse, elle s'était acquis dans le village et même plus +loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la +sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprès +de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir +le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter +l'âme. Aussi jouissait-elle d'une estime particulière parmi les hommes +comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela +m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mêlait même de la +crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des +prières, ou d'autres fois, parvenue à la pointe extrême d'un rocher, y +demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abîme. Il +m'arrivait alors de crier: _imma_ [Maman.]! en la tirant par son haïk. +Elle, comme une personne qu'on réveille brusquement, me regardait +étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa +poitrine et me couvrait de baisers: + +--N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu +seras un bon _manefgui_ et que tu vengeras ton père! + +Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse déjà au +coeur, à l'endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je +rencontrais quelqu'un de leur _kharouba_ maudite, je lui montrais le +poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon +âge,--j'avais alors huit ans,--s'avisa de traiter devant moi ma mère de +pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis +à belles dents; je l'eusse déchiré, si l'on ne m'eût arraché ma proie. +Je courus raconter mon exploit à ma mère: + +--C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt +une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que +pauvreté n'est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces +montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos +d'un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre +sang. + +Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de +mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine. +En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle +filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son +métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des +kaïks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'était là, +avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait +vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu'en menant à la commune +pâture notre maigre troupeau. + +Peu à peu j'en vins à me dégoûter de jouer avec la cendre du _kanoun_ +[Trou où l'on fait le feu.], ou avec les pierres qu'on fait rouler du +haut de la montagne. J'eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mère +se donner tant de mal. Je me mis alors à ramasser, pour notre provision +d'hiver, le bois mort que les eaux entraînent depuis les hauts sommets +jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse +des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j'essayai de me +rendre utile; ce que voyant, ma mère Hasna me dit: + +--Puisque la raison t'est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes à +lire et à écrire. + +Dès le lendemain, elle m'envoya à la _zaouïa_ de Chellata, où un +_thaleb_ donnait la première instruction aux enfants. La distance était +grande: deux heures de marche à l'aller et davantage au retour quand on +gravit la crête djurjurienne. Allah soit loué! il nous a donné à tous +ici de bonnes jambes. + +Il y avait bien une autre _zaouïa_ plus près de nous, sur le territoire +même de la tribu, au pied du pic que vous voyez là-bas, et à côté duquel +vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mère n'avait garde de +confier mon éducation à ces _tolbas_ de Ben-Dris, qui ne m'eussent guère +appris qu'à détrousser les voyageurs dans la vallée de l'Oued-Sahel. + +Nous étions huit ou dix de notre _sof_ [Parti.] qui partions chaque +matin et revenions chaque soir. Ma mère Hasna avait dit à nos amis: + +--Envoyez donc vos fils avec le mien chez le _thaleb_: il ne nous en +coûtera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de +profit. + +On avait écouté ce sage avis. Mais ne voilà-t-il pas que les Bou-Smaïl, +s'apercevant que les Ameur-el-Aïn voulaient donner l'instruction à leurs +fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions à +l'extrémité du col de Chellata, du côté de la _K'bila-Ousammeur_ [La +Kabylie méridionale.], nous découvrons à mi-chemin de la _Maison d'or_ +une bande de garçons de notre âge. Ils étaient dix à douze. Ah! nous les +eûmes bientôt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de +leur courir sus; mais je me souvins fort à propos d'une parole que ma +mère m'avait bien des fois répétée: le temps n'est pas venu. Mes +camarades s'étonnaient de ma prudence: + +--_Choua_! Choua_ [Doucement! doucement!]! leur dis-je; et j'ajoutai +gravement: le temps n'est pas venu. + +A la tête de cette bande était Ali, le fils aîné du meurtrier de mon +père. Il se souvenait de mes dents et de mes ongles; car lorsque nous +nous rencontrâmes chez le _thaleb,_ il s'écarta de moi et ne répondit +pas à ma grimace. Au retour nous prîmes par deux sentiers différents, +moi suivi de mes camarades, lui des siens. Les choses continuèrent de la +sorte pendant quelque temps. Si le hasard nous mettait en présence, soit +aux abords de la _zaouïa,_ soit au col de Cheilata par où il nous +fallait passer tous, nous échangions des pierres. Voilà tout. Le père +d'Ali lui avait sans doute recommandé de ne point me chercher querelle; +et moi, de mon côté, je me faisais un devoir de respecter la volonté de +ma mère. + +Nous refîmes longtemps, les uns et les autres, le même chemin après la +fonte des neiges et jusqu'en automne, oubliant pendant l'hiver une bonne +partie de ce que nous avions appris pendant l'été. J'en retenais, moi, +plus qu'eux pourtant, parce que ma mère Hasna me faisait répéter les +leçons du _thaleb_ et réciter avec elle les versets du Coran. Mais +j'arrive tout de suite à l'un des grands événements de ma vie. + +Je touchais à mes quinze ans; je savais lire et même écrire assez +correctement. Ma mère était fière de moi, car à la _zaouïa_ de Chellata, +où elle était allée porter des présents, on lui avait dit que j'étais le +plus instruit des Aïth-Aziz. Cela avait vivement touché l'amour-propre +maternel. Tout le mérite en revenait à elle et non à moi, puisqu'elle, +m'initiait pendant les mois d'hiver à son propre savoir. Mais elle n'en +était pas moins heureuse de pouvoir dire dans tout le village qu'Ali des +Bou-Smaïl n'était qu'un âne, tandis que j'étais, moi son fils, un vrai +savant. + +Au printemps, elle exigea que je reprisse encore le chemin de la +_zaouïa_ pour y être initié aux mathématiques, à l'astronomie, aux +règles de la versification et aux commentaires du Coran. Un soir en +remontant vers Chellata, je vis devant moi, dans l'âpre sentier, une +jeune fille, presque un enfant. Elle avançait péniblement, courbée sous +son fardeau trop lourd. Elle portait sur le dos une outre formée d'une +peau de bouc qu'elle était allée remplir à une source de la vallée. + +La pauvre petite, qui ne m'avait pas aperçu, fondit tout à coup en +larmes. Je m'approchai d'elle, ému de pitié: + +--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je. + +--Je n'ai pas la force, me répondit-elle, de porter cette outre pleine +jusqu'au village, et si je reviens sans la provision d'eau, mon tuteur +me battra. + +--A quel village, et qui est ton tuteur? + +--Mon tuteur est le vieux Salem des Aïth-Aziz. + +Je connaissais le vieux Salem: bien plus pauvre que nous, il ne vivait +guère que d'aumônes. Il était de tous les _thâams_ [Repas de fête.] pour +en dévorer les reliefs, et à chaque _khérif_ [Cueillette de figues.] il +allait de jardin en jardin mangeant des figues au point de s'en rendre +malade. + +--Mais, dis-je à l'enfant, je ne t'ai jamais vue chez le vieux Salem, et +j'ignorais qu'il eût une pupille. + +--Je ne suis chez lui que depuis deux jours, dit-elle. Orpheline et +n'ayant d'autre parent que lui, je suis tombée à sa charge. La _djemâa_ +d'Agoussine, mon village, en a décidé ainsi. + +--Comment t'appelles-tu? + +--Yasmina. + +--Eh bien, Yasmina, passe-moi ton outre pleine; je la porterai jusqu'au +sommet de la montagne. + +Elle me regarda, étonnée. Les hommes, en effet, ne se chargent point de +pareils fardeaux. Ce sont les femmes et les filles qui vont chercher +l'eau à la source, et la remontent du fond de la vallée sur leurs +épaules, dans des cruches ou dans des outres. Yasmina souriait +maintenant, et ses grands yeux d'azur brillaient de plaisir autant que +de surprise. + +Je ne sais ce qui se passa en moi; mais ce regard et ce sourire me +remuèrent jusqu'au fond de l'âme. Quand je vivrais cent ans, je les +reverrais toujours. Jusqu'au col de Chellata nous n'échangeâmes pas +trois paroles, et je ne sais non plus comment cela se fit, mais il me +parut que nous avions gravi le Djurjura en un instant. Je n'avais pas +senti sur mon épaule l'outre qui pourtant était fort pesante. + +--Remets-moi cela sur le dos, dit-elle; je ne veux pas qu'on se moque de +toi. + +Je fis ce qu'elle demandait. + +--Mais demain, dis-je, iras-tu chercher l'eau comme aujourd'hui? + +--Oui, demain et tous les jours. + +--Eh bien, c'est moi qui la monterai jusqu'ici. + +--_Allah isselmec_ [Allah soit avec toi.]! dit-elle; quel est ton nom, +pour que je puisse le bénir? + +--Mohamed Ameur el Aïn des Aïth-Aziz. + +Elle mit la main sur son coeur, et, fermant les yeux, elle reprit: + +--Ce nom ne sortira jamais de là, pas plus que l'image de celui qui le +porte. + +Nous ignorons l'ivresse du vin, mais nous connaissons celle des figues. +A l'époque de la récolte, par les beaux soirs d'automne, il arrive à +ceux qui la font de s'enivrer a force de manger de ces fruits savoureux, +à force surtout de parler, de rire et de s'ébattre au sein de +l'abondance. Nous n'avions, nous, ni figuiers ni figues, et j'étais +pourtant comme un de ces heureux. Je n'avais vu d'Yasmina que ses yeux; +mais, étendu sur ma _doukana_ [Couche kabyle.], je les apercevais au +fond de l'obscurité comme deux étoiles scintillantes. Mes oreilles +bourdonnaient; je ne pouvais dormir. + +--Mohamed, tu ne dors pas, me dit ma mère; es-tu malade? + +Je ne répondis pas et fis alors semblant de dormir. Je ne trouvai le +sommeil que fort tard dans la nuit. J'étais debout au point du jour. + +Bel-Kassem, qui traduisait fidèlement les paroles du narrateur, ne put à +ce moment contenir son envie de rire: + +--Ah! ah! s'écria-t-il, nous ne sommes pas tous, croyez-le bien, +d'humeur aussi sentimentale. J'ai épousé ma femme parce que je la +trouvais belle et qu'elle me plaisait; mais, à coup sûr, je n'eusse +point porté l'outre. + +La réflexion de Bel-Kassem provoqua notre rire à tous. Cette gaieté +parut mortifier beaucoup le beau Kabyle. Il y eut entre le guide et lui +un échange de paroles aigres. + +--Qu'est-ce donc? demanda madame Elvire. + +--Il pense que nous nous moquons de lui et refuse de poursuivre son +récit. + +--Ah! dis-lui bien, Bel-Kassem, que ce qu'il vient de nous raconter m'a +vivement touchée, que je l'estime beaucoup pour sa sincérité et sa +franchise, et qu'il me ferait de la peine s'il voulait en rester là. + +Le beau Kabyle vit bien que le Général disait vrai; il s'inclina devant +lui en signe d'assentiment, et continua ainsi: + +--Si j'entre dans ces détails sur mon enfance et ma première jeunesse, +c'est que mes actions viriles se trouvent là en germe, de même que le +chêne est contenu dans le gland. Avec quelle impatience le lendemain +j'attendis l'heure où je devais retrouver Yasmina à mi-chemin de la +crête! En approchant de cet endroit, mon coeur battait à se rompre; et +lorsqu'enfin, à un coude du sentier, j'aperçus la petite, j'eus un +éblouissement. Je restai devant elle les yeux écarquillés et respirant à +peine. Elle me souriait comme la veille; mais combien elle me parut plus +belle encore ce jour-là! La coquette s'était parée. Elle avait mis une +fleur dans ses cheveux, une _Maryem-el-Nouar_ toute pareille à celle que +j'ai cueillie pour vous, madame. Et quels cheveux! Dénoués, ils lui +tombaient jusqu'aux talons, l'enveloppant tout entière comme un manteau +d'or. Elle s'en était formé un diadème qui n'eût point déparé le front +d'une reine; et pour compléter sa coiffure, elle n'avait pas dû +vraiment, comme c'est l'usage ici, mêler à ses tresses blondes plusieurs +tresses de laine. Elle n'avait ni _thazath_ [Collier.], ni _kouneïs_ +[Boucles d'oreilles.]; mais à défaut de _dahs_ [Bracelets en argent.] et +de _khralkhrals_ [Anneaux du même métal que les femmes portent aux +chevilles.] elle s'en était fait avec des feuilles d'alfa allongées et +luisantes. Je ne pouvais détacher mes yeux des siens: au fond de ces +yeux, bleus et profonds comme la voûte céleste, je découvrais le +paradis. + +Elle m'apprit ce jour-là qu'elle avait dix ans, et que le vieux Salem la +maltraitait parce qu'il était forcé de la nourrir, n'ayant guère rien +lui-même à se mettre sous la dent. + +A ses confidences je répondis par les miennes. Nous nous sentions si +heureux, et trouvions tant de plaisir à babiller, que le soleil +disparaissait derrière les montagnes des Iraten, quand nous atteignîmes +le col de Chellata. + +--Le vieux Salem me battra, dit-elle; à demain, Mohamed. + +--A demain, Yasmina. + +Cependant, tout se sait au village. Les méchantes langues font chez nous +leur office comme ailleurs. Les Ben-Smaïl ne furent donc pas longtemps +sans apprendre que le _thaleb_ Mohamed, leur mortel ennemi, revenait +chaque jour de la _zaouïa_ de Chellata en compagnie d'une petite fille +et d'une outre pleine d'eau. Quel ridicule! Il fallait se régaler de ce +spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crête, Yasmina marchant +libre et gaie à mon côté, et moi portant sur mon épaule l'affreuse outre +qui ressemblait à un chien noyé, nous trouvâmes, rassemblés sur le +plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d'école. J'étais là +seul en face de toute la jeunesse du _sof_ ennemi. Nous fûmes accueillis +par une grêle de plaisanteries. + +--Eh! grand _thaleb,_ disait l'un, est-ce dans cette outre que tu puises +ta science? + +--Ne serait-ce pas plutôt, ajouta un autre, dans les beaux yeux +d'Yasmina? + +Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effrayée, +tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je +deviens pâle de colère, mais je ne réponds rien. Nous faisons ainsi +plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de +terre et même quelques pierres; viennent se mêler aux quolibets. Une de +ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler, +je suis saisi d'un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis +comme une panthère vers le premier qui s'offre à ma rage: c'est Ali, qui +se trouve en tête de la bande. Saisissant l'outre des deux mains, je la +fais retomber de toutes mes forces sur sa tête. + +S'il ne fut pas assommé du coup, il ne le dut certes pas à moi. Mais la +peau se déchira, l'eau se répandit, et c'est ainsi qu'il en fut quitte +pour une défaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir à +lui, je mis mes jambes à mon cou et entraînai Yasmina jusqu'à l'entrée +du village. Au moment de nous séparer: + +--Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion. + +Et ses yeux brillaient d'amour et d'enthousiasme. + +--Chère Yasmina, lui répondis-je, je t'aime et je t'épouserai! + +Nous échangeâmes alors le premier, l'ineffable baiser. + +Cependant l'affaire fit du bruit. Je racontai à ma mère Hasna comme elle +était arrivée. Je ne lui cachai rien. Elle m'écouta en silence, demeura +un instant pensive, et puis elle dit: + +--C'est écrit! c'est la volonté d'Allah; il faut donc se soumettre. + +Je voulus lui sauter au cou. Elle me repoussa, mais avec douceur: + +--Tu n'ignores pourtant pas, dit-elle d'un ton sévère, que le _kanoun_ +des Aïth llloula-Oumalou porte ceci: Au nom du Dieu clément et +miséricordieux, qu'il ait en sa grâce notre Seigneur Mohamed et ses +compagnons. Ainsi soit-il. Quand un homme va à la fontaine des femmes, +il paye dix réaux [Le réal vaut 2 fr. 50 cent.]; s'il accoste une femme +sur une route, il en paye vingt. + +--Mais je sais aussi, _imma,_ répondis-je, que le Coran nous prescrit +d'assister notre prochain en détresse, sans distinction de sexe, et que +ce soit à la fontaine, sur la route ou ailleurs. + +--Allons, c'est bien, fit-elle en riant, je vois que tu n'as plus besoin +d'aller chez les _tolbas_ de Chellata. Mais tu es en état de porter un +fusil, et en âge d'être présenté à la _djemâa_ pour prendre place parmi +les défenseurs du village. + +Je fus donc présenté par mon tuteur à l'assemblée des Aïth-Aziz. J'y fus +bien accueilli par les amis de mon père, et, en général, par tous les +hommes des _kharouba_ qui n'étaient point engagés dans la querelle des +El-Aïn et des Bou-Smaïl. D'ailleurs, mon aventure avec Ali avait fini +par tourner à mon avantage; et les derniers rieurs n'avaient point été +de son côté. Quand pour la première fois j'allai à un _eurs_ [Fête.], +armé du fusil de mon père, et que je fis parler la poudre, rien n'eût pu +vous donner une idée de ma fierté et de ma joie. + +Vers le même temps, le bruit commençait à se répandre dans toute la +Kabylie que cette fois l'arrivée du _Moule-Sâa_ [Le maître de l'heure, +le régénérateur attendu du monde musulman.] était proche. Cependant, la +mort de Bou-Bar'la [L'homme à la mule.] avait singulièrement diminué, +dans la haute montagne, l'influence des derviches arabes qui viennent y +prêcher la guerre sainte. On avait acquis la preuve que ce prétendu +chérif qui avait commencé par vendre, sous sa tente, des remèdes aux +femmes stériles, au _Souk-el-Had_ [Marché du dimanche.] des Oulad-Dris, +et qui s'était fait passer ensuite pour Si-Mohamed ben Abd-Allah [«Un +homme viendra après moi, son nom sera semblable à celui de mon père, et +le nom de sa mère sera semblable à celui de la mienne. Il me ressemblera +par le caractère, mais non par les traits du visage; il remplira la +terre de justice et de vérité.» Commentaire du Coran.--Aucapitaine. +_Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie._] en personne, n'était +qu'un imposteur. Ce très-habile homme avait réussi, par ses diableries, +à soulever une partie de nos tribus, et même à abuser de notre vraie +sainte des Aïth Illilten, Lalla Fathma-Bent-Cheikh. Il nous avait +annoncé que les Roumis s'éloignaient de la terre d'Afrique [A l'époque +de la guerre d'Orient, quand on réduisait toutes les garnisons pour +envoyer les troupes en Crimée.]. Il se prétendait invulnérable comme +Mohamed-el-Debbah. Un jour, ayant son burnous traversé par une balle, il +dit à ses partisans: «On ne peut m'atteindre avec le fer ou le plomb. +Les infidèles le savent; c'est pourquoi ils essayent de me tuer avec des +balles d'or: voyez!» Et il leur montra une balle recouverte d'une +feuille d'or. Ce qui n'avait pas empêché le caïd Lakhdar-el-Mokrani des +Aïth Abbès de lui trancher la tête d'un coup de sabre [Le 26 décembre +1854.]. Et quelque temps après nous avions vu aussi les Roumis revenir +en grand nombre [Après la guerre d'Orient.]. En sorte que, sur nos +_souks_ [Marchés.], les derviches trouvaient nos oreilles moins ouvertes +que par le passé. + +Cependant ils arrivaient plus nombreux que jamais de l'Ouest, et tous se +prétendaient envoyés par Allah pour nous annoncer la prochaine +libération de la terre africaine. Ceux d'entre nous qui avaient eu déjà +à souffrir de la guerre, ceux dont les Français avaient brûlé les +villages, coupé les oliviers et les figuiers, disaient alors: «Si +l'étranger veut escalader nos montagnes pour nous réduire en esclavage +nous le rejetterons dans la vallée et punirons son orgueil; mais nous ne +sommes point des Arabes fanatiques, et nous ne devons pas appeler sur +nos villages et sur nos familles le fléau de la guerre.» Ainsi +parlaient-ils dans les _djemâa,_ et leur avis y prévalait le plus +souvent. Lalla-Fathma elle-même, quoiqu'ardente patriote, tenait alors +ce langage, en dépit des excitations des _khouâns_ [Frères associés de +l'ordre de Si Mohammed Abd-er-Rhaman bou Kobrin.]. Elle pour qui +l'avenir était un livre ouvert, y voyait-elle, la sainte illuminée, que +les jours de notre indépendance étaient comptés, ou bien se +flattait-elle encore de pouvoir détourner la foudre déjà suspendue sur +toute la Kabylie? + +Les choses étaient ainsi au printemps de 1857. L'hiver avait été +très-long, très-rigoureux. Durant de longs mois, nous étions restés dans +nos maisons emprisonnés par la neige, tout pareils à des oiseaux en +cage. Cette réclusion nous est fort pénible à nous qui aimons à nous +mouvoir en liberté; mais elle l'avait été doublement pour moi: car c'est +à peine si j'avais pu une fois ou deux échanger quelques paroles avec ma +bien-aimée. En voyant tomber incessamment la neige qui élevait entre +Yasmina et moi un obstacle infranchissable, je me rongeais les ongles +d'impatience; ou lorsque j'entendais gronder les avalanches qui, par +endroits, comblaient la vallée, et ailleurs formaient de nouvelles +montagnes, je perdais courage; je me disais en cherchant quelque coin +sombre: non, jamais toute cette neige ne fondra, jamais je ne verrai la +fin de cet affreux hiver. Il se termina pourtant comme les autres. Ce +fut dans la nature une explosion de joie, et moi je n'avais jamais si +bien compris qu'alors la chanson des oiseaux. + +Un matin,--j'avais dix-sept ans depuis la veille--je me dirigeai vers la +demeure du vieux Salem. Un chaud soleil d'avril faisait éclater les +bourgeons au bout des branches. Mon coeur bondissait dans ma poitrine; +j'avais des ailes aux pieds. Ma bonne mère m'avait dit: + +--Je ne sais en vérité comment nous ferons pour nourrir une femme et des +enfants; mais tu le veux... va donc! + +En me voyant ma bien aimée changea de couleur; elle devinait le but de +ma visite. Quant au vieux Salem, il ne me fit aucun accueil; au +contraire, son visage s'allongea: + +--Que me veux-tu? dit-il brusquement. + +--Je viens, lui répondis-je, te demander pour femme ta pupille Yasmina. + +--Et quelle somme m'apportes-tu? + +--Quelle somme? Tu sais bien que je ne suis guère plus riche que toi. +Mais à défaut d'argent, j'ai de bons bras, et j'aime cette jeune fille. +Je n'ai pas sans doute à t'apprendre que les battements de son coeur +répondent à ceux du mien. + +--Ce que je sais, dit le vieux Salem en faisant une méchante grimace, +c'est qu'Yasmina est un trésor, et qu'on ne l'obtiendra qu'en m'en +offrant un bon prix. D'ailleurs, je remplis mon devoir de tuteur en ne +la voulant pas vouer à la misère. + +En arrivant là j'étais à mille lieues, je l'avoue, d'un semblable refus. + +--Mais, objectai-je, votre pupille est une charge pour vous, et dans ma +maison elle aura moins de privations à subir que dans la vôtre. + +Le vieux Salem prit un air courroucé: + +--Qu'en sais-tu? s'écria-t-il; qui t'a donné le droit de supposer cela +et surtout de le dire? Est-ce qu'Yasmina se serait plainte à toi? S'il +en était ainsi... + +Il la menaça du poing. La pauvre petite était en train de confectionner +des galettes avec de la farine de glands doux: + +--Ma mère, dit-elle d'un air résigné, m'a appris à supporter les +épreuves qu'Allah inflige à son humble servante. + +Le vieux Salem gronda entre ses dents; puis se tournant vers moi: + +--Retiens bien ceci, me dit-il: Yasmina ne sera qu'à celui qui m'en +donnera cent douros d'Espagne. + +Cent douros! m'écriai-je; perdez-vous la raison? + +--Et je m'en vais te donner un bon conseil, mon garçon: ne reviens pas +rôder autour de ma maison avant d'avoir la somme, car à défaut de fusil +j'ai mon _debouz_ [Bâton ferré.] ou ma _gadoum_ [Hachette.], et je sais +encore m'en servir. + +Je vis que je n'obtiendrais rien par la prière; pouvais-je user de +violence envers un vieillard? Je m'en allais donc la mort dans l'âme, +lorsque je surpris un signe d'Yasmina. Ma bien-aimée m'indiquait des +yeux un rendez-vous au col de Chellata. Je courus l'y attendre. + +Je restai là tout le jour les pieds dans la neige fondante, sans manger +ni boire et maudissant la destinée. Yasmina vint enfin comme le jour +baissait. + +--Je n'ai pu m'échapper plus tôt, dit-elle en se jetant à mon cou. Il a +mangé toutes les galettes; car je n'avais pas faim moi, et maintenant il +dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton +ennemi, s'est pris d'amour pour moi; du moins, il n'a cessé de me +poursuivre depuis le jour où il nous surprit ici même et où tu faillis +l'assommer. Il m'a envoyé Kreira, la vieille sorcière, qui m'a fait des +offres de sa part; elle a essayé de glisser dans mon kaïk l'amulette qui +fait aimer. J'ai trouvé sur notre seuil ce papier où un marabout a écrit +des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce méchant garçon, +comme si mon âme, cher Mohamed, n'était pas entièrement remplie par toi! + +Tandis qu'elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie +m'enfonçait ses griffes jusqu'au coeur. Yasmina me regarda: + +--Qu'a-tu? demanda-t-elle effrayée; et m'en veux-tu donc de ce que je +viens de t'apprendre? + +--Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu. + +Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se répand dans nos +montagnes. Elle nous arrive de la vallée du Sebaou, propagée de pic en +pic par la voix des _amins_. On nous dit que les soldats français +viennent par milliers du côté de Tizi-Ouzou; que d'autres, derrière eux, +franchissent déjà le col des Beni-Aïcha, qui est comme la frontière de +la Kabylie à l'ouest. On ajoute que la route qui mène au pays des Iraten +est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des +derviches, des patriotes accourus d'Alger, annoncent enfin qu'une armée +comme on n'en vit jamais se prépare à faire l'assaut de nos _thamgouth_ +et à donner le coup mortel à l'indépendance kabyle. + +La _djemâa_ des Aïth-Aziz se réunit. Il en est de même dans tous les +villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des _Zouaoua_. +Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables: + +--Les Français, disent-ils, ne se sont jamais aventurés sur les hauts +rochers de l'Est ou sur ceux de l'Ouest, ni avant eux aucun conquérant +étranger. Si nombreux que puissent être leurs guerriers, ils savent que +les nôtres sont plus nombreux encore, et que nous sommes résolus à +défendre jusqu'à la mort notre liberté et notre territoire. Mais de +nouveaux émissaires arrivent mieux renseignés que les premiers; ils nous +racontent ce qu'ils ont vu. Bientôt la vérité éclate à tous les yeux +comme l'éclair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa +clarté sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la +confédération des Aïth-Iraten. Envoyés dans toutes les tribus, ils +réclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de +vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le même devoir. + +Cependant ma mère Hasna s'obstinait à douter encore, non qu'elle ignorât +l'audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l'année +précédente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les +Aïth-Smahil, pour y détruire la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la +vaillante femme se révoltait à l'idée qu'ils viendraient, au coeur même +de la Kabylie, provoquer tous les _manefguis_ debout et en armes. + +--Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c'est impossible! + +--Eh bien, _imma,_ lui répondis-je un jour qu'elle m'avait à moitié +gagné à sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui +sait tout, même l'avenir, pourra mettre fin à notre incertitude. + +--Tu as raison, mon fils, j'irai demain. + +Elle partit donc, dès l'aube. J'allai, moi, passer la journée à la +_djemâa_; elle siégeait en permanence, les uns entrant, les autres +sortant. On discutait à propos des dernières nouvelles: tel proposait +ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et même une partie de +la nuit, car on était très-loin de s'entendre. Souvent tous parlaient à +la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours à celui qui avait le +plus de raison, mais à celui qui avait la voix la plus forte. Étant +parmi les plus jeunes, je ne pouvais guère me mêler aux délibérations; +cependant il me semblait que la moitié de ces discours, pour le moins, +étaient des discours inutiles. + +Ce jour-là, nous apprîmes que toute l'armée française se trouvait +rassemblée au pied des montagnes des Aïth-lraten; mais des nuages noirs, +chargés d'éclairs, en dérobaient à ses yeux les sommets; un épais +brouillard, pareil à un rideau, était descendu entre elle et les +vallées. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les +Roumis sont si nombreux qu'on ne pourrait jeter en l'air un grain d'orge +sans qu'il retombât sur la tête de l'un d'eux. Mais qu'importe cela, +puisque Allah veille sur nous! Aujourd'hui il envoie ces brouillards, +demain il frappera les infidèles de sa foudre. + +Ces propos ou d'autres analogues étaient rapportés à la _djemâa_; en +sorte que le contingent qu'elle avait voté pour assister les Aïth-lraten +n'avait pas encore reçu son ordre de départ. + +Quant à moi, je désapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait +sur la poitrine; et dans l'éclair qui de temps à autre le sillonnait, je +ne voyais qu'un avertissement. J'eusse voulu partir sur l'heure, ces +vaines paroles m'irritaient. Dans l'après-midi, ne pouvant contenir mon +impatience, je quittai la _djemâa_ où presque tous les Aïth-Aziz se +trouvaient alors réunis. Le vieux Salem était là avec les autres. Je fis +le tour du village. Arrivé derrière une haie, d'où j'avais pu +quelquefois contempler ma bien-aimée, tandis qu'elle arrachait les +mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu +entre nous. Elle vint près de la haie, en faisant semblant de remplir sa +tâche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine. + +--Ma chère âme, dis-je à mi-voix, je viens te faire mes adieux. + +--Tu pars! fit-elle défaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi? + +--Pourrais-tu donc aimer un lâche? + +--Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux. + +--Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pénètre dans nos +montagnes, ni qu'il imprime le stigmate de l'esclavage sur ce sol libre +que nous ont légué nos aïeux. C'est pourquoi je vais combattre chez les +Aïth-lraten. + +--Mourir peut-être! + +Elle tomba sur ses genoux en poussant des cris déchirants. + +--Prends garde, lui dis-je, tu vas donner l'éveil à Kreira la sorcière. + +--Ah! qu'elle me voie et qu'elle le dise! Puisque tu pars, je veux +partir... et si tu meurs, je mourrai avec toi. + +Le beau Kabyle essuya une larme qui brillait entre ses cils noirs. + +--J'eus beaucoup de peine, reprit-il, à la dissuader; mais ce grand +amour qu'elle faisait éclater pour moi allumait dans mon coeur une flamme +d'enthousiasme. Je me sentais invincible; je le lui dis. Non, je ne +mourrai pas, m'écriai-je; je te reviendrai victorieux, chargé des +dépouilles de nos ennemis: car, après les avoir vaincus, nous les +poursuivrons jusqu'à Alger, jusqu'à la mer; toutes leurs richesses +deviendront les nôtres, et si le vieux Salem exige alors deux cents +douros au lieu de cent, je les lui donnerai. + +Ses yeux rayonnaient. Elle voulut traverser la haie et ne fit que se +blesser cruellement aux épines. Moi, prenant mon élan, je franchis la +haie d'un bond et tombai dans ses bras. A ce moment, la vieille Kreira +nous montra, à une _thikouathin_ [Petite fenêtre.], son nez et ses yeux +de chouette. + +C'est bien, glapit la sorcière, le vieux Salem le saura, et toi, tu +seras condamné à l'amende. + +Nous échangeâmes le dernier baiser. La haie de nouveau franchie, je pris +ma course dans la direction de Thirourda et de Soummeur. L'impatience me +dévorait. J'eusse voulu tout de suite engager le combat. J'allai donc de +toute la vitesse de mes jambes au-devant de ma mère. Ne rapportait-elle +pas la réponse de Lalla Fathma, l'infaillible prophétesse? + +De si loin que je l'aperçus dans la montagne, je sus que l'heure était +arrivée. Elle venait à pas rapides, le regard fixe, le visage sévère. +Aux deux coins de sa bouche, il y avait quelque chose qui semblait +délier un invisible ennemi. Je m'élançai vers elle, l'interrogeant des +yeux: + +--Prends ton fusil, dit-elle d'une voix brève; cours à la _djemâa_: +annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Aïth-Iraten. Propose +que notre contingent parte à l'instant même, avec l'_amin_ en tête. +S'ils ne votent point de départ, va avec les volontaires, et s'il n'y en +a pas, va seul. + +Je fis ce que ma mère Hasna m'ordonnait de faire. J'annonçai à la +_djemâa_ la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je réclamai le départ +immédiat de notre contingent. Quelques hommes de la _kharouba_ des +Bou-Smaïl élevèrent des objections, moins par défaut de courage, je dois +le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi. +Elle n'en fut pas moins adoptée. Nous nous rassemblâmes sur l'heure dans +la petite prairie où, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous +avait son fusil, son sabre, sa _gadoum_ [hachette.] et son _tabenta_ +[Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue à son côté, et qui +contenait, avec la provision de poudre et de balles distribuées par la +_djemâa,_ des provisions de route, telles que galettes d'orge, figues, +amandes et raisins secs. + +Les mères, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants, +accompagnèrent les guerriers jusqu'à la sortie du village. On criait +_you_! _you_! pour exciter leur courage. Là ce fut un déchirement; car +si brave que l'on soit, ce n'en est pas moins un cruel moment que celui +où l'on se sépare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond +de la vallée, je me retournai une dernière fois et relevai la tête: je +vis là-bas, sur la pointe extrême du rocher des Aïth-Aziz, deux formes +blanches. Je les reconnus bien: c'était ma mère et ma fiancée. Elles se +tenaient étroitement embrassées. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux +et rencontra ceux d'Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui +renvoyai n'était pas meilleur, car il disait: + +--C'est bien, Ali, nous réglerons notre compte ensemble après la guerre. + +Nous marchâmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivâmes au +village d'lcheraouïa, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba. +En chemin nous nous étions réunis d'abord aux contingents de notre +tribu, puis à ceux d'autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten, +les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous étions-nous fait +reconnaître de nos frères Iraten, que la poudre parla, et avec quelle +violence! C'était la foudre et le tonnerre éclatant en cent endroits? +Fusils, canons, fusées, faisaient rage, et jamais la mort n'avait fait +pareille curée dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient: +nous avons assisté à bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne +fut comparable à celle-là. Trois divisions françaises se mirent à +monter, comme trois grands serpents, les crêtes des Iraten; et quand +vint la nuit, elles étaient, en dépit de tous nos efforts, parvenues aux +deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le +lendemain, la lutte recommença dès l'aube, acharnée de leur côté, +désespérée du nôtre. Vers midi le dernier tiers de la montagne était +franchi, et l'indépendance kabyle avait reçu une blessure dont elle +devait mourir. + +Ce jour-là, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, +demandèrent l'_aman_ [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point +subir la loi du vainqueur se retirèrent avec nous et les _sofs_ +[Patriotes.] alliés à Ichariten, village des Aïth-Aguacha, où tous +ensemble nous nous mîmes à dresser des barricades et à élever des +retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra +généreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur déclara qu'il ne +voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs +terres, ni brûler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs +figuiers. Il les invita à retourner dans leurs maisons, et leur permit +même de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais +ce n'était là à nos yeux qu'un piége où ne devaient point se laisser +prendre des patriotes résolus, comme je l'étais avec beaucoup d'autres, +à mourir plutôt que de voir l'étranger s'établir en maître dans nos +montagnes. En sorte qu'à Ichariten, nous nous décidâmes pour la guerre à +outrance. + +Nous nous attendions à être attaqués dès le lendemain. Mais ce jour-là +et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprîmes avec +douleur que plusieurs tribus avaient renoncé à la lutte pour suivre la +fortune des Iraten: c'étaient les Aïth-Fraoucen, les Aïth-bou-Chaïb, les +Aïth-Khelili et d'autres encore. Ces défaillances nous faisaient rougir +pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions +grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp. + +Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu'ils recommençaient le +combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers; +en effet, nous entendions maintenant des détonations plus fortes que des +coups de canon qui ne cessaient d'éclater dans la direction de +Tizi-Ouzou. «Allah! s'écrièrent les marabouts, frappe ces Roumis de +vertige! Ne se sont-ils pas mis en tête de renverser nos montagnes? Oui, +c'est à cela qu'ils emploient leur poudre à présent.» + +Mais bientôt nous vîmes des murailles sortir de terre sur le +Souk-el-Arba; nous eûmes alors le soupçon que cette poudre-là n'était +point dépensée en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette +route aboutissait à un fort qui s'élevait, menaçant, en face du +Djurjura, en plein pays kabyle. + +Ce spectacle acheva de nous exaspérer. Nous nous excitions les uns les +autres en disant: «Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mènera +plus vite jusqu'aux portes d'Alger.» Aussi la lutte fut-elle acharnée, +lorsqu'un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, après la défaite des +Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d'Ichariten, où nous +nous étions retranchés à la manière franque, qu'ils nous avaient +enseignée en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves +contre la destinée? Beaucoup des vôtres périrent, davantage encore des +nôtres, et le village fut emporté. Je me tirai de cet enfer avec une +légère blessure; une balle m'avait déchiré les chairs du bras. Plusieurs +de notre contingent restèrent parmi les morts, et plusieurs autres, +mortellement blessés, nous demandaient le coup de grâce. + +Le jour suivant, c'est le territoire des Aïth Yenni qui est envahi. On +brûle trois de leurs villages: Aïth-el-Hassen, Aïth-el-Arba et +Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des +ruines fumantes. Ils nous ont refoulés jusqu'à Thaourirth-el-Hadjadj, un +autre village Yenni, établi sur la pointe d'un piton et d'où nous les +voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui +sont chez eux et qui s'y amusent. Ils mangent, boivent, dorment, +chantent et se livrent à toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage +au coeur. Après s'être reposés et divertis pendant vingt-quatre heures, +ils courent à l'assaut. Nous nous battons en désespérés. Le sang +ruisselle dans les rues du village. Mais c'était écrit! Avant la nuit, +Thaourirth-el-Hadjadj n'était plus qu'un amas de cendres et de ruines. + +Trois jours après [Le 30 juin.], c'est le tour d'Agmoun-Izen chez des +Aïth-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les +_manefguis_ des _Sofs Cheraga_ [Alliés de l'Est.], nous nous obstinons +en vain à le vouloir défendre. Les tribus atteintes par le flot +envahisseur se résignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les +Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la +confédération des _Zouaoua R'raba_ [De l'Ouest.] s'est soumise comme +celle des Iraten. Les confédérés de l'Est sont seuls ou presque seuls à +se sacrifier maintenant pour la liberté kabyle. + +Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus +brève à mesure que la guerre, dans son récit, se rapprochait de sa tribu +et de son village. + +--Bel-Kassem, dit madame Elvire, répète-lui que si ces souvenirs lui +font mal... + +Le patriote des Aïth-Aziz devina ce bon mouvement du Général; car avant +que l'interprète eut ouvert la bouche, il s'écria avec feu: + +--Non, non, je tiens à ce que vous sachiez tous que jusqu'au bout nous +avons fait notre devoir. + +Et aussitôt il reprit son récit: + +--Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l'ouest plus nombreux que +les grives du nord à l'automne, une autre troupe, partie de Constantine, +arrivait par la vallée de l'Oued-Sahel au pied du Djurjura, en +gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du +col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l'est, et nous +allions ainsi être placés entre deux feux. Tous ceux des +Aïth-Illoula-Oumalou qui n'étaient point allés au secours des Iraten se +trouvaient rassemblés sur le Thiziberth, avec les _sofs_ des lllilten, +des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prêts à faire tomber sur +l'ennemi une grêle de balles et de pierres. Mais de ce côté-ci comme de +l'autre, les _djenouns_ [Démons.] combattaient visiblement avec les +soldats de France qui traversent le col de Chellata et dépassent le +Thiziberth, protégés par une cuirasse invisible; ils semblent +invulnérables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrêter dans +leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des +Aïth-Mezeguan qu'une faible distance sépare du village des Aïth-Aziz. +Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succès leur coûte cher: plus +de cent des leurs sont tués ou blessés. Les nôtres n'ont aucun reproche +à se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent là morts ou +mourants. Ce fut alors sur mon village même que s'appesantit la colère +d'Allah. + +Le beau Kabyle était devenu tout pâle; il continua avec un tremblement +dans la voix: + +--J'étais arrivé dans la nuit, accourant à la défense des miens. Je +trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mère +était partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les +vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m'apprit +qu'ils étaient allés chercher un refuge auprès de Lalla-Fathma, la +sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement. + +Alors je courus à la _djemâa_ et je leur dis: «Nous serons attaqués tout +à l'heure; quels sont ceux qui veulent mourir avec moi?» Plus de trente +répondent: moi! moi! Je le constate à regret, mais Ali n'était pas du +nombre. Il s'était pourtant bien battu chez les Iraten et ailleurs. +«C'est bien, repris-je, nous allons nous barricader dans la tour.» Ce +que nous fîmes aussitôt, après nous être pourvus de munitions et de +vivres. + +Cette tour surmonte la porte du village; elle est percée de meurtrières +et domine le petit plateau des Aïth-Aziz. Nous employons les dernières +heures à renforcer la porte avec des madriers et des pierres; nous +perçons de nouvelles meurtrières; en un mot, chacun s'ingénie à défendre +de son mieux le village et à faire payer sa vie le plus chèrement +possible. Quant à moi, je n'espère plus rien; je sais que l'ennemi nous +égale par le courage, qu'il est mieux armé que nous, mieux discipliné, +plus expert dans l'art de la guerre. Et si ce ne sont pas les _djenouns_ +qui combattent avec lui, c'est Allah qui lui donne la victoire, afin de +nous infliger la plus cruelle de toutes les épreuves. Mais si je ne puis +sauver mon pays ni mon foyer, du moins je ne survivrai pas à leur ruine. + +Voilà ce que je me disais à moi-même, en attendant le soleil trop lent à +se montrer. Et si je n'ai pas réalisé mon projet, si la mort n'a pas +satisfait mon désir, ce ne fut point, en vérité, par ma faute. + +Pendant quelques instants le beau Kabyle cessa de parler, tellement son +émotion était forte. Il vit bien dans nos yeux qu'aucun de nous +n'élevait le moindre doute sur sa sincérité. + +--L'assaut, dit-il, nous fut livré de trois côtés à la fois. Parmi vos +soldats, il y en avait qui bondissaient comme des panthères. Nos balles +s'aplatissaient sur leur peau. Sans cela, comment eussent-ils pu +parvenir jusqu'à nos maisons et les escalader sous nos feux croisés? Car +nous avions multiplié dans tous nos murs les meurtrières, et par chacune +d'elles un bon tireur visait, tandis que les autres n'étaient occupés +qu'à recharger les fusils. J'ai moi-même tiré dix fois sur un chef, +longtemps immobile à la même place où il donnait des ordres; je ne l'ai +point atteint. N'était-ce pas un sortilége? Le village envahi, nous nous +battîmes corps à corps, nous avec nos _flissa_ [Sabres.] et nos _gadoum_ +[Haches.], eux avec leurs baïonnettes, ou les uns et les autres avec la +crosse du fusil. Une affreuse mêlée s'engagea dans les rues, dans les +cours et jusque dans l'intérieur des maisons. A la fin, ce qui restait +encore debout des _Imessebelen_ [Patriotes qui se dévouent à la mort.] +se jeta dans la tour pour y livrer le combat suprême. Je tombai là parmi +mes derniers compagnons, abattu d'un coup de crosse sur la tête [Le +village d'Aïth-Aziz fut attaqué le 30 juin 1857 par des bataillons des +70e et 71e de ligne, du 2e zouave, du 1er étranger et des tirailleurs +indigènes. «Les trois colonnes marchent sur Aïth-Aziz avec toute la +furie française; mais les barricades et les murs crénelés des villages +arrêtent quelques instants l'attaque de front. L'ennemi attend +résolûment les assaillants: les soldats se jettent sur les barricades et +s'efforcent de saisir les fusils kabyles à travers les meurtrières. La +lutte a lieu à bout portant ou à l'arme blanche. Enfin les premières +barricades sont renversées, et les soldats pénètrent dans le village. +Les zouaves de droite y pénètrent presque en même temps; le combat se +prolonge pendant quelques instants de maison en maison; puis le nombre, +les armes et la discipline l'emportent comme ailleurs, et les Kabyles +s'enfuient par le ravin de gauche, laissant de nombreux cadavres aux +mains de leurs ennemis.» Emile Carrey, _Récits de Kabylie, campagne de +1857._]. + +Dans la nuit, je revins à moi. Alors entre la vie et la mort je fis un +effroyable rêve: je suffoquais; une fumée brûlante me desséchait la +poitrine; j'étais environné de flammes, et à la lueur sinistre de +l'incendie qui dévorait la tour, je me vis baignant dans le sang, au +milieu des cadavres. Je jetai des cri, inarticulés; je m'élançai dehors, +sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Je courus ainsi quelque +temps, fou d'horreur, entre les balles que m'envoyaient les sentinelles. +Enfin, à bout de forces je m'évanouis et restai jusqu'au matin, inanimé +à la même place. + +Quand je me réveillai, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les +fleurs embaumaient. Devant cet épanouissement de la vie et du bonheur +dans la nature je me dis: «Allons, j'ai fait un mauvais rêve.» Mais +ayant levé la tête, je vis au loin des murs noircis, des ruines +fumantes. C'était là tout ce qui restait du village des Aïth-Aziz. Au +même instant, j'entendis des voix d'homme a quelque distance de moi. Je +me traînai derrière un buisson, me cachant de mon mieux; je regardai: +c'était Ali avec des tirailleurs indigènes et des soldats français. Ils +causaient, ils riaient ensemble comme des amis à la promenade. D'un +mouvement irréfléchi, je cherchai mon fusil pour envoyer une balle au +coeur du traître. Je m'aperçus que je n'avais plus cette arme, à laquelle +je tenais tant parce qu'elle me venait de mon père. Seule, ma fidèle +_gadoum_ était restée attachée à mon côté. Je la saisis d'une main +convulsive et voulus m'élancer sur mon ennemi. Mes jambes refusèrent de +me porter, je retombai la face contre terre; je restai longtemps ainsi, +abîmé dans mon désespoir. La vue de ces lieux qui m'avaient été si chers +m'était devenue insupportable. Cette lumière éblouissante, cette +campagne fleurie, tout, jusqu'à la joie des oiseaux et des insectes, +irritait ma douleur. J'éprouvais un amer dégoût de la vie, et je fus sur +le point de suivre l'exemple de ces _manefguis_ qui, chez les Iraten, +s'étaient précipités du haut de leurs rochers pour ne point survivre à +la liberté morte. Ma haine pour Ali, le devoir de l'_oussiga_ +[Vengeance.], me retinrent au bord de l'abîme. Alors aussi me revinrent +la pensée de ma mère et celle de ma fiancée. Je fus saisi de +l'irrésistible besoin de les revoir, de les serrer contre ma poitrine. +Et j'entrepris aussitôt le plus pénible voyage qu'un homme grièvement +blessé ait jamais accompli. Je ne pouvais marcher, ni même me tenir +debout, tellement était grande ma faiblesse. Il me fallut donc me +traîner sur mes genoux pour franchir les quatre heures de marche qui me +séparaient du village de Soummeur. Là étaient ma bonne mère Hasna, +Yasmina ma bien-aimée! Et chaque fois que mon courage m'abandonnait, je +cherchais des yeux l'Azerou-N'tour [Pic du Djurjura qui domine le col de +Tirourda près de Soummeur.]; il m'attirait à lui comme l'aimant attire +le fer. Depuis longtemps la nuit était venue quand j'atteignis enfin la +porte du village. Cette porte était fermée; mais les hommes de garde +veillaient. En vain je voulus répondre aux cris des sentinelles. Je n'en +eus plus la force. M'étant redressé par un dernier effort, je tombai à +la renverse. + +Ah! cette fois le réveil fut doux. Elles étaient là, près de moi, toutes +les deux, les chères femmes! Et entre elles j'en vis une troisième au +visage fier et bienveillant. C'était Lalla Fathma. Elle m'avait +recueilli dans sa maison; si je vivais, je le devais bien plus à son +pouvoir surnaturel qu'à l'huile chaude et aux aromates. J'essayai de +porter à mes lèvres un pan de son kaïk, mais la sainte retint ma main; +elle mit la sienne sur mon front. A ce moment il me sembla que le mal +m'était enlevé comme par miracle. Je m'endormis d'un sommeil profond et +si bienfaisant que dès le lendemain je pus me tenir sur mes jambes. + +Plusieurs jours s'étaient écoulés pendant lesquels, en proie à la +fièvre, je n'avais eu connaissance de rien. J'avais été comme un fou qui +se bat avec un ennemi invisible. J'appris cela de ma mère et de ma +bien-aimée que, dans mon égarement, j'avais cruellement maltraitées. Je +leur en demandai pardon. Elle me répondirent par des larmes et des +baisers. Un matin que je me sentais beaucoup mieux: + +--Mais, leur demandai-je, les Roumis, que sont-ils donc devenus? + +Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mère Hasna mit mon +bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son épaule; et +ainsi soutenu, on me mena sur une éminence d'où la vue embrasse presque +tout le territoire des Zouaoua de l'Est. + +--Regarde! dit ma mère Hasna, et son visage devint blanc comme de la +cire. + +Toutes nos tribus étaient envahies. D'innombrables tentes occupaient le +fond des vallées ou s'éparpillaient sur les pentes. Les crêtes aussi +étaient militairement occupées. La tente de votre _amin el oumena_ +[L'_amin_ des _amins,_ qui exerce le commandement en chef en temps de +guerre.] était dressée sur le pic de Tamesguida chez les Aïth-Ithourar. +Seul le territoire des Aïth-Illilten, où nous nous trouvions, demeurait +encore libre. + +--Et les Mlikeuch? fis-je. + +--Les Mlikeuch ont fait leur soumission. + +Mes yeux s'étant portés sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes. + +--Ce sont les nôtres qui sont là? demandai-je. + +--Non, répondit ma mère Hasna en frémissant; ce sont les démons de +France. Les _djenouns_ les y ont amenés cette nuit. + +Au même instant des vieillards, des femmes, des enfants, effarés, +gémissant et poussant devant eux leur bétail, accouraient vers le +village: + +--Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont là! + +Tout à coup la fusillade éclata dans la montagne. Nos derniers +défenseurs ripostent en cent endroits au feu de l'ennemi plus nombreux +que jamais et plus terrible, car il est maintenant pressé d'en finir +avec cette poignée de patriotes qui offense son orgueil. Ce sont des +Aïth-Illilten, des Aïth-Illoula-Oumalou, des Aïth-Ithourar, des +Aïth-Idger et des guerriers de diverses tribus vaincues et soumises. + +Ici le beau Kabyle parut de nouveau frappé de mutisme; mais faisant un +effort sur lui-même, il s'écria: + +--Puisque c'est la vérité, je dois vous la dire: eh bien, une partie de +nos anciens alliés, comme s'ils étaient jaloux de nous voir libres +encore, ne se montrèrent pas moins empressés d'en finir avec nous que +vos propres soldats. Ils se joignirent à eux; et nous les apercevions, +là-bas, qui se battaient, eux Kabyles, contre nous, leurs frères. Le +malheur est mauvais conseiller: les vieilles haines qui existaient entre +des tribus ou des villages, entre des sofs ennemis, saisirent avec +empressement le prétexte ou l'occasion de se satisfaire. Alliés dans la +guerre contre l'étranger, unis pour la commune défense, nous vîmes les +divisions anciennes réapparaître dans nos rangs au lendemain de nos +premières défaites. Et c'est ainsi que plusieurs villages furent pillés +et brûlés, non par des mains françaises, mais par des mains kabyles. Il +me fallait vous faire ce pénible aveu qui couvre mon visage de honte. + +Ma mère, ma fiancée et moi, nous regagnâmes la maison de Lalla Fathma +sans échanger une seule parole. Qu'aurions-nous pu nous dire? Tout +n'était-il pas fini pour nous? + +La fusillade se rapprochait d'instant en instant. De notre côté, elle +était aussi de moins en moins nourrie. Autour de moi, ce n'était que +lamentations. Des femmes, des enfants s'entassaient dans l'_amrah_ [La +cour.] et jusque dans l'_aouens_ [Logement du chef de la famille.] où la +sainte se tenait assise sur la _doukana_ [Banc de pierre ou lit.]. A +l'expression de son visage, on devinait qu'elle aussi avait renoncé à +toute espérance, et qu'elle attendait, désolée mais résignée, +l'inévitable destinée. Pour nous, elle ne pouvait plus rien que nous +donner l'exemple du courage devant la mort, et ce devoir, elle s'en +acquittait. + +Mais voici que les lamentations redoublent. Les coups de fusil éclatent +maintenant à l'entrée même du village. Chacun comprend que nous touchons +au moment suprême. Alors je ne sais quel vertige s'empare de moi: il me +semble voir, je vois ma mère Hasna, je vois Yasmina ma fiancée, aux +mains de l'ennemi, exposées aux derniers outrages. Je les presse sur mon +coeur pour me persuader à moi-même que ce n'est là qu'une hallucination. +Mais l'épouvante des femmes, leurs cris déchirants, m'avertissent que ce +qui n'est à présent qu'une affreuse illusion deviendra tout à l'heure la +réalité même. Aussitôt, je m'arrache des bras chéris qui me retiennent: + +--Non, m'écrié-je, cela ne sera pas, moi vivant. + +Doué d'une force surnaturelle, je bondis hors de la maison, je m'élance +du côté où l'on se bat encore; à défaut de fusil, j'ai ma _gadoum_. Le +premier ennemi qui se rencontre à ma portée est un tirailleur indigène. +Il décharge son fusil sur moi et me manque. Je lui fends la tête. Un de +ses camarades accourt, et je tombe percé d'un coup de baïonnette +[L'attaque des Aïth-Illilten et la prise de Lalla Fathma au village de +Soummeur eurent lieu le 11 juillet 1857.]. + +Le beau Kabyle, entrouvrant sa _gandoura,_ nous montra sur sa poitrine +une horrible cicatrice. Son récit nous avait tous vivement émus. La +chaleur que Bel-Kassem avait mise à le traduire, prouvait bien qu'il +n'était pas demeuré insensible, lui non plus, aux exploits de ce héros. + +--Mohamed-Ameur-et-Aïn, lui dit le Général en lui tendant la main, nous +honorons le courage chez nos adversaires autant que chez nos propres +soldats. Nous admirons le tien. Assurément tu étais digne d'une +meilleure fortune. Mais qu'advint alors de ta mère, de ta fiancée et de +toi-même? + +--Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut +amenée prisonnière devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida. +Son frère, Sidi Thaïeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent +adressées, elle répondit d'une voix calme et ferme: «C'était écrit!» Le +jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de là sur +celui des Ben Sliman où elle subit, soumise aux volontés d'Allah, une +triste captivité. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent +envoyés chez les Aïth-Bou-Youcef, alors les alliés des Français. Ma mère +et ma fiancée se trouvaient parmi eux. Les Aïth-Bou-Youcef n'eurent pas +d'ailleurs à les garder longtemps; car les Aïth-Illilten, les +Aïth-Illoula-Oumalou, les Aïth-ldger, les Aïth-Ithourar, en un mot les +derniers défenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les +vingt-quatre heures. L'amende payée, les otages livrés, on permit à ces +malheureux _manefguis,_ de retourner dans leurs villages dont plusieurs +n'étaient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme +vous le pensez bien, que longtemps après, à mon retour dans la montagne. +Quelle train charitable me releva à l'endroit où j'étais tombé expirant? +Quand, comment et par qui fus-je transporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou? +C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laissé dans mon +esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un +_thebib_ français m'arracha un grand cri en enfonçant un instrument dans +le trou béant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de +satisfaction, j'éprouvai pour la première fois de ma vie un sentiment de +peur. Ah! pensai-je, la cruauté de nos ennemis peut-elle aller +jusque-là! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un +turco blessé qui était couché dans un lit près du mien, s'empressa de me +dire: + +--Ne crains donc rien, ami; le _thebib_ français est content, car, +dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre. + +J'ouvris la bouche pour le remercier. Après tout, puisque je n'étais pas +mort, je n'étais pas fâché de revoir la lumière. Mais le _thebib_ +français mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco, +mon voisin. + +--Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la +journée, tu ne seras bon ce soir qu'à être mis en terre. + +Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais +je pensai à ma bonne mère Hasna, à ma bien-aimée Yasmina. Et pourquoi ne +l'avouerais-je pas? je pensai aussi à Ali, mon mortel ennemi. Je me +souvins même de ce regard que je lui avais jeté chez les Aïth-Iraten et +qui disait: «C'est bien, Ali, nous règlerons notre compte ensemble après +la guerre.» Ah! maintenant, je ressentais l'ardent désir de vivre: je +n'avais pas seulement à venger mon père tué par les hommes de sa +_kharouba,_ mais encore ma patrie, trahie par lui-même. Ces souvenirs et +ces projets avaient sans doute rappelé la fièvre; car une femme jeune et +belle encore, en robe grise, la tête couverte d'une grande coiffe +blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontré les +siens, elle mit un doigt sur ses lèvres pour me recommander le silence; +puis, penchée sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes +d'une liqueur qui m'endormit presque aussitôt. + +Combien de jours, combien de semaines, suis-je resté là couché sur le +dos, soigné par le _thebib_ français et par cette femme si douce et si +patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mère? Ce que je +sais, c'est que mon voisin le turco s'en était allé avec beaucoup +d'autres, morts ou guéris, tandis que moi j'étais toujours à la même +place. On me traitait comme le fils d'une kharouba où il n'était né +avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le +désespoir même s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois à sangloter +comme un enfant. Ainsi se passa tout l'été et une partie de l'automne. +Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la +blessure de mon bras n'était rien, et pour ce qui est de celle de ma +tête, nous avons coutume de dire qu'aucun _thebib,_ si savant qu'il +soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crâne kabyle ou +d'un caillou roulé. + +Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite médaille et un +grand pain. J'étais guéri! + +Le beau Kabyle nous montra sa médaille. Elle portait sur l'une de ses +faces une image de la Vierge avec cette inscription: «Marie, conçue sans +péché, priez pour nous qui avons recours à vous.» Sur l'autre face, une +croix couronnée d'étoiles surmontant un grand M. + +Je partis, reprit-il, après avoir baisé pieusement la main de ma +bienfaitrice et remercié du fond du coeur le thebib français. Pour +regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos +soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils +avaient là tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten, +le fort entièrement achevé se dressait menaçant, et dans l'intérieur du +fort des maisons, grandes ou petites, s'élevaient comme si un magicien +les eût fait sortir de terre. Je m'éloignai en toute hâte de ces lieux +remplis de sortiléges. Douze heures de marche seulement me séparaient de +mon village, de ma mère, de ma fiancée. Et comme le coeur me battait à la +pensée que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait +assuré que toutes les femmes, excepté Lalla Fathma, avaient été remises +en liberté. Quant à ma maison, était-elle encore debout? Peu +m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emporté les +pierres, et le l'aurai, moi, bientôt relevée avec l'aide de mon tuteur +qui est maçon. + +Je me parlais ainsi à moi-même en traversant Ichariten, où la plupart, +des maisons brûlées avaient déjà été reconstruites. Déjà les traces de +la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas +moins ardent aux oeuvres de la paix qu'à celles de la guerre. Tout en +marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point +les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot, +d'Yasmina: je n'en avais même pas le premier. Mais cet homme-là, me +disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice +d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors +de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture. + +Je m'étais arrêté à une fontaine; j'y avais fait mes ablutions en +disant, selon la coutume: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du +paradis.» Comme je me relavais et montrais mon visage, quelqu'un près de +moi s'écria au comble de la surprise: + +--Vraiment est-ce toi, Mohamed, est-ce bien toi? + +C'était un homme des Aïth-Aziz, Yacoub, un de mes camarades d'enfance. + +--Nous t'avons tous cru mort. Ta mère t'a pleuré, Yasmina aussi. + +--Yasmina aussi, fis-je machinalement, car je ne savais plus ce que je +disais, accablé sous le pressentiment de quelque nouveau malheur. + +--Oui, reprit Yacoub, elle t'a bien pleuré, la pauvre petite; mais il y +a une fin à tout, et le vieux Salem lui ayant apporté la preuve de ta +mort... + +--Quelle preuve? m'écriai-je hors de moi. + +--Ta _gadoum_ qu'elle a reconnue aux signes que tu y avais gravés avec +ton couteau. Ta mère Hasna aussi l'a reconnue. + +--Et alors? + +Alors son tuteur l'a tour à tour suppliée, menacée, lui répétant sans +cesse qu'elle offensait le ciel en vouant sa vieillesse à la misère par +son refus obstiné d'épouser Ali. + +--Elle, la femme d'Ali! criai-je; en saisissant le bras de Yacoub. Mes +ongles s'enfonçaient dans sa chair. + +--Pas encore, s'empressa-t-il de me répondre, mais tu me fais mal. + +--Allah est grand! + +Je me jetai au cou de mon ami; je l'embrassai de toutes mes forces. + +--Tu n'as pas de temps à perdre, reprit-il, si tu veux arriver là-bas +avant que le marabout ait récité la _fatha_ [La prière qui consacre le +mariage.]. + +--C'est donc demain? + +--Oui, c'est demain. + +Je mesurai la distance: + +--Yacoub, m'écriai je, Ali n'épousera demain que la mort. + +Et comme un fou je me mis à courir dans la direction de mon village. +Mais je n'avais pas retrouvé mes jambes d'autrefois, et dans ma poitrine +il y avait un fer rouge. Ma blessure s'enflammait; elle menaçait de se +rouvrir. A chaque fontaine je m'arrêtais, et j'avalais de grandes +gorgées d'eau pour éteindre le feu qui dévorait mes poumons et ma gorge. +Je ne disais plus: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis;» +mais je disais: «O mon Dieu, prends ma vie, mais que du moins, avant de +mourir, je puisse frapper ce traître!» + +En vérité, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-là fut +encore plus pénible que l'autre, celui que j'avais dû faire sur les +genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi +l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracinée dans le +coeur des Kabyles: la passion de la vengeance. + +Je n'atteignis le plateau des Aïth-Aziz que vers le milieu du jour. Je +me glissai le long des haies et derrière les maisons, mon couteau dans +la main, épuisé, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse, +dévoré d'une soif que du sang pouvait seul éteindre: le sang de mon +ennemi. Je passai ainsi près de notre maison, près de ma mère. Je ne +m'aperçus pas que l'incendie l'avait épargnée; je ne pensai même pas à +ma mère. Ah! je ne veux pas me faire meilleur à vos yeux que je ne le +suis: je n'étais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une +seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me +rendait fou. + +Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Aïth-Ahmed-bou-Smaïl, +d'où s'élevaient des bruits de fête. On entendait la musique des flûtes +et des tambours. Tout à coup, ayant fait encore quelques pas, je vois +s'avancer le cortége. Les hommes, armés comme pour la guerre, marchaient +devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la +neige, les yeux creusés par les larmes. + +Devant cette grande douleur où éclate tout son amour pour moi, le +couteau s'échappe de ma main, et je m'élance les deux bras étendus vers +ma bien-aimée: + +--Yasmina! Yasmina! + +Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend à mes lèvres. Dans le +premier moment, Ali et ceux de sa _kharouba_ demeurent tous frappés de +stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour +les étonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils +reviennent à la réalité. Chargé de mon précieux fardeau, je me précipite +vers les maisons de ma _kharouba_ en criant: + +--A moi, à moi, parents et amis des Ameurel-Aïn! + +Ma bien-aimée appuyée sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni +fatigue: j'ai des ailes! J'arrive à la maison, je dépose sur ma +_doukana_ Yasmina évanouie, et me mets à crier: _imma_! _imma_! + +Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir, +ses genoux se dérobent sous elle; je la prends dans mes bras et +l'emporte en la couvrant de baisers. + +--_Imma,_ dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Aïth-Bou-Smaïl vont +venir. + +Elle me regarde sans m'écouter; elle demeure là devant moi comme en +extase. + +--_Imma,_ nos ennemis vont venir nous attaquer. + +Alors, comme si elle sortait d'un rêve: + +--Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer! + +--Mais je n'ai plus mon fusil. + +--Je l'ai moi! le voici! Les nôtres l'ont ramassé dans la tour parmi les +cadavres, et ils me l'ont apporté en souvenir de toi. Voici de la poudre +et des balles. + +Une grande clameur s'élevait au dehors. Je courus vers la porte. Je la +fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'était que temps: une balle +siffla près de mon oreille. J'entr'ouvris l'_asfalou_ [Petite fenêtre.]: + +--Mal tiré, Ali, criai-je; tu m'as manqué, mais moi je ne te manquerai +pas. + +Cependant ma chère Yasmina était revenue à elle. Ma bonne mère Hasna la +couvrait de caresses; et moi, sans m'éloigner de l'_asfalou,_ je lui +exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais +félicité pareille à la mienne n'avait été goûtée par une créature +humaine. Eh bien, ce fut à ce moment-là que la foudre m'écrasa. + +Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipère à +la dent mortelle, par une de nos _thikouathin_ [Petits jours percés dans +le haut de la muraille pour donner de l'air à l'intérieur du logis.], le +long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: _tamourt_! _tamourt_ +[A terre! à terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et +s'affaissa sur ma _doukana_. + +Ignorant encore toute l'étendue de mon malheur, j'ouvre la porte en +hurlant de rage; je m'élance derrière la maison, je vois Ali le traître +fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon +fusil appuyé, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misérable +trébuche, il roule à terre. + +--Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas! + +Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma _gadoum_ +que ma mère Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'était plus qu'un +cadavre. Alors je revins à pas lents à la maison. Je n'osais pas y +rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mère +agenouillée sanglotait. + +Yasmina, la fleur de ma vie, était morte. + +CHAPITRE V DE LA MAISON D'OR A KALAA ET A LA PLAINE. + +La résidence de Ben-Ali-Chérif couronne, à deux mille mètres de +l'Oued-Sahel, une petite éminence devant laquelle de belles prairies +légèrement accidentées et décorées de bouquets d'arbres forment comme un +parc anglais. + +Extérieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, percée de +meurtrières, forme un carré de défense. Nous y pénétrons par une porte +monumentale qui regarde la vallée. + +Au fond d'une première cour intérieure, nous apparaît tout à coup une +vaste maison française à un étage. A gauche sont les communs et les +logements des hôtes, à droite un grand hangar pour les chevaux et les +bêtes de bât. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout près +de la porte du bordj, et tout le long du bâtiment qui occupe le +quatrième côté de la cour. L'aga est là qui écoute la plainte des uns et +apaise leurs griefs, qui réprimande ou punit les autres. + +Plusieurs serviteurs accourent, empressés à nous conduire devant leur +maître. L'hospitalité des pauvres montagnards s'est gravée dans nos +coeurs. Le grand seigneur de la vallée pourra-t-il la surpasser ou même +l'égaler? Qu'on en juge. + +Nous sommes introduits auprès d'un fort bel homme de trente-cinq à +quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie à la +fois douce et fière, sa haute stature magnifiquement drapée dans +plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehaussée par le turban +oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu'à ses +mains fines, annonce en lui le maître, le chef ou du moins le premier +d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau à l'européenne, et à +côté de lui se tient, une plume à la main, un jeune Français en veste +rose: c'est un sous-officier que le général commandant la division de +Constantine a attaché à sa personne en qualité de secrétaire. En nous +voyant entrer, Ben-Ali-Chérif se lève et nous salue en homme du meilleur +monde: + +--Soyez la bien venue, madame, et vous aussi, messieurs, nous dit-il +sans le moindre accent kabyle. Je vous remercie de la faveur que vous +voulez bien me faire en venant de si loin me demander l'hospitalité. Ma +maison est la vôtre, mes gens et moi sommes vos serviteurs. Je regrette +que Paris soit si loin, et que nous soyons encore ou peu s'en faut des +Barbares. Je crains que vous ne vous en aperceviez trop. Mais vous me +tiendrez compte, je l'espère, de ma bonne volonté. + +Le secrétaire met sous les yeux de Ben-Ali-Chérif la lettre où le +gouverneur général nous recommande aux autorités françaises et +indigènes. Notre hôte nous la rend gracieusement sans la lire, et levant +aussitôt la séance de justice, il nous introduit dans sa maison. Il nous +fait traverser une vaste salle à manger pour nous conduire dans une +seconde cour intérieure, autour de laquelle règnent des colonnes de +porphyre. Elles supportent, un peu massives, la galerie à dentelles +d'une riche habitation mauresque. Partout ici l'Afrique et l'Europe se +coudoient; mais chez le maître du logis le désir est manifeste de donner +le pas à l'Europe sur l'Afrique. Nous montons, entre deux panneaux de +faïence napolitaine, les degrés de pierre d'un escalier spacieux et +commode, et nous voici dans un salon. Quel plaisir de retrouver Paris au +pied du Djurjura! L'ameublement est rouge et or. Des fauteuils, des +divans, des coussins brodés, des rideaux en lampas, des tables de boule, +des bronzes et des glaces partout; puis là-bas, le soleil incendiant les +hauts sommets kabyles: ce contraste étonnant s'offre à nos yeux ravis +comme un régal unique. + +L'aga nous fait servir du café dans des petites coupes de Sèvres. C'est +un vieil Osmanli qui nous le présente, un serviteur d'avant la conquête, +né et élevé dans la Maison d'Or. Avec une politesse raffinée, +Ben-Ali-Chérif nous interroge sur les incidents de notre voyage. Il +s'excuse ensuite de nous quitter pour quelques instants: il veut +s'occuper lui-même de notre installation. Lui sorti, nous nous regardons +tous quatre sans mot dire; mais ce silence est éloquent, et tout rempli +d'actions de grâces pour le Général à qui nous devons cette féerie après +tant d'autres. N'est-ce pas madame Elvire qui a conçu le projet d'une +excursion dans le monde kabyle, et qui en a combiné le plan? Pour +l'exécuter, n'est-ce pas dans son courage que nous avons puisé le nôtre? +A force de nous regarder ainsi, nous éclatons de rire: nous avons des +mines de brigands, nos visages et nos mains sont kabyles. Le soleil a +teint en cramoisi une des joues du Caporal, et changé le nez du Conscrit +en tomate mûre; le voile en lambeaux du Général a tatoué en vert son +front, sa joue et son menton. Comment notre hôte a-t-il pu garder son +sérieux en nous voyant accommodés de la sorte? Il vient bientôt pour +nous conduire à nos appartements. La chambre que le Conscrit a l'honneur +de partager avec son Général est magnifiquement meublée à la française. +Grand lit en palissandre, tapis moelleux, riche toilette avec une +aiguière en vermeil donnée à Ben-Ali-Chérif par le gouvernement +français, et des savons de Chardin, et des essences de Lubin: bref, tout +le nécessaire des élégances parisiennes. Allons! endossons l'habit noir, +c'est bien le moins que nous puissions faire pour honorer notre hôte. +Nous retournons au salon; les fauteuils ne s'indignent plus de nous +recevoir entre leurs bras. + +--Vous plaît-il que je vous mène à mon jardin de France? Nous avons le +temps d'y aller et d'en revenir avant la nuit. + +Nous suivons Ben-Ali-Chérif dans la première cour où nous attendent, +impatients et blanchissant leur frein d'écume, des chevaux de haute race +et une mule si bien faite et si fringante que la mule du Prophète devait +lui ressembler. L'aga a soulevé madame Elvire comme il eût fait d'une +petite fille pour l'asseoir sur une selle incrustée de corail et +d'émaux. Puis, nous montrant le chemin, il prend la tête du cortége. Je +me sentais presque honteux, je l'avoue, assis moi cavalier de la +dernière classe, sur le dos d'un noble arabe à la robe noire, à l'oeil de +feu. + +Il le cède à peine en beauté à la cavale blanche de notre hôte qui, dans +son triple burnous aux plis flottants et sous son grand turban en +coupole, marche devant nous comme un triomphateur. + +--Quelles magnifiques bêtes! s'écrie madame Elvire, qui, écuyère +émérite, dévore des yeux la cavale blanche et le cheval noir. + +--Aussi douces et obéissantes que belle, madame; elles sont dans ma +famille, de père en fils, depuis deux ou trois siècles. Leur généalogie +se confond avec la mienne; mais la plus belle et la meilleure, c'est ma +mule que vous montez. Je ne la troquerais pas contre le plus noble +cheval d'Arabie. J'ai fait avec elle bien des fois le chemin de +Constantine à Batna en dix heures, devançant la diligence qui en met +quatorze à franchir ces trente lieues et fait quatre relais. Elle va +toujours, sans boire ni manger; à l'arrivée, elle a le poil aussi sec +qu'au départ. Elle n'a peur de rien, pas même du lion que nous avons +deux fois rencontré en chemin. Enfin, elle est aussi bonne personne +qu'intelligente et brave. Aussi est-elle traitée comme un membre de la +famille. + +Le jardin de France où nous arrivons en un temps de galop offre l'aspect +appétissant et plantureux d'un jardin de prieuré. Une riche variété de +fleurs odorantes décorent les plates-bandes; et par de là, dans les +carrés, ce sont des légumes opulents. Il y a aussi des tonnelles où +grimpent le long des treillages de jeunes vignes. Les poiriers, les +cerisiers, les abricotiers sont les arbres précieux et rares; les +orangers, les citronniers, les cédrats, les grenadiers et les néfliers +du Japon sont les communs. Le jardinier qui est de Versailles paraît +enchanté de voir des _pays_. Il s'approche de nous en ôtant sa +casquette. + +--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avant un mois vous mangerez des cerises. + +--Voici un jardin bien tenu, dis-je, je vous en fais mon compliment. +Mais aussi quelle terre! Il ne lui faut pas d'engrais. C'est assez de +jeter la semence et d'arracher les herbes gourmandes. Avec de l'eau, on +ferait ici pousser des pierres. + +--Elle ne te manque pas, n'est-ce pas, François? dit l'aga. + +--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif. + +--Cette conduite nous amène l'eau du Djurjura que j'ai fait analyser. +Elle est claire, fraîche et point du tout saumâtre comme celle de +beaucoup de sources que vous rencontrerez dans la vallée; et vous ferez +bien de n'y pas boire. Voulez-vous juger de la végétation dans +l'Oued-Sahel? Regardez ces orangers; quel âge leur donnez-vous? + +--Ils sont grands et forts comme des pommiers de vingt ans. Nous leur +donnons cet âge-là. + +--Ils ont six ans. + +Nous nous récrions tous, incrédules. + +--François, est-ce que je me trompe d'une année? + +--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif. + +Dans une allée du jardin nous rencontrons un jeune homme de dix-huit +ans. Sa taille est élevée, sa figure noble et bienveillante. Il +s'incline devant nous et salue l'aga en l'appelant Sidi; puis il garde +un silence respectueux. Notre hôte nous le présente: + +--Le chérif, mon fils aîné, nous dit-il; ne vous étonnez pas de son +mutisme. Chez nous le fils ne parle pas devant son père. Le chérif a +fait ses études au collége arabe d'Alger, et je me propose de l'envoyer +en France pour s'y perfectionner. Si les circonstances me le permettent, +je ferai même avec lui le tour d'Europe. J'éprouve, moi aussi, un grand +besoin d'apprendre. Tout ce qui vous rappelle ici la France est le fruit +d'un voyage que je fis à Paris en 1854. A cette époque, je savais à +peine quelques mots de français appris dans mes fréquentes relations +avec vos officiers; car depuis mon plus jeune âge, j'ai compris ou +plutôt j'ai pressenti que l'avenir de mon pays, de ma chère Kabylie, +était entre les mains de la France [Ben-Ali-Chérif n'en prit pas moins +part à la révolte des Kabyles en 1870.]. Aussi, m'y suis-je dévoué corps +et âme; de 1847 à 1857 j'ai entretenu, à mes frais, pour son service, +cent soixante hommes et quatre-vingt-dix chevaux, postés là haut, à +Chellata. Ce qui n'empêcha pas qu'en 1857 je faillis, sur de faux +rapports, être arrêté comme traître et rebelle. On me rendit justice, +Dieu merci, et je fus récompensé par la croix d'officier. Ce que je vis +à Paris et dans toute la France produisit sur moi une impression +inexprimable dans votre langue comme dans la mienne. Dire que je fus +émerveillé, enthousiasmé, transporté, cela ne pourrait rendre ce que +j'éprouvai; je pensai un moment que j'en perdrais la raison. Je voulus +absolument parler et lire le français, l'écrire aussi. Il me fallut une +maison française, je n'en suis qu'à l'_a, b, c_ de mon éducation, et +j'ai bien d'autres projets; mais je suis jeune encore, et, si Dieu le +veut, je les réaliserai: mes compatriotes n'auront pas à s'en plaindre, +ni la France non plus. + +Le chérif s'était éloigné sur un mot que son père lui avait dit en +kabyle; il revint avec la plus belle rose des plates-bandes. + +--Permettez-moi de vous l'offrir, dit galamment l'aga à madame Elvire; +il y en a de plus rares, mais aucune n'a son parfum. + +Nous retrouvons le jardinier près de la porte du jardin. Étant demeuré +en arrière: + +--François, lui dis-je, quelle besogne faites-vous là? + +--Vous le voyez, Monsieur, je sale un jambon. + +--Mais je n'ai pas vu un seul porc dans toute la Kabylie. + +--C'est une cuisse de sanglier que je mets dans le sel; je la ferai +ensuite sécher au soleil. M. Ben-Ali-Chérif ou M. le chérif, son fils, +chaque fois qu'ils vont chasser dans la montagne d'Akbou, abattent +plusieurs de ces bêtes qui ont par ici la taille de petits veaux. Et +lorsqu'ils parviennent à en soustraire un morceau à leurs grands coquins +de lévriers, de véritables tigres, ils ont la bonté de me le réserver. +Pour eux, apprivoisé ou non, un sanglier est toujours un porc. + +Le soleil s'est couché, et brusquement le jour a fait place à la nuit; +les diamants célestes commencent à jeter leurs feux étincelants dans un +azur pâle comme le regard de la jeune mourante. Le silence, frère des +ténèbres, a envahi l'immense vallée. De temps à autre, le cri sinistre +d'un chat-huant ou d'une hyène jette l'épouvante au coeur des troupeaux +endormis. Arraché par cette menace à son premier sommeil, un agneau y +répond par un bêlement plaintif, en se pressant contre le flanc +maternel. Çà et là un feu s'allume pour tenir en respect les carnassiers +qui sortent affamés de leurs tanières. La petite cavalcade a pris les +devants. Je remonte sur mon arabe. Je lui lâche les rênes. Il part comme +un fils d'Éole auquel son père a ouvert la caverne. Ses jarrets sont si +flexibles que je ne reçois nulle secousse de son galop. On dirait que, +suspendu dans l'air, il dévore l'espace avec des ailes invisibles. En un +clin-d'oeil, il a rejoint ses frères, sa soeur, la cavale blanche et la +mule, sa cousine. Sa course précipite la leur; en trois minutes nous +franchissons deux kilomètres. En descendant de mon cheval, j'avance, +pour le baiser, mes lèvre vers son museau. Il me laisse faire. Un +serviteur s'approche de l'aga et lui dit: «Monsieur Ben-Ali-Chérif est +servi.» Nous entrons dans la salle à manger, où la table dressée à la +française est éclairée aux bougies. Argenterie, cristaux et porcelaines, +tout est de bon goût et marqué au chiffre de notre hôte. Mais pourquoi +donc la nappe est-elle d'une blancheur douteuse? Assurément, elle a été +passée à l'eau depuis que la _diffa_ fut servie à ceux qui nous out +précédés dans cette maison si grandement hospitalière. Vos lavandières, +mon cher hôte, ignorent-elles donc l'usage du savon? Des valets kabyles, +la serviette sous le bras, s'empressent autour de nous, prompts à +changer nos assiettes et à remplir nos verres. Ah! pour le coup, voici +du médoc authentique et du moët glacé. Ben-Ali-Chérif a donné la place +d'honneur à madame Elvire, il s'est mis à sa gauche: il a la science +innée des convenances. Il nous sert, tout en causant. Sa conversation, +où les traits sont semés avec mesure, passe sans effort du grave au +doux, du plaisant au sévère. Il prend plaisir à nous prouver que la +France pourra, quand elle le voudra, s'attacher le coeur de la Kabylie +tout entière. + +--Les Kabyles, nous dit-il, sont accessibles encore aux excitations des +marabouts fanatiques, j'en conviens; mais qu'on fonde chez eux des +écoles françaises, qu'on ouvre des routes dans leurs montagnes, qu'on +fasse quelque chose pour leur bien-être, qu'on favorise un peu leur +industrie nationale, qu'on leur apprenne à tirer un meilleur parti de +leurs oliviers et de leurs figuiers, qu'on remplace sur le Djurjura les +glands doux par des châtaignes, qu'on introduise partout la culture de +la pomme de terre et celle aussi du mûrier; en un mot qu'on sache, par +un peu d'aide, en respectant leurs coutumes et leur noble passion de +liberté, répandre l'aisance où règne aujourd'hui la misère, et la +génération qui monte sera française. Ce n'est pas tout: la propriété +privée récemment décrétée achèvera la conquête de l'Algérie; mais pour +la constituer en pays arabe, que d'obstacles à vaincre! Elle existe ici, +et cette population surabondante que la montagne ne peut nourrir, et qui +va chaque année, en émigrant, gagner péniblement sa vie jusque sur les +frontières du Maroc, s'offre comme un élément vigoureux et fécond de +colonisation dans la plaine. Donnez de la terre à ces braves gens qui +meurent de faim, faites-en des propriétaires et des fermiers modèles, +vous aurez du même coup des partisans dévoués de la France, d'utiles +intermédiaires entre les Arabes et vous. Mêlez, si vous le voulez, des +colons kabyles aux colons français: ils sont faits pour s'entendre, et +si la révolte éclate de nouveau dans le Sud, ne craignez pas alors +qu'ils se joignent aux Arabes. Ils les combattront avec vous, car ils +auront à défendre contre eux leurs propres intérêts. Et quels colons que +les Kabyles! Demain matin, si vous le voulez bien, nous irons déjeuner à +ma maison de campagne. Eh bien! tout le long de la route, vous verrez +des cultures magnifiques. Tout récemment encore, c'était un maquis +impénétrable, habité par des chacals, des sangliers et des hyènes. J'ai +cédé ces terrains à de pauvres diables, en pleine propriété, à la +condition de les défricher, et vous pourrez vous convaincre qu'en +quelques années ils en ont fait une corne d'abondance. + +Tandis que Ben-Ali-Chérif nous édifiait de la sorte sur l'avenir de la +Kabylie et sur la vertu d'une colonisation kabyle auxiliaire des colons +d'Europe, nous savourions les délices d'un succulent dîner maure: la +_shourba,_ potage gras pimenté; la _tourta,_ mélange de viandes et de +pâtes; la _makrouda,_ composée d'oeufs, de viande et de farine; la +_doulma,_ hachis au riz, fortement assaisonné de poivre; puis des grives +en conserves, au beurre; enfin une _biklanva,_ plat exquis d'amandes, de +sucre, de beurre et de farine, et le _kouskoussou_ traditionnel, mais +accommodé aux raisins secs et aux corinthes. Au dessert, les fruits les +plus délicieux: des oranges parfumées à la vanille comme Mahomet en +offre aux saints du septième paradis. Pour prendre le café, nous +retournons au salon. + +--Messieurs, fumez! dit madame Elvire. + +--Puisque vous l'ordonnez... madame. Goûtez donc ce _chebli_ qui vient +des Ouled-Chebel, dans la Mitidja, ou ce tabac récolté dans le Souf à +soixante lieues au sud de Biskra. Vous apprécierez ainsi, exempts de +tout mélange, nos deux meilleurs tabacs indigènes: une des grandes +promesses de l'avenir algérien. + +Nous trouvons le _chebli_ agréable; le tabac du Souf a de l'arôme; mais +il est âpre et violent: c'est du _felfel_ en cigarettes. + +--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avez-vous plusieurs... enfants? + +Madame Elvire avait failli lui demander: avez-vous plusieurs femmes? + +Il répondit en souriant: + +--Madame Ben-Ali-Chérif eût été très-heureuse de vous faire elle-même +les honneurs de sa maison; mais depuis deux jours elle est souffrante, +et vous prie de vouloir bien l'excuser. J'ai deux enfants, madame, deux +fils: celui que vous avez vu, c'est l'aîné, et un autre d'un an, un bien +joli enfant; je vous le montrerai demain. + +Le visage de Ben-Ali-Chérif se voila de tristesse. + +--Est-ce le plus jeune qui vous cause du chagrin? + +Notre hôte hésita avant de répondre: + +--Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un. +Jamais depuis des siècles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un +fils. C'est là une fatalité qui pèse sur ma famille, et dussiez-vous +sourire, madame, c'est écrit! + +Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'inévitable pèse +sur le plus intelligent et le plus civilisé des Kabyles comme sur le +plus sauvage. + +Le sommeil nous gagnait. Nos membres étaient rompus par trente-six +heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours étaient comme un +fardeau sur nos âmes. Avant de dormir nous allâmes pourtant, par un +grand effort de courage, prendre congé de nos bons muletiers, du beau +Kabyle et de notre ami Bel-Kassem. + +--Au revoir jusque là-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car +vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher où je +suis né; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus +belles, ces heures si courtes que j'ai passées près de vous. + +Quant au beau Kabyle, il porta à son front, en s'inclinant, la main de +madame Elvire, et dit: + +--_Allah isselmec_! La protection de Dieu soit avec vous! + +--Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient +nous annoncer que les chevaux sont sellés, la mule harnachée, et que +notre hôte nous attend dans la cour. + +--Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le déjeuner +veut être mangé à point. + +En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la +marche, le mousquet dressé; devant ou derrière les chevaux s'ébat une +bande de lévriers géants, aux formes élégantes, à la dent féroce. +Plusieurs portent des cicatrices héroïques; les défenses formidables du +plus vieux solitaire ne les arrêtent pas. Ils font la guerre à la hyène; +un chacal leur coûte à peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils +étranglent une chèvre ou un mouton dont ils font trois bouchées. À +droite et à gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le +maquis défriché par les colons de Ben-Ali-Chérif est un eldorado. + +Après une heure de marche, nous arrivons à son _azib_ d'été. C'est un +grand parc de citronniers, d'orangers et de cédrats, au milieu duquel +sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dressée. Ici +l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout +imprégné de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil +incandescent fait déborder la vie universelle. Toute la nature éclate de +joie. Une vapeur tiède monte de la terre fraîchement remuée au pied des +arbres odoriférants. Il y mêle leurs arômes. Nous nous enivrons de cet +encens. Les feuilles réfléchissent la lumière comme de l'acier poli; et +lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabées +verts marchant à la conquête des Hespérides. Sur la même branche se +pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de +fleurs. L'aga offre à madame Elvire une de ces branches, divin emblème +de la nature féconde. Nous voici sous la tente. Elle est décorée +d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroisés. Ces +trèfles à six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique? +Ben-Ali-Chérif habite parfois, l'été, cet _azib_ avec sa famille. Ces +deux mains, à l'entrée, le protègent sans doute contre le mauvais oeil. +Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de +la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la +conduit vers un moulin de pygmée. Que cela est charmant! Le bon +serviteur qui a voulu égayer les yeux de son maître a dû construire, en +jouant, plus d'un de ces _thisirth_ [Moulin à eau.] lorsqu'il était +enfant. La roue est une orange naine où s'enfoncent, en guise de dents, +des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner +une _Fleur-de-Marie_. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus +beau et le moins méchant, est couché aux pieds de son seigneur. Seul il +a accès dans la tente, et les autres qui rôdent à l'entour, jaloux et +farouches, jettent sur lui des regards menaçants. Là-bas, des marmitons +kabyles s'empressent, affairés, autour d'un feu flambant sur lequel un +maître-queux fait cuire à la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont +les chevaux d'Éole et la mule du Prophète qui, attachés à des piquets, +grignotent quelques brins d'herbe ou promènent leurs naseaux sur les +citrons et les oranges. Plus loin encore, une forêt d'oliviers; puis la +vallée radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs +et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et +superbe! + +--Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chérif, de vous faire déjeuner de +peu de chose, une omelette et un mouton! + +Nous sommes couchés sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette à la +française, nous nous régalons du mouton à la kabyle, nous servant de nos +doigts en guise de fourchette et de couteau. + +Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil +Arabe, courbé en deux par la misère encore plus que par l'âge, +s'approche de notre hôte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire +la charité. + +--Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes +commensaux. J'en ai deux à trois cents tous les jours de l'année. + +Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui +qui y entre n'est jamais invité à en sortir. + +--C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux; +quelques-uns en abusent mais bien peu. J'héberge depuis quatre mois un +vieil invalide français à qui sa croix et sa pension font un revenu de +six cents francs. Ce brave homme à la jambe de bois a trouvé le pays si +beau et la maison si à son gré, qu'il ne peut pas se décider, me +disait-il hier, à porter ailleurs ses pénates. Quant à cet Arabe, il +m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus +et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitté. Le père a cherché à se +rendre utile; il donne l'orge à ma jument blanche et l'attache au +piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie. + +--Il doit vous en coûter un beau denier de nourrir tout ce monde. + +--Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison +consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille +francs de farine par semaine. + +Un serviteur apporte et présente à son maître une aiguière en argent de +forme antique et d'un travail précieux. D'une main, notre hôte la tient +devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les +doigts. Il lui présente ensuite une serviette tissée en laine d'agneau, +douce à la peau comme une caresse. + +--Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalité! + +--Quelqu'un, Madame, a pourtant écrit dans un livre que le voyageur sans +galons n'était pas le bienvenu chez moi. + +--Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous +fîtes à des gens qui, en se présentant devant vous, ne payaient certes +pas de mine. + +--Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais +si le site vous plaît, vous y reviendrez, je l'espère, et daignerez +alors m'accorder quelques jours. J'ai tracé le plan d'une villa qu'on va +me construire ici même; dans un an, vos chambres y seront prêtes. + +Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on +oublie aisément, en face de cette belle nature et de sa resplendissante +harmonie, tant d'espérances déçues, tant de luttes stériles, tant +d'iniquités triomphantes! Et comme le corps et l'âme, enivrés de parfums +et de lumière, délivrés de la chaîne infinie des misères humaines, s'y +sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouvé n'est qu'une étape: +il faut partir! Ben-Ali-Chérif nous ramène à son bordj à travers une +forêt d'oliviers séculaires. Beaucoup de ses clients y sont occupés à +faire de l'huile dans la _maïnsera_ [Moulin à huile.]. Les uns broient +les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pâte au +pressoir dont la vis, artistement faite, est taillée sans règle ni +compas dans un tronc d'arbre avec la seule _gadoum_. Chaque village +possède un ou plusieurs _maïnsera_ qui font partie de son communal, +comme le _mechmel,_ terrain banal, cimetière, chemin, place publique ou +pacage, et l'_azzela,_ bien en déshérence, acquis au trésor public par +un vote de la _djemâa_. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une +jeune Kabyle promène sur son bras un bel enfant coiffé d'une calotte +brodée d'or. + +--Voici mon dernier-né, dit notre hôte, et l'ayant pris entre les bras +de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son +épaule, dans la cour de la maison. + +D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule à madame +Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour. +De là, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et à la +forêt d'Anif, pleine de légendes terribles, repaire redouté des +_djenouns_ et des bêtes féroces. + +Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir +Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la vallée. Il faut +arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons congé de notre +hôte: + +--Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons à +Paris. + +--Ou en Kabylie, vous me l'avez promis. + +Il est quatre heures de l'après-midi quand nous redescendons dans la +vallée. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant à notre +droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage. +Il soulève des tourbillons de poussière qui, par moments, nous aveuglent +en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brûlant. Alors le soleil +est comme l'oeil d'une monstrueuse panthère. La mule de l'aga va d'une +telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurté +et cruel de nos bêtes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop. + +--_Kodêche Sâa_ [Combien d'heures?]? lui demandons-nous. + +--_Besef_! _besef_ [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions _har'r har'r_! +en faisant la grimace; car à chaque pas un millier d'épingles +s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise à califourchon sur +une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec +quel stoïcisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la +fantasia pédestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des +orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivière, +tandis que son large lit à sec avec ses sables jaunes, ses graviers +arides et ses cailloux roulés nous donne comme un avant-goût du Désert. +Devant et derrière nous, de chaque côté, c'est la _K'bila-Ousammeur,_ la +Kabylie exposée au soleil, la Kabylie méridionale. A droite, sur les +contreforts djurjuriens, voici les Aïth-Illoula du sud, 27 villages, +1,655 fusils, avec la _zaouïa_ de Chellata. Hier, à la même heure, nous +descendions leurs rochers. A côté d'eux, vers l'ouest, les +Aïth-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: _manefguis_ farouches, pillards +déterminés, naguère toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs +voisins, surtout avec les Aïth-Abbès dont les sépare l'Oued-Sahel. Il +fut un temps où cette tribu _sanhadja_ possédait Alger et son +territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passée la +soulève incessamment contre sa misère présente. Chez elle Bou-Bar'la +trouva des patriotes non moins ardents à piller qu'à combattre. On dit +d'un Aïth-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frère pour deux +et son père pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de +Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le +tribut à Alger, ils lui jetaient un chien garrotté, en lui criant: +«Voilà pour ta _diffa_!» Soumis depuis 1857, ils commencent à s'amender +pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins à huile et à +farine des ressources moins précaires que dans le vol et dans le +meurtre. Puis ce sont, toujours à l'ouest, les Aïth-Kani, 7 villages et +370 fusils, alliés par leur faiblesse aux Aïth-Mlikeuch; les +Aïth-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des +toits aux maisons des crêtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts, +et les Aïth-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par +excellence qui fut la _doukana_ de Lalla-Khredidja, la grande sainte +canonisée par les Kabyles. Enfin, adossés aux Guechtoula du revers nord, +au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Aïth-Aïssi, +longtemps persécutés par leurs voisins, les Mchedallah; les Aïth-Yalla, +12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les +Aïth-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groupés sur les déclivités qui +descendent vers la plaine du Hamza, où s'élève un ancien fortin turc, le +bordj du _Petit Puits,_ ou bordj Bouïra. + +Notre course se précipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but. +La mule excitée par la marche a le diable au corps. Le Général est un +martyr écartelé sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de +pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle, +tout en sanglant des coups de fouet à son mulet rétif qui s'en venge par +des ruades dans le vide. Le Conscrit s'évertue en vain à maintenir ses +pieds entre les fentes du _tellis,_ il s'impatiente, il s'irrite, il +geint comme un enfant qui ne parvient pas à faire tourner sa toupie. +Moi, je regrette amèrement mon arabe, me dût-il emporter à travers cette +vallée immense où le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni +un homme. + +Eh! qu'est-ce donc là, au bord de la rivière? Cette ferme française +entre des saules, et cette mare où barbottent des canards ne sont-elles +qu'un mirage décevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette +solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la +fermière? + +--Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour? + +Il secoue la tête, il ne nous comprend pas. + +--_Kodèche Sâa_? + +--_Besef_! _besef_! + +Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval +noir, lancé au grand galop. Nous passons la rivière. Ces larges flaques +d'eau, où s'éteint le ciel pâle, ont des reflets sinistres, et ces +galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumière nous +regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est +comme une voix qui se plaint. Que cette rivière est longue a passer! +Nous pressons nos bêtes. + +--_Choua_! _choua_! [Doucement! doucement!] nous crie le cavalier. De la +prudence, ne nous écartons pas du gué. Il y a des endroits où l'eau +tourbillonne: ce sont autant de trous creusés par les _djenouns_ de +l'Oued-Sahel, où ils se divertissent à noyer les voyageurs. Enfin, nous +voici sur l'autre bord. Mais l'obscurité nous enveloppe, et notre +isolement nous met une vague angoisse au coeur. Nos muletiers n'ont pu +nous suivre, ils sont loin, très-loin en arrière. Le cavalier est seul +avec nous. A-t-il du moins son bon fusil pour nous défendre? + +--Et votre revolver, Caporal? dit madame Elvire d'un air railleur. + +--Il est au fond de ma malle. + +--Ah! + +--Désirez-vous que je l'en retire? + +--Mais votre malle est à une lieue d'ici, sur le dos du mulet aux +bagages. + +--C'est vrai; je n'y songeais pas. + +--A quoi songez-vous donc? + +--A vos souffrances, madame. + +--Bah! on s'habitue à tout, même à une selle kabyle. + +--Je vous admire, et... + +Un bruit formidable s'élève du fond de la vallée, comme l'écho d'un +tonnerre lointain. Nos mulets tressaillent, la mule du Général dresse +les oreilles. + +--Sidi-Yzem! dit le cavalier en étendant la main dans la direction de la +forêt d'Anif. Alors, parmi nous un grand silence se fait. Nous +n'entendons plus rien que le bruit du coeur dans la poitrine. Les mulets +ont les jambes de la mule, et la mule a des ailes. De grands nuages +noirs pareils à des démons, escaladant le ciel, nous dérobent les +étoiles, si chères au voyageur nocturne. Sommes-nous sur le chemin de +l'enfer? On le croirait, tant les ténèbres sont profondes. Tout à coup, +deux lueurs rouges phosphorescentes, deux charbons incandescents +brillent devant nous et s'éteignent. Sont-ce les yeux de Lucifer? Une +sueur glacée perle sur nos fronts. Le danger passé: + +--C'est un chacal qui a peur, dit madame Elvire. + +--Ou une hyène qui fuit, ajouté-je. + +Cette course échevelée dure une heure environ, puis nos bêtes +d'elles-mêmes ralentissent leur allure. Nous approchons du bordj des +Beni-Mansour. Allah soit loué! nous en franchissons la porte. Un rire +éclate; mais dans ce rire, il y a des sanglots. + +--Jamais, dit le Général, je ne pourrai descendre de ma mule! + +Le Conscrit lui tend ses bras. Madame Elvire s'y laisse tomber; elle ne +peut se tenir sur ses jambes. Alors, sans pitié pour elle-même, elle +brave la douleur qui lui arrache des larmes. Son mari offre de la +porter. + +--Je marcherai! + +--Mais pourquoi? + +--Parce que je le veux! + +Et elle marche vers une lumière qui, en l'éclairant, nous montre deux +grands yeux cerclés de noir, illuminant des joues décolorées. Nous +trouvons le commandant du bordj à table avec le médecin militaire, le +maître d'école et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas +sa triste histoire, ni celle de son père, ex-professeur du collége +d'Alger, tombé... de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu'à +l'école primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui +s'étale fastueusement sur la table: un brouet vert où l'oseille nage +dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et... un +appétit kabyle! + +--Et nos poulets! dit le Caporal à l'oreille du Général; c'est le moment +de les manger ou jamais. + +--Assurément; mais ils se promènent encore sur la route. Sidi-Yzem nous +en débarrassera. + +--Hélas! non, madame, lui répond M. Jules visiblement mortifié. A +Sidi-Yzem il faut de la chair fraîche. + +Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit; +celui du commandant qui l'offre courtoisement à madame Elvire. Est-il +heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Général! Mais on +dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille. + +Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chassé +les _djenouns_ et nous promet un nouveau jour de fête. Nos montures sont +efflanquées et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus +que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou +à la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze +heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bât kabyle contre sa +selle d'hier, fût-elle constellée de diamants. Les campagnes que nous +traversons d'abord, en remontant la vallée de l'Oued-Sahel, sont +fertiles et assez bien cultivées. Mais bientôt les blés deviennent +rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'après une +heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement à gauche, vers +le sud, laissant le Djurjura derrière nous, voici que tout à coup la +nature change de toilette: elle se montre à nous parée d'une indicible +sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus +d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mélèzes parsemés çà +et là de tamarins, de tuyas, de lentisques, de térébenthes, de +lauriers-roses. Un sol schisteux, raviné, déchiré, bouleversé, gris, +noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine +s'évertue en vain à percer la pierre que recouvre à peine une mince +couche végétale; les autres, renversés et tordu par l'ouragan, couchés +sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle +désolation! + +Cependant des aubépines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce +cimetière; d'autres fleurs s'y épanouissent aussi, nous montrant la vie +qui renaît sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les _El-atey_ +à cinq pétales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les +Roumis dédaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond +où les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une +herbe touffue dont le vert éclatant est une joie pour les regards +attristés par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prés +si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un siècle +ou plus, quelque fils du Désert jeta en cet endroit le noyau de sa datte +qui ombrage à présent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute +montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des +Bibans est devant nous, formée par deux crêtes verticales de dyke de +calcaire siliceux, violemment soulevées. Entre elles, dans une étroite +et profonde crevasse, gronde la rivière. Est-ce elle qui s'est ouvert ce +passage à travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers +d'années lui a-t-il fallu pour cela? Les Français se sont aventurés pour +la première fois dans ce défilé impraticable le 29 octobre 1839, sous la +conduite du duc d'Orléans. Nous nous y engageons par un sentier de +chèvres que la pioche a taillé dans d'abruptes rochers; et nous trouvons +sur la pierre cette inscription grossièrement gravée: «3e de ligne, 2me +bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin.» En sortant du +défilé, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivière +profondément encaissée, et qu'égayent à peine quelques maigres bouquets +d'arbres. + +Qu'est-ce donc qui fume là-bas sur cette colline blanche? Est-ce le +foyer d'un géant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous +conduiront tout à l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts +d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau +que dégagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du +rocher. Elles sont très-sulfureuses et marquent à notre thermomètre +quatre-vingt-dix-sept degrés. Un de nos guides nous fait comprendre par +signes qu'un marabout a frappé en cet endroit la terre de son bâton; +puis, en marmottant une prière, il va se baigner dans une piscine +rustique, très-ancienne, que forment quelques pierres amoncelées au pied +du coteau. C'est qu'en effet, après les géants et avant les _djenouns,_ +des hommes habitèrent cette contrée, ainsi que l'attestent les ruines +nombreuses de villages abandonnés, tels que Thagadirth-Tamokranth, +Akarouï, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, _les Kébaïles du +Djerjera_.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon, +qu'une idole berbère recueillie par le musée d'Alger nous représente +avec des cornes de bélier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou +entièrement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un +indice. A une époque récente et jusqu'à la conquête de la Kabylie, le +pays d'Anif, avant d'être le domaine exclusif des lions et des +panthères, était la forêt de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer, +un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime +très-expressive, accompagnée de plusieurs _besef_! _besef_! au moment où +nous entrons dans le défilé de la Petite-Porte. + +Entre de colossales assises, séparées les unes des autres par des +crevasses profondes, verticales et régulières comme si elles avaient été +taillées au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jeté le lit +d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, déchaîné et +terrible dans cette gorge si étroite que deux mulets à peine peuvent y +marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu'à dix, +quinze ou vingt mètres, entraînant dans sa fureur, pour les briser les +uns contre les autres, d'énormes blocs de pierre. De chaque côté du +défilé, appuyées sur les assises géantes, s'entassent des masses +rocheuses, d'aspect formidable. + +Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en révolte, foudroyée et +démantelée par les guerriers célestes! Et parmi les murs croulants, en +signe de paix et de rédemption, s'épanouissent des fleurs colorées de ce +vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces à +voir sur ce rempart ruiné des cyclopes, que nous ne pouvions en détacher +nos yeux. + +En sortant de cette gorge unique au monde, et qui à elle seule eût +largement payé la fatigue du voyage, nous retrouvons la forêt des +schistes, des pins et des mélèzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir. + +Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situé dans l'Oued-Sahel, +entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, à mi-chemin de l'un et de +l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons +pas la grande route de la vallée. + +A travers une solitude aride, dévastée et sauvage, où les rampes et les +pentes se multiplient comme à plaisir sur le flanc des rochers +calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crêtes des +montagnes de la Kabylie méridionale. Tantôt nous côtoyons des maquis +impénétrables, où il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de +pénétrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colère +est terrible quand on le réveille. Tantôt, nous avançons péniblement en +zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes +en décomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel, +nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons +respecté le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chèvres +qu'il prélève sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient +éveillé: les Aïth-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui récoltent le +goudron dans la forêt d'Anif; les Aïth-Seubkha, 1 village, 87 fusils, +qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les +Aïth-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renommé en Kabylie; puis les +Aïth-Mansour, plus à l'est, 7 villages, 223 fusils, voués surtout à +l'industrie des oliviers. + +Du haut de la crête, où trottent vers six heures du soir nos mulets +infatigables, nous apercevons à nos pieds, sur une éminence, le bordj +qui nous abrita la nuit dernière; la première pierre en fut posée en +avril 1851. Plus bas, nous admirons se déroulant de l'ouest à l'est, +l'incomparable vallée de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil +à son déclin coiffe d'un turban écarlate: un de ces chefs d'oeuvre dont +on ne se lasse jamais. + +En face de nous, c'est le territoire des Aïth-Abbès, 39 villages, 1,563 +fusils, les plus industrieux et les plus civilisés des Kabyles. Demain, +si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile +à atteindre.] sur un rocher à pic de plus de mille mètres. Enfin, plus à +l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la +nombreuse tribu des Aïth-Aïdel, dont les 20 villages ne comptent pas +moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons +avec les jambes d'acier de nos bêtes, est devant nous couché comme un +cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernières lueurs du jour +éclairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le +bordj et la rivière: là fut Ausum. Le soleil est couché lorsque nous +mettons pied à terre. + +Prévenu de notre arrivée par Ben-Ali-Chérif, le commandant nous +accueillit comme s'il était notre ami, notre frère. C'est le lieutenant +***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je +pense de lui. Le dîner, où son ordonnance épuise tout l'art culinaire, a +bientôt réparé nos forces. La conversation du lieutenant est un +assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos _tellis_ +irrévocablement répudiées et pour plus d'une cause. La seule sur +laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre +voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher à nos provisions +de bouche autrement que pour _luncher,_ entre les heures des repas et +loin des maisons hospitalières. Et ceci, de même que la sûreté parfaite +du voyageur dans la montagne, nous amena à faire cette variante au +proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: «un voyageur peut +parcourir toute la Kabylie sans révolver dans sa malle, sans poulets +rôtis dans ses _tellis,_ et même, s'il est assez bon piéton pour se +passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche.» + +Le lieutenant *** nous apprend la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh de la +province d'Oran, et l'horrible massacre du colonel Beauprêtre et de sa +petite colonne. Peste! si les Kabyles allaient se soulever aussi? La +garnison du bordj se compose du commandant, d'un chasseur d'Afrique, son +ordonnance, et de quelques spahis ou fantassins indigènes. Ce serait peu +pour résister à une attaque des Aïth-Mlikeuch d'en face, qui se battent +aussi bien qu'ils pillent. Il y a huit jours on a dû désarmer un de +leurs villages qui manifestait des envies séditieuses. Mais nous avons +ici le bras qui, le 26 décembre 1854, trancha d'un seul coup de sabre la +tête de Bou-Bar'la; ce bras est celui du caïd Sidi-Lakhdarel-Mokrani, +dont une fantaisie algérienne fit le descendant d'un Montmorency. Ses +ancêtres authentiques sont les grands chefs de Kalaâ et des Aïth-Abbès, +qui succédèrent, en 1559, à Abd-el-Aziz, illustré par les guerres +kabyles qu'il soutint contre Kheir-ed-Din, fondateur, avec son frère +Aroudj, de la domination turque. Cette généalogie vaut bien l'autre et +peut suffire à son orgueil. Le caïd habite le bordj avec sa famille. Le +lieutenant nous le présente; c'est un homme d'aspect noble, mais ruiné +par une vieillesse précoce. Il semble près de tomber en enfance, et l'on +s'étonne, en voyant trembler sa main, qu'elle ait pu frapper un si rude +coup sur l'_homme à la mule_. A présent il ne serait plus capable d'un +pareil exploit. Mais le commandant vaut à lui seul une garnison; sa +gaieté spirituelle et cordiale dissipe nos alarmes. Ne sommes-nous pas +d'ailleurs aguerris au danger? Et en cas de péril extrême, n'avons-nous +pas la ressource de l'_anaya,_ la fleur offerte à madame Elvire par le +beau Kabyle des Aïth-Moula-Oumalou? + +Enfin, une joyeuse chanson de France qui nous arrive de la cuisine +achève de mettre en fuite les préoccupations de demain. C'est +l'ordonnance qui chante en lavant la vaisselle. Cet enfant de Paris est +un vrai maître Jacques, lorsqu'il n'a pas le sabre au poing ou le +mousquet à l'épaule: valet de chambre et d'écurie, cuisinier, tailleur +et cordonnier au besoin, il sait tous les métiers qu'il n'a pas appris, +et bien d'autres encore. Il est poëte et compose des stances à la lune +dans ses heures de mélancolie. Sa suprême joie et son unique ambition, +c'est d'aller à Aumale pour y régaler ses camarades avec l'argent de sa +solde. Ses voeux devaient être exaucés le lendemain. + +Au point du jour, le commandant nous aborde d'un air peiné: il vient de +recevoir un ordre qui l'oblige à partir de suite pour Aumale avec son +ordonnance. Dix-huit lieues que leurs bons chevaux arabes franchiront en +six ou sept heures. En fassent autant les chevaux d'Angleterre ou +d'Allemagne que l'on vante! Et il pleut à verse, et les chemins sont +détrempés. + +--Le plus fâcheux, nous dit-il, c'est que vous ne pouvez vous remettre +en route aujourd'hui. La pluie, en tombant cette nuit, a rendu la +montagne tout à fait impraticable. Les sentiers qui mènent à Kalaâ sont +toujours difficiles et dangereux, mais à présent vous y exposeriez +sérieusement votre vie. Vous voilà donc prisonniers au bordj pour un ou +plusieurs jours. Résignez-vous. Au reste, rien ne vous manquera, le caïd +est prévenu, et je reviendrai, moi, le plus tôt possible. Madame Elvire +fait une moue charmante qui signifie: je ne me résigne pas du tout, j'ai +décidé que nous partirons aujourd'hui pour Kalaâ, et nous y serons ce +soir. Cependant, à tous ses mais on oppose des raisons si raisonnables, +qu'elle paraît vouloir se ranger tout à coup aux avis de l'amitié +prudente. Méfiez-vous, disent les Kabyles, de la femme qui, après s'être +longtemps obstinée dans son idée, y renonce soudain pour adopter la +vôtre: plus alors elle se montre complaisante et docile, plus elle est +résolue à vouloir ce que vous ne voulez pas. + +Le commandant est parti après nous avoir à tous fraternellement serré la +main. Nous demeurons dans le bordj avec quelques Kabyles dont aucun ne +parle ni ne comprend un seul mot de français. La pluie continue à +tomber, le vent souffle de l'ouest par rafales, chassant devant lui +d'épais nuages d'un bleu d'ardoise qui se heurtent et se déchirent aux +crêtes des montagnes, puis saignent abondamment. L'eau ruisselle +partout, la vallée est inondée. Le Djurjura semble coiffé d'un bonnet de +plomb; son pied plonge dans un bain d'encre. Le Conscrit s'est recouché, +tout à fait résigné à attendre en dormant que le soleil luise. M. Jules +et moi nous imitons ce sage exemple, car madame Elvire, muette, le +menton dans la main, s'impatiente et s'irrite de tout ce que nous +imaginons pour la consoler ou la distraire. Mais qui donc nous réveille? +Le bordj est-il attaqué par toute la Kabylie en armes? + +--Allons! paresseux, debout! Le temps est magnifique, les mulets nous +attendent, les bagages sont chargés. + +Un pâle rayon de soleil se glisse entre les nuages; mais les sommets +demeurent enveloppés de brouillards noirs qui flottent ainsi qu'un crêpe +de deuil sur la vallée. + +--Le ciel est plein d'eau, dit le Conscrit; d'ailleurs les chemins... + +--Tais-toi, et en route! + +--Mais il y va de votre vie! s'écrie le Caporal avec un geste éploré; +soyez plus raisonnable. + +Le Conscrit paraît ébranlé. + +--A votre aise, dit le Général, restez! moi, je pars avec le cheikh +Chellaba. + +Le cheikh Chellaba est un des trois chefs de Kalaâ. Il est venu rendre +visite à son ami Sidi-Lakhdar, et il s'est gracieusement offert à madame +Elvire pour guide. + +--Ah! si j'étais votre mari, madame! + +--Monsieur, si vous étiez mon mari, vous m'aideriez à monter sur mon +bât. Ami, ta main. + +--Ainsi soit-il! dit le Conscrit en la mettant sur son mulet; elle +partirait sans moi, et c'est le devoir d'un soldat de suivre son +Général. Mais comment nous as-tu procuré des mulets? Tu parles donc +kabyle à présent? + +--Tu ne sais pas encore que pour satisfaire un désir nous sommes toutes +polyglottes. Adieu, beau Djurjura! + +Nous quittons le bordj vers deux heures après-midi. Sous un ciel gros de +nuages et qui de temps à autre, en guise d'avertissement, nous jette +quelques gouttes d'eau au visage, nous montons ou descendons une suite +de collines pittoresques, surchargées de moissons et d'arbres fruitiers. +Sortant du désert d'Anif, nous éprouvons un plaisir extrême à voir cette +végétation exubérante, née des sueurs des Aïth-Abbès. Le cheikh Chellaba +marche à notre tête; il monte une mule de race que nous, sur nos mulets, +nous avons presque autant de peine à suivre que celle de l'aga. C'est +l'homme le plus paternellement bon qui soit. Il veille sur madame Elvire +comme si elle était sa fille. La pluie! la pluie! M. Jules, qui se +tenait à l'arrière-garde, morose et boudeur, accourt avec les châles; +mais déjà le bon père Chellaba l'a prévenu. Il s'est dépouillé d'un de +ses trois burnous, celui du milieu, il en a enveloppé madame Elvire. + +--Ce n'était qu'une alerte, dit-elle; voici que la pluie cesse. + +--Dites plutôt un dernier avertissement qui vous conseille, madame, de +retourner sur vos pas. + +--Toujours en avant! c'est ma devise. + +De crête en crête, de ravin en ravin, nous arrivons devant un mur +vertical. Une roche brune, haute de cinquante mètres, nous barre le +chemin. A gauche comme à droite, elle se prolonge à perte de vue. +Comment la franchir? Mais ce n'est pas le seul obstacle: il y a là un +torrent qui bondit sur les pierres. Le cheikh Chellaba y entre +résolûment, et madame Elvire après lui en criant: qui m'aime me suive! +Nous longeons la muraille; nos bêtes ont de l'eau jusqu'au ventre. Alors +s'offre à nous une autre Porte-de-Fer, mais deux fois plus étroite: une +fente, une fissure; deux mulets ne sauraient y passer de front. Le +merveilleux défilé! de chaque côté, à portée de la main, le rocher +vertical; sous les pieds, le torrent, grondant, blanc d'écume. Pour le +plaisir d'y passer qui ne voudrait exposer sa vie? Si pourtant l'eau +montait?.. nous n'échapperions pas à la noyade. Rassurez-vous: les +Aïth-Abbès, gens prévoyants autant qu'industrieux, nous ont ménagé un +refuge. A hauteur d'homme et tout le long du défilé, ils ont pratiqué +une entaille dans la roche vive. Pour égayer leur chemin et en tirer +tout le profit possible, ils ont apporté du terreau, creusé de petites +rigoles d'arrosage, planté des figuiers, semé des fleurs à côté des +plantes potagères. Et voilà que cette gorge aride, si redoutable, +déroule sous le regard enchanté une double chaîne verte et fleurie, dont +chaque anneau semble formé par un jardin d'enfant. + +Nous sommes sortis du défilé; mais entrons-nous dans le chaos? Non. +Voici de toutes parts d'admirables cultures. Autour de nous ce ne sont +que fleurs. Pourtant ce qu'on voit ici tient du prodige; est-ce que cela +existe réellement? Ne sont-ce pas nos cerveaux, exaltés par la fatigue, +qui créent ce désordre indescriptible de roches monstrueuses entassées +les unes sur les autres, de hauts pitons perpendiculaires ou +surplombants, plus rapprochés encore que ceux de la Kabylie +djurjurienne, d'abîmes béants qui sont comme autant de déchirures de la +croûte terrestre et du fond desquels s'élève, gémissante ou menaçante, +la clameur des torrents? Non, car nous voici penchés sur un précipice +dont la paroi verticale descend à droite à cinq cents mètres sous le +pied de nos mulets, tandis qu'à gauche elle monte, en surplombant, à +cent pieds au-dessus de nos têtes. Nos bêtes trottinent, l'oreille +dressée, l'oeil fixe, sur un sentier large comme la main; la pluie l'a +détrempé et l'a rendu glissant. Le commandant avait bien raison de +vouloir nous garder au bordj! Gare au vertige et ne remuons pas: le +moindre mouvement peut déterminer un faux pas, et le moindre faux pas, +c'est la mort!... Un cri d'angoisse s'échappe de nos poitrines: le mulet +de madame Elvire a glissé et... il reste arc-bouté sur les quatre +jambes, la tête et le cou dans le vide. Ah! il reprend son pas. Je suis +pâle, le Caporal est blême et le Conscrit vert. Le Général, souriant et +moqueur, tourne la tête et nous montre des yeux brillants et des joues +roses. Chaque mulet glisse à son tour et nous fait voir la mort d'aussi +près qu'on en peut approcher sans qu'elle vous embrasse. Mais qui +voudrait laisser paraître sa peur devant une femme si brave? Plus le +péril est imminent et plus elle en plaisante. Sa gaîté nous gagne avec +son beau mépris du danger, et elle éclate quand le Conscrit, faisant une +glissade plus dangereuse encore que les autres, s'écrie: + +--Ah! pour le coup, ma chère, j'aime mieux le macadam! + +Vers six heures du soir, nous atteignons le pied d'un rocher droit et +superbe comme un palmier; il enfonce sa tête dans un nuage noir. Le +cheikh Chellaba lève la main: + +--Kalaâ! nous dit-il. + +Sur ce bloc de pierre, haut de mille mètres, sont couchées trois +bourgades qui forment Kalaâ: Ouled-Hamadouh, Ouled-Aïssa, Ouled-Aaroun, +et les ruines d'une quatrième qui fut Tazlah. Mais par où donc y +atteindre? Par ce bel escalier taillé en zig-zag dans le marbre. Quel +palais des _Mille et une nuits_ en possède un pareil? A mesure que nous +en montons les marches, l'abîme grandit à droite, à gauche ou derrière +nous. A chaque tournant, il semble que nous plongions dans le vide. Mais +le vide ne nous fait plus pâlir, et l'émotion qu'il éveille en nous est +plutôt agréable que poignante. A moitié chemin de la crête, un épais +rideau de brouillards se déroule autour de nous. + +Alors, transportés en plein pays des fées, nous escaladons des degrés de +marbre à travers des nuées grises. Tout le reste s'est évanoui: les +montagnes et les précipices, le ciel et la terre. Puis, tout à coup, et +comme si la nature voulait dans ce jour épuiser pour nous tous ses +spectacles, riants, imposants ou terribles, c'est le déluge! Les nuées +grises deviennent des cataractes. L'escalier est un torrent, le +crépuscule du soir éclaire de lueurs blafardes une inondation +fantastique. La nuit jette sur nous son manteau de ténèbres. Nous ne +voyons plus rien; en vain nous appelons-nous les uns les autres, les +hurlements du vent étouffent notre voix. Pendant une heure encore, au +milieu de la tempête déchaînée, nous escaladons ces marches de pierre +qui nous paraissent aussi nombreuses que les degrés de l'échelle de +Jacob. Le seul instinct de nos montures nous protège: aucun de nous +n'échangerait son maigre mulet kabyle contre la Toucques ou la +Fille-de-l'Air. A huit heures du soir, nous nous séchons autour d'un +grand feu que font flamber pour nous les fils, frères et cousins du bon +cheikh Chellaba: c'est une famille d'or. + +Et maintenant, lecteur, mon ami, qui avez acquis des droits à ma +reconnaissance en me suivant à travers ce monde extraordinaire dont mon +crayon ambitieux a tenté une esquisse, ne craignez pas que j'abuse de +votre bonté indulgente. Non, je ne vous ferai point partager notre +souper au piment, notre tapis aux puces. Je ne vous raconterai point +Kalaâ avec ses trois bourgades, et sa jolie mosquée aux dix-sept +arcades, et ses trois canons fleurdelisés fondus en 1559 par un esclave +chrétien. Je ne m'étendrai pas sur l'extrême politesse de ses habitants, +plus civilisés que tous leurs frères de Kabylie, ni sur leurs aptitudes +industrielles et commerciales. Je ne vous ferai toucher du doigt ni +leurs riches broderies d'or et d'argent, ni leurs cuirs, ni leurs +toiles, ni leurs soies, ni même le burnous que tissait, le lendemain +matin, la belle Belkhrer, assise devant son _azetha_ [Métier.], au fond +de son _akham_ [Maison.]. Quelle peinture pourtant vous ferait un maître +en l'art d'écrire de cette femme aux traits nobles, drapée dans ses +haïks, parée de ses bijoux, coiffée comme la Judith antique, qui passe +avec ses doigts effilés la chaîne entre la trame, tandis que son oeil de +mère surveille un groupe d'enfants demi-nus s'ébattant autour du foyer. +Mais beaucoup ont visité Kalaâ, et plusieurs ont décrit cette capitale +de l'antique royaume de Labbès, longtemps armée contre la domination +turque. Au pied de son rocher que nous redescendons par un autre +escalier de marbre, la plaine arabe s'étend vers le sud, nappe infinie, +verte ou fauve, accidentée çà et là de grandes tentes en poil de chameau +ou de chèvre, autour desquelles paissent d'innombrables troupeaux. Nous +jetons un dernier regard ému sur les montagnes kabyles, et en route pour +le Désert! Ami lecteur, serez-vous du voyage? + +FIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En Kabylie, by J. Vilbort + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN KABYLIE *** + +***** This file should be named 15434-8.txt or 15434-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/4/3/15434/ + +Produced by Aaron Bull, aabull@shaw.ca + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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