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+The Project Gutenberg EBook of En Kabylie, by J. Vilbort
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En Kabylie
+ Voyage d'une Parisienne au Djurjura
+
+Author: J. Vilbort
+
+Release Date: March 21, 2005 [EBook #15434]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN KABYLIE ***
+
+
+
+
+Produced by Aaron Bull, aabull@shaw.ca
+
+
+
+
+J. Vilbort
+
+EN KABYLIE
+VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA
+
+Paris
+Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs
+28, quai du Louvre
+
+1875
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+D'ALGER AU FORT NATIONAL.
+
+Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Désert! y
+pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques
+annoncent partout l'arrivée du _Moule-Saâ_ [Le maître de l'heure.], qui,
+venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son
+yatagan, couper la tête à tous les _Roumis_ [Chrétiens.]. Réfléchissez
+que nous sortons du _Rhamadhan_ [Le feu qui purifie.], et qu'à ce jeûne
+rigoureux du neuvième mois s'ajoutent les excitations du printemps pour
+agiter les ferments de haine et de révolte que tout Arabe ou tout Kabyle
+puise dans le lait de sa mère. Restez donc parmi nous, à Alger la bien
+gardée, qui, en avril, n'est que parfum et lumière. Où trouverez-vous un
+ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un
+coupe-gorge.
+
+Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le _Général_ ne répondait
+que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous
+les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni
+même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles?
+Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé
+les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger
+vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin
+très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en
+1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y
+aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de
+vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut
+passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des
+précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et
+que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il
+suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme
+de mille mètres.
+
+Et ce n'est pas le pire danger, Madame: à peine aurez-vous mis le pied
+sur la terre berbère, que vous serez assiégée par une légion affamée et
+furieuse, acharnée à défendre l'indépendance nationale. Vous aurez beau
+invoquer l'autorité française et l'hospitalité kabyle, rien ne vous
+préservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il
+n'y avait qu'elle seule à combattre! Mais il est un être immonde dont le
+Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'héberge dans sa
+_gandoura_ [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve
+de son sang. Quand cet hôte parasite se rend par trop importun, il le
+prend entre le pouce et l'index pour le déposer à terre, délicatement et
+comme à regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres
+périls. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hâle?
+
+Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout à coup il se dressait
+devant vous, hérissant sa terrible crinière, dardant sur vous ses
+prunelles de feu, voudriez-vous, à la manière des femmes kabyles,
+désarmer sa colère en lui disant:
+
+«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes,
+à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à
+une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je
+ne suis qu'une femme, moi! regarde...»
+
+Vous voyez-vous assaillie sur un _thamgouth_ [Pic.] du Djurjura par un
+ouragan de neige? retenue prisonnière par un déluge dans une écurie
+kabyle? ou bien, j'en frémis pour vous, enlevée par un montagnard aussi
+entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive
+marche devant le diable, et que la musulmane vient immédiatement
+derrière lui; mais la chrétienne, la Française surtout, est un ange aux
+yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un
+Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais!
+
+Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain
+vendredi 7 avril; que les courageux me suivent!
+
+Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour
+sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves,
+mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs
+arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de
+gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier,
+surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un
+magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds
+d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis
+Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse,
+l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage
+du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé
+madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers
+de Paris.
+
+Son habit de voyage était des plus pittoresques sur un ample vêtement
+d'étoffe anglaise, elle portait un manteau doublé de petit-gris qui
+l'enveloppait tout entière, la protégeant contre la pluie, la poussière
+et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords,
+recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les épaules. Un voile
+vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fenêtre que la
+coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait
+ainsi défendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosité des indigènes.
+«Je suis laide à faire peur,» nous dit-elle en nous abordant. Certes, il
+fallait qu'elle fût belle pour I'être encore dans cet appareil bizarre;
+mais il est des femmes douées de la grâce originelle qui embellit tout.
+
+Un des trois braves était le mari de madame Elvire. Dès la première
+étape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous
+reconnûmes que, rêveur et distrait, absorbé en lui-même, il était
+incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Général paraissait lui
+inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que fût le paysage,
+ses yeux, après s'y être arrêtés un instant, se tournaient toujours vers
+madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison.
+Bientôt aussi il manifesta, dans sa façon d'envisager les hommes et les
+choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par
+surcroît le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de
+moyenne taille, blond, assez sentimental, très-myope, et le mari le plus
+amoureux de sa femme qui se soit jamais vu.
+
+M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'armée, mérita les
+galons de Caporal par le zèle qu'il déploya au moment du départ. C'est
+lui qui retint nos places à la diligence d'Alger à Tizi-Ouzou et fit
+charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent
+comptable. Il portait sur ses épaules, très-bravement, ma foi! une
+soixantaine d'années dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons
+l'épiderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent
+cruellement: cet homme excellent s'était déchiré à plus d'un buisson
+épineux; mais il avait la jeunesse qui délie le temps, celle du coeur. M.
+Jules entourait madame Elvire de soins si empressés et si délicats, que
+l'heureux mari pouvait rêver tout le long de la route, certain que son
+trésor et lui-même étaient bien gardés par ce bon compagnon. Donc nous
+partîmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la révolte des
+Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les
+Ouled-Naïl, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Téniet, de
+Titéri et de Sétif. La Fortune était avec nous: quarante-huit heures
+plus tard, l'autorité se fût jointe à nos amis pour nous retenir de gré
+ou de force; car, en pays insurgé, les touristes sont pour elle d'autant
+plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux.
+
+Quand la diligence quitta la place Bresson, emportée dans la rue de
+Constantine par ses six chevaux lancés au galop, le soleil sortait
+radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme règne sur la mer
+qui, à l'horizon, embrasse le ciel derrière le magique rideau des
+brouillards irisés. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou à la
+pointe Pescade, ressemble à une énorme coquille de nacre de perle aux
+reflets changeants; à droite, les crêtes de la Bou-Zaréah et de
+Mustapha-Supérieur se dorent et se découpent en arêtes vives sur un azur
+à teintes d'opale. Les villas éparses brillent comme autant de perles
+dans le collier d'émeraudes des collines, dont le pied demeure enveloppé
+de vapeurs noires. Derrière nous, coiffée comme d'un turban maure par
+les maisons de sa ville haute superposées en terrasse, Alger, inondée de
+lumière, caressée par les brises marines, parfumée par la flore
+orientale, semble vouloir déployer toutes ses séductions pour nous
+retenir dans ses murs hospitaliers.
+
+Madame Elvire est émue: un diamant étincelle entre les cils de sa
+paupière, et elle dit en soupirant: «Mon doux Alger, quand te
+reverrai-je?» La conquête de 1830 n'est-elle pas justifiée par ce regret
+et cette larme?
+
+Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de
+Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour
+nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la
+route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des
+manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à
+distraire le Général de sa mélancolie.
+
+--Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la _Koubba_
+[Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un
+marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce _Medhi,_
+ou précurseur du _Moule-Saâ,_ fonda la société secrète des _Khouâns_
+[Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait
+beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des
+Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans
+la _Zaouïa_ [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six
+tribus de la confédération des Guechtoula.
+
+Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent
+l'_Oueurd_ [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou
+chef des _Khouâns_. Les frères affiliés s'engagent, par les plus
+terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre;
+ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent
+entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne
+prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux
+hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa
+pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le
+tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était
+retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui
+érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une
+koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques.
+
+Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'_ouadas_ [Offrandes
+religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et
+pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil.
+
+Ils reçurent des _tolbas_ [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la
+bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui
+viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du _kouskoussou_ à la
+viande, du _lebben_ [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les
+traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles
+quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient
+emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils
+couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le
+précurseur du _Montader_ [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les
+_Adrars_ [Pierres.] kabyles.
+
+Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige
+plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son
+vivant, est devenu _Bou-Kobrin,_ ou l'homme aux deux tombes.
+
+--Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et
+moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte?
+
+--Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est
+un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne
+l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des
+hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques
+d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin
+et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du
+Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie
+Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres
+penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands
+enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction
+et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation
+moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un
+instrument de réaction universelle.
+
+Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière
+et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté.
+
+--Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant
+un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria:
+
+--Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre _bourrico_ [Petit
+âne.].
+
+La roue heurta si violemment l'un des amples _couffins_ [Paniers en
+tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de
+l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il
+portait par surcroît de charge.
+
+Le général poussa un cri.
+
+--Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et
+ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est
+pas la plus grosse des deux bêtes.
+
+Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs
+jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un
+cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. _Har'r! Har'r!_ fit-il
+d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau
+milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un _corricolo_
+[Voiture publique d'Alger.].
+
+--Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse
+de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent
+comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa
+destinée.»
+
+--Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a
+dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse
+bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut
+du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines
+politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de
+l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les
+complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb
+qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les
+conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet
+Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre.
+
+--Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes
+beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au
+Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si
+j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette
+lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces
+palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits
+d'or et de fleurs odorantes.
+
+--Est-ce tout? demandai-je.
+
+--Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant,
+ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les
+crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances
+d'argent.
+
+--Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu'à trente-neuf lieues, Madame, et
+nous y arriverons demain soir.
+
+--Quel bonheur! s'écria-t-elle en frappant des mains.
+
+Pauvre Alger! déjà cette belle inconstante ne te regrettait plus.
+
+Nous laissons à droite et à gauche des jardins légumiers et des
+bananeries que protège contre la main des maraudeurs et le souffle salé
+de la mer une haie impénétrable de cactus monstrueux: les figuiers de
+Barbarie dont les épines acérées gardent en outre leurs propres fruits,
+fort prisés des Arabes. Près du ruisseau Aïn-el-Abiad [La fontaine
+blanche.], nous apercevons, à moitié ensevelie dans les sables de la
+mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vénéré des nègres d'Alger,
+pourrait bien n'être que le dieu Bélus ou Baal, dont le culte fut
+importé par les Phéniciens dans le Soudan. Les cérémonies religieuses de
+ces noirs enfants, qui se piquent d'être aussi bons musulmans que les
+Arabes ou les Maures, ont conservé un caractère tout païen. A Alger,
+vers la fin de mars, nous avions assisté, dans une maison de nègres, à
+des sacrifices sanglants. Nous y vîmes immoler des poulets, des moutons,
+un boeuf par des sacrificateurs d'ébène. Une grande prêtresse, plus noire
+que l'enfer, rendait, d'un air très-majestueux, des oracles tirés du
+sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de
+Saint-Eugène, hors la porte de Bab-el-Oued, à la Sebâ-Aïoun [Les sept
+fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont à se
+plaindre d'un mari ou à se faire aimer d'un amant, viennent demander des
+conseils, des augures et des philtres aux Guezzanâtes [Négresses
+sorcières.]: c'est un carnage de poulets algériens. Mais vienne le temps
+où la fève commence à noircir, un effroyable vacarme éclate dans la
+haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientôt, par groupes
+de cinq ou six, les fils de Cham à la peau de suie descendent dans la
+ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la _Derdeba_.
+Ils la font avec des tambours, des tamtams et des _Karakobs,_ énormes
+castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette
+danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin
+au soir. Quels poignets! et quelles jambes!
+
+Ces bons diables montrent toutes leurs dents à chaque sou qu'on leur
+donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de
+l'_aïd-el-foul,_ la fête des fèves. Ils viendront la célébrer à la
+Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des
+nègres. Ce jour-là, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses
+frénétiques, régal et orgie: toute la population noire se pare, mange,
+crie, gesticule, se démène et s'amuse vingt-quatre heures durant et
+pour tout le reste de l'année. Ce sont, la plupart, de très-braves gens,
+sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille à partir
+avec la police.
+
+Malgré leur peau de suie, madame Elvire les préférait de beaucoup aux
+Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face
+blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et
+même aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir où tant d'autres
+s'appauvrissent et possèdent aujourd'hui la moitié de la ville. Elle
+n'aimait guère non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, à
+la lèvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le
+méridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui
+couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie,
+c'étaient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les
+premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes:
+presque tous ces hommes-là ont un bon visage.
+
+A mesure que nous avançons sur la route, l'heure matinale nous fait
+rencontrer un nombre considérable d'Arabes auxquels se mêlent quelques
+Maures et quelques Kabyles. Tous portent des légumes au marché d'Alger.
+Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la
+charge. Les bourreaux! Et quand donc la Société protectrice des animaux
+viendra-t-elle en aide à leurs victimes? Le maître stimule sa bête en la
+piquant sans cesse, avec la pointe d'un bâton, à un même endroit de la
+cuisse qui, à force d'être ainsi aiguillonnée, présente une large plaie
+saignante; et le pauvre petit âne, qui n'a que la taille d'un grand
+veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu'à ce
+qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais
+su.
+
+Quel regard triste! et comme sa tête se penche mélancoliquement! mais il
+paraît pourtant résigné à son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il
+soit fataliste! Mahomet aurait bien dû lui réserver une place dans son
+paradis!
+
+L'autorité, qui se mêle de tout en Algérie comme en France, ne peut-elle
+rien pour l'infortuné bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser,
+dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est
+armé d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle?
+
+Nous nous croisons avec de vieilles haridelles chargées de fruits
+superbes: des oranges exquises qui mûrissent, après celles d'Alger et de
+Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de
+légères carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun,
+à l'oeil noir, à la mine très-éveillée: les maraîchères mahonnaises du
+fort de l'Eau. Cette colonie, fondée en 1850 par des familles de Mahon,
+est très-florissante; elle approvisionne le marché d'Alger de légumes
+excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de
+petits pois. A Bougie, à Philippeville, à Bône comme à Alger et sur tout
+le littoral, les Mahonnais, colons à demeure fixe, out trouvé une veine
+d'or dans la culture maraîchère et dans celle des arbres fruitiers.
+Voici de grands chariots traînés par quatre chevaux qui conduisent au
+vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts récoltés au
+fort de l'Eau et dans les champs très-fertiles des deux rives de
+l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carrée. Ce fortin turc construit
+sur une éminence est devenu un pénitencier d'indigènes rebelles.
+
+La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande
+un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que
+l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui:
+nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares
+stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre!
+
+Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire
+a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en
+écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui
+l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie:
+_Bono! bono!_ pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français.
+
+--O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place
+dans le paradis.
+
+--Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut
+aller à confesse et avouer au _mufti_ [Prêtre musulman.] que tu as bu de
+I'eau-de-vie.
+
+Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers
+lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il
+ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou
+presque tous la reçoivent sans vergogne.
+
+--Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le
+Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils
+n'en rougissent pas.
+
+En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière
+lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des
+amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et
+plus acharnés contre leurs maîtres: _les chiens de France_.
+
+Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui
+fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles
+du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj
+[Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation,
+motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un
+ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que
+très-lentement.
+
+Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un
+blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous
+serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations
+vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne
+manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire
+double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la
+faim?
+
+Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger
+sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été
+établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet
+effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur
+Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent
+fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient
+vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja.
+
+La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se déroule devant
+nous, jusqu'au pied de l'Atlas: à notre gauche, vers la mer, jusqu'à la
+pointe du cap Matifou; à notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle
+baigne entièrement dans un brouillard épais que les premiers rayons du
+soleil ont précipité des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs
+nocturnes de la terre. Le jeu de la lumière produit des effets
+merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumulées: d'un bleu
+d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, à mesure qu'il s'élève,
+des ondes lumineuses d'un gris d'argent traversées çà et là par des
+rayons solaires pareils à des flèches d'or. Les plus hautes montagnes de
+l'Atlas, vigoureusement dessinées sur le ciel où s'effacent les
+dernières étoiles, s'élancent comme des îlots de ces flots diaphanes
+dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont
+disparu. Ce sont partout d'impénétrables maquis de lentisques, de
+lauriers-roses, de genêts épineux, de bruyères géantes, d'asphodèles
+dont les distillateurs algériens font de la fine-champagne. Il y a là
+aussi des chênes-liéges, et quelques chênes-zen, mais petits et
+rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierrée,
+nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonné. De chaque côté de la pierre
+concassée par les nègres à veste rouge qu'on rencontre sur toutes les
+grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une
+herbe courte et drue, tout émaillée d'une flore sauvage.
+
+On dirait un tapis de velours vert où la main d'une fée a brodé, avec
+les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres.
+
+Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchanté.
+
+--Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles
+vierges aux portes d'Alger! et l'on répond aux colons qui demandent de
+la terre qu'on n'en a pas à leur donner! Et la France ne peut pas
+nourrir ses habitants dans les années médiocres! Et dans les meilleures,
+l'Angleterre et la Belgique sont obligées d'aller acheter aux États-Unis
+ou en Russie le tiers de la récolte qui leur manque! Et...
+
+--Un chacal! fit madame Elvire, en désignant du doigt un animal qui
+traversa la route comme une flèche.
+
+--Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement...
+
+--Quoi donc?
+
+--Un lapin!
+
+Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolèrent.
+
+--Des perdrix! fis-je.
+
+--Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges.
+
+--Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant.
+
+--Quoi! exclama le Général, tuer ces pauvres petites bêtes!... et devant
+moi!
+
+Le Caporal s'enfonça repentant dans son coin.
+
+Tout à coup le décor change.
+
+Quel fléau a passé par ici? Quel Vandale a piétiné le tapis de velours
+brodé par la fée? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a
+arraché leur robe verte à ces arbres dont les troncs et les bras nus se
+tordent d'un air désespéré? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de
+la mort règne dans ces lieux désolés que recouvre aussi loin que s'étend
+la vue un linceul de poussière grise et noire.
+
+--Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux
+broussailles du côté de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie,
+poussé par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux,
+lancés au grand galop, pouvaient à grand'peine le devancer. Nous venions
+de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit à nous poursuivre aux
+approches de l'Alma. Je vous réponds que je n'avais pas besoin de jouer
+du violon à mes bêtes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous,
+à deux ou trois cents mètres, sur la route, galopait un lion...
+
+--Un lion! en êtes-vous bien sûr, postillon, et n'était-ce pas aussi un
+lapin?
+
+--Un vrai lion, Madame, de la grande espèce fauve: car il y a aussi le
+lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux.
+
+--Et duquel, mon ami, eûtes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de
+ce grand lion fauve?
+
+--Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur,
+comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un _douar_ [Les
+tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bûche qui flambe le met en
+fuite?
+
+--Et comment prîtes-vous congé de ce compagnon?
+
+--Là-bas derrière nous, à l'endroit où la route fait un angle,
+l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent,
+et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant...
+
+--Oui, de plaisir?
+
+--Il ne m'a pas laissé le temps de le lui demander, Madame.
+
+Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un
+ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frère ou cousin de celui de la
+Reghaïa.
+
+Nous entrons dans le village de l'Alma, créé en 1856. Ce n'est pas un
+colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fièvre en
+personne! Quel barbare ou quel étourdi, après l'expérience d'un quart de
+siècle, a condamné ses frères de France à dépérir misérablement au fond
+de ce marécage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et
+heureux sur cette riante colline qui reçoit en plein, l'été, le souffle
+tonique et rafraîchissant de la mer? Combien d'hommes ont déjà payé et
+payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une
+légèreté également coupables!
+
+On change de chevaux. Les braves bêtes qui nous ont amenés d'Alger
+viennent de faire, sans débrider, neuf lieues au train de poste. Ils
+n'ont soufflé que pendant une minute ou deux à la Maison-Carrée. Ils
+font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les
+chevaux arabes n'ont pas de fonds!
+
+Tandis qu'on mène ces courageux sous un hangar où ils se sèchent en se
+roulant sur la litière, le Conscrit est envoyé à la cuisine de
+l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Général veut savoir si le
+déjeuner est à point et quel en est le menu. Bientôt l'impatience le
+gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparaît pas.
+
+--Il n'aura pas trouvé la cuisine! allez, Caporal, allez!
+
+L'instant d'après, M. Jules revient avec un visage consterné.
+
+--Ce n'est pas ici qu'on déjeune, Madame.
+
+--Ah!... mais où donc?
+
+--Aux Issers.
+
+--A trente kilomètres!
+
+--Venez!
+
+Nous suivons le Général dans l'auberge.
+
+--Que pouvez-vous nous servir?
+
+--Madame, tout ce qu'il vous plaira.
+
+--A la bonne heure! Eh bien, servez-nous.
+
+--Quoi? de l'absinthe?
+
+C'est la première chose qu'on vous offre dans toute l'Algérie, depuis
+huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; c'est aussi la plus
+pernicieuse.
+
+--Des champoreaux?
+
+--Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du
+jambon...
+
+--C'est que...
+
+Le Général fronce le sourcil.
+
+--Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangés; et quant à
+un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le
+mettre à la broche.
+
+--Du pain alors!
+
+--Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le désire.
+
+--Sans doute.
+
+--Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux.
+
+Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse.
+Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la
+cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert
+avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à
+l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était
+un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les
+montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et
+les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent
+indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque.
+Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey
+d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui
+s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer,
+au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son
+redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant
+leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le
+pillage. Le _flissa_ [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau,
+et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs
+armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par
+le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui
+envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent.
+
+Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la
+farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme
+impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la
+nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous
+débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau:
+l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils.
+
+--C'est _de la_ poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six
+mois que ma femme est malade.
+
+--Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en
+faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette
+qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à
+Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau
+tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux,
+bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du
+bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur
+à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est
+remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que
+désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne;
+sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre
+de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté
+d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les
+plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse
+vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons.
+
+Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu
+d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des
+sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le
+laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol.
+S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la
+Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif
+attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un
+fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est
+parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout
+d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de
+l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable
+nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix
+ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses
+lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de
+force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par
+surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de
+manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur?
+
+Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la
+bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de
+la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race
+germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux _lieder_ de la
+Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne
+humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le
+grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur
+nouvelle patrie, chanteraient-ils?
+
+Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se
+dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et
+qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et
+sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut
+au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les
+cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et
+de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se
+flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie
+de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les
+conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de
+la France et au bout de vingt ans de combats héroïques.
+
+Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la
+Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois
+sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi
+les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce
+voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays
+que nous voyons!»
+
+Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une
+plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du
+Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par
+ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui
+nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on
+avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les
+moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis
+sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent
+les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons
+qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop
+avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone
+d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent
+vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous
+apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme
+l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou
+point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri
+par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence
+ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage
+n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux
+oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher
+qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère
+ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles;
+d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque.
+Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres
+que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa
+famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur
+maître mordre dans une dure galette de glands doux.
+
+--Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et
+troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils
+vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif
+djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest,
+possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est,
+la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient
+leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où
+l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche
+aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine
+furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque
+renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil
+de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles
+rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des
+sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles?
+C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure
+muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères
+de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions
+arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les
+rochers de la grande Kabylie étaient habités par les _Quinquegentiani_
+(les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, _les Époques militaires de la
+grande Kabylie_.], les _Tindenses,_ les _Massinissenses,_ les
+_Isaflenses,_ les _Jubaleni_ et les _Jesaleni_. Ne reconnaît-on pas dans
+les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus
+nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient
+les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les
+plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome
+leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent
+jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours,
+et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua,
+dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux
+romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe
+Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de
+«précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est
+éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y
+trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait
+comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur
+attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse
+d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses,
+la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards,
+l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir
+nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à
+toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «_ferocissimos populos_», du
+panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de
+leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire!
+_Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes_.»
+
+Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers
+elle un regard consterné, le Philosophe s'écria:
+
+--Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce
+moment pour un beefsteak aux pommes de terre!
+
+Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science
+d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un
+instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en
+pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas
+déjeuné!
+
+--Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un
+d'Arles.
+
+Le Général sourit.
+
+--Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la
+guerre!
+
+--C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle.
+
+Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé,
+s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son
+rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des
+chevaux:
+
+--Arrêtez, postillon!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Il me faut la malle de monsieur.
+
+--Défaire toute la diligence... impossible! je mène la poste;
+d'ailleurs, nous arrivons.
+
+Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de
+ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait
+près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un
+officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge.
+On distinguait des pigeons sur le toit.
+
+--Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre
+déjeuner qui fume.
+
+--Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres!
+
+Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on
+voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et
+telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit
+la pointe Dellys qui en est à quarante.
+
+Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte
+de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos
+yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière,
+des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le _Souk-el-Djemâa,_ le
+marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou
+réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des
+chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient
+apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs _tellis,_
+sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui
+recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous
+d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements
+sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques
+Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute
+provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des
+Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci
+n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est
+à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est
+la loi divine et humaine.
+
+En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme
+de la fatalité, il existe une constitution politique et civile,
+susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de
+Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil
+national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme
+religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges.
+Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces
+mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée,
+tendu son cou au yatagan du Turc.
+
+Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas
+l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses
+derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence
+essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses
+conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des
+Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus
+vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les
+descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour
+aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent
+encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce
+que nous sommes des chrétiens.
+
+La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en
+approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au
+lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et
+soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient
+nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le
+Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu
+du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri
+famélique:
+
+--Déjeunons!
+
+Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au
+besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille
+ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles,
+que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret.
+C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions
+d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par
+M. Jules dans le fond de sa malle.
+
+En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un
+regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la
+suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus
+ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de
+volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de
+l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement
+le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la
+table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le
+divin Gargantua.
+
+Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les
+fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit,
+avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il
+mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble.
+
+Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner,
+nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à
+vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des
+Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent.
+
+Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché.
+
+Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des
+visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon
+français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux,
+décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte
+d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se
+met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets
+du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une
+prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va
+comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de
+loin, en arrivant aux Issers.
+
+--Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que
+nous disait-il?
+
+Un Roumi s'approcha:
+
+--Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux
+miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une
+datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous
+demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent
+tous les mendiants.
+
+--Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce
+malheureux.
+
+--Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en
+excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de
+pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de
+pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet
+argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière.
+Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous
+couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le
+couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens
+d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins
+fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants
+crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux
+_djenouns_, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une
+sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en
+jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.
+
+--Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que
+soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande
+calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.
+
+Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla
+débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.
+
+De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si
+expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est
+calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et
+gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux
+le seul trait d'union est une égale finesse.
+
+Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge,
+se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si
+le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que
+sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous
+regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut
+que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était
+pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête,
+criant: _Bono! bono!_ ou nous répondant quand nous leur adressions la
+parole:
+
+--_Makache sabir,_ nous ne vous comprenons pas.
+
+Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant
+les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire.
+Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.
+
+La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière-
+petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de
+la _mzerag_ [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la
+première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait
+rejetés, l'appelèrent-ils _Kahina,_ la sorcière. Ou bien ceux qui
+attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui
+trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha
+[Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion?
+Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus
+invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou,
+nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut
+duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien
+encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda
+berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait
+à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la
+druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et
+jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en
+juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général
+Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa _doukana_ [Banc de
+pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière
+au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort
+belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu
+sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance
+berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte
+héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange
+contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes,
+et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!
+
+Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards.
+Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût
+traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe,
+car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir,
+elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la _bechna,_
+espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales
+avec la _fernana,_ plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les
+vendait aussi au _tellis_ ou à la _sâa_ (à peu près un hectolitre). Là,
+l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'_habbar_
+dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les
+figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en
+paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au
+_rethol,_ la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées
+précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et
+l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de
+petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne;
+et le terrible _felfel,_ piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs
+gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au
+_dra,_ une coudée; les laines, vendues par toisons; des _burnous_ pour
+les hommes, des _haïks_ pour les femmes; les _gandouras,_ chemises
+longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les _djellabas,_
+tuniques courtes sans manches; les _kachebias,_ blouses en laine à
+manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait
+l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de
+méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des
+allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des
+crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement
+illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en
+laine tricotées par leurs maris; des _tabenta,_ tabliers en cuir, pour
+ceux qui pressent les olives; des _gadoum,_ petites haches à double
+tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus
+jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une
+fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue,
+défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie:
+les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte
+ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées
+les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur
+front.
+
+Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de
+la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire
+jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes
+pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux
+mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux
+encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières
+d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent
+des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les
+femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand
+elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les
+sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous
+des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs
+pieds mignons et charmants?
+
+Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par
+une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de
+badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui
+aillent aux sept _souks_ de la semaine: _el Ethnin_ du lundi, _el Tleta_
+du mardi, _el Arba_ du mercredi, _el Khemis_ du jeudi, _el Djemâa_ du
+vendredi, _el Sebt_ du samedi et _el H'ad_ du dimanche. Les gens de
+loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne
+pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour
+le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques
+figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de
+café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine,
+jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du _cafaoudji_
+[Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent
+très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort
+longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci:
+littéralement protection de Dieu.]!
+
+Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais
+les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de
+sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides
+de choses nouvelles: «_Ingenio mobili, novarum rerum avidum,_» a dit
+Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier
+qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts
+centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement
+splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or
+et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des
+murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous
+plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de
+boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la
+gorgée!
+
+Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le
+marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une
+multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au
+village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils,
+ni pistolets, pas le moindre _flissa_ [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur
+le _souk_ un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis
+quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:
+
+--D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en
+tête, et puis aussi parce que des hommes de _sofs_ ennemis, se
+rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.
+
+--Qu'est-ce qu'un _sof_? demanda madame Elvire.
+
+--C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de
+villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui
+s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un
+_sof_ ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous.
+La Kabylie tout entière est organisée en _sofs_.
+
+--Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui
+s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces
+gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!
+
+--Sans doute, le _sof_ a son bon côté; mais il y a un revers à la
+médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent
+dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la
+querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et
+même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.
+
+--Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la
+défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère,
+et non pour le caprice du prince.
+
+--Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république...
+kabyle.
+
+En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui
+s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de
+l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des
+lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent
+pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant
+d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les
+Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372
+fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
+
+Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs
+frères des hauts pitons.
+
+Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux
+des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus,
+136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des
+quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à
+combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment
+aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait
+dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique
+traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu
+l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se
+tournaient aussitôt contre lui.
+
+C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des
+corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin.
+Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et
+d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon
+qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux
+aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient
+eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc
+Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire
+que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent
+contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc
+dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents
+des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef
+de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par
+des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce
+fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels
+ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non
+moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets
+jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur
+exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage
+ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur
+territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route.
+Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, _les
+Kabyles et la colonisation en Algérie_.], fortin romain, autrefois posté
+en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs
+n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains:
+en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la
+Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs
+_thaderth_ [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.
+
+Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent,
+conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le
+grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental,
+parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les
+Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général
+Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur
+humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur
+territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes
+carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou
+et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils
+commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le
+bien-être.
+
+Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris.
+Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus
+grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets:
+c'est la koubba du _Thimezerith_ [Lieu élevé.] ou des quarante
+vieillards.
+
+--Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de
+Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique.
+Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent
+à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne.
+C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les
+tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour
+chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans
+toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères
+savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!
+
+Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le
+précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au
+fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît
+dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller
+verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura
+septentrional. Elle s'appelle d'abord l'_Asif_ [_Asif,_ rivière en
+kabyle; _oued_ en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des
+Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle
+passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une
+coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux
+ou fontaines.
+
+En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des
+femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour
+et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en
+deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes
+neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche
+naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à
+l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul
+n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers
+kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de
+pénétrer jusqu'au coeur de leur pays.
+
+Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le _limes
+Tubusuptitanus_ vers Bougie, le _limes Taugensis_ (Taourga) vers Dellys,
+et le _limes Tigensis_ (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au
+sud, le _limes Auziensis_ à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes
+la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre
+une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie
+méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés
+de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque
+toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est
+ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le _Mons Ferratus,_
+sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la
+nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le
+littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul
+vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère!
+
+Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les
+fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en
+construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de
+Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient
+garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent
+d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des
+montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la
+famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou,
+un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes
+blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité
+du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères,
+que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait
+été entièrement abandonné.
+
+Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni,
+Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à
+seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un
+effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient
+contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces
+d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des _Zmouls_
+[Réunions de familles, pluriel de _Zmala_.]: colonies militaires,
+imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un
+de leurs bordjs, ils offraient un _zouidja_ (environ douze hectares)
+s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier.
+
+Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du
+labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les
+récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen,
+vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans
+l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de
+leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis
+ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des
+bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société
+africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des
+Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la
+terrible vendetta kabyle: l'_oussiga_ [Vengeance.] et la _diâ_ [Prix du
+sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles
+devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui
+les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher
+violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines
+qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût
+pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus
+productive du _meks,_ ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était
+en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand
+nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la
+corporation des _Berranis_ [Étrangers.], fournit également une arme aux
+Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des
+otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée
+hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau,
+suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine,
+déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité
+qu'une rançon.
+
+Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le
+territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de
+l'Est. Ils ont rempli--comme le dit leur nom--la vallée, au pied de la
+haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur
+tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus
+les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la
+première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et
+à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les _sofs_ jadis
+étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25
+villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive
+droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer.
+
+Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre
+rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la
+rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le
+pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les
+bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent
+souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes
+françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui,
+exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du
+bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures
+réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des
+Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le
+baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et,
+dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe.
+
+Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous
+rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois
+_Taugensis,_ chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité
+par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du
+Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs _djbiras_ [Espèces de
+valises en cuir ornementé à plusieurs poches.].
+
+En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs
+habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis
+arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages.
+Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et
+c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre
+et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les
+neiges d'hiver.
+
+Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches,
+des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de
+leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges _tellis_ tout
+gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au _Souk-el-Sebt_ de
+Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est
+le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus
+robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre
+quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant
+la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire
+claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler
+de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue.
+Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine,
+s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin,
+et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour
+les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit
+jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont
+tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne
+les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque
+toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement.
+
+--Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves
+gens en véritable Turc.
+
+--Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais
+m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs
+bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me
+faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se
+déranger pour des Roumis.
+
+A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq
+heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence
+s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête
+devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent
+pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à
+l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire:
+
+--Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi?
+
+--Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment?
+
+--A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du
+commandant.
+
+--Sais-tu lire?
+
+--Sans doute; écrire aussi, et calculer.
+
+Le Philosophe s'écrie, transporté:
+
+--Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école!
+
+--Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle.
+
+--Où cela?
+
+--A Paris. Je vous servirai fidèlement.
+
+--Tu quitterais tes montagnes?
+
+--Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France.
+
+--Tu es marié?
+
+--Depuis un an.
+
+--Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche.
+
+Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle:
+
+--Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont
+tout _ensucrées_?
+
+Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le
+plus ardu des _thamgouths_ [Pics.] pour en croquer un morceau.
+
+Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des
+guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils
+nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous
+l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un
+aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il
+couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un
+formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe
+le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets,
+nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une
+crainte vague.
+
+Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune
+Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne
+citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y
+monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à
+mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente.
+
+--Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda
+mon guide.
+
+--Demain.
+
+--Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger.
+
+--Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire
+l'ascension du Djurjura.
+
+--Oh! exclama-t-il.
+
+--Y a-t-il du danger?
+
+--Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera.
+
+--Mais... les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras.
+
+--Ils vous offriront la _diffa_ [Repas des hôtes.].
+
+--Et la nuit? nous n'avons pas de tentes.
+
+--Vous dormirez dans un village, chez un _caïd_ [Juge de paix.], ou chez
+l'_amin_ [Maire.].
+
+--Et nous pourrons dormir tranquilles?
+
+--Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop.
+
+--N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre?
+
+Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question:
+
+--Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils
+sont sacrés, et voici ce que porte le _kanoun_ [La charte.] de mon
+village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier
+que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa
+maison sera détruite de fond en comble.»
+
+--Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être
+des voleurs et des assassins.
+
+--Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la
+vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais
+aucun d'eux n'a jamais dépouillé son _dif_ [Hôte.]. Outre le déshonneur
+qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos
+personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant
+peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête.
+
+--Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne
+demanderai pas d'escorte au commandant.
+
+Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce
+particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions
+retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage,
+partout, jusqu'au Désert.
+
+--Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous
+pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous
+donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans
+la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez
+pas du tout.
+
+Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes.
+J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre
+une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du
+Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves
+d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents
+hommes et une manutention pour douze mille rations de pain.
+
+--Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au
+commandant.
+
+Il sourit finement, et se contenta de me répondre:
+
+--Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie
+trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets?
+
+--Pour six heures du matin.
+
+--Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une
+promenade. Vous arriverez pour dîner.
+
+En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest.
+
+--Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain?
+
+--Es-tu sorcier, Monsieur?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir.
+
+--Ah! lequel?
+
+--C'est d'attendre à demain.
+
+Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le
+Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils
+s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres.
+
+Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la
+table.
+
+On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des
+hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par
+malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le
+mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le
+plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les
+premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie:
+fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne
+pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux.
+
+En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute
+montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme
+il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant
+d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et
+M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le
+Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant
+l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les
+hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets
+kabyles.
+
+--Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit,
+c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond
+d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de
+mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir
+par là.
+
+Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec
+l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque
+inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.
+
+Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière
+enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du
+commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue
+la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un
+cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le
+plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis
+l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de
+nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de
+couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?
+
+Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du
+bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui
+nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un
+personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus
+profond respect.
+
+Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune
+Kabyle.
+
+--Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un
+Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique;
+mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne
+l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié
+de ma vie.
+
+--Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai
+une place à Paris.
+
+Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre
+kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau
+montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air
+mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire
+lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.
+
+A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour
+prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large
+en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche,
+vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.],
+où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre
+droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant
+nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un
+affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide.
+Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant
+de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique
+contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant
+de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en
+torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous
+distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.
+
+La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée
+et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de
+fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles
+d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un
+vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les
+flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les
+figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre
+taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près
+de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la
+route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge
+d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort
+de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques
+branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les
+placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche
+par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par
+les fissures.
+
+--Quelle misère! dit madame Elvire attristée.
+
+--C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas
+d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la
+grande Kabylie.
+
+--Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?
+
+--Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave
+homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six
+tasses dans sa journée.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un
+sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.
+
+Le _cafaoudji_ nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de
+Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier
+et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son
+parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu
+que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature
+que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent
+ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que
+la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme
+par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une
+aumône qu'il accepte d'un air digne.
+
+Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières
+pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle
+humeur, nous chante la _Chanson du marabout_.
+
+Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des
+_Souk-et-H'ad_ (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y
+arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau:
+dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en
+capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques
+d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les
+montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux,
+éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe
+verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les
+cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et
+des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant,
+autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre
+magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en
+ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons
+solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge
+de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au
+vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large
+circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une
+cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah
+lui envoie un barbeau ou une alose.
+
+En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui
+descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en
+branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui
+bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées
+au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les
+Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant
+de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie
+depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux
+murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de
+rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des
+Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre.
+En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils
+ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire
+et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules
+kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la
+certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit
+du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute
+l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon
+et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les
+contre-forts qui supportent le plateau culminant du _Souk-el-Arba_
+[Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et
+comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller
+planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins?
+Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et
+partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les
+chèvres.
+
+Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne
+lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé.
+Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses
+bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de
+leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi
+invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou
+derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps
+de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre
+heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés
+malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se
+retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les
+Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent
+la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise.
+
+Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général
+au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division
+MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à
+Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés
+[Émile Carrey, _Récits de Kabylie,_ campagne de 1857.]. Nul n'a compté
+les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement
+nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des
+Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés _avaient fait parler la
+poudre_.
+
+La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq
+fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25
+villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les
+Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11
+villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui,
+de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les
+Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, _les
+Kébaïles du Djerjera_.].
+
+A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des
+Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts
+à la défense de la patrie.
+
+Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le
+désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût
+de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile,
+cinquante maires de villages viennent demander l'_aman_ [Pardon.].
+
+Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les
+fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur.
+
+--Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey,
+_Récits de Kabylie_.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous
+plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous
+couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour,
+mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers.
+
+Les _amins_ s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer
+des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de
+révolte s'échappe de quelques poitrines:
+
+--Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont
+pas assez d'argent pour payer cette somme.
+
+Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs
+enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la
+payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs _kanouns_
+seront respectés sous la seule réserve que les _amins,_ élus par eux,
+seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris
+s'illuminent.
+
+Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des
+vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux
+races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par
+signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les
+meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union
+doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et
+si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une
+amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions
+nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne
+pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les
+attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur
+intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par
+la misère?
+
+J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara:
+
+--Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations
+avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils
+détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus
+d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages,
+brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les
+malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un
+métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les
+piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont
+construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à
+pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et
+encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera
+d'eux tout ce qu'il voudra.
+
+--La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre
+au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et
+fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la
+grande misère des Français?
+
+Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il
+répondit en souriant:
+
+--Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!
+
+Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas
+mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de
+pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par
+le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant
+parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds
+périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et
+pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre
+végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins
+merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont
+des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se
+disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement
+creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage.
+Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle
+venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes,
+orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers
+décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air
+est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à
+travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs.
+Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le
+sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux
+et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous
+obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment
+découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain
+_kherif_ ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira
+avec sa famille habiter son _asib_ [Maison ou gourbi d'été.]; ils
+s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le
+vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des
+figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au
+fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en
+jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits
+nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons
+sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus
+accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront:
+«Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous
+trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne
+la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»
+
+Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel
+aboutissent plusieurs sentiers, coule une _thâla_ [Fontaine.]. Des
+femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince
+filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus
+timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur
+l'épaule, leur _medhid_ [Cruche à eau.] d'une belle forme antique.
+D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre
+leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille
+par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un
+de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?... Ah! pauvre
+enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche
+mesurée à leur taille,--car à peine sorties du berceau, on leur enseigne
+le dur labeur de la ménagère kabyle,--se réfugient dans les jambes
+maternelles en criant: _O imma! ô imma!_ ô maman! ô maman! Nos muletiers
+vont à la fontaine, faire leurs _oudou-el-seghir,_ ablutions que tout
+bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs
+mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O
+mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos
+regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous
+contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.
+
+--Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des
+perles, et les yeux des diamants noirs?
+
+--Madame, c'est une femme mariée et déjà mère.
+
+--Tu la connais?
+
+--Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde
+un garçon.
+
+C'était le glorieux _tavezimth_ tant désiré des jeunes épousées: grand
+anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil
+sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est
+une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les
+seins.
+
+--Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle.
+
+--Quatorze ans.
+
+--Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles?
+
+--A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles
+deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette
+encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est
+déjà comme sa femme.
+
+--Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie?
+
+--Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille
+francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la
+fortune du prétendant.
+
+--Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux?
+
+--Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'_achaoua_ [Coiffure en toile
+tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui
+a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces
+arabesques éclatantes.
+
+La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces
+femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la
+finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe
+contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la
+malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement
+français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes,
+j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en
+ferais ainsi les plus belles du monde.
+
+Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le
+_tavezimth_ des jeunes mères et l'_achaoua_ des amoureuses ardemment
+désirées, le _thazath,_ collier, assemblage de verroteries, de
+coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de
+boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le _dah,_
+bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les _khralkhrals,_
+anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles
+de fer rivés à la cheville des forçats, et les _amkies,_ moins précieux,
+en cuir, en bois ou en corne; les _kouneïs,_ boucles d'oreilles en
+argent ornementé de corail: les unes, les _zerouïar,_ si grandes et si
+pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les
+attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les
+_thiounissen,_ plus légères, mais bien moins estimées; le _thacebth_ et
+le _zerir,_ bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de
+corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores,
+formant diadème ou ferronnière; enfin les _ibezimen,_ épingles-broches
+avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de
+leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et
+les agrafes.
+
+Les plus pauvres possèdent plusieurs _ibezimen_ d'argent ou de fer,
+sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré
+quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de
+valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que
+sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa
+future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès,
+selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui
+compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent
+que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu,
+l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un
+salaire fixé d'avance.
+
+Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les
+_kanouns_ défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la
+fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus
+forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus
+forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage
+une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les
+tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en
+vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la
+maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne
+tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde
+[Voici ce que portent les _Kanouns_: Celui qui va à la fontaine des
+femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans
+un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300
+francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs;
+les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari
+a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari
+doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne
+sera plus écouté comme témoin.].
+
+--Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans
+pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de
+galanterie tout à fait sans conséquence?
+
+--Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé,
+tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y
+a qu'un baiser.
+
+--Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre?
+
+--Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon _nif_.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire.
+
+--Mon _nif,_ c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de
+son honneur.
+
+--Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le même en Kabylie
+qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre
+front. Décidément, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre.
+
+--Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils
+être si jaloux de femmes qu'ils achètent?
+
+--D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgré cela...
+
+--Voilà une raison.
+
+--Quand elles sont belles. Et puis, si nous étions moins sévères,
+personne ne connaîtrait plus son père: elles ne sont pas comme les
+Françaises, et ne se font aucun scrupule de couper le _nif_ à leurs
+maris.
+
+--Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves.
+
+--Bah! à chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le ménage;
+si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se
+distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les
+_Kanouns_ ne leur accordent aucun droit. Elles n'héritent pas; ce
+qu'elles ont appartient à leurs maris ou à leurs parents; mais elles
+n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de
+pourvoir à leur entretien.
+
+--Est-il vrai qu'après les avoir épousées sans leur consentement, vous
+puissiez les répudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce
+avec elles?
+
+--Oui, mais elles peuvent se remarier.
+
+--C'est bien heureux vraiment!
+
+--A la condition toutefois, ajouta Maâkara, que le nouvel acquéreur
+remettra au premier mari la somme que celui-ci a payée aux parents de la
+femme.
+
+--Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courroucée.
+
+--Elles se donnent assez souvent ce plaisir-là. J'en connais une qui,
+après avoir été achetée six fois, a empoisonné son dernier acquéreur
+pour convoler en septièmes noces avec un jeune homme auquel elle avait
+donné l'amulette qui fait aimer.
+
+--Vos femmes ont des poisons?
+
+--Elles se servent d'arsenic pour s'épiler par tout le corps.
+
+--Et cette amulette, où la trouve-t-on?
+
+--Tu peux le demander à cette vieille sorcière que nous apercevons
+là-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le
+dos. Elle a dû composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et
+non-seulement elle est adroite à glisser un charme dans le haïk d'une
+femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garçon, mais elle sait
+aussi faire disparaître le fruit d'un amour coupable.
+
+--Maâkara, tu ne m'as pas dit où l'on trouve cette amulette.
+
+--Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir,
+Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin.
+
+Nous éclatâmes de rire. Le Général éprouvait un peu de confusion.
+
+--Vous irez, continua le cavalier, trouver un _thaleb_ [Un savant.].
+Vous lui ferez écrire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de
+papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux
+talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu
+importe, de mettre le second dans les vêtements du bien-aimé. Au bout de
+quelques jours, vous tomberez inévitablement dans les bras l'un de
+l'autre.
+
+Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des nôtres.
+
+--Merci, Maâkara, mon ami, dit le Conscrit, pour les précieux
+renseignements que tu donnes à ma femme! Rends grâce à Allah que je ne
+sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi.
+
+Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari français, non sans un peu
+d'inquiétude.
+
+--Rassure-toi, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. En France, nous
+sommes débonnaires, confiants et crédules, beaucoup trop infatués
+d'ailleurs de notre propre mérite pour nous faire à nous-mêmes l'injure
+de supposer que nos femmes puissent nous préférer aucun homme de la
+terre.
+
+--Mais les jeunes filles sont-elles traitées avec la même rigueur?
+
+--Oui, Madame. Naguère encore, une fille-mère était punie de mort,
+lorsqu'elle ne parvenait pas à fléchir ses parents, à épouser son
+séducteur ou quelque bon diable qui voulût réparer sa faute. L'autorité
+française a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles séduites
+dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne
+heure, et ensuite parce que chaque injure faite à l'honneur d'une
+famille entraîne des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne
+venge pas son _nif_ outragé, demeure déshonoré aux yeux de toute sa
+tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insulté
+meurt avant d'avoir exercé l'_oussiga,_ la vengeance, c'est à son
+héritier de faire payer à l'insulteur la _diâ,_ le prix du sang. Il est
+arrivé souvent que des tribus entières, avec tous leurs _sofs_ alliés,
+ont pris les armes pour venger l'injure faite à un de leurs membres,
+tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul.
+
+--C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'écria le Philosophe
+avec feu. Quand nous en serons là en Europe, le despotisme aura vécu. Et
+pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur
+sort, elles ont du moins un très-réel avantage sur les femmes de France:
+on ne les épouse pas pour leur dot. Marché pour marché, je préfère
+encore celui des Kabyles.
+
+Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa
+lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de
+quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des
+tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette,
+s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux,
+son cou, ses bras et ses jambes.
+
+Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre.
+
+--Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié.
+
+--Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle
+serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis
+qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument
+avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé
+ses voeux.
+
+--Deux femmes!
+
+--Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent
+que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci?
+
+--Cinquante ans pour le moins.
+
+--Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans
+la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis
+que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison.
+Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le
+septième jour par un _thâam_ [Festin.], auquel le père a convié ses amis
+et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la
+moindre réjouissance.
+
+--Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame
+Elvire.
+
+--C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier;
+aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les
+plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon.
+
+--Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen,
+une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah!
+admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule
+sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules
+pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de
+l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire
+à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce
+qui nous peut impressionner de la sorte.
+
+L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas
+de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes
+transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes,
+apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses
+fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles.
+Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots
+radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où
+deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y
+mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel
+et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les
+tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre
+lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la
+chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges
+des _terrains friables_; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu
+dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des
+femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé
+sur son _debouz_ [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une
+bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux
+francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant _Soldis_!
+_soldis_ [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne
+les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les
+poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême
+sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie,
+nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le
+sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des
+tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air
+et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins
+cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos _soldis_;
+ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et
+joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la
+Normandie.
+
+Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches,
+secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des
+Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23
+juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze,
+attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de
+Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre
+civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis,
+suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres
+qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer
+l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur
+disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin
+de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de
+ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des
+infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous
+ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils
+jettent leur poudre aux rochers de la montagne!»
+
+En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes
+naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le
+14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut
+choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil
+_amin_ vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il
+s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se
+recueille et ferme les yeux. _Amin_ des Kabyles, je ferme les yeux, car
+la Kabylie va mourir [Émile Carrey, _Récits de Kabylie_.]!»
+
+Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger.
+Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous
+payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc
+de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et
+remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq
+francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde.
+Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce?
+Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô
+ingratitude!
+
+*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de
+l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou
+six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de
+Manethon, sous le nom de _Libuès,_ que nous rendons par le mot Libyen et
+que rendait le mot égyptien _Lebou_ ou _Rebou_. Sous la quatrième
+dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des
+Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre
+à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points
+les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur
+les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la
+dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à
+penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux
+bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à
+l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux
+blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain,
+menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de
+grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent
+des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les
+Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et
+étaient désignés sous le nom général de _Tamahou_. Plus intelligents que
+les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient
+apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence
+actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc
+jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et
+jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de
+leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie,
+et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort
+courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la
+chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants,
+allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient
+donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et
+même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement,
+existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la
+variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les
+Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas,
+les Troglodytes, etc.
+
+La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers
+ou des dalles sont de cette époque. (Voir la _Collection complète des
+inscriptions numidiques_ (libyques) _avec des aperçus ethnographiques
+sur les Numides,_ par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les
+soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a
+réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur
+fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit
+belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction
+importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et
+émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à
+l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous
+les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence
+d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux
+et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins
+sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion
+blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre
+dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les
+représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et
+appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les
+blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et
+venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont
+les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est
+figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est
+aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si
+bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du
+retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle
+comme une, etc.--_Revue d'anthropologie,_ t. III, 1874.
+
+A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne,
+l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir
+subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant,
+quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé
+s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans
+trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations
+commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire,
+le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est
+toujours l'_El-Khadra_ (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les
+mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent
+même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la
+Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples
+qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et
+aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt
+pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute
+la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations
+actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux
+traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus.
+_Des races dites Berbères_. J.-A.-N. PÉRIER, _Mémoires de la Société
+d'anthropologie de Paris,_ 1873.
+
+Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces
+ont-elles laissées?
+
+Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une
+influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et
+s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en
+demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En
+effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a
+pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de
+différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et
+d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le
+même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et
+venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les
+conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges
+peu nombreux et parfois à peine reconnaissables.
+
+Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas
+perpétués; et, à défaut de continuité dans le recrutement, comme il
+arrive en cas semblables, la plupart de ces populations étrangères,
+quand elles ne se sont pas éteintes d'elles-mêmes, auront été finalement
+absorbées dans le sang indigène, à la manière des fleuves qui se perdent
+dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospéré sur ce sol, comme par
+exemple ils prospèrent en Égypte, c'est qu'ils ont trouvé là des
+conditions de vie corrélatives à leur type, et par conséquent une autre
+patrie. Leur nombre actuel, néanmoins, n'est évalué qu'à 500,000 en
+Algérie, où l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000
+individus de races dites berbères.--_Idem._]
+
+CHAPITRE II
+
+DU FORT NATIONAL AU DJURJURA.
+
+Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant
+le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village
+d'Icheraouïa, qui en occupait la partie supérieure, et qu'on a démoli
+après l'avoir acheté pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une
+enceinte continue de deux mille mètres, percée de meurtrières, flanquée
+de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casematée, forme, sur ce
+point culminant, une position presque inexpugnable qui défie la
+belliqueuse ardeur des patriotes berbères. Si le bordj de Tizi-Ouzou est
+la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du
+Djurjura; et c'est le nom qui a été très-bien donné à l'une des deux
+entrées, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte
+d'Alger, s'étend une large rue, la principale. A égale distance de l'une
+et de l'autre, elle aboutit à une jolie place carrée, plantée en
+quinconce, où deux bâtiments situés en regard offrent un aspect
+monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux
+militaires. Dans la grande rue s'élèvent déjà un assez grand nombre de
+maisons européennes, où s'exerce l'industrie privée, boutiques ou
+cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la déclivité du
+plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux
+portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers
+celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les
+ateliers du génie, l'hôpital, la manutention et les magasins militaires.
+
+Le dîner commandé, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos
+pas, nous trouvons à gauche une église en construction et presque
+achevée. Nous faisons le tour de la place Randon, émerveillés de ses
+monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire,
+s'arrêtant devant des affiches étalées sur un mur, se met à les lire à
+haute voix:
+
+SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL
+
+BAL PARÉ DE LA JEUNE FRANCE
+
+TENU PAR M. JOUVE
+
+Le Bal commencera à 9 heures.--Prix d'entrée: 1 fr.
+
+---
+
+DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL
+
+GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT
+
+TENU PAR M. AUNACQ
+
+On commencera à h. 8 1/2.--Prix d'entrée: 50 c
+
+Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon
+peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la
+trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu
+paraîtras devant le Père éternel! c'est par tes pirouettes et ton rire
+que tu désarmeras le grand vieillard au front d'airain!
+
+Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un
+double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le
+colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille
+hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l'effectif a été réduit dans une
+proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle,
+imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l'emploi de
+tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à
+soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulevé, la révolte arabe
+s'est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale,
+jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a été tiré sur le
+Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les
+guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis
+seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes
+pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves,
+ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à
+perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les
+réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle
+justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe
+soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la
+seule raison qu'elle force les hommes à s'entr'égorger; qu'elle le
+devient doublement si elle s'attaque à l'indépendance d'un peuple, et
+qu'en cette matière-là, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait
+justifier les moyens.
+
+--Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui
+venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque
+dans les eaux de Marseille ou de Gênes?
+
+--Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les
+brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de
+légitime défense; mais je n'irai pas plus loin.
+
+M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame
+Elvire.
+
+--Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais
+qu'un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères:
+l'absolu. Et c'est par là surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant,
+et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas
+cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer
+dans leur pays.
+
+--Eh! qu'importe? l'éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la
+pauvreté républicaine?
+
+--Chut! fis-je, nous sommes ici en France.
+
+La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons,
+occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du
+plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le
+bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l'établissement de
+l'artillerie.
+
+Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique:
+un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux _chaouchs_
+[Huissiers.] kabyles: voilà tout. C'est un homme d'une cinquantaine
+d'années, à l'air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance
+couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regardé plus d'une
+fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire pâlir.
+
+--Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite
+excursion en Kabylie.
+
+--Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire.
+
+--Où voulez-vous aller, Madame?
+
+--Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque.
+
+--Ah! vous êtes Parisienne.
+
+--De coeur, sinon de naissance.
+
+--Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette
+fantaisie.
+
+--Quel bonheur!
+
+--J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du
+péril.
+
+--Tant mieux!
+
+--Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme?
+
+Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent.
+
+--Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut.
+
+--Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines?
+
+--Nous avons nos couvertures de voyage.
+
+--Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou
+les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans
+les villages kabyles.
+
+--C'est mon désir.
+
+--Vous ignorez le supplice qui vous y attend.
+
+--Lequel? fit-elle un peu alarmée.
+
+--Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que
+dis-je, par des milliers de...
+
+--Oh! si ce n'est que cela, partons!
+
+--A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un
+abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois.
+
+--C'est superbe. En route! en route!
+
+Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte.
+
+--Où est Bel-Kassem? fit l'officier.
+
+Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C'était un beau Kabyle
+de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français,
+double mérite qui lui avait valu la faveur d'être attaché au bureau du
+commandant, pour y remplir les fonctions d'interprète.
+
+Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi
+appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le
+capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil.
+
+Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une
+attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant
+supérieur.
+
+--Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura.
+
+--J'aurai cet honneur, colonel.
+
+--Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s'ils
+le désirent.
+
+Le Kabyle s'inclina.
+
+--Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux
+et un cinquième pour les bagages.
+
+--Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire.
+
+Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d'un sourire comme on
+n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des
+modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi
+eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manières,
+les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d'Europe.
+
+En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers
+l'hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame
+Elvire:
+
+--La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.
+
+Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante,
+devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute
+description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le
+pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.
+
+Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les
+brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays
+natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères,
+si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe
+devant ton soleil.
+
+Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus
+prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix
+lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à
+l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une
+naine.
+
+Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable
+rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit
+Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs
+tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile
+schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement
+resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en
+éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de
+champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble
+déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue.
+
+Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits
+rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces
+pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et
+souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur
+hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres,
+penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal.
+
+Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents
+jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis
+liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges
+s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute
+vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui
+les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde
+tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la
+tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en
+rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la
+pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un
+potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y
+épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent
+des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste
+ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes,
+mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums
+musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes,
+ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches,
+bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et
+des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées.
+Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher
+aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras
+sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées
+aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de
+verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et
+rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges
+profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur
+ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement
+jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige:
+tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre
+droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest
+qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les
+crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend
+sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées
+radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit
+escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura
+s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie,
+et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige
+lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours;
+bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent
+d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui
+passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les
+plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière
+crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent
+comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le
+sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où
+il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une
+draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or,
+le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres... Il s'y
+enfonce à son tour!
+
+Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est
+un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des
+gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller
+rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme.
+Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses
+montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se
+retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.
+
+Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les
+estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand
+Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa
+femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de
+l'établissement.
+
+Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des
+Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien
+voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de
+satisfaire cette indiscrète envie.
+
+Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats
+vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et
+silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres
+quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié.
+
+Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très-
+proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et
+les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison,
+bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement
+honnête. C'était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême
+planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce
+fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d'une voix
+attendrie qui nous eût certes coupé l'appétit... mais nous en étions aux
+noisettes.
+
+Cette maison hospitalière manquait pourtant d'une chose essentielle.
+Devinez laquelle?
+
+En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier,
+puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler.
+
+--Ah! mosié, me dit l'hôtelier consterné, nous l'affre eue et
+barfaidement contidionnée... Un dorrent l'affre embordée!
+
+Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont
+rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous
+sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage.
+
+Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la
+porte de l'hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque
+du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie
+bleu-clair ornée de passementeries d'argent, il porte un large burnous
+d'un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille.
+
+Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade
+blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir
+verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs,
+ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par
+lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la
+veille, et redouble notre sympathie pour lui.
+
+Les muletiers sont là avec leurs bêtes.
+
+--Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire.
+
+--_Bono, Bono,_ Francésé! nous répondent-ils en souriant.
+
+Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.
+
+--Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?
+
+--Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.
+
+--A quelle distance en sommes-nous?
+
+--Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.
+
+Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à
+les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et
+l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous
+leur demandions: _Kodèche Sâa?_ combien d'heures? le plus vif nous
+montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous
+élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.
+
+--Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac
+montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!
+
+A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par
+un geste, mais quel geste! Les _tellis_ [Sacs ou poches qui pendent de
+chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus
+les _tellis,_ sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de
+troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait
+obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal!
+Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.
+
+--Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de
+Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali
+Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des
+provisions, elles sont tout à fait inutiles.
+
+--Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix
+pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons
+d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de
+vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.
+
+--Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui
+offrira, à elle et à vous, la _diffa,_ le _kouskoussou_ à la volaille,
+réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth
+sera averti de votre arrivée.
+
+--Par le télégraphe peut-être?
+
+--Oui, par le télégraphe... kabyle, qui fonctionne presque aussi vite
+que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va
+annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de
+village en village, de montagne en montagne.
+
+--Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.
+
+--Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et
+des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs
+ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour,
+leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront
+tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront
+arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront
+aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens,
+comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous
+leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais
+ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair
+de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur
+couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous
+ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou.
+
+--Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je
+pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot?
+
+--Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté
+d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne
+voudriez pas passer pour un homme mal élevé.
+
+--Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge
+fit rougir le jeune Kabyle.
+
+Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura.
+Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner
+solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de
+l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs
+comme nous pendant toute l'année.
+
+--Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té
+mourir mon cher bays t'enfance.
+
+Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente
+tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête
+marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds.
+Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour
+bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents
+baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la
+main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son
+chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le
+Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il
+rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal?
+Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine
+chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit
+à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem,
+étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se
+laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme
+l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards.
+L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher
+de rouler dans le précipice, tellement les _tellis_ sont larges et le
+chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur
+gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.
+
+--Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant?
+
+--De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de
+grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en
+servent.
+
+Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est
+comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous
+semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de
+loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres
+produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se
+heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour
+aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres,
+sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de
+nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre
+droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en
+décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par
+déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont
+deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif
+Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj
+armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6
+villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des
+Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers
+1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre
+1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une
+position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à
+l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans
+la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel
+Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort
+tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous
+suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les
+huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils,
+anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en
+relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries,
+notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans
+la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des
+Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.
+
+--Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un
+village?
+
+--Oui.
+
+--C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux
+marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son
+fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât
+la _fatha_ [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le
+contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils
+l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient
+follement amoureux. La nuit venue... ma foi! monsieur, je suis fort
+embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis
+un gros péché auprès d'un lieu saint, la _zaouïa_ de Sidi-Ali-ou-Mouça,
+celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les
+changeant en pierre.
+
+Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse
+l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect
+aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux
+plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas
+déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du
+Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent
+une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des
+Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et
+jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la
+grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys;
+ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du
+_limes Tigensis_ qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La
+réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en
+grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs
+maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils,
+qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les
+Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent
+tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et,
+de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des
+Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs
+maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit
+hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, _les
+Kébaïles du Djerjera_.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de
+leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le _thamgouth_ du
+Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur
+territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages,
+1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la
+_mzerag_ [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la
+guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les
+Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer,
+les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un
+territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de
+Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs
+ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et
+Gênes.
+
+--Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?
+
+--La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en
+redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons
+toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles,
+et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des
+forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir,
+nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous
+travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous
+produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vêtements.
+Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par
+toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car...
+
+Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec épouvante
+Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais
+déjà les voici debout tous les deux, et l'homme est remonté sur la tête.
+
+--N'êtes-vous pas blessé?
+
+--Non! non!
+
+Tout le monde s'était arrêté.
+
+--Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie.
+
+--Marchons! s'écrie le Kabyle furieux.
+
+Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de
+nous instinctivement se penche du côté opposé à l'abîme.
+
+--Allah, dis-je, a puni ton orgueil.
+
+--Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empêche pas de répéter que ma
+tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute
+la Kabylie; la preuve, la voilà!
+
+Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'énergie, il nous montre un
+rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher
+un grand frêne mort des blessures qu'il a reçues pendant le terrible
+assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857.
+
+--C'est mon village, dit-il. Sept mille Français l'ont attaqué avec des
+canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps,
+après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les
+barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres.
+Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau
+couronné d'arbres. Eh bien, c'est par là que les zouaves et la ligne
+sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré
+leur courage ils ne seraient venus à bout de l'enlever, car ils
+tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu'à
+coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici
+que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le
+flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle
+avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le
+commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous
+pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.].
+
+Et comme nous passions devant le cimetière:
+
+--Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien
+des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule.
+
+--_Besef_ [Beaucoup.] _Francésé morto!_ dit un des muletiers en nous
+désignant de la main la pente d'Ichariten; et il répéta: _besef! besef!_
+
+--Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent
+terriblement aux Français d'être venus dans leurs montagnes.
+
+--Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon
+nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur
+serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du
+moins pour observer vis-à-vis d'eux la foi jurée. A vous avouer toute la
+vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils
+ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont
+travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi
+ont fréquenté l'école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon.
+
+--Vraiment! fis-je en riant.
+
+--Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère
+beaucoup leur cuisine à la nôtre.
+
+--Que vous disais-je, hier? s'écria le Philosophe; la corruption est
+déjà entrée ici avec nous.
+
+Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous
+descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages
+deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage.
+Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente
+d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se
+désaltère au ruisseau.
+
+Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à
+Bougie exercer son état de maçon.
+
+--Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.
+
+--Très-volontiers.
+
+--Vive la France!
+
+Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en
+couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à
+physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin
+creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et
+le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible
+comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une
+bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si
+nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de
+toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous
+vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés
+avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en
+détacha plus ses yeux.
+
+--Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.
+
+--Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme.
+
+--Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est
+à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête
+du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous
+comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté
+pour que vous acceptiez son hospitalité.
+
+--Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules.
+
+--Oui.
+
+--Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à
+Thifilkouth?
+
+--Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique
+sauvage ne veuille enlever notre Général?
+
+En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gantée, nous montre
+à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d'or qui
+se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la première de cette
+espèce que nous rencontrons.
+
+--_Nouar-el-Maryem_ [Fleur de Marie.]! s'écrie le beau Kabyle, et
+bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il
+descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement
+à pic; puis d'un air de triomphe, il offre la _Nouar-el-Maryem_ à madame
+Elvire.
+
+--Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de
+galanterie?
+
+Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la
+présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit
+la mettre dans sa bouche:
+
+--Bonbon! dit-elle.
+
+--_Mléah! Mléah!_ traduit le guide.
+
+Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la
+dragée dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il
+s'écrie:
+
+--_Anaya!_
+
+Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.
+
+--Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.
+
+--Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te
+retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'_anaya_?
+
+--Oui.
+
+--L'_anaya_ est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles.
+C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur
+que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa
+tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle.
+Muni d'un _anaya,_ on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans
+son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux
+tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les
+chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par
+l'_anaya,_ et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et
+obtient l'_anaya_ d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile.
+Tout peut servir d'_anaya_ à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un
+mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin
+d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui,
+chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'_anaya_ paye
+l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne
+en Kabylie ne la viole impunément. Les _kanouns_ portent que l'homme
+possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui
+qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé
+honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il
+ne possède rien, on le lapide.
+
+--L'_anaya_ des femmes vaut-il celui des hommes?
+
+--Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux
+partis se sont livrés des combats acharnés pour un _anaya_ donné par une
+femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le
+coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint
+ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps
+ce village s'appelle _Thaourirth-n'Thakd-jounth,_ le piton de la
+chienne.
+
+--Je préfère, dit le Philosophe, l'_anaya_ à notre police et à nos
+gendarmes.
+
+--Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?
+
+--Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol
+est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le
+dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le
+volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte
+punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on
+brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est
+expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont
+infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter
+d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort
+et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le
+meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'_oussiga,_ qui
+est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du
+sang, la _diâ,_ mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur
+lui le mépris de tous.
+
+Le _kanoun_ de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: «
+Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il
+meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le
+meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de
+la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le
+meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.»
+D'autres _kanouns_ frappent d'une amende de deux cents francs quiconque
+s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une
+vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus
+de ne point éterniser l'_oussiga_. Si le meurtrier ou, en général,
+l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être
+exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la _diâ_;
+mais les autres membres de la _kharouba_ [Famille.] ne sont plus
+responsables.
+
+--Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on?
+
+--La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la
+prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté
+est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée
+d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient
+avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le
+Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.
+
+Le Philosophe rayonnait:
+
+--Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on
+me cite notre Code pénal comme une merveille!
+
+--Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres
+indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les
+conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran?
+
+--Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie,
+et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui
+arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant
+la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos _kanouns_
+et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la _djemâa_ [Assemblée
+de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque
+_dachera_ ou _thadderth_ [Village.] a la sienne, formée par tous les
+hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère
+souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des
+alliances ou _sofs_ à former. En justice, elle juge sans appel en
+appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes.
+En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux
+Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle
+dispose des fonds de la _djamâa_ [Trésor public, caisse municipale.] où
+sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur
+les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle
+décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la
+commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre
+les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison,
+chacun de nos villages est une république gouvernée par la _djemâa,_ ou
+assemblée des hommes en état de porter un fusil.
+
+--Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple
+souverain.
+
+--Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'_amin_.
+
+--Oh! non, Monsieur, l'_amin_ est l'agent de la _djemâa_ chargé
+d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est
+élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est
+rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui,
+continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les
+_dhamen,_ représentants élus des _kharouba_ ou familles. L'_amin_ et les
+dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée
+de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.
+
+Chaque _kharouba_ comprend tous les membres d'une famille; elle forme
+dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses
+_sofs_ amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour
+l'élection de l'_amin,_ chacun tenant à faire élire un membre de sa
+_kharouba,_ puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la
+_djemâa_ ne parvient pas à mettre d'accord ses _sofs_ hostiles, ils
+courent aux armes et se fusillent entre eux.
+
+Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division
+s'est mise dans le _thadderth_ et que les troubles ont commencé, aucune
+fraction n'a le droit de nommer un _amin_ dans son sein. Quand les
+troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les
+gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol
+quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un
+individu d'un _sof_ ennemi, est passible d'une amende de 250 francs.
+S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a
+guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»
+
+--Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui
+voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.
+
+--Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine.
+Quiconque voudrait faire la loi à la _djemâa_ se verrait aussitôt
+abandonné par tous ses partisans, par sa propre _kharouba_. Le cas,
+d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement
+et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.
+
+--Et s'il ne veut ou ne peut la payer?
+
+--Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye
+pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles
+très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la
+_meurda,_ le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher.
+
+--L'usure à la petite semaine.
+
+--Nous avons aussi la _r'ania_ ou l'hypothèque, plus onéreuse encore,
+car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme
+souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La _r'ania_ des
+figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en
+avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer
+en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.
+
+--Et les _kanouns_ tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire
+indignée.
+
+--Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des
+transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit être un objet de
+commerce comme le blé, le fer ou le charbon.
+
+--Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a
+dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pièce d'or
+pour vous, Madame.»
+
+--Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un
+million dans le portefeuille de M. de Rothschild.
+
+--Tu le connais donc, M. de Rothschild?
+
+--Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris,
+et puis le _Mobacher,_ journal indigène d'Alger, a parlé plus d'une fois
+de cet _Amin-el-Oumêna_ des banquiers.
+
+--Qu'est-ce que ce personnage?
+
+--C'est l'_amin_ des _amins_ d'une _arch_ [Tribu.]. Il est élu par eux.
+Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et
+conduisait au combat les _sofs_ alliés. Maintenant il sert
+d'intermédiaire entre les Kabyles et l'autorité française. Il en est de
+même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui
+perçoivent en outre dans chaque cercle la _lezma_ ou impôt de
+capitation.
+
+--Que produit cet impôt?
+
+--Je sais seulement que le cercle du fort paye une _lezma_ annuelle de
+quatre-vingt mille francs.
+
+--Connais-tu la population de la Kabylie?
+
+--Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes.
+
+--Tu es savant comme un livre, mon ami.
+
+--Madame me flatte.
+
+--Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les
+journaux de Paris?
+
+--Peu; mais beaucoup lisent le _Mobacher_.
+
+--Combien?
+
+--Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le _Mobacher_ a ici de trois
+à quatre cents abonnés.
+
+--Tu plaisantes fort agréablement.
+
+--«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte
+Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne
+plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages?
+
+--Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux?
+
+--Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le _thaleb_
+[Savant.].
+
+--Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de
+propriété?
+
+--Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos
+notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un
+terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans
+l'autorisation de la _djemâa,_ personne n'a le droit de construire sa
+maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les
+propriétés ne passent donc que d'une _kharouba_ à une autre, et cela au
+vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes...
+
+--Nous savons qu'elles n'héritent pas.
+
+--Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que
+ses bijoux, sa tête légère et... Bel-Kassem demeura sur ce: et...
+
+--Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.
+
+--Sa vertu.
+
+Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne
+les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique.
+Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus
+éblouissantes que les neiges du Djurjura.
+
+--Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie
+fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.
+
+--Et moi aussi!
+
+--Et moi donc!
+
+--Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher.
+
+--Moi, je boirais la mer et ses poissons.
+
+Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et
+marcheront jusqu'au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire.
+
+--Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un
+dîner cuit à point.
+
+--Non, Madame, le colonel t'en a prévenue.
+
+--Un bouchon, un petit bouchon.
+
+--S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles.
+
+Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d'un air effaré.
+
+--Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la
+Canebière, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis où les
+bons compagnons _rigolent_.
+
+--Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez
+dans vos _tellis_ tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour _rigoler_
+un bouchon comme celui-ci?
+
+--Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une
+source: les hommes et les bêtes pourront boire.
+
+Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en
+atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand
+silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre
+sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à
+une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense
+ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par
+la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur
+épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre
+laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison
+française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et
+prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.
+
+D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes
+confédérations ou _K'bila_ [K'bila, hommes associés.] des _Zouaoua_.
+Leurs sofs _R'raba_ [De l'Ouest.] et leurs sofs _Cheraga_ [De l'Est.]
+occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les
+Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus
+de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en
+revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils,
+une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest.
+
+Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son
+passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les
+Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent
+dans le bois des _thaoulath_ [Pelles.], des _djefoun_ [Plats.], des
+_kabkab_ [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire,
+jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent
+eux-mêmes le coeur des _Zouaoua_. Ces Kabyles de moeurs farouches,
+très-rigides dans l'observation de leurs _kanouns,_ se divisent en
+quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7
+villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés,
+forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre
+principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un
+groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre
+le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont
+Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et
+Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux,
+sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils,
+fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et
+jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils,
+font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant,
+serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225
+fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible _felfel,_ le poivre
+des _Zouaoua_ [Devaux, _les Kébaïles du Djerjera_.].
+
+La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en
+1857.
+
+A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette
+_k'bila_: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants
+d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6
+villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7
+villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et
+d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les
+Menguelate, au commencement de juillet 1857.
+
+La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le
+Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est:
+les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, _manefguis_ ou patriotes
+fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier
+nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un
+mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus
+d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la
+singulière _Zaouïa_ de Ben-Dris, marabouts voleurs, _tolbas_ [Savants.]
+de la _Kzoula_ [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient
+qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités
+inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui
+fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur
+territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui
+possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère
+Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que
+l'État de Koukou, dans son _Africa_ qui fut publiée en 1573. Cette ville
+est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à
+l'_Azerou-Kuelaâ,_ la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte
+autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit,
+percée de trois portes: l'_Azerou-n'Tassassin,_ la pierre des hommes de
+garde; la _Thabourth-n'Sour,_ la porte du rempart; et la
+_Thir'ilth-el-Medefia,_ la crête des canons. Il faut croire qu'en effet
+des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont
+retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant
+l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est
+l'_Ourthou-Thaadjeth,_ le jardin de la princesse: était-ce le jardin de
+la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561,
+Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger?
+
+Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26
+villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils,
+leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et
+industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au
+tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'_izar_:
+c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.
+
+Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance
+vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à
+craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile
+tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de
+l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui
+remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu
+demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le
+chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'_izar_ qui te le
+cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te
+tirer à coup sûr... Pan! la perdrix a vécu.
+
+Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent
+qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de
+Bou-Khiar, où les _djenouns_ [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et
+gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de
+grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage.
+Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles
+furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que
+le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les
+sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur
+un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son
+royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant
+qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti
+de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient
+autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous
+ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se
+détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement
+farouche.
+
+--Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta
+fontaine?
+
+--Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq
+petites minutes, Madame, et tu te reposeras.
+
+--Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se
+multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que
+nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.
+
+--Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent
+jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le
+Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route.
+Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de
+roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et
+périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs
+larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de
+blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.
+
+Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air
+lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un
+village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui
+n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert
+terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte.
+
+--Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.
+
+--Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des _djenouns,_
+qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait
+bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.
+
+En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le
+précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des _djenouns_. Tout
+à coup il s'écria:
+
+--_Thâla! thâla!_ la fontaine! la fontaine!
+
+Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser
+dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné
+la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce
+régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette
+fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois
+menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les _tellis_ sont
+ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des
+saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs
+ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.
+
+--_Makache bono_ [Pas bon.]!
+
+--Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle
+abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.
+
+--Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.
+
+Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des _Allah isselmec_!
+Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le
+pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement.
+
+--Où est donc mon amoureux?
+
+--Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en
+mangeant ses figues.
+
+Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant
+et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain
+et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend
+vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:
+
+--_Thagerth_ [Des figues.]! dit-il.
+
+De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par
+malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à
+aucune fontaine.
+
+Le Général en prit deux.
+
+--_Arnou_! _arnou_ [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues.
+
+--Merci.
+
+--_Arnou_! _arnou_! répète le beau Kabyle.
+
+Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter
+à sa bouche, il hésite un peu.
+
+--Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des bêtes partout,
+petites ou grosses; cela dépend d'un simple effet d'optique. Mords dans
+ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui coûte.
+
+Madame Elvire y mordit.
+
+--Exquise! _Bono_! _bono_! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur
+sa pierre, emportant son pain et son sucre.
+
+Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues,
+raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de
+corbeille. Nous en prenons tous et mangeons... ce dessert parfumé
+d'essence de burnous.
+
+Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous
+apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente
+commence. Déjà le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il
+aura disparu derrière les montagnes.
+
+--Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?
+
+--Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes
+petites.
+
+Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les
+jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du _tellis_ dont
+Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces,
+les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle
+descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement
+taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle
+autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque
+pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le
+vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières
+pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici
+arrêtés devant un passage impraticable.
+
+--Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route!
+
+--Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.
+
+--Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais
+vous tirer de ce cloaque!
+
+--Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les
+pieds que la tête.
+
+Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué
+des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles.
+La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la
+descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des
+figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et
+nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National,
+c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et
+de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les
+rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des
+chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux
+effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de
+regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des
+caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au
+fond de la vallée, nous traversons un _asif_ où courent en grondant sur
+des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore,
+et nous serons à Thifilkouth.
+
+Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré
+d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des
+minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à
+voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle.
+Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et
+que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se
+risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le
+pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs
+fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et
+vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se
+tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le
+courage des hommes.
+
+Mais si le village est emporté, quel est leur sort?
+
+Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de
+village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par
+les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut
+guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique
+chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de
+_thadderth_. Le plus souvent les _sofs_ se déclarent la guerre et s'y
+préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se
+livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque
+côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière
+un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous
+peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les _kanouns,_ quitte le village
+pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au
+traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un
+fusil, son père le présente à la _djemâa_. A partir de ce jour-là, il a
+sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus
+vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le
+sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi:
+«Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous!
+_tamourt_! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des
+partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il
+en a, il demande la _dhomana_ [Trêve.] pour les enterrer. Tout le
+village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes,
+creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec
+les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis
+assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur
+aux blessés! si la _gadoum_ [Hache.] ou le _flissa_ [Sabre.] ne les a
+pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle
+kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas
+moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre,
+les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns
+pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un _thebib_ [Chirurgien
+arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y
+appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a
+tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se
+battaient avec la _mzerag_ [Lance.]; ils ont encore le _loueh,_ grand
+bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois,
+lorsqu'avec le _thanhizth,_ longue perche armée d'une pointe d'acier,
+ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village.
+
+Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil
+couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif
+de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée;
+et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le
+Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange,
+ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre
+dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village
+fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur
+le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.
+
+Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte
+qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans
+une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis,
+couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges
+bancs le long des murs et autour des piliers.
+
+--Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des
+meurtrières.
+
+--C'est le _themegaïth,_ la salle de la _djemâa_; elle s'y réunit une ou
+deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et
+vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose
+publique et de leurs propres affaires.
+
+Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien
+de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a
+du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent.
+Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond:
+_Ouach-halek_! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux;
+pas un muscle de leur visage ne bouge.
+
+--Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?
+
+--Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.
+
+Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour
+des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd;
+tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix
+ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au
+milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle _gadoum,_ qui ne
+l'a jamais quitté; à son côté droit est son _debouz,_ son bâton ferré,
+avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le
+_tabenta,_ tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son
+burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de
+plusieurs trous de grandeur inégale.
+
+--Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits
+proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce
+vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous
+troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge.
+
+Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres;
+les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du
+village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à
+droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et
+là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une
+porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.
+
+A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée,
+apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux
+parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége
+nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans
+cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est
+grande surtout autour du Général.
+
+Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à
+qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau.
+Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule
+importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais
+jure, les muletiers crient: _Choua_! _choua_ [Doucement! doucement!]!
+Madame Elvire sourit et dit:
+
+--Oh! la plaisante aventure!
+
+Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour
+intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la _kharouba_ et
+quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le
+télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme
+blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse
+sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il
+s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est
+tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la
+lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit
+compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les
+incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles
+élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est
+fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et
+dormir.
+
+--Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le
+sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous
+restons à babiller comme des femmes au moulin.
+
+Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles
+pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est
+au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles
+comme pour les hommes.
+
+Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son
+aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs
+comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que
+tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule
+bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers,
+vignes, sans compter le bétail. Il n'y a que lui parmi les plus huppés
+de l'endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s'élève à droite,
+dans l'_amrah_ [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons
+avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi
+lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne.
+L'usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs
+de distinction, et qu'ils aident le maître du logis à les traiter le
+mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la _diffa_ un ou
+plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert.
+
+La maison ne contient qu'une seule pièce partagée en deux compartiments.
+Dans le premier, l'_aouens,_ à gauche de la _thabourth_ [Porte.], flambe
+dans un _kanoun_ [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de
+branches sèches. La fumée remplit la maison et s'échappe au gré de sa
+fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'_asfalou_ [Petite
+ouverture pratiquée dans le toit.] et par les _thikouathin_ [Jours
+étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre
+tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous;
+les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à
+plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos
+bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous
+semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite
+maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en
+former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite
+par le nonchaloir avec lequel il s'y étend à côté de madame Elvire. Les
+valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est
+déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds
+le sépare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce
+plancher règne une cavité profonde et noire: c'est l'_adaïnin,_ l'étable
+où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur
+maître. Car il a, lui, sa _doukana,_ son banc de pierre, sa couche, dans
+un angle adossé à l'étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci
+dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs
+n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour
+matelas il n'a qu'un _thaguerthil_ [Mince natte en sparterie.]. Telle
+est l'_akham_ [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le
+propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à
+la porte du village; il n'y a qu'à les ramasser, mais il faut payer les
+tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents
+francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente
+par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en
+valent jusqu'à trois cent cinquante.
+
+Quand Bel-Kassem nous eût renseignés là-dessus:
+
+--O peuple de l'âge d'or! s'écrie le Philosophe, avec le loyer d'un
+épicier de Paris, on bâtirait tout un village kabyle.
+
+--Mais les plus riches? dis-je.
+
+--Les plus riches et les plus pauvres ont la même maison. Ils vivent
+tous avec les bêtes.
+
+--Avec toute espèce de bêtes! ajoute madame Elvire. Ah! j'en ai pour le
+moins une douzaine de preuves!
+
+Et elle se leva pour secouer ses jupes.
+
+--C'est peine perdue, dit Bel-Kassem en riant. Plus tu chasseras les
+puces, et plus elles deviendront méchantes. Elles ne sont pas habituées
+à être maltraitées.
+
+--Oh! si seulement j'en tenais une!
+
+--Prends garde! la puce kabyle se venge. Un bon conseil, Madame: fais
+comme nous, traite-les avec douceur.
+
+--Elles me dévorent! dit le Général exaspéré.
+
+--Bah! quand elles auront prélevé leur _diffa_ sur ta peau blanche et
+rose, elles s'endormiront jusqu'au matin.
+
+--Mais moi, je ne fermerai pas l'oeil de la nuit.
+
+--Dans un jour ou deux, tu auras fait la paix avec elles. Alors elles
+seront pour toi ce qu'elles sont pour nous: des amies fidèles dont on ne
+peut plus se passer.
+
+Il faisait nuit noire au dehors; de temps à autre quelques têtes
+curieuses se montraient dans la pénombre de la porte, et parmi elles des
+têtes de femmes. Madame Elvire, se tournant vers le caïd accroupi à côté
+d'elle, lui demanda si sa femme était jeune et jolie? Bel-Kassem servit
+d'interprète.
+
+--J'ai trois femmes, répondit le caïd d'un air où l'on voyait qu'il eût
+volontiers fait de madame Elvire la quatrième.
+
+--Tu n'es donc pas un Kabyle, mais un Turc?
+
+--A l'homme qui vieillit, il faut une femme jeune.
+
+--Laquelle préfères-tu?
+
+--La plus belle.
+
+--Et les autres?
+
+--Elles tissent les burnous et préparent le kouskoussou; elles vont
+chercher du bois dans la montagne, de l'eau dans la vallée; elles
+tannent la peau des boucs, elles façonnent des poteries; elles traient
+les vaches et les chèvres, battent le _thamenth_ [Beurre.] et font
+l'_agouglou_ [Fromage de lait aigre.].
+
+--Leur âge?
+
+--La vieille a trente-cinq ans, la seconde vingt-quatre et la troisième
+treize.
+
+--S'accordent-elles ensemble?
+
+--Il le faut bien.
+
+--Mais si elles se querellent?
+
+--Je les mets à la raison.
+
+--Comment?
+
+Le caïd hésitait à répondre. Cependant madame Elvire insistait pour
+savoir de quelle manière, en Kabylie, un mari possesseur de trois femmes
+apaise les discordes intestines de son ménage. Il se décida à lui faire
+une réponse que Bel-Kassem, en homme bien élevé par la nature, traduisit
+ainsi:
+
+--Je les menace de ma froideur.
+
+Le Général, éclatant de rire, toisa de haut en bas le petit homme
+boiteux.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit le caïd: lorsqu'en se disputant elles se
+tirent par les cheveux, se mordent ou se mettent le visage en sang avec
+les ongles, elles payent l'amende, et c'est autant d'argent qu'elles ont
+en moins pour s'acheter des bijoux.
+
+--Les femmes, ajouta le guide, sont passibles de toutes les amendes que
+les _kanouns_ infligent aux hommes.
+
+--Que penses-tu, Philosophe, de cette égalité-là?
+
+--Qu'elle n'est pas plus à dédaigner qu'une autre.
+
+--Grand merci!
+
+--L'égalité devant la répression constitue pour la femme kabyle un droit
+qui pourra la conduire un jour à l'égalité devant la loi.
+
+--Oui, dit Bel-Kassem, cela arrivera inévitablement quand nous verrons
+le Djurjura la tête en bas et les jambes en l'air, ou lorsque nos
+femmes, aussi belles et aussi intelligentes que toi, Madame, nous
+ensorcelleront comme tu as ensorcelé aujourd'hui le Kabyle d'Aïth-Aziz.
+
+--Mais où est-il donc, mon amoureux?
+
+--Il vient de repartir pour son village, où il veut vous faire offrir
+demain matin la _diffa_.
+
+--Pauvre garçon!
+
+--Je ne regrette pas du tout, dit M. Jules, qu'il s'en soit allé. Sous
+son air doux, j'en jurerais, cet homme cache des instincts de bête
+féroce.
+
+--C'est vous, Caporal, qui êtes jaloux, s'écria le Conscrit, jaloux
+comme un tigre.
+
+Le Caporal, qui était le meilleur enfant du monde, fut le premier à rire
+de cette plaisanterie.
+
+--Et le Marseillais?
+
+--Il prend le frais dans la cour avec les muletiers en attendant qu'on
+soupe.
+
+Étant sorti, je trouvai le Marseillais assis sur une pierre et fumant
+philosophiquement sa pipe.
+
+--Que fais-tu là?
+
+--Je fume! Il fait un froid de loup, la rosée m'a trempé: je me sèche à
+ma pipe. C'est un bon remède contre les rhumatismes.
+
+--Pourquoi n'entres-tu pas dans la maison?
+
+--Le caïd ne m'y a pas invité, ni personne.
+
+--Il faut nous le pardonner, mon ami; viens!
+
+--Je pensais que vous m'aviez abandonné, et cela me faisait de la peine,
+bagasse!
+
+Comme j'allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit:
+
+--Le caïd, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous présenter
+à ses femmes.
+
+Je me joins au cortége. Nous traversons une seconde cour plus petite que
+la première, et autour de laquelle s'élèvent plusieurs corps de logis,
+habités par divers membres de la _kharouba_. Elle est pavée de grosses
+pierres d'inégale grandeur, rassemblées sur un plan incliné qui favorise
+l'écoulement des eaux ménagères; comme la rue, c'est un casse-cou. Nous
+pénétrons avec le caïd dans un de ses logis, et là toute la vie
+intérieure du Kabyle se révèle à nous dans un tableau pittoresque et
+charmant.
+
+Des femmes et des jeunes filles sont accroupies à terre autour du foyer.
+Des enfants que notre vue effarouche se réfugient sur le sein de leurs
+mères ou courent se cacher derrière leur dos. Un garçon de deux ans,
+petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce
+fardeau précieux et magnifique. Une jolie fille de neuf à dix ans, à
+l'oeil éveillé, à la lèvre mutine, agite avec grâce un tamis d'alfa, d'où
+tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie
+dans un grand plat en bois tourné, où plusieurs mains non moins agiles
+qu'élégantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs
+doigts mouillés. Ces pâtes, en forme de grains arrondis, à peine de la
+grosseur d'une tête d'épingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l'âme et le
+corps du _kouskoussou,_ le mets national, le régal par excellence du
+Kabyle comme de l'Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande même,
+n'en sont que l'assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs
+poulets décapités, au fond d'un vase à moitié rempli d'eau. La vapeur de
+ce bouillon pénètre par un tamis dans un second vase superposé au
+premier et qui renferme les pâtes. Lorsqu'elles ont entièrement absorbé
+le bouillon en s'imprégnant du suc de la viande, le kouskoussou est à
+point, et le palais le plus blasé se réveille devant ce plat aux fumets
+appétissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu'une vieille femme
+surveille, contient notre souper.
+
+Les pâtes qu'Halima, Yacoute, Amefa, Saâda, roulent entre leurs doigts
+mignons, serviront à préparer un autre kouskoussou: car toute la
+_kharouba,_ grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie
+éclate sur les visages; ils semblent nous dire: «C'est fête à la maison!
+Ah! si vous pouviez revenir demain!»
+
+Mais à qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps à autre près
+d'une urne colossale et qui brillent alors comme deux étoiles pour
+disparaître aussitôt que quelqu'un de nous les regarde, les admire?
+C'est Zohra, la plus jeune femme du caïd, un bijou précieux, une perle
+rare: il l'a payée mille francs! Elle se cache derrière le _koufi_
+[Amphore de deux à trois mètres de hauteur.] aux provisions: la pauvre
+petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a
+peur d'être grondée.
+
+--Bel-Kassem, prie-la donc d'approcher.
+
+--Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, à moins que le caïd
+n'y consente.
+
+--Caïd, appelle madame Zohra: je désire lui faire un petit cadeau.
+
+Madame Zohra accourt à un signe de son seigneur et maître. Elle sort de
+sa cachette et s'avance vers nous, confuse et les paupières abaissées.
+
+Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grâce dans toute sa
+mignonne personne, dont le kaïk dessine les belles formes! Elle demeure
+interdite devant Madame Elvire, qui détache de son cou pour la lui
+donner une petite cravate écossaise, bleue et verte. Madame Zohra la
+prend entre ses mains d'enfant et la contemple ravie, sans oser lever
+les yeux. Nous pouvons la regarder à l'aise. Elle offre le type grec
+dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de
+sauvagerie. Le nez droit, aux narines découpées finement, rapprochées et
+presque closes, s'attache par une ligne noble au front un peu bas, mais
+admirablement encadré dans les ondes aux reflets bleus d'une superbe
+chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mêlées à des tresses de
+laine noire, de grands anneaux qui s'arrondissent de chaque côté de la
+tête. Aux oreilles brillent les cercles des _kouneïs_ incrustés de
+corail, et les chaînettes du _thacebth,_ décorées de paillettes
+multicolores. Ces ornements donnent un éclat extraordinaire au teint
+mat, d'un blanc doré, ainsi qu'à deux grands yeux lumineux et doux,
+ornés de cils soyeux et surmontés d'arcades fières. La bouche est
+petite, sensuelle; chaque lèvre descend, par une courbe lascive, vers
+une fossette espiègle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige
+un peu l'éloquence phrynéenne. Le cou, les épaules et les bras nus nous
+dérobent presque, sous leurs bijoux, la pureté des lignes, l'élégance
+des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe
+et le pied de Vénus, et c'est à peine si sa main le cède pour la
+perfection à celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les
+ongles en sont teints de henné.
+
+Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du caïd, regarde d'un oeil
+d'envie le présent de madame Zohra. C'est une grande et belle personne à
+la peau très-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, caïd, il faut
+beaucoup d'audace pour imposer une rivale à ces yeux-là, et vous avez
+défié le diable! Mais vous n'êtes pas un homme ordinaire puisque vous
+avez pu, quoiqu'aussi blond qu'un juge de paix d'Alsace, engendrer avec
+elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mère du fils aîné de
+la maison, un bel adolescent de quinze à seize ans, convoite, elle
+aussi, la cravate écossaise malgré ses rides précoces et son visage déjà
+flétri. Il ne faut pas que la fête tourne au tragique: le Général se
+dépouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre à ces
+dames. _Allah isselmec_! lui disent-elles enchantées.
+
+Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pièces d'argent,
+qui orneront demain, ce soir même, leur _thazath_ ou leur _thacebth_.
+Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son
+vêtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, après un
+combat entre la curiosité et la crainte, avancent une main inquiète pour
+en toucher l'étoffe. La montre surtout, qui brille suspendue à une
+chaîne d'or arabe en lamelles martelées, paraît exciter chez elles une
+admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en
+faire voir le mécanisme animé. L'admiration devient de la peur.
+Bel-Kassem éclate de rire.
+
+--Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces bêtes qui crient comme
+des grillons et pourquoi vous les portez sur vous.
+
+Nous passons en revue l'ameublement kabyle. Au fond de l'unique salle,
+contre le mur, se dresse un _azetha,_ métier sur lequel madame Touffa ou
+madame Lalla, j'ai oublié laquelle, tisse un burnous grossier. A droite,
+contre l'_adaïnin,_ où un petit boeuf nous contemple en ruminant d'un air
+béat, est la _doukana_ du caïd avec sa natte en sparterie. Dans un
+angle, repose sur quatre pieds massifs un énorme coffre en noyer,
+confectionné par un habile ouvrier des Aïth-Abbès, qui l'a historié de
+sculptures où l'ogive se marie à la ligne droite, curieusement enluminé
+en jaune, bleu et rouge. C'est là-dedans que le Kabyle serre ce qu'il a
+de plus précieux: son fusil, son argent, les burnous, les haïks et les
+bijoux de la famille. Près de là est l'urne colossale derrière laquelle
+se cachait tout à l'heure madame Zohra, le _koufi_ qui renferme la
+provision de blé, puis divers pots et plats de terre, tous façonnés par
+ces dames, et cuits à un feu qui n'exige ni bois ni charbon: le soleil!
+C'était des _thougni,_ des _thasselth,_ des _thainth_ de toute grandeur,
+pour cuire les aliments; des _thakabeth,_ jarres pour l'huile; les
+_aiedhid,_ cruches à l'eau; des _aboukal,_ terrines pour le lait, le
+beurre, ou le miel, ou bien encore des _djefoun,_ plats peints, vernis,
+illustrés de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises,
+tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n'y brillait que par
+son absence, la propreté surtout! Cet intérieur, quoique celui d'un
+personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misérable.
+L'essence de burnous et le parfum de la bouse, mêlés à la fumée âcre du
+foyer, nous saisissait aux narines et à la gorge. Ces femmes, ces
+hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilatées et fixes,
+fantastiquement éclairés par une lampe aux formes étranges, nous
+rejetaient à deux mille ans en arrière, dans le sein de nos ancêtres
+barbares.
+
+Nous prenons congé; le kouskoussou nous attend dans la maison des hôtes:
+c'est le caïd qui nous l'annonce. Il paraît enchanté de nous voir
+quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l'alarme? et se dit-il que
+ces _Roumis_ qu'il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa
+ravissante Zohra, ou jeter le sort d'amour à Lalla, sa tigresse?
+
+Caïd, rassure-toi: la vertu de ces belles s'abrite derrière un rempart
+où elle est aussi en sûreté que ta vieille Touffa derrière ses rides.
+Dans chaque pays où la France porta ses armes, elle a implanté plus
+d'une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous
+retrouvons accroupi à la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va
+nous le dire:
+
+--Qué! s'écrie-t-il, je commençais à craindre que les femmes ne vous
+eussent entièrement coupé l'appétit; elles sont jolies, mais sales!
+sales à dégoûter un capucin de Marseille.
+
+Nous nous asseyons sur la chaise d'Adam, doublée des matelas militaires,
+et le festin commence. Outre le Marseillais, le caïd seul y prend part,
+et encore ne mange-t-il qu'une bouchée de notre pain, pour faire honneur
+à ses hôtes. En Kabyle bien élevé, il ne doit qu'assister à leurs repas;
+il ne soupera qu'après eux avec son fils aîné, ses parents, les notables
+et Bel-Kassem. Les femmes se régaleront entre elles. Dans les repas de
+cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même gamelle; mais,
+dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille, madame mange avec
+monsieur. Et ceci, de même que l'absence du voile, élève la femme kabyle
+au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des
+reliefs du maître. De celles-ci il en est encore à Alger qui n'ont
+jamais mis le pied dans la rue.
+
+Le caïd nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au
+_felfel,_ du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux.
+Notre hôte nous enseigne la manière de s'en passer: il saisit une
+volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bête, et par un mouvement
+brusque la sépare en deux parts égales. Il en offre une au Général,
+arrache à l'autre une cuisse, dont il ne fait qu'une bouchée, et remet
+le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de
+serviette.
+
+Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l'une
+d'elles, il creuse dans les pâtes, au bord du plat, un petit trou où il
+verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine à sa bouche, en avale le
+contenu, et, l'ayant essuyée à son burnous il la passe galamment à
+madame Elvire. Le Général nous jette un regard consterné. Le Conscrit
+est saisi d'un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le caïd et les
+autres Kabyles nous considèrent avec des visages ahuris: ils sont à cent
+lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem,
+lui, la connaît et sourit malicieusement:
+
+--Le colonel, Madame, a oublié de te renseigner sur les différents
+usages du burnous. Il y a d'abord le burnous chemise, et le Kabyle n'en
+change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous
+torchon...
+
+--Tais-toi! s'écrie le Marseillais: tu vas me couper la faim.
+
+--Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d'eau? dit le Général.
+
+--Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire.
+
+--Sauvée, ô mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baignés de folles
+larmes. Bel-Kassem!...
+
+--Madame!
+
+--Dis au caïd que j'ai l'habitude de manger le kouskoussou avec mes
+doigts...
+
+--Vive le Général!
+
+Nous nous tordons de rire, tandis que le caïd et notables de
+Thifilkouth, plus graves que des augures, interrogent Bel-Kassem pour
+savoir quelle tarentule nous a piqués.
+
+--Conscrit, passe-moi la cruche: j'étouffe!
+
+--Mais j'ai un verre, moi, dit le Caporal, un verre superbe, que j'ai
+acheté au fort National.
+
+--Où est-il?
+
+--Au fond de ma malle.
+
+--Avec le revolver!
+
+--Et le saucisson!
+
+Tandis que M. Jules va déboucler sa malle, le caïd se lève et sort sur
+un mot de Bel-Kassem. Au bout d'un instant, il rentre tenant à la main
+une timbale d'argent. Avec un pan de l'inévitable burnous, il l'essuie,
+et, l'ayant remplie d'eau, il la présente avec un geste orgueilleux à
+madame Elvire.
+
+--C'était écrit! dit-elle; et, levant les yeux au ciel, elle boit.
+
+Après elle, nous buvons tous dans la timbale, qui porte cette
+inscription: « Au caïd de Thifilkouth, le maréchal duc de Malakoff.»
+
+--Tu nous as trahis, fit le Général en menaçant le guide du doigt.
+
+--Bah! réplique Bel-Kassem, il n'y a que la première gorgée qui coûte.
+
+--Mais pourquoi, Caporal, avez-vous donc acheté ce verre?
+
+--On m'a dit au fort National que c'est là un présent auquel les Kabyles
+sont fort sensibles.
+
+--Eh bien! offrez-le donc, puisque j'ai bu la calice jusqu'à la lie!
+
+M. Jules pleure en dedans sur son imprévoyance; et, le verre à la main,
+s'approche de notre hôte:
+
+--M. le caïd, votre hospitalité nous touche vivement. Veuillez...
+
+--Bien! très-bien! dit le Philosophe; mais voyez donc comme il est
+content, et comme ces âmes simples s'extasient sur une merveille de
+trente sous! Voilà les hommes de l'âge d'or!
+
+Et, se tournant vers madame Elvire:
+
+--S'il nous arrive, un jour de n'avoir pas de pain, nous reviendrons en
+Kabylie avec la boîte du colporteur, et nous y ferons fortune.
+
+--Tu dis cela en plaisantant, interrompt Bel-Kassem; mais il est bien
+certain que si les marchands qui font de mauvaises affaires à Alger
+s'avisaient d'aller vendre dans nos montagnes, à un prix raisonnable, de
+bons ustensiles, tels que serpes, faucilles, socs de charrue, pelles,
+casseroles, et bien d'autres marchandises, comme des toiles, des
+cotonnades, des mouchoirs aux couleurs éclatantes, des objets de
+quincaillerie et des bagatelles pour les femmes, ils y trouveraient un
+fort joli profit. Pour le colon agriculteur, il n'y a rien à faire ici,
+puisque le sol kabyle ne nourrit pas tous ses enfants; mais pour le
+colon commerçant, il y a de l'argent à gagner. Nous ne sommes pas
+riches, c'est vrai; cependant demandez demain à Ben-Ali-Shérif, qui est
+presque aussi Français que Kabyle, si nos oliviers et nos figuiers ne
+valent pas ceux de la Provence, On pourrait faire un commerce
+d'échanges, et il en résulterait pour tout le monde un grand bien. Mais
+nos moeurs un peu rudes et nos burnous malpropres font peur à bien des
+gens, qui nous prennent pour des bêtes fauves.
+
+La lampe faillit s'éteindre: la mèche manquait d'huile et se
+carbonisait. Le caïd à plusieurs reprises trempa ses doigts dans l'huile
+pour les faire découler sur la mèche, qu'il moucha. Puis, ayant essuyé
+ses doigts crasseux à l'une de ses savates, il reprit dans le plat la
+cuisse de poulet qu'il y avait mise et qui s'y morfondait, dédaignée de
+nous. Ce petit incident, assaisonné à l'huile d'olive, termina le
+souper. Toutes les cuillers, même celle du Marseillais, se plantèrent
+dans le kouskoussou comme à un signal donné par nos estomacs en révolte.
+Le Marseillais, Bel-Kassem, le caïd et les siens se levèrent en nous
+souhaitant une bonne nuit. Assis sur nos matelas militaires, nous
+restâmes tous les quatre silencieux en face de la lampe mourante, dont
+l'agonie nous soulevait le coeur. En dépit de ce que nous savions
+d'édifiant sur l'hospitalité kabyle, nous éprouvions profondément le
+sentiment de notre faiblesse et de notre isolement au milieu des
+sauvages de Thifilkouth.
+
+Les tableaux saisissants, si colorés et si variés, qui s'étaient succédé
+sous nos yeux, avaient tenu éloignée de nous l'idée d'un péril
+quelconque; mais, dans le silence et dans la nuit, à la discrétion de
+ces _manefguis_ farouches, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion
+proche voisine de la peur. Comment oublier que Lalla-Fathma, la
+maraboute visionnaire, avait naguère sa _doukana_ près de là, dans la
+montagne, au village de Soummeur; que Bou-Bar'la, le derviche sorcier
+qui agitait la Kabylie vers 1850, avait dans les années suivantes
+rencontré à Thifilkouth même un ardent foyer d'intrigues et de haine
+contre les Roumis? Nous nous rappelons enfin que, le 11 juillet 1857,
+les Français ont brûlé plusieurs villages des Aïth-Illilten.
+
+La flamme de la lampe est morte; ce n'est plus qu'un oeil rouge qui nous
+regarde dans les ténèbres. Au dehors, l'obscurité est profonde en dépit
+des millions d'étoiles qui émaillent le ciel de paillettes
+scintillantes. Pourquoi sont-elles si loin? Si du moins la lune venait à
+notre secours! Devant nous, sur la pierre, est étendue une masse
+blanche, raide, d'aspect sinistre: on dirait un mort dans son linceul.
+Un peu plus loin, d'autre masses, celles-ci plus grandes et sombres,
+font un bruit continu, monotone et bizarre. Là-bas, des chacals et des
+chiens hurlent. Tout à coup, au loin, éclate une clameur effroyable:
+sont-ce des lions affamés qui rugissent, ou des tigres amoureux qui
+miaulent? sont-ce des hyènes furieuses qui se disputent un cadavre? Non,
+ces _hou_! _hou_! sauvages et terrifiants qui retentissent dans la nuit,
+avec des intervalles de silence, ne sont point poussés par des bêtes
+féroces. Sont-ce des sorcières kabyles qui font le sabbat? ou les
+_djenouns_ qui dansent en chantant leur ronde infernale? Le Général,
+vaincu malgré sa bravoure, saisit le bras du Conscrit, et ce cri lui
+échappe:
+
+--J'ai peur!
+
+--Voulez-vous, lui dit le Caporal, que je retire mon revolver de la
+malle? Mais il y a dans Thifilkouth deux cent quarante fusils, et mon
+revolver n'a que six coups. Au reste, s'il y a du danger, il n'est pas
+pour vous, Madame. Bel-Kassem vous a dit que les Kabyles respectent la
+vie des femmes.
+
+--Ah! mes amis, promettez-moi que vous ne me laisserez pas vivante aux
+mains de ces sauvages.
+
+--Allons dormir, dis-je, et sur les deux oreilles. Ce mort dans son
+linceul est un vivant qui ne dort que d'un oeil et qui nous garde. Ces
+fantômes noirs sont de braves bêtes qui ont bien gagné, en nous portant
+tout le jour sur leur dos, la poignée d'orge qu'elles broient avec
+délices. Et quant à ces _hou_! _hou_! terribles, ils font plus de bruit
+que de mal; ils s'élèvent de la petite mosquée de Thifilkouth vers
+Allah: ce sont des invocations que lui adressent les marabouts et les
+âmes pieuses du village. Peut-être bien le conjurent-ils d'envoyer celui
+qui doit couper la gorge à tous les Roumis ou les noyer dans la mer. Ce
+sont eux qui, avec les marabouts de Ben-Dris, les tolbas du bâton, ont
+aidé Bou-Bar'la, le faux _chérif_ [Descendant du prophète.] et le faux
+Sid-el-Hadj [Seigneur pèlerin de la Mecque.] à soulever la Kabylie de
+1851 à 1854, alors que, grâce à ses jongleries secondées par un courage
+de lion, il se faisait passer pour le prédestiné portant l'étoile au
+front, pour le _moule-saâ_ en personne, pour Si-Mohammed-ben-Abd-Allah
+lui-même. Tous les grands agitateurs se sont parés de ces titres et ont
+plus ou moins joué ce rôle-là. Comme Abd-el-Kader avant lui, Bou-Bar'la
+s'était fait affilier à la franc-maçonnerie des _Khouâns,_ qui compte
+ses frères par milliers en Kabylie, et...
+
+Un triple bâillement me coupe la parole. Nous tirons sur nous la porte
+massive, que ferme un loquet ingénieusement façonné. Nous nous
+partageons les matelas: chacun a le sien, où il se jette tout habillé et
+enveloppé dans sa couverture. Nous nous endormons bercés par les _hou_!
+_hou_! qui ne nous effrayent plus.
+
+CHAPITRE III
+
+DU DJURJURA A LA MAISON D'OR.
+
+Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais
+disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle
+ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de
+long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu'il combine un plan de
+campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche
+menaçante?
+
+--Général, avez-vous bien passé la nuit?
+
+De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'être, jaillissent deux
+éclairs:
+
+--Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes!
+Seul, j'ai lutté, moi, contre un ennemi qui s'appelle légion. Conscrit,
+debout!
+
+Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras.
+
+--Déjà! il ne fait pas jour, et je m'endors à peine. Je suis rompu, et
+je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D'ailleurs, on n'est pas mal
+chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un
+bon somme?
+
+Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur
+par les jambes, le Général le menace de la cruche à l'eau. Je cours
+ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du
+matin.
+
+Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa
+pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la _kharouba_ babillent
+entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la
+crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il
+fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la
+nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux _hou!
+hou!_ stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des
+fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n'ont laissé sur nos
+lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les
+bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur
+son bât comme une majesté sur le trône.
+
+Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le caïd sur le
+meilleur chemin à suivre, une vieille, cassée, édentée, recroquevillée,
+la plus affreuse des trois sorcières de Macbeth, se glisse craintive et
+se cachant des hommes de la _kharouba_, jus'qu'auprès de madame Elvire,
+qui, involontairement, laisse échapper un cri.
+
+--Que me veux-tu? lui dit-elle.
+
+Une main brune, calleuse, décharnée, saisit le voile de gaze verte.
+
+--Mais je ne peux pas m'en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon
+mouchoir.
+
+Un mouchoir de fine batiste, brodé et parfumé. La vieille secoue la
+tête, sa griffe demeure accrochée au voile vert.
+
+--Veux-tu mon éventail?
+
+Nouveau refus de la sorcière, qui serre plus vivement encore et froisse
+entre ses doigts crochus le frêle objet de sa convoitise.
+
+--_Makache! makache_ [Non! non!]! s'écrie le Général impatienté.
+
+Et la vieille, déçue dans son espoir, furieuse, s'éloigne brusquement en
+jetant, à la jeune et belle _Roumi_ un regard chargé de tout le venin
+des vipères.
+
+--Partons, dit M. Jules à madame Elvire: cette horrible mégère veut vous
+assassiner. Bel-Kassem!
+
+--Monsieur?
+
+--Que faut-il donner au caïd?
+
+--Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure.
+L'hospitalité kabyle...
+
+--Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes à
+l'Opéra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et
+les décorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus
+chatoyant pour divertir les blasés de Paris, n'est-il pas de mille
+coudées au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel théâtre vous a-t-on
+montré ce décor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour
+égaler cette vieille?
+
+Appuyé sur son bâton et boitant, le caïd nous accompagne jusqu'à la
+sortie du village. Comme la veille, à l'arrivée, une fourmilière orde et
+grouillante d'hommes, de vieillards et d'enfants accourt effarée, et se
+presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici débarrassés; nous
+poussons un soupir d'aise et commençons la descente du mamelon de
+Thifilkouth par un chemin raviné, pierreux et boueux, le frère jumeau de
+celui d'hier. Nous cheminons entre des clôtures formées de pierres
+sèches et de ronces en liberté, qui souvent nous enlacent dans leurs
+longs bras grêles, hérissés d'épines. Ailleurs ce sont des vignes folles
+qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages
+des larmes de la rosée. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un
+torrent. Un épais rideau de verdure nous dérobe cette eau, dont la
+mélopée grave domine, comme un chant d'orchestre, les broderies vocales
+des virtuoses ailés. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel
+nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-être et
+quel ravissement dans ces jardins enchantés où les rayons solaires se
+jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines
+s'emplissent d'un air pur, frais et tonique, qu'embaument des orangers
+et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle
+avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d'une demi-heure nous
+atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d'opale! Elle sort
+d'une étroite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, à vingt
+pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes
+formes. Alors c'est un torrent écumant qui roule impétueux sur une pente
+rapide, se heurtant et se brisant à mille obstacles vers
+l'Asif-bou-Béhir, un affluent du Sébaou. J'ai déjà vu ce paysage; où
+donc? dans les Pyrénées. Nous traversons le gave africain sur quelques
+grosses pierres jetées là au hasard. Le gué n'est pas sans péril; le
+sabot des mulets glisse sur le grès poli par l'eau, et le courant
+furieux menace de nous entraîner au fond d'un gouffre. Mais la journée
+d'hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une
+jouissance.
+
+Nous voici sur l'autre bord; l'ascension du Djurjura commence. Nous ne
+montons que très-lentement: presque partout le rocher se dresse à pic,
+le sentier est impraticable. Le géant s'indigne de notre audace et
+accumule les aspérités sous nos pas. Nos braves bêtes sont blanches
+d'écume, les muletiers redoublent leurs _har'r har'r_. Les ronces
+enchevêtrées nous déchirent les mains et le visage. Le voile du Général
+est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer
+accroché à une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais
+par le collet de son habit. Rien ne nous arrête, et le rire argentin de
+madame Elvire éclate comme une joyeuse fanfare annonçant la victoire.
+
+La merveilleuse masure! comme elle a été hardiment jetée sur cette
+ravine où se précipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie,
+plusieurs femmes, couvertes de haïks assez propres, nous regardent en
+souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout
+exprès pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus
+ravissant paysage du monde? C'est un _thisirth_ [Un moulin à eau.].
+L'eau prise au _tharza_ [Ruisseau.] est amenée par l'_amzieb_ [Rigole
+creusée dans un tronc d'arbre.] jusqu'au mouvement de l'_ar'aref_ [La
+meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin.
+Elles sont coquettes pour elles-mêmes, ne pouvant l'être avec les
+hommes; et c'est à qui sera la mieux mise, à qui étalera les plus riches
+bijoux. La meule broie le blé avec lenteur; mais elles ne sont pas
+pressées. C'est un plaisir que d'aller au moulin, où l'on peut se
+montrer, babiller et médire. Et bien à plaindre sont celles des villages
+qui n'ont pas de _thisirth_! Outre qu'il leur faut écraser le froment,
+l'orge ou le sorgo, presque grain à grain, entre les deux pierres d'un
+méchant moulin portatif, une fortune marâtre leur refuse encore cette
+suprême joie d'aller tailler des bavettes.
+
+--N'y a-t-il pas de fêtes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent
+part?
+
+--Nous avons les _eurs_, festins et réjouissances à l'occasion d'un
+mariage ou de la naissance d'un garçon. Alors on invite ses amis. Les
+hommes viennent avec leurs fusils...
+
+--Et leurs femmes?
+
+--Non, Madame: ils les laissent à la maison.
+
+--Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fête?
+
+--Celles de la _kharouba_ où l'_eurs_ se donne préparent le kouskoussou,
+et s'en régalent après les hommes, s'il en reste. Mais, pour qu'il en
+reste, vous n'imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est
+très-sobre en temps ordinaire, plutôt par nécessité que par goût, mange,
+ces jours-là, à lui seul, un ou deux plats comme celui qu'à vous cinq,
+hier soir, vous n'avez pu qu'entamer à peine. Aussi arrive-t-il souvent
+que les femmes de la _kharouba_ d'un voisin ou d'un ami en préparent
+aussi quelques-uns aux frais de l'amphitryon. Lorsque les plats sont
+vides, si viles qu'un chien n'y trouverait miette à mettre au bout de sa
+langue, les hommes font brûler la poudre pour se griser du bruit et de
+la fumée, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils
+forment un cercle au centre duquel s'accroupit un parent du maître de la
+maison. Il déploie un morceau d'étoffe, puis y dépose un bracelet
+d'argent en signe d'amitié, et un peu de blé en signé d'abondance. La
+conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le
+mouchoir. Parfois l'amour-propre s'en mêle: d'abord, c'est une pluie de
+cuivre, puis une grêle d'argent. On a vu des fous se dépouiller
+entièrement pour l'emporter sur un rival en vanité. L'amphitryon serre
+ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain
+_eurs_, pour retomber sur le mouchoir.
+
+--Et les femmes?
+
+--Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles
+viennent voir danser les veuves, car il n'y a que les veuves qui dansent
+en Kabylie.
+
+--Pour le coup, dit le Général, la plaisanterie passe les bornes.
+
+--Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: «Par Dieu, par
+ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce
+Dieu clément et miséricordieux à qui rien n'échappe,» je jure que les
+veuves seules dansent en Kabylie? Quand l'_athobel_ [Tambourin.] et la
+_chèta_ [Flûte.] font leur musique, il faut voir comme elles se
+trémoussent!
+
+--Les veuves ont-elles donc des moeurs légères?
+
+--Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes
+mariées.
+
+--En sont-elles moins considérées?
+
+--Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop
+grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige.
+
+--Comment?
+
+--En leur envoyant une balle dans la tête.
+
+--Avez-vous des fêtes publiques?
+
+--Oui, la fête de l'_Aïth-Kebir_, qui rappelle le sacrifice d'Abraham,
+et d'autres, religieuses, politique, où la _djemâa_ vote l'_ouzia_.
+C'est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les
+plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout
+le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte
+dans le village, et chacun est obligé d'y contribuer selon ses moyens.
+Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent
+rien; mais ils n'en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu'ils
+mangent dans toute l'année. Et si l'_amin_ ou quelque autre s'avisait de
+prélever sur l'_ouzia_ une part plus grande ou d'en prendre avant la
+répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé
+d'une amende de cinquante francs.
+
+Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un
+chaleureux écho.
+
+--Pauvreté n'est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et
+quand un homme est frappé par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a
+ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le
+village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la _djemâa_
+ordonne la _touïza_, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait
+également pour entretenir, labourer ou ensemencer le _bled-rabbi_ [Le
+bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits,
+figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait
+de s'acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux,
+payerait aussi cinquante francs d'amende.
+
+--Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux
+Français avec beaucoup d'autres bonnes choses, par où ils les devancent
+dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n'est
+qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de
+la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu'un
+peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une
+administration centralisée à outrance, n'ont qu'à venir en Kabylie pour
+s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen
+de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au
+bagne ou de leur couper la tête.
+
+--Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je
+t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en
+Françaises que nous nous révolterons.
+
+--Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses
+comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les
+traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton
+périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne
+peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de
+la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes.
+
+--Voilà qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient à notre
+rencontre?
+
+En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains
+pleines de fleurs.
+
+--_Ouach halek_ [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous
+aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau,
+en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura.
+
+--Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes... bien
+maladroites.
+
+--_Diffa! diffa!_ dit le bel homme d'Aïth-Aziz, en étendant la main vers
+ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que
+nous escaladons.
+
+--Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous?
+
+--Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu'elles étaient
+inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres.
+
+--Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus
+hospitalier.
+
+Nous montions depuis quatre heures, et d'instants en instants la nature
+étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De
+prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un désordre
+magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des
+cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres,
+puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage
+impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d'orge, des
+figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d'espérance à
+cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n'est
+plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent,
+sur leurs pitons, à des ruches d'abeilles. Bientôt les oliviers ont
+entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes;
+des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d'un
+vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous
+entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le
+plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous,
+éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D'ici à la
+crête djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il
+faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et
+presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la _diffa_ qu'a fait
+préparer en notre honneur le beau Kabyle.
+
+Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et
+drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A
+peine y avons-nous pris place, que la _djemâa_, avec l'_amin_ et les
+_dhamen_ en tête, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes
+ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs
+portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves,
+d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns
+sont dévorés par d'effroyables ulcères, ou c'est la teigne qui leur
+ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux.
+
+L'amoureux de madame Elvire et l'_amin_, dont la physionomie est
+intelligente et douce, ont sur tous un air de supériorité; ils ne sont
+pourtant que leurs égaux, car le plus misérable a sa voix au conseil, et
+c'est la sienne qui est la plus écoutée, si elle est la plus éloquente.
+L'_amin_ nous complimente au nom de la _djemâa_; il nous remercie, en
+quelques mots simples et dignes, de l'honneur que nous daignons faire à
+son village en y acceptant la _diffa_. Il s'excuse de ne pouvoir nous
+traiter selon notre mérite; il voudrait nous servir sur un plat d'or les
+mets les plus exquis, mais les Aïth-Aziz sont pauvres, et nous leur
+ferons la grâce d'agréer ce qu'ils nous offrent avec le coeur. Cette
+petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut
+absolument laisser à ces bonnes gens des marques de notre
+reconnaissance.
+
+--Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers.
+Vous n'avez pas affaire à des Arabes!
+
+--Mais nous ne voulons pas que ce brave _amin_ se mette en dépense pour
+nous.
+
+--Ce n'est pas lui qui payera la _diffa_, mais le trésor du village; et
+même, comme vous êtes plusieurs et gens de conséquence, les frais en
+seront supportés par toute la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou.
+
+--Et si ce sont des voyageurs ordinaires?
+
+--Chaque _kharouba_ les nourrit à son tour; quiconque refuse de les
+recevoir est frappé d'amende, dès qu'ils ont dépassé la cinquième
+maison.
+
+A l'entrée du village lutine une bande de petits sauvages, garçons et
+filles. Ils ont bien envie de venir à nous, mais ils n'osent. Les plus
+hardis s'avancent un peu: au moindre geste de l'un de nous, ils
+repartent à toutes jambes, et cette marmaille se réfugie dans les
+maisons. Au bout d'un instant, le même jeu recommence. Le Caporal, le
+Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: _Soldis!
+soldis!_ Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne
+reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosité est la plus
+forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils
+sont là tous; à leur tête une petite fille de quatre à cinq ans. Elle
+est ravissante avec ses grands yeux étonnés et ses cheveux ébouriffés.
+Comment l'apprivoiser? L'_amin_ nous vient en aide: «Mettez vos mains
+sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n'aurez plus peur des
+_Roumis_.» Toute la bande ainsi aveuglée se précipite en avant, et c'est
+maintenant à qui arrivera le premier. «A bas les mains!» crie l'_amin_.
+Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux écarquillés et comme
+frappés de stupeur. Mais bientôt nos _soldis_ ont raison de la crainte,
+même chez les plus timides. Et quand ils se sont disputé les derniers,
+toute la bande s'attache à nos pas, tandis que de petites voix d'une
+douceur singulière répètent incessamment: _Soldis! soldis!_ Accompagnés
+de ce cortége enfantin, nous faisons tout le tour du plateau où
+remontent les femmes qui sont allées chercher de l'eau dans la vallée.
+Plusieurs de ces malheureuses n'ont pas même de cruches; elles les
+remplacent par des outres en peau de chevreau, qu'elles portent sur leur
+dos mal protégé contre l'humidité par une natte en sparterie. L'_amin_
+nous annonce que le kouskoussou est à point. Il nous invite à le suivre
+dans sa maison. Nous retournons vers le Général.
+
+O spectacle mémorable et charmant! Au milieu d'un cercle de deux cents
+sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couchée sur un matelas
+militaire, dort d'un sommeil d'enfant. Autour d'elle règne un profond
+silence. Le beau Kabyle réprimande du regard quiconque fait mine
+d'ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la
+Parisienne avec des yeux émerveillés. Les mulets, le nez dans leur
+musette, la bercent du bruit monotone qu'ils font en broyant l'orge de
+la _diffa_. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la
+contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu'ainsi, à son
+insu, abandonnée à sa grâce naturelle. Un songe rose égaye son sommeil
+et met un sourire sur ses lèvres entr'ouvertes. Mais l'heure s'écoule et
+l'_amin_ est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai
+barbare, tousse jusqu'à trois fois. Enfin la dormeuse s'éveille.
+
+--Où suis-je? dit-elle.
+
+--Sur le Djurjura.
+
+--Ah! qu'on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps?
+
+--Une heure environ.
+
+--Ces hommes étaient là?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et vous, Messieurs?
+
+--Nous sommes allés nous promener.
+
+--Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont
+protégé mon sommeil?
+
+--Mange leur _diffa_ de bon appétit, et ils seront contents.
+
+--Je veux absolument leur témoigner ma reconnaissance.
+
+--Eh bien, offre-leur donc un _timecheret_.
+
+--Va pour un _timecheret_! mais qu'est-ce que cela?
+
+--Un repas de viande où chacun a sa part comme d'une _ouzia_.
+
+Le _timecheret_ offert et accepté dans un échange de politesses et sous
+la forme d'une pièce d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y
+sommes solennellement introduits par l'_amin_ et les _dhamen_.
+Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en
+nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne
+parviennent pas à la réduire, et nos efforts n'aboutissent qu'à nous
+faire avaler quelques bouchées d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres
+gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au
+_felfel_ nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l'_amin_ qui
+nous sert, a la majesté d'une matrone romaine. Elle s'étonne et s'alarme
+de ce que nous ne touchions qu'à peine à ce plat qu'elle a préparé de
+ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n'est-il
+pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons
+l'héroïsme jusqu'à y revenir encore, mais...
+
+--Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance!
+
+Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: _Bono
+kouskoussou! bono! bono!_ Nous lui abandonnons un grand pain et du
+sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le
+dégoût précipite et qu'il change en déroute. Nous nous élançons vers
+l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche
+du salut.
+
+--Il était temps, s'écrie le Général, dix pas encore, et...
+
+--Et moi aussi, répondirent trois voix.
+
+--Qué? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renversé.
+
+Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata.
+Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu'à la limite du village:
+l'_amin_, les _dhamen_, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne
+rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement
+attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de
+cordiales poignées de mains.
+
+Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de
+pas, M. Jules, s'étant retourné, s'écrie:
+
+--Il est encore là; mais voyez l'air malheureux!
+
+--C'est qu'en effet, dit Bel-Kassem, il n'a eu de chance ni à la guerre
+ni dans ses amours.
+
+--Ah! vraiment? que lui est-il donc arrivé?
+
+--Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son
+histoire?
+
+--Pauvre garçon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au
+beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes.
+
+Arrivé devant le Général, il attendit ses ordres dans l'attitude du
+respect:
+
+--Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chérif? veux-tu nous
+faire le récit de tes exploits et de tes amours?
+
+Le beau Kabyle hésita un moment avant de répondre:
+
+--Soit, dit-il, puisque tel est votre désir.
+
+Nous nous remettons en marche.
+
+La crête étroite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil
+radieux, a l'éclat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous
+laissons une maisonnette d'été, le long de laquelle montent des
+liserons. Et près de là, un petit pâtre qui n'a que les épaules
+couvertes d'un vieux pan de burnous, mène paître un troupeau de chèvres
+maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncelés d'où
+s'échappe çà et là, et comme par miracle, un brin d'herbe. Le guide nous
+recommande de ne pas trop regarder à droite et à gauche, ni surtout en
+arrière. «La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et
+le _Roumi_, dit-il, casse comme verre en tombant.» Nous devinons qu'il
+veut nous ménager la surprise du spectacle qui là-haut nous attend; et
+très-complaisamment nous entrons dans son idée. Vers deux heures de
+l'après-midi, nous atteignons à l'entrée du col de Chellata, un des
+points culminants de la crête djurjurienne.
+
+--Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s'écrie:
+
+--Retournez-vous et regardez!
+
+L'infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en même
+temps la nature sous tous ses aspects, dans l'inépuisable variété du
+paysage. Le cadre se prête, également merveilleux, à la légende épique
+et à l'églogue champêtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers
+monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; là-bas, dans cette
+verte prairie qu'arrose une source claire, ou bien dans ce joli village
+joyeusement paré d'orangers et de pampres, les bergers de Théocrite et
+de Virgile, célébrant sur la _chêta_ langoureuse les amours du dieu Pan.
+A côté d'affreux précipices plus noirs que le Tartare, s'étalent des
+campagnes riantes et parfumées qui surpassent en beauté les
+Champs-Élyséens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et
+ses fruits délicieux; là, le désert aride, qui refuse une goutte d'eau
+au lézard altéré. En haut, c'est le Nord drapé dans son manteau de
+neige; en bas, c'est la flore africaine épanouie sous les baisers du
+soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie
+baigne dans un océan radieux, où chaque objet éclairé devient lumière
+lui-même, tandis que dans son ombre il fait nuit! L'immense courbe
+rocheuse du Djurjura forme un amphithéâtre de géants, jeté devant la
+Méditerranée. Chaque piton coiffé comme d'un chapeau par son village est
+un spectateur qui assiste aux drames tour à tour terribles ou charmants
+de la mer. Et les _thamgouth_ [Pics.] au crâne dénudé, à la tête ceinte
+de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les _amin_ et les
+_dhamen_ de cette _k'bila_ de Titans. C'est d'abord le Tiziberth, qui
+plane au-dessus de nous comme un vautour à collerette blanche; puis, son
+frère, le Ras-Chellata; ensuite, vers l'ouest, l'Azerou-N'tour ou pierre
+du midi, l'Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par
+excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath,
+le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djemâa-Aizor et le Thasserth.
+Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me
+promenais sur ma terrasse à Alger, ces sphinx m'avaient jeté leur
+provoquante énigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest,
+sur sa montagne altière, maintenant réduite à la taille d'une humble
+colline, voilà le fort national. Sa large enceinte et ses vastes
+casernes, plus hautes d'un étage, produisent l'effet d'une petite
+mosquée kabyle avec son minaret. Par de là le fort et le pays mamelonné
+des Aïth-Flisset, s'étend une ligne horizontale: c'est la plaine de deux
+cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un
+point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, enveloppés de voiles
+éblouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la
+grande et divine image de l'éternel amour.
+
+A nos pieds, ce sont les _Zouaoua_, et leurs tribus nombreuses, et leurs
+villages innombrables. Puis, à gauche et au sud de leur confédération de
+l'Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres
+confédérations puissantes: les Aïth-Sedka et les Aïth-Guechtoula. La
+première comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les
+Aïth-Amhed, les Aïth-Chebla, les Aïth-Irguen, les Aïth-bou-Chenacha, les
+Aïth-hal-Ogdal et les Aïth-Ouadhia.
+
+Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n'ont ni figues ni olives, et les
+remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu'emprisonnent
+les neiges de l'hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanières,
+en des masures recouvertes, à défaut de tuiles, au moyen d'un ciment
+imperméable que leur fournit la montagne. A l'ouest de leur pays, si
+âpre et si ingrat, la confédération des Guechtoula occupe un territoire
+non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51
+villages et 2,300 fusils: les Aïth-bou-Haddou, les Aïth-bou-R'dane, les
+Aïth-Mendes, les Aïth-Koufi, les Aïth-Frekat et les Aïth-Smahil, qui
+possèdent la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux
+deux tombes, le fondateur grand-maître de la franc-maçonnerie des
+Khouâns.
+
+Les Guechtoula ont fait brûler la poudre plusieurs fois contre les
+Français, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu'ils se soulevèrent
+à l'appel du faux chérif Bou-Bar'la, et enfin en 1856 par
+Sid-el-Hadj-Amor, ancien _oukil_ [Administrateur religieux.] de la
+_zaouïa_, ils se ruèrent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font
+maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque
+qui infestent leur pays très-boisé. Sur leurs crêtes, que domine le
+_Thamgouth_ [Le plus haut pic du Djurjura.], le cèdre abonde, et plus
+bas le chêne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn'i, l'olivier
+forme à lui seul de véritables forêts, comme celle de Thiniri; et plus
+au nord s'étend, sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, la forêt
+de Bou-Mahni, dont les chênes-liége seront exploités un jour par
+l'industrie française, comme le sont déjà les magnifiques forêts de même
+essence du mont Édough, près de Bône, et celles plus riches encore du
+cap de Fer et de Collo.
+
+Permettez, lecteur, que j'ouvre ici une parenthèse pour une courte
+digression, la première et la dernière de ce livre. D'ailleurs, le col
+de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut
+qu'on s'y arrête un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont allés nous
+chercher de la neige; le Général est resté en extase devant cette grande
+nature; le Caporal a les paupières humides, c'est son faible et son
+fort, le Conscrit, enfin, rêve les yeux à demi clos. Pendant qu'ils sont
+muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses
+et superbes forêts de chênes-liége du littoral africain, pour peu qu'il
+vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas,
+vous rencontrerez des merveilles qu'on semble ignorer en France: car, si
+cette contrée était mieux connue, on y verrait accourir par centaines
+des touristes qui commenceraient la fortune de l'Algérie.
+
+Dans la province de Constantine, le chêne-zen couvre 50,000 hectares, le
+chêne-liége 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de
+francs. Dès à présent, plus de 150,000 hectares de chênes-liége sont
+concédés à des compagnies ou à des particuliers, et 130,000 produisent
+déjà ou sont sur le point de produire. Il n'a pas été dépensé pour leur
+mise en valeur moins de 10 millions de francs, employés en partie à
+construire des établissements, à importer des contre-maîtres et des
+ouvriers du métier, à acheter le matériel nécessaire, et le reste en
+travaux exécutés dans les forêts par des Arabes, et surtout par des
+Kabyles. Plus de 7 millions sont entrés par cette voie dans la poche des
+montagnards du littoral. N'est-ce pas là le plus puissant de tous les
+moyens d'assimilation, et même le plus irrésistible agent civilisateur
+aux yeux de tous ceux qui savent quel rôle capital joue l'argent parmi
+les indigènes? Qu'on se fasse une idée de cette richesse qu'avec tant
+d'autres possède l'Algérie, la plus belle colonie du monde et la plus
+dédaignée par les ignorants ou par les hommes à faux systèmes. Un
+hectare de chênes-liége donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux
+de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares
+concédés et exploités produisent bientôt 150,000 quintaux à la fois: il
+faudra donc, chaque année, quinze cents navires pour transporter en
+Europe le liége d'Afrique. Et qu'on réfléchisse que la moitié à peine de
+ces forêts est concédée. Elles ne couvrent pas seulement le mont Édough,
+Bône et tout le littoral de Philippeville à Bougie. Si le cavalier qui
+les a traversées poursuit sa route vers l'ouest, il retrouve le
+chêne-liége comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis
+Bougie jusqu'à Zeffoun chez les tribus de l'Oued-Summam (l'Oued-Sahel,
+près de son embouchure), puis chez celles de l'Oued-el-Hammam, dont les
+plus pauvres, à défaut de tuiles et de ciment, se servent du liége pour
+couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbères, ce qui
+veut dire plus faciles à assimiler que les tribus arabes. L'exploitation
+du chêne-liége sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en
+réduit plusieurs à la plus extrême misère. Quelques-unes du cercle de
+Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obligées de disputer à la mer
+une proie très-difficile à saisir avec l'épervier et l'hameçon, leurs
+seuls engins de pêche, ou bien d'aller chercher sur les rochers qu'elle
+baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres
+coquillages.
+
+A notre extrême droite, par delà la confédération des Zouaoua de l'Est,
+sur les dernières déclivités djurjuriennes qui descendent vers le cap
+Sigli, nous découvrons en partie le territoire de ces deux groupes
+kabyles. L'un comprend 196 villages, 8,979 fusils, répartis entre 17
+tribus du cercle de Bougie [Devaux, _les Kébaïles de Djerjera_.]: les
+Aïth-bou-Meçaoud, Aourzelaguen, Our'lis, Mançour,
+Ouled-Sidi-Mouça-ou-Aïdir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled-
+Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaïa, Mezzaïa,
+Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L'autre compte 14 tribus, 72
+villages, 3,087 fusils: les Aïth-Oued-el-Hammam (les fils de la rivière
+aux eaux chaudes), Ibouhaïn, Imadhalen, Ir'kil Nzekri, Bou-Nahman,
+Ibarizen, Thiguerin, Hassaïn, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia,
+Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, déjà
+signalée.
+
+Encore un regard d'admiration jeté sur la _K'bila-Oumalou_, la Kabylie
+du versant nord, et maintenant en route pour la _K'bila-Ousammeur_, la
+Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos
+visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par
+le _felfel_. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se
+repose avec plaisir l'oeil ébloui par l'éclat de la neige. Nous passons
+entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont
+l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crête, d'un versant à
+l'autre, n'a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une
+délicieuse prairie émaillée de marguerites. L'immensité béante, devant
+nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au
+point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous
+apparaissent à la fois. Il faut s'arrêter de nouveau pour contempler ces
+deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant.
+Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que
+l'âme est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil
+l'embrasser tout entière et regarder au delà!
+
+Nous repartons, et tout à coup, comme par un coup de théâtre, le décor
+change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en
+face de nous! C'est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune
+ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers,
+les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et
+les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s'ouvre un
+abîme, la vallée de l'Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi
+large alors qu'un fleuve américain, la rivière n'est à présent qu'un
+mince filet d'eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait
+pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce
+mamelon qui s'élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et
+par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton
+isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé
+par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques
+pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut là un tombeau. Mais
+derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc
+des montagnes où la rivière se promène en d'inextricables méandres?
+N'est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces
+sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d'arabesques
+cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et
+enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie
+au frère du Sébaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu'à son
+embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'être l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel,
+le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l'Oued-Ziane et
+l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison
+des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient
+pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand
+accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux
+affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la
+rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et
+d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit
+ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest à l'est, dans les montagnes
+berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l'une et l'autre
+isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux
+vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d'eau, de
+cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise
+fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses
+rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en
+font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie
+de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch;
+à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte
+l'eau des dernières neiges; devant nous s'enfonce un escalier de géants,
+qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu
+retouché. Auprès du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer
+pour une route de première classe.
+
+--Bel-Kassem, quel est ce village?
+
+--C'est la _zaouïa_ de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed
+Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des
+ancêtres de son fils.
+
+--Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes.
+
+--Elle est aussi plus respectable.
+
+--Est-ce une maraboute?
+
+--Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorité du
+bien. Originaire du Maroc, elle vint s'établir dans le pays, peut-être à
+l'époque ou les Maures furent obligés de quitter l'Espagne. Beaucoup des
+marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs
+arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la
+mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux
+_andalous_. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en
+mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés
+d'Allah, ils y ont fondé des _zaouïa_, ou sont restés dans les villages
+pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les _sofs_ en
+guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père.
+
+--Tu es donc marabout?
+
+--Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des
+marabouts jusqu'à la consommation des temps.
+
+--Tu ne nous l'avais pas dit.
+
+--Je n'en tire pas vanité: un marabout est un homme ni plus ni moins
+qu'un autre.
+
+En ce moment, un passant s'approcha du guide pour lui baiser la main.
+Bel-Kassem ne s'en montra pas plus fier.
+
+--A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prêtres et nos moines
+feraient bien d'apprendre de toi l'humilité chrétienne.
+
+--Mais de marabout comment es-tu devenu soldat?
+
+--Il est assez rare, en effet, qu'un marabout se voue aux armes, à moins
+qu'il n'y soit poussé par le fanatisme religieux. Dans les guerres de
+tribus et de villages, il ne remplit que le rôle de parlementaire ou de
+pacificateur. On dit communément: un marabout est une femme qui ne se
+bat pas. Je vous prie de croire, se hâta d'ajouter finement Bel-Kassem,
+que je suis bon à faire mentir de toute façon un si méchant dicton. Je
+me suis fait soldat parce que, tout marabout que j'étais, je ne savais
+pas faire de miracles.
+
+--Tu y crois donc aux miracles?
+
+--Assurément.
+
+--Et tu as essayé d'en faire?
+
+--Oui.
+
+--Comment t'y es-tu pris pour cela?
+
+--D'abord, j'ai épuisé toute la science du _thaleb_, la lecture,
+l'écriture, la versification, les mathématiques et l'astronomie, le
+Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on
+enseigne dans les grandes _zaouïa_, dans celle de Chellata, par exemple,
+la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jeûné, j'ai prié,
+j'ai conjuré les _djenouns_, et jamais je ne suis parvenu à altérer la
+moindre loi de la nature.
+
+--Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne
+sont que mômeries qu'on les fasse à Paris ou sur le Djurjura?
+
+--Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des
+prophètes, qui possédaient le don du miracle.
+
+--On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour
+n'est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus.
+
+--Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que
+certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de déranger l'ordre
+naturel.
+
+--Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura à démasquer nos marabouts à nous,
+qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l'an
+mil. Des écoles, des _zaouïa_ où la jeunesse apprendrait à ne pas
+mépriser la raison, mais à s'en servir sans cesse et avec une entière
+confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts
+prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils
+le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des
+chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu'il pleuve et pour
+qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de
+vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de
+leur payer la dîme?
+
+--Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne,
+pas même les _Roumis_, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu.
+Ils donnent d'une main ce qu'ils reçoivent de l'autre, et leur vie
+édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là;
+mais, je le répète, ils sont rares.
+
+--Comme chez nous!
+
+--La _zaouïa_ de Chellata, demandai-je, est une école pour les enfants
+ou pour les adultes?
+
+--On y trouve des _tolbas_ de tout âge.
+
+--Sont-ils nombreux?
+
+--Deux à trois cents.
+
+--Et que payent-ils chacun?
+
+--Rien. C'est Ben-Ali-Chérif qui paye pour tous.
+
+--Il est donc bien riche?
+
+--Lui! il ne pourrait jamais épuiser son trésor. Vous ne savez pas
+l'histoire de la _Maison d'or_?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, les ancêtres de l'aga, qui étaient des saints, érigèrent,
+dans un endroit connu de lui seul, une maison où l'or vient comme la
+mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien,
+et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et
+un miracle authentique!
+
+--Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l'honneur de cette
+famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux,
+ces chérifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en
+considération et en richesse.
+
+--Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de
+vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga
+s'enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour
+sa _zaouïa_: car ce n'est pas seulement une école, mais aussi une maison
+hospitalière où chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il
+est, d'où il vient, où il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non
+plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour,
+huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et
+autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu'on ne
+vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule _zaouïa_ établie
+sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en
+ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres
+viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le
+trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance
+des malheureux.
+
+--Mais les autres _zaouïa_, de quoi vivent-elles?
+
+--De _ziara_ et d'_achour_ [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi
+des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs
+pieux. Ce fonds est exploité par des _khemmes_ [Métayers.], qui
+prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées
+religieuses. Ces _touïza_, comme celles pour les pauvres, sont imposées
+par les _djemâa_, car l'_oukil_ et les _tolbas_ n'exercent parmi nous
+aucune autorité. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mêlée à la
+politique, comme en pays arabe. Pour les _zaouïa_ qui nourrissent nos
+pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais
+volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les
+écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou
+l'équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l'instruction, le
+vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents
+sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour
+l'_oukil_: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils
+pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la
+planchette où sont gravés les versets du Coran.
+
+--Et à la _zaouïa_ de Ben-Dris, chez les _tolbas_ du bâton, qu'est-ce
+donc qu'on enseigne?
+
+--Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c'est le
+revers de la médaille; elle est à deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge,
+habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars
+1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chérif se
+flattait d'enlever le vrai chérif pour l'égorger et se mettre à sa
+place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les _tolbas_
+de la science fusillèrent très-vigoureusement les _tolbas_ du bâton.
+Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou
+plutôt sur les pauvres, une _razzia_ de trois cents boeufs et de trois
+mille moutons.
+
+--Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous
+_razzier_ un peu, nous aussi?
+
+--Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent
+pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et
+piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur
+tête un cheveu enlevé à la vôtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils
+vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher
+leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n'importe où, on
+est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous
+pratiquent I'industrie de l'_oukaf_ [Recéleur.].
+
+--Est-il vrai que vos _kanouns_ tolèrent le recel?
+
+--Ils ne le punissent pas.
+
+--Mais, si l'_oukaf_ n'est pas puni, il est du moins méprisé?
+
+--Non.
+
+--Comment expliques-tu cela?
+
+--C'est la coutume. D'abord, le volé retrouve son bien, grâce à
+l'_oukaf_; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il
+a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, où
+celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché
+éloigné.
+
+--Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil!
+
+--Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à
+ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille
+calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que
+ce soit, on éprouve une sorte de honte.
+
+Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le
+sentiment de la personnalité humaine.
+
+Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une
+marque de déférence envers les grands marabouts dont la _koubba_ à
+coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont
+tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre
+manque d'égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la
+tête au fond d'un précipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas à Satan pour
+l'éternité des siècles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le
+marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura,
+ni plus ni moins que s'ils eussent été des libres penseurs et lui le
+pape noir en personne.
+
+A l'entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes _tolbas_ près
+d'une jolie fontaine alimentée par l'eau des neiges: visages, mains,
+vêtements, toute leur personne est d'une extrême propreté, qui console
+nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu
+d'un fouillis de masures, s'élève une charmante maison mauresque: c'est
+le père de l'aga qui l'a construite, et sa mère l'habite à présent.
+
+--Mais lui, Bel-Kassem, où demeure-t-il? Tu nous avais parlé d'un palais
+de France.
+
+--Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas là à pieds?
+
+--Ce point blanc, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel?
+
+--C'est le palais de Ben-Ali-Chérif. Les Français l'ont érigé en 1855.
+
+--Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main.
+
+--Ah! ah! nous n'y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq
+minutes, cinq toutes petites minutes.
+
+En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de
+descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs français l'ont retouché en
+1857, les montagnards kabyles l'ont depuis refait à leur mode. Nous
+rencontrons bon nombre de gens qui se rendent à un marché ou en
+reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d'Aïth-Aziz,
+vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d'une
+voix terrible: «Qui t'a permis de regarder cette illustre maraboute?» et
+il aveugle le téméraire en lui tirant brusquement son burnous sur les
+yeux. Celui-ci, effrayé, s'enfuit à toutes jambes, ne sachant pas au
+juste ce qu'il a le plus à craindre: la colère d'une maraboute ou la
+vengeance d'un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se
+tordre sur le dos de sa bête, où il est remonté.
+
+--Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui
+pique!
+
+C'était un buisson épineux, tout couvert de petits morceaux d'étoffe,
+blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns
+arrachés au burnous, au haïk, à la coiffure; les autres, au bât, au cou
+du mulet, à la toison du bélier ou de la brebis.
+
+Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur,
+vous n'avez qu'à la lui remettre; et dans six mois, s'il plaît à Allah,
+vous viendrez lui demander la réponse.
+
+Il fît part aux muletiers du précieux avis qu'il venait de nous donner,
+et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils
+marchaient depuis six heures du matin et qu'il en était cinq du soir.
+
+Le soleil incliné vers l'horizon projetait sur la vallée de l'Oued-Sahel
+les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître
+de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cessé de
+guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que
+la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous
+avait raconté son histoire. La voici.
+
+CHAPITRE IV
+
+LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE.
+
+--Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C'est l'une
+des six des _Zouaoua Cheraga_ [Zouaoua de l'Est.]. Nous
+occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de
+la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les
+Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres
+du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s'entendent
+surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de
+plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes
+moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni
+oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et
+notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura.
+Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos
+maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles,
+qu'on s'étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du
+vent. Nous n'avons guère alors pour nourriture que de la farine de
+glands doux mélangée d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre
+bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des
+feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille.
+
+Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour
+pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien
+peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps,
+émigrent en grand nombre et reviennent à l'automne, après avoir gagné
+quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu'à la
+frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache
+d'autant plus fortement à lui, qu'il nous fait la vie plus dure.
+
+Ce n'est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu'ils nous aient
+donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille
+de savants marabouts, m'a souvent raconté que, dans les premiers temps,
+les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme
+leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'étend le
+long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au delà d'Alger. Ils
+possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est là
+une tradition qui s'est conservée dans plusieurs tribus de la haute
+montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les _Roumis,_ une masse
+d'hommes portant des armes terribles étaient venus de l'Ouest ou bien du
+Nord par la mer; ils s'étaient jetés comme des lions et des panthères
+sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et
+contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un
+refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que
+les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand
+amour de la liberté. Plutôt que d'accepter la servitude, ils ont préféré
+renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre.
+Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos _thamgouth,_ bravé
+tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans
+la vallée de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par
+des moqueries accompagnées d'une grêle de pierres; les Mlikeuch leur
+jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le
+même accueil dans la vallée de l'Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous
+sommes toujours considérés, eux et nous, comme les _manefguis_
+[Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vîmes le
+drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d'abord
+d'ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à
+l'évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de
+Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de
+l'indépendance kabyle.
+
+Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame
+Elvire et lui dit:
+
+--Bel-Kassem m'assure que vous désirez connaître, non-seulement comment
+on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien,
+Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter
+brièvement ma vie.
+
+Le visage du narrateur se voila de tristesse:
+
+--Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux
+disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est
+partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé
+dans l'un et l'autre.
+
+--Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pénible de retourner dans le
+passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours.
+
+Le guide traduisit les paroles du Général.
+
+--Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l'intérêt que Madame
+daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous
+lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux
+nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la
+crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd'hui, et avez vu
+qu'il se trouve à l'extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il
+n'y a plus rien que la roche nue.
+
+Les _kharouba_ [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres,
+sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux,
+mais qui ne l'est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et
+nos _kanouns_ le punissent; mais l'_oukaf_ [Le recéleur.] nous fait
+retrouver l'objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre
+possession sans qu'il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles
+d'_oukafs_ ne sont pas moins considérées que d'autres qui ne demandent
+leurs ressources qu'à la culture ou à l'élève du bétail. Et même, en
+raison des biens qu'elles possèdent, elles exercent souvent, sinon
+toujours, dans la _djemâa_ une influence prépondérante. Nos _amins_
+étaient fréquemment choisis parmi leurs membres.
+
+Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre
+l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma
+_kharouba_ n'avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère
+Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée,
+des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon
+père avait pu acquérir en mariage la fille unique d'un marabout vénéré
+de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas
+coûté moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs.
+Eh bien, toute notre richesse s'en était allée chez ces _oukafs,_ et
+principalement dans la _kharouba_ des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C'est
+bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la _djemâa,_ il
+était toujours le premier à proposer l'_ouzia_ [Distribution de viande
+aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de
+viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple
+en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison,
+il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans
+ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la
+_zaouïa_ de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en _ziara_
+[Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par
+exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter à un _thâam_ [Repas de
+réjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il était invité quelque part
+lui-même à un _eurs_ [Fête.], il se montrait également prodigue envers
+les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des
+pièces d'argent; et, lorsqu'après le repas on avait, selon l'usage,
+déplié le mouchoir destiné à recevoir l'offrande des convives, il y
+vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter
+d'avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s'appelait
+Mohammed-Ameur-el-Aïn.
+
+Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un _thaleb_ [Savant.], était aussi
+instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses
+prodigalités. Il l'écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis:
+car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons
+pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l'eau
+qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes
+de générosité ruineuse.
+
+Or les Ahmed-bou-Smaïl n'étaient pas seulement des _oukafs_; ils
+pratiquaient aussi la _r'ania,_ c'est-à-dire qu'ils prêtaient sur
+hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent
+ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers,
+après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la
+valeur à mon père.
+
+Mais voici qu'une contestation s'étant élevée, lui qui avait la main
+prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil,
+son sabre, et la guerre est déclarée dans la _dachera_ [Commune.]. Les
+marabouts s'interposent, la _djemâa_ se réunit. On parle, on crie, on
+gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux
+partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler.
+Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d'une balle en
+plein coeur.
+
+Je n'étais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends
+encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de
+malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari.
+
+Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'étais
+son unique héritier, car les femmes n'héritent pas. La _djemâa_ me donna
+pour tuteur un cousin de mon père qui n'avait pas de frères. Cet honnête
+homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de
+mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les
+Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La _r'ania_
+éteinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit à peine à acquitter
+d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, à ma mère et à moi, que
+la maison du village avec le potager et quelques chèvres.
+
+Ma mère Hasna était une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait
+pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à
+filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il
+s'offrit à elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent
+point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la
+mémoire de mon père et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son
+amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion
+ardente: celle de la vengeance.
+
+--Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race.
+Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques,
+leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr,
+Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père.
+
+Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle
+avait bêché notre jardin où j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous
+menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque
+toujours vers un endroit d'un abord difficile. Là se trouvaient des
+excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été
+pratiquées de main d'homme. Elles ressemblaient à d'immenses silos.
+
+--Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des
+géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a
+foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'élever jusqu'à
+lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car
+nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi.
+Parfois encore, les _djenouns_ viennent hanter ces cavernes; la nuit, on
+les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête
+déchaînée.
+
+Alors moi je me serrais contre elle en tremblant:
+
+--Va, reprenait-elle, nous n'avons rien à craindre de leurs maléfices,
+aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au
+prochain, prêts à donner tout notre sang pour l'honneur de la famille,
+du village ou de la tribu, pour la liberté et l'indépendance de tous les
+Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils
+dégénéré qui ne venge point l'offense faite à son père!
+
+Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les
+maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, à la nuit
+tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà,
+malgré sa jeunesse, elle s'était acquis dans le village et même plus
+loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la
+sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprès
+de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir
+le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter
+l'âme. Aussi jouissait-elle d'une estime particulière parmi les hommes
+comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela
+m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mêlait même de la
+crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des
+prières, ou d'autres fois, parvenue à la pointe extrême d'un rocher, y
+demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abîme. Il
+m'arrivait alors de crier: _imma_ [Maman.]! en la tirant par son haïk.
+Elle, comme une personne qu'on réveille brusquement, me regardait
+étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa
+poitrine et me couvrait de baisers:
+
+--N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu
+seras un bon _manefgui_ et que tu vengeras ton père!
+
+Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse déjà au
+coeur, à l'endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je
+rencontrais quelqu'un de leur _kharouba_ maudite, je lui montrais le
+poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon
+âge,--j'avais alors huit ans,--s'avisa de traiter devant moi ma mère de
+pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis
+à belles dents; je l'eusse déchiré, si l'on ne m'eût arraché ma proie.
+Je courus raconter mon exploit à ma mère:
+
+--C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt
+une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que
+pauvreté n'est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces
+montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos
+d'un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre
+sang.
+
+Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de
+mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine.
+En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle
+filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son
+métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des
+kaïks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'était là,
+avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait
+vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu'en menant à la commune
+pâture notre maigre troupeau.
+
+Peu à peu j'en vins à me dégoûter de jouer avec la cendre du _kanoun_
+[Trou où l'on fait le feu.], ou avec les pierres qu'on fait rouler du
+haut de la montagne. J'eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mère
+se donner tant de mal. Je me mis alors à ramasser, pour notre provision
+d'hiver, le bois mort que les eaux entraînent depuis les hauts sommets
+jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse
+des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j'essayai de me
+rendre utile; ce que voyant, ma mère Hasna me dit:
+
+--Puisque la raison t'est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes à
+lire et à écrire.
+
+Dès le lendemain, elle m'envoya à la _zaouïa_ de Chellata, où un
+_thaleb_ donnait la première instruction aux enfants. La distance était
+grande: deux heures de marche à l'aller et davantage au retour quand on
+gravit la crête djurjurienne. Allah soit loué! il nous a donné à tous
+ici de bonnes jambes.
+
+Il y avait bien une autre _zaouïa_ plus près de nous, sur le territoire
+même de la tribu, au pied du pic que vous voyez là-bas, et à côté duquel
+vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mère n'avait garde de
+confier mon éducation à ces _tolbas_ de Ben-Dris, qui ne m'eussent guère
+appris qu'à détrousser les voyageurs dans la vallée de l'Oued-Sahel.
+
+Nous étions huit ou dix de notre _sof_ [Parti.] qui partions chaque
+matin et revenions chaque soir. Ma mère Hasna avait dit à nos amis:
+
+--Envoyez donc vos fils avec le mien chez le _thaleb_: il ne nous en
+coûtera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de
+profit.
+
+On avait écouté ce sage avis. Mais ne voilà-t-il pas que les Bou-Smaïl,
+s'apercevant que les Ameur-el-Aïn voulaient donner l'instruction à leurs
+fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions à
+l'extrémité du col de Chellata, du côté de la _K'bila-Ousammeur_ [La
+Kabylie méridionale.], nous découvrons à mi-chemin de la _Maison d'or_
+une bande de garçons de notre âge. Ils étaient dix à douze. Ah! nous les
+eûmes bientôt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de
+leur courir sus; mais je me souvins fort à propos d'une parole que ma
+mère m'avait bien des fois répétée: le temps n'est pas venu. Mes
+camarades s'étonnaient de ma prudence:
+
+--_Choua_! Choua_ [Doucement! doucement!]! leur dis-je; et j'ajoutai
+gravement: le temps n'est pas venu.
+
+A la tête de cette bande était Ali, le fils aîné du meurtrier de mon
+père. Il se souvenait de mes dents et de mes ongles; car lorsque nous
+nous rencontrâmes chez le _thaleb,_ il s'écarta de moi et ne répondit
+pas à ma grimace. Au retour nous prîmes par deux sentiers différents,
+moi suivi de mes camarades, lui des siens. Les choses continuèrent de la
+sorte pendant quelque temps. Si le hasard nous mettait en présence, soit
+aux abords de la _zaouïa,_ soit au col de Cheilata par où il nous
+fallait passer tous, nous échangions des pierres. Voilà tout. Le père
+d'Ali lui avait sans doute recommandé de ne point me chercher querelle;
+et moi, de mon côté, je me faisais un devoir de respecter la volonté de
+ma mère.
+
+Nous refîmes longtemps, les uns et les autres, le même chemin après la
+fonte des neiges et jusqu'en automne, oubliant pendant l'hiver une bonne
+partie de ce que nous avions appris pendant l'été. J'en retenais, moi,
+plus qu'eux pourtant, parce que ma mère Hasna me faisait répéter les
+leçons du _thaleb_ et réciter avec elle les versets du Coran. Mais
+j'arrive tout de suite à l'un des grands événements de ma vie.
+
+Je touchais à mes quinze ans; je savais lire et même écrire assez
+correctement. Ma mère était fière de moi, car à la _zaouïa_ de Chellata,
+où elle était allée porter des présents, on lui avait dit que j'étais le
+plus instruit des Aïth-Aziz. Cela avait vivement touché l'amour-propre
+maternel. Tout le mérite en revenait à elle et non à moi, puisqu'elle,
+m'initiait pendant les mois d'hiver à son propre savoir. Mais elle n'en
+était pas moins heureuse de pouvoir dire dans tout le village qu'Ali des
+Bou-Smaïl n'était qu'un âne, tandis que j'étais, moi son fils, un vrai
+savant.
+
+Au printemps, elle exigea que je reprisse encore le chemin de la
+_zaouïa_ pour y être initié aux mathématiques, à l'astronomie, aux
+règles de la versification et aux commentaires du Coran. Un soir en
+remontant vers Chellata, je vis devant moi, dans l'âpre sentier, une
+jeune fille, presque un enfant. Elle avançait péniblement, courbée sous
+son fardeau trop lourd. Elle portait sur le dos une outre formée d'une
+peau de bouc qu'elle était allée remplir à une source de la vallée.
+
+La pauvre petite, qui ne m'avait pas aperçu, fondit tout à coup en
+larmes. Je m'approchai d'elle, ému de pitié:
+
+--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.
+
+--Je n'ai pas la force, me répondit-elle, de porter cette outre pleine
+jusqu'au village, et si je reviens sans la provision d'eau, mon tuteur
+me battra.
+
+--A quel village, et qui est ton tuteur?
+
+--Mon tuteur est le vieux Salem des Aïth-Aziz.
+
+Je connaissais le vieux Salem: bien plus pauvre que nous, il ne vivait
+guère que d'aumônes. Il était de tous les _thâams_ [Repas de fête.] pour
+en dévorer les reliefs, et à chaque _khérif_ [Cueillette de figues.] il
+allait de jardin en jardin mangeant des figues au point de s'en rendre
+malade.
+
+--Mais, dis-je à l'enfant, je ne t'ai jamais vue chez le vieux Salem, et
+j'ignorais qu'il eût une pupille.
+
+--Je ne suis chez lui que depuis deux jours, dit-elle. Orpheline et
+n'ayant d'autre parent que lui, je suis tombée à sa charge. La _djemâa_
+d'Agoussine, mon village, en a décidé ainsi.
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+--Yasmina.
+
+--Eh bien, Yasmina, passe-moi ton outre pleine; je la porterai jusqu'au
+sommet de la montagne.
+
+Elle me regarda, étonnée. Les hommes, en effet, ne se chargent point de
+pareils fardeaux. Ce sont les femmes et les filles qui vont chercher
+l'eau à la source, et la remontent du fond de la vallée sur leurs
+épaules, dans des cruches ou dans des outres. Yasmina souriait
+maintenant, et ses grands yeux d'azur brillaient de plaisir autant que
+de surprise.
+
+Je ne sais ce qui se passa en moi; mais ce regard et ce sourire me
+remuèrent jusqu'au fond de l'âme. Quand je vivrais cent ans, je les
+reverrais toujours. Jusqu'au col de Chellata nous n'échangeâmes pas
+trois paroles, et je ne sais non plus comment cela se fit, mais il me
+parut que nous avions gravi le Djurjura en un instant. Je n'avais pas
+senti sur mon épaule l'outre qui pourtant était fort pesante.
+
+--Remets-moi cela sur le dos, dit-elle; je ne veux pas qu'on se moque de
+toi.
+
+Je fis ce qu'elle demandait.
+
+--Mais demain, dis-je, iras-tu chercher l'eau comme aujourd'hui?
+
+--Oui, demain et tous les jours.
+
+--Eh bien, c'est moi qui la monterai jusqu'ici.
+
+--_Allah isselmec_ [Allah soit avec toi.]! dit-elle; quel est ton nom,
+pour que je puisse le bénir?
+
+--Mohamed Ameur el Aïn des Aïth-Aziz.
+
+Elle mit la main sur son coeur, et, fermant les yeux, elle reprit:
+
+--Ce nom ne sortira jamais de là, pas plus que l'image de celui qui le
+porte.
+
+Nous ignorons l'ivresse du vin, mais nous connaissons celle des figues.
+A l'époque de la récolte, par les beaux soirs d'automne, il arrive à
+ceux qui la font de s'enivrer a force de manger de ces fruits savoureux,
+à force surtout de parler, de rire et de s'ébattre au sein de
+l'abondance. Nous n'avions, nous, ni figuiers ni figues, et j'étais
+pourtant comme un de ces heureux. Je n'avais vu d'Yasmina que ses yeux;
+mais, étendu sur ma _doukana_ [Couche kabyle.], je les apercevais au
+fond de l'obscurité comme deux étoiles scintillantes. Mes oreilles
+bourdonnaient; je ne pouvais dormir.
+
+--Mohamed, tu ne dors pas, me dit ma mère; es-tu malade?
+
+Je ne répondis pas et fis alors semblant de dormir. Je ne trouvai le
+sommeil que fort tard dans la nuit. J'étais debout au point du jour.
+
+Bel-Kassem, qui traduisait fidèlement les paroles du narrateur, ne put à
+ce moment contenir son envie de rire:
+
+--Ah! ah! s'écria-t-il, nous ne sommes pas tous, croyez-le bien,
+d'humeur aussi sentimentale. J'ai épousé ma femme parce que je la
+trouvais belle et qu'elle me plaisait; mais, à coup sûr, je n'eusse
+point porté l'outre.
+
+La réflexion de Bel-Kassem provoqua notre rire à tous. Cette gaieté
+parut mortifier beaucoup le beau Kabyle. Il y eut entre le guide et lui
+un échange de paroles aigres.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda madame Elvire.
+
+--Il pense que nous nous moquons de lui et refuse de poursuivre son
+récit.
+
+--Ah! dis-lui bien, Bel-Kassem, que ce qu'il vient de nous raconter m'a
+vivement touchée, que je l'estime beaucoup pour sa sincérité et sa
+franchise, et qu'il me ferait de la peine s'il voulait en rester là.
+
+Le beau Kabyle vit bien que le Général disait vrai; il s'inclina devant
+lui en signe d'assentiment, et continua ainsi:
+
+--Si j'entre dans ces détails sur mon enfance et ma première jeunesse,
+c'est que mes actions viriles se trouvent là en germe, de même que le
+chêne est contenu dans le gland. Avec quelle impatience le lendemain
+j'attendis l'heure où je devais retrouver Yasmina à mi-chemin de la
+crête! En approchant de cet endroit, mon coeur battait à se rompre; et
+lorsqu'enfin, à un coude du sentier, j'aperçus la petite, j'eus un
+éblouissement. Je restai devant elle les yeux écarquillés et respirant à
+peine. Elle me souriait comme la veille; mais combien elle me parut plus
+belle encore ce jour-là! La coquette s'était parée. Elle avait mis une
+fleur dans ses cheveux, une _Maryem-el-Nouar_ toute pareille à celle que
+j'ai cueillie pour vous, madame. Et quels cheveux! Dénoués, ils lui
+tombaient jusqu'aux talons, l'enveloppant tout entière comme un manteau
+d'or. Elle s'en était formé un diadème qui n'eût point déparé le front
+d'une reine; et pour compléter sa coiffure, elle n'avait pas dû
+vraiment, comme c'est l'usage ici, mêler à ses tresses blondes plusieurs
+tresses de laine. Elle n'avait ni _thazath_ [Collier.], ni _kouneïs_
+[Boucles d'oreilles.]; mais à défaut de _dahs_ [Bracelets en argent.] et
+de _khralkhrals_ [Anneaux du même métal que les femmes portent aux
+chevilles.] elle s'en était fait avec des feuilles d'alfa allongées et
+luisantes. Je ne pouvais détacher mes yeux des siens: au fond de ces
+yeux, bleus et profonds comme la voûte céleste, je découvrais le
+paradis.
+
+Elle m'apprit ce jour-là qu'elle avait dix ans, et que le vieux Salem la
+maltraitait parce qu'il était forcé de la nourrir, n'ayant guère rien
+lui-même à se mettre sous la dent.
+
+A ses confidences je répondis par les miennes. Nous nous sentions si
+heureux, et trouvions tant de plaisir à babiller, que le soleil
+disparaissait derrière les montagnes des Iraten, quand nous atteignîmes
+le col de Chellata.
+
+--Le vieux Salem me battra, dit-elle; à demain, Mohamed.
+
+--A demain, Yasmina.
+
+Cependant, tout se sait au village. Les méchantes langues font chez nous
+leur office comme ailleurs. Les Ben-Smaïl ne furent donc pas longtemps
+sans apprendre que le _thaleb_ Mohamed, leur mortel ennemi, revenait
+chaque jour de la _zaouïa_ de Chellata en compagnie d'une petite fille
+et d'une outre pleine d'eau. Quel ridicule! Il fallait se régaler de ce
+spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crête, Yasmina marchant
+libre et gaie à mon côté, et moi portant sur mon épaule l'affreuse outre
+qui ressemblait à un chien noyé, nous trouvâmes, rassemblés sur le
+plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d'école. J'étais là
+seul en face de toute la jeunesse du _sof_ ennemi. Nous fûmes accueillis
+par une grêle de plaisanteries.
+
+--Eh! grand _thaleb,_ disait l'un, est-ce dans cette outre que tu puises
+ta science?
+
+--Ne serait-ce pas plutôt, ajouta un autre, dans les beaux yeux
+d'Yasmina?
+
+Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effrayée,
+tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je
+deviens pâle de colère, mais je ne réponds rien. Nous faisons ainsi
+plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de
+terre et même quelques pierres; viennent se mêler aux quolibets. Une de
+ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler,
+je suis saisi d'un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis
+comme une panthère vers le premier qui s'offre à ma rage: c'est Ali, qui
+se trouve en tête de la bande. Saisissant l'outre des deux mains, je la
+fais retomber de toutes mes forces sur sa tête.
+
+S'il ne fut pas assommé du coup, il ne le dut certes pas à moi. Mais la
+peau se déchira, l'eau se répandit, et c'est ainsi qu'il en fut quitte
+pour une défaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir à
+lui, je mis mes jambes à mon cou et entraînai Yasmina jusqu'à l'entrée
+du village. Au moment de nous séparer:
+
+--Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion.
+
+Et ses yeux brillaient d'amour et d'enthousiasme.
+
+--Chère Yasmina, lui répondis-je, je t'aime et je t'épouserai!
+
+Nous échangeâmes alors le premier, l'ineffable baiser.
+
+Cependant l'affaire fit du bruit. Je racontai à ma mère Hasna comme elle
+était arrivée. Je ne lui cachai rien. Elle m'écouta en silence, demeura
+un instant pensive, et puis elle dit:
+
+--C'est écrit! c'est la volonté d'Allah; il faut donc se soumettre.
+
+Je voulus lui sauter au cou. Elle me repoussa, mais avec douceur:
+
+--Tu n'ignores pourtant pas, dit-elle d'un ton sévère, que le _kanoun_
+des Aïth llloula-Oumalou porte ceci: Au nom du Dieu clément et
+miséricordieux, qu'il ait en sa grâce notre Seigneur Mohamed et ses
+compagnons. Ainsi soit-il. Quand un homme va à la fontaine des femmes,
+il paye dix réaux [Le réal vaut 2 fr. 50 cent.]; s'il accoste une femme
+sur une route, il en paye vingt.
+
+--Mais je sais aussi, _imma,_ répondis-je, que le Coran nous prescrit
+d'assister notre prochain en détresse, sans distinction de sexe, et que
+ce soit à la fontaine, sur la route ou ailleurs.
+
+--Allons, c'est bien, fit-elle en riant, je vois que tu n'as plus besoin
+d'aller chez les _tolbas_ de Chellata. Mais tu es en état de porter un
+fusil, et en âge d'être présenté à la _djemâa_ pour prendre place parmi
+les défenseurs du village.
+
+Je fus donc présenté par mon tuteur à l'assemblée des Aïth-Aziz. J'y fus
+bien accueilli par les amis de mon père, et, en général, par tous les
+hommes des _kharouba_ qui n'étaient point engagés dans la querelle des
+El-Aïn et des Bou-Smaïl. D'ailleurs, mon aventure avec Ali avait fini
+par tourner à mon avantage; et les derniers rieurs n'avaient point été
+de son côté. Quand pour la première fois j'allai à un _eurs_ [Fête.],
+armé du fusil de mon père, et que je fis parler la poudre, rien n'eût pu
+vous donner une idée de ma fierté et de ma joie.
+
+Vers le même temps, le bruit commençait à se répandre dans toute la
+Kabylie que cette fois l'arrivée du _Moule-Sâa_ [Le maître de l'heure,
+le régénérateur attendu du monde musulman.] était proche. Cependant, la
+mort de Bou-Bar'la [L'homme à la mule.] avait singulièrement diminué,
+dans la haute montagne, l'influence des derviches arabes qui viennent y
+prêcher la guerre sainte. On avait acquis la preuve que ce prétendu
+chérif qui avait commencé par vendre, sous sa tente, des remèdes aux
+femmes stériles, au _Souk-el-Had_ [Marché du dimanche.] des Oulad-Dris,
+et qui s'était fait passer ensuite pour Si-Mohamed ben Abd-Allah [«Un
+homme viendra après moi, son nom sera semblable à celui de mon père, et
+le nom de sa mère sera semblable à celui de la mienne. Il me ressemblera
+par le caractère, mais non par les traits du visage; il remplira la
+terre de justice et de vérité.» Commentaire du Coran.--Aucapitaine.
+_Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie._] en personne, n'était
+qu'un imposteur. Ce très-habile homme avait réussi, par ses diableries,
+à soulever une partie de nos tribus, et même à abuser de notre vraie
+sainte des Aïth Illilten, Lalla Fathma-Bent-Cheikh. Il nous avait
+annoncé que les Roumis s'éloignaient de la terre d'Afrique [A l'époque
+de la guerre d'Orient, quand on réduisait toutes les garnisons pour
+envoyer les troupes en Crimée.]. Il se prétendait invulnérable comme
+Mohamed-el-Debbah. Un jour, ayant son burnous traversé par une balle, il
+dit à ses partisans: «On ne peut m'atteindre avec le fer ou le plomb.
+Les infidèles le savent; c'est pourquoi ils essayent de me tuer avec des
+balles d'or: voyez!» Et il leur montra une balle recouverte d'une
+feuille d'or. Ce qui n'avait pas empêché le caïd Lakhdar-el-Mokrani des
+Aïth Abbès de lui trancher la tête d'un coup de sabre [Le 26 décembre
+1854.]. Et quelque temps après nous avions vu aussi les Roumis revenir
+en grand nombre [Après la guerre d'Orient.]. En sorte que, sur nos
+_souks_ [Marchés.], les derviches trouvaient nos oreilles moins ouvertes
+que par le passé.
+
+Cependant ils arrivaient plus nombreux que jamais de l'Ouest, et tous se
+prétendaient envoyés par Allah pour nous annoncer la prochaine
+libération de la terre africaine. Ceux d'entre nous qui avaient eu déjà
+à souffrir de la guerre, ceux dont les Français avaient brûlé les
+villages, coupé les oliviers et les figuiers, disaient alors: «Si
+l'étranger veut escalader nos montagnes pour nous réduire en esclavage
+nous le rejetterons dans la vallée et punirons son orgueil; mais nous ne
+sommes point des Arabes fanatiques, et nous ne devons pas appeler sur
+nos villages et sur nos familles le fléau de la guerre.» Ainsi
+parlaient-ils dans les _djemâa,_ et leur avis y prévalait le plus
+souvent. Lalla-Fathma elle-même, quoiqu'ardente patriote, tenait alors
+ce langage, en dépit des excitations des _khouâns_ [Frères associés de
+l'ordre de Si Mohammed Abd-er-Rhaman bou Kobrin.]. Elle pour qui
+l'avenir était un livre ouvert, y voyait-elle, la sainte illuminée, que
+les jours de notre indépendance étaient comptés, ou bien se
+flattait-elle encore de pouvoir détourner la foudre déjà suspendue sur
+toute la Kabylie?
+
+Les choses étaient ainsi au printemps de 1857. L'hiver avait été
+très-long, très-rigoureux. Durant de longs mois, nous étions restés dans
+nos maisons emprisonnés par la neige, tout pareils à des oiseaux en
+cage. Cette réclusion nous est fort pénible à nous qui aimons à nous
+mouvoir en liberté; mais elle l'avait été doublement pour moi: car c'est
+à peine si j'avais pu une fois ou deux échanger quelques paroles avec ma
+bien-aimée. En voyant tomber incessamment la neige qui élevait entre
+Yasmina et moi un obstacle infranchissable, je me rongeais les ongles
+d'impatience; ou lorsque j'entendais gronder les avalanches qui, par
+endroits, comblaient la vallée, et ailleurs formaient de nouvelles
+montagnes, je perdais courage; je me disais en cherchant quelque coin
+sombre: non, jamais toute cette neige ne fondra, jamais je ne verrai la
+fin de cet affreux hiver. Il se termina pourtant comme les autres. Ce
+fut dans la nature une explosion de joie, et moi je n'avais jamais si
+bien compris qu'alors la chanson des oiseaux.
+
+Un matin,--j'avais dix-sept ans depuis la veille--je me dirigeai vers la
+demeure du vieux Salem. Un chaud soleil d'avril faisait éclater les
+bourgeons au bout des branches. Mon coeur bondissait dans ma poitrine;
+j'avais des ailes aux pieds. Ma bonne mère m'avait dit:
+
+--Je ne sais en vérité comment nous ferons pour nourrir une femme et des
+enfants; mais tu le veux... va donc!
+
+En me voyant ma bien aimée changea de couleur; elle devinait le but de
+ma visite. Quant au vieux Salem, il ne me fit aucun accueil; au
+contraire, son visage s'allongea:
+
+--Que me veux-tu? dit-il brusquement.
+
+--Je viens, lui répondis-je, te demander pour femme ta pupille Yasmina.
+
+--Et quelle somme m'apportes-tu?
+
+--Quelle somme? Tu sais bien que je ne suis guère plus riche que toi.
+Mais à défaut d'argent, j'ai de bons bras, et j'aime cette jeune fille.
+Je n'ai pas sans doute à t'apprendre que les battements de son coeur
+répondent à ceux du mien.
+
+--Ce que je sais, dit le vieux Salem en faisant une méchante grimace,
+c'est qu'Yasmina est un trésor, et qu'on ne l'obtiendra qu'en m'en
+offrant un bon prix. D'ailleurs, je remplis mon devoir de tuteur en ne
+la voulant pas vouer à la misère.
+
+En arrivant là j'étais à mille lieues, je l'avoue, d'un semblable refus.
+
+--Mais, objectai-je, votre pupille est une charge pour vous, et dans ma
+maison elle aura moins de privations à subir que dans la vôtre.
+
+Le vieux Salem prit un air courroucé:
+
+--Qu'en sais-tu? s'écria-t-il; qui t'a donné le droit de supposer cela
+et surtout de le dire? Est-ce qu'Yasmina se serait plainte à toi? S'il
+en était ainsi...
+
+Il la menaça du poing. La pauvre petite était en train de confectionner
+des galettes avec de la farine de glands doux:
+
+--Ma mère, dit-elle d'un air résigné, m'a appris à supporter les
+épreuves qu'Allah inflige à son humble servante.
+
+Le vieux Salem gronda entre ses dents; puis se tournant vers moi:
+
+--Retiens bien ceci, me dit-il: Yasmina ne sera qu'à celui qui m'en
+donnera cent douros d'Espagne.
+
+Cent douros! m'écriai-je; perdez-vous la raison?
+
+--Et je m'en vais te donner un bon conseil, mon garçon: ne reviens pas
+rôder autour de ma maison avant d'avoir la somme, car à défaut de fusil
+j'ai mon _debouz_ [Bâton ferré.] ou ma _gadoum_ [Hachette.], et je sais
+encore m'en servir.
+
+Je vis que je n'obtiendrais rien par la prière; pouvais-je user de
+violence envers un vieillard? Je m'en allais donc la mort dans l'âme,
+lorsque je surpris un signe d'Yasmina. Ma bien-aimée m'indiquait des
+yeux un rendez-vous au col de Chellata. Je courus l'y attendre.
+
+Je restai là tout le jour les pieds dans la neige fondante, sans manger
+ni boire et maudissant la destinée. Yasmina vint enfin comme le jour
+baissait.
+
+--Je n'ai pu m'échapper plus tôt, dit-elle en se jetant à mon cou. Il a
+mangé toutes les galettes; car je n'avais pas faim moi, et maintenant il
+dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton
+ennemi, s'est pris d'amour pour moi; du moins, il n'a cessé de me
+poursuivre depuis le jour où il nous surprit ici même et où tu faillis
+l'assommer. Il m'a envoyé Kreira, la vieille sorcière, qui m'a fait des
+offres de sa part; elle a essayé de glisser dans mon kaïk l'amulette qui
+fait aimer. J'ai trouvé sur notre seuil ce papier où un marabout a écrit
+des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce méchant garçon,
+comme si mon âme, cher Mohamed, n'était pas entièrement remplie par toi!
+
+Tandis qu'elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie
+m'enfonçait ses griffes jusqu'au coeur. Yasmina me regarda:
+
+--Qu'a-tu? demanda-t-elle effrayée; et m'en veux-tu donc de ce que je
+viens de t'apprendre?
+
+--Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu.
+
+Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se répand dans nos
+montagnes. Elle nous arrive de la vallée du Sebaou, propagée de pic en
+pic par la voix des _amins_. On nous dit que les soldats français
+viennent par milliers du côté de Tizi-Ouzou; que d'autres, derrière eux,
+franchissent déjà le col des Beni-Aïcha, qui est comme la frontière de
+la Kabylie à l'ouest. On ajoute que la route qui mène au pays des Iraten
+est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des
+derviches, des patriotes accourus d'Alger, annoncent enfin qu'une armée
+comme on n'en vit jamais se prépare à faire l'assaut de nos _thamgouth_
+et à donner le coup mortel à l'indépendance kabyle.
+
+La _djemâa_ des Aïth-Aziz se réunit. Il en est de même dans tous les
+villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des _Zouaoua_.
+Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables:
+
+--Les Français, disent-ils, ne se sont jamais aventurés sur les hauts
+rochers de l'Est ou sur ceux de l'Ouest, ni avant eux aucun conquérant
+étranger. Si nombreux que puissent être leurs guerriers, ils savent que
+les nôtres sont plus nombreux encore, et que nous sommes résolus à
+défendre jusqu'à la mort notre liberté et notre territoire. Mais de
+nouveaux émissaires arrivent mieux renseignés que les premiers; ils nous
+racontent ce qu'ils ont vu. Bientôt la vérité éclate à tous les yeux
+comme l'éclair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa
+clarté sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la
+confédération des Aïth-Iraten. Envoyés dans toutes les tribus, ils
+réclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de
+vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le même devoir.
+
+Cependant ma mère Hasna s'obstinait à douter encore, non qu'elle ignorât
+l'audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l'année
+précédente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les
+Aïth-Smahil, pour y détruire la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la
+vaillante femme se révoltait à l'idée qu'ils viendraient, au coeur même
+de la Kabylie, provoquer tous les _manefguis_ debout et en armes.
+
+--Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c'est impossible!
+
+--Eh bien, _imma,_ lui répondis-je un jour qu'elle m'avait à moitié
+gagné à sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui
+sait tout, même l'avenir, pourra mettre fin à notre incertitude.
+
+--Tu as raison, mon fils, j'irai demain.
+
+Elle partit donc, dès l'aube. J'allai, moi, passer la journée à la
+_djemâa_; elle siégeait en permanence, les uns entrant, les autres
+sortant. On discutait à propos des dernières nouvelles: tel proposait
+ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et même une partie de
+la nuit, car on était très-loin de s'entendre. Souvent tous parlaient à
+la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours à celui qui avait le
+plus de raison, mais à celui qui avait la voix la plus forte. Étant
+parmi les plus jeunes, je ne pouvais guère me mêler aux délibérations;
+cependant il me semblait que la moitié de ces discours, pour le moins,
+étaient des discours inutiles.
+
+Ce jour-là, nous apprîmes que toute l'armée française se trouvait
+rassemblée au pied des montagnes des Aïth-lraten; mais des nuages noirs,
+chargés d'éclairs, en dérobaient à ses yeux les sommets; un épais
+brouillard, pareil à un rideau, était descendu entre elle et les
+vallées. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les
+Roumis sont si nombreux qu'on ne pourrait jeter en l'air un grain d'orge
+sans qu'il retombât sur la tête de l'un d'eux. Mais qu'importe cela,
+puisque Allah veille sur nous! Aujourd'hui il envoie ces brouillards,
+demain il frappera les infidèles de sa foudre.
+
+Ces propos ou d'autres analogues étaient rapportés à la _djemâa_; en
+sorte que le contingent qu'elle avait voté pour assister les Aïth-lraten
+n'avait pas encore reçu son ordre de départ.
+
+Quant à moi, je désapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait
+sur la poitrine; et dans l'éclair qui de temps à autre le sillonnait, je
+ne voyais qu'un avertissement. J'eusse voulu partir sur l'heure, ces
+vaines paroles m'irritaient. Dans l'après-midi, ne pouvant contenir mon
+impatience, je quittai la _djemâa_ où presque tous les Aïth-Aziz se
+trouvaient alors réunis. Le vieux Salem était là avec les autres. Je fis
+le tour du village. Arrivé derrière une haie, d'où j'avais pu
+quelquefois contempler ma bien-aimée, tandis qu'elle arrachait les
+mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu
+entre nous. Elle vint près de la haie, en faisant semblant de remplir sa
+tâche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine.
+
+--Ma chère âme, dis-je à mi-voix, je viens te faire mes adieux.
+
+--Tu pars! fit-elle défaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi?
+
+--Pourrais-tu donc aimer un lâche?
+
+--Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux.
+
+--Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pénètre dans nos
+montagnes, ni qu'il imprime le stigmate de l'esclavage sur ce sol libre
+que nous ont légué nos aïeux. C'est pourquoi je vais combattre chez les
+Aïth-lraten.
+
+--Mourir peut-être!
+
+Elle tomba sur ses genoux en poussant des cris déchirants.
+
+--Prends garde, lui dis-je, tu vas donner l'éveil à Kreira la sorcière.
+
+--Ah! qu'elle me voie et qu'elle le dise! Puisque tu pars, je veux
+partir... et si tu meurs, je mourrai avec toi.
+
+Le beau Kabyle essuya une larme qui brillait entre ses cils noirs.
+
+--J'eus beaucoup de peine, reprit-il, à la dissuader; mais ce grand
+amour qu'elle faisait éclater pour moi allumait dans mon coeur une flamme
+d'enthousiasme. Je me sentais invincible; je le lui dis. Non, je ne
+mourrai pas, m'écriai-je; je te reviendrai victorieux, chargé des
+dépouilles de nos ennemis: car, après les avoir vaincus, nous les
+poursuivrons jusqu'à Alger, jusqu'à la mer; toutes leurs richesses
+deviendront les nôtres, et si le vieux Salem exige alors deux cents
+douros au lieu de cent, je les lui donnerai.
+
+Ses yeux rayonnaient. Elle voulut traverser la haie et ne fit que se
+blesser cruellement aux épines. Moi, prenant mon élan, je franchis la
+haie d'un bond et tombai dans ses bras. A ce moment, la vieille Kreira
+nous montra, à une _thikouathin_ [Petite fenêtre.], son nez et ses yeux
+de chouette.
+
+C'est bien, glapit la sorcière, le vieux Salem le saura, et toi, tu
+seras condamné à l'amende.
+
+Nous échangeâmes le dernier baiser. La haie de nouveau franchie, je pris
+ma course dans la direction de Thirourda et de Soummeur. L'impatience me
+dévorait. J'eusse voulu tout de suite engager le combat. J'allai donc de
+toute la vitesse de mes jambes au-devant de ma mère. Ne rapportait-elle
+pas la réponse de Lalla Fathma, l'infaillible prophétesse?
+
+De si loin que je l'aperçus dans la montagne, je sus que l'heure était
+arrivée. Elle venait à pas rapides, le regard fixe, le visage sévère.
+Aux deux coins de sa bouche, il y avait quelque chose qui semblait
+délier un invisible ennemi. Je m'élançai vers elle, l'interrogeant des
+yeux:
+
+--Prends ton fusil, dit-elle d'une voix brève; cours à la _djemâa_:
+annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Aïth-Iraten. Propose
+que notre contingent parte à l'instant même, avec l'_amin_ en tête.
+S'ils ne votent point de départ, va avec les volontaires, et s'il n'y en
+a pas, va seul.
+
+Je fis ce que ma mère Hasna m'ordonnait de faire. J'annonçai à la
+_djemâa_ la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je réclamai le départ
+immédiat de notre contingent. Quelques hommes de la _kharouba_ des
+Bou-Smaïl élevèrent des objections, moins par défaut de courage, je dois
+le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi.
+Elle n'en fut pas moins adoptée. Nous nous rassemblâmes sur l'heure dans
+la petite prairie où, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous
+avait son fusil, son sabre, sa _gadoum_ [hachette.] et son _tabenta_
+[Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue à son côté, et qui
+contenait, avec la provision de poudre et de balles distribuées par la
+_djemâa,_ des provisions de route, telles que galettes d'orge, figues,
+amandes et raisins secs.
+
+Les mères, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants,
+accompagnèrent les guerriers jusqu'à la sortie du village. On criait
+_you_! _you_! pour exciter leur courage. Là ce fut un déchirement; car
+si brave que l'on soit, ce n'en est pas moins un cruel moment que celui
+où l'on se sépare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond
+de la vallée, je me retournai une dernière fois et relevai la tête: je
+vis là-bas, sur la pointe extrême du rocher des Aïth-Aziz, deux formes
+blanches. Je les reconnus bien: c'était ma mère et ma fiancée. Elles se
+tenaient étroitement embrassées. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux
+et rencontra ceux d'Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui
+renvoyai n'était pas meilleur, car il disait:
+
+--C'est bien, Ali, nous réglerons notre compte ensemble après la guerre.
+
+Nous marchâmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivâmes au
+village d'lcheraouïa, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba.
+En chemin nous nous étions réunis d'abord aux contingents de notre
+tribu, puis à ceux d'autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten,
+les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous étions-nous fait
+reconnaître de nos frères Iraten, que la poudre parla, et avec quelle
+violence! C'était la foudre et le tonnerre éclatant en cent endroits?
+Fusils, canons, fusées, faisaient rage, et jamais la mort n'avait fait
+pareille curée dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient:
+nous avons assisté à bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne
+fut comparable à celle-là. Trois divisions françaises se mirent à
+monter, comme trois grands serpents, les crêtes des Iraten; et quand
+vint la nuit, elles étaient, en dépit de tous nos efforts, parvenues aux
+deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le
+lendemain, la lutte recommença dès l'aube, acharnée de leur côté,
+désespérée du nôtre. Vers midi le dernier tiers de la montagne était
+franchi, et l'indépendance kabyle avait reçu une blessure dont elle
+devait mourir.
+
+Ce jour-là, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux,
+demandèrent l'_aman_ [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point
+subir la loi du vainqueur se retirèrent avec nous et les _sofs_
+[Patriotes.] alliés à Ichariten, village des Aïth-Aguacha, où tous
+ensemble nous nous mîmes à dresser des barricades et à élever des
+retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra
+généreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur déclara qu'il ne
+voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs
+terres, ni brûler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs
+figuiers. Il les invita à retourner dans leurs maisons, et leur permit
+même de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais
+ce n'était là à nos yeux qu'un piége où ne devaient point se laisser
+prendre des patriotes résolus, comme je l'étais avec beaucoup d'autres,
+à mourir plutôt que de voir l'étranger s'établir en maître dans nos
+montagnes. En sorte qu'à Ichariten, nous nous décidâmes pour la guerre à
+outrance.
+
+Nous nous attendions à être attaqués dès le lendemain. Mais ce jour-là
+et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprîmes avec
+douleur que plusieurs tribus avaient renoncé à la lutte pour suivre la
+fortune des Iraten: c'étaient les Aïth-Fraoucen, les Aïth-bou-Chaïb, les
+Aïth-Khelili et d'autres encore. Ces défaillances nous faisaient rougir
+pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions
+grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp.
+
+Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu'ils recommençaient le
+combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers;
+en effet, nous entendions maintenant des détonations plus fortes que des
+coups de canon qui ne cessaient d'éclater dans la direction de
+Tizi-Ouzou. «Allah! s'écrièrent les marabouts, frappe ces Roumis de
+vertige! Ne se sont-ils pas mis en tête de renverser nos montagnes? Oui,
+c'est à cela qu'ils emploient leur poudre à présent.»
+
+Mais bientôt nous vîmes des murailles sortir de terre sur le
+Souk-el-Arba; nous eûmes alors le soupçon que cette poudre-là n'était
+point dépensée en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette
+route aboutissait à un fort qui s'élevait, menaçant, en face du
+Djurjura, en plein pays kabyle.
+
+Ce spectacle acheva de nous exaspérer. Nous nous excitions les uns les
+autres en disant: «Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mènera
+plus vite jusqu'aux portes d'Alger.» Aussi la lutte fut-elle acharnée,
+lorsqu'un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, après la défaite des
+Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d'Ichariten, où nous
+nous étions retranchés à la manière franque, qu'ils nous avaient
+enseignée en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves
+contre la destinée? Beaucoup des vôtres périrent, davantage encore des
+nôtres, et le village fut emporté. Je me tirai de cet enfer avec une
+légère blessure; une balle m'avait déchiré les chairs du bras. Plusieurs
+de notre contingent restèrent parmi les morts, et plusieurs autres,
+mortellement blessés, nous demandaient le coup de grâce.
+
+Le jour suivant, c'est le territoire des Aïth Yenni qui est envahi. On
+brûle trois de leurs villages: Aïth-el-Hassen, Aïth-el-Arba et
+Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des
+ruines fumantes. Ils nous ont refoulés jusqu'à Thaourirth-el-Hadjadj, un
+autre village Yenni, établi sur la pointe d'un piton et d'où nous les
+voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui
+sont chez eux et qui s'y amusent. Ils mangent, boivent, dorment,
+chantent et se livrent à toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage
+au coeur. Après s'être reposés et divertis pendant vingt-quatre heures,
+ils courent à l'assaut. Nous nous battons en désespérés. Le sang
+ruisselle dans les rues du village. Mais c'était écrit! Avant la nuit,
+Thaourirth-el-Hadjadj n'était plus qu'un amas de cendres et de ruines.
+
+Trois jours après [Le 30 juin.], c'est le tour d'Agmoun-Izen chez des
+Aïth-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les
+_manefguis_ des _Sofs Cheraga_ [Alliés de l'Est.], nous nous obstinons
+en vain à le vouloir défendre. Les tribus atteintes par le flot
+envahisseur se résignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les
+Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la
+confédération des _Zouaoua R'raba_ [De l'Ouest.] s'est soumise comme
+celle des Iraten. Les confédérés de l'Est sont seuls ou presque seuls à
+se sacrifier maintenant pour la liberté kabyle.
+
+Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus
+brève à mesure que la guerre, dans son récit, se rapprochait de sa tribu
+et de son village.
+
+--Bel-Kassem, dit madame Elvire, répète-lui que si ces souvenirs lui
+font mal...
+
+Le patriote des Aïth-Aziz devina ce bon mouvement du Général; car avant
+que l'interprète eut ouvert la bouche, il s'écria avec feu:
+
+--Non, non, je tiens à ce que vous sachiez tous que jusqu'au bout nous
+avons fait notre devoir.
+
+Et aussitôt il reprit son récit:
+
+--Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l'ouest plus nombreux que
+les grives du nord à l'automne, une autre troupe, partie de Constantine,
+arrivait par la vallée de l'Oued-Sahel au pied du Djurjura, en
+gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du
+col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l'est, et nous
+allions ainsi être placés entre deux feux. Tous ceux des
+Aïth-Illoula-Oumalou qui n'étaient point allés au secours des Iraten se
+trouvaient rassemblés sur le Thiziberth, avec les _sofs_ des lllilten,
+des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prêts à faire tomber sur
+l'ennemi une grêle de balles et de pierres. Mais de ce côté-ci comme de
+l'autre, les _djenouns_ [Démons.] combattaient visiblement avec les
+soldats de France qui traversent le col de Chellata et dépassent le
+Thiziberth, protégés par une cuirasse invisible; ils semblent
+invulnérables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrêter dans
+leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des
+Aïth-Mezeguan qu'une faible distance sépare du village des Aïth-Aziz.
+Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succès leur coûte cher: plus
+de cent des leurs sont tués ou blessés. Les nôtres n'ont aucun reproche
+à se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent là morts ou
+mourants. Ce fut alors sur mon village même que s'appesantit la colère
+d'Allah.
+
+Le beau Kabyle était devenu tout pâle; il continua avec un tremblement
+dans la voix:
+
+--J'étais arrivé dans la nuit, accourant à la défense des miens. Je
+trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mère
+était partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les
+vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m'apprit
+qu'ils étaient allés chercher un refuge auprès de Lalla-Fathma, la
+sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement.
+
+Alors je courus à la _djemâa_ et je leur dis: «Nous serons attaqués tout
+à l'heure; quels sont ceux qui veulent mourir avec moi?» Plus de trente
+répondent: moi! moi! Je le constate à regret, mais Ali n'était pas du
+nombre. Il s'était pourtant bien battu chez les Iraten et ailleurs.
+«C'est bien, repris-je, nous allons nous barricader dans la tour.» Ce
+que nous fîmes aussitôt, après nous être pourvus de munitions et de
+vivres.
+
+Cette tour surmonte la porte du village; elle est percée de meurtrières
+et domine le petit plateau des Aïth-Aziz. Nous employons les dernières
+heures à renforcer la porte avec des madriers et des pierres; nous
+perçons de nouvelles meurtrières; en un mot, chacun s'ingénie à défendre
+de son mieux le village et à faire payer sa vie le plus chèrement
+possible. Quant à moi, je n'espère plus rien; je sais que l'ennemi nous
+égale par le courage, qu'il est mieux armé que nous, mieux discipliné,
+plus expert dans l'art de la guerre. Et si ce ne sont pas les _djenouns_
+qui combattent avec lui, c'est Allah qui lui donne la victoire, afin de
+nous infliger la plus cruelle de toutes les épreuves. Mais si je ne puis
+sauver mon pays ni mon foyer, du moins je ne survivrai pas à leur ruine.
+
+Voilà ce que je me disais à moi-même, en attendant le soleil trop lent à
+se montrer. Et si je n'ai pas réalisé mon projet, si la mort n'a pas
+satisfait mon désir, ce ne fut point, en vérité, par ma faute.
+
+Pendant quelques instants le beau Kabyle cessa de parler, tellement son
+émotion était forte. Il vit bien dans nos yeux qu'aucun de nous
+n'élevait le moindre doute sur sa sincérité.
+
+--L'assaut, dit-il, nous fut livré de trois côtés à la fois. Parmi vos
+soldats, il y en avait qui bondissaient comme des panthères. Nos balles
+s'aplatissaient sur leur peau. Sans cela, comment eussent-ils pu
+parvenir jusqu'à nos maisons et les escalader sous nos feux croisés? Car
+nous avions multiplié dans tous nos murs les meurtrières, et par chacune
+d'elles un bon tireur visait, tandis que les autres n'étaient occupés
+qu'à recharger les fusils. J'ai moi-même tiré dix fois sur un chef,
+longtemps immobile à la même place où il donnait des ordres; je ne l'ai
+point atteint. N'était-ce pas un sortilége? Le village envahi, nous nous
+battîmes corps à corps, nous avec nos _flissa_ [Sabres.] et nos _gadoum_
+[Haches.], eux avec leurs baïonnettes, ou les uns et les autres avec la
+crosse du fusil. Une affreuse mêlée s'engagea dans les rues, dans les
+cours et jusque dans l'intérieur des maisons. A la fin, ce qui restait
+encore debout des _Imessebelen_ [Patriotes qui se dévouent à la mort.]
+se jeta dans la tour pour y livrer le combat suprême. Je tombai là parmi
+mes derniers compagnons, abattu d'un coup de crosse sur la tête [Le
+village d'Aïth-Aziz fut attaqué le 30 juin 1857 par des bataillons des
+70e et 71e de ligne, du 2e zouave, du 1er étranger et des tirailleurs
+indigènes. «Les trois colonnes marchent sur Aïth-Aziz avec toute la
+furie française; mais les barricades et les murs crénelés des villages
+arrêtent quelques instants l'attaque de front. L'ennemi attend
+résolûment les assaillants: les soldats se jettent sur les barricades et
+s'efforcent de saisir les fusils kabyles à travers les meurtrières. La
+lutte a lieu à bout portant ou à l'arme blanche. Enfin les premières
+barricades sont renversées, et les soldats pénètrent dans le village.
+Les zouaves de droite y pénètrent presque en même temps; le combat se
+prolonge pendant quelques instants de maison en maison; puis le nombre,
+les armes et la discipline l'emportent comme ailleurs, et les Kabyles
+s'enfuient par le ravin de gauche, laissant de nombreux cadavres aux
+mains de leurs ennemis.» Emile Carrey, _Récits de Kabylie, campagne de
+1857._].
+
+Dans la nuit, je revins à moi. Alors entre la vie et la mort je fis un
+effroyable rêve: je suffoquais; une fumée brûlante me desséchait la
+poitrine; j'étais environné de flammes, et à la lueur sinistre de
+l'incendie qui dévorait la tour, je me vis baignant dans le sang, au
+milieu des cadavres. Je jetai des cri, inarticulés; je m'élançai dehors,
+sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Je courus ainsi quelque
+temps, fou d'horreur, entre les balles que m'envoyaient les sentinelles.
+Enfin, à bout de forces je m'évanouis et restai jusqu'au matin, inanimé
+à la même place.
+
+Quand je me réveillai, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les
+fleurs embaumaient. Devant cet épanouissement de la vie et du bonheur
+dans la nature je me dis: «Allons, j'ai fait un mauvais rêve.» Mais
+ayant levé la tête, je vis au loin des murs noircis, des ruines
+fumantes. C'était là tout ce qui restait du village des Aïth-Aziz. Au
+même instant, j'entendis des voix d'homme a quelque distance de moi. Je
+me traînai derrière un buisson, me cachant de mon mieux; je regardai:
+c'était Ali avec des tirailleurs indigènes et des soldats français. Ils
+causaient, ils riaient ensemble comme des amis à la promenade. D'un
+mouvement irréfléchi, je cherchai mon fusil pour envoyer une balle au
+coeur du traître. Je m'aperçus que je n'avais plus cette arme, à laquelle
+je tenais tant parce qu'elle me venait de mon père. Seule, ma fidèle
+_gadoum_ était restée attachée à mon côté. Je la saisis d'une main
+convulsive et voulus m'élancer sur mon ennemi. Mes jambes refusèrent de
+me porter, je retombai la face contre terre; je restai longtemps ainsi,
+abîmé dans mon désespoir. La vue de ces lieux qui m'avaient été si chers
+m'était devenue insupportable. Cette lumière éblouissante, cette
+campagne fleurie, tout, jusqu'à la joie des oiseaux et des insectes,
+irritait ma douleur. J'éprouvais un amer dégoût de la vie, et je fus sur
+le point de suivre l'exemple de ces _manefguis_ qui, chez les Iraten,
+s'étaient précipités du haut de leurs rochers pour ne point survivre à
+la liberté morte. Ma haine pour Ali, le devoir de l'_oussiga_
+[Vengeance.], me retinrent au bord de l'abîme. Alors aussi me revinrent
+la pensée de ma mère et celle de ma fiancée. Je fus saisi de
+l'irrésistible besoin de les revoir, de les serrer contre ma poitrine.
+Et j'entrepris aussitôt le plus pénible voyage qu'un homme grièvement
+blessé ait jamais accompli. Je ne pouvais marcher, ni même me tenir
+debout, tellement était grande ma faiblesse. Il me fallut donc me
+traîner sur mes genoux pour franchir les quatre heures de marche qui me
+séparaient du village de Soummeur. Là étaient ma bonne mère Hasna,
+Yasmina ma bien-aimée! Et chaque fois que mon courage m'abandonnait, je
+cherchais des yeux l'Azerou-N'tour [Pic du Djurjura qui domine le col de
+Tirourda près de Soummeur.]; il m'attirait à lui comme l'aimant attire
+le fer. Depuis longtemps la nuit était venue quand j'atteignis enfin la
+porte du village. Cette porte était fermée; mais les hommes de garde
+veillaient. En vain je voulus répondre aux cris des sentinelles. Je n'en
+eus plus la force. M'étant redressé par un dernier effort, je tombai à
+la renverse.
+
+Ah! cette fois le réveil fut doux. Elles étaient là, près de moi, toutes
+les deux, les chères femmes! Et entre elles j'en vis une troisième au
+visage fier et bienveillant. C'était Lalla Fathma. Elle m'avait
+recueilli dans sa maison; si je vivais, je le devais bien plus à son
+pouvoir surnaturel qu'à l'huile chaude et aux aromates. J'essayai de
+porter à mes lèvres un pan de son kaïk, mais la sainte retint ma main;
+elle mit la sienne sur mon front. A ce moment il me sembla que le mal
+m'était enlevé comme par miracle. Je m'endormis d'un sommeil profond et
+si bienfaisant que dès le lendemain je pus me tenir sur mes jambes.
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés pendant lesquels, en proie à la
+fièvre, je n'avais eu connaissance de rien. J'avais été comme un fou qui
+se bat avec un ennemi invisible. J'appris cela de ma mère et de ma
+bien-aimée que, dans mon égarement, j'avais cruellement maltraitées. Je
+leur en demandai pardon. Elle me répondirent par des larmes et des
+baisers. Un matin que je me sentais beaucoup mieux:
+
+--Mais, leur demandai-je, les Roumis, que sont-ils donc devenus?
+
+Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mère Hasna mit mon
+bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son épaule; et
+ainsi soutenu, on me mena sur une éminence d'où la vue embrasse presque
+tout le territoire des Zouaoua de l'Est.
+
+--Regarde! dit ma mère Hasna, et son visage devint blanc comme de la
+cire.
+
+Toutes nos tribus étaient envahies. D'innombrables tentes occupaient le
+fond des vallées ou s'éparpillaient sur les pentes. Les crêtes aussi
+étaient militairement occupées. La tente de votre _amin el oumena_
+[L'_amin_ des _amins,_ qui exerce le commandement en chef en temps de
+guerre.] était dressée sur le pic de Tamesguida chez les Aïth-Ithourar.
+Seul le territoire des Aïth-Illilten, où nous nous trouvions, demeurait
+encore libre.
+
+--Et les Mlikeuch? fis-je.
+
+--Les Mlikeuch ont fait leur soumission.
+
+Mes yeux s'étant portés sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes.
+
+--Ce sont les nôtres qui sont là? demandai-je.
+
+--Non, répondit ma mère Hasna en frémissant; ce sont les démons de
+France. Les _djenouns_ les y ont amenés cette nuit.
+
+Au même instant des vieillards, des femmes, des enfants, effarés,
+gémissant et poussant devant eux leur bétail, accouraient vers le
+village:
+
+--Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont là!
+
+Tout à coup la fusillade éclata dans la montagne. Nos derniers
+défenseurs ripostent en cent endroits au feu de l'ennemi plus nombreux
+que jamais et plus terrible, car il est maintenant pressé d'en finir
+avec cette poignée de patriotes qui offense son orgueil. Ce sont des
+Aïth-Illilten, des Aïth-Illoula-Oumalou, des Aïth-Ithourar, des
+Aïth-Idger et des guerriers de diverses tribus vaincues et soumises.
+
+Ici le beau Kabyle parut de nouveau frappé de mutisme; mais faisant un
+effort sur lui-même, il s'écria:
+
+--Puisque c'est la vérité, je dois vous la dire: eh bien, une partie de
+nos anciens alliés, comme s'ils étaient jaloux de nous voir libres
+encore, ne se montrèrent pas moins empressés d'en finir avec nous que
+vos propres soldats. Ils se joignirent à eux; et nous les apercevions,
+là-bas, qui se battaient, eux Kabyles, contre nous, leurs frères. Le
+malheur est mauvais conseiller: les vieilles haines qui existaient entre
+des tribus ou des villages, entre des sofs ennemis, saisirent avec
+empressement le prétexte ou l'occasion de se satisfaire. Alliés dans la
+guerre contre l'étranger, unis pour la commune défense, nous vîmes les
+divisions anciennes réapparaître dans nos rangs au lendemain de nos
+premières défaites. Et c'est ainsi que plusieurs villages furent pillés
+et brûlés, non par des mains françaises, mais par des mains kabyles. Il
+me fallait vous faire ce pénible aveu qui couvre mon visage de honte.
+
+Ma mère, ma fiancée et moi, nous regagnâmes la maison de Lalla Fathma
+sans échanger une seule parole. Qu'aurions-nous pu nous dire? Tout
+n'était-il pas fini pour nous?
+
+La fusillade se rapprochait d'instant en instant. De notre côté, elle
+était aussi de moins en moins nourrie. Autour de moi, ce n'était que
+lamentations. Des femmes, des enfants s'entassaient dans l'_amrah_ [La
+cour.] et jusque dans l'_aouens_ [Logement du chef de la famille.] où la
+sainte se tenait assise sur la _doukana_ [Banc de pierre ou lit.]. A
+l'expression de son visage, on devinait qu'elle aussi avait renoncé à
+toute espérance, et qu'elle attendait, désolée mais résignée,
+l'inévitable destinée. Pour nous, elle ne pouvait plus rien que nous
+donner l'exemple du courage devant la mort, et ce devoir, elle s'en
+acquittait.
+
+Mais voici que les lamentations redoublent. Les coups de fusil éclatent
+maintenant à l'entrée même du village. Chacun comprend que nous touchons
+au moment suprême. Alors je ne sais quel vertige s'empare de moi: il me
+semble voir, je vois ma mère Hasna, je vois Yasmina ma fiancée, aux
+mains de l'ennemi, exposées aux derniers outrages. Je les presse sur mon
+coeur pour me persuader à moi-même que ce n'est là qu'une hallucination.
+Mais l'épouvante des femmes, leurs cris déchirants, m'avertissent que ce
+qui n'est à présent qu'une affreuse illusion deviendra tout à l'heure la
+réalité même. Aussitôt, je m'arrache des bras chéris qui me retiennent:
+
+--Non, m'écrié-je, cela ne sera pas, moi vivant.
+
+Doué d'une force surnaturelle, je bondis hors de la maison, je m'élance
+du côté où l'on se bat encore; à défaut de fusil, j'ai ma _gadoum_. Le
+premier ennemi qui se rencontre à ma portée est un tirailleur indigène.
+Il décharge son fusil sur moi et me manque. Je lui fends la tête. Un de
+ses camarades accourt, et je tombe percé d'un coup de baïonnette
+[L'attaque des Aïth-Illilten et la prise de Lalla Fathma au village de
+Soummeur eurent lieu le 11 juillet 1857.].
+
+Le beau Kabyle, entrouvrant sa _gandoura,_ nous montra sur sa poitrine
+une horrible cicatrice. Son récit nous avait tous vivement émus. La
+chaleur que Bel-Kassem avait mise à le traduire, prouvait bien qu'il
+n'était pas demeuré insensible, lui non plus, aux exploits de ce héros.
+
+--Mohamed-Ameur-et-Aïn, lui dit le Général en lui tendant la main, nous
+honorons le courage chez nos adversaires autant que chez nos propres
+soldats. Nous admirons le tien. Assurément tu étais digne d'une
+meilleure fortune. Mais qu'advint alors de ta mère, de ta fiancée et de
+toi-même?
+
+--Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut
+amenée prisonnière devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida.
+Son frère, Sidi Thaïeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent
+adressées, elle répondit d'une voix calme et ferme: «C'était écrit!» Le
+jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de là sur
+celui des Ben Sliman où elle subit, soumise aux volontés d'Allah, une
+triste captivité. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent
+envoyés chez les Aïth-Bou-Youcef, alors les alliés des Français. Ma mère
+et ma fiancée se trouvaient parmi eux. Les Aïth-Bou-Youcef n'eurent pas
+d'ailleurs à les garder longtemps; car les Aïth-Illilten, les
+Aïth-Illoula-Oumalou, les Aïth-ldger, les Aïth-Ithourar, en un mot les
+derniers défenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les
+vingt-quatre heures. L'amende payée, les otages livrés, on permit à ces
+malheureux _manefguis,_ de retourner dans leurs villages dont plusieurs
+n'étaient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme
+vous le pensez bien, que longtemps après, à mon retour dans la montagne.
+Quelle train charitable me releva à l'endroit où j'étais tombé expirant?
+Quand, comment et par qui fus-je transporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou?
+C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laissé dans mon
+esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un
+_thebib_ français m'arracha un grand cri en enfonçant un instrument dans
+le trou béant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de
+satisfaction, j'éprouvai pour la première fois de ma vie un sentiment de
+peur. Ah! pensai-je, la cruauté de nos ennemis peut-elle aller
+jusque-là! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un
+turco blessé qui était couché dans un lit près du mien, s'empressa de me
+dire:
+
+--Ne crains donc rien, ami; le _thebib_ français est content, car,
+dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre.
+
+J'ouvris la bouche pour le remercier. Après tout, puisque je n'étais pas
+mort, je n'étais pas fâché de revoir la lumière. Mais le _thebib_
+français mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco,
+mon voisin.
+
+--Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la
+journée, tu ne seras bon ce soir qu'à être mis en terre.
+
+Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais
+je pensai à ma bonne mère Hasna, à ma bien-aimée Yasmina. Et pourquoi ne
+l'avouerais-je pas? je pensai aussi à Ali, mon mortel ennemi. Je me
+souvins même de ce regard que je lui avais jeté chez les Aïth-Iraten et
+qui disait: «C'est bien, Ali, nous règlerons notre compte ensemble après
+la guerre.» Ah! maintenant, je ressentais l'ardent désir de vivre: je
+n'avais pas seulement à venger mon père tué par les hommes de sa
+_kharouba,_ mais encore ma patrie, trahie par lui-même. Ces souvenirs et
+ces projets avaient sans doute rappelé la fièvre; car une femme jeune et
+belle encore, en robe grise, la tête couverte d'une grande coiffe
+blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontré les
+siens, elle mit un doigt sur ses lèvres pour me recommander le silence;
+puis, penchée sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes
+d'une liqueur qui m'endormit presque aussitôt.
+
+Combien de jours, combien de semaines, suis-je resté là couché sur le
+dos, soigné par le _thebib_ français et par cette femme si douce et si
+patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mère? Ce que je
+sais, c'est que mon voisin le turco s'en était allé avec beaucoup
+d'autres, morts ou guéris, tandis que moi j'étais toujours à la même
+place. On me traitait comme le fils d'une kharouba où il n'était né
+avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le
+désespoir même s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois à sangloter
+comme un enfant. Ainsi se passa tout l'été et une partie de l'automne.
+Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la
+blessure de mon bras n'était rien, et pour ce qui est de celle de ma
+tête, nous avons coutume de dire qu'aucun _thebib,_ si savant qu'il
+soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crâne kabyle ou
+d'un caillou roulé.
+
+Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite médaille et un
+grand pain. J'étais guéri!
+
+Le beau Kabyle nous montra sa médaille. Elle portait sur l'une de ses
+faces une image de la Vierge avec cette inscription: «Marie, conçue sans
+péché, priez pour nous qui avons recours à vous.» Sur l'autre face, une
+croix couronnée d'étoiles surmontant un grand M.
+
+Je partis, reprit-il, après avoir baisé pieusement la main de ma
+bienfaitrice et remercié du fond du coeur le thebib français. Pour
+regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos
+soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils
+avaient là tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten,
+le fort entièrement achevé se dressait menaçant, et dans l'intérieur du
+fort des maisons, grandes ou petites, s'élevaient comme si un magicien
+les eût fait sortir de terre. Je m'éloignai en toute hâte de ces lieux
+remplis de sortiléges. Douze heures de marche seulement me séparaient de
+mon village, de ma mère, de ma fiancée. Et comme le coeur me battait à la
+pensée que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait
+assuré que toutes les femmes, excepté Lalla Fathma, avaient été remises
+en liberté. Quant à ma maison, était-elle encore debout? Peu
+m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emporté les
+pierres, et le l'aurai, moi, bientôt relevée avec l'aide de mon tuteur
+qui est maçon.
+
+Je me parlais ainsi à moi-même en traversant Ichariten, où la plupart,
+des maisons brûlées avaient déjà été reconstruites. Déjà les traces de
+la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas
+moins ardent aux oeuvres de la paix qu'à celles de la guerre. Tout en
+marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point
+les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot,
+d'Yasmina: je n'en avais même pas le premier. Mais cet homme-là, me
+disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice
+d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors
+de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture.
+
+Je m'étais arrêté à une fontaine; j'y avais fait mes ablutions en
+disant, selon la coutume: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du
+paradis.» Comme je me relavais et montrais mon visage, quelqu'un près de
+moi s'écria au comble de la surprise:
+
+--Vraiment est-ce toi, Mohamed, est-ce bien toi?
+
+C'était un homme des Aïth-Aziz, Yacoub, un de mes camarades d'enfance.
+
+--Nous t'avons tous cru mort. Ta mère t'a pleuré, Yasmina aussi.
+
+--Yasmina aussi, fis-je machinalement, car je ne savais plus ce que je
+disais, accablé sous le pressentiment de quelque nouveau malheur.
+
+--Oui, reprit Yacoub, elle t'a bien pleuré, la pauvre petite; mais il y
+a une fin à tout, et le vieux Salem lui ayant apporté la preuve de ta
+mort...
+
+--Quelle preuve? m'écriai-je hors de moi.
+
+--Ta _gadoum_ qu'elle a reconnue aux signes que tu y avais gravés avec
+ton couteau. Ta mère Hasna aussi l'a reconnue.
+
+--Et alors?
+
+Alors son tuteur l'a tour à tour suppliée, menacée, lui répétant sans
+cesse qu'elle offensait le ciel en vouant sa vieillesse à la misère par
+son refus obstiné d'épouser Ali.
+
+--Elle, la femme d'Ali! criai-je; en saisissant le bras de Yacoub. Mes
+ongles s'enfonçaient dans sa chair.
+
+--Pas encore, s'empressa-t-il de me répondre, mais tu me fais mal.
+
+--Allah est grand!
+
+Je me jetai au cou de mon ami; je l'embrassai de toutes mes forces.
+
+--Tu n'as pas de temps à perdre, reprit-il, si tu veux arriver là-bas
+avant que le marabout ait récité la _fatha_ [La prière qui consacre le
+mariage.].
+
+--C'est donc demain?
+
+--Oui, c'est demain.
+
+Je mesurai la distance:
+
+--Yacoub, m'écriai je, Ali n'épousera demain que la mort.
+
+Et comme un fou je me mis à courir dans la direction de mon village.
+Mais je n'avais pas retrouvé mes jambes d'autrefois, et dans ma poitrine
+il y avait un fer rouge. Ma blessure s'enflammait; elle menaçait de se
+rouvrir. A chaque fontaine je m'arrêtais, et j'avalais de grandes
+gorgées d'eau pour éteindre le feu qui dévorait mes poumons et ma gorge.
+Je ne disais plus: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis;»
+mais je disais: «O mon Dieu, prends ma vie, mais que du moins, avant de
+mourir, je puisse frapper ce traître!»
+
+En vérité, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-là fut
+encore plus pénible que l'autre, celui que j'avais dû faire sur les
+genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi
+l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracinée dans le
+coeur des Kabyles: la passion de la vengeance.
+
+Je n'atteignis le plateau des Aïth-Aziz que vers le milieu du jour. Je
+me glissai le long des haies et derrière les maisons, mon couteau dans
+la main, épuisé, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse,
+dévoré d'une soif que du sang pouvait seul éteindre: le sang de mon
+ennemi. Je passai ainsi près de notre maison, près de ma mère. Je ne
+m'aperçus pas que l'incendie l'avait épargnée; je ne pensai même pas à
+ma mère. Ah! je ne veux pas me faire meilleur à vos yeux que je ne le
+suis: je n'étais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une
+seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me
+rendait fou.
+
+Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Aïth-Ahmed-bou-Smaïl,
+d'où s'élevaient des bruits de fête. On entendait la musique des flûtes
+et des tambours. Tout à coup, ayant fait encore quelques pas, je vois
+s'avancer le cortége. Les hommes, armés comme pour la guerre, marchaient
+devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la
+neige, les yeux creusés par les larmes.
+
+Devant cette grande douleur où éclate tout son amour pour moi, le
+couteau s'échappe de ma main, et je m'élance les deux bras étendus vers
+ma bien-aimée:
+
+--Yasmina! Yasmina!
+
+Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend à mes lèvres. Dans le
+premier moment, Ali et ceux de sa _kharouba_ demeurent tous frappés de
+stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour
+les étonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils
+reviennent à la réalité. Chargé de mon précieux fardeau, je me précipite
+vers les maisons de ma _kharouba_ en criant:
+
+--A moi, à moi, parents et amis des Ameurel-Aïn!
+
+Ma bien-aimée appuyée sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni
+fatigue: j'ai des ailes! J'arrive à la maison, je dépose sur ma
+_doukana_ Yasmina évanouie, et me mets à crier: _imma_! _imma_!
+
+Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir,
+ses genoux se dérobent sous elle; je la prends dans mes bras et
+l'emporte en la couvrant de baisers.
+
+--_Imma,_ dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Aïth-Bou-Smaïl vont
+venir.
+
+Elle me regarde sans m'écouter; elle demeure là devant moi comme en
+extase.
+
+--_Imma,_ nos ennemis vont venir nous attaquer.
+
+Alors, comme si elle sortait d'un rêve:
+
+--Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer!
+
+--Mais je n'ai plus mon fusil.
+
+--Je l'ai moi! le voici! Les nôtres l'ont ramassé dans la tour parmi les
+cadavres, et ils me l'ont apporté en souvenir de toi. Voici de la poudre
+et des balles.
+
+Une grande clameur s'élevait au dehors. Je courus vers la porte. Je la
+fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'était que temps: une balle
+siffla près de mon oreille. J'entr'ouvris l'_asfalou_ [Petite fenêtre.]:
+
+--Mal tiré, Ali, criai-je; tu m'as manqué, mais moi je ne te manquerai
+pas.
+
+Cependant ma chère Yasmina était revenue à elle. Ma bonne mère Hasna la
+couvrait de caresses; et moi, sans m'éloigner de l'_asfalou,_ je lui
+exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais
+félicité pareille à la mienne n'avait été goûtée par une créature
+humaine. Eh bien, ce fut à ce moment-là que la foudre m'écrasa.
+
+Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipère à
+la dent mortelle, par une de nos _thikouathin_ [Petits jours percés dans
+le haut de la muraille pour donner de l'air à l'intérieur du logis.], le
+long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: _tamourt_! _tamourt_
+[A terre! à terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et
+s'affaissa sur ma _doukana_.
+
+Ignorant encore toute l'étendue de mon malheur, j'ouvre la porte en
+hurlant de rage; je m'élance derrière la maison, je vois Ali le traître
+fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon
+fusil appuyé, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misérable
+trébuche, il roule à terre.
+
+--Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas!
+
+Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma _gadoum_
+que ma mère Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'était plus qu'un
+cadavre. Alors je revins à pas lents à la maison. Je n'osais pas y
+rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mère
+agenouillée sanglotait.
+
+Yasmina, la fleur de ma vie, était morte.
+
+CHAPITRE V DE LA MAISON D'OR A KALAA ET A LA PLAINE.
+
+La résidence de Ben-Ali-Chérif couronne, à deux mille mètres de
+l'Oued-Sahel, une petite éminence devant laquelle de belles prairies
+légèrement accidentées et décorées de bouquets d'arbres forment comme un
+parc anglais.
+
+Extérieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, percée de
+meurtrières, forme un carré de défense. Nous y pénétrons par une porte
+monumentale qui regarde la vallée.
+
+Au fond d'une première cour intérieure, nous apparaît tout à coup une
+vaste maison française à un étage. A gauche sont les communs et les
+logements des hôtes, à droite un grand hangar pour les chevaux et les
+bêtes de bât. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout près
+de la porte du bordj, et tout le long du bâtiment qui occupe le
+quatrième côté de la cour. L'aga est là qui écoute la plainte des uns et
+apaise leurs griefs, qui réprimande ou punit les autres.
+
+Plusieurs serviteurs accourent, empressés à nous conduire devant leur
+maître. L'hospitalité des pauvres montagnards s'est gravée dans nos
+coeurs. Le grand seigneur de la vallée pourra-t-il la surpasser ou même
+l'égaler? Qu'on en juge.
+
+Nous sommes introduits auprès d'un fort bel homme de trente-cinq à
+quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie à la
+fois douce et fière, sa haute stature magnifiquement drapée dans
+plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehaussée par le turban
+oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu'à ses
+mains fines, annonce en lui le maître, le chef ou du moins le premier
+d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau à l'européenne, et à
+côté de lui se tient, une plume à la main, un jeune Français en veste
+rose: c'est un sous-officier que le général commandant la division de
+Constantine a attaché à sa personne en qualité de secrétaire. En nous
+voyant entrer, Ben-Ali-Chérif se lève et nous salue en homme du meilleur
+monde:
+
+--Soyez la bien venue, madame, et vous aussi, messieurs, nous dit-il
+sans le moindre accent kabyle. Je vous remercie de la faveur que vous
+voulez bien me faire en venant de si loin me demander l'hospitalité. Ma
+maison est la vôtre, mes gens et moi sommes vos serviteurs. Je regrette
+que Paris soit si loin, et que nous soyons encore ou peu s'en faut des
+Barbares. Je crains que vous ne vous en aperceviez trop. Mais vous me
+tiendrez compte, je l'espère, de ma bonne volonté.
+
+Le secrétaire met sous les yeux de Ben-Ali-Chérif la lettre où le
+gouverneur général nous recommande aux autorités françaises et
+indigènes. Notre hôte nous la rend gracieusement sans la lire, et levant
+aussitôt la séance de justice, il nous introduit dans sa maison. Il nous
+fait traverser une vaste salle à manger pour nous conduire dans une
+seconde cour intérieure, autour de laquelle règnent des colonnes de
+porphyre. Elles supportent, un peu massives, la galerie à dentelles
+d'une riche habitation mauresque. Partout ici l'Afrique et l'Europe se
+coudoient; mais chez le maître du logis le désir est manifeste de donner
+le pas à l'Europe sur l'Afrique. Nous montons, entre deux panneaux de
+faïence napolitaine, les degrés de pierre d'un escalier spacieux et
+commode, et nous voici dans un salon. Quel plaisir de retrouver Paris au
+pied du Djurjura! L'ameublement est rouge et or. Des fauteuils, des
+divans, des coussins brodés, des rideaux en lampas, des tables de boule,
+des bronzes et des glaces partout; puis là-bas, le soleil incendiant les
+hauts sommets kabyles: ce contraste étonnant s'offre à nos yeux ravis
+comme un régal unique.
+
+L'aga nous fait servir du café dans des petites coupes de Sèvres. C'est
+un vieil Osmanli qui nous le présente, un serviteur d'avant la conquête,
+né et élevé dans la Maison d'Or. Avec une politesse raffinée,
+Ben-Ali-Chérif nous interroge sur les incidents de notre voyage. Il
+s'excuse ensuite de nous quitter pour quelques instants: il veut
+s'occuper lui-même de notre installation. Lui sorti, nous nous regardons
+tous quatre sans mot dire; mais ce silence est éloquent, et tout rempli
+d'actions de grâces pour le Général à qui nous devons cette féerie après
+tant d'autres. N'est-ce pas madame Elvire qui a conçu le projet d'une
+excursion dans le monde kabyle, et qui en a combiné le plan? Pour
+l'exécuter, n'est-ce pas dans son courage que nous avons puisé le nôtre?
+A force de nous regarder ainsi, nous éclatons de rire: nous avons des
+mines de brigands, nos visages et nos mains sont kabyles. Le soleil a
+teint en cramoisi une des joues du Caporal, et changé le nez du Conscrit
+en tomate mûre; le voile en lambeaux du Général a tatoué en vert son
+front, sa joue et son menton. Comment notre hôte a-t-il pu garder son
+sérieux en nous voyant accommodés de la sorte? Il vient bientôt pour
+nous conduire à nos appartements. La chambre que le Conscrit a l'honneur
+de partager avec son Général est magnifiquement meublée à la française.
+Grand lit en palissandre, tapis moelleux, riche toilette avec une
+aiguière en vermeil donnée à Ben-Ali-Chérif par le gouvernement
+français, et des savons de Chardin, et des essences de Lubin: bref, tout
+le nécessaire des élégances parisiennes. Allons! endossons l'habit noir,
+c'est bien le moins que nous puissions faire pour honorer notre hôte.
+Nous retournons au salon; les fauteuils ne s'indignent plus de nous
+recevoir entre leurs bras.
+
+--Vous plaît-il que je vous mène à mon jardin de France? Nous avons le
+temps d'y aller et d'en revenir avant la nuit.
+
+Nous suivons Ben-Ali-Chérif dans la première cour où nous attendent,
+impatients et blanchissant leur frein d'écume, des chevaux de haute race
+et une mule si bien faite et si fringante que la mule du Prophète devait
+lui ressembler. L'aga a soulevé madame Elvire comme il eût fait d'une
+petite fille pour l'asseoir sur une selle incrustée de corail et
+d'émaux. Puis, nous montrant le chemin, il prend la tête du cortége. Je
+me sentais presque honteux, je l'avoue, assis moi cavalier de la
+dernière classe, sur le dos d'un noble arabe à la robe noire, à l'oeil de
+feu.
+
+Il le cède à peine en beauté à la cavale blanche de notre hôte qui, dans
+son triple burnous aux plis flottants et sous son grand turban en
+coupole, marche devant nous comme un triomphateur.
+
+--Quelles magnifiques bêtes! s'écrie madame Elvire, qui, écuyère
+émérite, dévore des yeux la cavale blanche et le cheval noir.
+
+--Aussi douces et obéissantes que belle, madame; elles sont dans ma
+famille, de père en fils, depuis deux ou trois siècles. Leur généalogie
+se confond avec la mienne; mais la plus belle et la meilleure, c'est ma
+mule que vous montez. Je ne la troquerais pas contre le plus noble
+cheval d'Arabie. J'ai fait avec elle bien des fois le chemin de
+Constantine à Batna en dix heures, devançant la diligence qui en met
+quatorze à franchir ces trente lieues et fait quatre relais. Elle va
+toujours, sans boire ni manger; à l'arrivée, elle a le poil aussi sec
+qu'au départ. Elle n'a peur de rien, pas même du lion que nous avons
+deux fois rencontré en chemin. Enfin, elle est aussi bonne personne
+qu'intelligente et brave. Aussi est-elle traitée comme un membre de la
+famille.
+
+Le jardin de France où nous arrivons en un temps de galop offre l'aspect
+appétissant et plantureux d'un jardin de prieuré. Une riche variété de
+fleurs odorantes décorent les plates-bandes; et par de là, dans les
+carrés, ce sont des légumes opulents. Il y a aussi des tonnelles où
+grimpent le long des treillages de jeunes vignes. Les poiriers, les
+cerisiers, les abricotiers sont les arbres précieux et rares; les
+orangers, les citronniers, les cédrats, les grenadiers et les néfliers
+du Japon sont les communs. Le jardinier qui est de Versailles paraît
+enchanté de voir des _pays_. Il s'approche de nous en ôtant sa
+casquette.
+
+--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avant un mois vous mangerez des cerises.
+
+--Voici un jardin bien tenu, dis-je, je vous en fais mon compliment.
+Mais aussi quelle terre! Il ne lui faut pas d'engrais. C'est assez de
+jeter la semence et d'arracher les herbes gourmandes. Avec de l'eau, on
+ferait ici pousser des pierres.
+
+--Elle ne te manque pas, n'est-ce pas, François? dit l'aga.
+
+--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.
+
+--Cette conduite nous amène l'eau du Djurjura que j'ai fait analyser.
+Elle est claire, fraîche et point du tout saumâtre comme celle de
+beaucoup de sources que vous rencontrerez dans la vallée; et vous ferez
+bien de n'y pas boire. Voulez-vous juger de la végétation dans
+l'Oued-Sahel? Regardez ces orangers; quel âge leur donnez-vous?
+
+--Ils sont grands et forts comme des pommiers de vingt ans. Nous leur
+donnons cet âge-là.
+
+--Ils ont six ans.
+
+Nous nous récrions tous, incrédules.
+
+--François, est-ce que je me trompe d'une année?
+
+--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.
+
+Dans une allée du jardin nous rencontrons un jeune homme de dix-huit
+ans. Sa taille est élevée, sa figure noble et bienveillante. Il
+s'incline devant nous et salue l'aga en l'appelant Sidi; puis il garde
+un silence respectueux. Notre hôte nous le présente:
+
+--Le chérif, mon fils aîné, nous dit-il; ne vous étonnez pas de son
+mutisme. Chez nous le fils ne parle pas devant son père. Le chérif a
+fait ses études au collége arabe d'Alger, et je me propose de l'envoyer
+en France pour s'y perfectionner. Si les circonstances me le permettent,
+je ferai même avec lui le tour d'Europe. J'éprouve, moi aussi, un grand
+besoin d'apprendre. Tout ce qui vous rappelle ici la France est le fruit
+d'un voyage que je fis à Paris en 1854. A cette époque, je savais à
+peine quelques mots de français appris dans mes fréquentes relations
+avec vos officiers; car depuis mon plus jeune âge, j'ai compris ou
+plutôt j'ai pressenti que l'avenir de mon pays, de ma chère Kabylie,
+était entre les mains de la France [Ben-Ali-Chérif n'en prit pas moins
+part à la révolte des Kabyles en 1870.]. Aussi, m'y suis-je dévoué corps
+et âme; de 1847 à 1857 j'ai entretenu, à mes frais, pour son service,
+cent soixante hommes et quatre-vingt-dix chevaux, postés là haut, à
+Chellata. Ce qui n'empêcha pas qu'en 1857 je faillis, sur de faux
+rapports, être arrêté comme traître et rebelle. On me rendit justice,
+Dieu merci, et je fus récompensé par la croix d'officier. Ce que je vis
+à Paris et dans toute la France produisit sur moi une impression
+inexprimable dans votre langue comme dans la mienne. Dire que je fus
+émerveillé, enthousiasmé, transporté, cela ne pourrait rendre ce que
+j'éprouvai; je pensai un moment que j'en perdrais la raison. Je voulus
+absolument parler et lire le français, l'écrire aussi. Il me fallut une
+maison française, je n'en suis qu'à l'_a, b, c_ de mon éducation, et
+j'ai bien d'autres projets; mais je suis jeune encore, et, si Dieu le
+veut, je les réaliserai: mes compatriotes n'auront pas à s'en plaindre,
+ni la France non plus.
+
+Le chérif s'était éloigné sur un mot que son père lui avait dit en
+kabyle; il revint avec la plus belle rose des plates-bandes.
+
+--Permettez-moi de vous l'offrir, dit galamment l'aga à madame Elvire;
+il y en a de plus rares, mais aucune n'a son parfum.
+
+Nous retrouvons le jardinier près de la porte du jardin. Étant demeuré
+en arrière:
+
+--François, lui dis-je, quelle besogne faites-vous là?
+
+--Vous le voyez, Monsieur, je sale un jambon.
+
+--Mais je n'ai pas vu un seul porc dans toute la Kabylie.
+
+--C'est une cuisse de sanglier que je mets dans le sel; je la ferai
+ensuite sécher au soleil. M. Ben-Ali-Chérif ou M. le chérif, son fils,
+chaque fois qu'ils vont chasser dans la montagne d'Akbou, abattent
+plusieurs de ces bêtes qui ont par ici la taille de petits veaux. Et
+lorsqu'ils parviennent à en soustraire un morceau à leurs grands coquins
+de lévriers, de véritables tigres, ils ont la bonté de me le réserver.
+Pour eux, apprivoisé ou non, un sanglier est toujours un porc.
+
+Le soleil s'est couché, et brusquement le jour a fait place à la nuit;
+les diamants célestes commencent à jeter leurs feux étincelants dans un
+azur pâle comme le regard de la jeune mourante. Le silence, frère des
+ténèbres, a envahi l'immense vallée. De temps à autre, le cri sinistre
+d'un chat-huant ou d'une hyène jette l'épouvante au coeur des troupeaux
+endormis. Arraché par cette menace à son premier sommeil, un agneau y
+répond par un bêlement plaintif, en se pressant contre le flanc
+maternel. Çà et là un feu s'allume pour tenir en respect les carnassiers
+qui sortent affamés de leurs tanières. La petite cavalcade a pris les
+devants. Je remonte sur mon arabe. Je lui lâche les rênes. Il part comme
+un fils d'Éole auquel son père a ouvert la caverne. Ses jarrets sont si
+flexibles que je ne reçois nulle secousse de son galop. On dirait que,
+suspendu dans l'air, il dévore l'espace avec des ailes invisibles. En un
+clin-d'oeil, il a rejoint ses frères, sa soeur, la cavale blanche et la
+mule, sa cousine. Sa course précipite la leur; en trois minutes nous
+franchissons deux kilomètres. En descendant de mon cheval, j'avance,
+pour le baiser, mes lèvre vers son museau. Il me laisse faire. Un
+serviteur s'approche de l'aga et lui dit: «Monsieur Ben-Ali-Chérif est
+servi.» Nous entrons dans la salle à manger, où la table dressée à la
+française est éclairée aux bougies. Argenterie, cristaux et porcelaines,
+tout est de bon goût et marqué au chiffre de notre hôte. Mais pourquoi
+donc la nappe est-elle d'une blancheur douteuse? Assurément, elle a été
+passée à l'eau depuis que la _diffa_ fut servie à ceux qui nous out
+précédés dans cette maison si grandement hospitalière. Vos lavandières,
+mon cher hôte, ignorent-elles donc l'usage du savon? Des valets kabyles,
+la serviette sous le bras, s'empressent autour de nous, prompts à
+changer nos assiettes et à remplir nos verres. Ah! pour le coup, voici
+du médoc authentique et du moët glacé. Ben-Ali-Chérif a donné la place
+d'honneur à madame Elvire, il s'est mis à sa gauche: il a la science
+innée des convenances. Il nous sert, tout en causant. Sa conversation,
+où les traits sont semés avec mesure, passe sans effort du grave au
+doux, du plaisant au sévère. Il prend plaisir à nous prouver que la
+France pourra, quand elle le voudra, s'attacher le coeur de la Kabylie
+tout entière.
+
+--Les Kabyles, nous dit-il, sont accessibles encore aux excitations des
+marabouts fanatiques, j'en conviens; mais qu'on fonde chez eux des
+écoles françaises, qu'on ouvre des routes dans leurs montagnes, qu'on
+fasse quelque chose pour leur bien-être, qu'on favorise un peu leur
+industrie nationale, qu'on leur apprenne à tirer un meilleur parti de
+leurs oliviers et de leurs figuiers, qu'on remplace sur le Djurjura les
+glands doux par des châtaignes, qu'on introduise partout la culture de
+la pomme de terre et celle aussi du mûrier; en un mot qu'on sache, par
+un peu d'aide, en respectant leurs coutumes et leur noble passion de
+liberté, répandre l'aisance où règne aujourd'hui la misère, et la
+génération qui monte sera française. Ce n'est pas tout: la propriété
+privée récemment décrétée achèvera la conquête de l'Algérie; mais pour
+la constituer en pays arabe, que d'obstacles à vaincre! Elle existe ici,
+et cette population surabondante que la montagne ne peut nourrir, et qui
+va chaque année, en émigrant, gagner péniblement sa vie jusque sur les
+frontières du Maroc, s'offre comme un élément vigoureux et fécond de
+colonisation dans la plaine. Donnez de la terre à ces braves gens qui
+meurent de faim, faites-en des propriétaires et des fermiers modèles,
+vous aurez du même coup des partisans dévoués de la France, d'utiles
+intermédiaires entre les Arabes et vous. Mêlez, si vous le voulez, des
+colons kabyles aux colons français: ils sont faits pour s'entendre, et
+si la révolte éclate de nouveau dans le Sud, ne craignez pas alors
+qu'ils se joignent aux Arabes. Ils les combattront avec vous, car ils
+auront à défendre contre eux leurs propres intérêts. Et quels colons que
+les Kabyles! Demain matin, si vous le voulez bien, nous irons déjeuner à
+ma maison de campagne. Eh bien! tout le long de la route, vous verrez
+des cultures magnifiques. Tout récemment encore, c'était un maquis
+impénétrable, habité par des chacals, des sangliers et des hyènes. J'ai
+cédé ces terrains à de pauvres diables, en pleine propriété, à la
+condition de les défricher, et vous pourrez vous convaincre qu'en
+quelques années ils en ont fait une corne d'abondance.
+
+Tandis que Ben-Ali-Chérif nous édifiait de la sorte sur l'avenir de la
+Kabylie et sur la vertu d'une colonisation kabyle auxiliaire des colons
+d'Europe, nous savourions les délices d'un succulent dîner maure: la
+_shourba,_ potage gras pimenté; la _tourta,_ mélange de viandes et de
+pâtes; la _makrouda,_ composée d'oeufs, de viande et de farine; la
+_doulma,_ hachis au riz, fortement assaisonné de poivre; puis des grives
+en conserves, au beurre; enfin une _biklanva,_ plat exquis d'amandes, de
+sucre, de beurre et de farine, et le _kouskoussou_ traditionnel, mais
+accommodé aux raisins secs et aux corinthes. Au dessert, les fruits les
+plus délicieux: des oranges parfumées à la vanille comme Mahomet en
+offre aux saints du septième paradis. Pour prendre le café, nous
+retournons au salon.
+
+--Messieurs, fumez! dit madame Elvire.
+
+--Puisque vous l'ordonnez... madame. Goûtez donc ce _chebli_ qui vient
+des Ouled-Chebel, dans la Mitidja, ou ce tabac récolté dans le Souf à
+soixante lieues au sud de Biskra. Vous apprécierez ainsi, exempts de
+tout mélange, nos deux meilleurs tabacs indigènes: une des grandes
+promesses de l'avenir algérien.
+
+Nous trouvons le _chebli_ agréable; le tabac du Souf a de l'arôme; mais
+il est âpre et violent: c'est du _felfel_ en cigarettes.
+
+--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avez-vous plusieurs... enfants?
+
+Madame Elvire avait failli lui demander: avez-vous plusieurs femmes?
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Madame Ben-Ali-Chérif eût été très-heureuse de vous faire elle-même
+les honneurs de sa maison; mais depuis deux jours elle est souffrante,
+et vous prie de vouloir bien l'excuser. J'ai deux enfants, madame, deux
+fils: celui que vous avez vu, c'est l'aîné, et un autre d'un an, un bien
+joli enfant; je vous le montrerai demain.
+
+Le visage de Ben-Ali-Chérif se voila de tristesse.
+
+--Est-ce le plus jeune qui vous cause du chagrin?
+
+Notre hôte hésita avant de répondre:
+
+--Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un.
+Jamais depuis des siècles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un
+fils. C'est là une fatalité qui pèse sur ma famille, et dussiez-vous
+sourire, madame, c'est écrit!
+
+Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'inévitable pèse
+sur le plus intelligent et le plus civilisé des Kabyles comme sur le
+plus sauvage.
+
+Le sommeil nous gagnait. Nos membres étaient rompus par trente-six
+heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours étaient comme un
+fardeau sur nos âmes. Avant de dormir nous allâmes pourtant, par un
+grand effort de courage, prendre congé de nos bons muletiers, du beau
+Kabyle et de notre ami Bel-Kassem.
+
+--Au revoir jusque là-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car
+vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher où je
+suis né; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus
+belles, ces heures si courtes que j'ai passées près de vous.
+
+Quant au beau Kabyle, il porta à son front, en s'inclinant, la main de
+madame Elvire, et dit:
+
+--_Allah isselmec_! La protection de Dieu soit avec vous!
+
+--Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient
+nous annoncer que les chevaux sont sellés, la mule harnachée, et que
+notre hôte nous attend dans la cour.
+
+--Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le déjeuner
+veut être mangé à point.
+
+En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la
+marche, le mousquet dressé; devant ou derrière les chevaux s'ébat une
+bande de lévriers géants, aux formes élégantes, à la dent féroce.
+Plusieurs portent des cicatrices héroïques; les défenses formidables du
+plus vieux solitaire ne les arrêtent pas. Ils font la guerre à la hyène;
+un chacal leur coûte à peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils
+étranglent une chèvre ou un mouton dont ils font trois bouchées. À
+droite et à gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le
+maquis défriché par les colons de Ben-Ali-Chérif est un eldorado.
+
+Après une heure de marche, nous arrivons à son _azib_ d'été. C'est un
+grand parc de citronniers, d'orangers et de cédrats, au milieu duquel
+sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dressée. Ici
+l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout
+imprégné de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil
+incandescent fait déborder la vie universelle. Toute la nature éclate de
+joie. Une vapeur tiède monte de la terre fraîchement remuée au pied des
+arbres odoriférants. Il y mêle leurs arômes. Nous nous enivrons de cet
+encens. Les feuilles réfléchissent la lumière comme de l'acier poli; et
+lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabées
+verts marchant à la conquête des Hespérides. Sur la même branche se
+pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de
+fleurs. L'aga offre à madame Elvire une de ces branches, divin emblème
+de la nature féconde. Nous voici sous la tente. Elle est décorée
+d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroisés. Ces
+trèfles à six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique?
+Ben-Ali-Chérif habite parfois, l'été, cet _azib_ avec sa famille. Ces
+deux mains, à l'entrée, le protègent sans doute contre le mauvais oeil.
+Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de
+la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la
+conduit vers un moulin de pygmée. Que cela est charmant! Le bon
+serviteur qui a voulu égayer les yeux de son maître a dû construire, en
+jouant, plus d'un de ces _thisirth_ [Moulin à eau.] lorsqu'il était
+enfant. La roue est une orange naine où s'enfoncent, en guise de dents,
+des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner
+une _Fleur-de-Marie_. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus
+beau et le moins méchant, est couché aux pieds de son seigneur. Seul il
+a accès dans la tente, et les autres qui rôdent à l'entour, jaloux et
+farouches, jettent sur lui des regards menaçants. Là-bas, des marmitons
+kabyles s'empressent, affairés, autour d'un feu flambant sur lequel un
+maître-queux fait cuire à la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont
+les chevaux d'Éole et la mule du Prophète qui, attachés à des piquets,
+grignotent quelques brins d'herbe ou promènent leurs naseaux sur les
+citrons et les oranges. Plus loin encore, une forêt d'oliviers; puis la
+vallée radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs
+et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et
+superbe!
+
+--Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chérif, de vous faire déjeuner de
+peu de chose, une omelette et un mouton!
+
+Nous sommes couchés sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette à la
+française, nous nous régalons du mouton à la kabyle, nous servant de nos
+doigts en guise de fourchette et de couteau.
+
+Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil
+Arabe, courbé en deux par la misère encore plus que par l'âge,
+s'approche de notre hôte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire
+la charité.
+
+--Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes
+commensaux. J'en ai deux à trois cents tous les jours de l'année.
+
+Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui
+qui y entre n'est jamais invité à en sortir.
+
+--C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux;
+quelques-uns en abusent mais bien peu. J'héberge depuis quatre mois un
+vieil invalide français à qui sa croix et sa pension font un revenu de
+six cents francs. Ce brave homme à la jambe de bois a trouvé le pays si
+beau et la maison si à son gré, qu'il ne peut pas se décider, me
+disait-il hier, à porter ailleurs ses pénates. Quant à cet Arabe, il
+m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus
+et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitté. Le père a cherché à se
+rendre utile; il donne l'orge à ma jument blanche et l'attache au
+piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie.
+
+--Il doit vous en coûter un beau denier de nourrir tout ce monde.
+
+--Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison
+consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille
+francs de farine par semaine.
+
+Un serviteur apporte et présente à son maître une aiguière en argent de
+forme antique et d'un travail précieux. D'une main, notre hôte la tient
+devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les
+doigts. Il lui présente ensuite une serviette tissée en laine d'agneau,
+douce à la peau comme une caresse.
+
+--Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalité!
+
+--Quelqu'un, Madame, a pourtant écrit dans un livre que le voyageur sans
+galons n'était pas le bienvenu chez moi.
+
+--Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous
+fîtes à des gens qui, en se présentant devant vous, ne payaient certes
+pas de mine.
+
+--Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais
+si le site vous plaît, vous y reviendrez, je l'espère, et daignerez
+alors m'accorder quelques jours. J'ai tracé le plan d'une villa qu'on va
+me construire ici même; dans un an, vos chambres y seront prêtes.
+
+Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on
+oublie aisément, en face de cette belle nature et de sa resplendissante
+harmonie, tant d'espérances déçues, tant de luttes stériles, tant
+d'iniquités triomphantes! Et comme le corps et l'âme, enivrés de parfums
+et de lumière, délivrés de la chaîne infinie des misères humaines, s'y
+sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouvé n'est qu'une étape:
+il faut partir! Ben-Ali-Chérif nous ramène à son bordj à travers une
+forêt d'oliviers séculaires. Beaucoup de ses clients y sont occupés à
+faire de l'huile dans la _maïnsera_ [Moulin à huile.]. Les uns broient
+les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pâte au
+pressoir dont la vis, artistement faite, est taillée sans règle ni
+compas dans un tronc d'arbre avec la seule _gadoum_. Chaque village
+possède un ou plusieurs _maïnsera_ qui font partie de son communal,
+comme le _mechmel,_ terrain banal, cimetière, chemin, place publique ou
+pacage, et l'_azzela,_ bien en déshérence, acquis au trésor public par
+un vote de la _djemâa_. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une
+jeune Kabyle promène sur son bras un bel enfant coiffé d'une calotte
+brodée d'or.
+
+--Voici mon dernier-né, dit notre hôte, et l'ayant pris entre les bras
+de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son
+épaule, dans la cour de la maison.
+
+D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule à madame
+Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour.
+De là, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et à la
+forêt d'Anif, pleine de légendes terribles, repaire redouté des
+_djenouns_ et des bêtes féroces.
+
+Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir
+Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la vallée. Il faut
+arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons congé de notre
+hôte:
+
+--Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons à
+Paris.
+
+--Ou en Kabylie, vous me l'avez promis.
+
+Il est quatre heures de l'après-midi quand nous redescendons dans la
+vallée. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant à notre
+droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage.
+Il soulève des tourbillons de poussière qui, par moments, nous aveuglent
+en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brûlant. Alors le soleil
+est comme l'oeil d'une monstrueuse panthère. La mule de l'aga va d'une
+telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurté
+et cruel de nos bêtes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop.
+
+--_Kodêche Sâa_ [Combien d'heures?]? lui demandons-nous.
+
+--_Besef_! _besef_ [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions _har'r har'r_!
+en faisant la grimace; car à chaque pas un millier d'épingles
+s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise à califourchon sur
+une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec
+quel stoïcisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la
+fantasia pédestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des
+orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivière,
+tandis que son large lit à sec avec ses sables jaunes, ses graviers
+arides et ses cailloux roulés nous donne comme un avant-goût du Désert.
+Devant et derrière nous, de chaque côté, c'est la _K'bila-Ousammeur,_ la
+Kabylie exposée au soleil, la Kabylie méridionale. A droite, sur les
+contreforts djurjuriens, voici les Aïth-Illoula du sud, 27 villages,
+1,655 fusils, avec la _zaouïa_ de Chellata. Hier, à la même heure, nous
+descendions leurs rochers. A côté d'eux, vers l'ouest, les
+Aïth-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: _manefguis_ farouches, pillards
+déterminés, naguère toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs
+voisins, surtout avec les Aïth-Abbès dont les sépare l'Oued-Sahel. Il
+fut un temps où cette tribu _sanhadja_ possédait Alger et son
+territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passée la
+soulève incessamment contre sa misère présente. Chez elle Bou-Bar'la
+trouva des patriotes non moins ardents à piller qu'à combattre. On dit
+d'un Aïth-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frère pour deux
+et son père pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de
+Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le
+tribut à Alger, ils lui jetaient un chien garrotté, en lui criant:
+«Voilà pour ta _diffa_!» Soumis depuis 1857, ils commencent à s'amender
+pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins à huile et à
+farine des ressources moins précaires que dans le vol et dans le
+meurtre. Puis ce sont, toujours à l'ouest, les Aïth-Kani, 7 villages et
+370 fusils, alliés par leur faiblesse aux Aïth-Mlikeuch; les
+Aïth-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des
+toits aux maisons des crêtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts,
+et les Aïth-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par
+excellence qui fut la _doukana_ de Lalla-Khredidja, la grande sainte
+canonisée par les Kabyles. Enfin, adossés aux Guechtoula du revers nord,
+au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Aïth-Aïssi,
+longtemps persécutés par leurs voisins, les Mchedallah; les Aïth-Yalla,
+12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les
+Aïth-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groupés sur les déclivités qui
+descendent vers la plaine du Hamza, où s'élève un ancien fortin turc, le
+bordj du _Petit Puits,_ ou bordj Bouïra.
+
+Notre course se précipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but.
+La mule excitée par la marche a le diable au corps. Le Général est un
+martyr écartelé sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de
+pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle,
+tout en sanglant des coups de fouet à son mulet rétif qui s'en venge par
+des ruades dans le vide. Le Conscrit s'évertue en vain à maintenir ses
+pieds entre les fentes du _tellis,_ il s'impatiente, il s'irrite, il
+geint comme un enfant qui ne parvient pas à faire tourner sa toupie.
+Moi, je regrette amèrement mon arabe, me dût-il emporter à travers cette
+vallée immense où le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni
+un homme.
+
+Eh! qu'est-ce donc là, au bord de la rivière? Cette ferme française
+entre des saules, et cette mare où barbottent des canards ne sont-elles
+qu'un mirage décevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette
+solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la
+fermière?
+
+--Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour?
+
+Il secoue la tête, il ne nous comprend pas.
+
+--_Kodèche Sâa_?
+
+--_Besef_! _besef_!
+
+Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval
+noir, lancé au grand galop. Nous passons la rivière. Ces larges flaques
+d'eau, où s'éteint le ciel pâle, ont des reflets sinistres, et ces
+galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumière nous
+regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est
+comme une voix qui se plaint. Que cette rivière est longue a passer!
+Nous pressons nos bêtes.
+
+--_Choua_! _choua_! [Doucement! doucement!] nous crie le cavalier. De la
+prudence, ne nous écartons pas du gué. Il y a des endroits où l'eau
+tourbillonne: ce sont autant de trous creusés par les _djenouns_ de
+l'Oued-Sahel, où ils se divertissent à noyer les voyageurs. Enfin, nous
+voici sur l'autre bord. Mais l'obscurité nous enveloppe, et notre
+isolement nous met une vague angoisse au coeur. Nos muletiers n'ont pu
+nous suivre, ils sont loin, très-loin en arrière. Le cavalier est seul
+avec nous. A-t-il du moins son bon fusil pour nous défendre?
+
+--Et votre revolver, Caporal? dit madame Elvire d'un air railleur.
+
+--Il est au fond de ma malle.
+
+--Ah!
+
+--Désirez-vous que je l'en retire?
+
+--Mais votre malle est à une lieue d'ici, sur le dos du mulet aux
+bagages.
+
+--C'est vrai; je n'y songeais pas.
+
+--A quoi songez-vous donc?
+
+--A vos souffrances, madame.
+
+--Bah! on s'habitue à tout, même à une selle kabyle.
+
+--Je vous admire, et...
+
+Un bruit formidable s'élève du fond de la vallée, comme l'écho d'un
+tonnerre lointain. Nos mulets tressaillent, la mule du Général dresse
+les oreilles.
+
+--Sidi-Yzem! dit le cavalier en étendant la main dans la direction de la
+forêt d'Anif. Alors, parmi nous un grand silence se fait. Nous
+n'entendons plus rien que le bruit du coeur dans la poitrine. Les mulets
+ont les jambes de la mule, et la mule a des ailes. De grands nuages
+noirs pareils à des démons, escaladant le ciel, nous dérobent les
+étoiles, si chères au voyageur nocturne. Sommes-nous sur le chemin de
+l'enfer? On le croirait, tant les ténèbres sont profondes. Tout à coup,
+deux lueurs rouges phosphorescentes, deux charbons incandescents
+brillent devant nous et s'éteignent. Sont-ce les yeux de Lucifer? Une
+sueur glacée perle sur nos fronts. Le danger passé:
+
+--C'est un chacal qui a peur, dit madame Elvire.
+
+--Ou une hyène qui fuit, ajouté-je.
+
+Cette course échevelée dure une heure environ, puis nos bêtes
+d'elles-mêmes ralentissent leur allure. Nous approchons du bordj des
+Beni-Mansour. Allah soit loué! nous en franchissons la porte. Un rire
+éclate; mais dans ce rire, il y a des sanglots.
+
+--Jamais, dit le Général, je ne pourrai descendre de ma mule!
+
+Le Conscrit lui tend ses bras. Madame Elvire s'y laisse tomber; elle ne
+peut se tenir sur ses jambes. Alors, sans pitié pour elle-même, elle
+brave la douleur qui lui arrache des larmes. Son mari offre de la
+porter.
+
+--Je marcherai!
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que je le veux!
+
+Et elle marche vers une lumière qui, en l'éclairant, nous montre deux
+grands yeux cerclés de noir, illuminant des joues décolorées. Nous
+trouvons le commandant du bordj à table avec le médecin militaire, le
+maître d'école et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas
+sa triste histoire, ni celle de son père, ex-professeur du collége
+d'Alger, tombé... de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu'à
+l'école primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui
+s'étale fastueusement sur la table: un brouet vert où l'oseille nage
+dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et... un
+appétit kabyle!
+
+--Et nos poulets! dit le Caporal à l'oreille du Général; c'est le moment
+de les manger ou jamais.
+
+--Assurément; mais ils se promènent encore sur la route. Sidi-Yzem nous
+en débarrassera.
+
+--Hélas! non, madame, lui répond M. Jules visiblement mortifié. A
+Sidi-Yzem il faut de la chair fraîche.
+
+Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit;
+celui du commandant qui l'offre courtoisement à madame Elvire. Est-il
+heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Général! Mais on
+dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille.
+
+Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chassé
+les _djenouns_ et nous promet un nouveau jour de fête. Nos montures sont
+efflanquées et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus
+que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou
+à la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze
+heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bât kabyle contre sa
+selle d'hier, fût-elle constellée de diamants. Les campagnes que nous
+traversons d'abord, en remontant la vallée de l'Oued-Sahel, sont
+fertiles et assez bien cultivées. Mais bientôt les blés deviennent
+rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'après une
+heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement à gauche, vers
+le sud, laissant le Djurjura derrière nous, voici que tout à coup la
+nature change de toilette: elle se montre à nous parée d'une indicible
+sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus
+d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mélèzes parsemés çà
+et là de tamarins, de tuyas, de lentisques, de térébenthes, de
+lauriers-roses. Un sol schisteux, raviné, déchiré, bouleversé, gris,
+noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine
+s'évertue en vain à percer la pierre que recouvre à peine une mince
+couche végétale; les autres, renversés et tordu par l'ouragan, couchés
+sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle
+désolation!
+
+Cependant des aubépines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce
+cimetière; d'autres fleurs s'y épanouissent aussi, nous montrant la vie
+qui renaît sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les _El-atey_
+à cinq pétales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les
+Roumis dédaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond
+où les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une
+herbe touffue dont le vert éclatant est une joie pour les regards
+attristés par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prés
+si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un siècle
+ou plus, quelque fils du Désert jeta en cet endroit le noyau de sa datte
+qui ombrage à présent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute
+montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des
+Bibans est devant nous, formée par deux crêtes verticales de dyke de
+calcaire siliceux, violemment soulevées. Entre elles, dans une étroite
+et profonde crevasse, gronde la rivière. Est-ce elle qui s'est ouvert ce
+passage à travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers
+d'années lui a-t-il fallu pour cela? Les Français se sont aventurés pour
+la première fois dans ce défilé impraticable le 29 octobre 1839, sous la
+conduite du duc d'Orléans. Nous nous y engageons par un sentier de
+chèvres que la pioche a taillé dans d'abruptes rochers; et nous trouvons
+sur la pierre cette inscription grossièrement gravée: «3e de ligne, 2me
+bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin.» En sortant du
+défilé, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivière
+profondément encaissée, et qu'égayent à peine quelques maigres bouquets
+d'arbres.
+
+Qu'est-ce donc qui fume là-bas sur cette colline blanche? Est-ce le
+foyer d'un géant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous
+conduiront tout à l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts
+d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau
+que dégagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du
+rocher. Elles sont très-sulfureuses et marquent à notre thermomètre
+quatre-vingt-dix-sept degrés. Un de nos guides nous fait comprendre par
+signes qu'un marabout a frappé en cet endroit la terre de son bâton;
+puis, en marmottant une prière, il va se baigner dans une piscine
+rustique, très-ancienne, que forment quelques pierres amoncelées au pied
+du coteau. C'est qu'en effet, après les géants et avant les _djenouns,_
+des hommes habitèrent cette contrée, ainsi que l'attestent les ruines
+nombreuses de villages abandonnés, tels que Thagadirth-Tamokranth,
+Akarouï, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, _les Kébaïles du
+Djerjera_.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon,
+qu'une idole berbère recueillie par le musée d'Alger nous représente
+avec des cornes de bélier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou
+entièrement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un
+indice. A une époque récente et jusqu'à la conquête de la Kabylie, le
+pays d'Anif, avant d'être le domaine exclusif des lions et des
+panthères, était la forêt de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer,
+un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime
+très-expressive, accompagnée de plusieurs _besef_! _besef_! au moment où
+nous entrons dans le défilé de la Petite-Porte.
+
+Entre de colossales assises, séparées les unes des autres par des
+crevasses profondes, verticales et régulières comme si elles avaient été
+taillées au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jeté le lit
+d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, déchaîné et
+terrible dans cette gorge si étroite que deux mulets à peine peuvent y
+marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu'à dix,
+quinze ou vingt mètres, entraînant dans sa fureur, pour les briser les
+uns contre les autres, d'énormes blocs de pierre. De chaque côté du
+défilé, appuyées sur les assises géantes, s'entassent des masses
+rocheuses, d'aspect formidable.
+
+Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en révolte, foudroyée et
+démantelée par les guerriers célestes! Et parmi les murs croulants, en
+signe de paix et de rédemption, s'épanouissent des fleurs colorées de ce
+vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces à
+voir sur ce rempart ruiné des cyclopes, que nous ne pouvions en détacher
+nos yeux.
+
+En sortant de cette gorge unique au monde, et qui à elle seule eût
+largement payé la fatigue du voyage, nous retrouvons la forêt des
+schistes, des pins et des mélèzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir.
+
+Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situé dans l'Oued-Sahel,
+entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, à mi-chemin de l'un et de
+l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons
+pas la grande route de la vallée.
+
+A travers une solitude aride, dévastée et sauvage, où les rampes et les
+pentes se multiplient comme à plaisir sur le flanc des rochers
+calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crêtes des
+montagnes de la Kabylie méridionale. Tantôt nous côtoyons des maquis
+impénétrables, où il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de
+pénétrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colère
+est terrible quand on le réveille. Tantôt, nous avançons péniblement en
+zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes
+en décomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel,
+nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons
+respecté le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chèvres
+qu'il prélève sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient
+éveillé: les Aïth-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui récoltent le
+goudron dans la forêt d'Anif; les Aïth-Seubkha, 1 village, 87 fusils,
+qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les
+Aïth-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renommé en Kabylie; puis les
+Aïth-Mansour, plus à l'est, 7 villages, 223 fusils, voués surtout à
+l'industrie des oliviers.
+
+Du haut de la crête, où trottent vers six heures du soir nos mulets
+infatigables, nous apercevons à nos pieds, sur une éminence, le bordj
+qui nous abrita la nuit dernière; la première pierre en fut posée en
+avril 1851. Plus bas, nous admirons se déroulant de l'ouest à l'est,
+l'incomparable vallée de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil
+à son déclin coiffe d'un turban écarlate: un de ces chefs d'oeuvre dont
+on ne se lasse jamais.
+
+En face de nous, c'est le territoire des Aïth-Abbès, 39 villages, 1,563
+fusils, les plus industrieux et les plus civilisés des Kabyles. Demain,
+si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile
+à atteindre.] sur un rocher à pic de plus de mille mètres. Enfin, plus à
+l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la
+nombreuse tribu des Aïth-Aïdel, dont les 20 villages ne comptent pas
+moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons
+avec les jambes d'acier de nos bêtes, est devant nous couché comme un
+cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernières lueurs du jour
+éclairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le
+bordj et la rivière: là fut Ausum. Le soleil est couché lorsque nous
+mettons pied à terre.
+
+Prévenu de notre arrivée par Ben-Ali-Chérif, le commandant nous
+accueillit comme s'il était notre ami, notre frère. C'est le lieutenant
+***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je
+pense de lui. Le dîner, où son ordonnance épuise tout l'art culinaire, a
+bientôt réparé nos forces. La conversation du lieutenant est un
+assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos _tellis_
+irrévocablement répudiées et pour plus d'une cause. La seule sur
+laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre
+voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher à nos provisions
+de bouche autrement que pour _luncher,_ entre les heures des repas et
+loin des maisons hospitalières. Et ceci, de même que la sûreté parfaite
+du voyageur dans la montagne, nous amena à faire cette variante au
+proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: «un voyageur peut
+parcourir toute la Kabylie sans révolver dans sa malle, sans poulets
+rôtis dans ses _tellis,_ et même, s'il est assez bon piéton pour se
+passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche.»
+
+Le lieutenant *** nous apprend la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh de la
+province d'Oran, et l'horrible massacre du colonel Beauprêtre et de sa
+petite colonne. Peste! si les Kabyles allaient se soulever aussi? La
+garnison du bordj se compose du commandant, d'un chasseur d'Afrique, son
+ordonnance, et de quelques spahis ou fantassins indigènes. Ce serait peu
+pour résister à une attaque des Aïth-Mlikeuch d'en face, qui se battent
+aussi bien qu'ils pillent. Il y a huit jours on a dû désarmer un de
+leurs villages qui manifestait des envies séditieuses. Mais nous avons
+ici le bras qui, le 26 décembre 1854, trancha d'un seul coup de sabre la
+tête de Bou-Bar'la; ce bras est celui du caïd Sidi-Lakhdarel-Mokrani,
+dont une fantaisie algérienne fit le descendant d'un Montmorency. Ses
+ancêtres authentiques sont les grands chefs de Kalaâ et des Aïth-Abbès,
+qui succédèrent, en 1559, à Abd-el-Aziz, illustré par les guerres
+kabyles qu'il soutint contre Kheir-ed-Din, fondateur, avec son frère
+Aroudj, de la domination turque. Cette généalogie vaut bien l'autre et
+peut suffire à son orgueil. Le caïd habite le bordj avec sa famille. Le
+lieutenant nous le présente; c'est un homme d'aspect noble, mais ruiné
+par une vieillesse précoce. Il semble près de tomber en enfance, et l'on
+s'étonne, en voyant trembler sa main, qu'elle ait pu frapper un si rude
+coup sur l'_homme à la mule_. A présent il ne serait plus capable d'un
+pareil exploit. Mais le commandant vaut à lui seul une garnison; sa
+gaieté spirituelle et cordiale dissipe nos alarmes. Ne sommes-nous pas
+d'ailleurs aguerris au danger? Et en cas de péril extrême, n'avons-nous
+pas la ressource de l'_anaya,_ la fleur offerte à madame Elvire par le
+beau Kabyle des Aïth-Moula-Oumalou?
+
+Enfin, une joyeuse chanson de France qui nous arrive de la cuisine
+achève de mettre en fuite les préoccupations de demain. C'est
+l'ordonnance qui chante en lavant la vaisselle. Cet enfant de Paris est
+un vrai maître Jacques, lorsqu'il n'a pas le sabre au poing ou le
+mousquet à l'épaule: valet de chambre et d'écurie, cuisinier, tailleur
+et cordonnier au besoin, il sait tous les métiers qu'il n'a pas appris,
+et bien d'autres encore. Il est poëte et compose des stances à la lune
+dans ses heures de mélancolie. Sa suprême joie et son unique ambition,
+c'est d'aller à Aumale pour y régaler ses camarades avec l'argent de sa
+solde. Ses voeux devaient être exaucés le lendemain.
+
+Au point du jour, le commandant nous aborde d'un air peiné: il vient de
+recevoir un ordre qui l'oblige à partir de suite pour Aumale avec son
+ordonnance. Dix-huit lieues que leurs bons chevaux arabes franchiront en
+six ou sept heures. En fassent autant les chevaux d'Angleterre ou
+d'Allemagne que l'on vante! Et il pleut à verse, et les chemins sont
+détrempés.
+
+--Le plus fâcheux, nous dit-il, c'est que vous ne pouvez vous remettre
+en route aujourd'hui. La pluie, en tombant cette nuit, a rendu la
+montagne tout à fait impraticable. Les sentiers qui mènent à Kalaâ sont
+toujours difficiles et dangereux, mais à présent vous y exposeriez
+sérieusement votre vie. Vous voilà donc prisonniers au bordj pour un ou
+plusieurs jours. Résignez-vous. Au reste, rien ne vous manquera, le caïd
+est prévenu, et je reviendrai, moi, le plus tôt possible. Madame Elvire
+fait une moue charmante qui signifie: je ne me résigne pas du tout, j'ai
+décidé que nous partirons aujourd'hui pour Kalaâ, et nous y serons ce
+soir. Cependant, à tous ses mais on oppose des raisons si raisonnables,
+qu'elle paraît vouloir se ranger tout à coup aux avis de l'amitié
+prudente. Méfiez-vous, disent les Kabyles, de la femme qui, après s'être
+longtemps obstinée dans son idée, y renonce soudain pour adopter la
+vôtre: plus alors elle se montre complaisante et docile, plus elle est
+résolue à vouloir ce que vous ne voulez pas.
+
+Le commandant est parti après nous avoir à tous fraternellement serré la
+main. Nous demeurons dans le bordj avec quelques Kabyles dont aucun ne
+parle ni ne comprend un seul mot de français. La pluie continue à
+tomber, le vent souffle de l'ouest par rafales, chassant devant lui
+d'épais nuages d'un bleu d'ardoise qui se heurtent et se déchirent aux
+crêtes des montagnes, puis saignent abondamment. L'eau ruisselle
+partout, la vallée est inondée. Le Djurjura semble coiffé d'un bonnet de
+plomb; son pied plonge dans un bain d'encre. Le Conscrit s'est recouché,
+tout à fait résigné à attendre en dormant que le soleil luise. M. Jules
+et moi nous imitons ce sage exemple, car madame Elvire, muette, le
+menton dans la main, s'impatiente et s'irrite de tout ce que nous
+imaginons pour la consoler ou la distraire. Mais qui donc nous réveille?
+Le bordj est-il attaqué par toute la Kabylie en armes?
+
+--Allons! paresseux, debout! Le temps est magnifique, les mulets nous
+attendent, les bagages sont chargés.
+
+Un pâle rayon de soleil se glisse entre les nuages; mais les sommets
+demeurent enveloppés de brouillards noirs qui flottent ainsi qu'un crêpe
+de deuil sur la vallée.
+
+--Le ciel est plein d'eau, dit le Conscrit; d'ailleurs les chemins...
+
+--Tais-toi, et en route!
+
+--Mais il y va de votre vie! s'écrie le Caporal avec un geste éploré;
+soyez plus raisonnable.
+
+Le Conscrit paraît ébranlé.
+
+--A votre aise, dit le Général, restez! moi, je pars avec le cheikh
+Chellaba.
+
+Le cheikh Chellaba est un des trois chefs de Kalaâ. Il est venu rendre
+visite à son ami Sidi-Lakhdar, et il s'est gracieusement offert à madame
+Elvire pour guide.
+
+--Ah! si j'étais votre mari, madame!
+
+--Monsieur, si vous étiez mon mari, vous m'aideriez à monter sur mon
+bât. Ami, ta main.
+
+--Ainsi soit-il! dit le Conscrit en la mettant sur son mulet; elle
+partirait sans moi, et c'est le devoir d'un soldat de suivre son
+Général. Mais comment nous as-tu procuré des mulets? Tu parles donc
+kabyle à présent?
+
+--Tu ne sais pas encore que pour satisfaire un désir nous sommes toutes
+polyglottes. Adieu, beau Djurjura!
+
+Nous quittons le bordj vers deux heures après-midi. Sous un ciel gros de
+nuages et qui de temps à autre, en guise d'avertissement, nous jette
+quelques gouttes d'eau au visage, nous montons ou descendons une suite
+de collines pittoresques, surchargées de moissons et d'arbres fruitiers.
+Sortant du désert d'Anif, nous éprouvons un plaisir extrême à voir cette
+végétation exubérante, née des sueurs des Aïth-Abbès. Le cheikh Chellaba
+marche à notre tête; il monte une mule de race que nous, sur nos mulets,
+nous avons presque autant de peine à suivre que celle de l'aga. C'est
+l'homme le plus paternellement bon qui soit. Il veille sur madame Elvire
+comme si elle était sa fille. La pluie! la pluie! M. Jules, qui se
+tenait à l'arrière-garde, morose et boudeur, accourt avec les châles;
+mais déjà le bon père Chellaba l'a prévenu. Il s'est dépouillé d'un de
+ses trois burnous, celui du milieu, il en a enveloppé madame Elvire.
+
+--Ce n'était qu'une alerte, dit-elle; voici que la pluie cesse.
+
+--Dites plutôt un dernier avertissement qui vous conseille, madame, de
+retourner sur vos pas.
+
+--Toujours en avant! c'est ma devise.
+
+De crête en crête, de ravin en ravin, nous arrivons devant un mur
+vertical. Une roche brune, haute de cinquante mètres, nous barre le
+chemin. A gauche comme à droite, elle se prolonge à perte de vue.
+Comment la franchir? Mais ce n'est pas le seul obstacle: il y a là un
+torrent qui bondit sur les pierres. Le cheikh Chellaba y entre
+résolûment, et madame Elvire après lui en criant: qui m'aime me suive!
+Nous longeons la muraille; nos bêtes ont de l'eau jusqu'au ventre. Alors
+s'offre à nous une autre Porte-de-Fer, mais deux fois plus étroite: une
+fente, une fissure; deux mulets ne sauraient y passer de front. Le
+merveilleux défilé! de chaque côté, à portée de la main, le rocher
+vertical; sous les pieds, le torrent, grondant, blanc d'écume. Pour le
+plaisir d'y passer qui ne voudrait exposer sa vie? Si pourtant l'eau
+montait?.. nous n'échapperions pas à la noyade. Rassurez-vous: les
+Aïth-Abbès, gens prévoyants autant qu'industrieux, nous ont ménagé un
+refuge. A hauteur d'homme et tout le long du défilé, ils ont pratiqué
+une entaille dans la roche vive. Pour égayer leur chemin et en tirer
+tout le profit possible, ils ont apporté du terreau, creusé de petites
+rigoles d'arrosage, planté des figuiers, semé des fleurs à côté des
+plantes potagères. Et voilà que cette gorge aride, si redoutable,
+déroule sous le regard enchanté une double chaîne verte et fleurie, dont
+chaque anneau semble formé par un jardin d'enfant.
+
+Nous sommes sortis du défilé; mais entrons-nous dans le chaos? Non.
+Voici de toutes parts d'admirables cultures. Autour de nous ce ne sont
+que fleurs. Pourtant ce qu'on voit ici tient du prodige; est-ce que cela
+existe réellement? Ne sont-ce pas nos cerveaux, exaltés par la fatigue,
+qui créent ce désordre indescriptible de roches monstrueuses entassées
+les unes sur les autres, de hauts pitons perpendiculaires ou
+surplombants, plus rapprochés encore que ceux de la Kabylie
+djurjurienne, d'abîmes béants qui sont comme autant de déchirures de la
+croûte terrestre et du fond desquels s'élève, gémissante ou menaçante,
+la clameur des torrents? Non, car nous voici penchés sur un précipice
+dont la paroi verticale descend à droite à cinq cents mètres sous le
+pied de nos mulets, tandis qu'à gauche elle monte, en surplombant, à
+cent pieds au-dessus de nos têtes. Nos bêtes trottinent, l'oreille
+dressée, l'oeil fixe, sur un sentier large comme la main; la pluie l'a
+détrempé et l'a rendu glissant. Le commandant avait bien raison de
+vouloir nous garder au bordj! Gare au vertige et ne remuons pas: le
+moindre mouvement peut déterminer un faux pas, et le moindre faux pas,
+c'est la mort!... Un cri d'angoisse s'échappe de nos poitrines: le mulet
+de madame Elvire a glissé et... il reste arc-bouté sur les quatre
+jambes, la tête et le cou dans le vide. Ah! il reprend son pas. Je suis
+pâle, le Caporal est blême et le Conscrit vert. Le Général, souriant et
+moqueur, tourne la tête et nous montre des yeux brillants et des joues
+roses. Chaque mulet glisse à son tour et nous fait voir la mort d'aussi
+près qu'on en peut approcher sans qu'elle vous embrasse. Mais qui
+voudrait laisser paraître sa peur devant une femme si brave? Plus le
+péril est imminent et plus elle en plaisante. Sa gaîté nous gagne avec
+son beau mépris du danger, et elle éclate quand le Conscrit, faisant une
+glissade plus dangereuse encore que les autres, s'écrie:
+
+--Ah! pour le coup, ma chère, j'aime mieux le macadam!
+
+Vers six heures du soir, nous atteignons le pied d'un rocher droit et
+superbe comme un palmier; il enfonce sa tête dans un nuage noir. Le
+cheikh Chellaba lève la main:
+
+--Kalaâ! nous dit-il.
+
+Sur ce bloc de pierre, haut de mille mètres, sont couchées trois
+bourgades qui forment Kalaâ: Ouled-Hamadouh, Ouled-Aïssa, Ouled-Aaroun,
+et les ruines d'une quatrième qui fut Tazlah. Mais par où donc y
+atteindre? Par ce bel escalier taillé en zig-zag dans le marbre. Quel
+palais des _Mille et une nuits_ en possède un pareil? A mesure que nous
+en montons les marches, l'abîme grandit à droite, à gauche ou derrière
+nous. A chaque tournant, il semble que nous plongions dans le vide. Mais
+le vide ne nous fait plus pâlir, et l'émotion qu'il éveille en nous est
+plutôt agréable que poignante. A moitié chemin de la crête, un épais
+rideau de brouillards se déroule autour de nous.
+
+Alors, transportés en plein pays des fées, nous escaladons des degrés de
+marbre à travers des nuées grises. Tout le reste s'est évanoui: les
+montagnes et les précipices, le ciel et la terre. Puis, tout à coup, et
+comme si la nature voulait dans ce jour épuiser pour nous tous ses
+spectacles, riants, imposants ou terribles, c'est le déluge! Les nuées
+grises deviennent des cataractes. L'escalier est un torrent, le
+crépuscule du soir éclaire de lueurs blafardes une inondation
+fantastique. La nuit jette sur nous son manteau de ténèbres. Nous ne
+voyons plus rien; en vain nous appelons-nous les uns les autres, les
+hurlements du vent étouffent notre voix. Pendant une heure encore, au
+milieu de la tempête déchaînée, nous escaladons ces marches de pierre
+qui nous paraissent aussi nombreuses que les degrés de l'échelle de
+Jacob. Le seul instinct de nos montures nous protège: aucun de nous
+n'échangerait son maigre mulet kabyle contre la Toucques ou la
+Fille-de-l'Air. A huit heures du soir, nous nous séchons autour d'un
+grand feu que font flamber pour nous les fils, frères et cousins du bon
+cheikh Chellaba: c'est une famille d'or.
+
+Et maintenant, lecteur, mon ami, qui avez acquis des droits à ma
+reconnaissance en me suivant à travers ce monde extraordinaire dont mon
+crayon ambitieux a tenté une esquisse, ne craignez pas que j'abuse de
+votre bonté indulgente. Non, je ne vous ferai point partager notre
+souper au piment, notre tapis aux puces. Je ne vous raconterai point
+Kalaâ avec ses trois bourgades, et sa jolie mosquée aux dix-sept
+arcades, et ses trois canons fleurdelisés fondus en 1559 par un esclave
+chrétien. Je ne m'étendrai pas sur l'extrême politesse de ses habitants,
+plus civilisés que tous leurs frères de Kabylie, ni sur leurs aptitudes
+industrielles et commerciales. Je ne vous ferai toucher du doigt ni
+leurs riches broderies d'or et d'argent, ni leurs cuirs, ni leurs
+toiles, ni leurs soies, ni même le burnous que tissait, le lendemain
+matin, la belle Belkhrer, assise devant son _azetha_ [Métier.], au fond
+de son _akham_ [Maison.]. Quelle peinture pourtant vous ferait un maître
+en l'art d'écrire de cette femme aux traits nobles, drapée dans ses
+haïks, parée de ses bijoux, coiffée comme la Judith antique, qui passe
+avec ses doigts effilés la chaîne entre la trame, tandis que son oeil de
+mère surveille un groupe d'enfants demi-nus s'ébattant autour du foyer.
+Mais beaucoup ont visité Kalaâ, et plusieurs ont décrit cette capitale
+de l'antique royaume de Labbès, longtemps armée contre la domination
+turque. Au pied de son rocher que nous redescendons par un autre
+escalier de marbre, la plaine arabe s'étend vers le sud, nappe infinie,
+verte ou fauve, accidentée çà et là de grandes tentes en poil de chameau
+ou de chèvre, autour desquelles paissent d'innombrables troupeaux. Nous
+jetons un dernier regard ému sur les montagnes kabyles, et en route pour
+le Désert! Ami lecteur, serez-vous du voyage?
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En Kabylie, by J. Vilbort
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN KABYLIE ***
+
+***** This file should be named 15434-8.txt or 15434-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Aaron Bull, aabull@shaw.ca
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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