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Produced from images provided by Gallica.bnf.fr + + + + +SALON DES REFUSÉS + +LA PEINTURE EN 1863 + +PAR + +FERNAND DESNOYERS + +PARIS + +AZUR DUTIL, ÉDITEUR + +131, RUE MONTMARTRE, 131 + +1863 + +LE SALON DES REFUSÉS + +PAR UNE RÉUNION D'ÉCRIVAINS + +SOUS LA DIRECTION DE FERNAND DESNOYERS + +V'la l'bataillon d'la Moselle, +En sabots! +V'la l'bataillon d'la Moselle!!! +(_Chanson populaire_.) + + + + +I + +=SOMMAIRE= + + Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu + méchant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la + question du Jury.--L'Empereur la résout.--Grand embarras des + Refusés.--Ils se reçoivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle + en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la + peinture.--Le Comité de salut... des Refusés.--Son + plébiscite.--Honneur au courage malheureux!--Unité de + Refus.--Succès espéré des Refusés.--M. Harpignies a tous les + droits.--La Grenouille et le Lièvre, fable.--M. Briguiboul dans les + deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets, + navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La + cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--Défense des + moulins non attaqués.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du + critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la + peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des + peintres--École de Paris.--École de Montmartre.--École de + Rome.--École de Fontainebleau.--La raison même reprend la + parole.--The end. + + * * * * * + +Aux époques où le quart d'heure de l'Exposition des tableaux approche, +les peintres grouillent, s'agitent, se trémoussent, fouillent dans leurs +ateliers et n'y trouvent rien ou presque rien. Tous les jours, deux mois +avant le dernier moment, ils complotent de travailler et d'accoucher de +grandes oeuvres. Mais ces gigantesques complots avortent et s'épanchent +dans les petits cerveaux des peintres. Il ne résulte de tout cela que +des discussions. La discussion est tout à la fois le fort et le faible +des peintres. Non, les discussions ne sont pas le seul résultat de tant +d'efforts quand il n'est plus temps: il arrive aussi que les tableaux +sont manqués, mal faits, pas faits et mauvais pour la plupart. + +Fatigués de voir péricliter l'Art qu'ils n'avaient pas porté bien haut, +les peintres, membres du jury, croient qu'ils deviennent sévères. Ils le +croient aussi, les peintres qui courent, c'est-à-dire qui veulent être +exposants. Bien des tableaux qu'on a vu se diriger à pied et en voiture, +sur des crochets ou des brancards, sont forcés de reprendre le chemin de +l'atelier natal. + +Il n'en a pas été ainsi cette année: + +Les cris des peintres, leurs réclamations se sont élevés du fond des +marais jusqu'aux oreilles de l'Empereur. Les plaintes parvenues à cette +hauteur ont obtenu justice. En vain le jury, souriant et haussant +doucement l'épaule, disait: + +«On verra si nous n'avions pas raison!» + +En effet, on le verra. + +Cette grave et éternelle question du jury et même du jugement ne sera +donc jamais résolue? Nous la verrons éternellement plantée devant nous. +Elle nous ennuiera toujours.--Où est-il, le jugement dernier? Le +voici,--par décision impériale.--Les refusés seront acceptés ou exposés. +Les exposés ou acceptés, seront exposés comme les refusés. + +Donc les acceptés et les refusés, les exposants et les exposés, qui sont +à peu près également exposés et exposants, ont pu lire dans le +_Moniteur_ du 24 avril 1803 l'extrait suivant: + + «De nombreuses réclamations sont parvenues à l'Empereur au sujet + des oeuvres d'art qui ont été refusées par le jury de l'Exposition. + Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces + réclamations, a déridé que les oeuvres d'art qui ont été refusées + seraient exposées dans une autre partie du Palais de l'Industrie. + + »Cette Exposition sera facultative, et les artistes qui ne + voudraient pas y prendre part n'auront qu'à en informer + l'administration, qui s'empressera de leur restituer leurs oeuvres. + + »Cette Exposition s'ouvrira le 15 mai. Les artistes ont jusqu'au 7 + mai pour retirer leurs oeuvres. Passe ce délai, leurs tableaux + seront considérés comme non retirés, et seront placés dans les + galeries.» + +A cette nouvelle la joie des artistes fut grande, mais leur indécision +plus grande encore. + + «A ces mots les lions deviennent des tétards.» + +La fameuse question du jury fit place à celle-ci: «Exposerons-nous, ou +non?--Nous acceptons-nous, ou ne nous acceptons-nous pas? Nous +montrerons-nous aussi rigoureux envers nous-mêmes que le jury? Ce serait +lui donner raison. Nous nous acceptons. Mais d'autre part regardons-nous +bien: nous ne nous acceptons pas!» + +Finalement, les uns ont été non indulgents, mais justes, en +s'acceptant,--et les autres aussi en se refusant. Que leurs ouvrages +soient bons ou mauvais, peu importe. Ceux qui veulent se voir et se +montrer le peuvent. Ils en appellent du jury qui n'est pas tumultueux, +au public qui n'est pas attentif. Il est vrai qu'ils n'admettraient +guère le jugement de tout le monde, s'il n'était conforme à celui du +jury. C'est la loi de nature,--plus que de s'entr'aider. + +Eh bien! je vais dire une chose qui va m'étonner, je suis de l'opinion +des peintres,--des peintres refusés par le jury qui s'acceptent tout +seuls et s'exposent. Certes le jugement du public à tête de veau n'est +pas plus sûr que celui du jury palmé, ni que celui des esthétistes et +des critiques d'art raisonneurs; mais un objet d'art doit être vu de +tout le monde, sans excepter les imbéciles; il doit se manifester, afin +de se constater lui-même. C'est sa condition d'être. Il y a toujours +trois ou quatre personnes qui comprennent et sauvent un chef-d'oeuvre. + +Les Refusés insoumis ont raison, comme tous les insoumis en tout genre. +Ils luttent au moins. C'est le seul moyen, la seule chance qu'ils aient +de pouvoir avoir raison. Que leurs armes, leurs oeuvres soient +mauvaises, tant pis! Ils n'ont pas peur. Oui, M. Brivet lui-même, que +des loustics appellent le vétérinaire Brivet ou Brivet-le-Gaillard, M. +Brivet lui-même, élève de M. Yvon, a raison d'exposer ses _types de +chevaux_.--Ces chevaux sont de véritables types, en effet; ils sont de +toutes couleurs et semblent avoir uniformément des molletières de +zouaves. J'aurai la hardiesse de dire que, malgré leur comique et leur +puissance d'attirer le monde, on les trouve mauvais. Mais si leur auteur +les trouve bons, qui peut lui prouver qu'ils sont détestables? + +Les peureux, les poltrons, les couards, qui ont _remporté_ leurs +tableaux, (comme dans le peuple on dit: _remporter une veste_), n'ont +fait qu'une révérence de plus au jury. Ils ont traîtreusement abandonné +leurs frères d'armes, le bataillon en sabots... des Refusés, soit,--mais +des Refusés qui combattent! + + «Ce catalogue a été composé en dehors de toute spéculation de + librairie, par les soins du comité des artistes refusés par le jury + d'admission au Salon de 1863, sans le secours de l'administration + et sur des notices recueillies de tous côtés et à la hâte. Un + certain nombre d'artistes n'ayant point eu sans doute connaissance + de sa préparation, soit qu'ils aient été absents de Paris, soit que + les avis publiés par l'_Opinion Nationale_, la _Patrie_, le + _Temps_, la _Presse_, le _Siècle_, le _Moniteur des Arts_, etc, ne + soient point parvenus jusqu'à eux, ce catalogue n'a pu être rendu + aussi complet que l'eût désiré le Comité.» + + «En livrant la dernière page de ce catalogue à l'impression, le + Comité a accompli sa mission tout entière; mais en la terminant, il + éprouve le besoin d'exprimer le regret profond qu'il a ressenti, en + constatant le nombre considérable des artistes qui n'ont pas cru + devoir maintenir leurs ouvrages à la Contre-exposition. Cette + abstention est d'autant plus regrettable qu'elle prive le public et + la critique de bien des oeuvres dont la valeur eût été précieuse, + autant pour répondre à la pensée qui a inspiré la + Contre-exposition, que pour l'édification entière de cette épreuve, + peut-être unique, qui nous est offerte.» + + _Les membres du Comité_, + + Chintreuil, + Desbrosses, (Jean), + Desbrosses, + Depuis (P. Félix), + Junker (Frédéric), + Lapostolet, + Levé, + Pelletier (Jules). + + Paris, le 14 mai 1863. + +S'il faut insister sur l'utilité, sur l'importance de la défense et sur +celle de l'Exposition des tableaux refusés, je dirai que les tableaux +reçus sont peut-être moins mauvais, mais à coup sûr plus ordinaires et +plus médiocres que les autres. On trouvera bien plus de hardiesse et +d'essai, bien plus de tentatives malheureuses, mais courageuses dans les +tableaux refusés que dans ceux reçus. + +Une remarque très-judicieuse à faire, c'est qu'il y a un système absolu +d'exclusion pour les tableaux d'un certain genre, pour tous ceux, par +exemple, de l'école dite _réaliste_. Toute tentative faite en dehors des +principes ou des habitudes de l'Académie est rejetée. Nous résumerons à +la fin de ce livre ce que nous pensons de toutes les écoles, de tous les +systèmes, de l'Académie, des jurys, etc., et nous insisterons sur cette +répréhensible unité de refus, de rejet des oeuvres faites dans le goût +d'à présent, vécues et humées dans l'air au lieu d'être servilement +imitées, éternellement rêvées de la même manière.--tirées d'un moule +uniforme. + +Cette Exposition des Refusés faite pour la première fois, attire +beaucoup plus de monde que celle des reçus. On s'y amuse bien plus, et +l'on y vient juger juges et jugés. Que de tableaux refusés et acceptés +sans la moindre apparence de raison! Pourquoi oui et, pourquoi +non?--Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas admis les paysages de M. +Harpignies? Ceux de M. Chintreuil, on s'explique encore leur refus; sans +être d'une audace outrée, ils contiennent une étude très-minutieuse et +très-fine de la nature champêtre; ils sont un peu en dehors du +bien-faire ordinaire; ils ont pu, comme la grenouille, effrayer le +lièvre académique; mais les paysages de MM. Harpignies, de Serres, +Jongkind et de plusieurs autres; mais le grand tableau de M. Briguiboul, +supérieur à celui du même peintre qui est parmi les reçus; mais les +_Embrasseux_ de M. Jean Desbrosses, des _natures mortes_, des _fruits_, +des _ognons_, des _carottes_, etc.; les portraits de MM. Julian, Fantin, +Gilbert et vingt autres, pourquoi les avoir refusés? Personne, pas plus +un juré qu'un jury, pas plus un critique d'art qu'un peintre, ne pourra +donner une bonne raison du refus. Les peintures que je viens de citer +sont proprement, habilement exécutées dans les règles et dans les +conditions de sujet et de faire ordinaires. Donc, même en dehors de tout +esprit révolutionnaire, les peintres des tableaux susdits, qui ont +protesté en profitant de la Contre-exposition offerte, ont eu doublement +raison. + +Ah! je comprends les frayeurs du jury à l'aspect des hardiesses du +maître-peintre Courbet, ou du peintre des croque-morts, M. Lambron; les +peintres de talent ont presque tous eu le même sort: on les a refusés +jusqu'à ce qu'ils se soient imposés, jusqu'à ce qu'ils soient entrés de +force, portés dans la salle par tout le monde. Quant aux peintres +originaux, il leur a fallu lutter toute la vie et employer des moyens +malicieux pour se faire admettre et se glisser derrière leurs pauvres +confrères,--pour se placer à côte d'eux. + +Je comprends que l'amour du calme et le respect de l'Académie fassent +reculer les juges devant le gai tableau de M. Fitz-Barn, _La Cage_, qui +attire tant de monde, et qui contient tant d'animaux. Je m'explique le +rejet _du Lever_ de M. Julian, _du Jeu de paume_ de M. Colin, de _la +Femme adultère_ de M. A. Gautier, du _Bain_ de M. Manet, de _la Fille +Blanche_ de M. Whistler, le plus spirite des peintres, et de _la +Dernière heure_ de M. Viel-Cazal. Tous ces tableaux très-remarquables, +ou très-osés, ont dû troubler des gens chargés de la défense du bon +goût, de l'Art, de la Science et de beaucoup trop de choses que personne +ne veut attaquer. + +Tout le monde peut s'assurer que ce plaidoyer pour les Refusés est +juste; que je ne dis que des vérités et que ces vérités sautent aux +yeux. + +On peut dès à présent être certain que les tableaux que j'ai cités +attirent et méritent l'attention par des raisons diverses. + +Dieu! que c'est ennuyeux, l'Exposition! Comme tous ces cadres dorés, +tous ces numéros, toutes ces peintures _a giorno_ vous taquinent les +yeux, vous dessèchent la gorge, vous font mal au cou! + +Si j'avais l'intention de devenir critique d'art et _de faire le Salon_ +souvent, j'aimerais mieux, je crois, faire une tournée dans tous les +ateliers quelques jours avant l'Exposition, que d'aller au musée. Ce +serait plus fatigant et plus ennuyeux, mais je verrais mieux. Rien n'est +plus discordant que cet amas de peintures. Au-dessous d'un tableau grave +grimace un tableau grotesque. + +Mais je ne veux pas devenir critique d'art. + +Ah! les critiques d'art! + + Voilà, voilà, voilà! + Le vrai critique d'art français. + +Le fameux critique influent au gilet blanc, celui-là même qui _se +groupait_ dans les foyers de théâtre, les soirs de première +représentation, et qui _protégeait_ si solennellement les auteurs +dramatiques et les acteurs, n'est rien auprès du critique d'art. + +Le critique d'art a une importance qu'il ne cherche pas à dissimuler. +Cette importance est basée sur sa science. C'est lui qui a fait des +découvertes d'esthétique, de Svedenborgisme, de philosophie et de +spiritisme dans les paysages et dans les tableaux. Jusqu'alors on +n'avait trouvé dans la peinture que la représentation des objets plus ou +moins réussie. Le critique d'art est enfin venu, armé de gros tomes, et +il a démontré aux peintres que les diverses écoles de philosophie +allemande, n'étaient pas du tout étrangères à la peinture. Kant, +Leibnitz, Spinosa, Hégel, Schelling, Fichte, Richter, Grimm, Locke, +Condillac et Denis Diderot, Svedenborg et Saint Martin font bien dans le +paysage et les critiques d'art, qui sont leurs interprètes pour les +peintres, les ont barbouilles de vermillon et de jaune de chrome et ont +puissamment prouvé la nécessité absolue de leur incarnation dans la +peinture à l'huile. Avant le critique d'art, on ne savait que voir la +peinture, on ne savait pas la lire. Actuellement, grâce aux critiques +d'art, les peintres mieux renseignés, remplissent leurs paysages et +leurs portraits d'esthétique et de svedenborgisme. Heureux qui peut +entendre un paysagiste approfondir les questions _d'objectif et de +subjectif_, de sensualisme, de matérialisme et de spiritisme, et +résoudre le problème _des trois corps_, d'après le fameux marquis de +Condorcet. + +J'ai eu la chance de me trouver dans une société de peintres et de +critiques d'art, brasserie allemande, où l'on discutait fortement, à +propos de la dernière exposition de tableaux et de celles de Courbet, +sur la définition de _la substance_. Les peintres, en méditant le fameux +_Enterrement d'Ornans_ du maître-peintre, inclinaient d'abord pour le +cartésianisme, puis, définissant _la substance_, ils la considéraient +comme purement passive et invoquaient à l'appui de leur dissertation +Mallebranche, Descartes et Spinosa. A la seconde tournée de canettes, +les critiques d'art ramenèrent avec un grand bonheur d'expressions les +peintres aux _monades_ et à une _harmonie préétablie_ qui expliquait +tout. + +Le critique d'art a rendu le peintre plus bête qu'il n'était,--plus que +la nature,--presque autant que lui. + +Il est la cause de la classification des peintres qui donnera une si +rude besogne aux professeurs du Muséum: + + Les peintres, désormais, rangés sur une liste, + Seront étiquetés par un naturaliste. + + * * * * * + + +=CLASSIFICATION DES PEINTRES= + +ÉCOLE DE PARIS + +Les peintres de cette école sont généralement élèves de Gassendi; comme +ce célèbre professeur, ils font leur syntagme légèrement colorié +d'épicurisme.--Voltaire, Rousseau, d'Alembert et Diderot empoignent les +peintres à leur sortie de l'école de Gassendi et les poussent au +matérialisme. Le fameux Biard, un des plus vieux élèves, se rappelant +que Molière avait été aussi disciple de Gassendi, s'est surnommé le +Molière de la peinture. + +Quelques spirites jettent de la variété dans cette école, à laquelle se +rattachent les Michel-Ange de Montmartre, dont nous avons +esquissé autrefois les portraits comme suit: + + +LES MICHEL-ANGE DE MONTMARTRE + +Montmartre fut autrefois célèbre dans le monde des railleurs par son +Académie. Les ânes de Montmartre sont tous _artisses_. + + * * * * * + +Tout le quartier Bréda, la rue des Martyrs, les boulevards extérieurs et +les rues de Montmartre sont occupés par des peintres, des gens de +lettres, sculpteurs, musiciens, acteurs et architectes de vilaine +espèce. Le fluide sympathique, loi physique irrésistible, les a attirés, +groupés et parqués dans un même lieu. + + * * * * * + +Généralement ils sont malpropres. Ils affectent dans leurs allures, dans +leur mise, dans leur langage, une désinvolture qui voudrait prouver que +l'Art seul les préoccupe. Les lignes et les coupes vulgaires de leur +figure les rendent odieux aux yeux avant que les oreilles ne soient +blessées par leur voix: car l'horrible vulgarité leur sort par tous les +porcs et par tous les sens. + + * * * * * + +Ils se font _des têtes_, ce qui serait excusable s'ils pouvaient +comprendre l'insuffisance de celles que la nature leur a faites; mais +non, ce n'est qu'une prétention bête: ils veulent attirer les regards +des bourgeois, dans les estaminets. + + * * * * * + +Pour se faire de grands fronts, ils rejettent leurs longs cheveux en +arrière, les ébouriffent ou les collent derrière l'oreille, les séparent +par une raie au milieu de la tête ou les portent à la _mal-content_, en +laissant alors croître leur barbe, qu'ils taillent avec le même art. + + * * * * * + +Une remarque bizarre résulte de leur examen. Au bout de peu de temps, +l'intimité leur donne à tous la même voix, les mêmes gestes, les mêmes +paroles, la même démarche. + + * * * * * + +Si l'un d'eux s'accoutre d'une façon, deux jours après le camarade est +affublé pareillement.--Les paletots-sacs et les feutres à larges bords +sont de leur goût: _ça_ a du _chic_ ou du _caractère_, disent-ils. + + * * * * * + +Mais le plus souvent on les voit passer dans le quartier ou s'attabler +dans les cafés, habillés de pantalons à pied à larges carreaux, de +vareuses rouges et coiffés de chapeaux de paille, de bérets, ou plus +simplement tête nue. + + * * * * * + +Ils partagent avec les acteurs la manie du tutoiement, et ce sont +justement leurs propos qui provoquent dans l'homme les hauts-le-coeur +les plus précipités. + + * * * * * + +Ils ne s'abordent jamais sans s'adresser cette phrase sacramentelle: +«Bonjour, _ma vieille_, comment _qu'ça te va_?» Quelques mots d'argot +étincellent maladroitement dans leur conversation. Mais voici un +échantillon significatif, qui achèvera de donner une idée juste de leurs +expressions: + + * * * * * + +Un soir, quelques-uns de ces messieurs étaient réunis dans un atelier. +Un d'eux chanta une abominable niaiserie intitulée: _le Voyage aérien_. +Le chanteur prenait des airs inspirés qui paraissaient émouvoir +profondément l'auditoire. Quand il eut fini, tout le monde l'entoura, le +félicita vivement; puis un peintre lui serra les deux mains en lui +disant: «_C'est égal, tu y as été de la larme_.» + + * * * * * + +Leurs moeurs ne sont pas édifiantes. Leurs soirées se passent dans les +bals de barrière ou dans les estaminets; leurs nuits, je ne peux pas +dire où. Enfin ils emploient leurs jours à dormir, flâner, jouer au +billard ou à l'_impériale_, à fumer et à boire et manger des poisons qui +ne les tuent pas. + + * * * * * + +Leurs opinions artistiques et littéraires sont que M. Gustave Doré a un +talent «_épatant_, «que M. Edmond About est «_l'esprit français»_ en +personne; que sais-je encore? Cela suffit. + + * * * * * + +Du reste, il n'est rien qui ne leur soit familier: peinture, poésie, +sculpture, musique, philosophie, sciences, tout est de leur ressort. +Semblables en cela au _Solitaire_ de M. le vicomte d'Arlincourt, ils +voient tout, ils savent tout, ils sont partout. + + * * * * * + +Quoiqu'ils soient tous de _bons garçons_, il ne faut pas se fier à eux. +Comme ils sont naturellement répulsifs, aux yeux d'abord, ensuite aux +oreilles et au nez même, puis surtout aux intelligences, il en résulte +qu'ils ont pris en aversion tous ceux qui voient, qui entendent ou qui +comprennent. + + * * * * * + +C'est parce que ces _artisses_ ne font rien qu'ils se mêlent de tout; +quand je dis qu'ils ne font rien, c'est l'exacte vérité. Cependant, de +temps en temps, ils barbouillent des vers ou de la prose, ils +griffonnent des tableaux, pétrissent de la musique et gâchent des +plâtres; ils sont tous peintres, musiciens, poètes, sculpteurs et +philosophes. Cette multiplicité de moyens dans l'impuissance les a fait +surnommer _les Michel-Ange de Montmartre_. + +(1856.) + + +ÉCOLE DE ROME + +Les peintres de cette école sont universels et éclectiques. Ils n'ont +pas de parti pris en philosophie. Pic de la Mirandole, Bacon, Machiavel, +Gozzi, Humbold et Cousin sont sur leur palette. Quand ils rentrent à +Paris ils deviennent hommes du monde et quelquefois musiciens. Ils +reçoivent. + + +ÉCOLE DE FONTAINEBLEAU + +Cette école est celle qui contient la plus grande variété de peintres +philosophes.--C'est toute une ménagerie. + +Les peintres de Barbison +Ont des barbes de bison. + +Presque toutes les célébrités picturales ont vécu à _Barbison_, à +_Marlotte_ et à _Samois_. Habitués à grimper de roc en roc dans les +_gorges d'Apremont_, ils abordent aisément les pics escarpés de la +philosophie la plus allemande. Le _Mont-Aigu, Franchard_, la _Roche qui +pleure_ et la _Mare aux fées_ leur ont donné de saines idées sur +Leibnitz, Spinosa, Kant, idées dont les critiques d'art avaient planté +le germe en eux. Que de paysages philosophiques résultent de ces divers +systèmes! + +Voilà ce que les critiques d'art ont fait. Ils ont comme des incubes et +des sucubes tellement gratté les pauvres cervelets des peintres, qu'ils +le sont complètement rendus fous, tandis qu'eux restaient simples +crétins. + +Il y a autant de _faiseurs de Salons_ que de tableaux à l'Exposition. +Chaque toile pourrait avoir son critique spécial. Il faut retenir +l'accent _niais_ et magistral des bonshommes de lettres disant: «Cette +année, je fais le Salon.» C'est pourtant Denis Diderot qui est cause de +ce mal; il n'est pas plus coupable que le soleil de faire naître les +vers à soie; mais enfin tous les coléoptères du petit et du grand +journalisme ont le nom de Diderot à la trompe; ils se collent comme des +taons au ventre des peintres et sur les tableaux, croyant faire comme le +grand écrivain. Ils ne se doutent guère que Diderot examinait la +peinture bien plus en philosophe et en homme qu'en peintre. Le sujet, +les poses, les expressions, la composition, l'intéressaient infiniment +plus que la manière de peindre, le dessin et la couleur. Greuze, par +exemple, ne traitant que des conceptions simples et humaines, ne +représentant que des scènes villageoises, bourgeoises ou familières avec +naïveté et arrangement tout à la fois, lui semblait être le plus grand +peintre de l'époque. Quant à l'argot des rapins mâché par les critiques +diptères; quant aux mystères de la couleur, si souvent révélés, dans ces +derniers temps, par les suceurs d'esthétique, je crois que Diderot n'y a +jamais songé. + +La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il +s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de représenter les +objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est +approchée. La littérature peut tout; elle crée, décrit ou peint, raconte +et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interpréter. Je me +rappelle que ces opinions allumèrent une grosse discussion entre +plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors, à l'appui de +ses arguments, Manon Lescaut. D'après le portrait qu'en fait l'abbé +Prévost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, à +peu de différence près, de la même manière, et telle que les peintres et +dessinateurs eux-mêmes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais +jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense décrire ou +peindre son caractère et ses passions. Ils ne représenteraient que sa +personne et des situations. + +L'Exposition des refusés est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que +j'ai déjà cités de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier, +Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent +l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de +cette Exposition, où nous avons constaté une déplorable _unité de +refus_, sur laquelle nous insistons. Nous répéterons les opinions de +beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses +qui pourraient être faites par nous et par tout le monde. + + * * * * * + + + + + +II + +=SOMMAIRE= + + Grande, moyenne et petite classe des Refusés.--Les braves.--Les + suspects.--Les poltrons.--On demande les têtes des + suspects.--Messieurs, le maître-peintre Courbet!--Évidence de sa + supériorité.--Parenthèse.--Encore le critique d'art.--Paysages de + M. Daubigny en plusieurs chants.--Hautes opinions de Courbet à + propos de la peinture.--Révolution-Courbet.--Ornithologie des + critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--Réalisme et + Romantisme.--Haro sur le maître-peintre!--Les bons curés, tels que + les voulait Béranger et que ne les veut pas M. Veuillot.--Exposition + du Refusé en chef.--Peinture à l'encre ou description.--Conclusion + raisonnée. + + * * * * * + +Les Refusés peuvent être divisés en trois classes: + +La première, la _grande_, est celle des Oseurs, des +Révoltés, des Protestants contre les jurys, une +Batterie des hommes sans peur; c'est pour ces peintres-là, qui +ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce +qu'ils font, que l'Empereur a décrété une Contre-Exposition. Elle était +ouverte à tous; mais le danger d'être tué ou blessé,--c'est-à-dire de +déplaire au jury et d'être évincé une autre fois, le peu de courage, de +foi en soi-même aussi, ont empêché un grand nombre de peintres de +s'exposer--aux balles coniques des critiques et aux obus du public, +autrement dit aux feuilletons et aux éclats de rire. + +Ces peintres-là, leurs confrères, les Braves refusés, les +appellent des Couards et fixent leur nombre à 1,800 ou 2,000. +C'est eux qui composent la troisième, la petite classe. + +Quant à la seconde, c'est celle des Suspects, gens timides, +indécis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement +oui; peintres timorés qui laissent leurs tableaux dans la salle des +Refusés, mais qui sont inquiets d'être vus. Ils ont l'air d'être +derrière leurs confrères, bien qu'ils soient à côté d'eux; en deux mots, +ils ne mettent pas de numéros à leurs toiles; ils ne se sont pas faits +inscrire dans le catalogue des Refusés, et ils ne peuvent être signalés +que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns mêmes de +ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas signé +leurs ouvrages. Si le Comité des Refusés était aussi décidé que son +aîné, le Comité de salut public, les Suspects seraient +guillotinés tous comme les traîtres et les lâches. + +A la tête des plus vaillants Refusés, il convient de placer Courbet. +Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Musée, +il est le plus Refusé des Refusés. + +Courbet est la plus puissante individualité qui se soit produite parmi +les peintres depuis une vingtaine d'années.--Pour ceux qui ne cherchent +pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la +poésie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y +voir la représentation naïve et vigoureuse des faits et des objets, la +supériorité du maître-peintre est évidente. + +(Je n'exagère pas la démence des critiques d'art et d'une foule d'autres +gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit +qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est +ce qui n'y est pas. Voilà un critique qui m'interrompt pour me lire son +article sur M. Daubigny: «Chaque touche, a-t-il écrit, est «un +hémistiche et fait venir à l'esprit un son cadencé, etc. C'est _avant +tout_ un grand poëte!!!») + +Courbet tout en ayant, des idées assez vastes de la peinture et des +mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit _faire +ressemblant_, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir. +Cette opinion instinctive est assurément préférable à celle de croire, +comme le fameux M. Thoré, que la peinture est faite pour instruire les +masses et donner des leçons de politique ou de morale. + +Toute espèce de tricherie est écartée des tableaux de Courbet. Il vaut +mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir rêvé; la +peinture mythologique ou allégorique excite son rire franc-comtois; il +pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour +l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est +indispensable. + +Le système de Courbet a fait éclore de nombreux partisans; on voit +maintenant une foule de tableaux du genre dit réaliste. Tous ces +croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de +Courbet. Il fait école non seulement pour le sujet, mais encore pour la +manière de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du +nouveau maître: des anciens, et des plus célèbres, ont visiblement +modifié leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'_Enterrement +d'Ornans_, si décrié à son apparition, demeuré le chef-d'oeuvre de +Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconnaître de, lui, +pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux très-beaux sans +doute, mais d'une moindre importance, l'_Enterrement d'Ornans_, dis-je, +a fait émeute, mais aussi révolution. Les oeuvres que Courbet a exposées +en 1861, lui avaient rallié, outre les jurés et les académiciens, les +semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient +à sa collection. C'était toujours la même peinture, mais ce n'était plus +le même sujet. Les postères de la fameuse _Baigneuse_ qui avaient +empêché bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle était +admirablement peinte, dans un paysage et à côté d'une belle fille +également exécutés de main de maître, ne furent plus posés pendant un +instant sur leurs binocles. Le _Combat de cerfs_, le _Renard sur la +neige_, le _Cerf blessé_, etc., sont de superbes peintures qui +n'offensent personne. Ceux même que le mot: _réalisme_ retenait encore +par leurs pans d'habit commencent à comprendre que ce mot n'est qu'un +nom, comme toute révolution littéraire ou autre en a toujours pris un, +nom qui n'engage en rien les individualité entre elles, qui leur laisse +leur pleine liberté, et qu'un artiste hardi, indépendant et original +peut accepter comme il eût accepté relui de romantisme en 1830. + +Mais cette année tout est bien changé. Il n'y a plus assez de cris +contre Courbet; il a envoyé au jury un grand tableau, représentant _des +curés ivres_, dont nous allons parler tout à l'heure. Ce tableau était +escorté de deux ébauches, une _Chasse au renard_ et un _Portrait de +dame_. + +Courbet, médaillé, était reçu de droit; mais _les curés_, dodelinant et +barytonnant, ont scandalisé le catholicisme du jury, et le tableau a +été--je ne puis pas dire: refusé, car il serait exposé,--a été... remis +à la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public où +il fut accepté, a fini par le recevoir dans son atelier, rue +Hautefeuille nº 32. Tout le monde est invité à venir le contempler tous +les jours jusqu'à midi.--On fait queue. + +Jamais le maître-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant, +aussi amusant, aussi pris sur nature et étudié que celui-là. + +Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance +un groupe de curés rabelaisiens, dont un, doucement cahoté sur un joli +âne, ressemble à un silène rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui +semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal à personne! Un curé à +lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire +qui pourrait bien lui appartenir de très-près, tant il lui ressemble, le +soutient de là; un autre jeune vicaire--ineffable, celui-là,--tire le +grison par la bride; un troisième vicaire ramasse un vieux curé qui +butte à chaque pas. + +Un peu en arrière, marche à pas comptés un curé bourgeonné, aux cheveux +vineux, balancé par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en +apercevoir, raille la faiblesse de son collègue. La goguenarderie, la +sanguinolence coutumière du teint, produite par une longue série de +repas copieux et prolongés, l'équilibre de ce curé, sont des merveilles +de peinture. + +Quatre servantes viennent au loin, égrenant des chapelets, suivant avec +un calme béat cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine. + +Un brave paysan regarde passer le cortège en riant de tout son coeur et +de tout son ventre, mais sans ironie, auprès de sa femme agenouillée, +habituée au respect de monsieur le curé. + +Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et des plus animés de +Courbet, n'est pas l'oeuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme +la bonne femme ci-dessus désignée sur le passage d'une débauche +presbytérale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions +malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconnaît pas dans +cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de Béranger, l'inventeur +de ce bon curé populaire de Meudon, qui boit et danse avec les +fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot. + +Courbet n'a fait que représenter une scène significative, expressive et +gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait +l'admission. + + * * * * * + + + + + +III + +=SOMMAIRE= + + Missive d'un élève, jeune encore, au nom des Refusés.--Étrange + prétention.--Un petit lopin.--Arguments sans réplique, réponse + accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question + de M. Brivet-le-Gaillard et de Molière.--Naïveté + indispensable.--Premier prix donné à M. Whistler.--Plusieurs + tuiles se détachent et tombent sur les têtes du Jury.--La bêtise + afflige les uns et réjouit les autres.--Déclaration de principes. + --Dithyrambe bien appliqué à M. Signol.--L'art militaire et la + religion mal représentés dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul + est acquitté.--La Mythologie de M. Émile Loiseau n'est pas adressée + à Émilie Demoustier.--Mosaïque ou dessin à petits carreaux.--M. + Amand Gautier jette la pierre à la femme adultère.--Le sujet est + mis au concours par tout le monde.--Le public refait le + tableau.--Un amant en déshabillé, vu de dos.--Le Muséum-Gautier. + --Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou + l'Architecte en démence.--Imitation de Vadé à l'adresse du + jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves à l'appui. + + * * * * * + +Nous recevons une lettre de M. Ancourt, un des Refusés hardis inscrits +sur le catalogue, une réclamation _au nom des artistes refusés_.... + +«_Cet élève, jeune encore_, écrit que les Refusés _n'avaient pas la +prétention d'être exposés face à face avec les peintres en renom et même +déjà décorés_ (sic).» Mais, alors, quelle était leur prétention en +envoyant leurs tableaux à la Commission d'examen? + +_Nous n'avons demandé qu'un petit coin_,» répond ledit peintre, «_pour +recueillir, s'il est possible, quelques encouragements_.» Ce petit coin, +si modeste, vous pouviez l'obtenir sans vous faire refuser. On ne vous a +fait la concession du grand coin de la Contre-Exposition que pour donner +satisfaction aux plaignants et réclamants, et les faire ainsi juger, eux +et le jury, par le public. Si le public ratifie par sa critique les refus +de la Commission, les peintres sont condamnés, sinon, c'est la +Commission qui est coupable. + +Quant aux encouragements, qu'est-ce cela? Un artiste ne se décourage +pas. Il sait ce qu'il fait et n'a pas besoin de compliments. + +Qu'en regardant son oeuvre il se dise: c'est bien, +Sûr d'elle et sûr de lui,--tout le reste n'est rien. + +Encourager qui? Quelqu'un qui fait mal à continuer? + +Notre correspondant ajoute: «_Nous ne disons rien de la prétendue +injustice du jury_, etc.» Pourquoi donc protester contre sa décision en +acceptant la Contre-Exposition? Et M. Ancourt nous écrit _tout ce que +dessus_ Au nom des artistes Refusés! J'affirme qu'il se trompe +et qu'un grand nombre de Refusés n'ont pas les mêmes opinions que lui. + +Quelques personnes se sont méprises à propos de la petite physiologie du +critique d'art détaillée au commencement de ce livre. Je n'ai appliqué +dérisoirement ce titre qu'à des _jugeurs_ dont j'ai fait la description +ressemblante, qu'à des _faiseurs de Salons_ de profession qui ne savent +ni critiquer, ni écrire, ni voir, ni lire. Mais il faut bien se garder +de croire que je puisse confondre ces importants personnages avec des +écrivains de génie ou de talent qui ont exprimé leurs opinions sur des +peintres et sur la peinture. Si par quelques traits, ceux-ci se +rapprochent de ceux-là, ce n'est qu'un petit ridicule qui se noie dans +la valeur du littérateur-critique. Mais, je le répète, je n'ai pas plus +voulu mêler ces hommes spirituels, intelligents et savants, que +moi-même, qui suis bien aussi un peu critique d'art, aux pédadogues du +Palais-de-Justice, de l'École normale, du Notariat, du monde et de +brasserie, dont j'ai cité les infirmités, les tics, les dislocations, +les loupes et les bosses intellectuelles. Quand on fait le portrait d'un +type d'animal, cela n'est pas le portrait de tous les animaux. M. +Brivet-le-Gaillard, déjà nommé, ne dit pas non plus que ses _Types de +chevaux_ représentent tous les chevaux. L'ancien Trissotin et l'ancien +Vadius n'étaient pas, dans la pensée de Molière, la portraiture de tous +les savants et poètes de son temps. De même, en caricaturant certains +peintres très-nombreux, je ne parle que de ceux-là et non d'autres, +comme le verront les gens qui continueront la lecture de ce livre. +(Quoique tout ceci soit d'une simplicité qui le rend inutile à dire, il +est bon, il est important de le dire. On ne saurait trop expliquer les +choses). + +La peinture la plus singulière, la plus originale, est celle de M. +Whistler. La désignation de son tableau est: _La Fille blanche_. C'est +le portrait d'une _spirite_, d'un _médium_. La figure, l'attitude, la +physionomie, la couleur, sont étranges. C'est tout à la fois simple et +fantastique. Le visage a une expression tourmentée et charmante qui fixe +l'attention. Il y a quelque chose de vague et de profond dans le regard +de cette jeune fille, qui est d'une beauté si particulière, que le +public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce portrait est +vivant. C'est une peinture remarquable, fine, une des plus originales +qui aient passé devant les yeux du jury. Le refus de cette oeuvre +n'irrite que les gens qui croient aux examinateurs, aux comités et aux +académies; ce refus fait plaisir à d'autres personnes et leur confirme +une fois de plus la vérité. Ne rien faire qui vienne de soi-même, ne +rien faire que d'après les autres, c'est ce que veulent dire règle et +tradition, bases fondamentales de l'art académique, à qui nous devons +Abel de Pujol et M. Signol. + + Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois, etc. + +Et, puisque je parle de ce membre de l'Institut, de ce juge des +peintres, qu'il me soit permis (autrement je prends moi-même la +permission) de citer ici, à cause de sa violence, un petit morceau +extrêmement violent: + + M. SIGNOL + + «Une des hontes de notre temps, c'est qu'un peintre de la force de + M. Signol ait pu arriver à l'Institut. Ce que c'est, cependant, que + la médiocrité soutenue, la docilité académique et la bêtise + soumise! N'avoir ni impression, ni idées, ni exécution, mais garder + bonne mémoire des _pensums_ donnés à l'École des Beaux-Arts, et + pieusement conserver les recettes de la maison, cela suffit, + paraît-il, pour vous conduire à tout. + + »M. Signol me représente un élève ignorant et noué, le dernier de + sa classe, toujours coiffé d'un bonnet d'âne, la risée de ses + camarades et le plastron des professeurs. Plusieurs générations se + succèdent; petit à petit, la classe se vide; les professeurs + meurent, et un beau jour, le bonnet d'âne, resté seul, finit par + monter en chaire. + + »Sa profonde nullité a fait sa fortune. Il n'a heurté personne, + et, comme tous les gens médiocres, il a avancé, soutenu par tout le + monde. Très-fidèle à la tradition de l'École, je ne crois pas qu'il + ait jamais peint un sujet en dehors de l'Antique ou de l'Évangile. + Le cycle de ses sujets est pour lui le cercle de Popilius: Il n'en + sort pas. + + »Le _Supplice d'une vestale_ obtient au Salon, cette année, un + succès de fou rire, et _Rhadamiste et Zénobie_ rappellent avec + bonheur le Malek-Adel de Mme Cottin qui inspira tant de pendules + au commencement de ce siècle. Il est impossible de dire ce qu'est + la peinture. Elle a la propreté lustrée du cuir verni; elle en a + aussi la sécheresse cassante. Est-elle passée au four comme la + peinture de Sèvres? + + »Mais que vais-je chercher là? On ne peut pas plus s'occuper de la + couleur de M. Signol, que de sa composition, que du choix de ses + sujets. La seule chose qu'on soit en droit de lui demander, c'est + un peu de pudeur. Lorsqu'on peint comme lui, on se cache.» + + Henry De La Madelène. + + (_Figaro-Programme_, 20 mai 1863) + +Il est à remarquer que les tableaux religieux, que les tableaux à sujets +académiques, militaires, mythologiques et romains, sont les plus +mauvais. Que de victimes de MM. Brascassat, Léon Cogniet, Yvon, Gleyre! +etc., etc. + +Il faut excepter M. Briguiboul. Son tableau mythologique est beau; il a +bien plus de valeur que son tableau reçu. Ce n'est pas seulement mon +opinion, c'est celle de beaucoup de peintres, et je crois pouvoir dire +de tout le monde. Mais, malgré son talent, M. Briguiboul doit être +classé parmi Les Suspects. Il n'est pas inscrit sur le +catalogue. Il proteste timidement au Salon des Refusés contre son rejet. +Il ne se montre que comme quelqu'un qui se cache. Je sais par hasard que +ce beau tableau est de lui. + +Voici un autre tableau mythologique, celui de M. Émile Loiseau, _Hercule +filant aux pieds d'Omphale_. Quelques peintres disent que ce tableau est +_un Jules Romain_. Ce n'est pas ce que je pense; d'ailleurs, mieux +vaudrait être soi, fut-on mauvais, que d'être un imitateur. _L'Hercule_ +de M. Loiseau est formidable même pour un Hercule. Ce n'est pas des +biceps qu'il a sur les bras, mais des montagnes. Son torse est tellement +accidenté d'énormes capitons que cela doit le gêner. Du reste, tout est +hercule dans ce tableau. Omphale aussi se porte bien! Quelle gaillarde! +Cependant cette peinture ne méritait pas les honneurs du refus. Par +exemple, _l'Intérieur mauresque_, du même peintre n'est pas du tout de +mon goût, je l'avoue. Il ressemble à une tapisserie ou plutôt à un +dessin industriel colorié sur papier à petits carreaux. + + +M. Amand Gautier figure aux deux Expositions. _La Femme adultère_ est un +beau tableau dont le refus ne peut s'expliquer que parce qu'il est beau. +Quelques peintres pensent que les peintres du jury, qui ont fait dans +leur jeunesse _une Femme adultère_, n'auront pas admis qu'on traitât le +sujet évangélique autrement que classiquement. M. Gautier a représenté +sur le seuil d'un petit temple grec un mari féroce, dont la figure est +toute en poils, menaçant de transpercer de son doigt pointu sa femme +qu'il a chassée pour cause d'adultère. + + Une femme, après tout, n'est pas une muraille, + Quand son coeur lui dit: Va! que diable! il faut qu'elle aille. + +Un ciel en feu, un chien qui aboie, des arbres aux rameaux pointus et +tendus comme le doigt de l'époux irrité, semblent être tous avec lui +contre la malheureuse jeune femme. Je ne pense pas que M. Gautier ait +voulu donner une leçon à Jésus-Christ qui pardonne à la femme adultère; +mais j'ai entendu quelques personnes le supposer. Le tableau est +très-bien peint;--la femme, le ciel, le chien surtout sont réussis. On +ne peut s'empêcher de prendre le parti de cette jeune épouse qui doit +être jolie, je dis qui doit, car elle cache sa figure dans ses mains. Le +mari est plus désagréable, plus méchant, plus ridicule encore que ne le +sont ses semblables ordinairement. Le ciel orageux est admirable--pas de +charité,--et cela s'explique mal, puis-qu'il est le séjour du Christ. + +Ce qu'il y a de plus comique, c'est que chacun éprouve le besoin de +recomposer le tableau de M. Gautier. L'un dit: le mari devrait être +chauve, et fait plusieurs observations judicieuses à ce propos. L'autre +prétend que dans le fond du paysage on devrait apercevoir de dos +l'amant, fuyant en tenant sa culotte sur le bras. Un troisième voudrait +que le chien, au lieu de prendre part à... l'accident de son maître, +léchât les mains de sa douce maîtresse. Enfin, chacun refait le tableau +à sa manière, et _la Femme adultère_ est bien certainement le sujet qui +aura été traité le plus cette année. + +M. Amand Gautier est un des jeunes peintres qui se sont fait remarquer +dans ces derniers temps: _La Promenade des Frères_, _les Folles de la +Salpétrière_, _les Soeurs de chanté_ sont des tableaux connus, estimés. +_La Femme adultère_ est digne de ces peintures qui avaient été admises +aux Expositions précédentes. + +Le peintre Gautier ne s'est pas seulement fait connaître par ses +tableaux; sa ménagerie ne l'a pas moins illustré. Il avait dans son +atelier, singe, chats, perroquet, chiens, rats, serins et une alouette +qu'il préférait même à son singe, nommé Arthur. Lorsque cette jolie +alouette mourut, je fis sur elle, pour adoucir la vive douleur du +peintre, la chanson suivante, qui arrive ici comme dans un vaudeville +(_entrée habilement préparée_): + + +=L'ALOUETTE DU PEINTRE GAUTIER= + + Qu'a donc le peintre Gautier? + Revient-il de l'autre monde? + Ne sait-il plus son métier? + Est-ce que Courbet le gronde? + Ses lèvres n'ont plus d'accueil + Même pour le doux sourire. + Une larme dans son oeil + Ne cesse jamais de luire; + + Son ami, le singe Arthur, + Ne fait plus de cabrioles. + Le perroquet, d'un air dur, + Roule d'amères paroles. + Pourquoi donc tout l'atelier + S'attriste-t-il de la sorte + Avec le peintre Gautier? + C'est que l'alouette est morte!!! + + Il aimait tant cet oiseau + Auquel, sur la serinette, + Il apprenait un morceau + Ou l'air d'une chansonnette! + Un rayon parti des champs + Venait-il dorer sa cage, + L'alouette dans ses chants + Semblait rêver paysage, + + Elle était heureuse, alors, + Le plumage de sa tête + Tout d'un coup formant un corps + Se dressait comme une aigrette! + Elle semblait un instant, + Par ses ailes soutenue, + Planer sur le blé flottant + Et s'élever dans la nue, + + Elle mangeait du millet + Dans la main de son bon maître, + Et jamais ne s'envolait + Quand il ouvrait lu fenêtre. + Avec tous les animaux + Elle était si bien unie. + Que pas un jour de gros mots + N'ont troublé leur harmonie. + + On n'aurait pas pu l'avoir + Ni pour cent francs, ni pour mille, + Me disait Gautier un soir. + Sa douleur n'est pas puérile. + Il faudrait être bien dur + Pour railler d'une alouette. + Les coeurs simples comme Arthur + Comprendront qu'on la regrette. + + Un jour Gautier s'en allant + Porte la pauvre petite + Chez un ami bienveillant. + Il devait revenir vite. + L'alouette était encor + Plus aimainte que son maître, + Son départ causa sa mort. + Elle se tua peut-être!... + + Gautier comprit tous ses torts + Et demeura morne en face + De ce pauvre petit corps + Déjà froid comme la glace. + Gâchet, un bon médecin, + Fut chargé de l'autopsie. + «L'oiseau, dit-il, était sain; + Il est mort d'apoplexie.» + + Les restes du cher oiseau + Furent déposés en terre + Sous un cerisier fort beau, + Dans un jardin solitaire. + Trois dames ont accompli + Cette mission secrète. + An pied du bel arbre on lit: + Ici gît une alouette. + +Ce n'est pas tout. + +Jugez de mon étonnement: Je passais dans le Salon de l'architecture +refusée. Tout d'un coup, je vis _Un projet de tombeau pour une +fauvette_! Ce projet de l'architecte, M. Edmond Morin, n'a pas été +réalisé: il n'est pas même indiqué dans le catalogue. On m'a raconté que +l'auteur l'avait fait pour l'alouette de M. Gautier. Mais le peintre +l'ayant refusé, préférant un cerisier pour tout mausolée, l'architecte, +vexé, destina son projet de tombeau à une fauvette imaginaire. + +M. Morin est le seul architecte dont nous parlerons. L'architecture, +comme la tragédie et comme la sculpture, est en pleine déroute. On ne +sait même pas imiter. On ne sait plus faire que des maisons et des +embarcadères, comme l'église de Saint-Vincent-de-Paul et autres, ou des +échafaudages de pâtisserie. + +Reprenons haleine. + +Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai dit des choses désagréables +au jury--depuis le commencement de ce chapitre. + +Ah! c'est que je ne suis pas comme la bonne province; je n'ai pas été +nourri dans le respect de la niaiserie chauve et du crétinisme entêté +aux cheveux d'un blanc jaune, aux oreilles bouchées par le coton. + + Ces cheveux--devenus blancs à force d'outrage + Au bien élémentaire,--on doit les respecter, + A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage + Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter. + +Vraiment, je ne suis pas flatteur--on le voit--pas plus pour mes amis +les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas +ceux-ci de compliments et ceux-là d'invectives. Je suis sûr jusqu'au +bout de ne pas épargner les gens, sans pédantisme, sans forfanterie, +uniquement parce que je ressens l'irrésistible besoin de dire mon +opinion--mon opinion qui me semble être pleine de raison,--autrement je +ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus +et tant de dessous de pain à l'huile--et au vinaigre--s'étaler +majestueusement d'un côté interdit à d'autres pauvres croûtes non moins +rassies et non moins trempées?--Et de ne rencontrer les plus hardies +peintures que dans les salles des Refusés! + +N'est-il pas temps de laisser à tous les artistes le droit et la +possibilité de montrer leurs oeuvres? Que peuvent les censures? Le +public à tête de veau lui-même n'est-il pas mille fois plus intelligent +que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne +ruinent ni ne désespèrent l'artiste. Au contraire, les arrêts +académiques, outre qu'ils sont toujours contestables et contestés, +accablent les pauvres victimes et les empêchent de vendre leurs tableaux +bons ou mauvais. Là les Académies cessent d'être risibles. Puisqu'on ne +peut empêcher les mauvais artistes de pulluler, à quoi bon les empêcher +de vivre? Trop de mécaniques et de machines à vapeur remplacent +avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons +les peintres inoffensifs remplir tranquillement les crèmeries en +essayant de faire quelque chose. + +Après ces considérations philanthropiques, comment s'expliquer le +style--on pourrait dire académique--des critiques d'art de la banlieue +et de la province? + +«Heureusement qu'il est empaillé!» s'écrie M. C. Brun, en +parlant d'un tableau, dans le _Courrier artistique_. L'article commence +ainsi: + + «L'Exposition des Refusés pourrait aussi s'appeler l'Exposition des + comiques. Quelles toiles! quelles oeuvres! quelle collection! + quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont + écrasées par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les + déplorables! les impossibles! Jamais, certes, succès de fou rire ne + fut mieux mérité. Le public, qui ne paye que vingt sols à la porte, + s'amuse pour plus de cinq francs.» + +Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du _Mémorial de la Loire_: + + «Mais j'ai épuisé, ce me semble, les divers chefs de plainte sans + avoir rencontré de ces dénis de justice, de ces abus de pouvoir, de + ces injustices criantes, dont vous étiez accusés et dont j'avais + commencé par vous accuser moi-même. C'est à peine si j'ai pu + démêler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements + inattaquables. Vous avez cru que c'était votre droit comme + dépositaires des saines doctrines, des traditions et des + bienséances de l'art, de protester contre des tendances funestes, + de rejeter dans l'ombre des productions où l'art se ravale jusqu'à + violenter le regard par le scandale. Vous vous êtes dit que le + respect dû aux grands artistes vos ancêtres, que le souci de votre + illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays + vous faisaient une loi d'être sans pitié pour les dévergondages de + sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre + approbation, sorte de brevet qui leur eût reconnu le caractère + élevé et les qualités d'oeuvres d'art. Voilà donc toute votre + iniquité.» + +Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple, à moins que ce ne +soit pour faire plaisir au Jury. + + * * * * * + + + + + +IV + +=SOMMAIRE= + + La noblesse des Refusés remonte à bien avant les croisades.--Les + imbéciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre + plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain + d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un + guitariste se révèle.--Tabatière à diable.--Des peintres devenus + pierrots.--Conquête de toutes les Espagnes.--La séance est ouverte + et levée.--Les rassemblements sont défendus.--Bonjour. Thomas.--Un + poète prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au trône.--Le vieux + persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs + brouillés et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le + Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune âge.--Vol de + diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M. + Millet. + + * * * * * + +La race des Refusés ne vient pas d'éclore. Tout artiste, tout auteur +d'une oeuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et +des _confections_, est presque toujours _refusé_. Il blesse trop de gens +de la majorité pour ne pas être rejeté dans son individualité. Les sots +veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un +artiste n'imite pas, mais il ne veut pas être imité. Celui même qui ne +peut pas être imité est le plus fort. + +Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres +prédestinés à être refusés avant l'Exposition dont nous nous occupons. +Or, parmi ceux-là, s'épanouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM. +Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de +la révolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette révolution à cette +jeune pléïade que l'enthousiasme pour Rembrandt a poussé à +l'eau-forte.--Ils font, je crois, tous partie de la société des +Aqua-Fortistes, qui s'est également illustrée par ses dîners aussi +fameux que ceux du journal _le Figaro_. Le célèbre éditeur Cadart +présidait à ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de +ces messieurs. + +A la précédente Exposition--des reçus,--un groupe de jeunes peintres +ci-dessus désignés, s'arrêta coi devant un tableau, représentant _Un +joueur de guitare espagnol_. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands +tant d'yeux et tant de bouches de peintres, était signée d'un nom +nouveau, _Manet_. + +MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardèrent avec +étonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les +féeries à trappes, d'où pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol +était peint d'une certaine façon, _étrange_, nouvelle, dont les jeunes +peintres étonnés croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le +milieu entre celle dite réaliste et celle dite romantique. Quelques +paysagistes, qui jouent un rôle muet dans cette nouvelle école, +exprimaient par une pantomime significative leur stupéfaction. M. +Legros. qui avait fait lui-même quelques tentatives audacieuses contre +les Espagnols, mais qui n'avait pas dépassé le Tage, considérait le +musicien comme une conquête des Espagnes, au moins jusqu'au +Guadalquivir. + +Il fut décrété séance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres, +qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation éclatante +de la nouvelle école eut lieu. + +M. Manet reçut très-bien la députation, et répondit aux orateurs qu'il +n'était pas moins touché que flatté de cette preuve de sympathie. Il +donna sur lui-même et sur le musicien espagnol tous les renseignements +qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, à leur grand ébahissement, qu'il +était élève de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas à cette première +visite. Les peintres même amenèrent un poète et plusieurs critiques +d'art à M. Manet. + +Après divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne à +M. Manet. Les portraits de _Mademoiselle V. en costume d'Espada_, et du +_Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers_, d'après +Velasquez; _Philippe IV_, d'après Velasquez, et _Lola de Valence_, +gravures, le tout admis aux Refusés, justifient pleinement la grave +détermination du comité de la jeune pléïade. _Le Bain_, même, la plus +grande toile de M. Manet, quoique représentant des Parisiens et des +Parisiennes (elles en costume de bain _d'homme_, eux presque _en costume +de majo_), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans +cette peinture surtout, l'influence des victoires et conquêtes de M. +Manet dans les Espagnes. + +Les trois tableaux de M. Manet ont dû jeter une perturbation profonde +dans les idées arrêtées du Jury. Le public lui-même ne laisse pas que +d'être étonné de cette peinture qui, en même temps, irrite les amateurs +et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais +non médiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera +par ce qu'il est convaincu.--Finalement, quoique les amateurs prétendent +retrouver dans la manière de M. Manet des imitations de Goya et de M. +Couture,--légère différence.--Je crois que M. Manet est bien lui-même; +c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui faire. + +M. Legros a un grand tableau aux Reçus et un petit portrait aux Refusés. +Ce portrait est très-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury, +en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis à la porte? +Silence du Jury. + +Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce même portrait, +dans diverses poses, avait déjà été reçu plusieurs fois. Pourquoi ne pas +l'admettre encore? Enigme du Jury. + +En plus, M. Fantin jouit d'une grande réputation au Louvre pour ses +belles études. Son système pictural ne se développe pas d'une façon +aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est +sans défaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son +ébauche intitulée _Féerie_. C'est un amas, une macédoine, un plat de +couleurs brouillées; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle +on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau. + +M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laissé aux +Refusés un tableau très-remarquable: _Basques Espagnols jouant à la +pelote_. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le +midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de +Basques châtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention, +une promptitude et une adresse très-observées. M. Gustave Colin gagne +d'emblée la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la +chose comme elle est. Les costumes uniformément bleus et rouges des +Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effrayé le +peintre; tout cela est curieux et intéressant et mérite d'être vu comme +toute chose particulière.--Refusé!--Pourquoi?--Rébus du Jury. + +Un très-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B. +est vu de profil, en train d'écrire. La pose, le regard, la main, la +plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet _d'Antan_, tout +est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce +vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on +redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le déranger pendant +qu'il écrit. C'est très-bien fait, c'est peut-être trop bien fait; ce +l'a été sûrement pour le Jury qui l'a rejeté. + +_Gants, fleurs et bijoux_, par M. Pipard, est un petit chef-d'oeuvre. Il +est impossible de représenter plus finement un _sujet_ aussi simple. Les +gants, c'est à les mettre; le verre, c'est à boire dedans; les bijoux, +c'est à les voler, tant ils sont bien exécutés.--Refusé.--Logogriphe du +Jury. + +_La Mort de l'enfant_, du même peintre, a les mêmes qualités poussées un +peu moins loin.--Refusé.--Charade du Jury. + +Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les +pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer +que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M. +_Paulus Coesar_ Gariot qui a ajouté après son nom: _Faciebat Parisiis +anno_ MDCCCLXIII. _Faciebat_ est joli surtout: _Il faisait_ en 1863!!! + +Je ne sais de qui est élève M. Paulus Coesar Gariot, mais il est une des +nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint +exactement d'après son procédé; c'est d'un élève, mais malgré la +faiblesse, c'est la même chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement +exécutés et il refuse. Quand M. Paulus Coesar lui dit avec raison: + + ...Quoi! ne m'avez-vous pas, + Vous-même,--ici,--tantôt,--ordonné, etc. + +Le jury lui répond: + + Hé! fallait-il en croire une amante insensée! + +Il y a de quoi devenir fou. C'est à croire que les examinateurs, que les +magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et +qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus désordonnés, +des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant +d'estoc et de taille sans savoir où, uniquement pour taper. + +Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient. + +J'ai cité un petit article de M. Henri de la Madelène, concernant M. +Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du +même auteur, sur M. Biard. + + + M. BIARD + + «J'espère parler aujourd'hui de M. Biard pour la dernière fois de + ma vie. Ce triste farceur, dont la popularité fut un moment si + grande, perd décidément sa clientèle, et n'arrête plus personne + devant ses toiles. Voilà un excellent symptôme de santé publique + qui vaut bien la peine d'être signalé. + + «J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard à la + littérature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru + souverainement injuste. Certes, l'auteur de la _Pucelle de + Belleville_ ne saurait être rangé parmi les classiques de la + langue; mais on retrouve au milieu de sa banalité comme un dernier + écho de verve gauloise. Paul de Kock est commun au possible, mais + il est gai somme toute, et le _Cocu_ nous a tous déridés. + + «M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable + déviation de l'esprit français; quand le bourgeois de Paris se met + à être bête, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun bourgeois du monde: + M. Biard est le plus plat des bourgeois de ce temps. Il a toute la + gravité de M. Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un + queue-rouge, un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce + qu'est _Mon voisin Raymond_ avant que Paul de Kock fasse crever sa + culotte, et la grossièreté de l'accident est sauvée par les détails + qui le précèdent. Chez M. Biard, aucune précaution: la brutalité de + ce jocrisse excessif ne connaît ni ménagements ni mesure. Il + développe la laideur, non dans le sens du caractère, comme fait + Daumier, par exemple, mais par complaisance pure pour la laideur + même. Il ne conçoit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse rire sans se + tordre, exprimer un sentiment intérieur sans tirer la langue, + équarquiller les yeux, hérisser les cheveux, convulser le corps + tout entier. Et remarquez qu'avec cette grossièreté des moyens il + n'atteint pas même une vérité triviale. Sa _Bourse_ est au-dessous + de la réalité, son _Plaidoyer en province_ n'a jamais pu être + plaidé par personne. Tout cela est glacé, faux, pénible, outré, + navrant, et je m'étonne que cela puisse encore faire rire quelques + sots. + + «Et dire que ce barbouilleur est décoré depuis 1838, pour ses + oeuvres, et qu'il a gagné, par ses oeuvres, dix fois plus d'argent + que Poussin!» + + (_Figaro-Programme_.) + + Henry de la Madelène. + +Autre _guitare_! + +Je trouve dans le journal _l'Exposition_ une lettre de M. Millet, +adressée à M. Théodore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme où +le peintre démontre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que +la peinture. + +Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion. + +Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite + + «Monsieur, + + «Je suis très-heureux de la manière dont vous parlez de mes + tableaux qui sont à l'Exposition. Le plaisir que j'en ai est grand, + surtout à cause de votre façon de parler de l'art en général. Vous + êtes de l'excessivement petit nombre de ceux qui croient (tant pis + pour qui ne le croit pas), que tout art est une langue et qu'une + langue est faite pour exprimer ses pensées. Dites-le, puis + redites-le, cela fera peut-être réfléchir quelqu'un; si plus de + gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire sans + but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus écoeurant + que de montrer seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de + l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habileté, et ceux + qui en font commerce en sont grandement loués. Mais de bonne foi, + et quand même ce serait de la vraie habileté, est-ce qu'elle ne + devrait pas être employée seulement en vue d'accomplir le bien, + puis se cacher bien modestement derrière l'oeuvre? L'habileté + aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique à son compte? + + «J'ai lu, je ne sais plus où: «Malheur à l'artiste qui montre son + talent avant son oeuvre!» Il serait bien plaisant que le poignet + marchât le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit + Poussin dans une de ses lettres à propos du tremblement de sa main, + quand il se sentait la tête de mieux en mieux disposée à marcher; + mais en voici à peu près la substance: «Et quoique celle-ci (sa + main) soit débile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante + de l'autre, etc.» + + Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils + ne s'emploieraient pas aussi résolument à flatter le mauvais goût + et les mauvaises passions à leur profit, sans aucun souci du bien, + et comme le dit si bien Montaigne: + + «Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.» + + «Je saurais gré au hasard qui me donnerait l'occasion de causer + avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se réaliser + immédiatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous + dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des + croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce + que je fais: que les choses n'aient point l'air d'être amalgamées + au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une + liaison indispensable et forcée. Je voudrais que les êtres que je + représente aient l'air voués à leur position, et qu'il soit + impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre + chose que ce qu'ils sont. Une oeuvre doit être d'une pièce, et gens + et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire mettre + bien pleinement et fortement ce qui est nécessaire, et à tel point + que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites + ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme + déflorées et gâtées; mais je professe la plus grande horreur pour + les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages, + ces choses ne pouvant amener d'autres résultats que la distraction + et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses représentées qui + font le beau, que le besoin qu'on a eu de les représenter, et ce + besoin lui-même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en + est acquitté. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela + arrive en son temps et à sa place, et par contre, que rien ne peut + être beau arrivant à contre-temps. Point d'atténuation dans les + caractères: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les + mêlons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux. + + «Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui + qui est le mieux en situation. + + «Je conclus donc à ceci: Le beau est ce qui convient. Cela + pourrait se développer à l'infini et se prouver par d'intarissables + exemples. Il doit être bien entendu que je ne parle pas du beau + absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble + la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les + gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux + pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art + accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours + fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des poétiques au + lieu d'être poètes. Caractériser! voilà le but. Vasari dit que + Bacci Bandinelli faisait une figure devant représenter Ève. Mais, + en avançant dans sa besogne, il s'est avisé que cette figure, pour + son rôle d'Ève, était un peu efflanquée. Il s'est contenté de lui + mettre les attributs de Cérès, et Ève est devenue une Cérès! Nous + pouvons bien admettre, comme Bandinelli était un habile homme, + qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un modelé + superbe et venant d'une grande science, mais tout cela + n'aboutissant pas à un caractère déterminé, n'en a pas moins dû + faire l'oeuvre la plus pitoyable. Ce n'était ni chair ni poisson. + + «Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-être si + peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de + rôder dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans + ma boutique.» + + J.F. Millet. + + * * * * * + + + + + +V. + +=SOMMAIRE= + + La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au + tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas française.--Cette + vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Garçon, encore une + langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde + pas.--Le sergent de ville était dans son droit.--Oeuvre + pie.--Saint-Eustache.--La quête.--Pour les pauvres, s'il vous + plait!--Apollon avale la ciguë--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le + courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les + cartes.--Une lettre... d'un homme à la campagne.--Nouvelles bévues + du maître.--La vertu est récompensée.--Ils ont pissé partout + (hémistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un + point sur un i. + + * * * * * + +Après avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les +peintres ne devraient jamais écrire,--pas même des lettres.--C'est pour +eux que la télégraphie a été inventée,--et pour les commerçants et +amateurs,--tous gens _qui n'ont pas le temps_, comme ils disent. La +correspondance par signes, par télégrammes, qui, pour faire des +économies de lettres, exige qu'on écrive par exemple: +Rouen.--Vu Michel.--Cotons baisse.--Moi, demain a paris... etc. +Ce langage-nègre est le style qui convient aux peintres et autres +personnes trop occupées et trop pressées. + +_Tant pis_, écrit M. Millet, _pour qui ne croit pas que tout art est une +langue_. + +Je suis persuadé que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que +toute son esthétique gît dans la représentation des objets. + +(Cette définition pourrait s'appliquer également à la photographie qui +n'est pas un art). + +Quand vous faites un _paysage_, ou un _intérieur de pauvres_, ou _un +travailleur dans les champs_, ne vous obstinez pas à croire que vous +avez approfondi quelque haute question philosophique, et que même cet +_intérieur_, ce _paysage_ et ce _travailleur_ sont _des pensées_. M. +Millet dit que c'est une très-petite minorité qui croit que _tout art +est une langue_, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y +ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuadé qu'il _exprime +ses pensées_ par la peinture, que ses tableaux sont remplis de poésie, +de tout ce qu'on voudra, et que conséquemment _la peinture est une +langue_. + +_Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire +sans but._ + +Quel but?--Celui de donner un enseignement, de châtier en riant les +moeurs, de faire de la politique ou de la philosophie?--Alors il y a +beaucoup de gens qui écrivent sans but, mais il y en a peu qui peignent +sans but, car les peintres croient tous que _tout art est une langue_, +etc. + +Moi, je suis sûr, au contraire, que tout art qui sort de lui-même, qui +s'occupe _d'autre chose_ que _de lui_, se mêle de ce qui ne le regarde +pas et se nuit. + +Pourquoi, s'il en était autrement, les philosophes ne prétendraient-ils +qu'ils font de la peinture?... à l'huile? + +_Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession_ n'a rien de +bien _écoeurant_, et cette expression _exercice d'une profession_ +ressemble à celle de la 6e Chambre _dans l'exercice de ses +fonctions_. + +_L'habileté employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se +cacher modestement derrière l'oeuvre_! Ne croirait-on pas que nous +sommes à l'église; franchement c'est plus catholique qu'artistique. + +Le sermon continue par... _flatter le mauvais goût et les mauvaises +passions, sans aucun souci du bien_, etc. + +Il n'y a rien à répondre à ceci: _Qu'Apollon soit Apollon et Socrate +Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, etc_. + +Tout le reste de la lettre est le développement plus ou moins solennel, +comme on peut revoir, du commencement que je viens d'épiloguer. Je ne +veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les +peintres, même du renom de M. Millet, ont tort d'écrire, et d'écrire +publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner +de leurs nouvelles à leurs amis, et c'est précisément ce qu'ils ne font +pas.--Je parle d'un grand nombre. + +Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gaîté, +celle-là. _Bing_! _Bing_! Je vais la placer ici,--pour les paysagistes, +_bam_! la voici, _boumm_! + + «Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste: + «on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant + «le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde + «et on attend. + + «On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble + «à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les + «profils de quelques masses: tout est embaumé, tout frissonne + «au souffle fraîchi de l'aube. _Bing_! le soleil s'éclaircit... + «le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière + «laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de + «l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme + «des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi. + «_Bing_!... _bing_!... un premier rayon de soleil... un second + «rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller + «joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui + «tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du + «matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent.... + «Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière... + «Les amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie + «et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien... + «tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze + «transparente du brouillard, qui monte... monte... + «monte..., aspiré par le soleil... et laisse, en se levant, + «voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les + «maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin + «tout ce que l'on devinait d'abord. + + «_Bam_! le soleil est levé.... _Bam_! le paysan passe au + «bout du champ avec sa charrette attelée de deux boeufs.... + «_Ding_! _ding_! c'est la clochette du bélier qui mène le + «troupeau... _Bam_! tout éclate, tout brille... tout est en + «pleine lumière... lumière blonde et caressante encore. + «Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux, + «se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux + «et azuré.... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux + «volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval + «blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits + «saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la + «rivière. + + «C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh! + «la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les + «herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voilà! + «Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!... + «Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre + «et n'ose pas approcher.--Ohé! Simon! + + «Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde. + + «--Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela? + + «--Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!... + + «--Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire? + + «--J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros + «rocher jaune que vous avez mis là. + + «_Boum_! _boum_! midi! Le soleil embrasé brûle la terre.... + «_Boum_! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs + «penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du + «village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux... + «le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume.... + «_Boum_! Rentrons....--On voit tout, rien n'y est + «plus. + + «Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la + «miche de ménage, avec du beurre frais battu... des + «oeufs... de la crème... du jambon!... _Boum_! Travaillez, + «mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve + «un paysage du matin... je rêve mon tableau... plus tard, + «je peindrai mon rêve. + + «_Bam_! _bam_! le soleil descend vers l'horizon... il est + «temps de retourner au travail... _Bam_! le soleil donne un + «coup de tam-tam.... _Bam_! il se couche au milieu d'une + «explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise, + «de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime + «pas ça.... Attendons, asseyons-nous là, au pied de ce + «peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir.... + «La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se + «ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas + «comme nous autres hommes, qui nous plaignons de + «tout.--Elles ont le soleil à gauche... elles prennent + «patience.... Bon, se disent-elles, tantôt nous l'aurons à + «droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent + «que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec + «leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en + «bénissant Dieu! + + «Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon.... + «_Bam_! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et + «de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voilà + «tout à fait disparu..., bien, bien, le crépuscule commence.... + «Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne + «reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron + «pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond + «dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons + «verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une + «délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent + «leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses + «brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons + «suaves du ciel.... On commence à ne plus voir... on sent + «que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature + «s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les + «feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière + «du soir... la rosée emperle le velours des gazons.... Les + «nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues. + + «_Bing_! Une étoile du ciel qui pique une tête dans + «l'étang... charmante étoile dont le frémissement de l'eau + «augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris + «en clignant de l'oeil.... _Bing_! une seconde étoile apparaît + «dans l'eau, un second oeil s'ouvre. Soyez les bienvenues, + «fraîches et souriantes étoiles.... _Bing_! _bing_! _bing_! trois, + «six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont + «donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout + «s'assombrit encore.... L'étang seul scintille.... C'est un + «fourmillement d'étoiles.... L'illusion se produit.... Le soleil + «étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art + «se lève.... Bon! voilà mon tableau fait!» + + Corot. + + (_Figaro_, 24 mai 1863.) + +Après cette amusante lettre, d'un des maîtres du paysage, _bing_! +_bing_! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux +et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, _bam_! + +Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se +lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une étude un peu plus +approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas +encore, qu'il n'avait pas rencontré dans un tableau, le rend fou de +joie. Il est le plus sincère amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux +on trouve quelque secret de jour ou de crépuscule, de pluie ou de vent, +pris à la nature. Voilà un peintre convaincu et vraiment voué à son art, +un chercheur éternel, un trouveur, même, indiscipliné, qui méritait bien +d'être évincé par les professeurs gardés par les fameux lions riants et +bouclés, symboles de l'Institut. + +Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les +académiciens seront les mêmes. + +Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits. + +Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte +M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage +représentant un coup de vent dans une forêt en novembre, nous sommes en +plein novembre. C'est désagréable, mais le peintre connaît si bien son +calendrier qu'il en joue à son gré. + +Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui +retombe sur le nez du jury. + +M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refusé deux portraits très-bien +faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de +baudruche et l'indignation du public. + +Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe +explicative, autrement, _quoique la peinture soit une langue_, on ne +comprendrait jamais le sujet. + +Voici les vers célèbres d'Alfred de Musset: + + Assez dormir, ma belle, + Ta cavale, Isabelle, + Hennit sous tes balcons. + Vois les piqueurs alertes, + Et, sur leurs manches vertes. + Les pieds noirs des faucons. + +Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les +faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau. + +Une jeune femme nue, _comme le discours d'un académicien_, a dit le même +de Musset, retournée sur un lit, regarde, on ne sait quoi, à travers les +carreaux de sa fenêtre, et montre ses postères à ceux qui la regardent, +c'est-à-dire au public. + +Un cavalier _joyeux_, à la moustache blonde, se penche en appuyant une +main sur la susdite partie charnue pour faire voir à Isabelle + + Les pieds noirs des faucons, etc. + +quelques cerises détachées d'un collier de corail sont menacées d'être +écrasées sur le lit par le gros... derrière d'Isabelle. + +Cheveux noirs et moustaches rousses, postères et cerises, linge et +chair, tout est bien fait, vigoureusement peint. + +Ce que ce tableau fait épanouir de lazzis, de bons mots, parmi les +spectateurs, est énorme. + +«Cela s'appelle _le Lever_,--_Lever de la lune_, à la bonne heure!» +disait un loustic en posant, comme le _cavalier joyeux_, sa main sur les +reins _souples et dispos_ d'Isabelle,--devant lesquels s'arrêtent les +dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'oeil à +travers les coups d'éventail!--D'autres dames passent plusieurs fois, +indignées, devant ces rondeurs de fille nue. + + * * * * * + + + + + +VI + +=SOMMAIRE= + + Quadrille!--Un critique d'art lève la jambe.--Trinité de M. Maxime + Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M. + Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas + la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils + au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni + d'écrire.--_Le Séjour des Élus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_, + selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple + d'humilité donné par cet infortuné peintre.--Les bons et les + méchants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'évanouis! + --D'où sort-il encore, ce peintre-là?--Cinq manants contre un + gentilhomme!--Exemple de discrétion.--Mort de quelqu'un.--Selon M. + Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--Où la + religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons + l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste + aux lettres.--Encore un petit saint.--Nuée de sauterelles.--La + toile se lève.--Le père, le fils et....--Le bon + fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez à la + Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le + tableau de Courbet. + + * * * * * + +Les critiques d'art continuent à faire leurs farces.--M. Maxime Ducamp +trouve, dans la _Revue des Deux-Mondes_, qu'il n'y a que trois peintres +à l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me +rappelle pas le nom. + +«_J'aime mieux çà_,» dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le +_Figaro_. + +Après la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi, +qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,--mais qui vaut tous les autres +critiques d'art;--c'est ledit M. Maxime Ducamp. + +Il les résume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul, +etc., sont faits à son image. + +Et à propos de M. Adrien Paul, le critique du journal _le Siècle_, je +vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier. + +Au Salon de 1861, M. Leboeuf avait exposé une statue colossale, +représentant un esclave nègre, un Spartacus américain qui vient de +briser ses fers et s'élance à la révolte. M. Adrien Paul prit cette +statue symbolique, ce Spartacus nègre, pour le fameux gladiateur, pour +le véritable Spartacus, héros de tragédie. + +«Rendre ainsi, écrivait-il, l'un des héros, l'un des martyrs de la +liberté!...--Il fallait à Spartacus un caractère fier, mâle, héroïque, +etc.» + +Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqué les grosses babines ou +lèvres du nègre, s'indignait démocratiquement de cette bouche, qu'il +trouvait «enflée par l'envie,» octroyée par le sculpteur au libérateur +des esclaves romains. + +Cela suffit, n'est-ce pas? + +Quoique les critiques d'art ne me soient pas agréables, il m'est doux de +temps en temps de citer leur littérature. + +M. Castagnary, esthétiste connu, publie dans _le Courrier du Dimanche_ +un compte-rendu de l'Exposition des Refusés, et il conclut par les +lignes suivantes: + + «Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refusés + deux cents toiles grotesques, qu'à défaut de l'Institut, un simple + garçon de bureau eût pu désigner, il resterait un ensemble de + peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la + pensée au milieu de ce restant, ainsi échenillé d'inepties + flagrantes, les cent oeuvres des trente ou quarante artistes dont + les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de + toutes les expositions, parce qu'ils sont véritablement + l'état-major de l'art: vous avez immédiatement un Salon complet, + aussi intéressant que celui qu'a combiné l'administration. + + «A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est + mauvaise; elle décourage. Elle est injuste; elle outrepasse vos + droits. Quand vous vous appeliez David et son école, que vous aviez + une esthétique à vous, que cette esthétique, acceptée de tous, + n'avait point encore été ébranlée par le contrôle d'une raison plus + libre, vous pouviez avec certitude établir la discipline dans + l'art; vous deviez étouffer les révoltes, exclure les hérétiques. + Mais l'école romantique, en procurant l'avènement de + l'individualisme, a signé votre destitution. Aujourd'hui, dans + l'art, chacun ne relève que de soi-même, n'admet d'autre + suzeraineté que la sienne. La société a sanctionné et sanctionne + encore chaque jour cette émancipation heureuse. Comme pouvoir + dirigeant, vous n'êtes plus rien. Abdiquez donc généreusement ce + qui vous reste d'autorité, et résignez-vous à suivre un mouvement + que vous ne pouvez plus arrêter désormais. + + «Cas Agnary.» + +Les peintres ne cessent pas d'écrire. Après la lettre de M. Corot est +venue celle de M. Millet, précédée de celle de M. Rousseau. + +Un Refusé, M. Tremblay, avait envoyé au _Petit Journal_ une protestation +bien douce où il écrivait «que les moins bons de l'Exposition des +_élus_, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des +_réprouvés_.» + +«Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation +banale de partialité; mais il est composé d'hommes accessibles à la +fatigue, etc.» + +Un peu plus loin, on trouvait dans le même article: «En quoi, après +tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?» + +Est-ce naïf?--Je ne crois pas qu'on se soit moqué jamais plus +tranquillement de soi-même, ni qu'on ait protesté d'une plus sainte +façon. + +Le même peintre religieux qui signe: L. Tremblay, _l'un des +réprouvés, auteur de sainte Eugénie_, _qui compte huit années +d'exposition_, cite à l'appui de ses arguments, «le _doux_ philosophe, +le sage _aimable_, saint François de Sales, que _notre_ Henri IV aimait +_tendrement_.»--Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger.... + +Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur _café au lait_, +et à la raison couleur _cuisse de nymphe_ de ce pauvre _réprouvé_ M. +Tremblay. + +Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cité un si risible alinéa +à la fin de mon troisième chapitre, est encore un peintre. + +Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'écrirai aussi,--pas comme +les peintres;--je les citerai, je leur montrerai à eux-mêmes qu'il vaut +mieux qu'ils _expriment_ leurs _idées par leurs tableaux_, et +que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet. + +M. A. Gautier--lui aussi!--a écrit, dans le journal _l'Exposition_, une +longue lettre à M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A. +Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente +d'en extraire ce petit passage: + + «Si tu es friand d'entendre des choses singulières, + retourne au Salon des _proscrits_, tu surprendras parfois des + homme bien réfléchis qui le quittent en _soupirant_.» + +Si ces mots «des hommes bien réfléchis» ne s'appliquent pas spécialement +aux peintres refusés, le dernier mot, le _dernier soupir_ doit faire +bien réfléchir le jury. + +Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon +Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres +des peintres, que j'ai citées). M. Amand Gautier insiste aussi sur _la +haute moralité_ de son tableau, _la Femme adultère_, exposé dans _le +purgatoire_, dit-il. + +Qui diable se serait avisé d'aller trouver de la morale dans ce tableau, +si ce n'est son auteur? + +Il est à remarquer également, à propos des écrits des peintres, qu'ils +donnent tous des appellations différentes aux Refusés. + +L'un dit qu'ils sont Exclus. + +L'autre les traite d'Artistes non admis. + +M. Tremblay les nomme Réprouvés. + +M. Gautier les appelle Proscrits, etc., etc. + +En se livrant aux méditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on +arriverait peut-être à trouver dans ces diverses désignations les +opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs. + +Le public, à force d'entendre de justes appréciations, commence à ne +plus rire et à ne pas trop donner raison au jury,--ni aux peintres, il +est vrai,--au Salon des Refusés. + +La quantité de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais +n'atteint pas au chiffre des médiocres, des prétentieux, des affreux +tableaux qui surabondent à l'Exposition des Reçus.--En outre, on ne +saurait trop le répéter, les tentatives souvent réussies, les +individualités nouvelles, ne se rencontrent guère qu'au Salon des +Refusés. + +Les tableaux que j'ai déjà cités de MM. Whistler, Colin, Pipard, +Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., défient, +bravent, et narguent le jury. + +Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des +paysages et des natures mortes surtout. + +Voici _les Embrasseux_, de M. Jean Desbrosses. + +Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garçon de +campagne fait claquer un baiser sur la joue penchée d'une jeune et +fraîche paysanne,--_l'enjoleu_ a l'air si heureux, la petite coquette +est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont +volés à la nature. Cela est vrai, amusant et naïf, cela sent bon; c'est +un charmant tableau. + +M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout, +celui qui représente une route et des massifs d'arbres dans une forêt, +est très-beau. + +_La Chute de la rivière de Loing_, _au soleil couchant_, par M. +Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est +fatigant de dire toujours: beau, très-beau, très-bien, très-réussi en +parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je +raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-même, qui m'aurait fait +une impression particulière; mais comment décrire les paysages des +autres, à moins de dire comme au théâtre:--La scène se passe dans la +forêt de Fontainebleau; à droite, sur le premier plan, un gros chêne; à +gauche, un chemin qui mène à la ville. Je pourrais ajouter: _On entend +un cor, à la cantonnade_. + +J'ai remarqué le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi +remarqué un tableau de M. Saint-Marcel fils,--mais d'une toute autre +façon. + +En regardant ses _Chevaux de ferme à l'écurie_, quoique M. Saint-Marcel +fils soit élève de MM. Decamp et Léon Cogniet, j'ai cru fermement qu'il +était élève de M. Brivet-le-Gaillard. + +Est-ce que les paysagistes commenceraient à croire, comme beaucoup +d'hommes de lettres, à ce stupide proverbe: _Tel père_, _tel fils_? En +voilà plusieurs qui donnent leurs pinceaux à leurs enfants dont ils +feront d'éternels élèves. Un des exemples frappants de cette funeste +voie est M. Daubigny, dont le fils a exposé cette année, des paysages +copiés sur ceux du papa. Ces paysages ont pu réjouir ce bon père, mais +ils font approuver sans réserve la conduite des notaires qui accumulent +les barricades devant les envies artistiques de leurs fils. + +Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refusés, +c'est le _Bûcheron et la Mort_, par M. Pinkas. + + «Un jour d'été, un bûcheron, épuisé sous le faix de la + chaleur et du travail, ramassa ses suprêmes efforts pour enfoncer + son coin dans le tronc d'un vieux chêne, puis retomba, + découragé. Les sueurs serpentaient sur son visage + terreux et ravagé, ses yeux grandissaient sans regards, et sa + respiration déchirait son gosier desséché. Quant il revint à + lui, le tableau splendide de la forêt tranquille et heureuse, + qui ne semblait occupée qu'à écouter, sous le soleil, le chant + du coucou, lui fit faire une comparaison si fâcheuse, qu'il + se prit à pleurer. Le bonheur calme de la forêt lui faisait + envisager, par contraste, sa destinée tourmentée. + + «Le bûcheron, à force de se désoler, en arriva bientôt + à ce paroxysme de la douleur où l'on se met à parler tout + haut. + + «--Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas + la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire + vivre mes six enfants, ma femme et moi-même! Et ma + femme est encore enceinte! + + «(Généralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants à + ceux qui n'ont même pas de quoi se nourrir). + + «--Ah! poursuivit le bûcheron, je voudrais que la Mort + fût la marraine de ce dernier enfant! + + «Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le _comique_ qui + ne perd jamais ses droits continuait à jouer des farces. Il + soufflait _aux_ fourmis l'idée de grimper dans les jambes du + bûcheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou. + Il en résultait des grattements qui nuisaient à la gravité du + tableau. Le chant monotone du coucou se mêlant aux sanglots + de l'infortuné, une pie, oiseau de pantomime, qui + allait et venait non loin de là, en sautillant comme... une + pie, ajoutaient encore à la partie gaie. + + «A peine le pauvre bûcheron avait-il prononcé cette phrase imprudente: + «Je voudrais que la Mort fût la marraine de ce dernier enfant!» que le + tronc d'un vieux chêne s'ouvrit et donna passage à cette vilaine + carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avança + gracieusement vers le bûcheron terrifié. Elle n'avait aucun vêtement, + c'était un squelette dans toute sa simplicité. La Mort est la seule + personne qui puisse sans indécence se présenter nue aux gens. + + «--Tu m'as invoquée, dit-elle, ou plutôt firent les os + maxillaires au bûcheron, sur lequel elle tînt fixés les deux + trous qui lui servaient d'yeux.» + + «C'est, dit-il, afin de m'aider + A recharger ce bois....» + +Telle est la scène représentée par M. Pinkas, excepté la Mort qui a une +espèce de casquette et une cravate rouge autour de l'arête qui lui sert +de cou. + +Les _Roses_, de Mlle Adèle de la Porte; les _Légumes_, de M. Horace +Pagez; les _Lilas_, de M. Maistan,--un suspect qui n'est pas dans le +catalogue!--le _Gibier_, de Mlle Aglaé Laurandeau (suspecte); les +_Pêches_, de M. Leroy (suspect); les _Roses et Marguerites_, le +_Seringat_, de M. Charles Laass d'Aguen; le _Citron_, de Mlle Louise +Darru; les _Pieds de cochon_, les _Oeufs et le Fromage_, de M. Graham, +et enfin le _Dessert_, de Marie Thibault, composent un festin complet et +charmant, aussi agréable au goût qu'aux yeux. + +Il faut que Messieurs du jury aient le palais--de l'Institut--difficile. +N'avoir pas voulu goûter ces excellents mets et ces beaux fruits parmi +ces fraîches fleurs, avoir repoussé la peinture à la Sainte-Menehould de +M. Graham, fait supposer des estomacs et nez bien blasés. + +L'Exposition des Reçus et des Refusés est terminée depuis le 1er +juillet dernier. La distribution des prix ou médaille et récompenses +sera faite le 6 juillet.--Les Refusés doivent avoir des chances! + +Un décret du 23 juin dernier, inséré au _Moniteur_, a fait savoir que +dorénavant l'Exposition de peinture, de sculpture et d'architecture aura +lieu chaque année, du 1er mai au 1er juillet. + +Les Refusés ne sont probablement pas compris dans ce décret, ce qui veut +dire que le jury ne sera plus troublé, continuera, comme par le passé, à +taper à l'aventure, et que les choses iront comme devant. + +Quand donc lirons-nous le bienfaisant décret qui supprimera le jury? + +Finissons ce chapitre par l'annonce d'une grande nouvelle. + +Le tableau de Courbet, _les Curés ivres_, déjà célèbre, quoique non vu, +va commencer son tour du monde par l'Angleterre. + +Le maître-peintre consciencieux veut, avant le départ, mettre une +perfection minutieuse dans les moindres détails de son oeuvre. Il s'est +remis dessus et cherche des défauts. Il ne veut pas qu'un seul critique, +un amateur, ni même qu'un artiste puisse y trouver une petite bête. Il +considère ce tableau comme son meilleur et veut le faire ainsi +considérer par tout le monde. + +Nous suivrons de loin ce tableau dans ses pérégrinations, et nous +tiendrons nos lecteurs au courant de ses aventures et de ses effets. + +Dès à présent, nous savons qu'il sera exposé à Londres et qu'il y aura +grand meeting. + + * * * * * + + + + + +VII + +=SOMMAIRE= + + Enterrements de toutes classes.--Une odeur de cuir chaud.--M. + Briguiboul ne sera plus Refusé.--L'honneur est le seul vrai + salaire.--Morceau éloquent.--Un maréchal qui a raison.--Il a + tort.--Les peintres ont mal compris.--On lit dans le _Moniteur_. + + * * * * * + +La distribution _solennelle_ des croix et des médailles d'honneur, des +médailles de 1er, 2e et 3e classes, des mentions honorables et +des _rappels_ de médailles aux peintres, architectes, sculpteurs, +graveurs et lithographes, est enfin terminée. + +Les discours ont passé «comme un parfum d'été.» + +M. Briguiboul est le seul Refusé qui ait obtenu (non à cause de cette +qualité) une médaille de 3e classe. + +Si l'on admet ce principe absurde qu'une récompense est due à un +artiste parce qu'il a du talent,--comme si la vraie, la seule récompense +pour un artiste n'était pas d'avoir du talent ou même du génie,--on +attribuera le don de cette 3e médaille au tableau mythologique de M. +Briguiboul, qui est parmi les oeuvres refusées et non au tableau reçu. +C'est pourtant ce dernier qui a valu à son auteur le grand honneur de +3e classe dont nous venons de parler. + +Les jours de distribution de prix, les lycéens ne sont pas plus heureux +et plus émus que les artistes ne le sont quand un ministre ou un +maréchal leur octroye, dans une cérémonie _solennelle_, au nom de +l'Empereur, des récompenses diverses. + +Quant à moi, si j'étais guerrier, je ne combattrai que pour +combattre,--parce que ce serait mon devoir,--et non pour obtenir un +grade ou une croix; peintre, je ne peindrai que pour faire de beaux +tableaux--et non pour être applaudi ou récompensé; travailler pour +soi-même me paraît une superbe maxime que je voudrais lire en lettres +d'or sur champ d'azur chez tous les artistes. + +Arriver à être content de soi, à savoir, à être sûr qu'on a bien fait, +est la vraie gloire, la seule durable, la seule que se transmettent les +hommes de génie, frères de celui qui l'a conquise. + +Quel jury, quel souverain pourraient me donner tort ou raison contre +moi-même. Quoi!--il dépendrait d'un homme parvenu--ou de +plusieurs--d'annihiler mon oeuvre ou d'augmenter sa valeur! J'oserais me +dire artiste et je n'aurais pas d'opinion! Le jugement même d'un grand +homme prévaudrait contre le mien, quand je sais, quand j'ai appris, +étudié, travaillé, quand j'ai vécu et fait mon oeuvre! Non, mille Dieux! +répondrais-je. Je suis libre, je sens, je suis convaincu, je discute et +je maintiens ce que j'ai fait! + +D'autre part, comment pourrait-on établir la justice et la justesse des +condamnations et des récompenses en matière d'art?--Il est inutile de +recommencer à démontrer l'impossibilité des censures et des jurys. + +La magistrature artistique infaillible n'est pas encore éclose. Dès lors +un peintre médaillé, homme consciencieux, s'appréciant à sa valeur +exacte,--s'il est possible,--pourra-t-il supporter de sangfroid qu'un +peintre de sa valeur ou plus fort que lui n'ait pas reçu la même faveur? +Croit-on que beaucoup d'académiciens pouvaient, sans rougir, frotter de +leurs habits à palmes, en passant, le paletot de Balzac? + +Non, non.--Il est d'éternelles vérités toujours bonnes--et inutiles à +dire,--dont on ne profite guère, soit, mais que les cérémonies, les +solennités et toutes les fausses grandeurs ne renverseront pas. + +Le discours de M. le maréchal Vaillant, ministre des Beaux-Arts, a ceci +de particulier que, pour la première fois peut-être, on a pu entendre +l'éloge officiel de l'invention, de l'originalité. Dans les phrases +_d'un vieux soldat_, l'armée devait naturellement avoir quelques mots. +Mais nous ne sommes pas de l'opinion de M. le maréchal quand il parle du +_jury éclairé_ et quand il affirme que _le public est toujours empressé +d'accueillir une tentative originale_. + +Quelques allusions aux peintres refusés se glissent dans le discours de +M. de Nieuwerkerke, qui a repoussé _l'excentricité_ avec dédain. + +Je crois, moi, que l'_excentricité_ est une rare faculté en Art que n'a +pas qui veut, et contre laquelle conséquemment il est peu urgent de se +mettre en garde. + +Certaines parties du discours de M. de Nieuwerkerke ont été interprétées +par les artistes comme des promesses de liberté pour les Expositions à +venir, et pour ce vivement applaudies. + +Beaucoup d'artistes, et des meilleurs, désirent et demandent la +suppression du jury et la liberté des Expositions. C'est trop juste, et +cela se fera. + +Voici, d'après le _Moniteur_, le compte-rendu de la cérémonie et les +discours: + + +DISTRIBUTION SOLENNELLE + +DES + +=RÉCOMPENSES DÉCERNÉES AUX ARTISTES= + +APRÈS L'EXPOSITION DE 1863 + +La distribution des récompenses aux artistes qui ont pris part à +l'Exposition de 1863 a eu lieu hier, à une heure, au Palais de +l'Industrie. + +S. Exc. le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de l'Empereur et des +Beaux-Arts, a présidé la cérémonie. Il était accompagné de M. Alphonse +Gautier, conseiller d'État, secrétaire général du ministère de la Maison +de l'Empereur et des Beaux-Arts, et de M. le lieutenant-colonel +Monrival, son aide de camp. Il a été reçu, à son arrivée au Palais, par +M. le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, assisté de M. +Courmont, chef de la division des Beaux-Arts, de MM. les inspecteurs +généraux des Beaux-Arts, de M. le marquis de Chennevières, conservateur +adjoint au Musée du Louvre, chargé du service des Expositions. + +A droite et à gauche de l'estrade d'honneur se sont placés les membres +du jury, les conservateurs et conservateurs adjoints des Musées +impériaux, et les fonctionnaires supérieurs du service des Beaux-Arts. + +A une heure, la séance ayant été déclarée ouverte, S. Exc. le maréchal +Vaillant s'est levé et a prononcé le discours suivant: + + «Messieurs, + + «C'est un vieux soldat qui vous remet, cette année, les récompenses + accordées par l'Empereur à tous ceux dont les travaux honorent le + pays. L'armée, vous le savez, a souvent bien mérité des artistes. + Vous lui devez quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre que-vous admirez + et que vous prenez pour modèles; et naguère encore vous l'avez vue, + à Rome, suspendant les coups qui pouvaient porter le ravage dans + ces sanctuaires des arts, objets de juste vénération. Aujourd'hui, + ma tâche est facile: je viens proclamer les décisions d'un jury + éclairé, confirmées par ce jury sans appel qu'on nomme le public. + En aucun pays ses arrêts ne sont plus autorisés qu'en France, parce + qu'en France il n'y a personne qui ne s'intéresse à vos travaux. + Laissons la médiocrité orgueilleuse accuser le goût du siècle et + déplorer ses changements et ses caprices. + + «Les artistes, messieurs, trouveront toujours le public empressé + d'accueillir une tentative originale, parce que l'invention est une + des plus précieuses qualités de l'art. S'ils rencontrent de la + sévérité lorsque, pour suivre la vogue, ils renient leurs propres + convictions; si, traités d'abord avec bienveillance, ils sont vite + abandonnés, c'est justice. Le public a toujours maudit, avec le + poète, le troupeau servile des imitateurs. Il avait applaudi à de + brillantes promesses, il retire sa faveur à qui ne les a pas + tenues. + + «Notre siècle, assurément, n'est pas de ceux dont les artistes + aient à se plaindre. Je ne vous rappellerai pas la constante + protection dont ils sont l'objet de la part de l'Empereur; les + richesses nouvelles acquises par ses ordres pour nos Musées, les + grands travaux exécutés dans la capitale de l'Empire. Qu'il me soit + permis de vous faire remarquer seulement que l'absence de préjugés, + l'éloignement pour la routine, le dégagement de toutes traditions + étroites, sont devenus les principes de la critique moderne. Plus + heureux que la plupart de vos devanciers, vous n'avez plus à vous + débattre contre des règles absolues que de glorieuses écoles ont + souvent laissées après elles. Aujourd'hui, qu'on poursuive l'étude + de la nature jusque dans ses trivialités ou qu'on s'applique à + rechercher un idéal poétique, tous les efforts consciencieux sont + appréciés, et jamais le mérite d'un ouvrage ne sera contesté pour + n'avoir pas l'autorité d'exemples anciens. Cette disposition, qui + laisse aux artistes la plus complète liberté pour suivre leurs + tendances et leurs inspirations, ne doit pas leur faire oublier les + difficultés nombreuses de leur carrière. A moins de s'être préparé + par de fortes études, il est imprudent de tenter des routes + nouvelles, et, si j'ose me servir ici d'une comparaison empruntée à + mon métier, je dirai qu'il n'appartient qu'aux soldats aguerris et + disciplinés de tout oser avec l'espoir fondé de réussir. + L'observation constante de la nature, les méditations patientes + devant les oeuvres des maîtres, voilà les plus sûrs moyens + d'obtenir des succès durables. Telle a été l'éducation de ceux de + vos prédécesseurs qui ont conquis une juste renommée; telle je + voudrais que fut l'éducation de tous nos artistes. + + «Vous avez désiré que des Expositions plus fréquentes permissent à + vos juges naturels de suivre, pour ainsi dire pas à pas, vos + efforts et vos progrès. Le comte Walewski, mon honorable + prédécesseur, qui, pendant son administration, a donné tant de + preuves de sa sollicitude pour vos intérêts, qui s'est montré si + jaloux de multiplier les moyens d'encourager vos travaux, a porté + votre désir à la connaissance de l'Empereur, et Sa Majesté a + ordonné la réalisation de cette mesure. Une année ne se passera + donc pas sans que cette enceinte reçoive vos oeuvres nouvelles. + J'ai la confiance que ces Expositions annuelles répondront à votre + attente, comme à celle du Gouvernement, grâce à vos efforts et au + concours du surintendant des Beaux-Arts, qui vient de recevoir de + la confiance de l'Empereur une mission plus élevée, et qui vous + aidera d'autant plus sûrement de ses conseils et de son autorité + qu'il est sorti de vos rangs et qu'il vous appartient toujours par + ses oeuvres. + + «Pourquoi faut-il qu'un douloureux souvenir attriste la joie de + cette fête! Moins que personne et moins ici que partout ailleurs, + au milieu de ces toiles animées qui nous parlent de combats et de + victoires, je ne puis oublier que, dans le cours même de cette + année, il y a quelques mois à peine, l'armée des arts perdait l'un + de ses plus illustres maréchaux. + + «Vous l'avez reconnu, messieurs, et vos coeurs ont nommé avant moi + le troisième, le dernier, le plus grand des Vernet. + + «Peintre de l'épopée impériale, Horace Vernet, dans son inépuisable + fécondité, s'est associé à tous les triomphes de la France. Pendant + une longue vie, qui égala presque celles du Titien et de + Michel-Ange, cet infatigable créateur ne cessa pas un jour de + travailler, et, sans jamais avoir vieilli, ne s'arrêta que pour + mourir! + + «Nul plus que lui, sans doute, n'aurait eu droit à d'éclatantes + funérailles; le peuple eût porté l'artiste populaire à sa suprême + demeure; jeunes et vieux, les soldats de l'Empire eussent voulu + honorer encore celui qui avait reproduit tous leurs combats et + popularisé toutes leurs victoires; et vous, messieurs, ses + derniers élèves, ses premiers admirateurs, quelle escorte vous + eussiez faite à sa cendre! + + «Il ne l'a pas permis. Lassé de la gloire, il a refusé pour sa + tombe tous les hommages; mais dans cette tombe il a emporté tous + les regrets. + + «Ce que la reconnaissance du pays n'a pu faire alors, messieurs, + l'Empereur, inspiré par sa grande âme, l'avait fait d'avance en + accordant à votre vieux maître, à mon vieil ami, un honneur si + exceptionnel qu'il est presque unique dans l'histoire de l'art. + + «Que l'exemple vous soutienne, messieurs, et que la récompense vous + encourage. Il est bon, au début de la carrière, de se fortifier + pour la lutte, et rien ne rehausse le coeur comme le spectacle du + travail accompli, du succès mérité et de la gloire obtenue.» + +Ce discours a été plusieurs fois interrompu par des salves +d'applaudissements. + +M. le comte de Nieuwerkerke a pris ensuite la parole et s'est exprimé en +ces termes: + + «Messieurs, + + «A l'heure où les questions d'art deviennent plus graves parce + qu'elles deviennent plus générales, l'Empereur, en réunissant dans + le ministère de sa Maison tous les services des Beaux-Arts, en les + confiant à un maréchal de France à la fois homme de science et + de goût, a voulu, pour ainsi dire, les rapprocher encore de Lui. + + «Déjà une mesure essentiellement libérale a été prise cette année + en faveur d'un grand nombre d'artistes. Ils la doivent, vous ne + l'ignorez pas, à la sollicitude de l'Empereur. Avec cette + bienveillante initiative qui distingue chacun de ses actes, notre + auguste Souverain a appelé tous les artistes à partager le grand + jour de la publicité. Il a pensé que le moment était venu de donner + cette satisfaction au public, aux artistes, aux membres du jury + eux-mêmes. C'est donc à tous ceux dont les oeuvres ont été exposées + que je m'adresse aujourd'hui, à ceux dont les noms sont inscrits au + catalogue officiel, comme à ceux pour lesquels des salles + particulières ont été ouvertes. + + «Nous sommes heureux de constater le redoublement d'activité qu'a + produit le Salon de 1863. Il nous donne la preuve de l'intérêt + croissant que l'art inspire; le nombre des visiteurs pendant la + semaine a été plus considérable que les années précédentes, et + chaque dimanche, 30 à 40,000 personnes, profitant de ce jour de + repos, se sont empressées de venir contempler vos travaux. + + «Vous répondrez à ce précieux encouragement de la foule, messieurs, + et nous aurons bientôt à enregistrer, à côté de noms déjà célèbres, + d'autres talents qui seront une illustration de plus pour l'époque + où nous vivons. Quand on voit constamment grandir l'élite vaillante + de notre école, quand on mesure sa moyenne fort élevée, il est bien + permis de caresser un pareil espoir. + + «Nous qui suivons vos progrès avec une attention soutenue, nous + reconnaissons que jamais dans l'École française il n'y a eu une + somme de talent si générale; cependant nous ambitionnons une + supériorité plus haute encore. Ne vous méprenez pas sur notre + pensée, messieurs: lorsque nous souhaitons pour vous, pour l'art + national, un plus vaste avenir, nous ne prétendons pas refuser au + présent la justice qui lui est due. C'est parce que vous pouvez + beaucoup que nous vous demandons toujours davantage. + + «Nous n'insisterons pas sur certains écarts de goût que le jury + devait signaler à ceux qui les ont laissés se manifester dans leurs + oeuvres. Cet avertissement suffira, nous en avons l'espérance, pour + que de telles défaillances ne se renouvellent plus; car, messieurs, + vous qui avez déjà du talent, croyez bien que l'excentricité n'a + jamais eu d'autre effet que de retarder les succès légitimes et + durables. C'est à vous-mêmes que nous en appelons, et nous ne + doutons pas que dans un très-bref délai vous ne nous donniez + raison. + + «Si nous regrettons d'avoir à constater que l'on s'éloigne de la + grande peinture, il n'y a cependant pas lieu d'en être trop alarmé; + si les préférences de quelques-uns se portent vers l'étude du + paysage, par exemple, leurs succès dans cette voie ne doivent pas + nous inquiéter sur les destinées du grand art en France. Chaque + époque, en effet, obéit à un mouvement particulier, à une pression + extrêmement mobile de l'esprit et du goût. L'important, c'est que + dans chacune des directions parcourues, le talent soit à la hauteur + de la tentative. D'ailleurs, comme pour être signé de Raphaël ou de + Ruysdaël, de Michel-Ange ou de Clodion, un chef-d'oeuvre n'en est + pas moins un chef-d'oeuvre: en raison de la diversité des esprits, + de la variété infinie des talents et des aptitudes originelles, nous + comprenons que la plus grande liberté règne dans la pratique et la + direction de l'art. Mais, au nom même et en échange de cette + liberté de tendances dont nous nous plaisons à reconnaître la + légitimité, nous vous demandons, nous vous recommandons avec + instance le travail obstiné, patient, convaincu. Méfiez-vous des + à-peu-près en tout genre; la véritable force les a toujours + dédaignés, et vous pouvez, vous devez être véritablement forts. + + «Le grand art sera toujours l'objet de nos prédilections. Pourtant + que ceux d'entre vous qui ne suivent pas ses traditions ne croient + pas que nous voulions les renier; ils sont nos enfants prodigues, + mais, à l'inverse de celui de la parabole, ils reviennent parfois + les mains pleines. L'École française contemporaine est à la tête + des écoles d'art de l'Europe. Et si nos coeurs sont encore émus de + la perte des Vernet, des Delaroche, des Decamps, des Pradier, et de + tant d'autres, hélas! n'est-ce pas une consolation de penser que + parmi vous il se fait ou se fera d'aussi grandes renommées? La + France est féconde, messieurs, et, de même que ses soldats, ses + artistes sont les premiers du monde.--Dans cette lice où sont venus + se mesurer les représentants de l'art européen, plus la lutte a été + sérieuse, plus la victoire est honorable, car nous sommes trop + justes pour ne pas apprécier à sa véritable valeur le mérite des + artistes étrangers qui, à chaque Exposition, viennent concourir + avec vous. Aussi est-ce sans distinction de nationalité que les + récompenses sont accordées au talent. L'Empereur et l'Impératrice, + par de nombreuses acquisitions aux artistes de toutes écoles et de + tous pays, ont voulu consacrer ce principe. + + «Maintenant, messieurs, je vais vous faire connaître les noms des + artistes récompensés. Tout en laissant au jury l'honneur comme la + responsabilité de ses choix, il est juste de dire que la quantité + des médailles dont il pouvait disposer n'étant pas en rapport avec + la somme des talents, il s'est trouvé en présence d'une grande + difficulté. Cet embarras du choix, nous sommes heureux d'en faire + la remarque, prouve une fois de plus dans quelles proportions s'est + augmentée l'élite de l'École française. Un autre système de + récompenses était donc devenu nécessaire; nous vous le ferons + connaître prochainement, ainsi que le règlement de l'Exposition de + 1864» + +Le discours s'est terminé au bruit des manifestations les plus +sympathiques. + +Le surintendant des Beaux-Arts, après avoir demandé les ordres de S. +Exc. le ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts, a fait +l'appel des artistes français et étrangers nommés dans l'ordre de la +Légion d'honneur, par décret impérial; puis il a lu la liste des +récompenses décernés par le jury. + +Chaque artiste est venu, au milieu des acclamations des assistants, +recevoir les récompenses de la main de S. Exc. le maréchal Vaillant. + +A deux heures, la séance était terminée. + +(_Moniteur_, 7 juillet 1863.) + +Outre M. Briguiboul, plusieurs Refusés-Reçus, c'est-à-dire ayant des +tableaux aux deux Expositions, ont eu des _mentions honorables_. + +C'est M. Blin et M. Méry, deux paysagistes de talent, deux _suspects_ +qui figurent timidement parmi les Refusés et qui ne se sont pas nommés +dans le catalogue. Nous donnons, nous, une mention à leurs paysages +repoussés. Puis, M. Harpignies, déjà nommé, qui a deux paysages +remarquables, rejetés par la même raison qui a fait admettre un autre +tableau de lui, je veux dire sans savoir pourquoi. MM. Laurens et Tabar, +peintres connus et toujours reçus jusqu'à présent. Enfin, MM. Vaudé et +Wagrez. Refusés cachés comme leurs tableaux qui ne m'ont pas arrêté. + +Je ne cite ces mentions que comme des preuves de plus de la faillibilité +des censeurs et examinateurs. Comment s'expliquer que ces tableaux, +d'égale force et des mêmes peintres, aient été--les uns admis, les +autres renvoyés? Saint Basile, le fameux dialecticien, l'oracle +invincible, n'aurait pu éclaircir ce mystère. + + * * * * * + + + + + +VIII + +=SOMMAIRE= + + Donnez-vous la peine de vous asseoir.--La ménagerie d'un suspect + amusant.--Gare aux animaux!--Ils nous donnent un sauf-conduit.--Le + Temps a fait son temps.--Un condamné par la raison qu'il est + criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?--On se + jette les cartes et les verres à la tête.--A la tour de Nesle!--On + parle encore de Béranger.--L'auteur des _Étourdis_, comédie en + vers, fait la campagne d'Italie.--La gloire n'est que de la + fumée.--Une boucherie au clair de là lune.-_A nous_, _Français_! + etc.... (Varsovienne).--Celle fois, le général Hoche est bien + tué.--Théorie du sous-lieutenant. + + * * * * * + +Nous allons, pour nous délasser, nous arrêter un peu devant deux +peintures tout à fait amusantes; l'une est de M. Fitz-Barn, dont on ne +trouve pas le nom dans le catalogue, mais ce ne peut être que par +erreur, car le tableau de ce peintre fait un tel tapage qu'on ne peut +soupçonner l'auteur d'avoir voulu se cacher. Tout d'un coup, nous nous +trouvons dans une grande cage avec tous les animaux de pantomime. +J'appelle ainsi les animaux fantastiques, domestiques et comiques, tels +que chat, singe, rat, pie, grenouille, chien, poule, geai, hibou, etc., +etc., dont les mouvements, les allures et les physionomies sont vraiment +risibles ou étonnants.--Avec nous, dans la même cage, crient, +gloussent, coassent, jappent, miaulent et grouillent les animaux que je +viens de citer. A travers le treillage, des figures singulières nous +examinent très-attentivement. Le singe épluche ou épile un rat, ce +qui indigne une pie.--Deux petits chiens bleus se battent pour +rire.--Une grenouille montre sa tête immobile à fleur d'eau.--Un +chat-huant attend la nuit avec impatience, et de ses deux lueurs fixes, +qu'il a pour yeux, regarde passer le temps.--Bref, tous les animaux sont +dans leurs attributions respectives.--Quittons ce petit pandémonium. Les +animaux ne s'opposent pas à notre sortie de la cage. + +L'autre peinture représente un vieillard qui ressemble au Temps, assis +sur un débris de colonne. Il a fait des progrès depuis la Mythologie; il +a un chapeau, des lunettes, des bottes à revers et une lyre; il fait au +jury, sans doute, une grimace des plus grotesques. + +Il est impossible que M. Paul Claparède, auteur de cette petite +grisaille, ne l'ait pas conçue et peinte à la suite d'une absorption +exagérée d'un hatchi inconnu, mais dont les effets doivent être gais. + +M. Viel-Cazal est encore un peintre hardi, un vigoureux réaliste qui n'a +pas plus peur du sujet que de la couleur. + +Il a exposé un étude de _Tête de cheval_ et un très-grand tableau, la +_Dernière heure_, dont voici la légende: + +«Un cheval vicieux, condamné _pour cette raison_ à être abattu, et ayant +déjà les crins coupés, cherche à s'échapper des mains des équarrisseurs, +après avoir rompu ses entraves.» + +La description n'est pas très-exacte.--Le cheval s'est échappé, il a +même renversé, en s'échappant, l'un des équarrisseurs, et il enlève +l'autre à ses naseaux ensanglantés; un boule-dogue s'élance à fond de +train sur le cheval. + +Ce tableau est très-vivant, très-vrai, peint largement; il méritait +enfin de s'échapper des mains des jurés et de s'installer dans le salon +de la liberté et de l'audace. + +_Une Dispute de jeu_, par M. Thiery, est un tableau romantique qui +aurait eu du succès en 1833; mais le succès ne prouve rien, et M. Thiery +a fait une jolie peinture de cape et d'épée. + +Holà! tavernier du diable! il ne s'agit pas d'apporter à boire! sus aux +querelleurs! enlevez les cartes si leurs épées vous laissent faire, ou, +vive Dieu! votre tonnelle enragée sera fermée avant le couvre-feu! + +M. Allard Cambray a fait un beau Louis XI, à l'eau-forte, dans la +superbe collection de M. Cadart; mais, hélas! _Agés_... hélas! il en a +peint un bien faible. On voit qu'il s'est plus inspiré de la pâle +chanson de Béranger que de l'histoire: + +Heureux villageois, dansons, +Sautez, fillettes +Et garçons! + +Unissez vos joyeux sons, +Musettes +Et chansons! + +Ainsi, dans ce tableau, non moins décoloré que le refrain, sautent et +dansent les heureux villageois devant le cadavre encore vivant du roi +Louis XI. + +M. Andrieux nous montre _le général Bonaparte accompagné de non +escorte_, _le matin du combat_. (_Campagne d'Italie_, 1796.) + +Bonaparte, entouré de quelques officiers, galope dans un champ en +désignant du doigt classique des héros l'endroit où il y a le plus de +fumée. + +C'est une vignette coloriée assez habilement et dont le dessin dénote +une main plus exercée à exécuter sur bois de petites manoeuvres +militaires qu'à les peindre. + +M. Édouard-Alphonse Aufray a trois tableaux, dit le catalogue, mais je +n'en ai trouvé qu'un, _Choc de cavaliers_. On dirait que c'est la +_Bataille des Cimbres_, qui a donné aux Refusés son portrait en +miniature (son portrait, pas tout à fait cependant); mais il y a tant +d'enthousiasme pour cette _Bataille_, dans ce _choc_, qu'on voit bien +que _les cavaliers_ de M. Aufray se souviennent _des Cimbres_ de +Decamps. Ils se battent presque aussi furieusement. + +Les deux autres tableaux de M. Aufray, désignés dans le livret: +_Crépuscule_ et _Lever de lune_, semblent être réunis dans _le Choc des +cavaliers_ pour ne former à eux trois qu'une trinité. En effet, c'est +par un _crépuscule_ et par un _lever de lune_ que se _choquent les +cavaliers_. + +Le _Cavalier polonais_, de M. Guillaume Regamey, est plus triste et +moins animé. Il songe à sa patrie et attend. Son cheval aussi est là qui +attend. Malgré le soin et le patriotisme, ce tableau, qui a des +qualités, n'est pas d'une belle couleur. On pourrait croire, du reste, +qu'il a été exposé malgré son auteur, car il n'est pas indiqué dans le +catalogue. + +_Les Dernières moments du général Hoche_ n'ont pas fait faire un bel +ouvrage à M. E. Courtois; mais je crois que la médiocrité de ce tableau +tient plus au genre,--genre ou art militaire,--qu'au talent modéré du +peintre. + +On peut s'affermir dans cette opinion, en examinant avec +attention,--rude travail,--tous les tableaux de bataille, de revue ou de +guerriers, qui sont aux deux Expositions; les uns sont plus médiocres, +les autres plus mauvais. + + * * * * * + + + + + +IX + +=SOMMAIRE= + + Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil + blanc.--«Mon impartialité bien connue....»--Prenons le chemin de + fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--Réhabilitation + d'un condamné.--Encore une victime.--Une tragédie de MM. Ponsard et + Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue + au microscope.--Quelle tête!--On met à Shakespeare la perruque à + marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est + mort!--Hoche pacifie la Vendée.--Les comestibles vont dévorer le + cuisinier.--Le duc d'Orléans au bal masqué.--Le petit dieu + malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien + douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si + jeune!...--Tableau selon saint Jean.--«J'ai, Jean-Marc Mathieu, + huissier au tribunal, etc....»--Décidément, c'est une langue!... + mais pas française.--Vente par autorité de justice.--Autre tableau + religieux selon saint Marc. + + * * * * * + +Parmi les tableaux que le jury a été enchanté de voir exposés dans la +salle des Refusés, parce que ces tableaux-là ressemblent aux primitifs +joujoux en bois dont les enfants ne veulent plus, et qu'ils font éclater +la raison du jury dans toute sa splendeur, parmi ces tableaux il faut +citer un paysage de M. Castelnau, qui n'a pas eu, comme son maître M. +Brivet, l'énergie de s'exposer en plein catalogue. + +Moi, qui ai la résolution d'être d'une complète franchise, je cite +également les choses marquantes en bien ou en mal. Je voudrais pouvoir +parler de tout, mais j'ai des limites.[1] + +[Note 1: Quand on franchit la borne, il n'est plus de limites! a dit +M. Ponsard.] + +D'ailleurs, il y a mauvais et mauvais: le mauvais amusant et le mauvais +ennuyeux. + +C'est à ce mauvais-là qu'appartiennent les imitateurs ou plutôt les +victimes de MM. Brascassat, Flandrin, Gérôme, Muller, etc. + +Mais c'est dans le mauvais amusant qu'il faut classer le paysage +enfantin de M. Castelnau. Il y a un petit chemin de fer avec locomotive, +un petit pont, des petites maisons en bois, des petits arbres en zinc +et des petits chevaux-Brivet. + +Cela fait doucement sourire; cela rappelle l'enfance; on croit qu'on +vient soi-même de mettre en rang tous ces jouets. + +Un autre paysage qui voulait être sérieux, mais qui a l'air d'un décor +du théâtre des marionnettes aux Tuileries, c'est l'_Entrée de +Thérouanne_, par M. Delalleau. + +M. Désiré Philippe a été reçu pendant 15 ans. La commission d'examen a +trouvé que c'était assez.--Cependant ce n'est pas assez. + +Il fallait que les portraits envoyés par M. Philippe fussent en +décadence; or, ils sont exactement ce qu'ils étaient,--d'une valeur qui +n'a pas bougé. + +Le premier portrait, celui de M. Charles Vincent, est très-ressemblant; +le second, celui d'un collégien, doit-être encore plus ressemblant: cela +se devine. + +Dans son tableau, une, _Famille de Tritons_, M. Athon Donner est une +victime de M. Millet. + +M. Doneaud n'est pas dépourvu des qualités qui causent l'étonnement. Il +a fait une véritable _Jézabel morte_ qui indique qu'un membre de +l'Institut avait d'abord dirigé ses études vers la tragédie, à la +manière de MM. Ronsard et Latour. + +Cette Jézabel est d'un mauvais--mais de ce mauvais déplaisant dont je +parlais tout à l'heure. + +Eh bien!--voilà d'où vient l'étonnement,--M. Doneaud a exposé un autre +tableau qui est bien fait, c'est: _Suite de jeu_. L'intention +philosophique y est peut-être trop indiquée: des cartes, de l'or, une +dague et du sang! + +Voilà le tableau! + +La plus gigantesque des oeuvres refusées c'est le _Berger et la +mer_,--_fable_!--par M. Doyen. + +Ce berger est plus grand que la mer qu'il contemple. + +Son genou est un immense rocher.--Et M. Doyen appelle cela une fable! + +M. Duckett, _suspect_, a fait un affreux portrait qui doit être celui de +M. Brascassat. + +M. Hippolyte Dubois à traduit Shakespeare à la façon de Ducis. + +Figurez-vous une _Titania_, le _Songe d'une nuit d'été_, faits par un +prix de Rome, sans doute, élève de M. Gleyre--Gleyre obscur,--dirait le +_Tintamarre_. + +Obéron ne s'y tromperait pas et n'irait certes pas verser le suc des +fleurs sur les paupières de cette Titania-là. + +_Les Funérailles du géneral Marceau_. _L'armée autrichienne lui rend les +honneurs militaires de concert avec les Français_. + +Nous ne ferons pas pour ce tableau de M. Dupray comme les Autrichiens et +les Français pour Marceau: nous ne lui rendrons pas même les honneurs +militaires (Voir ce que nous avons dit du tableau, la _Mort du général +Hoche)_. + +M. Delord a fait un joli Persan--en bois. + +Des légumes et des comestibles énormes sur le premier plan.--Au fond, +sur le cinquantième plan, à quelques lieues on aperçoit dans une cuisine +un petit cuisinier lilliputien apprêtant ses fourneaux pour faire cuire +ces gros légumes qui pourraient bien le manger ou l'engloutir lui-même. + +Tel est le tableau assez plaisant de M. Fanchon. + +On dirait en voyant le portrait de M. Horace Vernet par M. Ficatie, que +ce peintre a voulu faire le portrait du duc d'Orléans. + +Cette peinture est encore du genre primitif et amusant dans lequel se +sont essayés avec tant de succès MM. Brivet, Castelnau, Delord, etc. + +J'aurais voulu citer l'auteur d'un _Franc-maçon_ éclatant et celui de la +_Naissance d'un Poulain-Brivet_; mais je n'ai pu découvrir leurs noms. + +C'est dans cette série de peintres qu'il faut classer M. Hudei, auteur +d'un _Mendiant suspect_, allégorie fine: ce mendiant, c'est l'amour.... +Ah!--que dirait M. Hamon? + +M. Mallet, auteur du 24 _septembre_ 1852 _à Viviers d'Ardèche_; M. +Regnier, qui a fait le _Retour aux Tuileries_, 20 _mars_ 1815, et M. +Rocques, peintre sur faïence, doivent être nomenclatures dans cette même +classe. + +A ces diverses classifications de peintres, les _Suspects_, les +_Philosophes_, les _Victimes_--victimes nombreuses, hélas! de MM. +Signol, Pujol, Gleyre, Flandrin, Hamon, Brascassat, Yvon, etc.,--les +_Primitifs_ ou _Antédiluviens_, les _Poltrons_, les _Montagnards_, etc., +etc., il faut ajouter les _Tristes_. + +M. Guillaume Regamey, qui a fait le _Cavalier polonais_ dont j'ai parlé, +est de cette série. + +Il faut y placer également un peintre modeste, caché comme une violette, +qui a fait une petite pauvresse plantée devant une boutique pleine de +polichinelles et de poupées. On devine dans la main qui se tortille une +envie démesurée de posséder, de toucher les joujoux. C'est une de ces +peintures attendrissantes qui réussissent toujours en public. Le peintre +l'a prise sur nature et a eu le bon goût de ne donner à ce sujet que la +proportion convenable. + +M. Fourau, non moins élégiaque, a mis dans un cadre de chêne ou de sapin +une petite fille encore vivante, mais qui a l'air de bien souffrir. + +M. Claude Maugey a exposé deux tableaux: le _Christ abandonné_ et un +_Coin d'atelier_. Le cadavre du crucifié est bien abandonné en +effet.--Il est étendu sur le sol dans un désert. M. Maugey a rendu +hardiment et même originalement l'abandon immense, plus grand que la +solitude. + +Ce tableau, bien conçu et bien rendu, avait été commandé, m'a-t-on dit, +par un célèbre et noble amateur qui n'en a pas voulu, le jury l'ayant +refusé! + +Il y a encore des gens qui croient au jury! + +Dans tous les cas, ce n'était pas une raison. + +Le noble amateur n'étant pas le jury, n'avait pas le droit de refuser. + +Le _Coin d'atelier_ est une simple petite toile qui montre des pinceaux, +une palette, des couleurs et un _protêt_. Triste, triste,--comme dit +Hamlet,--triste allusion à la vie des peintres qui ne vendent pas leurs +tableaux vingt mille francs, car alors ils ne les vendent pas du tout. +Il n'y a pas de milieu. + +La peinture rapporte des millions ou rien. C'est affaire de chance comme +en tout art. + +Je ne sais si M. Maugey a voulu agiter ces hautes questions, et s'il +croit, comme M. Millet, que la peinture est une langue, mais +heureusement il n'en a pas l'air. Il conviendrait d'ailleurs avec moi +que ces petites vessies et ce papier timbré n'ont pas une grande +importance, ni une éloquence victorieuse et tranchant la discussion. + +Pour couper court à toute réplique, au lieu de cette douce plainte, il +aurait fallu, alors, représenter dans un grand tableau les huissiers +noirs emportant tout et le peintre rouge pleurant aux pieds du jaune +propriétaire impitoyable. + +Voilà qui aurait corroboré l'apophthegme de M. Millet. + +J'admets le tableau religieux de M. Maugey, le _Christ abandonné_, mais +je n'admets pas le _Christ mort_, de M. Zipelius. Celui-là est +déplorable; il a l'air d'avoir concouru pour le prix de Rome. + + * * * * * + + + + + +X + +=SOMMAIRE= + + Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'exécutés.--On + manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tués sous lui + qui se portent bien.--Dernière fournée de victimes + innocentes.--Gentillesses à l'aquarelle et au pastel.--Traduction + libre de: _La garde meurt_..., etc.--Éloge des + aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66 + (réclame).--La bataille de Waterloo recommence.--La + sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un + nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de + statuaires.--Conclusion. + + * * * * * + +Tout d'un coup le ciel s'obscurcit, un torrent de paysagistes nous +inonde. C'est comme une invasion de sauterelles en Afrique; il faudrait +du canon pour les disperser. + +Cependant presque tous ces paysagistes ont du talent. C'est ce qui les a +fait refuser. + +Citons les plus dignes et leurs tableaux. + +M. Berne-Bellecour, _Plâtreries_, _près Fontainebleau_. + +M. Besnus, _Bestiaux au pâturage_. + +M. Auguste Bouchet, auteur d'un superbe _Chemin creux dans la forêt de +Montmorency_. + +M. Berthelon, _Paysage_ (non inscrit dans le catalogue). + +M. Chauvel, _Dans la Gorge aux Loups_, _Fontainebleau_. + +M. Louis Cordier (non inscrit), une _Rue de village_ très-bien peinte. + +M. Dutilleux, _Étude en forêt_ et _Effet du soir_. + +M. Fontaine (encore un suspect non inscrit!), _Paysage_. + +M. Eugène Lambert, _Vue prise en aval du l'Ile de Veaux_. + +M. Laîné (suspect), _Paysage_. + +M. Lansyer, _un Poste au bord de la mer_. + +M. Lemariée, _Vieilles tanneries à Montargis_. + +MM. Lalanne et Larochenoire, introuvables dans le catalogue, auteurs, M. +Lalanne qui avait toujours été reçu, de _Ruines dans un paysage_, et M. +Larochenoire, de _Chevaux au pâturage_. + +M. Célestin Leroux, dont j'ai remarqué les trois _Sites de +Landebaudière_. + +M. Edouard Lobjoy, qui a fait une très-belle _Vue de l'Église +San-Tommaso_, _à Gênes_. + +M. Longueville,--qui figure à l'exposition ordinaire,--_Joinville à +Nogent_. + +M. Marois (non inscrit), _Paysage_. + +M. Michelin, _Vallée d'Hyères_. + +M. Morel-Lamy, _Bords de la Marne_ et _Promenade près le canal_, pastel. + +M. Masure (non inscrit), _Marine_. + +M. Perret (François), _les Bords de l'Oise_. + +M. Petit (non inscrit), _Paysages_. + +M. Pissaro, _Paysage_. + +M. Lavery (non inscrit), _Paysage_. + +M. G. de Serres, _Crépuscule_. + +M. Sutter (David), _Paysages de Fontainebleau_. + +M. Vollon, _Paysage_ (Charenton). + +M. Valnay (non inscrit), _Paysages_. + +M. Wagrez--admis à l'Exposition et mentionné,--_la Forêt par la neige_. + +J'en passe et d'aussi bons. + +Tous ces paysages sont bien.--Pas un ne ressort absolument. C'est du +talent ordinaire, mais c'est du talent.--On n'a pas le droit de +repousser le talent, même quand on n'en a pas. Plusieurs des auteurs de +ces tableaux sont à la fois admis et refusés et figurent aux deux +expositions. Presque tous ont deux ou trois peintures à la +Contre-Exposition; je n'ai cité que les meilleures. + +Deux autres peintres très-connus, MM. Jongkind et Eugène Lavielle, qui, +lui, ne s'est pas fait inscrire dans le catalogue, ont eu de charmants +paysages renversés, mais non tués,--au contraire,--sous le jury. + +Quelques affreuses choses, _le Portrait de M. F._, par M. Tichit; _la +Femme adultère_, par M. Hébert; _la Fête romaine sous Pompée_, par M. +Navlet; un hideux fouillis sur faïence par M. Rocques, qui ne s'est pas +assez caché, et _le Portrait de M. Dambry_, _inventeur de la capsule +dite tire-feu_,--(remarquez l'invention, je vous prie),--sont les +dernières peintures qui m'aient arrêté à cause de leur tristesse ou de +leur comique involontaire. + +Madame Pauline Viancin, dont le nom manque dans le catalogue, a fait un +très-joli portrait au pastel. + +M. Tournayre est auteur d'un beau paysage au fusain. Un dessin de M. +Saint-François, _la Fièvre_, est des plus remarquables: un cadavre en +délire se relève dans ses draps sur un grabat; ses crispations, sa +maigreur en sueur, les effets d'ombre et de lumière sont arrachés à la +nature fantastique. C'est admirable. + +_La Promenade près le canal_, pastel, par M. Morel-Lamy, et une _Plage_, +aquarelle, par M. Laurens, tous deux déjà nommés; _le Naufrage de la +Méduse_, d'après Géricault, fusain par M. Eustache (non inscrit); des +fleurs et des fruits au pastel sont à citer. + +M. Frédérick Junker, qui n'est pas sans habileté, a voulu faire de +l'esprit. Il a représenté le livre des _Misérables_ ouvert à la page où +Cambronne répond si énergiquement aux Anglais qui le somment de se +rendre. Un morceau de sucre brûle sur une pelle pour ôter l'odeur et +mieux faire sentir l'intention du dessinateur, qui a appelé cette +mauvaise plaisanterie: _le Dernier mot du réalisme_. + + +GRAVURE + +M. Bracquemond, un des meilleurs aqua-fortistes, un des artistes qui se +sont le plus distingués dans la magnifique galerie de M. Cadart, a +laissé au salon des Refusés un superbe _portrait d'Érasme_, _d'après +Holbein_, _eau-forte commandée par le ministère d'État_, et un _Tournoi, +d'après Rubens_, _gravure commandée par l'administration des Musées pour +la calcographie_. + +Il paraît que le jury n'est pas d'accord avec cette administration, ni +avec le ministère d'État. + +M. Léopold Desbrosses a une belle eau-forte: _Waterloo_; _épisode du +chemin creux d'Ohain_. + +«L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic +sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double +talus. Le second rang y poussa le premier et le troisième y poussa le +second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient +sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et +bouleversant les cavaliers..., et quand cette fosse fut pleine d'hommes +vivants, on marcha dessus, et le reste passa.» + +Ces lignes expressives ont été comprises et rendues par M. Desbrosses. + +Il faut encore signaler les gravures espagnoles de M. Manet: _le Martyre +de Saint-Barthelemy_, _d'après Ribeira_, par M. Masson; _une Tête_, +_d'après Jean Bellin_, par M. Balleroy, Refusé craintif dont le +catalogue ne parle pas; enfin _les Folles de la Salpétrière_ qui +représentent _une Sortie de soeurs de charité_; _les Bords de l'Oise_, +d'après Daubigny--(on voit une grange),--et divers croquis par M. Amand +Gautier. + + +SCULPTURE + +Mon opinion est que la sculpture est en déroute. Cela s'explique parce +qu'il faut être savant pour être sculpteur, et que pour un art manuel, +on rechigne à se bourrer d'études littéraires et scientifiques. La +statuaire ne doit représenter que la beauté pure, correcte et nue, +froide et sans défaut comme la matière qu'elle emploie.--La statuaire, +c'est la mythologie, c'est l'antiquité. Malgré les vigoureuses oeuvres +d'un des derniers sculpteurs de génie que nous ayons eu, Rude, je trouve +absolument contraire à la statuaire, nos paletots, les habits de nos +généraux et leurs chapeaux. Les riches et mâles costumes des guerriers +de Louis XIII et de Louis XIV même luttent mal en marbre avec les +draperies et surtout avec la nudité païenne. + +Le réalisme ne peut pas être aussi heureux en statuaire qu'en peinture. +Il fait trop d'efforts, d'efforts inutiles. + +Une des plus hardies statues dans toute l'Exposition, est celle de +_l'Ignorance_ qu'on a refusée. Je n'ai pu découvrir le nom de l'auteur. + +Un nègre herculéen est rivé à la glèbe. Sans même essayer de tout briser +en détendant ses gros muscles, il s'allonge à terre en beuglant comme un +animal qui hume l'air. La stupidité puissante, énorme, musculaire est +parfaitement exprimée, et il y a une grande vigueur dans l'exécution. + +_La Panthère de Java guettant des petits lapins_, par M. Delabrière, est +un joli plâtre. + +M. Leclerc a un médaillon à l'Exposition des Reçus et un buste bien +ébauché à celle des Refusés. + +Le _buste de M. J.-S. de G._, par M. Matabon, est très-soigné; il n'a +rien d'audacieux, il ressemble au roi Victor-Emmanuel, il est convenable +de tous les côtés. Quoi ou qui diantre à pu le faire refuser? + +M. Auguste-Flavien Poitevin, fils de l'auteur du _Vengeur_, avait envoyé +au Jury un _modèle en plâtre d'un Christ_.--Pas une raison de refus ne +peut se découvrir.--M. Poitevin fils a reçu et reçoit encore de son père +les meilleures leçons de sculpture. Il en a donné la preuve en son +Christ. On sent dans l'exécution une jeunesse qui n'exclut ni l'habileté +ni la fermeté. + +Le _Naufragé_, par M. Pètre; _Diderot_, par M. Leboeuf; des bustes, par +MM. Durst, Virey et Alfred Michel, _une Tête de cuirassier_, sans nom +d'auteur; _la Famille Cabasson_, très-spirituelle scène de saltimbanques +qui font leur _boniment_, terre-cuite, par M. Eugène Decan, auraient on +ne peut mieux figuré au milieu des oeuvres de sculpture admises. + + +CONCLUSION + +J'ai terminé la revue des peintres, sculpteurs, graveurs et dessinateurs +Refusés contre tout droit et toute justice. Je ne crois avoir omis rien +d'important.--Je n'ai pas voulu ne parler que des oeuvres dont +l'exécution ordinaire, mais complètement satisfaisante, sautait aux yeux +de tout le monde. J'ai cité hautement les peintures trop rares où la +hardiesse et l'originalité se laissent entrevoir. J'ai signalé et classé +les mauvais tableaux, les croûtes et leurs auteurs, et je n'ai pas cessé +de prendre, le plus franchement du monde, la défense des peintres,--tout +en leur disant ce que je crois être leurs vérités,--contre la niaiserie +du public et des critiques d'art, et contre l'arbitraire du jury. + +Je répète qu'il est honteux et absurde d'avoir rejeté les tableaux de +MM. Whistler, Colin, Chintreuil, Gautier, Briguiboul, Pinkras, Pipard et +autres que j'ai déjà plusieurs fois nommés. La surabondance des beaux +paysages et des nature-morte, dignes de maîtres, révolte aussi contre +leur rejet. + +Ces refus sont une condamnation à mort du jury. Tous les vrais artistes +demandent l'exposition libre et la suppression de toute espèce de +censure ou de commission d'examen.--Ils l'auront,--_nous l'aurons_! + +Nous avons encore bien des reproches à faire au jury. Pour se donner des +airs de raison, n'avait-il pas, l'espiègle! poussé la malignité jusqu'à +donner les places les plus en vue et les meilleures aux plus +détestables, risibles et primitives peintures que les garçons +d'administration et de bureau auraient refusées aussi, mais moins +sérieusement, moins solennellement que l'Institut. + +Un fait encore grave, c'est que les refuseurs appliquent maintenant, au +lieu d'une simple marque à la craie, un R. ineffaçable sur la toile même +des tableaux qui ne leur plaisent pas. De sorte que les peintres sont +obligés de faire rentoiler leurs oeuvres à grands frais pour pouvoir les +vendre aux amateurs et bourgeois que le stigmate effraye et qui croient +au jury. Je ne suis pas trop sensible et je ne m'attendris pas +facilement sur le sort des _pauvres artistes_, mais c'est outre-passer +le droit que de les marquer. + +M. le maréchal Vaillant a dit dans son discours officiel, le jour de la +distribution des prix aux peintres, que les artistes n'avaient +assurément pas à se plaindre de _ce siècle_: j'affirme alors qu'ils +n'ont jamais eu à se plaindre, car, certes, si l'on veut se donner la +peine d'aller les prendre au gîte ou de les regarder dans leurs +terriers, on ne les trouvera pas très-heureux. + +Une des choses les plus révoltantes à constater, c'est, je le répète, +l'unité de refus pour les oeuvres dites réalistes. + +Que signifie la beauté de convention pour un art comme la peinture, +dont l'esthétique consiste à représenter ce qu'on voit et ce qui est? + +Quand on veut peindre la nature, ne faut-il pas être vrai? + +Le choix, à moins d'être faux, est-il possible? N'y aurait-il pas +discordance, outre absurdité, à ne montrer que de jolies choses? + +J'ai publié, il y a six ou sept ans, dans le journal _l'Artiste_, un +article sur cette vieille question. Je n'ai pas changé d'opinion et je +crois devoir, pour finir, le reproduire tel que je l'ai fait: + +Cet article n'est ni la défense d'un client, ni le plaidoyer pour un +individu, c'est un manifeste, une profession de foi; il commence comme +une grammaire, comme un cours de mathématiques, par une définition: + +Le réalisme est la peinture vraie des objets. + +Il n'y a pas de peinture vraie sans couleur, sans esprit, sans vie ou +animation, sans physionomie ou sentiment. Il serait donc vulgaire +d'appliquer la définition qui précède à un art mécanique: + +L'esprit ne se peint que par l'esprit, d'où il suit qu'il serait +impossible à beaucoup de gens de lettres de faire le portrait d'un homme +spirituel. + +(Peut-être quelques lecteurs intelligents trouveront-ils inutile de +défendre un art dont la base est la vérité, et qui acclame toutes les +manifestations de l'esprit humain,--qu'elles viennent de l'imagination +ou de la mémoire, de la réflexion ou de l'observation,--à la condition +qu'elles soient sincères et individuelles. Cependant il faut bien +défendre, puisqu'on attaque.) + +Le paysagiste qui ne sait pas remplir d'air son tableau, et qui n'a la +force que de rendre exactement la couleur, n'est non seulement pas un +peintre réaliste, mais même pas un peintre; car la vie d'un paysage, +c'est l'air. + +L'écrivain qui ne sait dépeindre les hommes et les choses qu'à l'aide de +traits convenus et connus, n'est pas un écrivain réaliste; il n'est pas +un écrivain du tout. + +Le mot réaliste n'a été employé que pour distinguer l'artiste qui est +sincère et clairvoyant d'avec l'être qui s'obstine, de bonne ou de +mauvaise foi, à regarder les choses à travers les verres de couleur. + +Comme le mot vérité met tout le monde d'accord et que tout le monde aime +ce mot, même les menteurs, il faut bien admettre que le réalisme, sans +être l'apologie du laid et du mal, a le droit de représenter ce qui +existe et ce qu'on voit. + +Or, Vénus est rare, et il y a longtemps que les nymphes diaphanes et les +dieux aux arcs d'argent ont fui avec nos bois et notre ciel, et se sont +réfugiés dans de certains volumes et tableaux. + +On ne conteste à personne le droit d'aimer ce qui est faux, ridicule ou +déteint, et de l'appeler idéal et poésie; mais il est permis de +contester que cette mythologie soit notre monde, dans lequel il serait +peut-être temps de faire un tour. + +D'ailleurs, on abuse de la poésie. On la met à toute sauce, et ce n'est +pas le cas de dire que la sauce fait le poisson. + +La poésie pousse comme l'herbe entre les pavés de Paris. Elle est rare, +et quand il s'en trouve un brin, les pieds-plats l'ont bien vite +écrasée. Laissons la poésie tranquille! Chaque époque, chaque être a la +sienne, et cependant il n'y en a qu'une. Arrangez-vous. Quant à moi, je +crois que cette poésie, que chacun pense avoir dans sa poche, se trouve +aussi bien dans le laid que dans le beau, dans le fantastique que dans +le réel, pourvu que la pensée soit naïve et convaincue, et que la forme +soit sincère. Le laid ou le beau est l'affaire du peintre ou du poète: +c'est à lui de choisir et de décider; mais à coup sûr la poésie, comme +le réalisme, ne peut se rencontrer que dans ce qui existe, dans ce qui +se voit, se sent, s'entend, se rêve, à la condition de ne pas faire +semblant de rêver. Il est singulier, a ce propos qu'on se soit +spécialement suspendu aux pans de l'habit du réalisme, comme s'il avait +inventé la peinture du laid. Je voudrais bien que l'on m'indiquât le +poète ou le peintre dont l'oeuvre ne renferme pas quelques monstres et +beaucoup d'horreurs? Est-ce Shakespeare ou Rembrandt? Raphaël même ou +Homère? Perse ou Rubens? Véronèse ou Rabelais? La plupart des +difformités invraisemblables, des énormités hideuses, tout ce qui est +matière à dégoût, horreur et épouvante, a été inventé ou dépeint par les +grands artistes du passé. + +Racine lui-même se complaît dans la peinture des vilaines passions et +des monstres odieux que vomit la plaine liquide, il est moins +pardonnable à Albert Durer de nous avoir montré les faces atroces des +Israélites diluviens, qu'aux peintres actuels de nous faire voir des +nudités du jour, certainement moins affreuses que celles qu'on rencontre +en général, et qui, d'ailleurs, à aucun litre ne justifieraient le +reproche de peinture du laid, puisqu'elles s'épanouissent dans la belle +nature, sous des verdures pleines de couleurs et de frissons. Ne +faudrait-il pas, pour satisfaire le goût des prétendus amateurs du beau, +mettre les scellés sur les moeurs qui ne sont pas pures et les nez qui +ne sont pas ioniens? Qu'ils prennent une glace, et qu'ils ne sortent +plus de chez eux, alors. + +L'antiquité surtout, la Mythologie, qui est beaucoup plus vraie qu'on ne +le pense, regorgent d'abominations. Les types les plus repoussants, +peints ou imprimés, se trouvent dans les bibliothèques et dans les +musées; il n'y a point de critiques qui s'en effarouchent. Que les +réalistes jouissent de la même liberté! Si les gens en paletot qui +passent devant nos yeux ne sont pas beaux, tant pis! Ce n'est pas une +raison pour mettre une redingote à Narcisse ou à Apollon. Je réclame le +droit qu'ont les miroirs, pour la peinture comme pour la littérature. +Les aventures d'à-présent ne sont pas moins étonnantes, réjouissantes et +invraisemblables que celles des temps passés. Il y a même beaucoup de +bourgeois dont l'existence n'excitera pas moins la curiosité, dans +quelques siècles, que celles de Mercure et de Jupin. Les figures que +nous rencontrons sont aussi grotesques que bien des têtes conservées par +l'art grec, et la bourse de Paris ressemble au Parthénon. + +Tout cela devrait engager les amateurs, membres de l'Institut et +conservateurs, à sortir un instant de Claros et de Trézène, à descendre +de l'Olympe et du Double-Mont, où les confine depuis si longtemps +l'amour du beau. + +D'autres s'obstinent non moins utilement à se promener dans les longues +allées des parcs de Vatteau. Les marronniers de ces messieurs sont encore +en fleurs au mois de novembre; il y a toujours des frou-frou de soie +dans les bosquets--pommadés,--et les fleurs sentent la vanille et le +patchouli; l'eau qui s'élance au-dessus des massifs ne cesse pas d'être +irrisée dans un air couleur d'arc-en-ciel. + +Quant aux romantiques, depuis qu'ils n'ont plus à exterminer la famille +des Atrides, leurs moustaches d'hidalgo ressemblent absolument à celles +des vieux de la vieille. Les plumes de leurs feutres, les rubans de +leurs pourpoints ont déteint. + +C'est en vain qu'ils prennent les volets de Paris pour les jalousies de +Séville et qu'ils fredonnent d'une voix chevrotante l'air de +l'Andalouse, pas un soupir ne filtre à travers les persiennes derrière +lesquelles ne se fait entendre nul frôlement de robe effarouchée +surprise par quelque fantôme de Bartholo. La rue de Rivoli, semblable à +une flamberge, a traversé de part en part le vieux Paris. C'était là +seulement que les romantiques pouvaient rêver au moyen âge! Il ne leur +reste plus que leurs dagues, vieilles ferrailles dont le cliquetis ne se +fait entendre que dans les feuilletons de Dartagnan; mais le journal [2] +de ce héros lui-même est désert comme un estaminet où l'on a changé la +qualité du gloria! + +[Note 2: _Le Mousquetaire_.] + +Quelques jeunes enthousiastes essayent bien encore de courir les +aventures; hélas! les sergents de ville eux-mêmes n'y prennent pas +garde. Des gamins de Paris hurlent aux chausses des derniers +romantiques. Mais bientôt ces galopins gouailleurs sont essoufflés. + +Ils ont alors besoin, pour se mettre à l'abri de l'ironie et pour ne pas +encourir la peine du talion, de produire des oeuvres. L'_exegi +monumentum_ leur semble être leur loi: ils s'y soumettent et attrapent +au vol leurs souvenirs comme des mouches. Alors ils vont voyager dans la +plaine Saint-Denis et dans le bois de Boulogne. L'aspect de la nature +les émeut; ils versent de douces larmes qui font pousser de grands +chênes et des tilleuls pleins de chants d'oiseaux. + +Sous les feuillages ils aiment des figurantes amoureuses et des +couturières dévouées qui leur font de la tisane avec la fleur de ces +mêmes tilleuls. Quand vient l'hiver, ils ne peuvent plus s'embrasser +sous les feuilles, car celles qui leur restent sont des feuilles de +papier et il faut écrire dessus. Alors, semblables en cela aux +rossignols, ils ne peuvent plus chanter. + +Le grattement perpétuel qu'ils opèrent sur leur front en fait sortir, +non pas Minerve, mais des myriades de danseurs qui renoncent au beau +monde pour se livrer à la littérature. Ces nouveaux venus ont toujours +l'air de polker; la plupart d'entre eux sont riches et ce qu'on appelle +de bons partis. + +Ils cultivent les lettres en dépit d'abord de leurs mères, qui bientôt +ne peuvent résister à leur gloire en style coulant et facile; alors ils +mettent les deux pieds dans les feuilles publiques, et les bellâtres +deviennent de petits pédants. + +Ils jugent avec des façons de beaux danseurs les livres sérieux et +autres; à force de valser, ils deviennent influents et font cercle dans +les foyers, les soirs de première représentation. Leur quadrille est +organisé. + +Puis viennent les professeurs qu'on appelle maîtres et qui font des +cours d'art, comme si la littérature ou la peinture s'apprenait! De +vieux journalistes conservent la causerie française. + +Ce n'est que parmi eux que la courtoisie avec mouches sur le visages et +paniers aux reins fait des révérences aux beaux parleurs. Ce sont les +derniers cabotins qui aient recueilli fidèlement les traditions du +dix-huitième siècle. + +Ils parlent de Voltaire et de Diderot et s'appliquent à prendre leurs +manières. Ils regrettent le café Procope, et la démolition du café de la +Régence les fait songer aux ruines de Carthage et de Pompeï, et à la +décadence de ce pays. + +Heureusement le bec de gaz du Divan Lepelletier leur luit comme un phare +d'espérance. C'est le dernier rayon du Permesse. + +Il y a aussi de nouveaux romantiques: ceux-là ne sont pas moins curieux. +Ils refont une charte à l'instar de la fameuse préface de Cromwell, qui +fait encore du bruit parmi les gens de 1830. Ils ont inventé la +littérature industrielle, la poésie Crampton. + +Ils soutiennent que le meilleur moyen de régénérer les lettres est de +chanter les bienfaits du gaz, de la machine à coudre, etc. De sorte que +les inventeurs et notables commerçants n'auraient plus besoin de +réclames. Les livres seraient des livrets et des guides. Pourquoi nos +aïeux n'y ont-il pas pensé? Nous aurions de beaux poèmes épiques sur la +chandelle et des romans ou des tableaux prodigieux sur la pomme de +terre. + +Cependant, au milieu de tout ce monde, on découvre quelques meneurs plus +agaçants ou plus riches que d'autres. Un deux, que MM. Delaville et Luce +de Lancival (maître du membre de l'Institut, Villemain) eussent appelé +folliculaire, est réputé homme d'esprit autour des tables recouvertes de +drap vert. Il obtient des places, porte haut la tête, et, comme Diavolo, +il a sur les épaules un manteau de l'effet le plus beau. L'oeil cherche +parmi les plis de ce manteau un petit bout de dague. + +Il est évident qu'il ne doit son maintien fier, son attitude rejetée en +arrière, qu'à l'opinion considérable que lui inspire sa force; si l'on +écrivait à coups de poing, il faut croire qu'il serait un hercule. + +Ce critique demandait un jour à son feuilleton la signification de ce +mot: Réalisme. Par malheur, son feuilleton, n'ayant pas de dictionnaire, +ne put lui répondre, et il fut réduit à admirer un recueil de chansons +dites populaires, dont l'auteur commence à être servi au dessert des +grands dîners. + +Ce jeune homme chante au piano, fait les délices des dames et exécute à +lui tout seul, comme aux Folies-Nouvelles, de ravissantes opérettes. +C'est un farceur de société. On dit de lui:--Nous avions hier ce +délicieux X... + +Les couplets de cet agréable être jouissent de la faveur de deux maîtres +de la scène. Le premier a pris son art au sérieux, et il a longtemps +essayé de refaire à sa manière les vers de Corneille, de Racine, d'André +Chénier, en haine du romantisme. Ses grands succès l'ont engagé à faire +autre chose. + +Le voilà qui confectionne, dans l'attitude du Molière de la rue +Fontaine, un brodequin à Thalie. Saint Crépin ne l'inspire pas et le +brodequin va mal. + +Quant à l'autre auteur dramatique, la froideur du théâtre moderne a +échauffé sa bile. + +Il est devenu tout rouge et s'est mis à la besogne, décidé à recommencer +la vieille gaieté gauloise. + +Cette gaieté eut sans doute réjoui nos pères. Elle me fait souvenir de +l'esprit français, qui, ne sachant plus où se fourrer, dans un temps où +les loyers sont si chers, est allé se nicher dans la tête d'un jeune +écrivain, comme disent certaines revues hebdomadaires. Ce que cet esprit +français fait faire de bêtises au jeune écrivain est incalculable. + +Cependant on ne saurait refuser à cet esprit français le prix de Rome. +La peinture réaliste a allumé sa mousqueterie; l'esprit français crible +malicieusement la _Baigneuse_ de Courbet de grains de sel gris. + +Un autre esprit, pour n'être pas réputé absolument français, n'est pas +moins pétillant, car il pétille depuis 1825 et appartient à la fameuse +éclosion de 1830. + +Il fait des _verss_ comme un autre ferait... des vers. Rien ne lui +coûte. Ce n'est pas comme au public,--car le public achète ses +productions.--Ce merveilleux improvisateur et prestidigitateur veut +qu'on fourre de l'esprit partout, même dans ses poches à lui; si le +réalisme parvient à être aussi spirituel que lui, sa sanction n'est pas +douteuse. Mais cet esprit va trop vite pour qu'on puisse le rattraper, +il vaut mieux le laisser passer; au train dont il va, ce ne sera pas +long, etc., etc. + +Tout ce monde ne croit qu'au passé et forme un immense carnaval. Ces +armures, pourpoints, culottes et péplums ne vont pas aux gens d'à +présent. Celle friperie est rouillée, fanée, trouée, rapée; tout est +trop grand ou trop petit. + +Pourtant cette armée d'artistes, de littérateurs, peintres et critiques, +assiste à la représentation de ce qui se fait, en germe ou en moisson, +et parle en secouant la tête, des Grecs, des Romains, des Allemands, des +Anglais, etc., et de l'éclosion de 1830, absolument comme ces chauves +qui, les soirs de grande solennité, au Théâtre-Français, toussent les +noms de Mole, de Monvel et de Mademoiselle Mars. + +L'art en est là. Discuté et envahi par ces fameux hommes d'esprit, ces +délicieux causeurs, dont les oeuvres intitulées: Petites nouvelles, +Petites causeries, Revues de Paris, Coups d'épingle, etc., réjouissent +le provincial; ces poètes en or et argent qui disparaissent comme +l'infâme potichomanie; ces amoureux du joli, inventeurs du rire mouillé, +et autres illuminant leurs phrases d'adjectifs de toutes couleurs; ces +vieux romantiques passés comme les morts de leurs ballades; ces +romantiques nouveaux qui ne peuvent pas passer, malgré leur locomotive; +ces pédants et pions inoccupés qui se font juges et critiques au lieu +d'aller se faire tuer en Crimée; ces habitués d'estaminets qui cuvent +leur bière sur des oeuvres consciencieuses; ces journalistes ignares et +ignorants qui expriment des opinions qui ne leur appartiennent pas plus +qu'à d'autres; ces fondateurs de revues, et jolis messieurs qui se +servent du titre de journaliste pour en imposer aux femmes de mauvaises +moeurs et leur appliquer le chantage de l'amour; ces amateurs enfin, +bourgeois et beaux fils, bacheliers évadés du collège Bourbon, que la +Faculté de droit rejette dans la Société des gens de lettres. Voilà pour +la littérature. + +Quant à la peinture et à la statuaire, elles sont escaladées par les +traditions et imitations, par l'Académie, par l'étranger enfin, comme la +musique par le tapage, les tambours et les instruments de cuivre. + +Enfin, le réalisme vient! + +C'est à travers ces broussailles, cette bataille des Cimbres, ce +pandémonium de temples grecs, de lyres et de guimbardes, d'alhambras et +de chênes phthisiques, de boléros, de sonnets ridicules, d'odes en or, +de dagues, de rapières et de feuilletons rouillés, d'hamadryades au +clair de la lune et d'attendrissements vénériens, de mariages de +Monsieur Scribe, de caricatures spirituelles et de photographies sans +retouche, de cannes, de faux-cols d'amateurs, de discussions et +critiques édentées, de traditions branlantes, de coutumes crochues et +couplets au public, que le réalisme a fait une trouée. + +Vous figurez-vous le tapage produit par tant de gens bousculés, +culbutés, roulant les uns par dessus les autres, dégringolant de +l'Hélicon, de la rue de Bréda, de la Chaussée-d'Antin et de toutes les +Académies? Que d'articles, que d'imprécations, que d'odes, que de rouge, +d'or, de bleu, de jaune, de vert et de noir ameutés sont sortis des +cadres et des journaux! + +Et tout cela pourquoi? Parce que le réalisme dit aux gens: Nous avons +toujours été Grecs, Latins, Anglais, Allemands, Espagnols, etc., soyons +un peu nous, fussions-nous laids. + +N'écrivons, ne peignons que ce qui est, ou du moins ce que nous voyons, +ce que nous savons, ce que nous avons vécu. + +N'ayons ni maîtres, ni élèves! + +Singulière école, n'est-ce pas? que celle où il n'y a ni maître ni +élève, et dont les seuls principes sont l'indépendance, la sincérité, +l'individualisme! + + * * * * * + +A part quelques allusions du moment et quelques détails vieillis, cet +article rend encore assez mon opinion. Les diverses écoles et écoliers +déteints, voulant s'opposer à la transformation ou plutôt à la +marche--(je ne dis pas au progrès)--de l'art, à sa vie, ont encore la +même envie, mais un peu moins criarde. + +Ce prétexte, l'amour du beau, leur est commode. Tout ce qui est faux est +bon--pour eux.--Encore une fois, et pour la millième, je ne fais pas +comme un peintre, je suis loin de nier l'imagination. Ce qu'un homme de +génie rêve est sublime quand il le réalise; mais justement ce rêve, +devenu oeuvre, est sublime parce que le poète l'a vécu, parce qu'il est +vrai. De même, un peintre qui représente ce qu'il a vu, tel qu'il l'a +vu, s'il possède son art, est un grand peintre. + +La sensation qu'il a éprouvée donne la vie (c'est le génie) à son +oeuvre. S'il a rencontré et aimé Vénus, qu'il la fasse! Mais si une +scène de campagne, quelque chose d'ordinaire, de l'espèce quotidienne, +un de ces incidents humains, un de ces aspects qu'on trouve à chaque +pas, est rendu par lui avec vérité, ce n'est pas moins beau. Vénus, en +art, n'est pas préférable, comme sujet, à Quasimodo. + +Depuis une quinzaine d'années que le réalisme se développe sur toute la +ligne de l'art, en peinture surtout, il n'est pas seulement repoussé par +les jurys, il est compris à faux et pris à rebours par des hommes de +talent et même par des artistes qui n'y voient, comme M. Prud'homme, +qu'un parti pris de ne représenter que des choses abjectes. J'en vais +citer, comme exemple, le morceau suivant de M. Paul de Saint-Victor: + +«Il serait cruel de parler des tableaux de M. Courbet; l'enfance de +l'art désarme comme l'enfance du corps. + +Comment un peintre, à qui ses adversaires les plus décidés ne pouvaient +refuser la science matérielle de la brosse et de la palette, a-t-il pu +produire les caricatures puériles signées de son nom? + +Comment l'habile praticien de la _Chasse au chevreuil_ et du _Rut du +Printemps_, semble-t-il, aujourd'hui, étranger aux premières notions du +dessin et aux éléments de la perspective? + +Quoi qu'il en soit, tout en souhaitant que M. Courbet se relève, il est +permis à ceux qui détestent les doctrines qu'il personnifie de se +réjouir d'une chute qui donne la mesure de leur abaissement. + +Il est démontré aujourd'hui que le réalisme attaque la main, après avoir +perverti le goût et paralysé l'imagination. + +Ce n'est pas impunément qu'on adore le laid et qu'on s'adonne aux +trivialités; tôt ou tard l'aberration du système entraîne la dégradation +du métier. + +M. Millet s'enfonce de plus en plus dans la voie où M. Courbet s'est +perdu. L'art, pour lui, se borne à copier servilement d'ignobles +modèles. + +M. Millet allume sa lanterne, et cherche un crétin; il a dû chercher +longtemps avant de trouver son _Paysan se reposant sur sa houe_. + +De pareils types ne sont pas communs, même à l'hospice de Bicêtre. + +Imaginez un monstre sans crâne, à l'oeil éteint, au rictus idiot, planté +de travers, comme un épouvantail, au milieu d'un champ. Aucune lueur +d'intelligence n'humanise cette brute au repos. Vient-il de travailler +ou d'assassiner? pioche-t-il la terre ou creuse-t-il une tombe? + +La voix publique a trouvé son nom: c'est Dumollart enterrant une bonne. + +L'exécution la plus énergique rendrait à peine supportable une pareille +figure. Or, le pinceau de M. Millet s'amollit et s'allourdit à vue +d'oeil: d'année en année sa couleur s'embourbe et son dessin se relâche. +Les terrains, les chairs, les haillons, tout est fait de la même +substance baveuse et mollasse. Faiblesse pour faiblesse, je préfère le +_poncif_ veule à l'horreur débile. Ramenez-nous aux Vénus lisses et aux +Apollons ratissés. + +Mieux dessinée et mieux modelée, la _Femme cardant de la laine_ est +laineuse de la tête aux pieds. La monotonie du faire recouvre +maintenant, comme d'une couche d'ennui, toutes les toiles de M. Millet. +L'âme est aussi absente que dans le tableau précédent. Il n'y a pas même +de mélancolie dans l'apathie de cette femme ovine. Elle carde la laine, +comme les moutons qui l'ont fournie broutaient l'herbe; _E lo perche non +sanno_, c'est Dante qui l'a dit. + +On peut louer dans _le Berger ramenant son troupeau_ un paysage +crépusculaire d'une tonalité fine et juste; mais le pâtre et ses bêtes +sont cloués au sol: je les défie d'avancer. Quelle tournure d'esclave +abruti affecte d'ailleurs ce triste berger! Sommes-nous en France ou à +Carthage? Va-t-il rentrer à la ferme ou dans l'ergastule? + +Si du moins cette matière inerte était naturelle; mais elle a la raideur +d'un parti pris théorique. M. Millet semble glorifier l'idiotisme; il +interdit l'expression à ses figures rustiques, comme les prêtres +égyptiens la défendaient à leurs dieux. + +On voit qu'il attache je ne sais quel sens mystérieux à la vague +bestialité qu'il leur prête. Étrange façon d'honorer le peuple, pour un +peintre voué aux choses plébéiennes, que de le représenter sous les +masques dégradés de l'abrutissement! Comme si les races champêtres +n'avaient pas leur beauté et leur élégance! comme si le travail du champ +frappait le laboureur de la stupidité de son boeuf! + +Cette fausse école est d'ailleurs, au Salon de cette année, en plein +désarroi. La facture tombe, la vulgarité reste, et le réalisme +s'évanouit.» + +Comme on le voit en tête de cette sortie contre le réalisme, c'est +principalement à Courbet que M. de Saint-Victor s'en prend.--En effet, +Courbet a eu sur la peinture actuelle une influence visible que +l'Académie veut vainement combattre.--Les deux ébauches du +maître-peintre, que M. de Saint-Victor a vues à l'Exposition, sont à +peine des ébauches. Courbet ne les avait envoyées, avec son tableau des +curés ivres, que pour former le nombre _trois_, puisque le jury avait +décidé que les peintres pouvaient leur adresser trois tableaux. + +Qui connaît un peu les peintres sait qu'ils se seraient bien gardés de +manquer à ce chiffre. Quand Courbet le voudra, il fera deux excellents +tableaux de ces deux susdites ébauches. + +«Il est démontré aujourd'hui que le réalisme attaque la main, etc.,» dit +M. de Saint-Victor. + +Le tableau des curés, dont le véritable titre est: _Retour d'une +conférence_, en ce moment à Londres, répondrait au critique qui +reconnaîtrait forcément que jamais Courbet n'avait poussé plus loin «la +science matérielle de la brosse et de la palette.» Quant à l'_adoration +du laid_, je crois y avoir suffisamment répondu. + +Fernand Desnoyers. + +=FIN=. + + +ERRATA + +Quelques fautes d'impression se sont glissées dans cette brochure: + +Page 6: _à la place de_: dans les tableaux refusés que ceux reçus, _il +faut_: dans les tableaux refusés que dans ceux reçus. + +M. Briguiboul n'a point d'e à la fin de son nom, et il faut un t au +milieu du nom de M. Whistler, etc. + +Plusieurs autres petites fautes, comme «aura» au lion de «aurait,» page +42, ont passe, et nous n'en parlons que par excès de conscience +minutieuse. + +Une faute plus grave est celle qui dérange le sens d'une phrase, page +42: à _la place de_: Il continuera par ce qu'il est convaincu, +finalement, etc.; _l'auteur avait mis_: Il continuera parce qu'il est +convaincu.--Finalement, etc.... + +_Finalement_ commence une autre phrase. + + +=PEINTRES, SCULPTEURS ET GRAVEURS= + +NOMMÉS DANS CE LIVRE + +Allard-Cambray. +Ancourt. +Andrieux. +Aufray. + +Balleroy (A. de). +Barret. +Baudry. +Bellenger. +Berne-bellecour. +Berthelon. +Besnus. +Biard. +Blin. +Bouchet. +Bouguereau. +Bracquemond. +Brascassat. +Briguiboul. +Brivet. + +Cabanel. +Cals. +Castelnau. +Chauvel. +Chaussat (Emma). +Chintreuil. +Claparède. +Cogniet (Léon). +Colin. +Cordier. +Corot. +Courbet. +Courtois. + +Darjou. +Darru (Louis). +Daubigny. +Decan. +Decamps +Delaroche (Paul). +Delabrière. +Delaporte (Mlle). +Delalleau. +Delord. +Desbrosses (Jean). +Désiré. +Dietsh. +Donner. +Doneaud. +Doyen. +Doré. +Dubois. +Duckett. +Dupray. +Durst. +Dutilleux. + +Eeckout. +Eustache. + +Fanchon. +Fantin. +Ficatie. +Fitz-Barn. +Flandrin. +Fontaine. +Fourau. + +Galimard. +Gagnon (Louis). +Gariot. +Gautier. +Gérôme. +Gilbert. +Gleyre. +Gorin. +Graham. + +Hamon. +Harpignies. +Hébert. +Hudei (Louis). + +Jongkind. +Julian. +Junker. + +Laass d'Aguen. +Laîné. +Lambron. +Lambert. +Lansyer. +Lalanne. +Lapostolet. +Larochenoire. +Laurandeau (Aglaé). +Laurens. +Lavielle. +Leboeuf. +Leclerc. +Legros. +Lemarié. +Leroy. +Leroux. +Lobjoy. +Loiseau. +Longueville. + +Maistan. +Mallet. +Manet. +Marois. +Mazure. +Masson. +Maugey +Matabon. +Méry. +Michel. +Michelin. +Millet. +Morel-Lamy. +Muller. + +Navlet. + +Pagez. +Perret. +Petit. +Pètre. +Philippe. +Pinkas. +Pipard. +Pissaro. +Poitevin. +Pujol. + +Regnier. +Regamey. +Rocques. +Rosi. + +Saint-François. +Saint-Marcel. +Schitz. +Serres (G. de). +Signol. +Sutter. + +Tabar. +Tichit. +Thibault (Marie). +Thiery. +Tournayre. + +Valnay. +Vaudé. +Vernet (Horace). +Viel-Cazal. +Viancin (Pauline). +Virey. +Vollon. + +Wagrez. +Whistler. + +Yvon. + +Zipelius. + + * * * * * + + + + + +TABLE + +PREMIER SOMMAIRE: Page 1. + + Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu + méchant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la + question du Jury.--L'Empereur la résout.--Grand embarras des + Refusés.--Ils se reçoivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle + en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la + peinture.--Le Comité de salut... des Refusés.--Son + plébiscite.--Honneur au courage malheureux!--Unité de + Refus.--Succès espéré des Refusés.--M. Harpignies a tous les + droits.--La Grenouille et le Lièvre, fable.--M. Briguiboul dans les + deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets, + navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La + cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--Défense des + moulins non attaqués.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du + critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la + peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des + peintres--École de Paris.--École de Montmartre.--École de + Rome.--École de Fontainebleau.--La raison même reprend la + parole.--The end. + +DEUXIÈME SOMMAIRE: PAGE 19. + + Grande, moyenne et petite classe des Refusés.--Les braves.--Les + suspects.--Les poltrons.--On demande les têtes des + suspects.--Messieurs, le maître-peintre Courbet!--Évidence de sa + supériorité.--Parenthèse.--Encore le critique d'art.--Paysages de + M. Daubigny en plusieus chants.--Hautes opinions de Courbet à + propos de la peinture.--Révolution-Courbet.--Ornithologie des + critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--Réalisme et + Romantisme.--Haro sur le maître-peintre!--Les bons curés, tels que + les voulait Béranger et que ne les veut pas M. Veuillot. + --Exposition du Refusé en chef.--Peinture à l'encre ou + description.--Conclusion raisonnée. + +TROISIÈME SOMMAIRE: Page 25. + + Missive d'un élève, jeune encore, au nom des Refusés.--Étrange + prétention.--Un petit lopin.--Arguments sans réplique, réponse + accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question + de M. Brivet-le-Gaillard et de Molière.--Naïveté + indispensable.--Premier prix donné à M. Whistler.--Plusieurs + tuiles se détachent et tombent sur les têtes du Jury.--La bêtise + afflige les uns et réjouit les autres.--Déclaration de principes. + --Dithyrambe bien appliqué à M. Signol.--L'art militaire et la + religion mal représentés dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul + est acquitté.--La Mythologie de M. Émile Loiseau n'est pas adressée + à Émilie Demoustier.--Mosaïque ou dessin à petits carreaux.--M. + Amand Gautier jette la pierre à la femme adultère.--Le sujet est + mis au concours par tout le monde.--Le public refait le + tableau.--Un amant en déshabillé, vu de dos.--Le Muséum-Gautier. + --Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou + l'Architecte en démence.--Imitation de Vadé à l'adresse du + jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves à l'appui. + +QUATRIÈME SOMMAIRE: Page 39. + + La noblesse des Refusés remonta à bien avant les croisades.--Les + imbéciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre + plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain + d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un + guitariste se révèle.--Tabatière à diable.--Des peintres devenus + pierrots.--Conquête de toutes les Espagnes.--La séance est ouverte + et levée.--Les rassemblements sont défendus.--Bonjour. Thomas.--Un + poète prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au trône.--Le vieux + persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs + brouillés et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le + Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune âge.--Vol de + diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M. + Millet. + +CINQUIÈME sommaire: Page 51. + + La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au + tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas française.--Cette + vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Garçon, encore une + langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde + pas;--Le sergent de ville était dans son droit.--Oeuvre + pie.--Saint-Eustache.--La quête.--Pour les pauvres, s'il vous + plait!--Apollon avale la ciguë--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le + courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les + cartes.--Une lettre... d'un homme à la campagne.--Nouvelles bévues + du maître.--La vertu est récompensée.--Ils ont pissé partout + (hémistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un + point sur un i. + +SIXIÈME sommaire: Page 61. + + Quadrille!--Un critique d'art lève la jambe.--Trinité de M. Maxime + Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M. + Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas + la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils + au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni + d'écrire.--_Le Séjour des Élus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_, + selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple + d'humilité donné par cet infortuné peintre.--Les bons et les + méchants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'évanouis! + --D'où sort-il encore, ce peintre-là?--Cinq manants contre un + gentilhomme!--Exemple de discrétion.--Mort de quelqu'un.--Selon M. + Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--Où la + religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons + l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste + aux lettres.--Encore un petit saint.--Nuée de sauterelles.--La + toile se lève.--Le père, le fils et....--Le bon + fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez à la + Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le + tableau de Courbet. + +SEPTIÈME Sommaire: Page 73. + + Enterrements de toutes classes.--Une odeur de cuir chaud.--M. + Briguiboul ne sera plus Refusé.--L'honneur est le seul vrai + salaire.--Morceau éloquent.--Un maréchal qui a raison.--Il a + tort.--Les peintres ont mal compris.--On lit dans le _Moniteur_. + +HUITIÈME SOMMAIRE: Page 88. + + Donnez-vous la peine de vous asseoir.--La ménagerie d'un suspect + amusant.--Gare aux animaux!--Ils nous donnent un sauf-conduit.--Le + Temps a fait son temps.--Un condamné par la raison qu'il est + criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?--On se + jette les cartes et les verres à la tête.--A la tour de Nesle!--On + parle encore de Béranger.--L'auteur des _Étourdis_, comédie en + vers, fait la campagne d'Italie.--La gloire n'est que de la + fumée.--Une boucherie au clair de la lune.-_A nous_, _Français_! + etc.... (Varsovienne).--Celle fois, le général Hoche est bien + tué.--Théorie du sous-lieutenant. + + +NEUVIÈME sommaire: Page 93. + + Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil + blanc.--«Mon impartialité bien connue....»--Prenons le chemin de + fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--Réhabilitation + d'un condamné.--Encore une victime.--Une tragédie de MM. Ponsard et + Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue + au microscope.--Quelle tête!--On met à Shakespeare la perruque à + marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est + mort!--Hoche pacifie la Vendée.--Les comestibles vont dévorer le + cuisinier.--Le duc d'Orléans au bal masqué.--Le petit dieu + malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien + douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si + jeune!...--Tableau selon saint Jean.--«J'ai, Jean-Marc Mathieu, + huissier au tribunal, etc....»--Décidément, c'est une langue!... + mais pas française.--Vente par autorité de justice.--Autre tableau + religieux selon saint Marc. + +DIXIÈME SOMMAIRE: Page 100. + + Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'exécutés.--On + manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tués sous lui + qui se portent bien.--Dernière fournée de victimes + innocentes.--Gentillesses à l'aquarelle et au pastel.--Traduction + libre de: _La garde meurt_..., etc.--Éloge des + aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66 + (réclame).--La bataille de Waterloo recommence.--La + sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un + nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de + statuaires.--Conclusion. + + * * * * * + +Paris.--Imp. Poitevin, rue Damiette, 2 et 4. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Salon des Refusés, by Fernand Desnoyers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SALON DES REFUSÉS *** + +***** This file should be named 16758-8.txt or 16758-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/5/16758/ + +Produced by Chuck Greif. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Salon des Refusés + Le Peinture en 1863 + +Author: Fernand Desnoyers + +Release Date: September 26, 2005 [EBook #16758] +[Last updated: March 4, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SALON DES REFUSÉS *** + + + + +Produced by Chuck Greif. Produced from images provided by Gallica.bnf.fr + + + + + +</pre> + + + +<h1>SALON DES REFUSÉS</h1> + +<h1><big>LA PEINTURE EN 1863</big></h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1><big>FERNAND DESNOYERS</big></h1> + +<h2>PARIS</h2> + +<h2>AZUR DUTIL, ÉDITEUR</h2> + +<h2>131, RUE MONTMARTRE, 131</h2> + +<h2>1863</h2> + +<h2><big>LE SALON DES REFUSÉS</big></h2> + +<h2>PAR UNE RÉUNION D'ÉCRIVAINS</h2> + +<h2>SOUS LA DIRECTION DE FERNAND DESNOYERS</h2> + +<div class="right"> +<br /> +<br /> +V'la l'bataillon d'la Moselle,<br /> +En sabots!<br /> +V'la l'bataillon d'la Moselle!!!<br /> +(<i>Chanson populaire</i>.)<br /> +<br /> +<br /> +</div> + +<div class="center"> +<a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br /><br /> +<b>SOMMAIRES:</b> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a><br /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Bonnes intentions des peintres.—Mauvais tableaux.—Le Jury devenu + méchant.—Imitation des cris des peintres.—On leur applique la + question du Jury.—L'Empereur la résout.—Grand embarras des + Refusés.—Ils se reçoivent.—Les lutteurs, bataillon de la Moselle + en sabots.—Brivet-le-Gaillard.—Quels types!—Les poltrons de la + peinture.—Le Comité de salut... des Refusés.—Son + plébiscite.—Honneur au courage malheureux!—Unité de + Refus.—Succès espéré des Refusés.—M. Harpignies a tous les + droits.—La Grenouille et le Lièvre, fable.—M. Briguiboul dans les + deux camps.—Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets, + navets!—Discussion raisonnable.—La discussion continue.—La + cage.—M. Whistler est le plus spirite des peintres.—Défense des + moulins non attaqués.—Illumination <i>a giorno</i> par la peinture.—Du + critique d'art.—De l'influence de la philosophie allemande sur la + peinture.—Abrutissement des peintres.—Classification des + peintres—École de Paris.—École de Montmartre.—École de + Rome.—École de Fontainebleau.—La raison même reprend la + parole.—The end.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Aux époques où le quart d'heure de l'Exposition des tableaux approche, +les peintres grouillent, s'agitent, se trémoussent, fouillent dans leurs +ateliers et n'y trouvent rien ou presque rien. Tous les jours, deux mois +avant le dernier moment, ils complotent de travailler et d'accoucher de +grandes œuvres. Mais ces gigantesques complots avortent et s'épanchent +dans les petits cerveaux des peintres. Il ne résulte de tout cela que +des discussions. La discussion est tout à la fois le fort et le faible +des peintres. Non, les discussions ne sont pas le seul résultat de tant +d'efforts quand il n'est plus temps: il arrive aussi que les tableaux +sont manqués, mal faits, pas faits et mauvais pour la plupart.</p> + +<p>Fatigués de voir péricliter l'Art qu'ils n'avaient pas porté bien haut, +les peintres, membres du jury, croient qu'ils deviennent sévères. Ils le +croient aussi, les peintres qui courent, c'est-à-dire qui veulent être +exposants. Bien des tableaux qu'on a vu se diriger à pied et en voiture, +sur des crochets ou des brancards, sont forcés de reprendre le chemin de +l'atelier natal.</p> + +<p>Il n'en a pas été ainsi cette année:</p> + +<p>Les cris des peintres, leurs réclamations se sont élevés du fond des +marais jusqu'aux oreilles de l'Empereur. Les plaintes parvenues à cette +hauteur ont obtenu justice. En vain le jury, souriant et haussant +doucement l'épaule, disait:</p> + +<p>«On verra si nous n'avions pas raison!»</p> + +<p>En effet, on le verra.</p> + +<p>Cette grave et éternelle question du jury et même du jugement ne sera +donc jamais résolue? Nous la verrons éternellement plantée devant nous. +Elle nous ennuiera toujours.—Où est-il, le jugement dernier? Le +voici,—par décision impériale.—Les refusés seront acceptés ou exposés. +Les exposés ou acceptés, seront exposés comme les refusés.</p> + +<p>Donc les acceptés et les refusés, les exposants et les exposés, qui sont +à peu près également exposés et exposants, ont pu lire dans le +<i>Moniteur</i> du 24 avril 1803 l'extrait suivant:</p> + +<div class="blockquot"><p>«De nombreuses réclamations sont parvenues à l'Empereur au sujet + des œuvres d'art qui ont été refusées par le jury de l'Exposition. + Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces + réclamations, a déridé que les œuvres d'art qui ont été refusées + seraient exposées dans une autre partie du Palais de l'Industrie.</p> + +<p> »Cette Exposition sera facultative, et les artistes qui ne + voudraient pas y prendre part n'auront qu'à en informer + l'administration, qui s'empressera de leur restituer leurs œuvres.</p> + +<p> »Cette Exposition s'ouvrira le 15 mai. Les artistes ont jusqu'au 7 + mai pour retirer leurs œuvres. Passe ce délai, leurs tableaux + seront considérés comme non retirés, et seront placés dans les + galeries.»</p></div> + +<p>A cette nouvelle la joie des artistes fut grande, mais leur indécision +plus grande encore.</p> + +<div class="blockquot"><p>«A ces mots les lions deviennent des tétards.»</p></div> + +<p>La fameuse question du jury fit place à celle-ci: «Exposerons-nous, ou +non?—Nous acceptons-nous, ou ne nous acceptons-nous pas? Nous +montrerons-nous aussi rigoureux envers nous-mêmes que le jury? Ce serait +lui donner raison. Nous nous acceptons. Mais d'autre part regardons-nous +bien: nous ne nous acceptons pas!»</p> + +<p>Finalement, les uns ont été non indulgents, mais justes, en +s'acceptant,—et les autres aussi en se refusant. Que leurs ouvrages +soient bons ou mauvais, peu importe. Ceux qui veulent se voir et se +montrer le peuvent. Ils en appellent du jury qui n'est pas tumultueux, +au public qui n'est pas attentif. Il est vrai qu'ils n'admettraient +guère le jugement de tout le monde, s'il n'était conforme à celui du +jury. C'est la loi de nature,—plus que de s'entr'aider.</p> + +<p>Eh bien! je vais dire une chose qui va m'étonner, je suis de l'opinion +des peintres,—des peintres refusés par le jury qui s'acceptent tout +seuls et s'exposent. Certes le jugement du public à tête de veau n'est +pas plus sûr que celui du jury palmé, ni que celui des esthétistes et +des critiques d'art raisonneurs; mais un objet d'art doit être vu de +tout le monde, sans excepter les imbéciles; il doit se manifester, afin +de se constater lui-même. C'est sa condition d'être. Il y a toujours +trois ou quatre personnes qui comprennent et sauvent un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Les Refusés insoumis ont raison, comme tous les insoumis en tout genre. +Ils luttent au moins. C'est le seul moyen, la seule chance qu'ils aient +de pouvoir avoir raison. Que leurs armes, leurs œuvres soient +mauvaises, tant pis! Ils n'ont pas peur. Oui, M. Brivet lui-même, que +des loustics appellent le vétérinaire Brivet ou Brivet-le-Gaillard, M. +Brivet lui-même, élève de M. Yvon, a raison d'exposer ses <i>types de +chevaux</i>.—Ces chevaux sont de véritables types, en effet; ils sont de +toutes couleurs et semblent avoir uniformément des molletières de +zouaves. J'aurai la hardiesse de dire que, malgré leur comique et leur +puissance d'attirer le monde, on les trouve mauvais. Mais si leur auteur +les trouve bons, qui peut lui prouver qu'ils sont détestables?</p> + +<p>Les peureux, les poltrons, les couards, qui ont <i>remporté</i> leurs +tableaux, (comme dans le peuple on dit: <i>remporter une veste</i>), n'ont +fait qu'une révérence de plus au jury. Ils ont traîtreusement abandonné +leurs frères d'armes, le bataillon en sabots... des Refusés, soit,—mais +des Refusés qui combattent!</p> + +<div class="blockquot"><p>«Ce catalogue a été composé en dehors de toute spéculation de + librairie, par les soins du comité des artistes refusés par le jury + d'admission au Salon de 1863, sans le secours de l'administration + et sur des notices recueillies de tous côtés et à la hâte. Un + certain nombre d'artistes n'ayant point eu sans doute connaissance + de sa préparation, soit qu'ils aient été absents de Paris, soit que + les avis publiés par l'<i>Opinion Nationale</i>, la <i>Patrie</i>, le + <i>Temps</i>, la <i>Presse</i>, le <i>Siècle</i>, le <i>Moniteur des Arts</i>, etc, ne + soient point parvenus jusqu'à eux, ce catalogue n'a pu être rendu + aussi complet que l'eût désiré le Comité.»</p> + +<p> «En livrant la dernière page de ce catalogue à l'impression, le + Comité a accompli sa mission tout entière; mais en la terminant, il + éprouve le besoin d'exprimer le regret profond qu'il a ressenti, en + constatant le nombre considérable des artistes qui n'ont pas cru + devoir maintenir leurs ouvrages à la Contre-exposition. Cette + abstention est d'autant plus regrettable qu'elle prive le public et + la critique de bien des œuvres dont la valeur eût été précieuse, + autant pour répondre à la pensée qui a inspiré la + Contre-exposition, que pour l'édification entière de cette épreuve, + peut-être unique, qui nous est offerte.»</p> + +<p> <i>Les membres du Comité</i>,</p> + +<p> <span class="smcap">Chintreuil</span>,<br /> + <span class="smcap">Desbrosses</span>, (Jean),<br /> + <span class="smcap">Desbrosses</span>,<br /> + <span class="smcap">Depuis</span> (P. Félix),<br /> + <span class="smcap">Junker</span> (Frédéric),<br /> + <span class="smcap">Lapostolet</span>,<br /> + <span class="smcap">Levé</span>,<br /> + <span class="smcap">Pelletier</span> (Jules).</p> + +<p> Paris, le 14 mai 1863.</p></div> + +<p>S'il faut insister sur l'utilité, sur l'importance de la défense et sur +celle de l'Exposition des tableaux refusés, je dirai que les tableaux +reçus sont peut-être moins mauvais, mais à coup sûr plus ordinaires et +plus médiocres que les autres. On trouvera bien plus de hardiesse et +d'essai, bien plus de tentatives malheureuses, mais courageuses dans les +tableaux refusés que dans ceux reçus.</p> + +<p>Une remarque très-judicieuse à faire, c'est qu'il y a un système absolu +d'exclusion pour les tableaux d'un certain genre, pour tous ceux, par +exemple, de l'école dite <i>réaliste</i>. Toute tentative faite en dehors des +principes ou des habitudes de l'Académie est rejetée. Nous résumerons à +la fin de ce livre ce que nous pensons de toutes les écoles, de tous les +systèmes, de l'Académie, des jurys, etc., et nous insisterons sur cette +répréhensible unité de refus, de rejet des œuvres faites dans le goût +d'à présent, vécues et humées dans l'air au lieu d'être servilement +imitées, éternellement rêvées de la même manière.—tirées d'un moule +uniforme.</p> + +<p>Cette Exposition des Refusés faite pour la première fois, attire +beaucoup plus de monde que celle des reçus. On s'y amuse bien plus, et +l'on y vient juger juges et jugés. Que de tableaux refusés et acceptés +sans la moindre apparence de raison! Pourquoi oui et, pourquoi +non?—Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas admis les paysages de M. +Harpignies? Ceux de M. Chintreuil, on s'explique encore leur refus; sans +être d'une audace outrée, ils contiennent une étude très-minutieuse et +très-fine de la nature champêtre; ils sont un peu en dehors du +bien-faire ordinaire; ils ont pu, comme la grenouille, effrayer le +lièvre académique; mais les paysages de MM. Harpignies, de Serres, +Jongkind et de plusieurs autres; mais le grand tableau de M. Briguiboul, +supérieur à celui du même peintre qui est parmi les reçus; mais les +<i>Embrasseux</i> de M. Jean Desbrosses, des <i>natures mortes</i>, des <i>fruits</i>, +des <i>ognons</i>, des <i>carottes</i>, etc.; les portraits de MM. Julian, Fantin, +Gilbert et vingt autres, pourquoi les avoir refusés? Personne, pas plus +un juré qu'un jury, pas plus un critique d'art qu'un peintre, ne pourra +donner une bonne raison du refus. Les peintures que je viens de citer +sont proprement, habilement exécutées dans les règles et dans les +conditions de sujet et de faire ordinaires. Donc, même en dehors de tout +esprit révolutionnaire, les peintres des tableaux susdits, qui ont +protesté en profitant de la Contre-exposition offerte, ont eu doublement +raison.</p> + +<p>Ah! je comprends les frayeurs du jury à l'aspect des hardiesses du +maître-peintre Courbet, ou du peintre des croque-morts, M. Lambron; les +peintres de talent ont presque tous eu le même sort: on les a refusés +jusqu'à ce qu'ils se soient imposés, jusqu'à ce qu'ils soient entrés de +force, portés dans la salle par tout le monde. Quant aux peintres +originaux, il leur a fallu lutter toute la vie et employer des moyens +malicieux pour se faire admettre et se glisser derrière leurs pauvres +confrères,—pour se placer à côte d'eux.</p> + +<p>Je comprends que l'amour du calme et le respect de l'Académie fassent +reculer les juges devant le gai tableau de M. Fitz-Barn, <i>La Cage</i>, qui +attire tant de monde, et qui contient tant d'animaux. Je m'explique le +rejet <i>du Lever</i> de M. Julian, <i>du Jeu de paume</i> de M. Colin, de <i>la +Femme adultère</i> de M. A. Gautier, du <i>Bain</i> de M. Manet, de <i>la Fille +Blanche</i> de M. Whistler, le plus spirite des peintres, et de <i>la +Dernière heure</i> de M. Viel-Cazal. Tous ces tableaux très-remarquables, +ou très-osés, ont dû troubler des gens chargés de la défense du bon +goût, de l'Art, de la Science et de beaucoup trop de choses que personne +ne veut attaquer.</p> + +<p>Tout le monde peut s'assurer que ce plaidoyer pour les Refusés est +juste; que je ne dis que des vérités et que ces vérités sautent aux +yeux.</p> + +<p>On peut dès à présent être certain que les tableaux que j'ai cités +attirent et méritent l'attention par des raisons diverses.</p> + +<p>Dieu! que c'est ennuyeux, l'Exposition! Comme tous ces cadres dorés, +tous ces numéros, toutes ces peintures <i>a giorno</i> vous taquinent les +yeux, vous dessèchent la gorge, vous font mal au cou!</p> + +<p>Si j'avais l'intention de devenir critique d'art et <i>de faire le Salon</i> +souvent, j'aimerais mieux, je crois, faire une tournée dans tous les +ateliers quelques jours avant l'Exposition, que d'aller au musée. Ce +serait plus fatigant et plus ennuyeux, mais je verrais mieux. Rien n'est +plus discordant que cet amas de peintures. Au-dessous d'un tableau grave +grimace un tableau grotesque.</p> + +<p>Mais je ne veux pas devenir critique d'art.</p> + +<p>Ah! les critiques d'art!</p> + +<p class="ind">Voilà, voilà, voilà!<br /> +Le vrai critique d'art français.<br /> +</p> + +<p>Le fameux critique influent au gilet blanc, celui-là même qui <i>se +groupait</i> dans les foyers de théâtre, les soirs de première +représentation, et qui <i>protégeait</i> si solennellement les auteurs +dramatiques et les acteurs, n'est rien auprès du critique d'art.</p> + +<p>Le critique d'art a une importance qu'il ne cherche pas à dissimuler. +Cette importance est basée sur sa science. C'est lui qui a fait des +découvertes d'esthétique, de Svedenborgisme, de philosophie et de +spiritisme dans les paysages et dans les tableaux. Jusqu'alors on +n'avait trouvé dans la peinture que la représentation des objets plus ou +moins réussie. Le critique d'art est enfin venu, armé de gros tomes, et +il a démontré aux peintres que les diverses écoles de philosophie +allemande, n'étaient pas du tout étrangères à la peinture. Kant, +Leibnitz, Spinosa, Hégel, Schelling, Fichte, Richter, Grimm, Locke, +Condillac et Denis Diderot, Svedenborg et Saint Martin font bien dans le +paysage et les critiques d'art, qui sont leurs interprètes pour les +peintres, les ont barbouilles de vermillon et de jaune de chrome et ont +puissamment prouvé la nécessité absolue de leur incarnation dans la +peinture à l'huile. Avant le critique d'art, on ne savait que voir la +peinture, on ne savait pas la lire. Actuellement, grâce aux critiques +d'art, les peintres mieux renseignés, remplissent leurs paysages et +leurs portraits d'esthétique et de svedenborgisme. Heureux qui peut +entendre un paysagiste approfondir les questions <i>d'objectif et de +subjectif</i>, de sensualisme, de matérialisme et de spiritisme, et +résoudre le problème <i>des trois corps</i>, d'après le fameux marquis de +Condorcet.</p> + +<p>J'ai eu la chance de me trouver dans une société de peintres et de +critiques d'art, brasserie allemande, où l'on discutait fortement, à +propos de la dernière exposition de tableaux et de celles de Courbet, +sur la définition de <i>la substance</i>. Les peintres, en méditant le fameux +<i>Enterrement d'Ornans</i> du maître-peintre, inclinaient d'abord pour le +cartésianisme, puis, définissant <i>la substance</i>, ils la considéraient +comme purement passive et invoquaient à l'appui de leur dissertation +Mallebranche, Descartes et Spinosa. A la seconde tournée de canettes, +les critiques d'art ramenèrent avec un grand bonheur d'expressions les +peintres aux <i>monades</i> et à une <i>harmonie préétablie</i> qui expliquait +tout.</p> + +<p>Le critique d'art a rendu le peintre plus bête qu'il n'était,—plus que +la nature,—presque autant que lui.</p> + +<p>Il est la cause de la classification des peintres qui donnera une si +rude besogne aux professeurs du Muséum:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les peintres, désormais, rangés sur une liste,<br /></span> +<span class="i0">Seront étiquetés par un naturaliste.<br /></span> +</div></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>CLASSIFICATION DES PEINTRES</h3> + +<h3>ÉCOLE DE PARIS</h3> + +<p>Les peintres de cette école sont généralement élèves de Gassendi; comme +ce célèbre professeur, ils font leur syntagme légèrement colorié +d'épicurisme.—Voltaire, Rousseau, d'Alembert et Diderot empoignent les +peintres à leur sortie de l'école de Gassendi et les poussent au +matérialisme. Le fameux Biard, un des plus vieux élèves, se rappelant +que Molière avait été aussi disciple de Gassendi, s'est surnommé le +Molière de la peinture.</p> + +<p>Quelques spirites jettent de la variété dans cette école, à laquelle se +rattachent les <span class="smcap">Michel-Ange</span> de Montmartre, dont nous avons +esquissé autrefois les portraits comme suit:</p> + + +<h3>LES MICHEL-ANGE DE MONTMARTRE</h3> + +<p>Montmartre fut autrefois célèbre dans le monde des railleurs par son +Académie. Les ânes de Montmartre sont tous <i>artisses</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout le quartier Bréda, la rue des Martyrs, les boulevards extérieurs et +les rues de Montmartre sont occupés par des peintres, des gens de +lettres, sculpteurs, musiciens, acteurs et architectes de vilaine +espèce. Le fluide sympathique, loi physique irrésistible, les a attirés, +groupés et parqués dans un même lieu.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Généralement ils sont malpropres. Ils affectent dans leurs allures, dans +leur mise, dans leur langage, une désinvolture qui voudrait prouver que +l'Art seul les préoccupe. Les lignes et les coupes vulgaires de leur +figure les rendent odieux aux yeux avant que les oreilles ne soient +blessées par leur voix: car l'horrible vulgarité leur sort par tous les +porcs et par tous les sens.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ils se font <i>des têtes</i>, ce qui serait excusable s'ils pouvaient +comprendre l'insuffisance de celles que la nature leur a faites; mais +non, ce n'est qu'une prétention bête: ils veulent attirer les regards +des bourgeois, dans les estaminets.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pour se faire de grands fronts, ils rejettent leurs longs cheveux en +arrière, les ébouriffent ou les collent derrière l'oreille, les séparent +par une raie au milieu de la tête ou les portent à la <i>mal-content</i>, en +laissant alors croître leur barbe, qu'ils taillent avec le même art.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une remarque bizarre résulte de leur examen. Au bout de peu de temps, +l'intimité leur donne à tous la même voix, les mêmes gestes, les mêmes +paroles, la même démarche.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Si l'un d'eux s'accoutre d'une façon, deux jours après le camarade est +affublé pareillement.—Les paletots-sacs et les feutres à larges bords +sont de leur goût: <i>ça</i> a du <i>chic</i> ou du <i>caractère</i>, disent-ils.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais le plus souvent on les voit passer dans le quartier ou s'attabler +dans les cafés, habillés de pantalons à pied à larges carreaux, de +vareuses rouges et coiffés de chapeaux de paille, de bérets, ou plus +simplement tête nue.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ils partagent avec les acteurs la manie du tutoiement, et ce sont +justement leurs propos qui provoquent dans l'homme les hauts-le-cœur +les plus précipités.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ils ne s'abordent jamais sans s'adresser cette phrase sacramentelle: +«Bonjour, <i>ma vieille</i>, comment <i>qu'ça te va</i>?» Quelques mots d'argot +étincellent maladroitement dans leur conversation. Mais voici un +échantillon significatif, qui achèvera de donner une idée juste de leurs +expressions:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un soir, quelques-uns de ces messieurs étaient réunis dans un atelier. +Un d'eux chanta une abominable niaiserie intitulée: <i>le Voyage aérien</i>. +Le chanteur prenait des airs inspirés qui paraissaient émouvoir +profondément l'auditoire. Quand il eut fini, tout le monde l'entoura, le +félicita vivement; puis un peintre lui serra les deux mains en lui +disant: «<i>C'est égal, tu y as été de la larme</i>.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Leurs mœurs ne sont pas édifiantes. Leurs soirées se passent dans les +bals de barrière ou dans les estaminets; leurs nuits, je ne peux pas +dire où. Enfin ils emploient leurs jours à dormir, flâner, jouer au +billard ou à l'<i>impériale</i>, à fumer et à boire et manger des poisons qui +ne les tuent pas.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Leurs opinions artistiques et littéraires sont que M. Gustave Doré a un +talent «<i>épatant</i>, «que M. Edmond About est «<i>l'esprit français»</i> en +personne; que sais-je encore? Cela suffit.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Du reste, il n'est rien qui ne leur soit familier: peinture, poésie, +sculpture, musique, philosophie, sciences, tout est de leur ressort. +Semblables en cela au <i>Solitaire</i> de M. le vicomte d'Arlincourt, ils +voient tout, ils savent tout, ils sont partout.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quoiqu'ils soient tous de <i>bons garçons</i>, il ne faut pas se fier à eux. +Comme ils sont naturellement répulsifs, aux yeux d'abord, ensuite aux +oreilles et au nez même, puis surtout aux intelligences, il en résulte +qu'ils ont pris en aversion tous ceux qui voient, qui entendent ou qui +comprennent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est parce que ces <i>artisses</i> ne font rien qu'ils se mêlent de tout; +quand je dis qu'ils ne font rien, c'est l'exacte vérité. Cependant, de +temps en temps, ils barbouillent des vers ou de la prose, ils +griffonnent des tableaux, pétrissent de la musique et gâchent des +plâtres; ils sont tous peintres, musiciens, poètes, sculpteurs et +philosophes. Cette multiplicité de moyens dans l'impuissance les a fait +surnommer <i>les Michel-Ange de Montmartre</i>.</p> + +<p>(1856.)</p> + + +<h3>ÉCOLE DE ROME</h3> + +<p>Les peintres de cette école sont universels et éclectiques. Ils n'ont +pas de parti pris en philosophie. Pic de la Mirandole, Bacon, Machiavel, +Gozzi, Humbold et Cousin sont sur leur palette. Quand ils rentrent à +Paris ils deviennent hommes du monde et quelquefois musiciens. Ils +reçoivent.</p> + + +<h3>ÉCOLE DE FONTAINEBLEAU</h3> + +<p>Cette école est celle qui contient la plus grande variété de peintres +philosophes.—C'est toute une ménagerie.</p> + +<p> +Les peintres de Barbison<br /> +Ont des barbes de bison.<br /> +</p> + +<p>Presque toutes les célébrités picturales ont vécu à <i>Barbison</i>, à +<i>Marlotte</i> et à <i>Samois</i>. Habitués à grimper de roc en roc dans les +<i>gorges d'Apremont</i>, ils abordent aisément les pics escarpés de la +philosophie la plus allemande. Le <i>Mont-Aigu, Franchard</i>, la <i>Roche qui +pleure</i> et la <i>Mare aux fées</i> leur ont donné de saines idées sur +Leibnitz, Spinosa, Kant, idées dont les critiques d'art avaient planté +le germe en eux. Que de paysages philosophiques résultent de ces divers +systèmes!</p> + +<p>Voilà ce que les critiques d'art ont fait. Ils ont comme des incubes et +des sucubes tellement gratté les pauvres cervelets des peintres, qu'ils +le sont complètement rendus fous, tandis qu'eux restaient simples +crétins.</p> + +<p>Il y a autant de <i>faiseurs de Salons</i> que de tableaux à l'Exposition. +Chaque toile pourrait avoir son critique spécial. Il faut retenir +l'accent <i>niais</i> et magistral des bonshommes de lettres disant: «Cette +année, je fais le Salon.» C'est pourtant Denis Diderot qui est cause de +ce mal; il n'est pas plus coupable que le soleil de faire naître les +vers à soie; mais enfin tous les coléoptères du petit et du grand +journalisme ont le nom de Diderot à la trompe; ils se collent comme des +taons au ventre des peintres et sur les tableaux, croyant faire comme le +grand écrivain. Ils ne se doutent guère que Diderot examinait la +peinture bien plus en philosophe et en homme qu'en peintre. Le sujet, +les poses, les expressions, la composition, l'intéressaient infiniment +plus que la manière de peindre, le dessin et la couleur. Greuze, par +exemple, ne traitant que des conceptions simples et humaines, ne +représentant que des scènes villageoises, bourgeoises ou familières avec +naïveté et arrangement tout à la fois, lui semblait être le plus grand +peintre de l'époque. Quant à l'argot des rapins mâché par les critiques +diptères; quant aux mystères de la couleur, si souvent révélés, dans ces +derniers temps, par les suceurs d'esthétique, je crois que Diderot n'y a +jamais songé.</p> + +<p>La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il +s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de représenter les +objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est +approchée. La littérature peut tout; elle crée, décrit ou peint, raconte +et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interpréter. Je me +rappelle que ces opinions allumèrent une grosse discussion entre +plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors, à l'appui de +ses arguments, Manon Lescaut. D'après le portrait qu'en fait l'abbé +Prévost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, à +peu de différence près, de la même manière, et telle que les peintres et +dessinateurs eux-mêmes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais +jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense décrire ou +peindre son caractère et ses passions. Ils ne représenteraient que sa +personne et des situations.</p> + +<p>L'Exposition des refusés est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que +j'ai déjà cités de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier, +Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent +l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de +cette Exposition, où nous avons constaté une déplorable <i>unité de +refus</i>, sur laquelle nous insistons. Nous répéterons les opinions de +beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses +qui pourraient être faites par nous et par tout le monde.</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Grande, moyenne et petite classe des Refusés.—Les braves.—Les + suspects.—Les poltrons.—On demande les têtes des + suspects.—Messieurs, le maître-peintre Courbet!—Évidence de sa + supériorité.—Parenthèse.—Encore le critique d'art.—Paysages de + M. Daubigny en plusieurs chants.—Hautes opinions de Courbet à + propos de la peinture.—Révolution-Courbet.—Ornithologie des + critiques d'art.—Ce qu'ils avaient sur les yeux.—Réalisme et + Romantisme.—Haro sur le maître-peintre!—Les bons curés, tels que + les voulait Béranger et que ne les veut pas M. Veuillot.—Exposition + du Refusé en chef.—Peinture à l'encre ou description.—Conclusion + raisonnée.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les Refusés peuvent être divisés en trois classes:</p> + +<p>La première, la <i>grande</i>, est celle des <span class="smcap">Oseurs</span>, des +<span class="smcap">Révoltés</span>, des <span class="smcap">Protestants</span> contre les jurys, une +<span class="smcap">Batterie des hommes sans peur</span>; c'est pour ces peintres-là, qui +ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce +qu'ils font, que l'Empereur a décrété une Contre-Exposition. Elle était +ouverte à tous; mais le danger d'être tué ou blessé,—c'est-à-dire de +déplaire au jury et d'être évincé une autre fois, le peu de courage, de +foi en soi-même aussi, ont empêché un grand nombre de peintres de +s'exposer—aux balles coniques des critiques et aux obus du public, +autrement dit aux feuilletons et aux éclats de rire.</p> + +<p>Ces peintres-là, leurs confrères, les <span class="smcap">Braves refusés</span>, les +appellent des <span class="smcap">Couards</span> et fixent leur nombre à 1,800 ou 2,000. +C'est eux qui composent la troisième, la petite classe.</p> + +<p>Quant à la seconde, c'est celle des <span class="smcap">Suspects</span>, gens timides, +indécis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement +oui; peintres timorés qui laissent leurs tableaux dans la salle des +Refusés, mais qui sont inquiets d'être vus. Ils ont l'air d'être +derrière leurs confrères, bien qu'ils soient à côté d'eux; en deux mots, +ils ne mettent pas de numéros à leurs toiles; ils ne se sont pas faits +inscrire dans le catalogue des Refusés, et ils ne peuvent être signalés +que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns mêmes de +ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas signé +leurs ouvrages. Si le Comité des Refusés était aussi décidé que son +aîné, le Comité de salut public, les <span class="smcap">Suspects</span> seraient +guillotinés tous comme les traîtres et les lâches.</p> + +<p>A la tête des plus vaillants Refusés, il convient de placer Courbet. +Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Musée, +il est le plus Refusé des Refusés.</p> + +<p>Courbet est la plus puissante individualité qui se soit produite parmi +les peintres depuis une vingtaine d'années.—Pour ceux qui ne cherchent +pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la +poésie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y +voir la représentation naïve et vigoureuse des faits et des objets, la +supériorité du maître-peintre est évidente.</p> + +<p>(Je n'exagère pas la démence des critiques d'art et d'une foule d'autres +gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit +qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est +ce qui n'y est pas. Voilà un critique qui m'interrompt pour me lire son +article sur M. Daubigny: «Chaque touche, a-t-il écrit, est «un +hémistiche et fait venir à l'esprit un son cadencé, etc. C'est <i>avant +tout</i> un grand poëte!!!»)</p> + +<p>Courbet tout en ayant, des idées assez vastes de la peinture et des +mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit <i>faire +ressemblant</i>, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir. +Cette opinion instinctive est assurément préférable à celle de croire, +comme le fameux M. Thoré, que la peinture est faite pour instruire les +masses et donner des leçons de politique ou de morale.</p> + +<p>Toute espèce de tricherie est écartée des tableaux de Courbet. Il vaut +mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir rêvé; la +peinture mythologique ou allégorique excite son rire franc-comtois; il +pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour +l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est +indispensable.</p> + +<p>Le système de Courbet a fait éclore de nombreux partisans; on voit +maintenant une foule de tableaux du genre dit réaliste. Tous ces +croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de +Courbet. Il fait école non seulement pour le sujet, mais encore pour la +manière de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du +nouveau maître: des anciens, et des plus célèbres, ont visiblement +modifié leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'<i>Enterrement +d'Ornans</i>, si décrié à son apparition, demeuré le chef-d'œuvre de +Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconnaître de, lui, +pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux très-beaux sans +doute, mais d'une moindre importance, l'<i>Enterrement d'Ornans</i>, dis-je, +a fait émeute, mais aussi révolution. Les œuvres que Courbet a exposées +en 1861, lui avaient rallié, outre les jurés et les académiciens, les +semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient +à sa collection. C'était toujours la même peinture, mais ce n'était plus +le même sujet. Les postères de la fameuse <i>Baigneuse</i> qui avaient +empêché bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle était +admirablement peinte, dans un paysage et à côté d'une belle fille +également exécutés de main de maître, ne furent plus posés pendant un +instant sur leurs binocles. Le <i>Combat de cerfs</i>, le <i>Renard sur la +neige</i>, le <i>Cerf blessé</i>, etc., sont de superbes peintures qui +n'offensent personne. Ceux même que le mot: <i>réalisme</i> retenait encore +par leurs pans d'habit commencent à comprendre que ce mot n'est qu'un +nom, comme toute révolution littéraire ou autre en a toujours pris un, +nom qui n'engage en rien les individualité entre elles, qui leur laisse +leur pleine liberté, et qu'un artiste hardi, indépendant et original +peut accepter comme il eût accepté relui de romantisme en 1830.</p> + +<p>Mais cette année tout est bien changé. Il n'y a plus assez de cris +contre Courbet; il a envoyé au jury un grand tableau, représentant <i>des +curés ivres</i>, dont nous allons parler tout à l'heure. Ce tableau était +escorté de deux ébauches, une <i>Chasse au renard</i> et un <i>Portrait de +dame</i>.</p> + +<p>Courbet, médaillé, était reçu de droit; mais <i>les curés</i>, dodelinant et +barytonnant, ont scandalisé le catholicisme du jury, et le tableau a +été—je ne puis pas dire: refusé, car il serait exposé,—a été... remis +à la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public où +il fut accepté, a fini par le recevoir dans son atelier, rue +Hautefeuille nº 32. Tout le monde est invité à venir le contempler tous +les jours jusqu'à midi.—On fait queue.</p> + +<p>Jamais le maître-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant, +aussi amusant, aussi pris sur nature et étudié que celui-là.</p> + +<p>Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance +un groupe de curés rabelaisiens, dont un, doucement cahoté sur un joli +âne, ressemble à un silène rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui +semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal à personne! Un curé à +lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire +qui pourrait bien lui appartenir de très-près, tant il lui ressemble, le +soutient de là; un autre jeune vicaire—ineffable, celui-là,—tire le +grison par la bride; un troisième vicaire ramasse un vieux curé qui +butte à chaque pas.</p> + +<p>Un peu en arrière, marche à pas comptés un curé bourgeonné, aux cheveux +vineux, balancé par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en +apercevoir, raille la faiblesse de son collègue. La goguenarderie, la +sanguinolence coutumière du teint, produite par une longue série de +repas copieux et prolongés, l'équilibre de ce curé, sont des merveilles +de peinture.</p> + +<p>Quatre servantes viennent au loin, égrenant des chapelets, suivant avec +un calme béat cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine.</p> + +<p>Un brave paysan regarde passer le cortège en riant de tout son cœur et +de tout son ventre, mais sans ironie, auprès de sa femme agenouillée, +habituée au respect de monsieur le curé.</p> + +<p>Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et des plus animés de +Courbet, n'est pas l'œuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme +la bonne femme ci-dessus désignée sur le passage d'une débauche +presbytérale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions +malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconnaît pas dans +cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de Béranger, l'inventeur +de ce bon curé populaire de Meudon, qui boit et danse avec les +fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot.</p> + +<p>Courbet n'a fait que représenter une scène significative, expressive et +gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait +l'admission.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Missive d'un élève, jeune encore, au nom des Refusés.—Étrange + prétention.—Un petit lopin.—Arguments sans réplique, réponse + accablante.—Le critique d'art revient sur l'eau.—Il est question + de M. Brivet-le-Gaillard et de Molière.—Naïveté + indispensable.—Premier prix donné à M. Whistler.—Plusieurs + tuiles se détachent et tombent sur les têtes du Jury.—La bêtise + afflige les uns et réjouit les autres.—Déclaration de principes. + —Dithyrambe bien appliqué à M. Signol.—L'art militaire et la + religion mal représentés dans les arts.—Le <i>suspect</i> Briguiboul + est acquitté.—La Mythologie de M. Émile Loiseau n'est pas adressée + à Émilie Demoustier.—Mosaïque ou dessin à petits carreaux.—M. + Amand Gautier jette la pierre à la femme adultère.—Le sujet est + mis au concours par tout le monde.—Le public refait le + tableau.—Un amant en déshabillé, vu de dos.—Le Muséum-Gautier. + —Un petit air qui n'est pas de Nargeot.—La Tombe de l'Oiseau ou + l'Architecte en démence.—Imitation de Vadé à l'adresse du + jury.—La province ne vote pas comme Paris.—Preuves à l'appui.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous recevons une lettre de M. Ancourt, un des Refusés hardis inscrits +sur le catalogue, une réclamation <i>au nom des artistes refusés</i>....</p> + +<p>«<i>Cet élève, jeune encore</i>, écrit que les Refusés <i>n'avaient pas la +prétention d'être exposés face à face avec les peintres en renom et même +déjà décorés</i> (sic).» Mais, alors, quelle était leur prétention en +envoyant leurs tableaux à la Commission d'examen?</p> + +<p><i>Nous n'avons demandé qu'un petit coin</i>,» répond ledit peintre, «<i>pour +recueillir, s'il est possible, quelques encouragements</i>.» Ce petit coin, +si modeste, vous pouviez l'obtenir sans vous faire refuser. On ne vous a +fait la concession du grand coin de la Contre-Exposition que pour donner +satisfaction aux plaignants et réclamants, et les faire ainsi juger, eux +et le jury, par le public. Si le public ratifie par sa critique les refus +de la Commission, les peintres sont condamnés, sinon, c'est la +Commission qui est coupable.</p> + +<p>Quant aux encouragements, qu'est-ce cela? Un artiste ne se décourage +pas. Il sait ce qu'il fait et n'a pas besoin de compliments.</p> + +<p> +Qu'en regardant son œuvre il se dise: c'est bien,<br /> +Sûr d'elle et sûr de lui,—tout le reste n'est rien.<br /> +</p> + +<p>Encourager qui? Quelqu'un qui fait mal à continuer?</p> + +<p>Notre correspondant ajoute: «<i>Nous ne disons rien de la prétendue +injustice du jury</i>, etc.» Pourquoi donc protester contre sa décision en +acceptant la Contre-Exposition? Et M. Ancourt nous écrit <i>tout ce que +dessus</i> <span class="smcap">Au nom des artistes Refusés</span>! J'affirme qu'il se trompe +et qu'un grand nombre de Refusés n'ont pas les mêmes opinions que lui.</p> + +<p>Quelques personnes se sont méprises à propos de la petite physiologie du +critique d'art détaillée au commencement de ce livre. Je n'ai appliqué +dérisoirement ce titre qu'à des <i>jugeurs</i> dont j'ai fait la description +ressemblante, qu'à des <i>faiseurs de Salons</i> de profession qui ne savent +ni critiquer, ni écrire, ni voir, ni lire. Mais il faut bien se garder +de croire que je puisse confondre ces importants personnages avec des +écrivains de génie ou de talent qui ont exprimé leurs opinions sur des +peintres et sur la peinture. Si par quelques traits, ceux-ci se +rapprochent de ceux-là, ce n'est qu'un petit ridicule qui se noie dans +la valeur du littérateur-critique. Mais, je le répète, je n'ai pas plus +voulu mêler ces hommes spirituels, intelligents et savants, que +moi-même, qui suis bien aussi un peu critique d'art, aux pédadogues du +Palais-de-Justice, de l'École normale, du Notariat, du monde et de +brasserie, dont j'ai cité les infirmités, les tics, les dislocations, +les loupes et les bosses intellectuelles. Quand on fait le portrait d'un +type d'animal, cela n'est pas le portrait de tous les animaux. M. +Brivet-le-Gaillard, déjà nommé, ne dit pas non plus que ses <i>Types de +chevaux</i> représentent tous les chevaux. L'ancien Trissotin et l'ancien +Vadius n'étaient pas, dans la pensée de Molière, la portraiture de tous +les savants et poètes de son temps. De même, en caricaturant certains +peintres très-nombreux, je ne parle que de ceux-là et non d'autres, +comme le verront les gens qui continueront la lecture de ce livre. +(Quoique tout ceci soit d'une simplicité qui le rend inutile à dire, il +est bon, il est important de le dire. On ne saurait trop expliquer les +choses).</p> + +<p>La peinture la plus singulière, la plus originale, est celle de M. +Whistler. La désignation de son tableau est: <i>La Fille blanche</i>. C'est +le portrait d'une <i>spirite</i>, d'un <i>médium</i>. La figure, l'attitude, la +physionomie, la couleur, sont étranges. C'est tout à la fois simple et +fantastique. Le visage a une expression tourmentée et charmante qui fixe +l'attention. Il y a quelque chose de vague et de profond dans le regard +de cette jeune fille, qui est d'une beauté si particulière, que le +public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce portrait est +vivant. C'est une peinture remarquable, fine, une des plus originales +qui aient passé devant les yeux du jury. Le refus de cette œuvre +n'irrite que les gens qui croient aux examinateurs, aux comités et aux +académies; ce refus fait plaisir à d'autres personnes et leur confirme +une fois de plus la vérité. Ne rien faire qui vienne de soi-même, ne +rien faire que d'après les autres, c'est ce que veulent dire règle et +tradition, bases fondamentales de l'art académique, à qui nous devons +Abel de Pujol et M. Signol.</p> + +<div class="blockquot"><p>Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois, etc.</p></div> + +<p>Et, puisque je parle de ce membre de l'Institut, de ce juge des +peintres, qu'il me soit permis (autrement je prends moi-même la +permission) de citer ici, à cause de sa violence, un petit morceau +extrêmement violent:</p> + +<div class="blockquot">M. SIGNOL + +<p> «Une des hontes de notre temps, c'est qu'un peintre de la force de + M. Signol ait pu arriver à l'Institut. Ce que c'est, cependant, que + la médiocrité soutenue, la docilité académique et la bêtise + soumise! N'avoir ni impression, ni idées, ni exécution, mais garder + bonne mémoire des <i>pensums</i> donnés à l'École des Beaux-Arts, et + pieusement conserver les recettes de la maison, cela suffit, + paraît-il, pour vous conduire à tout.</p> + +<p> »M. Signol me représente un élève ignorant et noué, le dernier de + sa classe, toujours coiffé d'un bonnet d'âne, la risée de ses + camarades et le plastron des professeurs. Plusieurs générations se + succèdent; petit à petit, la classe se vide; les professeurs + meurent, et un beau jour, le bonnet d'âne, resté seul, finit par + monter en chaire.</p> + +<p> »Sa profonde nullité a fait sa fortune. Il n'a heurté personne, + et, comme tous les gens médiocres, il a avancé, soutenu par tout le + monde. Très-fidèle à la tradition de l'École, je ne crois pas qu'il + ait jamais peint un sujet en dehors de l'Antique ou de l'Évangile. + Le cycle de ses sujets est pour lui le cercle de Popilius: Il n'en + sort pas.</p> + +<p> »Le <i>Supplice d'une vestale</i> obtient au Salon, cette année, un + succès de fou rire, et <i>Rhadamiste et Zénobie</i> rappellent avec +bonheur le Malek-Adel de M<sup>me</sup> Cottin qui inspira tant de pendules + au commencement de ce siècle. Il est impossible de dire ce qu'est + la peinture. Elle a la propreté lustrée du cuir verni; elle en a + aussi la sécheresse cassante. Est-elle passée au four comme la + peinture de Sèvres?</p> + +<p> »Mais que vais-je chercher là? On ne peut pas plus s'occuper de la + couleur de M. Signol, que de sa composition, que du choix de ses + sujets. La seule chose qu'on soit en droit de lui demander, c'est + un peu de pudeur. Lorsqu'on peint comme lui, on se cache.»</p> + +<p> <span class="smcap">Henry De La Madelène</span>.</p> + +<p> (<i>Figaro-Programme</i>, 20 mai 1863)</p></div> + +<p>Il est à remarquer que les tableaux religieux, que les tableaux à sujets +académiques, militaires, mythologiques et romains, sont les plus +mauvais. Que de victimes de MM. Brascassat, Léon Cogniet, Yvon, Gleyre! +etc., etc.</p> + +<p>Il faut excepter M. Briguiboul. Son tableau mythologique est beau; il a +bien plus de valeur que son tableau reçu. Ce n'est pas seulement mon +opinion, c'est celle de beaucoup de peintres, et je crois pouvoir dire +de tout le monde. Mais, malgré son talent, M. Briguiboul doit être +classé parmi <span class="smcap">Les Suspects</span>. Il n'est pas inscrit sur le +catalogue. Il proteste timidement au Salon des Refusés contre son rejet. +Il ne se montre que comme quelqu'un qui se cache. Je sais par hasard que +ce beau tableau est de lui.</p> + +<p>Voici un autre tableau mythologique, celui de M. Émile Loiseau, <i>Hercule +filant aux pieds d'Omphale</i>. Quelques peintres disent que ce tableau est +<i>un Jules Romain</i>. Ce n'est pas ce que je pense; d'ailleurs, mieux +vaudrait être soi, fut-on mauvais, que d'être un imitateur. <i>L'Hercule</i> +de M. Loiseau est formidable même pour un Hercule. Ce n'est pas des +biceps qu'il a sur les bras, mais des montagnes. Son torse est tellement +accidenté d'énormes capitons que cela doit le gêner. Du reste, tout est +hercule dans ce tableau. Omphale aussi se porte bien! Quelle gaillarde! +Cependant cette peinture ne méritait pas les honneurs du refus. Par +exemple, <i>l'Intérieur mauresque</i>, du même peintre n'est pas du tout de +mon goût, je l'avoue. Il ressemble à une tapisserie ou plutôt à un +dessin industriel colorié sur papier à petits carreaux.</p> + + +<p>M. Amand Gautier figure aux deux Expositions. <i>La Femme adultère</i> est un +beau tableau dont le refus ne peut s'expliquer que parce qu'il est beau. +Quelques peintres pensent que les peintres du jury, qui ont fait dans +leur jeunesse <i>une Femme adultère</i>, n'auront pas admis qu'on traitât le +sujet évangélique autrement que classiquement. M. Gautier a représenté +sur le seuil d'un petit temple grec un mari féroce, dont la figure est +toute en poils, menaçant de transpercer de son doigt pointu sa femme +qu'il a chassée pour cause d'adultère.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Une femme, après tout, n'est pas une muraille,<br /></span> +<span class="i0">Quand son cœur lui dit: Va! que diable! il faut qu'elle aille.<br /></span> +</div></div> + +<p>Un ciel en feu, un chien qui aboie, des arbres aux rameaux pointus et +tendus comme le doigt de l'époux irrité, semblent être tous avec lui +contre la malheureuse jeune femme. Je ne pense pas que M. Gautier ait +voulu donner une leçon à Jésus-Christ qui pardonne à la femme adultère; +mais j'ai entendu quelques personnes le supposer. Le tableau est +très-bien peint;—la femme, le ciel, le chien surtout sont réussis. On +ne peut s'empêcher de prendre le parti de cette jeune épouse qui doit +être jolie, je dis qui doit, car elle cache sa figure dans ses mains. Le +mari est plus désagréable, plus méchant, plus ridicule encore que ne le +sont ses semblables ordinairement. Le ciel orageux est admirable—pas de +charité,—et cela s'explique mal, puis-qu'il est le séjour du Christ.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus comique, c'est que chacun éprouve le besoin de +recomposer le tableau de M. Gautier. L'un dit: le mari devrait être +chauve, et fait plusieurs observations judicieuses à ce propos. L'autre +prétend que dans le fond du paysage on devrait apercevoir de dos +l'amant, fuyant en tenant sa culotte sur le bras. Un troisième voudrait +que le chien, au lieu de prendre part à... l'accident de son maître, +léchât les mains de sa douce maîtresse. Enfin, chacun refait le tableau +à sa manière, et <i>la Femme adultère</i> est bien certainement le sujet qui +aura été traité le plus cette année.</p> + +<p>M. Amand Gautier est un des jeunes peintres qui se sont fait remarquer +dans ces derniers temps: <i>La Promenade des Frères</i>, <i>les Folles de la +Salpétrière</i>, <i>les Sœurs de chanté</i> sont des tableaux connus, estimés. +<i>La Femme adultère</i> est digne de ces peintures qui avaient été admises +aux Expositions précédentes.</p> + +<p>Le peintre Gautier ne s'est pas seulement fait connaître par ses +tableaux; sa ménagerie ne l'a pas moins illustré. Il avait dans son +atelier, singe, chats, perroquet, chiens, rats, serins et une alouette +qu'il préférait même à son singe, nommé Arthur. Lorsque cette jolie +alouette mourut, je fis sur elle, pour adoucir la vive douleur du +peintre, la chanson suivante, qui arrive ici comme dans un vaudeville +(<i>entrée habilement préparée</i>):</p> + + +<p><b>L'ALOUETTE DU PEINTRE GAUTIER</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Qu'a donc le peintre Gautier?<br /></span> +<span class="i0">Revient-il de l'autre monde?<br /></span> +<span class="i0">Ne sait-il plus son métier?<br /></span> +<span class="i0">Est-ce que Courbet le gronde?<br /></span> +<span class="i0">Ses lèvres n'ont plus d'accueil<br /></span> +<span class="i0">Même pour le doux sourire.<br /></span> +<span class="i0">Une larme dans son œil<br /></span> +<span class="i0">Ne cesse jamais de luire;<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Son ami, le singe Arthur,<br /></span> +<span class="i0">Ne fait plus de cabrioles.<br /></span> +<span class="i0">Le perroquet, d'un air dur,<br /></span> +<span class="i0">Roule d'amères paroles.<br /></span> +<span class="i0">Pourquoi donc tout l'atelier<br /></span> +<span class="i0">S'attriste-t-il de la sorte<br /></span> +<span class="i0">Avec le peintre Gautier?<br /></span> +<span class="i0">C'est que l'alouette est morte!!!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Il aimait tant cet oiseau<br /></span> +<span class="i0">Auquel, sur la serinette,<br /></span> +<span class="i0">Il apprenait un morceau<br /></span> +<span class="i0">Ou l'air d'une chansonnette!<br /></span> +<span class="i0">Un rayon parti des champs<br /></span> +<span class="i0">Venait-il dorer sa cage,<br /></span> +<span class="i0">L'alouette dans ses chants<br /></span> +<span class="i0">Semblait rêver paysage,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Elle était heureuse, alors,<br /></span> +<span class="i0">Le plumage de sa tête<br /></span> +<span class="i0">Tout d'un coup formant un corps<br /></span> +<span class="i0">Se dressait comme une aigrette!<br /></span> +<span class="i0">Elle semblait un instant,<br /></span> +<span class="i0">Par ses ailes soutenue,<br /></span> +<span class="i0">Planer sur le blé flottant<br /></span> +<span class="i0">Et s'élever dans la nue,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Elle mangeait du millet<br /></span> +<span class="i0">Dans la main de son bon maître,<br /></span> +<span class="i0">Et jamais ne s'envolait<br /></span> +<span class="i0">Quand il ouvrait lu fenêtre.<br /></span> +<span class="i0">Avec tous les animaux<br /></span> +<span class="i0">Elle était si bien unie.<br /></span> +<span class="i0">Que pas un jour de gros mots<br /></span> +<span class="i0">N'ont troublé leur harmonie.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">On n'aurait pas pu l'avoir<br /></span> +<span class="i0">Ni pour cent francs, ni pour mille,<br /></span> +<span class="i0">Me disait Gautier un soir.<br /></span> +<span class="i0">Sa douleur n'est pas puérile.<br /></span> +<span class="i0">Il faudrait être bien dur<br /></span> +<span class="i0">Pour railler d'une alouette.<br /></span> +<span class="i0">Les cœurs simples comme Arthur<br /></span> +<span class="i0">Comprendront qu'on la regrette.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Un jour Gautier s'en allant<br /></span> +<span class="i0">Porte la pauvre petite<br /></span> +<span class="i0">Chez un ami bienveillant.<br /></span> +<span class="i0">Il devait revenir vite.<br /></span> +<span class="i0">L'alouette était encor<br /></span> +<span class="i0">Plus aimainte que son maître,<br /></span> +<span class="i0">Son départ causa sa mort.<br /></span> +<span class="i0">Elle se tua peut-être!...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Gautier comprit tous ses torts<br /></span> +<span class="i0">Et demeura morne en face<br /></span> +<span class="i0">De ce pauvre petit corps<br /></span> +<span class="i0">Déjà froid comme la glace.<br /></span> +<span class="i0">Gâchet, un bon médecin,<br /></span> +<span class="i0">Fut chargé de l'autopsie.<br /></span> +<span class="i0">«L'oiseau, dit-il, était sain;<br /></span> +<span class="i0">Il est mort d'apoplexie.»<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Les restes du cher oiseau<br /></span> +<span class="i0">Furent déposés en terre<br /></span> +<span class="i0">Sous un cerisier fort beau,<br /></span> +<span class="i0">Dans un jardin solitaire.<br /></span> +<span class="i0">Trois dames ont accompli<br /></span> +<span class="i0">Cette mission secrète.<br /></span> +<span class="i0">An pied du bel arbre on lit:<br /></span> +<span class="i0">Ici gît une alouette.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ce n'est pas tout.</p> + +<p>Jugez de mon étonnement: Je passais dans le Salon de l'architecture +refusée. Tout d'un coup, je vis <i>Un projet de tombeau pour une +fauvette</i>! Ce projet de l'architecte, M. Edmond Morin, n'a pas été +réalisé: il n'est pas même indiqué dans le catalogue. On m'a raconté que +l'auteur l'avait fait pour l'alouette de M. Gautier. Mais le peintre +l'ayant refusé, préférant un cerisier pour tout mausolée, l'architecte, +vexé, destina son projet de tombeau à une fauvette imaginaire.</p> + +<p>M. Morin est le seul architecte dont nous parlerons. L'architecture, +comme la tragédie et comme la sculpture, est en pleine déroute. On ne +sait même pas imiter. On ne sait plus faire que des maisons et des +embarcadères, comme l'église de Saint-Vincent-de-Paul et autres, ou des +échafaudages de pâtisserie.</p> + +<p>Reprenons haleine.</p> + +<p>Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai dit des choses désagréables +au jury—depuis le commencement de ce chapitre.</p> + +<p>Ah! c'est que je ne suis pas comme la bonne province; je n'ai pas été +nourri dans le respect de la niaiserie chauve et du crétinisme entêté +aux cheveux d'un blanc jaune, aux oreilles bouchées par le coton.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ces cheveux—devenus blancs à force d'outrage<br /></span> +<span class="i0">Au bien élémentaire,—on doit les respecter,<br /></span> +<span class="i0">A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage<br /></span> +<span class="i0">Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter.<br /></span> +</div></div> + +<p>Vraiment, je ne suis pas flatteur—on le voit—pas plus pour mes amis +les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas +ceux-ci de compliments et ceux-là d'invectives. Je suis sûr jusqu'au +bout de ne pas épargner les gens, sans pédantisme, sans forfanterie, +uniquement parce que je ressens l'irrésistible besoin de dire mon +opinion—mon opinion qui me semble être pleine de raison,—autrement je +ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus +et tant de dessous de pain à l'huile—et au vinaigre—s'étaler +majestueusement d'un côté interdit à d'autres pauvres croûtes non moins +rassies et non moins trempées?—Et de ne rencontrer les plus hardies +peintures que dans les salles des Refusés!</p> + +<p>N'est-il pas temps de laisser à tous les artistes le droit et la +possibilité de montrer leurs œuvres? Que peuvent les censures? Le +public à tête de veau lui-même n'est-il pas mille fois plus intelligent +que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne +ruinent ni ne désespèrent l'artiste. Au contraire, les arrêts +académiques, outre qu'ils sont toujours contestables et contestés, +accablent les pauvres victimes et les empêchent de vendre leurs tableaux +bons ou mauvais. Là les Académies cessent d'être risibles. Puisqu'on ne +peut empêcher les mauvais artistes de pulluler, à quoi bon les empêcher +de vivre? Trop de mécaniques et de machines à vapeur remplacent +avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons +les peintres inoffensifs remplir tranquillement les crèmeries en +essayant de faire quelque chose.</p> + +<p>Après ces considérations philanthropiques, comment s'expliquer le +style—on pourrait dire académique—des critiques d'art de la banlieue +et de la province?</p> + +<p>«<span class="smcap">Heureusement qu'il</span> est empaillé!» s'écrie M. C. Brun, en +parlant d'un tableau, dans le <i>Courrier artistique</i>. L'article commence +ainsi:</p> + +<div class="blockquot"><p>«L'Exposition des Refusés pourrait aussi s'appeler l'Exposition des + comiques. Quelles toiles! quelles œuvres! quelle collection! + quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont + écrasées par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les + déplorables! les impossibles! Jamais, certes, succès de fou rire ne + fut mieux mérité. Le public, qui ne paye que vingt sols à la porte, + s'amuse pour plus de cinq francs.»</p></div> + +<p>Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du <i>Mémorial de la Loire</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mais j'ai épuisé, ce me semble, les divers chefs de plainte sans + avoir rencontré de ces dénis de justice, de ces abus de pouvoir, de + ces injustices criantes, dont vous étiez accusés et dont j'avais + commencé par vous accuser moi-même. C'est à peine si j'ai pu + démêler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements + inattaquables. Vous avez cru que c'était votre droit comme + dépositaires des saines doctrines, des traditions et des + bienséances de l'art, de protester contre des tendances funestes, + de rejeter dans l'ombre des productions où l'art se ravale jusqu'à + violenter le regard par le scandale. Vous vous êtes dit que le + respect dû aux grands artistes vos ancêtres, que le souci de votre + illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays + vous faisaient une loi d'être sans pitié pour les dévergondages de + sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre + approbation, sorte de brevet qui leur eût reconnu le caractère + élevé et les qualités d'œuvres d'art. Voilà donc toute votre + iniquité.»</p></div> + +<p>Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple, à moins que ce ne +soit pour faire plaisir au Jury.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>La noblesse des Refusés remonta à bien avant les croisades.—Les + imbéciles n'admettent que leurs nez.—Heureuse comparaison entre + plusieurs peintres et une fleur exotique.—Le 93-Courbet.—Bain + d'eau-forte.—La soupe est sur la table des aqua-fortistes!—Un + guitariste se révèle.—Tabatière à diable.—Des peintres devenus + pierrots.—Conquête de toutes les Espagnes.—La séance est ouverte + et levée.—Les rassemblements sont défendus.—Bonjour. Thomas.—Un + poète prisonnier.—L'Infant n'a plus de droits au trône.—Le vieux + persiste.—Portraits. Silence!—Le <i>Jury-Charivari</i>.—Oeufs + brouillés et œufs sur le plat.—Retour en Espagne sans canons.—Le + Jury—<i>Journal amusant</i>.—Souvenirs du jeune âge.—Vol de + diamants.—Du latin!—Andromaque.—Charenton.—M. Biard.—M. + Millet.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La race des Refusés ne vient pas d'éclore. Tout artiste, tout auteur +d'une œuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et +des <i>confections</i>, est presque toujours <i>refusé</i>. Il blesse trop de gens +de la majorité pour ne pas être rejeté dans son individualité. Les sots +veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un +artiste n'imite pas, mais il ne veut pas être imité. Celui même qui ne +peut pas être imité est le plus fort.</p> + +<p>Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres +prédestinés à être refusés avant l'Exposition dont nous nous occupons. +Or, parmi ceux-là, s'épanouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM. +Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de +la révolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette révolution à cette +jeune pléïade que l'enthousiasme pour Rembrandt a poussé à +l'eau-forte.—Ils font, je crois, tous partie de la société des +Aqua-Fortistes, qui s'est également illustrée par ses dîners aussi +fameux que ceux du journal <i>le Figaro</i>. Le célèbre éditeur Cadart +présidait à ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de +ces messieurs.</p> + +<p>A la précédente Exposition—des reçus,—un groupe de jeunes peintres +ci-dessus désignés, s'arrêta coi devant un tableau, représentant <i>Un +joueur de guitare espagnol</i>. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands +tant d'yeux et tant de bouches de peintres, était signée d'un nom +nouveau, <i>Manet</i>.</p> + +<p>MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardèrent avec +étonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les +féeries à trappes, d'où pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol +était peint d'une certaine façon, <i>étrange</i>, nouvelle, dont les jeunes +peintres étonnés croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le +milieu entre celle dite réaliste et celle dite romantique. Quelques +paysagistes, qui jouent un rôle muet dans cette nouvelle école, +exprimaient par une pantomime significative leur stupéfaction. M. +Legros. qui avait fait lui-même quelques tentatives audacieuses contre +les Espagnols, mais qui n'avait pas dépassé le Tage, considérait le +musicien comme une conquête des Espagnes, au moins jusqu'au +Guadalquivir.</p> + +<p>Il fut décrété séance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres, +qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation éclatante +de la nouvelle école eut lieu.</p> + +<p>M. Manet reçut très-bien la députation, et répondit aux orateurs qu'il +n'était pas moins touché que flatté de cette preuve de sympathie. Il +donna sur lui-même et sur le musicien espagnol tous les renseignements +qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, à leur grand ébahissement, qu'il +était élève de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas à cette première +visite. Les peintres même amenèrent un poète et plusieurs critiques +d'art à M. Manet.</p> + +<p>Après divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne à +M. Manet. Les portraits de <i>Mademoiselle V. en costume d'Espada</i>, et du +<i>Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers</i>, d'après +Velasquez; <i>Philippe IV</i>, d'après Velasquez, et <i>Lola de Valence</i>, +gravures, le tout admis aux Refusés, justifient pleinement la grave +détermination du comité de la jeune pléïade. <i>Le Bain</i>, même, la plus +grande toile de M. Manet, quoique représentant des Parisiens et des +Parisiennes (elles en costume de bain <i>d'homme</i>, eux presque <i>en costume +de majo</i>), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans +cette peinture surtout, l'influence des victoires et conquêtes de M. +Manet dans les Espagnes.</p> + +<p>Les trois tableaux de M. Manet ont dû jeter une perturbation profonde +dans les idées arrêtées du Jury. Le public lui-même ne laisse pas que +d'être étonné de cette peinture qui, en même temps, irrite les amateurs +et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais +non médiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera +par ce qu'il est convaincu.—Finalement, quoique les amateurs prétendent +retrouver dans la manière de M. Manet des imitations de Goya et de M. +Couture,—légère différence.—Je crois que M. Manet est bien lui-même; +c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui faire.</p> + +<p>M. Legros a un grand tableau aux Reçus et un petit portrait aux Refusés. +Ce portrait est très-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury, +en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis à la porte? +Silence du Jury.</p> + +<p>Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce même portrait, +dans diverses poses, avait déjà été reçu plusieurs fois. Pourquoi ne pas +l'admettre encore? Enigme du Jury.</p> + +<p>En plus, M. Fantin jouit d'une grande réputation au Louvre pour ses +belles études. Son système pictural ne se développe pas d'une façon +aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est +sans défaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son +ébauche intitulée <i>Féerie</i>. C'est un amas, une macédoine, un plat de +couleurs brouillées; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle +on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.</p> + +<p>M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laissé aux +Refusés un tableau très-remarquable: <i>Basques Espagnols jouant à la +pelote</i>. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le +midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de +Basques châtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention, +une promptitude et une adresse très-observées. M. Gustave Colin gagne +d'emblée la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la +chose comme elle est. Les costumes uniformément bleus et rouges des +Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effrayé le +peintre; tout cela est curieux et intéressant et mérite d'être vu comme +toute chose particulière.—Refusé!—Pourquoi?—Rébus du Jury.</p> + +<p>Un très-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B. +est vu de profil, en train d'écrire. La pose, le regard, la main, la +plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet <i>d'Antan</i>, tout +est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce +vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on +redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le déranger pendant +qu'il écrit. C'est très-bien fait, c'est peut-être trop bien fait; ce +l'a été sûrement pour le Jury qui l'a rejeté.</p> + +<p><i>Gants, fleurs et bijoux</i>, par M. Pipard, est un petit chef-d'œuvre. Il +est impossible de représenter plus finement un <i>sujet</i> aussi simple. Les +gants, c'est à les mettre; le verre, c'est à boire dedans; les bijoux, +c'est à les voler, tant ils sont bien exécutés.—Refusé.—Logogriphe du +Jury.</p> + +<p><i>La Mort de l'enfant</i>, du même peintre, a les mêmes qualités poussées un +peu moins loin.—Refusé.—Charade du Jury.</p> + +<p>Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les +pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer +que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M. +<i>Paulus Cœsar</i> Gariot qui a ajouté après son nom: <i>Faciebat Parisiis +anno</i> MDCCCLXIII. <i>Faciebat</i> est joli surtout: <i>Il faisait</i> en 1863!!!</p> + +<p>Je ne sais de qui est élève M. Paulus Cœsar Gariot, mais il est une des +nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint +exactement d'après son procédé; c'est d'un élève, mais malgré la +faiblesse, c'est la même chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement +exécutés et il refuse. Quand M. Paulus Cœsar lui dit avec raison:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">...Quoi! ne m'avez-vous pas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous-même,—ici,—tantôt,—ordonné, etc.</span><br /> +</p> + +<p>Le jury lui répond:</p> + +<div class="blockquot"><p>Hé! fallait-il en croire une amante insensée!</p></div> + +<p>Il y a de quoi devenir fou. C'est à croire que les examinateurs, que les +magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et +qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus désordonnés, +des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant +d'estoc et de taille sans savoir où, uniquement pour taper.</p> + +<p>Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient.</p> + +<p>J'ai cité un petit article de M. Henri de la Madelène, concernant M. +Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du +même auteur, sur M. Biard.</p> + +<div class="blockquot"> +<p> M. BIARD</p> + +<p> «J'espère parler aujourd'hui de M. Biard pour la dernière fois de + ma vie. Ce triste farceur, dont la popularité fut un moment si + grande, perd décidément sa clientèle, et n'arrête plus personne + devant ses toiles. Voilà un excellent symptôme de santé publique + qui vaut bien la peine d'être signalé.</p> + +<p> «J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard à la + littérature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru + souverainement injuste. Certes, l'auteur de la <i>Pucelle de + Belleville</i> ne saurait être rangé parmi les classiques de la + langue; mais on retrouve au milieu de sa banalité comme un dernier + écho de verve gauloise. Paul de Kock est commun au possible, mais + il est gai somme toute, et le <i>Cocu</i> nous a tous déridés.</p> + +<p> «M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable + déviation de l'esprit français; quand le bourgeois de Paris se met + à être bête, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun bourgeois du monde: + M. Biard est le plus plat des bourgeois de ce temps. Il a toute la + gravité de M. Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un + queue-rouge, un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce + qu'est <i>Mon voisin Raymond</i> avant que Paul de Kock fasse crever sa + culotte, et la grossièreté de l'accident est sauvée par les détails + qui le précèdent. Chez M. Biard, aucune précaution: la brutalité de + ce jocrisse excessif ne connaît ni ménagements ni mesure. Il + développe la laideur, non dans le sens du caractère, comme fait + Daumier, par exemple, mais par complaisance pure pour la laideur + même. Il ne conçoit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse rire sans se + tordre, exprimer un sentiment intérieur sans tirer la langue, + équarquiller les yeux, hérisser les cheveux, convulser le corps + tout entier. Et remarquez qu'avec cette grossièreté des moyens il + n'atteint pas même une vérité triviale. Sa <i>Bourse</i> est au-dessous + de la réalité, son <i>Plaidoyer en province</i> n'a jamais pu être + plaidé par personne. Tout cela est glacé, faux, pénible, outré, + navrant, et je m'étonne que cela puisse encore faire rire quelques + sots.</p> + +<p> «Et dire que ce barbouilleur est décoré depuis 1838, pour ses + œuvres, et qu'il a gagné, par ses œuvres, dix fois plus d'argent + que Poussin!»</p> + +<p> (<i>Figaro-Programme</i>.)</p> + +<p> <span class="smcap">Henry de la Madelène</span>.</p></div> + +<p>Autre <i>guitare</i>!</p> + +<p>Je trouve dans le journal <i>l'Exposition</i> une lettre de M. Millet, +adressée à M. Théodore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme où +le peintre démontre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que +la peinture.</p> + +<p>Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion.</p> + +<p>Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite</p> + +<div class="blockquot">«Monsieur, + +<p> «Je suis très-heureux de la manière dont vous parlez de mes + tableaux qui sont à l'Exposition. Le plaisir que j'en ai est grand, + surtout à cause de votre façon de parler de l'art en général. Vous + êtes de l'excessivement petit nombre de ceux qui croient (tant pis + pour qui ne le croit pas), que tout art est une langue et qu'une + langue est faite pour exprimer ses pensées. Dites-le, puis + redites-le, cela fera peut-être réfléchir quelqu'un; si plus de + gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire sans + but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus écœurant + que de montrer seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de + l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habileté, et ceux + qui en font commerce en sont grandement loués. Mais de bonne foi, + et quand même ce serait de la vraie habileté, est-ce qu'elle ne + devrait pas être employée seulement en vue d'accomplir le bien, + puis se cacher bien modestement derrière l'œuvre? L'habileté + aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique à son compte?</p> + +<p> «J'ai lu, je ne sais plus où: «Malheur à l'artiste qui montre son + talent avant son œuvre!» Il serait bien plaisant que le poignet + marchât le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit + Poussin dans une de ses lettres à propos du tremblement de sa main, + quand il se sentait la tête de mieux en mieux disposée à marcher; + mais en voici à peu près la substance: «Et quoique celle-ci (sa + main) soit débile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante + de l'autre, etc.»</p> + +<p> Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils + ne s'emploieraient pas aussi résolument à flatter le mauvais goût + et les mauvaises passions à leur profit, sans aucun souci du bien, + et comme le dit si bien Montaigne:</p> + +<p> «Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.»</p> + +<p> «Je saurais gré au hasard qui me donnerait l'occasion de causer + avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se réaliser + immédiatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous + dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des + croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce + que je fais: que les choses n'aient point l'air d'être amalgamées + au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une + liaison indispensable et forcée. Je voudrais que les êtres que je + représente aient l'air voués à leur position, et qu'il soit + impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre + chose que ce qu'ils sont. Une œuvre doit être d'une pièce, et gens + et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire mettre + bien pleinement et fortement ce qui est nécessaire, et à tel point + que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites + ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme + déflorées et gâtées; mais je professe la plus grande horreur pour + les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages, + ces choses ne pouvant amener d'autres résultats que la distraction + et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses représentées qui + font le beau, que le besoin qu'on a eu de les représenter, et ce + besoin lui-même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en + est acquitté. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela + arrive en son temps et à sa place, et par contre, que rien ne peut + être beau arrivant à contre-temps. Point d'atténuation dans les + caractères: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les + mêlons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux.</p> + +<p> «Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui + qui est le mieux en situation.</p> + +<p> «Je conclus donc à ceci: Le beau est ce qui convient. Cela + pourrait se développer à l'infini et se prouver par d'intarissables + exemples. Il doit être bien entendu que je ne parle pas du beau + absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble + la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les + gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux + pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art + accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours + fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des poétiques au + lieu d'être poètes. Caractériser! voilà le but. Vasari dit que + Bacci Bandinelli faisait une figure devant représenter Ève. Mais, + en avançant dans sa besogne, il s'est avisé que cette figure, pour + son rôle d'Ève, était un peu efflanquée. Il s'est contenté de lui + mettre les attributs de Cérès, et Ève est devenue une Cérès! Nous + pouvons bien admettre, comme Bandinelli était un habile homme, + qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un modelé + superbe et venant d'une grande science, mais tout cela + n'aboutissant pas à un caractère déterminé, n'en a pas moins dû + faire l'œuvre la plus pitoyable. Ce n'était ni chair ni poisson.</p> + +<p> «Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-être si + peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de + rôder dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans + ma boutique.»</p> + +<p> J.F. <span class="smcap">Millet</span>.</p></div> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>La Bamboula du style.—Les cotons sont en baisse.—Citations... au + tribunal.—Une nouvelle langue qui n'est pas française.—Cette + vieille immorale, qu'on nomme la morale!—Garçon, encore une + langue!—Le but est atteint.—Monsieur, cela ne vous regarde + pas.—Le sergent de ville était dans son droit.—Oeuvre + pie.—Saint-Eustache.—La quête.—Pour les pauvres, s'il vous + plait!—Apollon avale la ciguë—Joseph Prud'homme.—Je n'ai pas le + courage d'aller plus loin.—Comment vous portez-vous?—Faisons les + cartes.—Une lettre... d'un homme à la campagne.—Nouvelles bévues + du maître.—La vertu est récompensée.—Ils ont pissé partout + (hémistiche du grand Racine).—Pile ou face?—La lune comme un + point sur un i.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les +peintres ne devraient jamais écrire,—pas même des lettres.—C'est pour +eux que la télégraphie a été inventée,—et pour les commerçants et +amateurs,—tous gens <i>qui n'ont pas le temps</i>, comme ils disent. La +correspondance par signes, par télégrammes, qui, pour faire des économies +de lettres, exige qu'on écrive par exemple: +<span class="smcap">Rouen</span>.—<span class="smcap">Vu Michel</span>.—<span class="smcap">Cotons baisse</span>.—<span class="smcap">Moi, +demain a paris</span>... etc. Ce langage-nègre est le style qui convient +aux peintres et autres personnes trop occupées et trop pressées.</p> + +<p><i>Tant pis</i>, écrit M. Millet, <i>pour qui ne croit pas que tout art est une +langue</i>.</p> + +<p>Je suis persuadé que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que +toute son esthétique gît dans la représentation des objets.</p> + +<p>(Cette définition pourrait s'appliquer également à la photographie qui +n'est pas un art).</p> + +<p>Quand vous faites un <i>paysage</i>, ou un <i>intérieur de pauvres</i>, ou <i>un +travailleur dans les champs</i>, ne vous obstinez pas à croire que vous +avez approfondi quelque haute question philosophique, et que même cet +<i>intérieur</i>, ce <i>paysage</i> et ce <i>travailleur</i> sont <i>des pensées</i>. M. +Millet dit que c'est une très-petite minorité qui croit que <i>tout art +est une langue</i>, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y +ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuadé qu'il <i>exprime +ses pensées</i> par la peinture, que ses tableaux sont remplis de poésie, +de tout ce qu'on voudra, et que conséquemment <i>la peinture est une +langue</i>.</p> + +<p><i>Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire +sans but.</i></p> + +<p>Quel but?—Celui de donner un enseignement, de châtier en riant les +mœurs, de faire de la politique ou de la philosophie?—Alors il y a +beaucoup de gens qui écrivent sans but, mais il y en a peu qui peignent +sans but, car les peintres croient tous que <i>tout art est une langue</i>, +etc.</p> + +<p>Moi, je suis sûr, au contraire, que tout art qui sort de lui-même, qui +s'occupe <i>d'autre chose</i> que <i>de lui</i>, se mêle de ce qui ne le regarde +pas et se nuit.</p> + +<p>Pourquoi, s'il en était autrement, les philosophes ne prétendraient-ils +qu'ils font de la peinture?... à l'huile?</p> + +<p><i>Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession</i> n'a rien de +bien <i>écœurant</i>, et cette expression <i>exercice d'une profession</i> +ressemble à celle de la 6<sup>e</sup> Chambre <i>dans l'exercice de ses +fonctions</i>.</p> + +<p><i>L'habileté employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se +cacher modestement derrière l'œuvre</i>! Ne croirait-on pas que nous +sommes à l'église; franchement c'est plus catholique qu'artistique.</p> + +<p>Le sermon continue par... <i>flatter le mauvais goût et les mauvaises +passions, sans aucun souci du bien</i>, etc.</p> + +<p>Il n'y a rien à répondre à ceci: <i>Qu'Apollon soit Apollon et Socrate +Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, etc</i>.</p> + +<p>Tout le reste de la lettre est le développement plus ou moins solennel, +comme on peut revoir, du commencement que je viens d'épiloguer. Je ne +veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les +peintres, même du renom de M. Millet, ont tort d'écrire, et d'écrire +publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner +de leurs nouvelles à leurs amis, et c'est précisément ce qu'ils ne font +pas.—Je parle d'un grand nombre.</p> + +<p>Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gaîté, +celle-là. <i>Bing</i>! <i>Bing</i>! Je vais la placer ici,—pour les paysagistes, +<i>bam</i>! la voici, <i>boumm</i>!</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«et on attend.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«profils de quelques masses: tout est embaumé, tout frissonne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«au souffle fraîchi de l'aube. <i>Bing</i>! le soleil s'éclaircit...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Bing</i>!... <i>bing</i>!... un premier rayon de soleil... un second</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Les amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«transparente du brouillard, qui monte... monte...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«monte..., aspiré par le soleil... et laisse, en se levant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«tout ce que l'on devinait d'abord.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Bam</i>! le soleil est levé.... <i>Bam</i>! le paysan passe au</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«bout du champ avec sa charrette attelée de deux bœufs....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Ding</i>! <i>ding</i>! c'est la clochette du bélier qui mène le</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«troupeau... <i>Bam</i>! tout éclate, tout brille... tout est en</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«pleine lumière... lumière blonde et caressante encore.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«et azuré.... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«rivière.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voilà!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«et n'ose pas approcher.—Ohé! Simon!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«—Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«—Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«—Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«—J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«rocher jaune que vous avez mis là,</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Boum</i>! <i>boum</i>! midi! Le soleil embrasé brûle la terre....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Boum</i>! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Boum</i>! Rentrons....—On voit tout, rien n'y est</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«plus.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«miche de ménage, avec du beurre frais battu... des</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«œufs... de la crème... du jambon!... <i>Boum</i>! Travaillez,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«un paysage du matin... je rêve mon tableau... plus tard,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«je peindrai mon rêve.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Bam</i>! <i>bam</i>! le soleil descend vers l'horizon... il est</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«temps de retourner au travail... <i>Bam</i>! le soleil donne un</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«coup de tam-tam.... <i>Bam</i>! il se couche au milieu d'une</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«pas ça.... Attendons, asseyons-nous là, au pied de ce</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«comme nous autres hommes, qui nous plaignons de</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«tout.—Elles ont le soleil à gauche... elles prennent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«patience.... Bon, se disent-elles, tantôt nous l'aurons à</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«bénissant Dieu!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Bam</i>! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voilà</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«tout à fait disparu..., bien, bien, le crépuscule commence....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«suaves du ciel.... On commence à ne plus voir... on sent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«du soir... la rosée emperle le velours des gazons.... Les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Bing</i>! Une étoile du ciel qui pique une tête dans</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«l'étang... charmante étoile dont le frémissement de l'eau</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«en clignant de l'œil.... <i>Bing</i>! une seconde étoile apparaît</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«dans l'eau, un second œil s'ouvre. Soyez les bienvenues,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«fraîches et souriantes étoiles.... <i>Bing</i>! <i>bing</i>! <i>bing</i>! trois,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«s'assombrit encore.... L'étang seul scintille.... C'est un</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«fourmillement d'étoiles.... L'illusion se produit.... Le soleil</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«se lève.... Bon! voilà mon tableau fait!»</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Corot.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">(<i>Figaro</i>, 24 mai 1863.)</span><br /> +</p> + +<p>Après cette amusante lettre, d'un des maîtres du paysage, <i>bing</i>! +<i>bing</i>! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux +et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, <i>bam</i>!</p> + +<p>Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se +lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une étude un peu plus +approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas +encore, qu'il n'avait pas rencontré dans un tableau, le rend fou de +joie. Il est le plus sincère amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux +on trouve quelque secret de jour ou de crépuscule, de pluie ou de vent, +pris à la nature. Voilà un peintre convaincu et vraiment voué à son art, +un chercheur éternel, un trouveur, même, indiscipliné, qui méritait bien +d'être évincé par les professeurs gardés par les fameux lions riants et +bouclés, symboles de l'Institut.</p> + +<p>Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les +académiciens seront les mêmes.</p> + +<p>Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits.</p> + +<p>Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte +M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage +représentant un coup de vent dans une forêt en novembre, nous sommes en +plein novembre. C'est désagréable, mais le peintre connaît si bien son +calendrier qu'il en joue à son gré.</p> + +<p>Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui +retombe sur le nez du jury.</p> + +<p>M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refusé deux portraits très-bien +faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de +baudruche et l'indignation du public.</p> + +<p>Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe +explicative, autrement, <i>quoique la peinture soit une langue</i>, on ne +comprendrait jamais le sujet.</p> + +<p>Voici les vers célèbres d'Alfred de Musset:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Assez dormir, ma belle,<br /></span> +<span class="i0">Ta cavale, Isabelle,<br /></span> +<span class="i0">Hennit sous tes balcons.<br /></span> +<span class="i0">Vois les piqueurs alertes,<br /></span> +<span class="i0">Et, sur leurs manches vertes.<br /></span> +<span class="i0">Les pieds noirs des faucons.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les +faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau.</p> + +<p>Une jeune femme nue, <i>comme le discours d'un académicien</i>, a dit le même +de Musset, retournée sur un lit, regarde, on ne sait quoi, à travers les +carreaux de sa fenêtre, et montre ses postères à ceux qui la regardent, +c'est-à-dire au public.</p> + +<p>Un cavalier <i>joyeux</i>, à la moustache blonde, se penche en appuyant une +main sur la susdite partie charnue pour faire voir à Isabelle</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les pieds noirs des faucons, etc.<br /></span> +</div></div> + +<p>quelques cerises détachées d'un collier de corail sont menacées d'être +écrasées sur le lit par le gros... derrière d'Isabelle.</p> + +<p>Cheveux noirs et moustaches rousses, postères et cerises, linge et +chair, tout est bien fait, vigoureusement peint.</p> + +<p>Ce que ce tableau fait épanouir de lazzis, de bons mots, parmi les +spectateurs, est énorme.</p> + +<p>«Cela s'appelle <i>le Lever</i>,—<i>Lever de la lune</i>, à la bonne heure!» +disait un loustic en posant, comme le <i>cavalier joyeux</i>, sa main sur les +reins <i>souples et dispos</i> d'Isabelle,—devant lesquels s'arrêtent les +dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'œil à +travers les coups d'éventail!—D'autres dames passent plusieurs fois, +indignées, devant ces rondeurs de fille nue.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Quadrille!—Un critique d'art lève la jambe.—Trinité de M. Maxime + Ducamp.—Tous ne font qu'un—(incarnation).—Beau trait de M. + Adrien Paul.—La blanche ou la noire?—L'indignation ne fait pas + la bonne prose.—M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils + au public et au Jury.—Les peintres ne cessent ni de vaincre ni + d'écrire.—<i>Le Séjour des Élus</i>, c'est l'Exposition.—<i>L'Enfer</i>, + selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.—Exemple + d'humilité donné par cet infortuné peintre.—Les bons et les + méchants.—Ventre-saint-Gris et un autre saint!—Je m'évanouis! + —D'où sort-il encore, ce peintre-là?—Cinq manants contre un + gentilhomme!—Exemple de discrétion.—Mort de quelqu'un.—Selon M. + Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.—Où la + religion va-t-elle se nicher?—Moyen d'inquisition.—Les bons + l'emportent.—<i>Je vais revoir ma Normandie</i> (air connu).—La poste + aux lettres.—Encore un petit saint.—Nuée de sauterelles.—La + toile se lève.—Le père, le fils et....—Le bon + fataliste.—Mangeons un peu.—Un pied de nez à la + Sainte-Menehould.—On abat le pilori.—<i>Partit en guerre</i>... le + tableau de Courbet.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les critiques d'art continuent à faire leurs farces.—M. Maxime Ducamp +trouve, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, qu'il n'y a que trois peintres +à l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me +rappelle pas le nom.</p> + +<p>«<i>J'aime mieux çà</i>,» dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le +<i>Figaro</i>.</p> + +<p>Après la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi, +qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,—mais qui vaut tous les autres +critiques d'art;—c'est ledit M. Maxime Ducamp.</p> + +<p>Il les résume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul, +etc., sont faits à son image.</p> + +<p>Et à propos de M. Adrien Paul, le critique du journal <i>le Siècle</i>, je +vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier.</p> + +<p>Au Salon de 1861, M. Lebœuf avait exposé une statue colossale, +représentant un esclave nègre, un Spartacus américain qui vient de +briser ses fers et s'élance à la révolte. M. Adrien Paul prit cette +statue symbolique, ce Spartacus nègre, pour le fameux gladiateur, pour +le véritable Spartacus, héros de tragédie.</p> + +<p>«Rendre ainsi, écrivait-il, l'un des héros, l'un des martyrs de la +liberté!...—Il fallait à Spartacus un caractère fier, mâle, héroïque, +etc.»</p> + +<p>Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqué les grosses babines ou +lèvres du nègre, s'indignait démocratiquement de cette bouche, qu'il +trouvait «enflée par l'envie,» octroyée par le sculpteur au libérateur +des esclaves romains.</p> + +<p>Cela suffit, n'est-ce pas?</p> + +<p>Quoique les critiques d'art ne me soient pas agréables, il m'est doux de +temps en temps de citer leur littérature.</p> + +<p>M. Castagnary, esthétiste connu, publie dans <i>le Courrier du Dimanche</i> +un compte-rendu de l'Exposition des Refusés, et il conclut par les +lignes suivantes:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refusés + deux cents toiles grotesques, qu'à défaut de l'Institut, un simple + garçon de bureau eût pu désigner, il resterait un ensemble de + peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la + pensée au milieu de ce restant, ainsi échenillé d'inepties + flagrantes, les cent œuvres des trente ou quarante artistes dont + les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de + toutes les expositions, parce qu'ils sont véritablement + l'état-major de l'art: vous avez immédiatement un Salon complet, + aussi intéressant que celui qu'a combiné l'administration.</p> + +<p> «A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est + mauvaise; elle décourage. Elle est injuste; elle outrepasse vos + droits. Quand vous vous appeliez David et son école, que vous aviez + une esthétique à vous, que cette esthétique, acceptée de tous, + n'avait point encore été ébranlée par le contrôle d'une raison plus + libre, vous pouviez avec certitude établir la discipline dans + l'art; vous deviez étouffer les révoltes, exclure les hérétiques. + Mais l'école romantique, en procurant l'avènement de + l'individualisme, a signé votre destitution. Aujourd'hui, dans + l'art, chacun ne relève que de soi-même, n'admet d'autre + suzeraineté que la sienne. La société a sanctionné et sanctionne + encore chaque jour cette émancipation heureuse. Comme pouvoir + dirigeant, vous n'êtes plus rien. Abdiquez donc généreusement ce + qui vous reste d'autorité, et résignez-vous à suivre un mouvement + que vous ne pouvez plus arrêter désormais.</p> + +<p> «<span class="smcap">Cas Agnary</span>.»</p></div> + +<p>Les peintres ne cessent pas d'écrire. Après la lettre de M. Corot est +venue celle de M. Millet, précédée de celle de M. Rousseau.</p> + +<p>Un Refusé, M. Tremblay, avait envoyé au <i>Petit Journal</i> une protestation +bien douce où il écrivait «que les moins bons de l'Exposition des +<i>élus</i>, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des +<i>réprouvés</i>.»</p> + +<p>«Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation +banale de partialité; mais il est composé d'hommes accessibles à la +fatigue, etc.»</p> + +<p>Un peu plus loin, on trouvait dans le même article: «En quoi, après +tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?»</p> + +<p>Est-ce naïf?—Je ne crois pas qu'on se soit moqué jamais plus +tranquillement de soi-même, ni qu'on ait protesté d'une plus sainte +façon.</p> + +<p>Le même peintre religieux qui signe: L. <span class="smcap">Tremblay</span>, <i>l'un des +réprouvés, auteur de sainte Eugénie</i>, <i>qui compte huit années +d'exposition</i>, cite à l'appui de ses arguments, «le <i>doux</i> philosophe, +le sage <i>aimable</i>, saint François de Sales, que <i>notre</i> Henri IV aimait +<i>tendrement</i>.»—Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger....</p> + +<p>Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur <i>café au lait</i>, +et à la raison couleur <i>cuisse de nymphe</i> de ce pauvre <i>réprouvé</i> M. +Tremblay.</p> + +<p>Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cité un si risible alinéa +à la fin de mon troisième chapitre, est encore un peintre.</p> + +<p>Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'écrirai aussi,—pas comme +les peintres;—je les citerai, je leur montrerai à eux-mêmes qu'il vaut +mieux qu'ils <i>expriment</i> leurs <i>idées par leurs tableaux</i>, et +que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet.</p> + +<p>M. A. Gautier—lui aussi!—a écrit, dans le journal <i>l'Exposition</i>, une +longue lettre à M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A. +Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente +d'en extraire ce petit passage:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Si tu es friand d'entendre des choses singulières,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">retourne au Salon des <i>proscrits</i>, tu surprendras parfois des</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">homme bien réfléchis qui le quittent en <i>soupirant</i>.»</span><br /> +</p> + +<p>Si ces mots «des hommes bien réfléchis» ne s'appliquent pas spécialement +aux peintres refusés, le dernier mot, le <i>dernier soupir</i> doit faire +bien réfléchir le jury.</p> + +<p>Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon +Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres +des peintres, que j'ai citées). M. Amand Gautier insiste aussi sur <i>la +haute moralité</i> de son tableau, <i>la Femme adultère</i>, exposé dans <i>le +purgatoire</i>, dit-il.</p> + +<p>Qui diable se serait avisé d'aller trouver de la morale dans ce tableau, +si ce n'est son auteur?</p> + +<p>Il est à remarquer également, à propos des écrits des peintres, qu'ils +donnent tous des appellations différentes aux Refusés.</p> + +<p>L'un dit qu'ils sont <span class="smcap">Exclus</span>.</p> + +<p>L'autre les traite d'<span class="smcap">Artistes non admis</span>.</p> + +<p>M. Tremblay les nomme <span class="smcap">Réprouvés</span>.</p> + +<p>M. Gautier les appelle <span class="smcap">Proscrits</span>, etc., etc.</p> + +<p>En se livrant aux méditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on +arriverait peut-être à trouver dans ces diverses désignations les +opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs.</p> + +<p>Le public, à force d'entendre de justes appréciations, commence à ne +plus rire et à ne pas trop donner raison au jury,—ni aux peintres, il +est vrai,—au Salon des Refusés.</p> + +<p>La quantité de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais +n'atteint pas au chiffre des médiocres, des prétentieux, des affreux +tableaux qui surabondent à l'Exposition des Reçus.—En outre, on ne +saurait trop le répéter, les tentatives souvent réussies, les +individualités nouvelles, ne se rencontrent guère qu'au Salon des +Refusés.</p> + +<p>Les tableaux que j'ai déjà cités de MM. Whistler, Colin, Pipard, +Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., défient, +bravent, et narguent le jury.</p> + +<p>Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des +paysages et des natures mortes surtout.</p> + +<p>Voici <i>les Embrasseux</i>, de M. Jean Desbrosses.</p> + +<p>Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garçon de +campagne fait claquer un baiser sur la joue penchée d'une jeune et +fraîche paysanne,—<i>l'enjoleu</i> a l'air si heureux, la petite coquette +est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont +volés à la nature. Cela est vrai, amusant et naïf, cela sent bon; c'est +un charmant tableau.</p> + +<p>M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout, +celui qui représente une route et des massifs d'arbres dans une forêt, +est très-beau.</p> + +<p><i>La Chute de la rivière de Loing</i>, <i>au soleil couchant</i>, par M. +Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est +fatigant de dire toujours: beau, très-beau, très-bien, très-réussi en +parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je +raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-même, qui m'aurait fait +une impression particulière; mais comment décrire les paysages des +autres, à moins de dire comme au théâtre:—La scène se passe dans la +forêt de Fontainebleau; à droite, sur le premier plan, un gros chêne; à +gauche, un chemin qui mène à la ville. Je pourrais ajouter: <i>On entend +un cor, à la cantonnade</i>.</p> + +<p>J'ai remarqué le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi +remarqué un tableau de M. Saint-Marcel fils,—mais d'une toute autre +façon.</p> + +<p>En regardant ses <i>Chevaux de ferme à l'écurie</i>, quoique M. Saint-Marcel +fils soit élève de MM. Decamp et Léon Cogniet, j'ai cru fermement qu'il +était élève de M. Brivet-le-Gaillard.</p> + +<p>Est-ce que les paysagistes commenceraient à croire, comme beaucoup +d'hommes de lettres, à ce stupide proverbe: <i>Tel père</i>, <i>tel fils</i>? En +voilà plusieurs qui donnent leurs pinceaux à leurs enfants dont ils +feront d'éternels élèves. Un des exemples frappants de cette funeste +voie est M. Daubigny, dont le fils a exposé cette année, des paysages +copiés sur ceux du papa. Ces paysages ont pu réjouir ce bon père, mais +ils font approuver sans réserve la conduite des notaires qui accumulent +les barricades devant les envies artistiques de leurs fils.</p> + +<p>Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refusés, +c'est le <i>Bûcheron et la Mort</i>, par M. Pinkas.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Un jour d'été, un bûcheron, épuisé sous le faix de la</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">chaleur et du travail, ramassa ses suprêmes efforts pour enfoncer</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">son coin dans le tronc d'un vieux chêne, puis retomba,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">découragé. Les sueurs serpentaient sur son visage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">terreux et ravagé, ses yeux grandissaient sans regards, et sa</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">respiration déchirait son gosier desséché. Quant il revint à</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">lui, le tableau splendide de la forêt tranquille et heureuse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">qui ne semblait occupée qu'à écouter, sous le soleil, le chant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">du coucou, lui fit faire une comparaison si fâcheuse, qu'il</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">se prit à pleurer. Le bonheur calme de la forêt lui faisait</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">envisager, par contraste, sa destinée tourmentée.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Le bûcheron, à force de se désoler, en arriva bientôt</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">à ce paroxysme de la douleur où l'on se met à parler tout</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">haut.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«—Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">vivre mes six enfants, ma femme et moi-même! Et ma</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">femme est encore enceinte!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«(Généralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants à</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ceux qui n'ont même pas de quoi se nourrir).</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«—Ah! poursuivit le bûcheron, je voudrais que la Mort</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">fût la marraine de ce dernier enfant!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le <i>comique</i> qui</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ne perd jamais ses droits continuait à jouer des farces. Il</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">soufflait <i>aux</i> fourmis l'idée de grimper dans les jambes du</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">bûcheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il en résultait des grattements qui nuisaient à la gravité du</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">tableau. Le chant monotone du coucou se mêlant aux sanglots</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">de l'infortuné, une pie, oiseau de pantomime, qui</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">allait et venait non loin de là, en sautillant comme... une</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">pie, ajoutaient encore à la partie gaie.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«A peine le pauvre bûcheron avait-il prononcé cette phrase imprudente:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Je voudrais que la Mort fût la marraine de ce dernier enfant!» que le</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">tronc d'un vieux chêne s'ouvrit et donna passage à cette vilaine</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avança</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">gracieusement vers le bûcheron terrifié. Elle n'avait aucun vêtement,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">c'était un squelette dans toute sa simplicité. La Mort est la seule</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">personne qui puisse sans indécence se présenter nue aux gens.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«—Tu m'as invoquée, dit-elle, ou plutôt firent les os</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">maxillaires au bûcheron, sur lequel elle tînt fixés les deux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">trous qui lui servaient d'yeux.»</span><br /> +</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«C'est, dit-il, afin de m'aider<br /></span> +<span class="i0">A recharger ce bois....»<br /></span> +</div></div> + +<p>Telle est la scène représentée par M. Pinkas, excepté la Mort qui a une +espèce de casquette et une cravate rouge autour de l'arête qui lui sert +de cou.</p> + +<p>Les <i>Roses</i>, de M<sup>lle</sup> Adèle de la Porte; les <i>Légumes</i>, de M. Horace +Pagez; les <i>Lilas</i>, de M. Maistan,—un suspect qui n'est pas dans le +catalogue!—le <i>Gibier</i>, de M<sup>lle</sup> Aglaé Laurandeau (suspecte); les +<i>Pêches</i>, de M. Leroy (suspect); les <i>Roses et Marguerites</i>, le +<i>Seringat</i>, de M. Charles Laass d'Aguen; le <i>Citron</i>, de M<sup>lle</sup> Louise +Darru; les <i>Pieds de cochon</i>, les <i>Oeufs et le Fromage</i>, de M. Graham, +et enfin le <i>Dessert</i>, de Marie Thibault, composent un festin complet et +charmant, aussi agréable au goût qu'aux yeux.</p> + +<p>Il faut que Messieurs du jury aient le palais—de l'Institut—difficile. +N'avoir pas voulu goûter ces excellents mets et ces beaux fruits parmi +ces fraîches fleurs, avoir repoussé la peinture à la Sainte-Menehould de +M. Graham, fait supposer des estomacs et nez bien blasés.</p> + +<p>L'Exposition des Reçus et des Refusés est terminée depuis le 1<sup>er</sup> +juillet dernier. La distribution des prix ou médaille et récompenses +sera faite le 6 juillet.—Les Refusés doivent avoir des chances!</p> + +<p>Un décret du 23 juin dernier, inséré au <i>Moniteur</i>, a fait savoir que +dorénavant l'Exposition de peinture, de sculpture et d'architecture aura +lieu chaque année, du 1<sup>er</sup> mai au 1<sup>er</sup> juillet.</p> + +<p>Les Refusés ne sont probablement pas compris dans ce décret, ce qui veut +dire que le jury ne sera plus troublé, continuera, comme par le passé, à +taper à l'aventure, et que les choses iront comme devant.</p> + +<p>Quand donc lirons-nous le bienfaisant décret qui supprimera le jury?</p> + +<p>Finissons ce chapitre par l'annonce d'une grande nouvelle.</p> + +<p>Le tableau de Courbet, <i>les Curés ivres</i>, déjà célèbre, quoique non vu, +va commencer son tour du monde par l'Angleterre.</p> + +<p>Le maître-peintre consciencieux veut, avant le départ, mettre une +perfection minutieuse dans les moindres détails de son œuvre. Il s'est +remis dessus et cherche des défauts. Il ne veut pas qu'un seul critique, +un amateur, ni même qu'un artiste puisse y trouver une petite bête. Il +considère ce tableau comme son meilleur et veut le faire ainsi +considérer par tout le monde.</p> + +<p>Nous suivrons de loin ce tableau dans ses pérégrinations, et nous +tiendrons nos lecteurs au courant de ses aventures et de ses effets.</p> + +<p>Dès à présent, nous savons qu'il sera exposé à Londres et qu'il y aura +grand meeting.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Enterrements de toutes classes.—Une odeur de cuir chaud.—M. + Briguiboul ne sera plus Refusé.—L'honneur est le seul vrai + salaire.—Morceau éloquent.—Un maréchal qui a raison.—Il a + tort.—Les peintres ont mal compris.—On lit dans le <i>Moniteur</i>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La distribution <i>solennelle</i> des croix et des médailles d'honneur, des +médailles de 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> classes, des mentions honorables et +des <i>rappels</i> de médailles aux peintres, architectes, sculpteurs, +graveurs et lithographes, est enfin terminée.</p> + +<p>Les discours ont passé «comme un parfum d'été.»</p> + +<p>M. Briguiboul est le seul Refusé qui ait obtenu (non à cause de cette +qualité) une médaille de 3<sup>e</sup> classe.</p> + +<p>Si l'on admet ce principe absurde qu'une récompense est due à un +artiste parce qu'il a du talent,—comme si la vraie, la seule récompense +pour un artiste n'était pas d'avoir du talent ou même du génie,—on +attribuera le don de cette 3<sup>e</sup> médaille au tableau mythologique de M. +Briguiboul, qui est parmi les œuvres refusées et non au tableau reçu. +C'est pourtant ce dernier qui a valu à son auteur le grand honneur de +3<sup>e</sup> classe dont nous venons de parler.</p> + +<p>Les jours de distribution de prix, les lycéens ne sont pas plus heureux +et plus émus que les artistes ne le sont quand un ministre ou un +maréchal leur octroye, dans une cérémonie <i>solennelle</i>, au nom de +l'Empereur, des récompenses diverses.</p> + +<p>Quant à moi, si j'étais guerrier, je ne combattrai que pour +combattre,—parce que ce serait mon devoir,—et non pour obtenir un +grade ou une croix; peintre, je ne peindrai que pour faire de beaux +tableaux—et non pour être applaudi ou récompensé; travailler pour +soi-même me paraît une superbe maxime que je voudrais lire en lettres +d'or sur champ d'azur chez tous les artistes.</p> + +<p>Arriver à être content de soi, à savoir, à être sûr qu'on a bien fait, +est la vraie gloire, la seule durable, la seule que se transmettent les +hommes de génie, frères de celui qui l'a conquise.</p> + +<p>Quel jury, quel souverain pourraient me donner tort ou raison contre +moi-même. Quoi!—il dépendrait d'un homme parvenu—ou de +plusieurs—d'annihiler mon œuvre ou d'augmenter sa valeur! J'oserais me +dire artiste et je n'aurais pas d'opinion! Le jugement même d'un grand +homme prévaudrait contre le mien, quand je sais, quand j'ai appris, +étudié, travaillé, quand j'ai vécu et fait mon œuvre! Non, mille Dieux! +répondrais-je. Je suis libre, je sens, je suis convaincu, je discute et +je maintiens ce que j'ai fait!</p> + +<p>D'autre part, comment pourrait-on établir la justice et la justesse des +condamnations et des récompenses en matière d'art?—Il est inutile de +recommencer à démontrer l'impossibilité des censures et des jurys.</p> + +<p>La magistrature artistique infaillible n'est pas encore éclose. Dès lors +un peintre médaillé, homme consciencieux, s'appréciant à sa valeur +exacte,—s'il est possible,—pourra-t-il supporter de sangfroid qu'un +peintre de sa valeur ou plus fort que lui n'ait pas reçu la même faveur? +Croit-on que beaucoup d'académiciens pouvaient, sans rougir, frotter de +leurs habits à palmes, en passant, le paletot de Balzac?</p> + +<p>Non, non.—Il est d'éternelles vérités toujours bonnes—et inutiles à +dire,—dont on ne profite guère, soit, mais que les cérémonies, les +solennités et toutes les fausses grandeurs ne renverseront pas.</p> + +<p>Le discours de M. le maréchal Vaillant, ministre des Beaux-Arts, a ceci +de particulier que, pour la première fois peut-être, on a pu entendre +l'éloge officiel de l'invention, de l'originalité. Dans les phrases +<i>d'un vieux soldat</i>, l'armée devait naturellement avoir quelques mots. +Mais nous ne sommes pas de l'opinion de M. le maréchal quand il parle du +<i>jury éclairé</i> et quand il affirme que <i>le public est toujours empressé +d'accueillir une tentative originale</i>.</p> + +<p>Quelques allusions aux peintres refusés se glissent dans le discours de +M. de Nieuwerkerke, qui a repoussé <i>l'excentricité</i> avec dédain.</p> + +<p>Je crois, moi, que l'<i>excentricité</i> est une rare faculté en Art que n'a +pas qui veut, et contre laquelle conséquemment il est peu urgent de se +mettre en garde.</p> + +<p>Certaines parties du discours de M. de Nieuwerkerke ont été interprétées +par les artistes comme des promesses de liberté pour les Expositions à +venir, et pour ce vivement applaudies.</p> + +<p>Beaucoup d'artistes, et des meilleurs, désirent et demandent la +suppression du jury et la liberté des Expositions. C'est trop juste, et +cela se fera.</p> + +<p>Voici, d'après le <i>Moniteur</i>, le compte-rendu de la cérémonie et les +discours:</p> + + +<h3>DISTRIBUTION SOLENNELLE</h3> + +<h3>DES</h3> + +<h3>RÉCOMPENSES DÉCERNÉES AUX ARTISTES</h3> + +<h3>APRÈS L'EXPOSITION DE 1863</h3> + +<p>La distribution des récompenses aux artistes qui ont pris part à +l'Exposition de 1863 a eu lieu hier, à une heure, au Palais de +l'Industrie.</p> + +<p>S. Exc. le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de l'Empereur et des +Beaux-Arts, a présidé la cérémonie. Il était accompagné de M. Alphonse +Gautier, conseiller d'État, secrétaire général du ministère de la Maison +de l'Empereur et des Beaux-Arts, et de M. le lieutenant-colonel +Monrival, son aide de camp. Il a été reçu, à son arrivée au Palais, par +M. le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, assisté de M. +Courmont, chef de la division des Beaux-Arts, de MM. les inspecteurs +généraux des Beaux-Arts, de M. le marquis de Chennevières, conservateur +adjoint au Musée du Louvre, chargé du service des Expositions.</p> + +<p>A droite et à gauche de l'estrade d'honneur se sont placés les membres +du jury, les conservateurs et conservateurs adjoints des Musées +impériaux, et les fonctionnaires supérieurs du service des Beaux-Arts.</p> + +<p>A une heure, la séance ayant été déclarée ouverte, S. Exc. le maréchal +Vaillant s'est levé et a prononcé le discours suivant:</p> + +<div class="blockquot">«Messieurs, + +<p> «C'est un vieux soldat qui vous remet, cette année, les récompenses + accordées par l'Empereur à tous ceux dont les travaux honorent le + pays. L'armée, vous le savez, a souvent bien mérité des artistes. + Vous lui devez quelques-uns de ces chefs-d'œuvre que-vous admirez + et que vous prenez pour modèles; et naguère encore vous l'avez vue, + à Rome, suspendant les coups qui pouvaient porter le ravage dans + ces sanctuaires des arts, objets de juste vénération. Aujourd'hui, + ma tâche est facile: je viens proclamer les décisions d'un jury + éclairé, confirmées par ce jury sans appel qu'on nomme le public. + En aucun pays ses arrêts ne sont plus autorisés qu'en France, parce + qu'en France il n'y a personne qui ne s'intéresse à vos travaux. + Laissons la médiocrité orgueilleuse accuser le goût du siècle et + déplorer ses changements et ses caprices.</p> + +<p> «Les artistes, messieurs, trouveront toujours le public empressé + d'accueillir une tentative originale, parce que l'invention est une + des plus précieuses qualités de l'art. S'ils rencontrent de la + sévérité lorsque, pour suivre la vogue, ils renient leurs propres + convictions; si, traités d'abord avec bienveillance, ils sont vite + abandonnés, c'est justice. Le public a toujours maudit, avec le + poète, le troupeau servile des imitateurs. Il avait applaudi à de + brillantes promesses, il retire sa faveur à qui ne les a pas + tenues.</p> + +<p> «Notre siècle, assurément, n'est pas de ceux dont les artistes + aient à se plaindre. Je ne vous rappellerai pas la constante + protection dont ils sont l'objet de la part de l'Empereur; les + richesses nouvelles acquises par ses ordres pour nos Musées, les + grands travaux exécutés dans la capitale de l'Empire. Qu'il me soit + permis de vous faire remarquer seulement que l'absence de préjugés, + l'éloignement pour la routine, le dégagement de toutes traditions + étroites, sont devenus les principes de la critique moderne. Plus + heureux que la plupart de vos devanciers, vous n'avez plus à vous + débattre contre des règles absolues que de glorieuses écoles ont + souvent laissées après elles. Aujourd'hui, qu'on poursuive l'étude + de la nature jusque dans ses trivialités ou qu'on s'applique à + rechercher un idéal poétique, tous les efforts consciencieux sont + appréciés, et jamais le mérite d'un ouvrage ne sera contesté pour + n'avoir pas l'autorité d'exemples anciens. Cette disposition, qui + laisse aux artistes la plus complète liberté pour suivre leurs + tendances et leurs inspirations, ne doit pas leur faire oublier les + difficultés nombreuses de leur carrière. A moins de s'être préparé + par de fortes études, il est imprudent de tenter des routes + nouvelles, et, si j'ose me servir ici d'une comparaison empruntée à + mon métier, je dirai qu'il n'appartient qu'aux soldats aguerris et + disciplinés de tout oser avec l'espoir fondé de réussir. + L'observation constante de la nature, les méditations patientes + devant les œuvres des maîtres, voilà les plus sûrs moyens + d'obtenir des succès durables. Telle a été l'éducation de ceux de + vos prédécesseurs qui ont conquis une juste renommée; telle je + voudrais que fut l'éducation de tous nos artistes.</p> + +<p> «Vous avez désiré que des Expositions plus fréquentes permissent à + vos juges naturels de suivre, pour ainsi dire pas à pas, vos + efforts et vos progrès. Le comte Walewski, mon honorable + prédécesseur, qui, pendant son administration, a donné tant de + preuves de sa sollicitude pour vos intérêts, qui s'est montré si + jaloux de multiplier les moyens d'encourager vos travaux, a porté + votre désir à la connaissance de l'Empereur, et Sa Majesté a + ordonné la réalisation de cette mesure. Une année ne se passera + donc pas sans que cette enceinte reçoive vos œuvres nouvelles. + J'ai la confiance que ces Expositions annuelles répondront à votre + attente, comme à celle du Gouvernement, grâce à vos efforts et au + concours du surintendant des Beaux-Arts, qui vient de recevoir de + la confiance de l'Empereur une mission plus élevée, et qui vous + aidera d'autant plus sûrement de ses conseils et de son autorité + qu'il est sorti de vos rangs et qu'il vous appartient toujours par + ses œuvres.</p> + +<p> «Pourquoi faut-il qu'un douloureux souvenir attriste la joie de + cette fête! Moins que personne et moins ici que partout ailleurs, + au milieu de ces toiles animées qui nous parlent de combats et de + victoires, je ne puis oublier que, dans le cours même de cette + année, il y a quelques mois à peine, l'armée des arts perdait l'un + de ses plus illustres maréchaux.</p> + +<p> «Vous l'avez reconnu, messieurs, et vos cœurs ont nommé avant moi + le troisième, le dernier, le plus grand des Vernet.</p> + +<p> «Peintre de l'épopée impériale, Horace Vernet, dans son inépuisable + fécondité, s'est associé à tous les triomphes de la France. Pendant + une longue vie, qui égala presque celles du Titien et de + Michel-Ange, cet infatigable créateur ne cessa pas un jour de + travailler, et, sans jamais avoir vieilli, ne s'arrêta que pour + mourir!</p> + +<p> «Nul plus que lui, sans doute, n'aurait eu droit à d'éclatantes + funérailles; le peuple eût porté l'artiste populaire à sa suprême + demeure; jeunes et vieux, les soldats de l'Empire eussent voulu + honorer encore celui qui avait reproduit tous leurs combats et + popularisé toutes leurs victoires; et vous, messieurs, ses + derniers élèves, ses premiers admirateurs, quelle escorte vous + eussiez faite à sa cendre!</p> + +<p> «Il ne l'a pas permis. Lassé de la gloire, il a refusé pour sa + tombe tous les hommages; mais dans cette tombe il a emporté tous + les regrets.</p> + +<p> «Ce que la reconnaissance du pays n'a pu faire alors, messieurs, + l'Empereur, inspiré par sa grande âme, l'avait fait d'avance en + accordant à votre vieux maître, à mon vieil ami, un honneur si + exceptionnel qu'il est presque unique dans l'histoire de l'art.</p> + +<p> «Que l'exemple vous soutienne, messieurs, et que la récompense vous + encourage. Il est bon, au début de la carrière, de se fortifier + pour la lutte, et rien ne rehausse le cœur comme le spectacle du + travail accompli, du succès mérité et de la gloire obtenue.»</p></div> + +<p>Ce discours a été plusieurs fois interrompu par des salves +d'applaudissements.</p> + +<p>M. le comte de Nieuwerkerke a pris ensuite la parole et s'est exprimé en +ces termes:</p> + +<div class="blockquot">«Messieurs, + +<p> «A l'heure où les questions d'art deviennent plus graves parce + qu'elles deviennent plus générales, l'Empereur, en réunissant dans + le ministère de sa Maison tous les services des Beaux-Arts, en les + confiant à un maréchal de France à la fois homme de science et + de goût, a voulu, pour ainsi dire, les rapprocher encore de Lui.</p> + +<p> «Déjà une mesure essentiellement libérale a été prise cette année + en faveur d'un grand nombre d'artistes. Ils la doivent, vous ne + l'ignorez pas, à la sollicitude de l'Empereur. Avec cette + bienveillante initiative qui distingue chacun de ses actes, notre + auguste Souverain a appelé tous les artistes à partager le grand + jour de la publicité. Il a pensé que le moment était venu de donner + cette satisfaction au public, aux artistes, aux membres du jury + eux-mêmes. C'est donc à tous ceux dont les œuvres ont été exposées + que je m'adresse aujourd'hui, à ceux dont les noms sont inscrits au + catalogue officiel, comme à ceux pour lesquels des salles + particulières ont été ouvertes.</p> + +<p> «Nous sommes heureux de constater le redoublement d'activité qu'a + produit le Salon de 1863. Il nous donne la preuve de l'intérêt + croissant que l'art inspire; le nombre des visiteurs pendant la + semaine a été plus considérable que les années précédentes, et + chaque dimanche, 30 à 40,000 personnes, profitant de ce jour de + repos, se sont empressées de venir contempler vos travaux.</p> + +<p> «Vous répondrez à ce précieux encouragement de la foule, messieurs, + et nous aurons bientôt à enregistrer, à côté de noms déjà célèbres, + d'autres talents qui seront une illustration de plus pour l'époque + où nous vivons. Quand on voit constamment grandir l'élite vaillante + de notre école, quand on mesure sa moyenne fort élevée, il est bien + permis de caresser un pareil espoir.</p> + +<p> «Nous qui suivons vos progrès avec une attention soutenue, nous + reconnaissons que jamais dans l'École française il n'y a eu une + somme de talent si générale; cependant nous ambitionnons une + supériorité plus haute encore. Ne vous méprenez pas sur notre + pensée, messieurs: lorsque nous souhaitons pour vous, pour l'art + national, un plus vaste avenir, nous ne prétendons pas refuser au + présent la justice qui lui est due. C'est parce que vous pouvez + beaucoup que nous vous demandons toujours davantage.</p> + +<p> «Nous n'insisterons pas sur certains écarts de goût que le jury + devait signaler à ceux qui les ont laissés se manifester dans leurs + œuvres. Cet avertissement suffira, nous en avons l'espérance, pour + que de telles défaillances ne se renouvellent plus; car, messieurs, + vous qui avez déjà du talent, croyez bien que l'excentricité n'a + jamais eu d'autre effet que de retarder les succès légitimes et + durables. C'est à vous-mêmes que nous en appelons, et nous ne + doutons pas que dans un très-bref délai vous ne nous donniez + raison.</p> + +<p> «Si nous regrettons d'avoir à constater que l'on s'éloigne de la + grande peinture, il n'y a cependant pas lieu d'en être trop alarmé; + si les préférences de quelques-uns se portent vers l'étude du + paysage, par exemple, leurs succès dans cette voie ne doivent pas + nous inquiéter sur les destinées du grand art en France. Chaque + époque, en effet, obéit à un mouvement particulier, à une pression + extrêmement mobile de l'esprit et du goût. L'important, c'est que + dans chacune des directions parcourues, le talent soit à la hauteur + de la tentative. D'ailleurs, comme pour être signé de Raphaël ou de + Ruysdaël, de Michel-Ange ou de Clodion, un chef-d'œuvre n'en est + pas moins un chef-d'œuvre: en raison de la diversité des esprits, + de la variété infinie des talents et des aptitudes originelles, nous + comprenons que la plus grande liberté règne dans la pratique et la + direction de l'art. Mais, au nom même et en échange de cette + liberté de tendances dont nous nous plaisons à reconnaître la + légitimité, nous vous demandons, nous vous recommandons avec + instance le travail obstiné, patient, convaincu. Méfiez-vous des + à-peu-près en tout genre; la véritable force les a toujours + dédaignés, et vous pouvez, vous devez être véritablement forts.</p> + +<p> «Le grand art sera toujours l'objet de nos prédilections. Pourtant + que ceux d'entre vous qui ne suivent pas ses traditions ne croient + pas que nous voulions les renier; ils sont nos enfants prodigues, + mais, à l'inverse de celui de la parabole, ils reviennent parfois + les mains pleines. L'École française contemporaine est à la tête + des écoles d'art de l'Europe. Et si nos cœurs sont encore émus de + la perte des Vernet, des Delaroche, des Decamps, des Pradier, et de + tant d'autres, hélas! n'est-ce pas une consolation de penser que + parmi vous il se fait ou se fera d'aussi grandes renommées? La + France est féconde, messieurs, et, de même que ses soldats, ses + artistes sont les premiers du monde.—Dans cette lice où sont venus + se mesurer les représentants de l'art européen, plus la lutte a été + sérieuse, plus la victoire est honorable, car nous sommes trop + justes pour ne pas apprécier à sa véritable valeur le mérite des + artistes étrangers qui, à chaque Exposition, viennent concourir + avec vous. Aussi est-ce sans distinction de nationalité que les + récompenses sont accordées au talent. L'Empereur et l'Impératrice, + par de nombreuses acquisitions aux artistes de toutes écoles et de + tous pays, ont voulu consacrer ce principe.</p> + +<p> «Maintenant, messieurs, je vais vous faire connaître les noms des + artistes récompensés. Tout en laissant au jury l'honneur comme la + responsabilité de ses choix, il est juste de dire que la quantité + des médailles dont il pouvait disposer n'étant pas en rapport avec + la somme des talents, il s'est trouvé en présence d'une grande + difficulté. Cet embarras du choix, nous sommes heureux d'en faire + la remarque, prouve une fois de plus dans quelles proportions s'est + augmentée l'élite de l'École française. Un autre système de + récompenses était donc devenu nécessaire; nous vous le ferons + connaître prochainement, ainsi que le règlement de l'Exposition de + 1864»</p></div> + +<p>Le discours s'est terminé au bruit des manifestations les plus +sympathiques.</p> + +<p>Le surintendant des Beaux-Arts, après avoir demandé les ordres de S. +Exc. le ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts, a fait +l'appel des artistes français et étrangers nommés dans l'ordre de la +Légion d'honneur, par décret impérial; puis il a lu la liste des +récompenses décernés par le jury.</p> + +<p>Chaque artiste est venu, au milieu des acclamations des assistants, +recevoir les récompenses de la main de S. Exc. le maréchal Vaillant.</p> + +<p>A deux heures, la séance était terminée.</p> + +<p>(<i>Moniteur</i>, 7 juillet 1863.)</p> + +<p>Outre M. Briguiboul, plusieurs Refusés-Reçus, c'est-à-dire ayant des +tableaux aux deux Expositions, ont eu des <i>mentions honorables</i>.</p> + +<p>C'est M. Blin et M. Méry, deux paysagistes de talent, deux <i>suspects</i> +qui figurent timidement parmi les Refusés et qui ne se sont pas nommés +dans le catalogue. Nous donnons, nous, une mention à leurs paysages +repoussés. Puis, M. Harpignies, déjà nommé, qui a deux paysages +remarquables, rejetés par la même raison qui a fait admettre un autre +tableau de lui, je veux dire sans savoir pourquoi. MM. Laurens et Tabar, +peintres connus et toujours reçus jusqu'à présent. Enfin, MM. Vaudé et +Wagrez. Refusés cachés comme leurs tableaux qui ne m'ont pas arrêté.</p> + +<p>Je ne cite ces mentions que comme des preuves de plus de la faillibilité +des censeurs et examinateurs. Comment s'expliquer que ces tableaux, +d'égale force et des mêmes peintres, aient été—les uns admis, les +autres renvoyés? Saint Basile, le fameux dialecticien, l'oracle +invincible, n'aurait pu éclaircir ce mystère.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Donnez-vous la peine de vous asseoir.—La ménagerie d'un suspect + amusant.—Gare aux animaux!—Ils nous donnent un sauf-conduit.—Le + Temps a fait son temps.—Un condamné par la raison qu'il est + criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?—On se + jette les cartes et les verres à la tête.—A la tour de Nesle!—On + parle encore de Béranger.—L'auteur des <i>Étourdis</i>, comédie en + vers, fait la campagne d'Italie.—La gloire n'est que de la + fumée.—Une boucherie au clair de là lune.-<i>A nous</i>, <i>Français</i>! + etc.... (Varsovienne).—Celle fois, le général Hoche est bien + tué.—Théorie du sous-lieutenant.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous allons, pour nous délasser, nous arrêter un peu devant deux +peintures tout à fait amusantes; l'une est de M. Fitz-Barn, dont on ne +trouve pas le nom dans le catalogue, mais ce ne peut être que par +erreur, car le tableau de ce peintre fait un tel tapage qu'on ne peut +soupçonner l'auteur d'avoir voulu se cacher. Tout d'un coup, nous nous +trouvons dans une grande cage avec tous les animaux de pantomime. +J'appelle ainsi les animaux fantastiques, domestiques et comiques, tels +que chat, singe, rat, pie, grenouille, chien, poule, geai, hibou, etc., +etc., dont les mouvements, les allures et les physionomies sont vraiment +risibles ou étonnants.—Avec nous, dans la même cage, crient, +gloussent, coassent, jappent, miaulent et grouillent les animaux que je +viens de citer. A travers le treillage, des figures singulières nous +examinent très-attentivement. Le singe épluche ou épile un rat, ce +qui indigne une pie.—Deux petits chiens bleus se battent pour +rire.—Une grenouille montre sa tête immobile à fleur d'eau.—Un +chat-huant attend la nuit avec impatience, et de ses deux lueurs fixes, +qu'il a pour yeux, regarde passer le temps.—Bref, tous les animaux sont +dans leurs attributions respectives.—Quittons ce petit pandémonium. Les +animaux ne s'opposent pas à notre sortie de la cage.</p> + +<p>L'autre peinture représente un vieillard qui ressemble au Temps, assis +sur un débris de colonne. Il a fait des progrès depuis la Mythologie; il +a un chapeau, des lunettes, des bottes à revers et une lyre; il fait au +jury, sans doute, une grimace des plus grotesques.</p> + +<p>Il est impossible que M. Paul Claparède, auteur de cette petite +grisaille, ne l'ait pas conçue et peinte à la suite d'une absorption +exagérée d'un hatchi inconnu, mais dont les effets doivent être gais.</p> + +<p>M. Viel-Cazal est encore un peintre hardi, un vigoureux réaliste qui n'a +pas plus peur du sujet que de la couleur.</p> + +<p>Il a exposé un étude de <i>Tête de cheval</i> et un très-grand tableau, la +<i>Dernière heure</i>, dont voici la légende:</p> + +<p>«Un cheval vicieux, condamné <i>pour cette raison</i> à être abattu, et ayant +déjà les crins coupés, cherche à s'échapper des mains des équarrisseurs, +après avoir rompu ses entraves.»</p> + +<p>La description n'est pas très-exacte.—Le cheval s'est échappé, il a +même renversé, en s'échappant, l'un des équarrisseurs, et il enlève +l'autre à ses naseaux ensanglantés; un boule-dogue s'élance à fond de +train sur le cheval.</p> + +<p>Ce tableau est très-vivant, très-vrai, peint largement; il méritait +enfin de s'échapper des mains des jurés et de s'installer dans le salon +de la liberté et de l'audace.</p> + +<p><i>Une Dispute de jeu</i>, par M. Thiery, est un tableau romantique qui +aurait eu du succès en 1833; mais le succès ne prouve rien, et M. Thiery +a fait une jolie peinture de cape et d'épée.</p> + +<p>Holà! tavernier du diable! il ne s'agit pas d'apporter à boire! sus aux +querelleurs! enlevez les cartes si leurs épées vous laissent faire, ou, +vive Dieu! votre tonnelle enragée sera fermée avant le couvre-feu!</p> + +<p>M. Allard Cambray a fait un beau Louis XI, à l'eau-forte, dans la +superbe collection de M. Cadart; mais, hélas! <i>Agés</i>... hélas! il en a +peint un bien faible. On voit qu'il s'est plus inspiré de la pâle +chanson de Béranger que de l'histoire:</p> + +<p> +Heureux villageois, dansons,<br /> +Sautez, fillettes<br /> +Et garçons!<br /> +<br /> +Unissez vos joyeux sons,<br /> +Musettes<br /> +Et chansons!<br /> +</p> + +<p>Ainsi, dans ce tableau, non moins décoloré que le refrain, sautent et +dansent les heureux villageois devant le cadavre encore vivant du roi +Louis XI.</p> + +<p>M. Andrieux nous montre <i>le général Bonaparte accompagné de non +escorte</i>, <i>le matin du combat</i>. (<i>Campagne d'Italie</i>, 1796.)</p> + +<p>Bonaparte, entouré de quelques officiers, galope dans un champ en +désignant du doigt classique des héros l'endroit où il y a le plus de +fumée.</p> + +<p>C'est une vignette coloriée assez habilement et dont le dessin dénote +une main plus exercée à exécuter sur bois de petites manœuvres +militaires qu'à les peindre.</p> + +<p>M. Édouard-Alphonse Aufray a trois tableaux, dit le catalogue, mais je +n'en ai trouvé qu'un, <i>Choc de cavaliers</i>. On dirait que c'est la +<i>Bataille des Cimbres</i>, qui a donné aux Refusés son portrait en +miniature (son portrait, pas tout à fait cependant); mais il y a tant +d'enthousiasme pour cette <i>Bataille</i>, dans ce <i>choc</i>, qu'on voit bien +que <i>les cavaliers</i> de M. Aufray se souviennent <i>des Cimbres</i> de +Decamps. Ils se battent presque aussi furieusement.</p> + +<p>Les deux autres tableaux de M. Aufray, désignés dans le livret: +<i>Crépuscule</i> et <i>Lever de lune</i>, semblent être réunis dans <i>le Choc des +cavaliers</i> pour ne former à eux trois qu'une trinité. En effet, c'est +par un <i>crépuscule</i> et par un <i>lever de lune</i> que se <i>choquent les +cavaliers</i>.</p> + +<p>Le <i>Cavalier polonais</i>, de M. Guillaume Regamey, est plus triste et +moins animé. Il songe à sa patrie et attend. Son cheval aussi est là qui +attend. Malgré le soin et le patriotisme, ce tableau, qui a des +qualités, n'est pas d'une belle couleur. On pourrait croire, du reste, +qu'il a été exposé malgré son auteur, car il n'est pas indiqué dans le +catalogue.</p> + +<p><i>Les Dernières moments du général Hoche</i> n'ont pas fait faire un bel +ouvrage à M. E. Courtois; mais je crois que la médiocrité de ce tableau +tient plus au genre,—genre ou art militaire,—qu'au talent modéré du +peintre.</p> + +<p>On peut s'affermir dans cette opinion, en examinant avec +attention,—rude travail,—tous les tableaux de bataille, de revue ou de +guerriers, qui sont aux deux Expositions; les uns sont plus médiocres, +les autres plus mauvais.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Malice du Jury.—Elle est noire, mais cousue de gros fil + blanc.—«Mon impartialité bien connue....»—Prenons le chemin de + fer de Castelnau.—Nous arrivons aux Tuileries.—Réhabilitation + d'un condamné.—Encore une victime.—Une tragédie de MM. Ponsard et + Latour de Saint-Ybars.—Ta vie, en cinq points secs!—Une fable vue + au microscope.—Quelle tête!—On met à Shakespeare la perruque à + marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.—Henri IV est + mort!—Hoche pacifie la Vendée.—Les comestibles vont dévorer le + cuisinier.—Le duc d'Orléans au bal masqué.—Le petit dieu + malin.—1852 et 1815.—Les suspects au bal des victimes.—De bien + douces larmes.—Pauvre petite!—Elle aime Polichinelle.—Si + jeune!...—Tableau selon saint Jean.—«J'ai, Jean-Marc Mathieu, + huissier au tribunal, etc....»—Décidément, c'est une langue!... + mais pas française.—Vente par autorité de justice.—Autre tableau + religieux selon saint Marc.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Parmi les tableaux que le jury a été enchanté de voir exposés dans la +salle des Refusés, parce que ces tableaux-là ressemblent aux primitifs +joujoux en bois dont les enfants ne veulent plus, et qu'ils font éclater +la raison du jury dans toute sa splendeur, parmi ces tableaux il faut +citer un paysage de M. Castelnau, qui n'a pas eu, comme son maître M. +Brivet, l'énergie de s'exposer en plein catalogue.</p> + +<p>Moi, qui ai la résolution d'être d'une complète franchise, je cite +également les choses marquantes en bien ou en mal. Je voudrais pouvoir +parler de tout, mais j'ai des limites.<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>D'ailleurs, il y a mauvais et mauvais: le mauvais amusant et le mauvais +ennuyeux.</p> + +<p>C'est à ce mauvais-là qu'appartiennent les imitateurs ou plutôt les +victimes de MM. Brascassat, Flandrin, Gérôme, Muller, etc.</p> + +<p>Mais c'est dans le mauvais amusant qu'il faut classer le paysage +enfantin de M. Castelnau. Il y a un petit chemin de fer avec locomotive, +un petit pont, des petites maisons en bois, des petits arbres en zinc +et des petits chevaux-Brivet.</p> + +<p>Cela fait doucement sourire; cela rappelle l'enfance; on croit qu'on +vient soi-même de mettre en rang tous ces jouets.</p> + +<p>Un autre paysage qui voulait être sérieux, mais qui a l'air d'un décor +du théâtre des marionnettes aux Tuileries, c'est l'<i>Entrée de +Thérouanne</i>, par M. Delalleau.</p> + +<p>M. Désiré Philippe a été reçu pendant 15 ans. La commission d'examen a +trouvé que c'était assez.—Cependant ce n'est pas assez.</p> + +<p>Il fallait que les portraits envoyés par M. Philippe fussent en +décadence; or, ils sont exactement ce qu'ils étaient,—d'une valeur qui +n'a pas bougé.</p> + +<p>Le premier portrait, celui de M. Charles Vincent, est très-ressemblant; +le second, celui d'un collégien, doit-être encore plus ressemblant: cela +se devine.</p> + +<p>Dans son tableau, une, <i>Famille de Tritons</i>, M. Athon Donner est une +victime de M. Millet.</p> + +<p>M. Doneaud n'est pas dépourvu des qualités qui causent l'étonnement. Il +a fait une véritable <i>Jézabel morte</i> qui indique qu'un membre de +l'Institut avait d'abord dirigé ses études vers la tragédie, à la +manière de MM. Ronsard et Latour.</p> + +<p>Cette Jézabel est d'un mauvais—mais de ce mauvais déplaisant dont je +parlais tout à l'heure.</p> + +<p>Eh bien!—voilà d'où vient l'étonnement,—M. Doneaud a exposé un autre +tableau qui est bien fait, c'est: <i>Suite de jeu</i>. L'intention +philosophique y est peut-être trop indiquée: des cartes, de l'or, une +dague et du sang!</p> + +<p>Voilà le tableau!</p> + +<p>La plus gigantesque des œuvres refusées c'est le <i>Berger et la +mer</i>,—<i>fable</i>!—par M. Doyen.</p> + +<p>Ce berger est plus grand que la mer qu'il contemple.</p> + +<p>Son genou est un immense rocher.—Et M. Doyen appelle cela une fable!</p> + +<p>M. Duckett, <i>suspect</i>, a fait un affreux portrait qui doit être celui de +M. Brascassat.</p> + +<p>M. Hippolyte Dubois à traduit Shakespeare à la façon de Ducis.</p> + +<p>Figurez-vous une <i>Titania</i>, le <i>Songe d'une nuit d'été</i>, faits par un +prix de Rome, sans doute, élève de M. Gleyre—Gleyre obscur,—dirait le +<i>Tintamarre</i>.</p> + +<p>Obéron ne s'y tromperait pas et n'irait certes pas verser le suc des +fleurs sur les paupières de cette Titania-là.</p> + +<p><i>Les Funérailles du géneral Marceau</i>. <i>L'armée autrichienne lui rend les +honneurs militaires de concert avec les Français</i>.</p> + +<p>Nous ne ferons pas pour ce tableau de M. Dupray comme les Autrichiens et +les Français pour Marceau: nous ne lui rendrons pas même les honneurs +militaires (Voir ce que nous avons dit du tableau, la <i>Mort du général +Hoche)</i>.</p> + +<p>M. Delord a fait un joli Persan—en bois.</p> + +<p>Des légumes et des comestibles énormes sur le premier plan.—Au fond, +sur le cinquantième plan, à quelques lieues on aperçoit dans une cuisine +un petit cuisinier lilliputien apprêtant ses fourneaux pour faire cuire +ces gros légumes qui pourraient bien le manger ou l'engloutir lui-même.</p> + +<p>Tel est le tableau assez plaisant de M. Fanchon.</p> + +<p>On dirait en voyant le portrait de M. Horace Vernet par M. Ficatie, que +ce peintre a voulu faire le portrait du duc d'Orléans.</p> + +<p>Cette peinture est encore du genre primitif et amusant dans lequel se +sont essayés avec tant de succès MM. Brivet, Castelnau, Delord, etc.</p> + +<p>J'aurais voulu citer l'auteur d'un <i>Franc-maçon</i> éclatant et celui de la +<i>Naissance d'un Poulain-Brivet</i>; mais je n'ai pu découvrir leurs noms.</p> + +<p>C'est dans cette série de peintres qu'il faut classer M. Hudei, auteur +d'un <i>Mendiant suspect</i>, allégorie fine: ce mendiant, c'est l'amour.... +Ah!—que dirait M. Hamon?</p> + +<p>M. Mallet, auteur du 24 <i>septembre</i> 1852 <i>à Viviers d'Ardèche</i>; M. +Regnier, qui a fait le <i>Retour aux Tuileries</i>, 20 <i>mars</i> 1815, et M. +Rocques, peintre sur faïence, doivent être nomenclatures dans cette même +classe.</p> + +<p>A ces diverses classifications de peintres, les <i>Suspects</i>, les +<i>Philosophes</i>, les <i>Victimes</i>—victimes nombreuses, hélas! de MM. +Signol, Pujol, Gleyre, Flandrin, Hamon, Brascassat, Yvon, etc.,—les +<i>Primitifs</i> ou <i>Antédiluviens</i>, les <i>Poltrons</i>, les <i>Montagnards</i>, etc., +etc., il faut ajouter les <i>Tristes</i>.</p> + +<p>M. Guillaume Regamey, qui a fait le <i>Cavalier polonais</i> dont j'ai parlé, +est de cette série.</p> + +<p>Il faut y placer également un peintre modeste, caché comme une violette, +qui a fait une petite pauvresse plantée devant une boutique pleine de +polichinelles et de poupées. On devine dans la main qui se tortille une +envie démesurée de posséder, de toucher les joujoux. C'est une de ces +peintures attendrissantes qui réussissent toujours en public. Le peintre +l'a prise sur nature et a eu le bon goût de ne donner à ce sujet que la +proportion convenable.</p> + +<p>M. Fourau, non moins élégiaque, a mis dans un cadre de chêne ou de sapin +une petite fille encore vivante, mais qui a l'air de bien souffrir.</p> + +<p>M. Claude Maugey a exposé deux tableaux: le <i>Christ abandonné</i> et un +<i>Coin d'atelier</i>. Le cadavre du crucifié est bien abandonné en +effet.—Il est étendu sur le sol dans un désert. M. Maugey a rendu +hardiment et même originalement l'abandon immense, plus grand que la +solitude.</p> + +<p>Ce tableau, bien conçu et bien rendu, avait été commandé, m'a-t-on dit, +par un célèbre et noble amateur qui n'en a pas voulu, le jury l'ayant +refusé!</p> + +<p>Il y a encore des gens qui croient au jury!</p> + +<p>Dans tous les cas, ce n'était pas une raison.</p> + +<p>Le noble amateur n'étant pas le jury, n'avait pas le droit de refuser.</p> + +<p>Le <i>Coin d'atelier</i> est une simple petite toile qui montre des pinceaux, +une palette, des couleurs et un <i>protêt</i>. Triste, triste,—comme dit +Hamlet,—triste allusion à la vie des peintres qui ne vendent pas leurs +tableaux vingt mille francs, car alors ils ne les vendent pas du tout. +Il n'y a pas de milieu.</p> + +<p>La peinture rapporte des millions ou rien. C'est affaire de chance comme +en tout art.</p> + +<p>Je ne sais si M. Maugey a voulu agiter ces hautes questions, et s'il +croit, comme M. Millet, que la peinture est une langue, mais +heureusement il n'en a pas l'air. Il conviendrait d'ailleurs avec moi +que ces petites vessies et ce papier timbré n'ont pas une grande +importance, ni une éloquence victorieuse et tranchant la discussion.</p> + +<p>Pour couper court à toute réplique, au lieu de cette douce plainte, il +aurait fallu, alors, représenter dans un grand tableau les huissiers +noirs emportant tout et le peintre rouge pleurant aux pieds du jaune +propriétaire impitoyable.</p> + +<p>Voilà qui aurait corroboré l'apophthegme de M. Millet.</p> + +<p>J'admets le tableau religieux de M. Maugey, le <i>Christ abandonné</i>, mais +je n'admets pas le <i>Christ mort</i>, de M. Zipelius. Celui-là est +déplorable; il a l'air d'avoir concouru pour le prix de Rome.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Orage.—Dispersion des insectes.—Nouvelle liste d'exécutés.—On + manque de tombereaux.—Le Jury a encore deux peintres tués sous lui + qui se portent bien.—Dernière fournée de victimes + innocentes.—Gentillesses à l'aquarelle et au pastel.—Traduction + libre de: <i>La garde meurt</i>..., etc.—Éloge des + aqua-fortistes.—Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66 + (réclame).—La bataille de Waterloo recommence.—La + sculpture.—Tout prouve que j'ai raison.—Otons nos paletots.—Un + nouveau suspect qui a du talent.—Moisson de + statuaires.—Conclusion.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout d'un coup le ciel s'obscurcit, un torrent de paysagistes nous +inonde. C'est comme une invasion de sauterelles en Afrique; il faudrait +du canon pour les disperser.</p> + +<p>Cependant presque tous ces paysagistes ont du talent. C'est ce qui les a +fait refuser.</p> + +<p>Citons les plus dignes et leurs tableaux.</p> + +<p>M. Berne-Bellecour, <i>Plâtreries</i>, <i>près Fontainebleau</i>.</p> + +<p>M. Besnus, <i>Bestiaux au pâturage</i>.</p> + +<p>M. Auguste Bouchet, auteur d'un superbe <i>Chemin creux dans la forêt de +Montmorency</i>.</p> + +<p>M. Berthelon, <i>Paysage</i> (non inscrit dans le catalogue).</p> + +<p>M. Chauvel, <i>Dans la Gorge aux Loups</i>, <i>Fontainebleau</i>.</p> + +<p>M. Louis Cordier (non inscrit), une <i>Rue de village</i> très-bien peinte.</p> + +<p>M. Dutilleux, <i>Étude en forêt</i> et <i>Effet du soir</i>.</p> + +<p>M. Fontaine (encore un suspect non inscrit!), <i>Paysage</i>.</p> + +<p>M. Eugène Lambert, <i>Vue prise en aval du l'Ile de Veaux</i>.</p> + +<p>M. Laîné (suspect), <i>Paysage</i>.</p> + +<p>M. Lansyer, <i>un Poste au bord de la mer</i>.</p> + +<p>M. Lemariée, <i>Vieilles tanneries à Montargis</i>.</p> + +<p>MM. Lalanne et Larochenoire, introuvables dans le catalogue, auteurs, M. +Lalanne qui avait toujours été reçu, de <i>Ruines dans un paysage</i>, et M. +Larochenoire, de <i>Chevaux au pâturage</i>.</p> + +<p>M. Célestin Leroux, dont j'ai remarqué les trois <i>Sites de +Landebaudière</i>.</p> + +<p>M. Edouard Lobjoy, qui a fait une très-belle <i>Vue de l'Église +San-Tommaso</i>, <i>à Gênes</i>.</p> + +<p>M. Longueville,—qui figure à l'exposition ordinaire,—<i>Joinville à +Nogent</i>.</p> + +<p>M. Marois (non inscrit), <i>Paysage</i>.</p> + +<p>M. Michelin, <i>Vallée d'Hyères</i>.</p> + +<p>M. Morel-Lamy, <i>Bords de la Marne</i> et <i>Promenade près le canal</i>, pastel.</p> + +<p>M. Masure (non inscrit), <i>Marine</i>.</p> + +<p>M. Perret (François), <i>les Bords de l'Oise</i>.</p> + +<p>M. Petit (non inscrit), <i>Paysages</i>.</p> + +<p>M. Pissaro, <i>Paysage</i>.</p> + +<p>M. Lavery (non inscrit), <i>Paysage</i>.</p> + +<p>M. G. de Serres, <i>Crépuscule</i>.</p> + +<p>M. Sutter (David), <i>Paysages de Fontainebleau</i>.</p> + +<p>M. Vollon, <i>Paysage</i> (Charenton).</p> + +<p>M. Valnay (non inscrit), <i>Paysages</i>.</p> + +<p>M. Wagrez—admis à l'Exposition et mentionné,—<i>la Forêt par la neige</i>.</p> + +<p>J'en passe et d'aussi bons.</p> + +<p>Tous ces paysages sont bien.—Pas un ne ressort absolument. C'est du +talent ordinaire, mais c'est du talent.—On n'a pas le droit de +repousser le talent, même quand on n'en a pas. Plusieurs des auteurs de +ces tableaux sont à la fois admis et refusés et figurent aux deux +expositions. Presque tous ont deux ou trois peintures à la +Contre-Exposition; je n'ai cité que les meilleures.</p> + +<p>Deux autres peintres très-connus, MM. Jongkind et Eugène Lavielle, qui, +lui, ne s'est pas fait inscrire dans le catalogue, ont eu de charmants +paysages renversés, mais non tués,—au contraire,—sous le jury.</p> + +<p>Quelques affreuses choses, <i>le Portrait de M. F.</i>, par M. Tichit; <i>la +Femme adultère</i>, par M. Hébert; <i>la Fête romaine sous Pompée</i>, par M. +Navlet; un hideux fouillis sur faïence par M. Rocques, qui ne s'est pas +assez caché, et <i>le Portrait de M. Dambry</i>, <i>inventeur de la capsule +dite tire-feu</i>,—(remarquez l'invention, je vous prie),—sont les +dernières peintures qui m'aient arrêté à cause de leur tristesse ou de +leur comique involontaire.</p> + +<p>Madame Pauline Viancin, dont le nom manque dans le catalogue, a fait un +très-joli portrait au pastel.</p> + +<p>M. Tournayre est auteur d'un beau paysage au fusain. Un dessin de M. +Saint-François, <i>la Fièvre</i>, est des plus remarquables: un cadavre en +délire se relève dans ses draps sur un grabat; ses crispations, sa +maigreur en sueur, les effets d'ombre et de lumière sont arrachés à la +nature fantastique. C'est admirable.</p> + +<p><i>La Promenade près le canal</i>, pastel, par M. Morel-Lamy, et une <i>Plage</i>, +aquarelle, par M. Laurens, tous deux déjà nommés; <i>le Naufrage de la +Méduse</i>, d'après Géricault, fusain par M. Eustache (non inscrit); des +fleurs et des fruits au pastel sont à citer.</p> + +<p>M. Frédérick Junker, qui n'est pas sans habileté, a voulu faire de +l'esprit. Il a représenté le livre des <i>Misérables</i> ouvert à la page où +Cambronne répond si énergiquement aux Anglais qui le somment de se +rendre. Un morceau de sucre brûle sur une pelle pour ôter l'odeur et +mieux faire sentir l'intention du dessinateur, qui a appelé cette +mauvaise plaisanterie: <i>le Dernier mot du réalisme</i>.</p> + + +<h3>GRAVURE</h3> + +<p>M. Bracquemond, un des meilleurs aqua-fortistes, un des artistes qui se +sont le plus distingués dans la magnifique galerie de M. Cadart, a +laissé au salon des Refusés un superbe <i>portrait d'Érasme</i>, <i>d'après +Holbein</i>, <i>eau-forte commandée par le ministère d'État</i>, et un <i>Tournoi, +d'après Rubens</i>, <i>gravure commandée par l'administration des Musées pour +la calcographie</i>.</p> + +<p>Il paraît que le jury n'est pas d'accord avec cette administration, ni +avec le ministère d'État.</p> + +<p>M. Léopold Desbrosses a une belle eau-forte: <i>Waterloo</i>; <i>épisode du +chemin creux d'Ohain.</i></p> + +<p>«L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic +sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double +talus. Le second rang y poussa le premier et le troisième y poussa le +second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient +sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et +bouleversant les cavaliers..., et quand cette fosse fut pleine d'hommes +vivants, on marcha dessus, et le reste passa.»</p> + +<p>Ces lignes expressives ont été comprises et rendues par M. Desbrosses.</p> + +<p>Il faut encore signaler les gravures espagnoles de M. Manet: <i>le Martyre +de Saint-Barthelemy</i>, <i>d'après Ribeira</i>, par M. Masson; <i>une Tête</i>, +<i>d'après Jean Bellin</i>, par M. Balleroy, Refusé craintif dont le +catalogue ne parle pas; enfin <i>les Folles de la Salpétrière</i> qui +représentent <i>une Sortie de sœurs de charité</i>; <i>les Bords de l'Oise</i>, +d'après Daubigny—(on voit une grange),—et divers croquis par M. Amand +Gautier.</p> + + +<h3>SCULPTURE</h3> + +<p>Mon opinion est que la sculpture est en déroute. Cela s'explique parce +qu'il faut être savant pour être sculpteur, et que pour un art manuel, +on rechigne à se bourrer d'études littéraires et scientifiques. La +statuaire ne doit représenter que la beauté pure, correcte et nue, +froide et sans défaut comme la matière qu'elle emploie.—La statuaire, +c'est la mythologie, c'est l'antiquité. Malgré les vigoureuses œuvres +d'un des derniers sculpteurs de génie que nous ayons eu, Rude, je trouve +absolument contraire à la statuaire, nos paletots, les habits de nos +généraux et leurs chapeaux. Les riches et mâles costumes des guerriers +de Louis XIII et de Louis XIV même luttent mal en marbre avec les +draperies et surtout avec la nudité païenne.</p> + +<p>Le réalisme ne peut pas être aussi heureux en statuaire qu'en peinture. +Il fait trop d'efforts, d'efforts inutiles.</p> + +<p>Une des plus hardies statues dans toute l'Exposition, est celle de +<i>l'Ignorance</i> qu'on a refusée. Je n'ai pu découvrir le nom de l'auteur.</p> + +<p>Un nègre herculéen est rivé à la glèbe. Sans même essayer de tout briser +en détendant ses gros muscles, il s'allonge à terre en beuglant comme un +animal qui hume l'air. La stupidité puissante, énorme, musculaire est +parfaitement exprimée, et il y a une grande vigueur dans l'exécution.</p> + +<p><i>La Panthère de Java guettant des petits lapins</i>, par M. Delabrière, est +un joli plâtre.</p> + +<p>M. Leclerc a un médaillon à l'Exposition des Reçus et un buste bien +ébauché à celle des Refusés.</p> + +<p>Le <i>buste de M. J.-S. de G.</i>, par M. Matabon, est très-soigné; il n'a +rien d'audacieux, il ressemble au roi Victor-Emmanuel, il est convenable +de tous les côtés. Quoi ou qui diantre à pu le faire refuser?</p> + +<p>M. Auguste-Flavien Poitevin, fils de l'auteur du <i>Vengeur</i>, avait envoyé +au Jury un <i>modèle en plâtre d'un Christ</i>.—Pas une raison de refus ne +peut se découvrir.—M. Poitevin fils a reçu et reçoit encore de son père +les meilleures leçons de sculpture. Il en a donné la preuve en son +Christ. On sent dans l'exécution une jeunesse qui n'exclut ni l'habileté +ni la fermeté.</p> + +<p>Le <i>Naufragé</i>, par M. Pètre; <i>Diderot</i>, par M. Lebœuf; des bustes, par +MM. Durst, Virey et Alfred Michel, <i>une Tête de cuirassier</i>, sans nom +d'auteur; <i>la Famille Cabasson</i>, très-spirituelle scène de saltimbanques +qui font leur <i>boniment</i>, terre-cuite, par M. Eugène Decan, auraient on +ne peut mieux figuré au milieu des œuvres de sculpture admises.</p> + + +<h3>CONCLUSION</h3> + +<p>J'ai terminé la revue des peintres, sculpteurs, graveurs et dessinateurs +Refusés contre tout droit et toute justice. Je ne crois avoir omis rien +d'important.—Je n'ai pas voulu ne parler que des œuvres dont +l'exécution ordinaire, mais complètement satisfaisante, sautait aux yeux +de tout le monde. J'ai cité hautement les peintures trop rares où la +hardiesse et l'originalité se laissent entrevoir. J'ai signalé et classé +les mauvais tableaux, les croûtes et leurs auteurs, et je n'ai pas cessé +de prendre, le plus franchement du monde, la défense des peintres,—tout +en leur disant ce que je crois être leurs vérités,—contre la niaiserie +du public et des critiques d'art, et contre l'arbitraire du jury.</p> + +<p>Je répète qu'il est honteux et absurde d'avoir rejeté les tableaux de +MM. Whistler, Colin, Chintreuil, Gautier, Briguiboul, Pinkras, Pipard et +autres que j'ai déjà plusieurs fois nommés. La surabondance des beaux +paysages et des nature-morte, dignes de maîtres, révolte aussi contre +leur rejet.</p> + +<p>Ces refus sont une condamnation à mort du jury. Tous les vrais artistes +demandent l'exposition libre et la suppression de toute espèce de +censure ou de commission d'examen.—Ils l'auront,—<i>nous l'aurons</i>!</p> + +<p>Nous avons encore bien des reproches à faire au jury. Pour se donner des +airs de raison, n'avait-il pas, l'espiègle! poussé la malignité jusqu'à +donner les places les plus en vue et les meilleures aux plus +détestables, risibles et primitives peintures que les garçons +d'administration et de bureau auraient refusées aussi, mais moins +sérieusement, moins solennellement que l'Institut.</p> + +<p>Un fait encore grave, c'est que les refuseurs appliquent maintenant, au +lieu d'une simple marque à la craie, un R. ineffaçable sur la toile même +des tableaux qui ne leur plaisent pas. De sorte que les peintres sont +obligés de faire rentoiler leurs œuvres à grands frais pour pouvoir les +vendre aux amateurs et bourgeois que le stigmate effraye et qui croient +au jury. Je ne suis pas trop sensible et je ne m'attendris pas +facilement sur le sort des <i>pauvres artistes</i>, mais c'est outre-passer +le droit que de les marquer.</p> + +<p>M. le maréchal Vaillant a dit dans son discours officiel, le jour de la +distribution des prix aux peintres, que les artistes n'avaient +assurément pas à se plaindre de <i>ce siècle</i>: j'affirme alors qu'ils +n'ont jamais eu à se plaindre, car, certes, si l'on veut se donner la +peine d'aller les prendre au gîte ou de les regarder dans leurs +terriers, on ne les trouvera pas très-heureux.</p> + +<p>Une des choses les plus révoltantes à constater, c'est, je le répète, +l'unité de refus pour les œuvres dites réalistes.</p> + +<p>Que signifie la beauté de convention pour un art comme la peinture, +dont l'esthétique consiste à représenter ce qu'on voit et ce qui est?</p> + +<p>Quand on veut peindre la nature, ne faut-il pas être vrai?</p> + +<p>Le choix, à moins d'être faux, est-il possible? N'y aurait-il pas +discordance, outre absurdité, à ne montrer que de jolies choses?</p> + +<p>J'ai publié, il y a six ou sept ans, dans le journal <i>l'Artiste</i>, un +article sur cette vieille question. Je n'ai pas changé d'opinion et je +crois devoir, pour finir, le reproduire tel que je l'ai fait:</p> + +<p>Cet article n'est ni la défense d'un client, ni le plaidoyer pour un +individu, c'est un manifeste, une profession de foi; il commence comme +une grammaire, comme un cours de mathématiques, par une définition:</p> + +<p>Le réalisme est la peinture vraie des objets.</p> + +<p>Il n'y a pas de peinture vraie sans couleur, sans esprit, sans vie ou +animation, sans physionomie ou sentiment. Il serait donc vulgaire +d'appliquer la définition qui précède à un art mécanique:</p> + +<p>L'esprit ne se peint que par l'esprit, d'où il suit qu'il serait +impossible à beaucoup de gens de lettres de faire le portrait d'un homme +spirituel.</p> + +<p>(Peut-être quelques lecteurs intelligents trouveront-ils inutile de +défendre un art dont la base est la vérité, et qui acclame toutes les +manifestations de l'esprit humain,—qu'elles viennent de l'imagination +ou de la mémoire, de la réflexion ou de l'observation,—à la condition +qu'elles soient sincères et individuelles. Cependant il faut bien +défendre, puisqu'on attaque.)</p> + +<p>Le paysagiste qui ne sait pas remplir d'air son tableau, et qui n'a la +force que de rendre exactement la couleur, n'est non seulement pas un +peintre réaliste, mais même pas un peintre; car la vie d'un paysage, +c'est l'air.</p> + +<p>L'écrivain qui ne sait dépeindre les hommes et les choses qu'à l'aide de +traits convenus et connus, n'est pas un écrivain réaliste; il n'est pas +un écrivain du tout.</p> + +<p>Le mot réaliste n'a été employé que pour distinguer l'artiste qui est +sincère et clairvoyant d'avec l'être qui s'obstine, de bonne ou de +mauvaise foi, à regarder les choses à travers les verres de couleur.</p> + +<p>Comme le mot vérité met tout le monde d'accord et que tout le monde aime +ce mot, même les menteurs, il faut bien admettre que le réalisme, sans +être l'apologie du laid et du mal, a le droit de représenter ce qui +existe et ce qu'on voit.</p> + +<p>Or, Vénus est rare, et il y a longtemps que les nymphes diaphanes et les +dieux aux arcs d'argent ont fui avec nos bois et notre ciel, et se sont +réfugiés dans de certains volumes et tableaux.</p> + +<p>On ne conteste à personne le droit d'aimer ce qui est faux, ridicule ou +déteint, et de l'appeler idéal et poésie; mais il est permis de +contester que cette mythologie soit notre monde, dans lequel il serait +peut-être temps de faire un tour.</p> + +<p>D'ailleurs, on abuse de la poésie. On la met à toute sauce, et ce n'est +pas le cas de dire que la sauce fait le poisson.</p> + +<p>La poésie pousse comme l'herbe entre les pavés de Paris. Elle est rare, +et quand il s'en trouve un brin, les pieds-plats l'ont bien vite +écrasée. Laissons la poésie tranquille! Chaque époque, chaque être a la +sienne, et cependant il n'y en a qu'une. Arrangez-vous. Quant à moi, je +crois que cette poésie, que chacun pense avoir dans sa poche, se trouve +aussi bien dans le laid que dans le beau, dans le fantastique que dans +le réel, pourvu que la pensée soit naïve et convaincue, et que la forme +soit sincère. Le laid ou le beau est l'affaire du peintre ou du poète: +c'est à lui de choisir et de décider; mais à coup sûr la poésie, comme +le réalisme, ne peut se rencontrer que dans ce qui existe, dans ce qui +se voit, se sent, s'entend, se rêve, à la condition de ne pas faire +semblant de rêver. Il est singulier, a ce propos qu'on se soit +spécialement suspendu aux pans de l'habit du réalisme, comme s'il avait +inventé la peinture du laid. Je voudrais bien que l'on m'indiquât le +poète ou le peintre dont l'œuvre ne renferme pas quelques monstres et +beaucoup d'horreurs? Est-ce Shakespeare ou Rembrandt? Raphaël même ou +Homère? Perse ou Rubens? Véronèse ou Rabelais? La plupart des +difformités invraisemblables, des énormités hideuses, tout ce qui est +matière à dégoût, horreur et épouvante, a été inventé ou dépeint par les +grands artistes du passé.</p> + +<p>Racine lui-même se complaît dans la peinture des vilaines passions et +des monstres odieux que vomit la plaine liquide, il est moins +pardonnable à Albert Durer de nous avoir montré les faces atroces des +Israélites diluviens, qu'aux peintres actuels de nous faire voir des +nudités du jour, certainement moins affreuses que celles qu'on rencontre +en général, et qui, d'ailleurs, à aucun litre ne justifieraient le +reproche de peinture du laid, puisqu'elles s'épanouissent dans la belle +nature, sous des verdures pleines de couleurs et de frissons. Ne +faudrait-il pas, pour satisfaire le goût des prétendus amateurs du beau, +mettre les scellés sur les mœurs qui ne sont pas pures et les nez qui +ne sont pas ioniens? Qu'ils prennent une glace, et qu'ils ne sortent +plus de chez eux, alors.</p> + +<p>L'antiquité surtout, la Mythologie, qui est beaucoup plus vraie qu'on ne +le pense, regorgent d'abominations. Les types les plus repoussants, +peints ou imprimés, se trouvent dans les bibliothèques et dans les +musées; il n'y a point de critiques qui s'en effarouchent. Que les +réalistes jouissent de la même liberté! Si les gens en paletot qui +passent devant nos yeux ne sont pas beaux, tant pis! Ce n'est pas une +raison pour mettre une redingote à Narcisse ou à Apollon. Je réclame le +droit qu'ont les miroirs, pour la peinture comme pour la littérature. +Les aventures d'à-présent ne sont pas moins étonnantes, réjouissantes et +invraisemblables que celles des temps passés. Il y a même beaucoup de +bourgeois dont l'existence n'excitera pas moins la curiosité, dans +quelques siècles, que celles de Mercure et de Jupin. Les figures que +nous rencontrons sont aussi grotesques que bien des têtes conservées par +l'art grec, et la bourse de Paris ressemble au Parthénon.</p> + +<p>Tout cela devrait engager les amateurs, membres de l'Institut et +conservateurs, à sortir un instant de Claros et de Trézène, à descendre +de l'Olympe et du Double-Mont, où les confine depuis si longtemps +l'amour du beau.</p> + +<p>D'autres s'obstinent non moins utilement à se promener dans les longues +allées des parcs de Vatteau. Les marronniers de ces messieurs sont encore +en fleurs au mois de novembre; il y a toujours des frou-frou de soie +dans les bosquets—pommadés,—et les fleurs sentent la vanille et le +patchouli; l'eau qui s'élance au-dessus des massifs ne cesse pas d'être +irrisée dans un air couleur d'arc-en-ciel.</p> + +<p>Quant aux romantiques, depuis qu'ils n'ont plus à exterminer la famille +des Atrides, leurs moustaches d'hidalgo ressemblent absolument à celles +des vieux de la vieille. Les plumes de leurs feutres, les rubans de +leurs pourpoints ont déteint.</p> + +<p>C'est en vain qu'ils prennent les volets de Paris pour les jalousies de +Séville et qu'ils fredonnent d'une voix chevrotante l'air de +l'Andalouse, pas un soupir ne filtre à travers les persiennes derrière +lesquelles ne se fait entendre nul frôlement de robe effarouchée +surprise par quelque fantôme de Bartholo. La rue de Rivoli, semblable à +une flamberge, a traversé de part en part le vieux Paris. C'était là +seulement que les romantiques pouvaient rêver au moyen âge! Il ne leur +reste plus que leurs dagues, vieilles ferrailles dont le cliquetis ne se +fait entendre que dans les feuilletons de Dartagnan; mais le journal +<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> +de ce héros lui-même est désert comme un estaminet où l'on a changé la +qualité du gloria!</p> + +<p>Quelques jeunes enthousiastes essayent bien encore de courir les +aventures; hélas! les sergents de ville eux-mêmes n'y prennent pas +garde. Des gamins de Paris hurlent aux chausses des derniers +romantiques. Mais bientôt ces galopins gouailleurs sont essoufflés.</p> + +<p>Ils ont alors besoin, pour se mettre à l'abri de l'ironie et pour ne pas +encourir la peine du talion, de produire des œuvres. L'<i>exegi +monumentum</i> leur semble être leur loi: ils s'y soumettent et attrapent +au vol leurs souvenirs comme des mouches. Alors ils vont voyager dans la +plaine Saint-Denis et dans le bois de Boulogne. L'aspect de la nature +les émeut; ils versent de douces larmes qui font pousser de grands +chênes et des tilleuls pleins de chants d'oiseaux.</p> + +<p>Sous les feuillages ils aiment des figurantes amoureuses et des +couturières dévouées qui leur font de la tisane avec la fleur de ces +mêmes tilleuls. Quand vient l'hiver, ils ne peuvent plus s'embrasser +sous les feuilles, car celles qui leur restent sont des feuilles de +papier et il faut écrire dessus. Alors, semblables en cela aux +rossignols, ils ne peuvent plus chanter.</p> + +<p>Le grattement perpétuel qu'ils opèrent sur leur front en fait sortir, +non pas Minerve, mais des myriades de danseurs qui renoncent au beau +monde pour se livrer à la littérature. Ces nouveaux venus ont toujours +l'air de polker; la plupart d'entre eux sont riches et ce qu'on appelle +de bons partis.</p> + +<p>Ils cultivent les lettres en dépit d'abord de leurs mères, qui bientôt +ne peuvent résister à leur gloire en style coulant et facile; alors ils +mettent les deux pieds dans les feuilles publiques, et les bellâtres +deviennent de petits pédants.</p> + +<p>Ils jugent avec des façons de beaux danseurs les livres sérieux et +autres; à force de valser, ils deviennent influents et font cercle dans +les foyers, les soirs de première représentation. Leur quadrille est +organisé.</p> + +<p>Puis viennent les professeurs qu'on appelle maîtres et qui font des +cours d'art, comme si la littérature ou la peinture s'apprenait! De +vieux journalistes conservent la causerie française.</p> + +<p>Ce n'est que parmi eux que la courtoisie avec mouches sur le visages et +paniers aux reins fait des révérences aux beaux parleurs. Ce sont les +derniers cabotins qui aient recueilli fidèlement les traditions du +dix-huitième siècle.</p> + +<p>Ils parlent de Voltaire et de Diderot et s'appliquent à prendre leurs +manières. Ils regrettent le café Procope, et la démolition du café de la +Régence les fait songer aux ruines de Carthage et de Pompeï, et à la +décadence de ce pays.</p> + +<p>Heureusement le bec de gaz du Divan Lepelletier leur luit comme un phare +d'espérance. C'est le dernier rayon du Permesse.</p> + +<p>Il y a aussi de nouveaux romantiques: ceux-là ne sont pas moins curieux. +Ils refont une charte à l'instar de la fameuse préface de Cromwell, qui +fait encore du bruit parmi les gens de 1830. Ils ont inventé la +littérature industrielle, la poésie Crampton.</p> + +<p>Ils soutiennent que le meilleur moyen de régénérer les lettres est de +chanter les bienfaits du gaz, de la machine à coudre, etc. De sorte que +les inventeurs et notables commerçants n'auraient plus besoin de +réclames. Les livres seraient des livrets et des guides. Pourquoi nos +aïeux n'y ont-il pas pensé? Nous aurions de beaux poèmes épiques sur la +chandelle et des romans ou des tableaux prodigieux sur la pomme de +terre.</p> + +<p>Cependant, au milieu de tout ce monde, on découvre quelques meneurs plus +agaçants ou plus riches que d'autres. Un deux, que MM. Delaville et Luce +de Lancival (maître du membre de l'Institut, Villemain) eussent appelé +folliculaire, est réputé homme d'esprit autour des tables recouvertes de +drap vert. Il obtient des places, porte haut la tête, et, comme Diavolo, +il a sur les épaules un manteau de l'effet le plus beau. L'œil cherche +parmi les plis de ce manteau un petit bout de dague.</p> + +<p>Il est évident qu'il ne doit son maintien fier, son attitude rejetée en +arrière, qu'à l'opinion considérable que lui inspire sa force; si l'on +écrivait à coups de poing, il faut croire qu'il serait un hercule.</p> + +<p>Ce critique demandait un jour à son feuilleton la signification de ce +mot: Réalisme. Par malheur, son feuilleton, n'ayant pas de dictionnaire, +ne put lui répondre, et il fut réduit à admirer un recueil de chansons +dites populaires, dont l'auteur commence à être servi au dessert des +grands dîners.</p> + +<p>Ce jeune homme chante au piano, fait les délices des dames et exécute à +lui tout seul, comme aux Folies-Nouvelles, de ravissantes opérettes. +C'est un farceur de société. On dit de lui:—Nous avions hier ce +délicieux X...</p> + +<p>Les couplets de cet agréable être jouissent de la faveur de deux maîtres +de la scène. Le premier a pris son art au sérieux, et il a longtemps +essayé de refaire à sa manière les vers de Corneille, de Racine, d'André +Chénier, en haine du romantisme. Ses grands succès l'ont engagé à faire +autre chose.</p> + +<p>Le voilà qui confectionne, dans l'attitude du Molière de la rue +Fontaine, un brodequin à Thalie. Saint Crépin ne l'inspire pas et le +brodequin va mal.</p> + +<p>Quant à l'autre auteur dramatique, la froideur du théâtre moderne a +échauffé sa bile.</p> + +<p>Il est devenu tout rouge et s'est mis à la besogne, décidé à recommencer +la vieille gaieté gauloise.</p> + +<p>Cette gaieté eut sans doute réjoui nos pères. Elle me fait souvenir de +l'esprit français, qui, ne sachant plus où se fourrer, dans un temps où +les loyers sont si chers, est allé se nicher dans la tête d'un jeune +écrivain, comme disent certaines revues hebdomadaires. Ce que cet esprit +français fait faire de bêtises au jeune écrivain est incalculable.</p> + +<p>Cependant on ne saurait refuser à cet esprit français le prix de Rome. +La peinture réaliste a allumé sa mousqueterie; l'esprit français crible +malicieusement la <i>Baigneuse</i> de Courbet de grains de sel gris.</p> + +<p>Un autre esprit, pour n'être pas réputé absolument français, n'est pas +moins pétillant, car il pétille depuis 1825 et appartient à la fameuse +éclosion de 1830.</p> + +<p>Il fait des <i>verss</i> comme un autre ferait... des vers. Rien ne lui +coûte. Ce n'est pas comme au public,—car le public achète ses +productions.—Ce merveilleux improvisateur et prestidigitateur veut +qu'on fourre de l'esprit partout, même dans ses poches à lui; si le +réalisme parvient à être aussi spirituel que lui, sa sanction n'est pas +douteuse. Mais cet esprit va trop vite pour qu'on puisse le rattraper, +il vaut mieux le laisser passer; au train dont il va, ce ne sera pas +long, etc., etc.</p> + +<p>Tout ce monde ne croit qu'au passé et forme un immense carnaval. Ces +armures, pourpoints, culottes et péplums ne vont pas aux gens d'à +présent. Celle friperie est rouillée, fanée, trouée, rapée; tout est +trop grand ou trop petit.</p> + +<p>Pourtant cette armée d'artistes, de littérateurs, peintres et critiques, +assiste à la représentation de ce qui se fait, en germe ou en moisson, +et parle en secouant la tête, des Grecs, des Romains, des Allemands, des +Anglais, etc., et de l'éclosion de 1830, absolument comme ces chauves +qui, les soirs de grande solennité, au Théâtre-Français, toussent les +noms de Mole, de Monvel et de Mademoiselle Mars.</p> + +<p>L'art en est là. Discuté et envahi par ces fameux hommes d'esprit, ces +délicieux causeurs, dont les œuvres intitulées: Petites nouvelles, +Petites causeries, Revues de Paris, Coups d'épingle, etc., réjouissent +le provincial; ces poètes en or et argent qui disparaissent comme +l'infâme potichomanie; ces amoureux du joli, inventeurs du rire mouillé, +et autres illuminant leurs phrases d'adjectifs de toutes couleurs; ces +vieux romantiques passés comme les morts de leurs ballades; ces +romantiques nouveaux qui ne peuvent pas passer, malgré leur locomotive; +ces pédants et pions inoccupés qui se font juges et critiques au lieu +d'aller se faire tuer en Crimée; ces habitués d'estaminets qui cuvent +leur bière sur des œuvres consciencieuses; ces journalistes ignares et +ignorants qui expriment des opinions qui ne leur appartiennent pas plus +qu'à d'autres; ces fondateurs de revues, et jolis messieurs qui se +servent du titre de journaliste pour en imposer aux femmes de mauvaises +mœurs et leur appliquer le chantage de l'amour; ces amateurs enfin, +bourgeois et beaux fils, bacheliers évadés du collège Bourbon, que la +Faculté de droit rejette dans la Société des gens de lettres. Voilà pour +la littérature.</p> + +<p>Quant à la peinture et à la statuaire, elles sont escaladées par les +traditions et imitations, par l'Académie, par l'étranger enfin, comme la +musique par le tapage, les tambours et les instruments de cuivre.</p> + +<p>Enfin, le réalisme vient!</p> + +<p>C'est à travers ces broussailles, cette bataille des Cimbres, ce +pandémonium de temples grecs, de lyres et de guimbardes, d'alhambras et +de chênes phthisiques, de boléros, de sonnets ridicules, d'odes en or, +de dagues, de rapières et de feuilletons rouillés, d'hamadryades au +clair de la lune et d'attendrissements vénériens, de mariages de +Monsieur Scribe, de caricatures spirituelles et de photographies sans +retouche, de cannes, de faux-cols d'amateurs, de discussions et +critiques édentées, de traditions branlantes, de coutumes crochues et +couplets au public, que le réalisme a fait une trouée.</p> + +<p>Vous figurez-vous le tapage produit par tant de gens bousculés, +culbutés, roulant les uns par dessus les autres, dégringolant de +l'Hélicon, de la rue de Bréda, de la Chaussée-d'Antin et de toutes les +Académies? Que d'articles, que d'imprécations, que d'odes, que de rouge, +d'or, de bleu, de jaune, de vert et de noir ameutés sont sortis des +cadres et des journaux!</p> + +<p>Et tout cela pourquoi? Parce que le réalisme dit aux gens: Nous avons +toujours été Grecs, Latins, Anglais, Allemands, Espagnols, etc., soyons +un peu nous, fussions-nous laids.</p> + +<p>N'écrivons, ne peignons que ce qui est, ou du moins ce que nous voyons, +ce que nous savons, ce que nous avons vécu.</p> + +<p>N'ayons ni maîtres, ni élèves!</p> + +<p>Singulière école, n'est-ce pas? que celle où il n'y a ni maître ni +élève, et dont les seuls principes sont l'indépendance, la sincérité, +l'individualisme!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A part quelques allusions du moment et quelques détails vieillis, cet +article rend encore assez mon opinion. Les diverses écoles et écoliers +déteints, voulant s'opposer à la transformation ou plutôt à la +marche—(je ne dis pas au progrès)—de l'art, à sa vie, ont encore la +même envie, mais un peu moins criarde.</p> + +<p>Ce prétexte, l'amour du beau, leur est commode. Tout ce qui est faux est +bon—pour eux.—Encore une fois, et pour la millième, je ne fais pas +comme un peintre, je suis loin de nier l'imagination. Ce qu'un homme de +génie rêve est sublime quand il le réalise; mais justement ce rêve, +devenu œuvre, est sublime parce que le poète l'a vécu, parce qu'il est +vrai. De même, un peintre qui représente ce qu'il a vu, tel qu'il l'a +vu, s'il possède son art, est un grand peintre.</p> + +<p>La sensation qu'il a éprouvée donne la vie (c'est le génie) à son +œuvre. S'il a rencontré et aimé Vénus, qu'il la fasse! Mais si une +scène de campagne, quelque chose d'ordinaire, de l'espèce quotidienne, +un de ces incidents humains, un de ces aspects qu'on trouve à chaque +pas, est rendu par lui avec vérité, ce n'est pas moins beau. Vénus, en +art, n'est pas préférable, comme sujet, à Quasimodo.</p> + +<p>Depuis une quinzaine d'années que le réalisme se développe sur toute la +ligne de l'art, en peinture surtout, il n'est pas seulement repoussé par +les jurys, il est compris à faux et pris à rebours par des hommes de +talent et même par des artistes qui n'y voient, comme M. Prud'homme, +qu'un parti pris de ne représenter que des choses abjectes. J'en vais +citer, comme exemple, le morceau suivant de M. Paul de Saint-Victor:</p> + +<p>«Il serait cruel de parler des tableaux de M. Courbet; l'enfance de +l'art désarme comme l'enfance du corps.</p> + +<p>Comment un peintre, à qui ses adversaires les plus décidés ne pouvaient +refuser la science matérielle de la brosse et de la palette, a-t-il pu +produire les caricatures puériles signées de son nom?</p> + +<p>Comment l'habile praticien de la <i>Chasse au chevreuil</i> et du <i>Rut du +Printemps</i>, semble-t-il, aujourd'hui, étranger aux premières notions du +dessin et aux éléments de la perspective?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, tout en souhaitant que M. Courbet se relève, il est +permis à ceux qui détestent les doctrines qu'il personnifie de se +réjouir d'une chute qui donne la mesure de leur abaissement.</p> + +<p>Il est démontré aujourd'hui que le réalisme attaque la main, après avoir +perverti le goût et paralysé l'imagination.</p> + +<p>Ce n'est pas impunément qu'on adore le laid et qu'on s'adonne aux +trivialités; tôt ou tard l'aberration du système entraîne la dégradation +du métier.</p> + +<p>M. Millet s'enfonce de plus en plus dans la voie où M. Courbet s'est +perdu. L'art, pour lui, se borne à copier servilement d'ignobles +modèles.</p> + +<p>M. Millet allume sa lanterne, et cherche un crétin; il a dû chercher +longtemps avant de trouver son <i>Paysan se reposant sur sa houe</i>.</p> + +<p>De pareils types ne sont pas communs, même à l'hospice de Bicêtre.</p> + +<p>Imaginez un monstre sans crâne, à l'œil éteint, au rictus idiot, planté +de travers, comme un épouvantail, au milieu d'un champ. Aucune lueur +d'intelligence n'humanise cette brute au repos. Vient-il de travailler +ou d'assassiner? pioche-t-il la terre ou creuse-t-il une tombe?</p> + +<p>La voix publique a trouvé son nom: c'est Dumollart enterrant une bonne.</p> + +<p>L'exécution la plus énergique rendrait à peine supportable une pareille +figure. Or, le pinceau de M. Millet s'amollit et s'allourdit à vue +d'œil: d'année en année sa couleur s'embourbe et son dessin se relâche. +Les terrains, les chairs, les haillons, tout est fait de la même +substance baveuse et mollasse. Faiblesse pour faiblesse, je préfère le +<i>poncif</i> veule à l'horreur débile. Ramenez-nous aux Vénus lisses et aux +Apollons ratissés.</p> + +<p>Mieux dessinée et mieux modelée, la <i>Femme cardant de la laine</i> est +laineuse de la tête aux pieds. La monotonie du faire recouvre +maintenant, comme d'une couche d'ennui, toutes les toiles de M. Millet. +L'âme est aussi absente que dans le tableau précédent. Il n'y a pas même +de mélancolie dans l'apathie de cette femme ovine. Elle carde la laine, +comme les moutons qui l'ont fournie broutaient l'herbe; <i>E lo perche non +sanno</i>, c'est Dante qui l'a dit.</p> + +<p>On peut louer dans <i>le Berger ramenant son troupeau</i> un paysage +crépusculaire d'une tonalité fine et juste; mais le pâtre et ses hôtes +sont cloués au sol: je les défie d'avancer. Quelle tournure d'esclave +abruti affecte d'ailleurs ce triste berger! Sommes-nous en France ou à +Carthage? Va-t-il rentrer à la ferme ou dans l'ergastule?</p> + +<p>Si du moins cette matière inerte était naturelle; mais elle a la raideur +d'un parti pris théorique. M. Millet semble glorifier l'idiotisme; il +interdit l'expression à ses figures rustiques, comme les prêtres +égyptiens la défendaient à leurs dieux.</p> + +<p>On voit qu'il attache je ne sais quel sens mystérieux à la vague +bestialité qu'il leur prête. Étrange façon d'honorer le peuple, pour un +peintre voué aux choses plébéiennes, que de le représenter sous les +masques dégradés de l'abrutissement! Comme si les races champêtres +n'avaient pas leur beauté et leur élégance! comme si le travail du champ +frappait le laboureur de la stupidité de son bœuf!</p> + +<p>Cette fausse école est d'ailleurs, au Salon de cette année, en plein +désarroi. La facture tombe, la vulgarité reste, et le réalisme +s'évanouit.»</p> + +<p>Comme on le voit en tête de cette sortie contre le réalisme, c'est +principalement à Courbet que M. de Saint-Victor s'en prend.—En effet, +Courbet a eu sur la peinture actuelle une influence visible que +l'Académie veut vainement combattre.—Les deux ébauches du +maître-peintre, que M. de Saint-Victor a vues à l'Exposition, sont à +peine des ébauches. Courbet ne les avait envoyées, avec son tableau des +curés ivres, que pour former le nombre <i>trois</i>, puisque le jury avait +décidé que les peintres pouvaient leur adresser trois tableaux.</p> + +<p>Qui connaît un peu les peintres sait qu'ils se seraient bien gardés de +manquer à ce chiffre. Quand Courbet le voudra, il fera deux excellents +tableaux de ces deux susdites ébauches.</p> + +<p>«Il est démontré aujourd'hui que le réalisme attaque la main, etc.,» dit +M. de Saint-Victor.</p> + +<p>Le tableau des curés, dont le véritable titre est: <i>Retour d'une +conférence</i>, en ce moment à Londres, répondrait au critique qui +reconnaîtrait forcément que jamais Courbet n'avait poussé plus loin «la +science matérielle de la brosse et de la palette.» Quant à l'<i>adoration +du laid</i>, je crois y avoir suffisamment répondu.</p> + +<p><span class="smcap">Fernand Desnoyers</span>.</p> + +<h3>FIN.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>ERRATA</h3> + +<p>Quelques fautes d'impression se sont glissées dans cette brochure:</p> + +<p>Page 6: <i>à la place de</i>: dans les tableaux refusés que ceux reçus, <i>il +faut</i>: dans les tableaux refusés que dans ceux reçus.</p> + +<p>M. Briguiboul n'a point d'e à la fin de son nom, et il faut un t au +milieu du nom de M. Whistler, etc.</p> + +<p>Plusieurs autres petites fautes, comme «aura» au lion de «aurait,» page +42, ont passe, et nous n'en parlons que par excès de conscience +minutieuse.</p> + +<p>Une faute plus grave est celle qui dérange le sens d'une phrase, page +42: à <i>la place de</i>: Il continuera par ce qu'il est convaincu, +finalement, etc.; <i>l'auteur avait mis</i>: Il continuera parce qu'il est +convaincu.—Finalement, etc....</p> + +<p><i>Finalement</i> commence une autre phrase.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>PEINTRES, SCULPTEURS ET GRAVEURS</h3> + +<p>NOMMÉS DANS CE LIVRE</p> + +<p> +<span class="smcap">Allard-Cambray</span>.<br /> +<span class="smcap">Ancourt</span>.<br /> +<span class="smcap">Andrieux</span>.<br /> +<span class="smcap">Aufray</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Balleroy</span> (A. de).<br /> +<span class="smcap">Barret</span>.<br /> +<span class="smcap">Baudry</span>.<br /> +<span class="smcap">Bellenger</span>.<br /> +<span class="smcap">Berne-bellecour</span>.<br /> +<span class="smcap">Berthelon</span>.<br /> +<span class="smcap">Besnus</span>.<br /> +<span class="smcap">Biard</span>.<br /> +<span class="smcap">Blin</span>.<br /> +<span class="smcap">Bouchet</span>.<br /> +<span class="smcap">Bouguereau</span>.<br /> +<span class="smcap">Bracquemond</span>.<br /> +<span class="smcap">Brascassat</span>.<br /> +<span class="smcap">Briguiboul</span>.<br /> +<span class="smcap">Brivet</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Cabanel</span>.<br /> +<span class="smcap">Cals</span>.<br /> +<span class="smcap">Castelnau</span>.<br /> +<span class="smcap">Chauvel</span>.<br /> +<span class="smcap">Chaussat</span> (Emma).<br /> +<span class="smcap">Chintreuil</span>.<br /> +<span class="smcap">Claparède</span>.<br /> +<span class="smcap">Cogniet</span> (Léon).<br /> +<span class="smcap">Colin</span>.<br /> +<span class="smcap">Cordier</span>.<br /> +<span class="smcap">Corot</span>.<br /> +<span class="smcap">Courbet</span>.<br /> +<span class="smcap">Courtois</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Darjou</span>.<br /> +<span class="smcap">Darru</span> (Louis).<br /> +<span class="smcap">Daubigny</span>.<br /> +<span class="smcap">Decan</span>.<br /> +<span class="smcap">Decamps</span><br /> +<span class="smcap">Delaroche</span> (Paul).<br /> +<span class="smcap">Delabrière</span>.<br /> +<span class="smcap">Delaporte</span> (M^{lle}).<br /> +<span class="smcap">Delalleau</span>.<br /> +<span class="smcap">Delord</span>.<br /> +<span class="smcap">Desbrosses</span> (Jean).<br /> +<span class="smcap">Désiré</span>.<br /> +<span class="smcap">Dietsh</span>.<br /> +<span class="smcap">Donner</span>.<br /> +<span class="smcap">Doneaud</span>.<br /> +<span class="smcap">Doyen</span>.<br /> +<span class="smcap">Doré</span>.<br /> +<span class="smcap">Dubois</span>.<br /> +<span class="smcap">Duckett</span>.<br /> +<span class="smcap">Dupray</span>.<br /> +<span class="smcap">Durst</span>.<br /> +<span class="smcap">Dutilleux</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Eeckout</span>.<br /> +<span class="smcap">Eustache</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Fanchon</span>.<br /> +<span class="smcap">Fantin</span>.<br /> +<span class="smcap">Ficatie</span>.<br /> +<span class="smcap">Fitz-Barn</span>.<br /> +<span class="smcap">Flandrin</span>.<br /> +<span class="smcap">Fontaine</span>.<br /> +<span class="smcap">Fourau</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Galimard</span>.<br /> +<span class="smcap">Gagnon</span> (Louis).<br /> +<span class="smcap">Gariot</span>.<br /> +<span class="smcap">Gautier</span>.<br /> +<span class="smcap">Gérôme</span>.<br /> +<span class="smcap">Gilbert</span>.<br /> +<span class="smcap">Gleyre</span>.<br /> +<span class="smcap">Gorin</span>.<br /> +<span class="smcap">Graham</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Hamon</span>.<br /> +<span class="smcap">Harpignies</span>.<br /> +<span class="smcap">Hébert</span>.<br /> +<span class="smcap">Hudei</span> (Louis).<br /> +<br /> +<span class="smcap">Jongkind</span>.<br /> +<span class="smcap">Julian</span>.<br /> +<span class="smcap">Junker</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Laass d'Aguen</span>.<br /> +<span class="smcap">Laîné</span>.<br /> +<span class="smcap">Lambron</span>.<br /> +<span class="smcap">Lambert</span>.<br /> +<span class="smcap">Lansyer</span>.<br /> +<span class="smcap">Lalanne</span>.<br /> +<span class="smcap">Lapostolet</span>.<br /> +<span class="smcap">Larochenoire</span>.<br /> +<span class="smcap">Laurandeau</span> (Aglaé).<br /> +<span class="smcap">Laurens</span>.<br /> +<span class="smcap">Lavielle</span>.<br /> +<span class="smcap">Lebœuf</span>.<br /> +<span class="smcap">Leclerc</span>.<br /> +<span class="smcap">Legros</span>.<br /> +<span class="smcap">Lemarié</span>.<br /> +<span class="smcap">Leroy</span>.<br /> +<span class="smcap">Leroux</span>.<br /> +<span class="smcap">Lobjoy</span>.<br /> +<span class="smcap">Loiseau</span>.<br /> +<span class="smcap">Longueville</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Maistan</span>.<br /> +<span class="smcap">Mallet</span>.<br /> +<span class="smcap">Manet</span>.<br /> +<span class="smcap">Marois</span>.<br /> +<span class="smcap">Mazure</span>.<br /> +<span class="smcap">Masson</span>.<br /> +<span class="smcap">Maugey</span><br /> +<span class="smcap">Matabon</span>.<br /> +<span class="smcap">Méry</span>.<br /> +<span class="smcap">Michel</span>.<br /> +<span class="smcap">Michelin</span>.<br /> +<span class="smcap">Millet</span>.<br /> +<span class="smcap">Morel-Lamy</span>.<br /> +<span class="smcap">Muller</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Navlet</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Pagez</span>.<br /> +<span class="smcap">Perret</span>.<br /> +<span class="smcap">Petit</span>.<br /> +<span class="smcap">Pètre</span>.<br /> +<span class="smcap">Philippe</span>.<br /> +<span class="smcap">Pinkas</span>.<br /> +<span class="smcap">Pipard</span>.<br /> +<span class="smcap">Pissaro</span>.<br /> +<span class="smcap">Poitevin</span>.<br /> +<span class="smcap">Pujol</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Regnier</span>.<br /> +<span class="smcap">Regamey</span>.<br /> +<span class="smcap">Rocques</span>.<br /> +<span class="smcap">Rosi</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Saint-François</span>.<br /> +<span class="smcap">Saint-Marcel</span>.<br /> +<span class="smcap">Schitz</span>.<br /> +<span class="smcap">Serres</span> (G. de).<br /> +<span class="smcap">Signol</span>.<br /> +<span class="smcap">Sutter</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Tabar</span>.<br /> +<span class="smcap">Tichit</span>.<br /> +<span class="smcap">Thibault</span> (Marie).<br /> +<span class="smcap">Thiery</span>.<br /> +<span class="smcap">Tournayre</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Valnay</span>.<br /> +<span class="smcap">Vaudé</span>.<br /> +<span class="smcap">Vernet</span> (Horace).<br /> +<span class="smcap">Viel-Cazal</span>.<br /> +<span class="smcap">Viancin</span> (Pauline).<br /> +<span class="smcap">Virey</span>.<br /> +<span class="smcap">Vollon</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Wagrez</span>.<br /> +<span class="smcap">Whistler</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Yvon</span>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Zipelius</span>.<br /> +</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2> + +<h3>PREMIER SOMMAIRE:</h3> + +<div class="blockquot"><p>Bonnes intentions des peintres.—Mauvais tableaux.—Le Jury devenu + méchant.—Imitation des cris des peintres.—On leur applique la + question du Jury.—L'Empereur la résout.—Grand embarras des + Refusés.—Ils se reçoivent.—Les lutteurs, bataillon de la Moselle + en sabots.—Brivet-le-Gaillard.—Quels types!—Les poltrons de la + peinture.—Le Comité de salut... des Refusés.—Son + plébiscite.—Honneur au courage malheureux!—Unité de + Refus.—Succès espéré des Refusés.—M. Harpignies a tous les + droits.—La Grenouille et le Lièvre, fable.—M. Briguiboul dans les + deux camps.—Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets, + navets!—Discussion raisonnable.—La discussion continue.—La + cage.—M. Whistler est le plus spirite des peintres.—Défense des + moulins non attaqués.—Illumination <i>a giorno</i> par la peinture.—Du + critique d'art.—De l'influence de la philosophie allemande sur la + peinture.—Abrutissement des peintres.—Classification des + peintres—École de Paris.—École de Montmartre.—École de + Rome.—École de Fontainebleau.—La raison même reprend la + parole.—The end.</p></div> + +<h3>DEUXIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Grande, moyenne et petite classe des Refusés.—Les braves.—Les + suspects.—Les poltrons.—On demande les têtes des + suspects.—Messieurs, le maître-peintre Courbet!—Évidence de sa + supériorité.—Parenthèse.—Encore le critique d'art.—Paysages de + M. Daubigny en plusieus chants.—Hautes opinions de Courbet à + propos de la peinture.—Révolution-Courbet.—Ornithologie des + critiques d'art.—Ce qu'ils avaient sur les yeux.—Réalisme et + Romantisme.—Haro sur le maître-peintre!—Les bons curés, tels que + les voulait Béranger et que ne les veut pas M. Veuillot. + —Exposition du Refusé en chef.—Peinture à l'encre ou + description.—Conclusion raisonnée.</p></div> + +<h3>TROISIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Missive d'un élève, jeune encore, au nom des Refusés.—Étrange + prétention.—Un petit lopin.—Arguments sans réplique, réponse + accablante.—Le critique d'art revient sur l'eau.—Il est question + de M. Brivet-le-Gaillard et de Molière.—Naïveté + indispensable.—Premier prix donné à M. Whistler.—Plusieurs + tuiles se détachent et tombent sur les têtes du Jury.—La bêtise + afflige les uns et réjouit les autres.—Déclaration de principes. + —Dithyrambe bien appliqué à M. Signol.—L'art militaire et la + religion mal représentés dans les arts.—Le <i>suspect</i> Briguiboul + est acquitté.—La Mythologie de M. Émile Loiseau n'est pas adressée + à Émilie Demoustier.—Mosaïque ou dessin à petits carreaux.—M. + Amand Gautier jette la pierre à la femme adultère.—Le sujet est + mis au concours par tout le monde.—Le public refait le + tableau.—Un amant en déshabillé, vu de dos.—Le Muséum-Gautier. + —Un petit air qui n'est pas de Nargeot.—La Tombe de l'Oiseau ou + l'Architecte en démence.—Imitation de Vadé à l'adresse du + jury.—La province ne vote pas comme Paris.—Preuves à l'appui.</p></div> + +<h3>QUATRIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>La noblesse des Refusés remonte à bien avant les croisades.—Les + imbéciles n'admettent que leurs nez.—Heureuse comparaison entre + plusieurs peintres et une fleur exotique.—Le 93-Courbet.—Bain + d'eau-forte.—La soupe est sur la table des aqua-fortistes!—Un + guitariste se révèle.—Tabatière à diable.—Des peintres devenus + pierrots.—Conquête de toutes les Espagnes.—La séance est ouverte + et levée.—Les rassemblements sont défendus.—Bonjour. Thomas.—Un + poète prisonnier.—L'Infant n'a plus de droits au trône.—Le vieux + persiste.—Portraits. Silence!—Le <i>Jury-Charivari</i>.—Oeufs + brouillés et œufs sur le plat.—Retour en Espagne sans canons.—Le + Jury—<i>Journal amusant</i>.—Souvenirs du jeune âge.—Vol de + diamants.—Du latin!—Andromaque.—Charenton.—M. Biard.—M. + Millet.</p></div> + +<h3>CINQUIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>La Bamboula du style.—Les cotons sont en baisse.—Citations... au + tribunal.—Une nouvelle langue qui n'est pas française.—Cette + vieille immorale, qu'on nomme la morale!—Garçon, encore une + langue!—Le but est atteint.—Monsieur, cela ne vous regarde + pas;—Le sergent de ville était dans son droit.—Oeuvre + pie.—Saint-Eustache.—La quête.—Pour les pauvres, s'il vous + plait!—Apollon avale la ciguë—Joseph Prud'homme.—Je n'ai pas le + courage d'aller plus loin.—Comment vous portez-vous?—Faisons les + cartes.—Une lettre... d'un homme à la campagne.—Nouvelles bévues + du maître.—La vertu est récompensée.—Ils ont pissé partout + (hémistiche du grand Racine).—Pile ou face?—La lune comme un + point sur un i.</p></div> + +<h3>SIXIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Quadrille!—Un critique d'art lève la jambe.—Trinité de M. Maxime + Ducamp.—Tous ne font qu'un—(incarnation).—Beau trait de M. + Adrien Paul.—La blanche ou la noire?—L'indignation ne fait pas + la bonne prose.—M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils + au public et au Jury.—Les peintres ne cessent ni de vaincre ni + d'écrire.—<i>Le Séjour des Élus</i>, c'est l'Exposition.—<i>L'Enfer</i>, + selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.—Exemple + d'humilité donné par cet infortuné peintre.—Les bons et les + méchants.—Ventre-saint-Gris et un autre saint!—Je m'évanouis! + —D'où sort-il encore, ce peintre-là?—Cinq manants contre un + gentilhomme!—Exemple de discrétion.—Mort de quelqu'un.—Selon M. + Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.—Où la + religion va-t-elle se nicher?—Moyen d'inquisition.—Les bons + l'emportent.—<i>Je vais revoir ma Normandie</i> (air connu).—La poste + aux lettres.—Encore un petit saint.—Nuée de sauterelles.—La + toile se lève.—Le père, le fils et....—Le bon + fataliste.—Mangeons un peu.—Un pied de nez à la + Sainte-Menehould.—On abat le pilori.—<i>Partit en guerre</i>... le + tableau de Courbet.</p></div> + +<h3>SEPTIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Enterrements de toutes classes.—Une odeur de cuir chaud.—M. + Briguiboul ne sera plus Refusé.—L'honneur est le seul vrai + salaire.—Morceau éloquent.—Un maréchal qui a raison.—Il a + tort.—Les peintres ont mal compris.—On lit dans le <i>Moniteur</i>.</p></div> + +<h3>HUITIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Donnez-vous la peine de vous asseoir.—La ménagerie d'un suspect + amusant.—Gare aux animaux!—Ils nous donnent un sauf-conduit.—Le + Temps a fait son temps.—Un condamné par la raison qu'il est + criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?—On se + jette les cartes et les verres à la tête.—A la tour de Nesle!—On + parle encore de Béranger.—L'auteur des <i>Étourdis</i>, comédie en + vers, fait la campagne d'Italie.—La gloire n'est que de la + fumée.—Une boucherie au clair de la lune.-<i>A nous</i>, <i>Français</i>! + etc.... (Varsovienne).—Celle fois, le général Hoche est bien + tué.—Théorie du sous-lieutenant.</p></div> + + +<h3>NEUVIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Malice du Jury.—Elle est noire, mais cousue de gros fil + blanc.—«Mon impartialité bien connue....»—Prenons le chemin de + fer de Castelnau.—Nous arrivons aux Tuileries.—Réhabilitation + d'un condamné.—Encore une victime.—Une tragédie de MM. Ponsard et + Latour de Saint-Ybars.—Ta vie, en cinq points secs!—Une fable vue + au microscope.—Quelle tête!—On met à Shakespeare la perruque à + marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.—Henri IV est + mort!—Hoche pacifie la Vendée.—Les comestibles vont dévorer le + cuisinier.—Le duc d'Orléans au bal masqué.—Le petit dieu + malin.—1852 et 1815.—Les suspects au bal des victimes.—De bien + douces larmes.—Pauvre petite!—Elle aime Polichinelle.—Si + jeune!...—Tableau selon saint Jean.—«J'ai, Jean-Marc Mathieu, + huissier au tribunal, etc....»—Décidément, c'est une langue!... + mais pas française.—Vente par autorité de justice.—Autre tableau + religieux selon saint Marc.</p></div> + +<h3>DIXIÈME SOMMAIRE</h3> + +<div class="blockquot"><p>Orage.—Dispersion des insectes.—Nouvelle liste d'exécutés.—On + manque de tombereaux.—Le Jury a encore deux peintres tués sous lui + qui se portent bien.—Dernière fournée de victimes + innocentes.—Gentillesses à l'aquarelle et au pastel.—Traduction + libre de: <i>La garde meurt</i>..., etc.—Éloge des + aqua-fortistes.—Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66 + (réclame).—La bataille de Waterloo recommence.—La + sculpture.—Tout prouve que j'ai raison.—Otons nos paletots.—Un + nouveau suspect qui a du talent.—Moisson de + statuaires.—Conclusion.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> +Quand on franchit la borne, il n'est plus de limites! a dit +M. Ponsard.</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> + <i>Le Mousquetaire</i>.</p></div></div> +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>Paris.—Imp. Poitevin, rue Damiette, 2 et 4.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Salon des Refusés, by Fernand Desnoyers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SALON DES REFUSÉS *** + +***** This file should be named 16758-h.htm or 16758-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/5/16758/ + +Produced by Chuck Greif. Produced from images provided by Gallica.bnf.fr + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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