The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Troisime srie,
premier volume), by Edmond de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt (Troisime srie, premier volume)
       Mmoires de la vie littraire

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: February 10, 2006 [EBook #17746]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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            JOURNAL DES GONCOURT
     --Mmoires de la vie littraire--


TROISIME SRIE--PREMIER VOLUME--TOME SEPTIME

                 1885-1888




BIBLIOTHQUE--CHARPENTIER, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS
PARIS, 11, RUE DE GRENELLE.
1894


Note: La liste des oeuvres des frres Goncourt publies par la
bibliothque Charpentier est reporte  la fin du septime tome.

       *       *       *       *       *




       JOURNAL DES GONCOURT
--Mmoires de la vie littraire--
          Tome septime


ANNE 1885


_Jeudi 1er janvier 1885_.--Un premier jour de l'anne, qui a l'apparence
d'un Jour de l'An, dans les Limbes, et se terminant par un dner
mlancolique, chez les Lefebvre de Bhaine, ces exils de la diplomatie.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 janvier_.--Ah, si un parti politique quelconque avait mis 
l'excution l'ide, que je lui donnais dans ce Journal, l'ide de crer
dans le gouvernement: un MINISTRE DE LA SOUFFRANCE PUBLIQUE, que de
choses menaantes qui sont, ne seraient pas!

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 janvier_.--Nos arts plastiques,  nous Europens, n'aiment 
reprsenter que l'animalit suprieure: les froces, le cheval, le chien.
Nos artistes n'ont pas cette espce de tendresse, qui porte les artistes
de l'Orient,  dessiner,  sculpter, amoureusement, la _bte_, et toutes
les btes: les plus viles, les plus humbles, les plus mprises, le
crapaud par exemple.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 janvier_.--L'aurais-je jamais cru? le jeune Lon Daudet m'apprend
qu'au collge Louis-le-Grand, l'histoire de la Rvolution, s'apprend
dans notre HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA RVOLUTION ET LE
DIRECTOIRE.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 janvier_.--On parle d'About, de son besoin maladif de dire des
mchancets spirituelles, mchancets, dont l'mission tait toujours
prcde d'une fermeture jouisseuse des yeux, pareille  celle d'un chat
qui boit du lait, savourant d'avance la cruaut de son mot, et qui faisait
s'crier  Mme About: Edmond, Edmond!... comme si elle voulait arrter
le trait mordant, au fond de la gorge de son mari.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 janvier_.--On vivrait mille ans, qu'un homme dou d'une
intelligence travailleuse, le jour de sa mort, s'apercevrait qu'il n'a
pas fait la moiti de tout ce qu'il voulait faire.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 janvier_.--Les pices  thse, sont des chinoiseries, rien que
cela. Ce n'est ni une tude vraie de la vie moderne, ni un recueil de
belle criture, et il n'y a l dedans qu'un travail d'cureuil, et une
dpense de fausse imagination autour d'une situation, tire par les
cheveux.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 janvier_.--Dner chez Charpentier, avec les Daudet, Scholl,
Huysmans, Lemonnier.

Scholl, un amusant et brillant ferrailleur de la parole, un verveux et
nerveux causeur, qui, de temps en temps, a des mots qui sont, comme des
coups de garcette, mais donns toutefois avec une grce en leur frocit.

Un moment il nous parle, gentiment et spirituellement, d'une danseuse de
corde  laquelle il faisait la cour, concurremment avec le peintre Tissot,
qui, en vieux romantique, accompagnait la belle aux gares de chemin de fer,
tenant d'une main le cerceau dans lequel elle sautait, et de l'autre la
couseuse mcanique, avec laquelle elle avait l'habitude de _rapetasser_
ses costumes.

Et  propos de cirque, il nous cite un original, un Amricain, qui,
aussitt arriv dans un pays qu'il ne connaissait pas, allait au cirque,
payait un dner  la troupe, s'assurant, au prix de ce dner, un cornac,
qui l'introduisait partout, et lui faisait voir tout ce qu'il y avait de
curieux, l o il faisait sjour.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 janvier_.--Aujourd'hui Daudet et sa femme viennent me voir,
viennent trenner mon _grenier_. Ils restent longtemps, trs longtemps,
jusqu'au crpuscule, et dans le tte--tte et dans l'ombre, l'on cause
avec une tendre expansion.

Daudet parle des premires annes de son mariage, me dit que sa femme
ne savait pas qu'il existt un Mont-de-Pit, et lorsqu'elle l'a su, par
une certaine pudeur de la chose, ne le nommait jamais, lui jetant: Vous
avez t l? Le gentil de ceci, c'est que chez cette jeune fille,
bourgeoisement leve, il n'y eut pas le moindre effarement en cette
nouvelle existence, dans la frquentation de ce monde de mangeurs de
dners, de carotteurs de pices de vingt francs, d'emprunteurs de
pantalons.

Ah par exemple, s'crie Daudet, la chre petite femme ne dpensait rien,
mais rien du tout pour elle... nous avons encore nos petits livres de
compte de ce temps-l, o  ct d'un louis pris par moi ou par un autre,
il y a,  et l, de temps en temps, seulement pour elle: omnibus, 30
centimes. Mme Daudet l'interrompt, en disant ingnument: Je crois
vraiment que je n'tais pas tout  fait dveloppe en ce temps, je ne me
rendais pas compte... Je penserais plutt qu'elle avait la foi des gens
heureux et amoureux, la confiance que tout s'arrangerait dans l'avenir.

Et Daudet reprend que, pendant toutes ces annes, il n'a rien fait, qu'il
n'y avait alors chez lui, qu'un besoin de vivre, de vivre, activement,
violemment, bruyamment, un besoin de chanter, de faire de la musique, de
courir les bois avec une pointe de vin dans la tte, d'attraper des
torgnoles. Il avoue que dans ce temps, il n'avait aucune ambition
littraire; seulement c'tait chez lui un instinct et un amusement de tout
noter, d'crire mme jusqu' ses rves.

C'est la guerre, assure-t-il, qui l'a transform, qui a veill au fin
fond de lui, l'ide qu'il pouvait mourir, sans avoir rien fait, sans rien
laisser de durable... Alors il s'est mis au travail, et avec le travail,
est ne chez lui l'ambition littraire.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 janvier_.--Quels diplomates feraient ces marchands juifs.
Aujourd'hui l'un d'eux dpouillant la rserve isralite, et en veine de
confidence, me parlait des conditions avantageuses pour traiter une
affaire. D'abord il tait de toute importance d'avoir sa figure  soi dans
l'ombre et celle de son partner dans la lumire, aussi son fauteuil est-il
arrang de manire qu'en faisant demi-tour  droite, quand quelqu'un entre
dans son cabinet, il tourne le dos  la fentre. Mais cela est pratiqu
par les chefs de bureau malins. O il se montrait tout  fait suprieur,
mon marchand, c'est lorsqu'il parlait de l'utilit de faire attendre
longtemps l'homme, qui est venu pour une affaire, parce que, dans
l'attente, l'homme s'amollit, que les arguments qu'il a tout prts, en
montant l'escalier,  l'appui de ses prtentions, ces arguments perdent
leur conviction entte dans le travail de l'impatience nerveuse, que son
boniment prpar d'avance, lui-mme se dsagrge,--et qu'enfin le vendeur
d'une chose, qui a attendu trois quarts d'heure, est tout prs d'une
concession, qu'il n'aurait peut-tre jamais faite, si on l'avait reu tout
de suite.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 janvier_.--Ozy disait, en parlant de la pauvret des moyens
amoureux de deux illustres hommes, qui l'avaient aime: Ce sont, vous
savez, des _crbraux!_

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er fvrier_.--Aujourd'hui, inauguration de mon _grenier_. Il
est venu une quinzaine d'hommes de lettres. Gayda qui avait eu l'amabilit
de me demander  faire un article au _Figaro_, sur cette premire runion,
arrive  cinq heures, disant qu'il a t forc de faire l'article avant de
venir: Blavet, le _Parisis_ en chef, dnait, croit-il, ce jour-l, dans
la banlieue.

Daudet a une originale comparaison. Il dit que la cervelle de Renan
ressemble  une cathdrale dsaffecte du culte, qui contient du bois, des
bottes de paille, un tas de choses quelconques, mais tout en conservant
son architecture religieuse.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 fvrier_.--Je lis, ce matin, dans le Figaro, l'article de Gayda.
J'avais  ce qu'il parat hier, chez moi, au milieu du _tout Paris_, des
gens dment brouills, et qui ne consentiraient  aucun prix  se
rencontrer dans le mme salon. Pauvre vingtime sicle, sera-t-il vol,
s'il va chercher ses renseignements sur le dix-neuvime, dans les
journaux!

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 fvrier_.--Ce soir, en descendant l'escalier de Brbant, Hbrard
jetait ces paroles aux chos: Ce n'est plus que la politique des bureaux
de tabac. Ce qui a perdu 93, c'est le certificat de civisme, ce qui perdra
ce rgime-ci, c'est le certificat de _civetisme_ (allusion au bureau de
tabac de la Civette). Avec les besoins actuels, tout le monde veut des
fonctions... Et  peine un snateur, un dput est-il nomm, que chaque
lecteur, apporte sa facture  toucher... Quand un pays en est l, il est
tout prs de tomber dans la pourriture.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 fvrier_.--Cet estropi de Desprez, l'auteur du livre: AUTOUR
D'UN CLOCHER, qui demain va faire un mois de prison, avec sa pauvre figure
anmie, son toupet en escalade, ses bquilles, me semble en chair et en
os, le bois de Tony Johannot, dtach de la couverture de son DIABLE
BOITEUX.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 fvrier_.--Une chose providentielle, chez l'homme--et surtout
chez l'homme intelligent--c'est le mpris qu'il a pour les facults qu'il
ne possde pas. Il fallait entendre Flaubert parler de l'esprit; et sans
que cela s'exprime par des mots, je sens chez d'autres amis, l'espce
d'indulgent apitoiement, qu'ils prouvent pour ma toquade de l'art.

Non, la multiplication des travaux et des occupations de la vie d'un
lettr, vous dfend absolument avant la mort, les quelques annes de repos
crbral, de retraite de la vie intellectuelle, qu'il serait si bon
d'avoir.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 11 fvrier_.--Autant c'est _chafriolant_ d'entendre parler
cuisine, par des gens curieux de nourriture dlicate, raffine, originale,
enfin de petits mangeurs qui ont l'imagination de l'estomac; autant c'est
rpugnant, dgotant mme, d'entendre des _goinfres_ parler _fricot_, avec
les yeux rapetisss d'une chatte qui se gave de mou, et un bout de langue
remueur dans une rotation pourlchante.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 fvrier_.--Il y a vraiment un grand mouvement de presse autour
de la reprise d'HENRIETTE MARCHAL, nous verrons ce que a donnera aux
reprsentations.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 fvrier_.--On crie, ce soir, sur les boulevards, la mort de
Valls. Zola affirme, chez Daudet, que le pauvre garon avait la
conscience de son tat, le sentiment de sa mort prochaine. Il raconte
qu'au Mont-Dore, o il s'est trouv avec lui, cet t, il lui arrivait
souvent au milieu d'une causerie anime, de voir tout  coup l'oeil de
Valls, pris d'un petit tournoiement, et devenir fixe, en arrt devant le
vide; en mme temps que sa parole se taisait, un moment, avec de l'effroi
sur la figure.

C'tait terrible, ce regard fixe et ce figement de la vie, dit Zola, qui
ajoute: La mort de Flaubert, le foudroiement, voil la mort dsirable!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 fvrier_.--Hier, Mme Daudet se plaignait de la longueur
ennuyeuse des beaux sentiments, en vers:

Oui, lui ai-je dit, ce sont des sentiments qui ont douze pieds.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 fvrier_.--Aprs une nuit fivreuse, me voici en route, ce matin,
sur le chemin de Paris.--Djeuner chez Magny, en ce restaurant encore
tout plein de mon frre et de moi.  une heure, je suis dans les tnbres
de l'Odon, d'o jaillit une femme qui me saute au cou: c'est Lonide qui
embrasse son auteur.

Ennui, agaant, nerveux, d'une rptition, o les rles ne sont pas sus,
et o la mmoire des acteurs et des actrices,  tout moment, trbuche sur
votre prose.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 fvrier_.--Porel, en cet Odon, est vraiment admirable pour
la traduction des intentions de l'auteur par des intonations, des
mouvements, des gestes, des suspensions, des arrts, des temps, qu'il
imagine et indique  tout son monde. C'est vraiment de par lui, au thtre,
une trs intelligente et trs littraire mise en scne de l'intime et de
l'_abscons_ des passions. Il est mme des infiniment petits, auxquels il
sait donner un dramatique tout particulier, par mille dtails ingnieux,
venant d'une observation en perptuel veil: ainsi la lecture du journal
par M. Marchal, au troisime acte.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 fvrier_.--C'est vraiment amusant de voir ses imaginations,
prendre une consistance en chair et en os, sa prose, se changer en
mouvement, en de l'action,--enfin le froid imprim, dont on est l'auteur,
devenir de la vie.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 fvrier_.--Dans le premier journal que j'ouvre, je tombe sur ce
fait divers, que les machinistes  l'Odon ont pass la nuit  _quiper_
le dcor du Bal Masqu.

En arrivant au thtre, mon oeil, dans le jaune des affiches, est de suite
attir par le blanc, au milieu duquel se lit: HENRIETTE MARCHAL, annonce
pour samedi, et pour dimanche en matine.

Rptition retarde par l'enterrement d'lise Petit, cette toute jeune
ingnue, blonde, morte des suites d'une couche. Je m'en vais lire, au
murmure de la fontaine de Mdicis, dans le soleil d'un entre-deux de
giboules, un cruel article sur Banville, de Lematre, je m'en vais voir
mon portrait de Bracquemond au Muse du Luxembourg, portrait, que je ne
sais pourquoi, le conservateur n'a pas indiqu sous mon nom. Je reviens 
l'Odon, et en attendant que commence la rptition, je m'amuse  voir
mettre en place le dcor du corridor de l'Opra, devant un machiniste en
chef morose, accompagn en chacun de ses pas, par un bouledogue trapu, et
comme cras sur les planches de la scne,--homme et bte  la silhouette
fantastique.

Enfin commence la rptition du premier acte, et les figurants manquant
d'animation, de remuement, de grouillement, Porel leur dit: Mais, mes
enfants, vous n'avez donc jamais vu de botes d'asticots?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 fvrier_.--Des bottines vernies!... vous mettrez des bottines
vernies!... mais vous aurez l'air d'un tudiant sur son _trente-deux_!...
C'est tonnant, que vous ne puissiez pas vous habituer  ressembler  des
gens du monde! C'est Lonide Leblanc, qui interpelle ainsi le jeune
Lambert, et le mpris qui sort de la bouche de la femme, qui a t aime
par des princes, pour le jeune premier du quartier Latin, ne se peut noter.

Daudet comparait, ces jours-ci, l'intrt qui se fait forcment entre un
auteur et ses interprtes,  l'intimit qui s'tablit entre passagers et
matelots sur un vaisseau, pendant une tempte. La comparaison est assez
juste. On est tout  _tu_ et  _toi_, et l'on ne se connatra plus dans
trois mois.

Card est venu, ce matin, me lire la petite notice, qu'il a crite, pour
l'en-tte des lettres de mon frre. De l'criture d'une grande distinction
et d'une tendresse de coeur, qui me remplit d'motion.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 fvrier_.--De temps en temps, une remarque fine de Porel sur
son monde, sur les acteurs.  propos de la rentre de Chelles, en courant,
au troisime acte, il dit: Ils ne sont pas observateurs pour un sou, on
court au chemin de fer, mais quand on l'a manqu, on revient tout
lentement. Et encore  propos des portes, qu'ils ne ferment jamais: Ils
sont toujours des lves de la tragdie, des gens qui ont grandi dans des
maisons, o les portes se ferment par procuration. Ils ne se doutent pas
de la petite note de la vie moderne, que a donne  une scne, le monsieur
qui ferme la porte, par laquelle il entre.

Ne croyez-vous pas, que comme consul  Caracas, je ne devrais pas porter
une dcoration trangre... une dcoration ridicule... la dcoration du
_lapin blanc de Sumatra_? C'est Lambert an, me parlant sur un ton de
blague, mais au fond trs dsireux d'avoir un ordre tranger  sa
boutonnire. Et quelques instants aprs, c'est Chelles, qui avec toutes
sortes de circonlocutions timides, me demande, si je ne crois pas, que
pour bien tablir la grande position d'industriel de M. Marchal, il ne
serait pas bon qu'il ft dcor de la Lgion d'honneur.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 fvrier_.--Rptition en costumes. L'acte du bal, jou avec
la froide solennit d'un divertissement de tragdie. Dsaffection de cet
acte, et espce d'horripilement de son esprit, qui dans ces bouches
_odonesques_, ne me semble plus de l'esprit.

Porel, avec lequel je dne, ce soir, parle d'un individu excentrique qu'il
a connu, un homme  la fois spirite et masseur, et qui l'invitait  son
mariage, par ce billet  l'trange rdaction: Si mon tailleur _ne fait
pas la bte_, je me marierai samedi! Et le samedi, il trouvait son
monsieur, donnant le bras  une femme trs bien, et de tout neuf vtu, et
orn d'un rtelier resplendissant, qui empchait un moment Porel de le
reconnatre--rtelier que pas plus que son habit, il n'avait pay. Et
Porel tait instantanment _tap_ de vingt francs, pour payer la voiture
qui avait amen le couple  la mairie.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er mars_.--Aujourd'hui Platel (_Ignotus_ du _Figaro_) est venu
ce matin pour me _pourctraiturer_. Je l'ai connu, frquent  ce qu'il
parat, au moment de nos dbuts littraires, mais il m'tait compltement
sorti de la mmoire.

C'est un gros garon,  l'encolure d'un propritaire foncier vivant sur
ses terres, avec un rien de l'air d'un ahuri et d'un mystique. Il fera son
article de demain avec des phrases mal entendues, pendant vingt
minutes,--mal entendues dans la proccupation du _ver rongeur_ qui l'attend
 la porte, et de son djeuner en retard, au moins d'une heure.

Je suis vraiment tonn de trouver chez cet homme, qui malgr tout ce
qu'on dit, a des expressions d'observateur, quelquefois de voyant, et qui
a fait, selon moi, un trs remarquable article sur les _Clarisses aux
pieds nus_, je suis tonn de trouver un reporter ordinaire, avec ses
qualits d'ignorance, sa brouillonnerie de cervelle, et encore, avec des
yeux si ferms aux choses d'art.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 mars_.--Avant de me lever, au petit jour, je rflchissais dans
mon lit, au sujet d'HENRIETTE MARCHAL, que si je continuais  faire du
thtre, je voudrais le balayer de tout le faux lyrisme des anciennes
coles, et remplacer ce lyrisme par la langue _nature_ de la passion.

Ce matin, corrigeant les preuves des lettres de mon frre, il se
trouve que je corrige la feuille contenant les lettres crites, sur la
reprsentation d'HENRIETTE MARCHAL, de 1865.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 mars_.-- mon rveil, lecture d'un article de l'_vnement_, qui,
sous des formes polies, et, avec des rvrences mme, rvle une sourde
hostilit. Lecture suivie de la lecture d'un article du _Gaulois_, qui
imprime en tte du journal, un appel aux rpublicains  _resiffler_ ce
soir, notre pice: appel sign Charles Dupuy, l'un des signataires du
manifeste, du 7 dcembre 1865, dans lequel ce lettr svre, s'exprime
dans cette tonnante prose: _Nous savons chiffonner d'une main osseuse la
guimpe des vieilles Muses, et nous accrocher, quand nous voulons rire, 
la queue des lourds satyres, amoureux de la joie et de la folie. Est-ce
une raison pour ne pas crier: Pouah, quand la fange tente d'clabousser
l'art. Nous n'aimons pas voir sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et
toute dbraille, titubant  travers les ruisseaux, voir la Muse, le
stigmate au front de l'Impudeur, s'en aller, psalmodiant des rapsodies
sans nom, parmi lesquelles rien ne transpire, ni vrit, ni style, ni
inspiration_... C'est drle vraiment l'appel de ce Charles Dupuy, dans le
journal conservateur par excellence. Allons, il faut qu'il y ait bataille
autour de notre nom, jusqu'au bout de la vie du dernier des deux frres,
et que je ne puisse,  la faveur et sous le bnfice de mes soixante ans
bien sonns, remporter un succs, o je n'aie la bouche amre, un succs
qui ne soit une meurtrissure de mon tre moral. Curieuse la perptuit de
ces haines littraires! Elles nous ont jet  la porte du thtre, o
certainement nous aurions fait quelque chose, et quelque chose de neuf;
elles ont tu mon frre,--et ces haines ne sont pas dsarmes.

Au fond, cet article du _Gaulois_ me donne le _trac_. Car si ce soir, il y
a quelques sifflets, avec tout ce qu'il y aura dans la salle de mauvaises
dispositions latentes, chez la plupart de mes confrres, c'est une partie
compromise, un _four_ quoi, encore. Le fait est que j'ai peur pour ce soir,
et que je me couche jusqu'au dner. C'est ma ressource dans les grands
embtements de la vie. Je ne trouve pas le sommeil, mais j'obtiens une
espce d'engourdissement, en la nuit de ma chambre ferme, dans laquelle
mon ennui se formule  ma pense, d'une manire moins distincte, plus
vague, plus estompe.

Il est cinq heures. J'avais le projet de dner dans un restaurant de la
rive droite, o je serais sr de ne rencontrer me qui vive de ma
connaissance, puis battre jusqu' neuf heures, les rues dsertes dans le
voisinage de l'Odon. Mais il pleut  verse, et mon tte--tte avec
moi-mme m'est triste et insupportable.

Je me sens le besoin de vivre jusqu' l'heure du spectacle, avec des gens
qui m'aiment. Aussitt donc dans un fiacre par une pluie battante, un
fiacre tran par un cheval qui boite, men par un cocher qui ne sait pas
son chemin, et je passe par des rues dsoles, o j'entrevois au-dessus
d'une boutique, comme au travers d'un _aquarium_ abandonn, et au milieu
d'une lueur de gaz, qui a l'air d'ternuer: _Madame Dieux, rparation de
toutes sortes de bandages_.

Voulez-vous me donner une assiette de soupe, dis-je au mnage, en entrant
dans le cabinet de Daudet?

Et me voil dans le rconfort et la chaleur affectueuse d'une maison amie,
et nous dnons sur le bout de la table, o dj est dress le souper donn
en l'honneur de la reprise d'HENRIETTE MARCHAL.

Je laisse les Daudet entrer tout seuls  l'Odon. Moi, j'erre autour du
btiment lumineux, clair _a giorno_, sans oser y entrer, attendant la
fin du premier acte que je redoute, songeant  la princesse qui est dans
l'avant-scne, et que je m'imagine insulte, engueule, dans ces bouffes
de bruit qui jaillissent, par instants, des portes et des fentres fermes
du thtre. Enfin je n'y peux tenir, aprs dix tours de l'Odon, je me
dcide  pousser la porte battante de l'entre des artistes, je monte
l'escalier, demandant  mile:

--Est-ce qu'elle est bonne, la salle?

--Excellente!

La rponse ne me rassure qu' moiti, et je descends encore pantelant dans
les coulisses, o le bruit bris des applaudissements me semble, dans le
premier moment, des sifflets. Mais ce n'est qu'une seconde que dure cette
impression. Ce sont vraiment bien des applaudissements, des
applaudissements frntiques sur lesquels tombe la toile du premier acte.

Et les autres actes, la pice marche admirablement, avec cependant un
tantinet de froideur au second acte, qui avait t le succs de la
rptition gnrale, mais avec une ovation enthousiaste au troisime.

La princesse qui m'a fait demander, et que j'ai refus d'aller voir dans
la salle, vient me trouver avec son monde, au foyer des acteurs, et un
peu grise par des bravos me dit: C'est superbe, c'est superbe... si on
s'embrassait?

Et aprs des embrassades des uns et des autres, on s'achemine chez Daudet,
o l'on me donne la place du matre de la maison. Et l'on soupe au milieu
d'une douce gat, et de l'esprance de tous que mon succs va ouvrir 
deux battants la porte au thtre raliste.

En rentrant  quatre heures chez moi, Plagie qui se relve, me confirme
le succs de ce soir, disant, qu'un moment, elle et sa fille ont craint
que les troisimes galeries, toutes remplies d'tudiants et de jeunes gens,
ne leur tombassent sur la tte dans le dlire des trpignements.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 mars_.--Un excellent _Figaro_. Le reste de la presse assez
ergoteuse, dclarant que ma pice est une oeuvre ordinaire, o cependant
se rencontrent une certaine dlicatesse, et un style sortant de l'criture
courante des drames de tout le monde... En lisant les journaux, je suis
frapp par la snilit des ides et des doctrines chez les critiques
dramatiques. Parmi ces messieurs s'est maintenue, de la faon la plus
orthodoxe, la religion du _vieux jeu_. Chez les critiques littraires, une
transfusion de jeune sang s'est faite, et les plus arrirs, les plus
infods au classicisme troit, sont moins ferms, plus ouverts aux choses
nouvelles de la littrature, tandis que les critiques dramatiques, surtout
ceux des petits journaux populaires, des petits journaux illustrs, sont
rests de vrais critiques du temps de la Restauration.

Oh, la grande place  prendre pour un jeune lettr, spirituel, mchant
avec talent, qui intitulerait un article, paraissant toutes les semaines:
_La critique de la critique_, et ferait ressortir les trop fortes neries
de ces messieurs!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 mars_.--Ce soir  l'Odon, troisime reprsentation d'HENRIETTE
MARCHAL. Salle troue de grands vides. Spectateurs de glace. Lonide
enroue  ne pas l'entendre. Porel, dans sa loge d'avant-scne o
j'entends la pice, s'crie: Bon, une voix de bronchite!... la pice est
fichue, si nous sommes forcs de la suspendre quatre ou cinq jours. Et
l'on est contraint de faire une annonce, pour solliciter l'indulgence du
public.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 mars_.--Je ne sais qui m'appelait hier triomphateur. Il est
drle mon triomphe, drle vraiment! Toute la journe je me suis dit: Il
faut aller ce soir  l'Odon... il faut par ma prsence encourager,
chauffer mes acteurs... mais dans la perspective de trouver une salle
comme celle d'avant hier, je n'ai pas le courage de me rendre  l'Odon.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 mars_.--Ce soir, salle bonde de spectateurs. Applaudissements
frntiques. Lonide heureuse de sa voix  moiti retrouve, me montre
avec orgueil son dos, o il n'y a plus de peau par la morsure des _taxia_.
Chelles m'annonce cent reprsentations. Et de dsespr, que j'tais en
arrivant, je m'en vais _resprant_. Dans les choses thtrales: c'est
abominable ces hauts et ces bas, et sans transition aucune.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 mars_.--Lettre de Porel, qui m'apprend que l'Odon a fait hier
avec la matine, prs de 7 000. Lettre de Debry, agent de la socit des
auteurs dramatiques, qui m'annonce que Mme Favart accepte mes conditions
pour une tourne en province.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 mars_.--Ce matin, dans le lit, ruminement des mauvais articles
d'hier et d'aujourd'hui, et l'indignation de cet article de Bigot, du
_Sicle_, qui cherche  me faire siffler, en proclamant que l'adultre de
ma pice est plus immoral que les adultres de toutes les autres pices,
et en donnant  entendre que le frre an est un maquereau.

Au fond, il n'y a pas  se le dissimuler, la pice a du plomb dans l'aile.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 mars_.--Dans le montage fivreux de la pice, dans le coup de
fouet des rptitions, dans l'motion de la premire, je n'avais pas
conscience de la fatigue crbrale; aujourd'hui, elle se fait sentir, et
tous les matins je me rveille la tte lourde.

Exposition de Delacroix aux Beaux-Arts. Je n'ai pas d'estime pour le gnie
d'Ingres, mais je l'avoue je n'en ai gure plus pour le gnie de Delacroix.

On veut que Delacroix soit un coloriste, je le veux bien, mais alors c'est
le coloriste le plus inharmonique qui soit. Il a des rouges de cire 
cacheter de papetiers en faillite, des bleus  la duret du bleu de Prusse,
des jaunes et des violets pareils aux jaunes et aux violets des vieilles
fayences de l'Europe, et ces clairages de parties de nu avec des hachures
de blanc pur, sont, je l'ai dj dit, tout ce qu'il y a de plus
insupportable, de plus cruel pour l'oeil.

Quant au mouvement de ses figures, je ne le trouve jamais naturel, il est
pileptique, toujours thtral, pis que cela: caricatural! et ces figures
ont tout  fait la gesticulation des cabotins ridicules, dans les
lithographies de Gavarni.

Je ne lui reconnais absolument qu'une qualit, c'est le grouillement d'une
foule, comme dans le Massacre de Lige, comme dans le Boissy d'Anglas,
et o l'exagration de la mimique de chacun, disparat dans le mouvement
gnral de tous.

Au fond, un vrai peintre n'est jamais, dans ses tableaux, un illustrateur
de littrature. Il peint les choses lui tombant sous la vue, des hommes,
des femmes, des paysages, des toffes, que sais-je, mais, il va trs peu
chercher les motifs de sa palette dans les bouquins. Un peintre
littraire--on pourrait formuler cet axiome--est toujours un peintre
incomplet--et cela depuis Delaroche jusqu' Eugne Delacroix.

Enfin aujourd'hui, le grand peintre m'apparat, comme un Beaulieu, comme
ce romantique cocasse du pinceau.

Daudet, parlant, ce soir, du bien-tre de la vie de son fils an, que
celui-ci trouve tout naturel, raconte qu'il tait pass avec lui dans la
journe, devant la fontaine du Luxembourg, et que la fontaine lui avait
rappel, aujourd'hui, ce souvenir.

Un jour de l'anne de ses dix-sept ans, un jour d'hiver o il n'avait pu
payer sa chambre, et o on lui avait refus sa clef, il fut contraint de
se promener toute la nuit, pour qu'on ne le ramasst pas, et le matin, en
face de cette fontaine, quand il tait mort de fatigue et de froid, il eut
la chance de rencontrer un ami qui lui donna la clef de sa chambre, et le
bonheur inapprciable de se fourrer dans un lit encore chaud.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 mars_.--La reprise d'HENRIETTE MARCHAL, de cette pauvre et
innocente pice, sans grande audace, sauf dans le premier acte, a fait
revivre dans la presse, les haines que mon frre et moi avions fait natre,
au plus beau temps de notre littrature bataillante. Un journal disait,
ces jours-ci, en parlant de la pice: Les honntes gens coutaient muets,
consterns! Hier le _Journal illustr_, je crois, et qui par parenthse
donne nos portraits, imprimait: Si ce thtre devait russir, il faudrait
dtruire le thtre. Pourquoi, mon Dieu! Vraiment, il y a une imbcillit
dans l'exaspration de ces gens, tout  fait incomprhensible.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 mars_.--Une note que j'ai oubli d'intercaler, en bas des
LETTRES de mon frre, sur mon oncle de Neufchteau, l'ancien officier
d'artillerie, le reprsentant des Vosges, en 1848.

Mon oncle tait le plus honnte homme et le meilleur des tres, mais avait
emport de l'cole polytechnique, en mme temps que le rpublicanisme,
l'illogisme du raisonnement particulier  tous les forts en _x_ sortis de
cette cole. Il ne portait pas dans la vie courante, le nom nobiliaire de
son pre, mon grand-pre, le dput du Bassigny en Barrois  la
Constituante, ne voulant tre appel que M. Huot. Mais dans les actes
solennels de la vie, dans le contrat de mariage de sa fille, il faisait
crire par le notaire et signait: Huot de Goncourt.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 mars_.--Dans la correction des preuves des LETTRES de mon
frre, quand je le retrouve au collge, crivant un drame en vers sur
tienne Marcel, cela me rappelle que, quelques annes avant, dans ce mme
collge, en rhtorique, j'envoyais  Curmer une monographie de La
Cuisinire pour les FRANAIS PEINTS PAR EUX-MMES, puis, que je faisais
une Histoire des Chteaux au moyen ge pour entrer  la Socit
d'Histoire de France, tandis que mon frre continuait  versifier et 
_fantaisier_. C'est curieux ce qu'a produit, plus tard, cet amalgame de
tendances et de gots diffrents de l'esprit.

Le mrite de mes livres, disait srieusement un bibliophile, qui vient de
vendre sa bibliothque,--trs cher: le mrite de mes livres, c'est qu'ils
n'ont jamais t ouverts.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 mars_.--Elle est vraiment originale, cette pense du Japonais
Hayashi, qu'il mettait hier: Pour les ides philosophiques, nous
ressemblons un peu, nous les Japonais,  un collectionneur ayant une
vitrine, et n'y introduisant que les choses qui le sduisent tout  fait,
sans trop se demander au fond le pourquoi de cette sduction.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 mars_.--Un des _leader_ du parti rpublicain, dans un dner,
o il y avait quelques _droitiers_, formulait,  ce qu'il parat, un _De
profundis_ prochain de la Rpublique,  peu prs en ces termes. Une
jeunesse hostile  l'Empire avait cru  deux choses chez les hommes
nouveaux:  un relvement de l'intelligence,  un relvement de la
morale,--et malheureusement, il faut bien reconnatre, que chez les
gouvernants de l'heure prsente, l'intelligence et la morale sont peut-tre
encore infrieures  l'intelligence et  la morale des gens de l'Empire.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 mars_.--Auguste Sichel affirmait, ce soir, que l'allemand
de Henri Heine, tait un allemand tout spcial, presque une langue
particulire, une langue  phrases courtes, sans prcdents dans la
langue germanique, et qu'il croyait forme par l'tude du franais des
encyclopdistes, du franais de Diderot.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 mars_.--Ce soir, j'ai pass la soire  l'Odon. Tout d'abord
Porel me dit: Oui, en effet, nous faisons 2 200 en moyenne... mais je
suis trs content, trs content. Il ajoute toutefois, au bout de quelques
instants: Seulement, si dans la semaine de Pques, la pice ne remonte
pas, il faudra prendre un parti.

Il y a, dans le thtre, la mauvaise humeur produite par une pice qui ne
fait pas d'argent, et tout me dit que la pice est destine  quitter
l'affiche, aprs une trentaine de reprsentations. Oui, c'est positif, le
public n'aime pas la simplicit de cette prose dramatique, il veut autour
des catastrophes de la vie, la langue du boulevard du Crime. Ces drames de
la vie, offerts  ses oreilles, avec les paroles de la vie relle, a
l'tonne, a change ses habitudes.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 mars_.--Ce soir, Daudet disait: Si je n'tais pas entirement
pris par mon livre, je trouverais de belles choses  crire sur la
douleur. Et il parle de l'aspect curieusement mchant des gens, qu'il
rencontre  l'hydrothrapie. L-dessus une discussion entre lui et sa
femme, voulant la chre femme que la souffrance nerveuse n'aigrisse pas,
n'exaspre pas, ne fasse pas mauvais!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 mars_.--Ce matin, Mme Favart revient avec Verlet, le
rgisseur de la troupe. Toute pleine de vivacit et d'entrain, la voici
farfouillant dans les vieux journaux, y cherchant les lments d'un
historique de la pice, qu'on distribuera dans la salle, quand tout  coup,
je viens  parler du Tonkin, d'une batterie d'artillerie qu'on dit perdue,
et la voil lchant tout, qui se met  fondre en larmes. Elle a son fils
avec le gnral Ngrier, et n'en a aucune nouvelle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 mars_.--Exposition de Bastien-Lepage: de la peinture
prraphalique applique sur des motifs et des compositions de Millet.

On commence  voir de singulires cratures, dans Paris, des femmes qui
ont l'air d'tre sorties des livres de Po, et que je souponne d'tre
des tudiantes russes. Il y avait devant une des toiles de Bastien-Lepage,
une de ces femmes  la blancheur chaude, coiffe au haut de la tte,
d'un petit toquet d'astrakan, une femme aux traits aigus, macis,
spiritualiss, au menton de galoche annonant une rsolution entte, aux
formes d'un jeune phbe plutt que d'une demoiselle, et termine par une
paire de grosses bottines canaille.

       *       *       *       *       *

_Mardi 31 mars_.--En traversant le Palais-Royal, je lis au-dessus du caf
de la Rotonde: _Grand caf Rotonde  louer_. Dcidment les endroits
meurent tout comme les individus.

Je n'entre jamais  l'Odon, sans l'attente de quelque chose de
dsagrable, qui va m'tre apport par ce que j'entendrai ou ce que je
verrai. Oh! le thtre, l'tat abominablement nerveux, dans lequel a vous
tient, tout le temps qu'on vous joue. Je redoute le soir, o on me dira:
On ne vous joue plus, tel jour, et cependant je l'appelle ce jour, o on
me dira cela.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 avril_.--Oui, j'ose le dire, je n'admire que les modernes. Et,
envoyant promener mon ducation littraire, je trouve Balzac, plus homme
de gnie que Shakespeare, et je dclare que son baron Hulot produit sur
mon imagination, un effet plus intense que le Scandinave Hamlet. Cette
impression peut-tre, beaucoup la ressentent, mais personne n'a le courage
de l'avouer--de l'avouer mme  soi-mme.

Je reois ce soir, un billet de Porel, qui m'annonce que l'Odon a fait,
ces derniers jours de Carme et de Tonkin, des soires de 1 000 francs,
une de 500, et qu'hier enfin, jour de Pques, on a eu toutes les peines du
monde  monter  1 500.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 avril_.-- dner chez Brbant, Hbrard faisant une numration
des prsidents de la Chambre, arriv  Gambetta, s'crie: Lui, c'tait un
prsident romantique. Oui c'est bien positif, un prsident n'est un bon
prsident, qu' la condition qu'il y ait en lui du tnor, de l'hercule, du
saltimbanque. Vous vous rendez bien compte, ajoute-t-il en me jetant un
regard, que je ne parle en ce moment que de ce que j'ai vu.

Un dner tout plein de quasi ministres. J'ai en face de moi Spuller, qui
l'a t, ministre, cinquante et une heures, avant la formation du
ministre; j'ai  ct de moi Ribot, qui a encore refus hier  Brisson de
prendre le ministre de l'Instruction publique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 avril_.--Aujourd'hui  la table de Daudet, la conversation va 
la mort et ne la quitte pas de tout le dner. C'est dans la nouvelle et
grande salle  manger, comme un glas funbre. Daudet commence  parler,
presque amoureusement, d'un article du _Temps_ d'hier, o la mort serait,
au dire des mdecins anglais, une chose douce, une chose voluptueuse
parfois, assez semblable  la prise de possession,  l'envahissement d'un
corps par les anesthsiques, la morphine, le chloral.

Et Daudet dit qu'il aimerait  peindre cet engourdissement endormant de la
douleur dans le plus secret de l'tre, dcrit joliment le ct enfantin,
que ces choses amnent chez l'homme, avoue le besoin qu'il a, lui, de
prendre la main de sa femme, dans un attouchement de _bb_, quand le
calmant opre. Il continue de parler de la mort, quand sa femme attriste
par ses vilains dires, coupe la conversation, mais il y revient encore,
disant que pour l'homme qui souffre, l'approche de la mort est l'annonce
de la cessation de la souffrance.

Puis tout  coup, il jette dans un sourire: Mais regardez donc
Zz?--Zz qui a l'air absolument constern! Car cet enfant a une
terreur de la mort, et demande, de temps en temps, avec un intrt tout
particulier, des nouvelles de M. Chevreul, qu'on lui a dit avoir prs de
cent ans.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 avril_.--Ce soir, l'avant-veille de mon enterrement, je trouve
de bon got de me montrer au thtre, et de remercier mes acteurs.

nigmatique le thtre et ses dessous! Porel me dit en parlant de la
nouvelle pice: C'est une pice d'un inconnu... et ici les pices
d'inconnu ne font pas d'argent... Je m'attends  une dizaine de
reprsentations  600 francs par soire. Alors pourquoi m'abandonner,
quand l'annonce des dernires reprsentations fait faire des recettes de
plus de 1 500 francs?

Je vais voir un moment Lonide dans sa loge, je la trouve d'une amabilit
cassante, qui n'est pas celle des premiers jours, et quelques instants
aprs elle fait une scne  la Folie du bal masqu, dont les grelots lui
ont attaqu le systme nerveux. Mlancolie de Dumny, qui a si
merveilleusement jou le Monsieur en habit noir. On me jouera encore
mardi et mercredi: ce qui fera 38 reprsentations.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 avril_.-- la suite du four de SARAH MOORE, dpche de Daudet
qui m'annonce la reprise d'HENRIETTE MARCHAL,  l'Odon, mardi.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 avril_.--Aujourd'hui,  propos de l'assassin Marchandon, il est
question, chez Brbant, du besoin actuel d'une morale quelconque, et
l-dessus Renan de s'crier: qu'un jour ou l'autre, on sera oblig
d'arriver  un cours de morale laque,  une espce de succursale de la
morale catholique.

Puis, tout  coup, la table des philosophes et des politiciens se met 
batailler  ct des deux termes: _infini_ et _indfini_, faisant sonner
de grands mots ayant l'air d'ides, mais qui ne sont que des sonorits
vides et retentissantes.

Notre dner du dix-neuvime sicle, est en train de ressembler  une
moyengeuse cole de la rue du Fouace, dbagoulant et _logomachant_ de la
scolastique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 avril_.--Mme Commanville me consultant l'anne dernire, au
sujet de la publication des lettres de Flaubert, et me demandant qui, elle
devait charger d'crire l'introduction, je lui dis qu'elle tait bien
bonne de chercher un biographe de son oncle, elle qui avait t leve par
lui, et dont toute la vie s'tait passe, pour ainsi dire,  ses cts.
Aujourd'hui, elle vient me lire sa notice, et la biographie de Flaubert
est vraiment toute charmante dans son intimit, avec les dtails de
l'influence d'une vieille bonne, du conteur d'histoires Mignot, avec
l'intrieur un peu sinistre de l'habitation  l'hpital de Rouen, avec
l'existence  Croisset, avec les soires dans le pavillon du fond du
jardin, se terminant par cette phrase de Flaubert: C'est le moment de
retourner  Bovary! phrase qui faisait natre dans l'esprit de l'enfant,
l'ide d'une localit, o son oncle se rendait la nuit.

La fin du travail est bien un peu courte. On sent la fatigue d'une
personne, qui n'est pas habitue  crire, et qui en a assez au bout d'un
certain nombre de pages. Je l'ai pousse  reprendre cette fin, et 
l'toffer un peu, surtout dans les annes malheureuses, o la vie de
l'crivain est compltement _remle_  la sienne.

L'histoire que Daudet fait de ses livres me fait penser qu'il y aura, un
jour, pour un amoureux de notre mmoire, une jolie et rvlatrice histoire
de nos romans, depuis la premire ide jusqu' l'apparition du livre, en
cueillant dans notre Journal, tout ce qui est relatif au travail et  la
composition de chacun de nos bouquins.

Ce soir, je dne avec Drumont, qui,  propos des LETTRES de mon frre, a
cru devoir, au commencement de son article, me prsenter comme le
corrupteur de la gnration prsente. L-dessus, grond par Mme Daudet, il
se dfend spirituellement, au nom des principes qui le forcent  sortir,
de temps en temps, son _fltrissoir_, et d'en marquer,  son grand regret,
un homme qui lui est trs sympathique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 avril_.--Le djeuner annuel chez Ledoyen, le jour de vernissage,
avec les mnages Charpentier, Zola, Daudet. Tout le temps, on fait
joyeusement le chteau en Espagne d'un voyage,  nous sept, dans le midi
de la France, en automne; et ce sont mille plaisanteries des femmes sur
mes moeurs de tortue, sur mes attaches  ma maison,  ma chambre,  mon
lit.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er mai_.--Avec ces coucheries, ces sommeils dans la journe,
dont j'ai pris l'habitude, la vie relle ressemble  un grand rve, o les
choses qui se passent aux heures vraiment veilles, laissent en vous des
rminiscences plus accentues, plus nettement formules, mais des
rminiscences ayant tout de mme un peu du caractre des songes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 mai_.--Ce soir, on causait superstition. Zola est tout  fait
curieux, il parle de ces choses,  voix basse, mystrieusement, comme s'il
avait peur d'une oreille redoutable, qui l'couterait dans l'ombre de
l'appartement. Il ne croit plus  la vertu du nombre 3; c'est le nombre 7
qui est pour lui, dans le moment, le nombre _porte-bonheur_.

Et il laisse entendre, que le soir,  Mdan, il ferme ses fentres, avec
certaines combinaisons hermtiques.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 mai_.--En mon grenier, ce matin, je regardais dans une
bouteille de bronze,  la forme lance, au long col,  la patine sombre,
et dont toute l'ornementation est faite, d'une mouche pose sur le noir
mtal, je regardais, sans en pouvoir dtacher mes yeux, une dragonne,
cette fleur turgide et dchiquete, aux stries rouges dans son toilement
_jaune imprial_, une fleur qui a l'air d'un rinceau de dcor, d'une
astragale en train de fleurir.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 mai_.--Premire reprsentation de l'ARLSIENNE. Public froid,
glac. Les battements d'ventails de Mme Daudet, prennent quelque chose du
froissement colre d'ailes d'oiseaux, qui se battent. Persistance de la
froideur de la salle, prte  devenir ricanante pour la pice, et qui
applaudit  tout rompre la musique. Tout  coup, Mme Daudet qui est
plaque dans un affaissement douloureux contre la paroi de la baignoire,
s'crie dans un ressaut violent: Je vais me coucher, a me fait trop mal
d'tre ici! Mais Dieu merci, voil qu'au troisime acte, la pice se
relve, et que la qualit de la pice et le jeu de Tessandier, font
clater les applaudissements dans les derniers tableaux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 mai_.--Dner d'HENRIETTE MARCHAL, avec les mnages Daudet,
Zola, Charpentier, Frantz Jourdain, et Huysmans, et Card, et Geffroy.
Nous dnons dans cette salle, o du temps du vieux Magny, je dnais avec
Gautier, Sainte-Beuve, Gavarni, cette salle o il a t dit des choses si
loquentes, si originales. Zola se livre  une sortie contre les hommes
politiques, qu'il dclare nos ennemis, et je pense absolument comme lui.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 mai_.--Dner chez Daudet, avec Barbey d'Aurevilly, que je vois,
pour la premire fois, familirement. Il est vtu d'une redingote  jupe,
qui lui fait des hanches, comme s'il avait une crinoline, et porte un
pantalon de laine blanche, qui semble un caleon de molleton  sous-pieds.
Sous ce costume ridicule, un monsieur, aux excellentes manires,  la
parole flte d'un homme qui a l'habitude de parler aux femmes, et dont le
manque de dents rappelle, parfois, l'intonation gutturale, mais en mineure,
de Frdrick-Lematre.

Il parle de la BAGUE D'ANNIBAL, qu'il appelle son premier _vagissement_,
et dit, avec une nuance d'ironie, qu'il a paru sous les auspices de
Montpin, que c'est  Montpin, qu'il a d de trouver son premier diteur:
Oui, Cadot, le clbre Cadot, que Montpin m'a annonc vouloir m'diter
dans cette phrase: Il vous prendra mais ne vous payera pas. Puis il
saute aux DIABOLIQUES, prtendant que la poursuite a eu lieu 
l'instigation de la duchesse de Mac-Mahon, de son petit cercle dvot,
d'une de ses jeunes amies, dont il avait reint un livre.

Il mange excessivement peu, boit pas mal de vin, et au caf, en tendant
sa tasse  moiti vide,  Daudet, qui tient le carafon de cognac, jette:
Vous savez, remplissez-moi ma tasse, tout comme la tasse d'un cur
bas-breton!

Il nous entretient alors de son peu de besoin de sommeil, de son plaisir 
veiller, qui lui permet de travailler, et le dlivre de rves affreux, de
rves atroces... De rves d'alcoolis, lance Daudet en riant. Oh!
riposte Barbey, je ne bois qu'avec des amis. Et Daudet et Barbey se
remmorent des _beuveries_ de Champagne, en plein jour, en pleine rue,
dans l'tonnement des passants.

Je lui demande ce qu'il fait dans le moment, il me rpond qu'il crit un
roman, et un TRAIT DE LA PRINCESSE, un livre donnant  la femme le moyen
de _garder ses captifs_, un livre qui serait un trait de machiavlisme
amoureux,  l'usage de la femme.

Il n'est pas, ou il n'est plus, le causeur blouissant, que m'avait
annonc Saint-Victor; mais, outre qu'on sent chez lui, un profond mpris
pour tout homme qui n'est pas un pur et dlicat lettr, il met  tous
moments des mots, fins, intelligents, colors, et il a aussi des
sous-entendus, qui amnent de suite, entre nos deux esprits, une espce
d'entente franc-maonnique.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 mai_.--Berendsen aurait rvl  Huysmans, l'espce
d'adoration littraire, qu'on aurait pour moi, en Danemark, en Botnie et
autres pays entourant la Baltique, des pays o tout homme frott de
littrature qui se respecte, ne se coucherait pas--toujours au dire de
Berendsen--sans lire une page de la FAUSTIN ou de CHRIE.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 mai_.--Drle de peuple que le peuple franais! il ne veut
plus de Dieu, plus de religion, et vient-il de _dbondieuser_ le Christ,
il _bondieuse_ Hugo et proclame l'hugoltrie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 mai_.--Une maison avoisinant le parc Monceau, une maison en
reconstruction, aux pices toutes vides, et o il n'y a d'habitable,
qu'une salle  manger, garnie de pices d'argenterie anglaise, de haut en
bas. Dans le jardinet, la carcasse en fer d'un jardin d'hiver, dans lequel
travaillent cinq ou six ouvriers.

Au milieu des dcombres, voletant effare, une cigogne, salie, noircie
par la terre de bruyre, formant une petite montagne au pied de la serre.
Et dans le fond du jardinet, une femme, une troublette  la main, pchant
dans le fond d'un tonneau, coup par le milieu, des ablettes, et les
jetant  _Luce_--c'est le nom de la cigogne, qui les attrape au vol.

a, c'est le domicile prsent de Lonide Leblanc, qui m'a demand  faire
faire mon portrait par un peintre de ses amis, sur un album, qu'elle veut
consacrer  la littrature, et qu'elle commence par l'auteur d'HENRIETTE
MARCHAL.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er juin_.--Cette kermesse me dgote, et je remercie mon tat de
souffrance, qui me permet de ne pas m'y mler. Il me semble que la
population parisienne, sevre des ftes qu'elle aime par la Rpublique,
a remplac la promenade du Boeuf gras, par les funrailles de Hugo.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 juin_.--Dner Brbant. Quelqu'un fait entendre, que l'lyse a
pouss  l'normit de la clbration, pour diminuer, effacer dans la
mmoire populaire, le souvenir des funrailles de Gambetta.

Alors Spuller de s'crier d'un air triomphant, que maintenant la
Rpublique dispose pour ses ftes, d'un public d'un million des
spectateurs,  peu prs le chiffre des plerins, que les ftes catholiques
de Rome, y attiraient au XVe sicle. Et tout en dclarant que l'glise ne
dispose plus de rien ni de personne,--ce qui est tout prs d'tre vrai,--il
demande cependant qu'on interrompe la construction de l'glise du
Sacr-Coeur, qui d'aprs lui, est un monument de guerre civile.

Renan  ce sujet, fait la proposition de convertir l'glise en un
Temple de l'Oubli o on lverait une chapelle  Marat, une autre 
Marie-Antoinette, etc., etc. Puis il se met  immoler Lamartine au profit
d'Hugo, parlant de son enfermement dans ses ides, du rigorisme de ses
principes, de sa maladroite conduite, qui lui a fait une vieillesse
maussade, solitaire, tandis que la conduite d'Hugo lui a valu les
funrailles, que nous avons vues.

 propos de ces funrailles--un dtail curieux donn par la police--dans
ces nuits de priapes, sur les pelouses des Champs-lyses, toutes les
Fantines des gros numros, fonctionnaient, les parties naturelles,
entoures d'une charpe de crpe noir.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 juin_.--Dner chez l'aimable et artiste, Mme Nathaniel de
Rothschild. Au fond du grand jardin, un vrai petit bois, qui vous spare
du bruit de Paris, de la vie des Champs-lyses, filtrant par moments, 
travers sa dense feuille.

Des invits que je connais, Mme de Nadaillac, le comte de Nieuwerkerke,
qui se trouve en ce moment  Paris, et qu'il y a quinze ans que je n'ai
rencontr, Delaunay de l'Institut, Lambert, l'aquarelliste des chiens et
des chats, Charles Ephrussi, Strauss, l'avocat.

Un succulent dner, dans le commencement de la benote digestion duquel, 
l'instar des trois mots du festin de Balthazar, clate la gueule de la
_Marseillaise_ d'un caf des Champs-lyses: chant de rvolution, qui fait
lever de son assiette la tte de la baronne, et lui fait dire avec
l'expression de l'Argent prenant peur: Ah! la _Marseillaise!_

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 juin_.-- l'heure qu'il est, la fuite du temps, la brivet des
heures me semblent ne plus me permettre d'excuter les choses de la vie
courante, imposes  tout homme, tant qu'il existe.

Ennui noir, tristesse profonde. Quand je sors: ces deux dners par semaine,
l'un avec mon cher Daudet, qui ne se remet pas, l'autre avec Auguste
Sichel, qui s'en va!--et tout le temps que je suis chez moi, le spectacle
de la maladie de la fille de Plagie, l'immobilisant sur une chaise, dans
un affaissement d'idiote!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 juin_.--Aujourd'hui Daudet entre chez moi, avec une figure
tire, des yeux teints, et des contractions nerveuses du corps, qui lui
font dire: Je souffre vraiment trop, il y a des moments, o j'appelle la
mort comme une dlivrance!

Et le monde du dimanche arrive, et l'on cause et l'on blague, et l'on
s'emporte et l'on s'indigne; et peu  peu Daudet se mle  la causerie,
au rire ou  la colre des paroles. Il lui revient du sang aux joues, de
l'esprit dans les yeux; son corps se pacifie, et il ne semble plus le
souffreteux de l'arrive.

Ah! ma pice de l'OEILLET BLANC, fait-il  un moment... J'avais touch
dans ce temps, o je ne savais pas ce que c'tait que l'argent... j'avais
touch 1 500 francs chez Peragallo... 1 500 francs que j'avais demand
qu'on me payt en or--et qui faisaient l, dit-il, en tapant sur la poche
de son pantalon--une grosse bosse. Oh! quelle nuit!... J'ai t souper 
la MAISON D'OR, avec une fille... l, tout  fait une belle fille... une
dsintresse comme moi... nous ne songions qu' faire rire les gens, que
nous avions autour de nous, avec l'argent de ma poche... Le lendemain...
un matin tout rose... n'a-t-elle pas eu la fantaisie de conduire
elle-mme... Elle tait la fille d'un cocher... et installe sur le
sige,--elle nous a mens jusqu' la Bastille, d'un train, d'un train!

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 juin_.--Ma volont est maintenant un vieux cheval de fiacre,
pour qu'elle marche, pour qu'elle excute ce qu'elle a rsolu: il lui faut
des excitations, des hue cocotte! des coups de fouet.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 juin_.--Causerie chez Brbant sur les poisons, et la ncessit
d'avoir  sa disposition, en des temps troubles, comme celui-ci, _la mort
en poche_. On s'entretient d'une socit  la fin du dix-huitime sicle
dont tous les membres, desquels tait Condorcet, portaient dans le chaton
d'une bague ou le gousset de leur gilet, la dose de nant, qu'il fallait
pour les cas imprvus et les fins de vie dshonorantes.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 juin_.--Plagie revenant de chez Malhn, me jette de la porte:
Il faut demain que Blanche entre  l'hpital... il faut qu'elle soit
demain  huit heures, au parvis Notre-Dame.

Ce soir, avant dner, en descendant au jardin, j'aperois, par la porte
entre-bille, la pauvre enfant frottant quelque chose, de toutes ses
dbiles forces:

--Qu'est-ce que tu fais donc l?

--Je fais mes bottines pour demain... pour l'hpital.

Je me sauve au jardin, pour que la pauvre petite bougresse, ne voie pas
les deux larmes qui me sont montes aux yeux.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 juin_.--Il me vient l'ide de publier un volume tir de mes
MMOIRES, sous le titre: _Posies d'un prosateur_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 juin_.--Les cocasses, les dsoles, les criminelles mditations
des gens, que l'on voit assis, rflchissant sur les bancs des squares.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 juin_.--Je souffre peut-tre pour la premire fois, depuis la
mort de mon frre, de me trouver _seul_. Quand je faisais des romans, que
je crais des personnages, ma cration me tenait compagnie, faisait ma
socit, peuplait ma solitude; je vivais avec les bonshommes et les bonnes
femmes de mon bouquin. L'Histoire avec ses personnages dfunts, ne vous
donne pas cette illusion, cette hallucination, si vous voulez.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 juin_.--Sur le coup de sept heures, je mets ce soir les Sichel,
en voiture, pour les Eaux-Bonnes, et de chez eux, je vais  la Maison d'Or,
o Zola nous donne un dner, pour la reprise de l'ASSOMMOIR. Les dames de
la socit me blaguent sur les succs, qu'elles prtendent que j'ai auprs
des femmes. Puis entre nous trois, Zola, Daudet et moi, il y a une
causerie intime sur le _jeune_ de la littrature actuelle, qui, ayant
l'ide d'un livre, et en dtaillant avec feu tout l'intrt, finit par
dire froidement: Ah! si un diteur me le commandait!

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 juin_.--Je pensais aujourd'hui,  mes moqueries de la petite,
quand elle disait qu'elle voulait acheter une baraque, et y vivre de ce
qui pousserait dans le jardinet, et alors qu'elle jetait en point
d'interrogation  sa mre: Lorsqu'on reste couch, on n'a pas besoin de
manger beaucoup, n'est-ce pas? Hlas! ce plan d'avenir, qui me semblait
une toquade de folle et de paresseuse, tait inspir  la pauvre enfant
par cette anmie, qui a tout  coup clat, par le sentiment de sa
faiblesse, qui lui faisait craindre, qu'aprs ma mort, elle ne puisse plus
servir dans une autre maison.

Conoit-on chez les pauvres filles du peuple, qui ne se sentent pas la
force physique ncessaire pour gagner leur vie, les angoisses secrtes, le
crucifiement journalier qu'elles prouvent? Et aujourd'hui mes moqueries,
 propos des imaginations inquites de la triste et maladive fillette, je
me les reproche comme des manques de coeur, et le souvenir m'en est
douloureux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er juillet_.--Je pensais, un de ces premiers jours-ci, en me
promenant dans ma maison, que je voudrais bien en tre l'acheteur,
l'acheteur g de trente ans.

Je n'prouve plus de plaisir  manger: la vraie nourriture, la viande me
rpugne, et il faut que je me raisonne pour en mettre dans mon assiette.
Il n'y a plus de tentant pour moi, qu'un verre d'eau-de-vie, hum  toutes
petites gorges. Est-ce que je vais devenir, sur mes tout vieux jours, un
amoureux de la _matresse rousse_ de Barbey d'Aurevilly?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 juillet_.--Je pense  la rdaction d'un catchisme
rvolutionnaire du grand art et de l'art industriel, une sorte de 93 des
admirations btes, qui aurait pour titre: _Aphorismes d'un monsieur qui
voit avec ses yeux et pense avec sa cervelle_.

Les anatomies de David, dans ses compositions peintes, ne sont pas des
dessins de peintre: ce sont des pures d'architecte.

Loin de la parole sonore de Hrdia, loin du bruit des appels de pied de
Card et de Drumont, qui font des armes dans le billard, Barbey
d'Aurevilly, toujours dans un costume trange, et avec la dure teinture de
la barbe et des cheveux, lui donnant l'aspect d'une figure de cire de chez
Curtius, Barbey nous conte sa jeunesse.

Il nous dit l'aspect svre, jansniste, de la maison paternelle, dans
laquelle il commence  s'ennuyer fort  dix-sept ans. Son pre, un
lgitimiste forcen, se refuse  ce qu'il serve Louis-Philippe. Il lui
demande alors de faire son droit: demande  laquelle le pre acquiesce, 
la condition toutefois que ce ne sera pas  Paris, parce qu'il y ferait
les cent coups. Il fait donc son droit  Caen, o tant devenu l'amant
d'une femme, son pre exige qu'il fasse un choix entre lui et la femme. Il
n'hsite pas un moment dans son choix.

Alors commence  dix-sept ans, une vie pendant laquelle son pre ne lui
envoie pas une pice de cent sous. Et ce n'tait pas commode  gagner sa
vie dans ce temps-l, o l'on payait si peu, et o il ne consentit
jamais--s'crie-t-il avec fiert-- supprimer une phrase dans un article:
ce que sachant les rdacteurs en chef des journaux, ils en profitaient
pour ne lui faire passer que deux articles, sur les quatre qui taient
stipuls dans le trait.

Et il avait d faire des dettes... avec des cranciers dont il dit le plus
grand bien. De dures annes, pendant lesquelles il ne reut pas un bout de
lettre de sa mre, de sa mre qui avait une telle adoration pour son mari,
que dans la crainte de le contrarier, elle ne donna  son fils,
pendant tout ce long temps, signe de vie, de tendresse maternelle. Le
raccommodement se fit seulement, aprs la publication de l'ENSORCELE, ce
roman chouan, ayant caress les convictions du vieux chouan, son pre, qui
s'tait dcid  lui crire: _Revenez, monsieur_.

Je n'ai pas besoin de dire que, sauf sa belle et grande fiert littraire,
il y a peut-tre autant de convention dans ce rcit, que dans le costume
du narrateur.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 juillet_.--Il y a des moments, o la vie est contre vous,
ainsi que le dchanement d'une grosse mer. Dans ces moments il n'y a pas
 vouloir lutter, il faut imiter les petits btiments qui ploient leurs
voiles, ferment leurs coutilles, et se laissent battre comme une pave,
comme une planche sombre.

Au fond, les hpitaux, depuis que les soeurs n'y sont plus ou n'y ont plus
d'autorit, commencent  ressembler  des b... Plagie revenant hier de la
visite  sa fille, me parlait avec dgot, des caresses, que se faisaient
en public, un garon et une fille de salle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 juillet_.--Un blagueur de toute croyance, de toute conviction,
de tout dvouement, et apportant dans son irrespect une ironie du ruisseau,
l'ironie toute personnelle  la race parisienne,  l'homme n  Paris, ce
blagueur, pendant que je le voyais dire ses _voyouteries_, me faisait
revenir sous les yeux, la belle composition de Prudhon, qui reprsente
Crs dans la recherche de sa fille, changeant en lzard, le jeune
Stellion se moquant de l'avidit de la faim de la desse, en train de
courir la Terre et les Enfers:--car c'tait curieux, il y avait dans la
bouche du blagueur, la mme dformation que montre celle de Stellion, dans
l'estampe de Copia.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 juillet_.--Aujourd'hui, Hennique parle de sa captivit en
Allemagne, d'un sjour de quinze jours dans un cachot, o il couchait avec
une couverture sur le sol battu.

Puis Jeanniot nous raconte un long temps, pass  l'hpital de Metz, o il
avait crit sur un calepin de petites notes, pas en faveur de la guerre.

De l, il saute au sige de Paris, et nous conte cet pisode. On attaque
une barricade, sur laquelle une cantinire de la Commune fait le coup de
fusil, sans qu'on puisse la toucher. Enfin au bout de quelque temps, un
sergent s'applique  la viser, et la jette en bas d'une balle dans la
hanche. La barricade prise, il la relve, et la porte lui-mme 
l'ambulance, et s'intressant  la blesse, va la voir tous les deux ou
trois jours. La cantinire le recevait avec plaisir, tout en rptant:
Ah! si je pouvais savoir le cochon!... Lui gardait parfaitement son
secret. Enfin la femme n'avait plus que quelques jours  vivre.
N'alla-t-il pas lui faire une dernire visite, mais ce jour-l, saoul,
saoul comme une bourrique. Et quand la femme murmura: Ah! si je pouvais
savoir le cochon!..., il ne put se retenir de lui dire: Eh bien, c'est
moi! Et la femme passa dans un accs de fureur.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 juillet_.--Il y a chez moi un oubli extraordinaire des pays
trangers que j'ai traverss, et j'entendais, ce matin, avec stupfaction,
un jeune homme qui racontait  un de ses amis un voyage, remontant 
plusieurs annes, et cela avec le nom des localits et la description des
paysages, comme s'il les avait sous les yeux. Chez moi, cette mmoire n'a
rien du ressouvenir des choses rellement vues, c'est plutt comme la
rminiscence de choses rves.

Daudet nous dit, ce soir, qu'il s'est aperu tout  coup l'anne dernire,
 Champrosay, qu'il ne pouvait plus courir, sur l'invite de Zz, lui
ayant cri: Papa, cours aprs moi. a avait t un effort norme et
rien!... Ses pieds s'taient refuss  battre l'espace comme les palettes
d'une roue, et maintenant quand il traversait un boulevard, et qu'il
voulait viter une voiture, il lui tait impossible, tout  fait
impossible de courir. Il a termin en disant qu'il avait pris des notes
sur la douleur, qu'il en ferait quelque chose plus tard.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 juillet_.--Ce soir Mme Daudet me lisait des notes de son
livre d'Impressions crites au jour le jour. Il s'y rencontre des
portraits de femme dlicieusement tudis, et comme seul un observateur en
jupons peut en faire, dtaillant la fminilit retorse de ses modles.
Elle excelle  peindre en toutes ses varits,--ce type assez commun 
Paris--des femmes, aux caresses de la parole, o l'on peroit je ne sais
quoi de malveillant dont on ne peut se fcher, en un mot ces femmes
vraiment artistes pour introduire un filet de vinaigre dans leurs
amabilits, et qui fait ressembler leurs compliments,  la sauce italienne,
appele _acre dolce_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 juillet_.--Aujourd'hui, les Sichel aux Eaux-Bonnes, les
Daudet  Champrosay, aujourd'hui, quand le restant de mon petit monde des
dimanches, a pris cong de moi, en me disant: Au mois d'octobre, je me
suis senti seul, seul, seul!--et pour la premire fois, j'ai ressenti
comme une espce de peur de mon isolement.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 juillet_.--C'est curieux l'habitude, que la petite Blanche
semble avoir prise de l'hpital. Trler dans l'immense btiment, s'asseoir
sur la chaise au pied du lit des fillettes de son ge et causer avec elles,
aller jeter de l'eau bnite sur le corps d'une morte: c'est devenu une
vie presque distrayante pour elle. Dfendue par son gosme de malade
contre l'horrible de ce qui se passe autour d'elle, la petite crivait ces
jours-ci  sa mre: La poitrinaire n 5 est morte hier soir  onze heures,
et maintenant elle est  l'amphithtre. Figure-toi, que Jules m'a
apport deux pches: c'est le cas de dire que je ne savais pas, si c'tait
du lard ou du cochon.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 juillet_.--Nous avons  notre dner de Brbant, un dneur, qui
serait un gros monsieur dans l'Instruction publique. Si la marque de
fabrique du Parisien intelligent est d'tre dpossd de l'tonnement,
celui-ci par contre, en a gard toute la virginit. Je m'amusais de
l'ahurissement de ce monsieur trs fort, quand Berthelot affirmait qu'il
se vendait cent fois plus d'eaux minrales, que les sources ne pouvaient
en dbiter, que tout le lait de Paris, tait du lait produit par des
vaches enfermes et phtisiques, que tout le poisson tait conserv avec du
salicylate, trs bon conservateur des produits alimentaires, mais mortel
pour le cerveau et les reins de la population parisienne, que, que...
enfin tous les _que_, dont un Parisien se doute un peu, sans pouvoir les
prciser comme un chimiste.

 la fin Berthelot, que cet tonnement amusait comme moi, au moment, o la
cotisation du dner avait t runie sur une assiette, lui a cri: Sonnez
donc, parce qu'on ne sait pas dans dix minutes... Et le candide dneur
s'est jet sur la sonnette.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 juillet_.--La perfection de l'art, c'est le dosage dans une
proportion juste du rel et de l'_imagin_. Au commencement de ma carrire
littraire j'avais une prdilection pour l'imagin. Plus tard je suis
devenu amoureux exclusif de la ralit et du d'aprs nature. Maintenant je
demeure fidle  la ralit, mais en la prsentant quelquefois, sous une
certaine projection de jour, qui la modifie, la potise, la teinte de
fantastique.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 juillet_.--Dpart pour passer quinze jours  Champrosay, chez
les Daudet.

La maison de Daudet, ou plutt de M. Allard, son beau-pre, une grande
maison blanche sans caractre,  laquelle sont accols un tas de petits
communs, de rserves, d'appentis de guingois, mis de niveau par deux ou
trois marches d'escaliers montants ou descendants; une maison combine
pour loger trois ou quatre mnages, avec des potes d'enfants. Derrire
ces btiments, un grand jardin ou plutt un parc minuscule, dont l'entre
leve de quatre marches, et s'ouvrant au-dessus d'un parterre, entre une
ligne de grands arbres, joue si bien une baie de thtre, que Daudet,
avant de tomber malade, avait eu l'intention d'y jouer une espce de farce
italienne de son invention.

En haut de la maison, le cabinet de Daudet, une toute petite pice, avec
une chaise de paille, devant une petite table, aux pieds comme des
chasses, et sur laquelle le myope travaille  son aise. Daudet me parle
de ses heureuses soires, l dedans, avec sa femme, aprs des journes de
travail et de courses dsordonnes dans la fort de Senart. Longtemps, et
avec amour, il m'entretient des sereines soires conjugales, passes dans
cette petite pice qui a une bonne et grande chemine, de ces heures aprs
le dner, o sa femme reprisait les bas de Lon, et o il inventait des
contes pour l'enfant tenu sur ses genoux,--puis l'enfant couch, et les
travaux de couture abandonns, le mari et la femme faisaient sur un piano,
qui tenait tout l'angle de la chambrette, faisaient de la musique jusqu'au
milieu de la nuit.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 31 juillet_.--Nous allons chercher Koning et Belot, qui viennent
s'entretenir avec Daudet, de la pice que Belot tire de son roman de SAPHO,
pour le thtre du Gymnase... Ici une parenthse, Daudet ayant fait le
roman, ayant fait le _scnario_, et comprenant qu'il devait  peu prs
faire la pice, lui avait crit que dans ces conditions, et maintenant
qu'il avait une notorit qui lui permettait de se passer de lui, il
trouvait exagr qu'il toucht la moiti des droits, et qu'il devrait se
contenter d'un tiers. Sur cette prtention parfaitement justifie, Belot
dans un mouvement d'irritation, avait dict  son secrtaire une lettre
dans laquelle il l'accusait de vouloir _exploiter_ sa maladie: lettre un
peu blessante, mais que Daudet avait incompltement lue, quand il l'avait
invit  dner.

On cause en landau des dcors, et l'on monte les chercher, les tablir,
pendant une heure qui prcde le dner.

Le dner est sonn, et nous voil tous  table: Belot assez gn, Koning
parlant de son amour pour les plats simples, pour les plats bourgeois.

Aprs dner l'on recause de la pice, et comme Mme Daudet est un peu
effraye de quatre actes, ayant pour dcors des campagnes, Koning dit, en
riant: Le plein air purifiera la corruption du livre! Et il ajoute que
Hading, sa femme, s'inquite, si on peut vraiment tirer une pice possible
du roman, et qu'elle vient encore de lui crire  ce sujet.

Enfin nous les reconduisons. En chemin, Belot annonce ainsi son divorce:
Quand 'a t fait, elle (sa femme) m'a dit: Je suis votre meilleure
amie!.

Lorsqu'on descend  la gare, Daudet retient un moment Belot  la portire
et se plaint de sa lettre, Belot balbutie, rejette le mauvais procd sur
ses embtements, ses nerfs, dclare qu'il n'aurait jamais envoy cette
lettre, si c'tait lui qui l'avait crite. Daudet lui fait remarquer le
drolatique de l'excuse d'un homme, qui se trouve moins coupable, en
prenant un secrtaire de ses injures, et ajoute quelques mots svres qui
font prendre cong de Daudet par Belot, en ces termes: Adieu, monsieur
Daudet!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 aot_.--Daudet me disait tre embt de travailler  SAPHO. Ce
qui lui sourirait dans le moment, c'est de mettre au thtre ROUMESTAN,
qu'il trouve son meilleur livre. La pice qu'il voit, qu'il conoit,
serait le dveloppement de l'cart sur l'amour qu'il y a entre la crature
du Nord et la crature du Midi. Le Midi est polygame, le Nord est
monogame. Le piquant aurait t d'y faire collaborer sa femme, en lui
faisant crire son rle de femme du Nord, tandis que lui se serait
dissqu dans son rle d'homme du Midi.

Et puis des changements: l'amour de la jeune belle-soeur allant 
Roumestan par une affinit de race, et comme fin, l'pouse aprs avoir
pardonn, mourant de sa blessure.

Des journes, remplies par de longues promenades, ventiles par les
bourrasques des plateaux de Cour-Couronne, et par la lecture de morceaux
de mon JOURNAL, qui semblent faire une impression pntrante sur le
mnage.

Daudet me parlait aujourd'hui de sa mre, dont il tient plus que de son
pre; de celui-ci il n'aurait que les violences. Cette mre dont il cause
volontiers, il me la peint, avec des paroles tendres.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 aot_.--Nous en sommes arrivs avec Daudet  ce degr d'intimit,
o l'on reste  ct l'un de l'autre, sans se parler, silencieusement,
heureux d'tre ensemble, et n'prouvant pas le besoin de le tmoigner, et
de remplir les vides de la conversation.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 aot_.--Aujourd'hui Card et Geffroy, invits par Daudet, sont
venus djeuner AU VIEUX GARON, un cabaret sur la Seine, au-dessus de
Corbeil, un cabaret, qui avec ses gros arbres en boule, ses tonnelles,
voque un de ces endroits, o le dix-huitime sicle allait manger une
matelote. Sous la treille de houblon o nous tions assis, il y a eu une
belle causerie sur le thtre, o l'on a dit que les deux grands thtres
humains, taient ceux de Shakespeare et de Molire, et que, peut-tre, ils
devaient leurs qualits,  ce que les auteurs taient des acteurs,
habitus  faire du thtre debout, et dont les pices taient faites
d'aprs la mise en scne.

L-dessus Geffroy est reparti pour faire la cuisine du numro de la
_Justice_ de demain, et Card rest avec nous, est revenu dner 
Champrosay.

Dner aprs lequel, je ne sais comment, on s'est mis  parler des
_pourquoi de la vie_. C'est tonnant comme sur ces _culs-de-sac
transcendantaux_, on se sent infrieur, parlant comme tout le monde, pas
mieux que des enfants. Et aprs le dpart de Card, je ne pouvais
m'empcher d'avouer l'espce d'humiliation, de tristesse que j'avais
ressentie de notre infriorit en ces questions, nous qui,  propos de
toutes autres choses, trouvons des ides personnelles, des dires originaux.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 aot_.--Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, pendant que je
fais ma toilette. Il me dit qu'il a prouv, cette nuit, des souffrances
intolrables, que vraiment avec lui, la douleur est trop cruelle, trop
_mchante_, que dans ces moments de souffrance, au del de ce qu'on peut
supporter, il lui vient l'ide d'en finir, que malgr lui, il calcule le
nombre de gouttes d'opium qu'il faut pour cela... et que a lui fait un
peu peur d'tre hant par cette tentation. Puis il m'a fait causer sur la
maladie de mon frre.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 aot_.--En enlevant  l'humanit toute religion d'un idal
quelconque, je crains bien, que ce prtendu gouvernement de la fraternit
prpare aux malheureux des temps futurs, des concitoyens  l'gosme
impitoyable, aux entrailles de fer.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 aot_.--Ce soir, je vais chercher Geffroy  la _Justice_.

Des tables en bois blanc peintes en noir, quelques chaises de paille, et
sur la lpre des murs, les croquis de la rdaction: voil le mobilier. Et
pour paysage et horizon, tout prs de soi,  cinq mtres, un mur couleur
de boue, dans lequel ouvre une fentre aux carreaux moiti casss, moiti
bouchs par des toiles d'araignes, et au milieu de la petite cour
sparant le bureau de rdaction du mur en face, un espce de soupirail de
verre, d'o montent des odeurs de cuisine de restaurant  vingt-cinq sous,
mles  des odeurs de laboratoire de pharmacie. C'est l, o mon pauvre
ami confectionne le journal, jusqu' une heure, deux heures du matin, sous
le flamboiement meurtrier du gaz.

Nous allons dner ensemble, et en dnant, Geffroy me parle d'un livre,
qu'il se prpare  faire et qu'il veut me ddier, un livre o il veut
suivre et tudier une fillette du peuple, jusqu' l'ge o j'ai men ma
Chrie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 aot_.--Dans l'isolement de ce mois, dont je souffre cette anne,
et dans le gris de jours ressemblant  des jours d'automne, j'ai invent
une distraction, je passe mes journes au Louvre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 aot_.--J'ai dj indiqu  quel point, les Japonais, dans le
dessin des plantes, se servent, s'aident de l'ombre porte de ces plantes.
Aujourd'hui, en donnant  manger aux poissons rouges de mon bassin, dans
le moment o il est clair par le plein soleil, j'tais frapp combien
les ombres portes des poissons sur le fond, taient les poissons des
albums japonais. Du reste le dessin par l'ombre porte des choses ou des
tres, semble avoir beaucoup proccup le Japonais. J'ai achet ces
jours-ci un album de figures en noir, semblables  certaines silhouettes
de Carmontelle, et qui ne sont que des ombres profiles, de Japonais et de
Japonaises, se dtachant sur un panneau blanc. Cet album qui est de Bagai
a pour titre: OMBRES SUR OMBRES.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 aot_.--Dans les restaurants, les femmes, auxquelles des
hommes payent  dner, le plus souvent, apparaissent distantes des paroles
que leur disent ces hommes, de la distance qui spare les continents.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er septembre_.--Des maux d'estomac continuels. Dcidment je
n'ai plus un estomac d't; tous les ans, les chaleurs le dtraquent
absolument.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 septembre_.--Sur ce que j'apprenais aujourd'hui  Ganderax, que
Daudet ne pouvait plus dormir qu' l'aide du chloral, il me disait que le
chloral faisait des passionns, qui, pour satisfaire leur passion,
devenaient des menteurs, des voleurs mme.

Et  l'appui de cette assertion, il me citait des scnes qu'il avait eues
avec son ami Delpit, qui est malade un peu  la faon de Daudet. Une
fois, il se trouvait  Nice avec lui, couchant dans sa chambre pour le
surveiller.

--Si nous allions ce soir au spectacle? lui disait, dans la journe,
Delpit.

--Au spectacle, pour voir MADAME ANGOT avec la troupe qu'il y a ici,
rpliquait Ganderax, qui avait un vague soupon.

Delpit insistait, et sortait chercher une loge. Et aprs dner, tous deux
partaient pour le spectacle, mais au moment o ils passaient au contrle,
Delpit disparaissait. Ganderax courait  l'htel et le trouvait avec un
flacon de chloral; Ganderax jetait le flacon dans un pot de chambre, et
dans le premier moment d'exaspration, Delpit le menaait de lui flanquer
des coups.

Une autre fois, il va avec lui  Divonne. En arrivant, Delpit de dire au
directeur:

--Monsieur, je vous demande de me mettre dans l'impossibilit de prendre
du chloral.

--Ce sera bien facile, reprend le directeur, c'est moi qui suis le
pharmacien.

On n'avait pas pu leur donner une chambre dans l'tablissement, et ils
habitaient chez un boulanger, o ils taient, tous les jours, rveills 
deux heures du matin par l'enfournement du pain. Sur la menace de Delpit
de s'en aller, le directeur leur fait dresser deux lits, dans une
chambrette attenant au cabinet de consultation. Un soir que Delpit s'tait
retir de bonne heure, sous le prtexte qu'il tait fatigu, Ganderax
venant se coucher, trouvait son camarade de chambre, au milieu de la
petite pice, en chemise, sa table de nuit renverse, et titubant et
bgayant, compltement ivre de chloral. Le lendemain il disait  Ganderax
qu'il s'tait gris avec du chloral qu'il avait fait acheter  Genve.

Mais quelques jours aprs, Delpit faisant la reconduite  Ganderax qui
rentrait en France, lui avouait que le chloral en question tait du
chloral vol  la pharmacie du docteur touchant  la chambrette, et du
chloral prpar par lui; car il tait, croit Ganderax, en cristaux. Et
Ganderax,  la premire ville envoyait une dpche au docteur, pour le
prvenir qu'on le volait, et lui indiquer le voleur.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 septembre_.--C'est vraiment trs curieux. Le peuple est
imbcile, n'est-ce pas, et la jeunesse aussi! Et c'est le peuple et la
jeunesse qui,  l'encontre des gens clairs, intelligents, devinent les
gouvernements et les grands hommes de l'avenir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 septembre_.--Aujourd'hui, je me sens si souffreteux que j'envoie
une dpche  Daudet, pour lui annoncer qu'il ne m'attende pas  Avignon
aprs-demain, que je n'irai pas chez les Parrocel.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 septembre_.--Pourquoi quelquefois, et sans qu'il ait un motif
pour cela, vous rapparat-il des vnements de votre enfance, que vous
voyez, un instant, comme si vous les aviez devant les yeux?

Je me revoyais aujourd'hui, rue Pinon, dans le grand lit de ma mre. D'un
ct il y avait mon oncle Armand,  la jolie tte d'un ancien officier de
hussards, de l'autre ct ma mre pleurant. Soudain elle rejetait le drap
qui me recouvrait, montrant  son frre mon petit corps maigre! C'tait 
la suite d'une coqueluche, que le docteur Tartra s'tait obstin  ne pas
soigner comme une coqueluche, et qui avait dgnr en maladie de poitrine,
et j'tais d'une telle maigreur, que l'on me croyait perdu.

J'ai un souvenir que ce rejettement de drap, avait mis en moi une certaine
inquitude, mais vague et sans conception de la mort.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 dcembre_.-- cette heure, il y a une mode exasprante, la mode
adopte par la population parisienne, et la population parisienne
distingue, de manger dans de mauvais dcors d'Ambigu-Comique, dans ces
tavernes  la restauration de carton moyengeuse, aux lustres flamands o
brle du gaz, aux glaces avec leurs encadrements de papier gaufre, aux
affreux bahuts qui se vendent dans les envois de Hollande ouvrant la
saison de l'htel des commissaires-priseurs, aux petits carreaux avec
leurs enchssements de plomb, aux fourchettes en maillechort, ayant la
forme de trfle.

Et l'patant, c'est que l'on voit l, les gens y manger avec le respect
pour les choses des murs, qu'ils auraient, si on les faisait dner dans la
galerie d'Apollon.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 septembre_.--Dpart pour Avignon, o l'on doit venir me prendre
pour retrouver Daudet chez Parrocel. J'avais craint d'aller de gat de
coeur au cholra, dans l'tat o se trouvent mon estomac et mes entrailles,
mais vraiment Mme Daudet et Mme Parrocel m'ont crit des lettres si
affectueuses, que, ma foi, je me risque.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 septembre_.--Rveill dans la gat riante du soleil du Midi,
avec le dfil sous les yeux, d'arbres trapus, comme crass par le vent,
et de maisons aux pierres frustes, qui ont l'apparence de rochers.

Promenade, au coucher du soleil, par de petits chemins, entre deux haies
de roseaux dtachant leurs lances sur un ciel tout rose, le long de ces
hauts paravents contre le mistral, de cyprs  la verdure noire, avec 
et l, dans cette proprit non limite par des murs, la btisse orange
d'un _mas_, au milieu de ples oliviers, qui semblent  cette heure,
feuills d'une vapeur violette.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 septembre_.--Une galerie de rez-de-chausse, aux murs blancs,
lignes de filets bleus, et sur le grand panneau de laquelle est peinte par
le matre de la maison, une vague Assomption dans des couleurs de Lesueur.

L dedans, un petit homme au front socratique, aux oreilles rouges de sang,
au nez sensuel o danse une verrue sur une narine, nous rcite de sa
posie, dans la langue de musique du lieu. C'est Aubanel qui nous lit
_La Sereno_ et _Li Fabre_.

Un Provenal, qui n'est plus comme Mistral un continuateur du pur
troubadourisme, mais un pote dans lequel il y a une infiltration de
modernit, et qui est parfois un peu, le Henri Heine du Midi.

Cet aprs-dner, pendant qu' la nuit tombante, nous revenons sur l'espce
de dos d'ne de petits sentiers, s'levant au travers des champs, que
l'arrosement a inonds par place, Aubanel, au milieu des interruptions
amenes par la difficult du cheminement, me parle, me cause de son
premier livre: LA MIOUGRANO.

Ce livre est l'histoire d'un amour d'enfant pour une fillette,  laquelle
il n'a jamais dclar sa _passionnette_, et qui soudainement, un jour,
lui a annonc qu'elle allait se faire soeur. 'a t, cette annonce, pour
l'auteur qui s'est analys dans le livre, un dchirement tel, que dans
les premiers moments, il n'osait, dit-il, pas se mettre  sa fentre,
de peur de la tentation de se jeter en bas. Jamais il n'a cherch  se
rappeler  elle. Elle vit cependant, et l'une de ces dernires annes,
de Constantinople, o elle est dans un couvent, elle lui a fait dire par
un neveu: La soeur une telle vous envoie le bonjour.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 septembre_.--Ici, le paysan absent, on ne doit pas apercevoir
de fume  la chemine de sa chaumire: la femme est cense devoir se
nourrir, pendant son absence, d'oignons, de salade, de figues.

Daudet m'entretenait aujourd'hui de sa jeunesse dans ce pays de soleil, au
milieu de ces belles filles lumineuses, se laissant rouler sur les bottes
de paille et embrasser sur la bouche, et cela en compagnie d'Aubanel
chantant sur les chemins: _La Vnus d'Arles_; du grand et jamais enrou
Mistral, haranguant les paysans avec une pointe de vin, drolatiquement
loquente; du peintre Grivolas, ce mnechme du philosophe de Couture, dans
son tableau de l'_Orgie romaine_, et qui avait pour mission de dshabiller
et de coucher les ivrognes.

Une heureuse jeunesse appartenant tout entire au bonheur sensuel de vivre,
en cette contre de lumire, d'amour et de vin du _Chteau des Papes_, et
o, dans la cervelle du romancier futur, ne s'tait point encore gliss le
souci littraire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 septembre_.--Excursion aux Baux. Une ternelle chane de
rochers, aux dentelures tranges, et  l'extrmit de cette chane, une
ville dont les habitations sont en partie creuses dans la pierre, une
ville o l'on ne sait pas o finit la roche, o commence la
construction,--et une ville abandonne, o semblent  la fois avoir
pass un incendie et une peste.

Ici un oratoire roman, l une fentre orne d'un encadrement de la
Renaissance, plus loin un fronton de prche protestant, plus loin encore,
une citerne de chteau fort du XIVe sicle, et tout en haut d'un escalier,
o il ne reste plus une seule marche, une petite porte presque bouche par
deux arbres, pousss d'une semence, porte par le vent sur la pierre du
seuil.  se promener l dedans, vous tes pris, empoign, emport de votre
temps par le pass moyengeux, comme vous tes pris par le pass romain,
en errant dans les _via_ de Pompi, et en marchant dans l'ornire de ses
chars.

Partout l'abandon de la ruine, et comme spcimen de la vie vivante dans
toute cette pierre morte, quelques vieillards desschs, quelques jaunes
enfants, des chats maigres: une pauvre et rare cration d'tres et
d'animaux bancroches.

Et le sinistre de la cure, qui est une cure de pnitence pour les curs
qui ont pch, et dont l'avant-dernier locataire a assassin le mari de la
femme de son bedeau, dont il tait l'amant, et la tristesse du jardin de
cette cure, plant de quatre amandiers malades entre quatre hauts murs, et
qui ne semble pas un jardin, mais un cimetire.

Partout, des parapets de la haute solitude, les successifs dveloppements
d'horizons sans fin, dans la contemplation mlancolique desquels, il
semble que le temps n'est plus une dure, limite par des heures. Et je
me demandais, si la vie dans ces conditions de solitude et de planement
 vol d'oiseau, ne devait pas mme chez des brutes, faire des cervelles
particulires.

 la fin du djeuner dans la pauvre auberge de l'endroit, Mistral nous
dclame sa pice de vers, qu'il a intitule: _La chatouille_; et il
m'apparat comme un beau et solide paysan qui aurait quitt sa blouse,
avec dans le menton et le cou, un peu de la dformation qui vient aux
chanteurs de caf-concert.

Daudet, qui s'est laiss aller  boire pas mal du vin du cru par-dessus
beaucoup de saucisson, et dont Mistral a fleuri le chapeau d'un brin de
rue, Daudet, les paules enveloppes d'une couverture de voyage bariole,
a dans notre _break_, la tournure d'un jeune et joli Catalan en goguette...

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 septembre_.--Le trfonds de la femme ressemble  ces abmes
de la mer, perdus et secrets au-dessous du remuement des temptes, et d'o
seulement, quelquefois un sondage rapporte  la science un petit fragment
d'tre ou de chose inconnu. Pour la femme, c'est un procs criminel ou
correctionnel, qui fait monter d'elle  la connaissance du psychologue, un
tout petit morceau d'inconnu.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 septembre_.--Saint-Remi (le jour de la fte).

La petite ville de Provence, sous ses grands platanes, ses auvents
d'habitations tapisses d'une plante grimpante, ses portes aux portires
de toile. Et dans ces rues abrites de verdure, les pittoresques
perspectives que font ces platanes, dont l'enchevtrement au-dessus du
va-et-vient de la circulation, a quelque chose de l'entre-croisement de
pierre d'une nef ogivale. C'est mieux que l'Alle de chtaigniers de
Thodore Rousseau, ces alles de platanes avec les tons blanchtres de
leurs troncs, le contournement architectural de leurs branches, les
zigzags de soleil jouant dans le vert ple de la feuille, avec enfin, la
population aux couleurs voyantes, clabousse de lumire, qui marche sous
la vote doucement ombreuse. Et penser que, pas un paysagiste, ayant un
nom, n'a eu l'ide de faire un tableau d'une de ces rues-boulevards.

Soudain sous ces grands arbres--spectacle charmant--a dbouch, pour la
danse, en plein air de la nuit, une queue interminable de danseurs et de
danseuses, marchant deux  deux, avec des allures un peu thtrales:--les
filles coquettement provocantes dans cet idal costume arlsien, qui
donnerait  dfaut de beaut, de la _joliesse_ aux plus laides.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 30 septembre_.--Lamanon. Encore une ville abandonne sur une
cime rocheuse, une ville que l'on croit avoir t creuse dans la pierre,
par des hommes venus aprs les hommes des cavernes, et dont les logis, ou
plutt les anfractuosits dans la roche, auraient t habites plus tard,
par les populations du pays, en fuite devant l'invasion des Sarrasins. Des
antres de btes, o l'on remarque des bauches d'escaliers frustes, et des
rigoles barbarement entailles le long du contournement des rochers, et
qui amenaient l'eau de la pluie dans des citernes.

Pour arriver  cette cit mystrieuse, et qui n'a pas d'histoire, une
monte  travers des pins centenaires,  travers des quartiers de rochers,
dans un paysage si fort aromatis par les plantes odorantes de toutes
sortes, qu'il entte.

Pour les Baux, pour Lamanon, pour ces endroits que j'appellerai de leur
vrai nom, du nom de _paysages historiques_, et que dgrade et modifie,
chaque jour, l'action meurtrire de la nature, ou la recherche de la
pierre de construction par l'homme, comment ne s'est-il pas trouv un
prfet, un administrateur intelligent, qui ait song  les faire
reproduire dans une srie de grandes photographies, et en faire un muse
dans le chef-lieu du dpartement? Car enfin ces paysages historiques sont
tout aussi intressants que ce qu'on appelle un monument historique: une
glise, un chteau, une maison.

En ce temps de cholra, Daudet qui n'a pas l'estomac, en meilleur tat que
moi, ne peut rsister  un oignon, une tranche de pastque, un morceau de
tourte d'anchois,  n'importe quelle mangeaille de son Midi. L'amusant
c'est qu'il combat ces petits excs de gueule avec quelques gouttes de
laudanum tires d'une petite fiole, qu'il porte toujours sur lui, et qui
vient de jeter l'effroi dans le buffet d'une gare, o l'on nous a pris
pour un convoi de cholriques. Et, ma foi, je me suis mis  son rgime, et
maintenant si nous prenons, par hasard, une absinthe, nous la prenons au
laudanum.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 octobre_.--... Visite au chteau des papes,  la nuit
tombante. Exploration au pas acclr, de l'immensit mystrieuse et
limbique du palais, par des tnbres, o il y a encore un peu de
l'vanouissement jaune du soleil.

Des cours profondes comme des puits, des corridors interminables, des
escaliers dont on ne peut compter les marches, puis soudain, des peintures
ingnues et barbares, imparfaitement entrevues en un angle de plafond,
soudain encore, un trou de lumire: une fentre avec son banc de pierre
s'ouvrant au-dessus d'une ville de clochers roses sur un ciel mauve--et
dans la trouble rverie de votre esprit entre ces murs, revenant le
souvenir du massacre, de la sanguinaire tuerie de 93.

Et au pass ecclsiastique, le prsent se mlant avec la clameur des
_appels militaires_, montant des cours, comme un bruit de mer, avec ces
soldats-fantmes, dans leur entoilement gris, dgringolant les escaliers,
ou couchs sur les lits de camp, en des poses, comme en ont les trusques
sur les pierres de leurs tombes. Et toujours, au milieu de l'obscurit qui
se fait plus dense, une marche courante et essouffle,  travers des
salles coupes  demi-hauteur,  travers des morceaux de btisse dfigurs,
 travers des architectures incompltes qu'on ne comprend plus,  travers
de la pierre, dont la construction est devenue nigmatique,  travers un
chaos de pices et d'appartements,  travers d'troits passages, qui dans
l'ombre de leurs extrmits paraissent se resserrer, ainsi que dans un
rve--oui, un rve, c'est bien le mot pour caractriser cette promenade
par le crpuscule, et un rve, o il y aurait un rien de cauchemar.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 octobre_.--Arles. Les Arnes, un petit Colise, o le noir
des foules modernes, fait si bien, par place, sur l'orang et le gris de
la pierre effrite, et l dedans,  et l, la luminosit douce d'une
Arlsienne dans son costume: une merveille d'arrangement et d'harmonie.

Voyez-les, ces filles d'Arles, au teint de rose-th, coiffes de cet
enroulement d'un ruban noir, au fond de tulle grand comme une fleur, et
cette coiffure de rien, pose au haut de la tte, sur des cheveux aux
bandeaux, comme souffls et lgrement ondulants, et qu'on dirait prts 
se dnouer sur les tempes. Voyez-les, ces filles d'Arles, aux longs
regards, avec leur corsage bomb de gaze blanche, qu'enserre dans quatre
plis de chaque ct, un petit chle noir d'enfant, et avec leur jupe
tombant droit devant, comme la soutane d'un prtre, et derrire, en
faisant le gros tuyautage d'un jupon de paysanne: un costume tout noir et
blanc, et o le blanc tient du nuage,--enfin un costume qui a quelque
chose de monastique et d'aphrodisiaque, et qui fait ressembler ces femmes
 des nonnains d'amour.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 octobre._--Il a vraiment une nergie de tous les diables, ce
Daudet! Il a travaill toute la matine  SAPHO, en dpit des douleurs les
plus cruelles, et ce soir, il passe toute la soire,  se promener, sans
pouvoir s'asseoir, d'un bout  l'autre de la galerie, appuy sur le bras
du fils de la maison, avec, de temps en temps, des flchissements dans une
jambe, comme si tout  coup une balle la lui cassait.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 octobre_.--Au fond, ce Midi, avec ses maisons aux volets ferms,
avec ses chambres et ses salles o on fait la nuit, pour se dfendre des
mouches, avec ses intrieurs qui ont je ne sais quoi de claustral, et avec
ses interminables cyprs des chemins et des routes, est triste et apporte
souvent des ides de mort. Et quand le soleil ne luit pas, et qu'en
l'absence du soleil, le mistral souffle sur vos nerfs, oh alors!...

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 octobre_.--D'aimables gens, les htes de Saint-Estve. Le vieux
Parrocel, ce descendant d'une ligne de quatorze peintres, cet
ex-cuisinier, hritier d'un marquisat, ce peintre, ce pote, ce musicien,
cet historien d'art, ce matre d'htel enfin, qui n'a pu tout  fait
quitter son mtier, et qui l'exerce, encore gratis, en son petit chteau
de pierre blanche, au profit des clbrits littraires et politiques.

Coiff d'un casque de toile blanche, comme en portent les officiers de
l'Inde, avec ses longs cheveux, sa longue barbe, la fivre de ses regards,
il a quelque chose d'un ascte et d'un prophte de l'Extrme Orient. Et,
par moments, il vient  sa parole passionne, une trange exaltation, qui
tout  coup s'trangle dans de l'motion, quand il parle de son rve, et
du relvement, et de la glorification du nom des Parrocel: rve qui le
tient souvent veill la nuit, le fait parler tout haut, invoquant, ainsi
qu'il le dit, son crateur.

Mme Parrocel montre les jolis restes d'une gracieuse, d'une blouissante
blonde, dont l'affectueuse parole est comme le murmure d'une prire.

Et toutes les semaines, tombe dans la maison un gendre marseillais,
avec du poil jusque dans les yeux, un Marseillais qui a la tte rase
d'un bourreau arabe, dans un tableau d'un lve de l'cole de Rome, un
Marseillais qui entre comme un ouragan, en criant dans son patois:
_Fan de brut!_ qui, en dpit de son poil noir et de sa bruyance, est le
meilleur bon enfant de la terre!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 11 octobre_.--Retour  Paris. Nous avons pris deux salons-lits.
Et Daudet, dans le confort de ce voyage, en attendant l'heure de son
chloral, me conte ses marmiteux voyages en diligence du Midi  Paris,
dans les temps passs. Et dans la demi-obscurit que nous avons faite,
et par le bercement rapide qui nous emporte et qui semble un roulis de
la mer, c'est une expansive causerie de Daudet sur les excs de sa
jeunesse, causerie coupe de douleurs lancinantes qui, de temps en temps,
interrompent sa parole, et lui font terminer ses confidences par ces mots:
qu'il a bien mrit ce qui lui arrive, mais que vraiment il y avait chez
lui un instinct irrsistible qui le poussait  abuser de son corps.

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 octobre_.--a va mal! a va trs mal! c'est dans ce moment-ci
le refrain des diteurs, Charpentier, Quantin, et autres vendeurs de
livres.

Et Quantin ajoute: Des livres de luxe, on n'en vend plus, mais plus du
tout. Vous ne le croyez pas?... Eh bien, je vais vous dire, o en est la
vente. De douze cents exemplaires, je suis tomb  vingt-cinq... oui,
vingt-cinq. Et me parlant des causes qui, indpendamment de la politique,
ont amen cet incroyable abaissement de la vente, Quantin me parle de
la diminution du capital  Paris, depuis le krack, et surtout de la
difficult du rembaillement des terres en province, ce qui fait que les
propritaires fonciers, les acheteurs principaux des livres de luxe, ne
savent pas, si l'anne qui vient, ils auront dix ou trente mille livres de
rente--et ils n'achtent plus rien.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 octobre_.--Dpche de Daudet m'annonant que Porel l'a charg
de me dire, que la RENE MAUPERIN, faite par Card, d'aprs mon roman,
tait reue.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 octobre_.--Busnach racontait, cet aprs-midi, chez
Charpentier,  propos de GERMINAL, que Turquet lui avait dit:

--Sous une Rpublique, on ne peut pas permettre que les gendarmes tirent
sur le peuple.

--Mais je vous ferai remarquer que c'est sous l'Empire, avait rpliqu le
collaborateur de Zola.

--Tiens, c'est vrai!... Je n'avais pas fait attention... Mais...

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 octobre_.--Ce soir, chez Charpentier, Zola nous annonce que
GERMINAL est interdit. Justement indign, il dclare qu'il ne mnagera
rien, qu'il ira jusqu'au bout, qu'il proclamera que Goblet est un sot...

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 octobre_.--Ce soir  dner chez Daudet, qui a runi Porel et
Card, pour assurer la reprsentation de RENE MAUPERIN  l'Odon, Porel
dit des choses trs justes, et qui paraissent vraiment originales dans la
bouche d'un directeur de thtre.

 propos de la scne de Mme Bourjot avec le jeune Mauperin, que Card a
cherch  escamoter avec de la non-accentuation et de la clrit, Porel
nonce qu'au thtre, les scnes empoignables, lorsqu'elles sont courtes,
sont toujours dangereuses, que l'auteur n'a pas le temps ni la place d'y
dfendre ses ides, et que ces scnes, au lieu d'tre abrges, brles,
doivent au contraire tre dveloppes bravement, carrment.

Il fait aussi dlicatement remarquer  Card, que dans une scne comme
celle-l, si la mre maltraite sa fille, en la nommant, on est sr de son
four, et cependant que cet reintement peut trs bien avoir lieu, en ne la
dsignant pas, et en faisant de son individualit, une gnralit.

Daudet est au fond trs content de sa lecture de SAPHO, au Gymnase, et il
lui a sembl que Hading n'tait pas trop effraye du rle.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er novembre_.--Ce dimanche, l'escalier de ma maison est
tout fleuri de chrysanthmes du Japon, que j'ai t conqurir jeudi, 
Versailles, par une pluie battante: une vraie joie pour les yeux d'un
artiste.

Ce chrysanthme japonais est une fleur, qui n'a rien du chrysanthme
bourgeois, aux ptales raides et gomtriques de la reine-marguerite.
Il y en a, un blanc d'un chiffonnage soyeux extraordinaire, un rose d'un
violac maladif tout  fait charmant, un d'un rouge capucine au coeur de
vieil or.

Elles ont ces plantes  hautes tiges, avec leurs houppes  la faon de
certains chassiers, et en leurs penchements et en leur langueur, quelque
chose de sducteur, d'attractif des produits originaux excentriques,
paradoxaux de la nature. Puis leurs couleurs ne sont pas tout  fait des
couleurs de fleurs ordinaires, de fleurs du bon Dieu; ce sont des tons
briss, des tons rompus, des tons passs, des tons artistiques de tentures
et de meubles, des coloriages d'intrieurs de civilisations dcadentes.

Bourget vient aujourd'hui au _grenier_, et se met  conter,
pittoresquement, l'intrieur de Nicolardot, vivant dans la mansarde
d'une maison de passe, d'une des rues du quartier Latin.

L dedans, entre un lit, une chaise et une table, trois uniques objets:
1 une malle, o sont collectionns tous les articles, o on le traite de
_drle_, et qu'il relit pour s'exalter;--2 une forme pour ses souliers
que dforment ses monstrueux oignons, et qu'un cordonnier charitable lui a
donne;--3 une petite bote en fer-blanc, dans laquelle il va chercher
son manger chez un rtisseur du quartier, selon le jour--et il possde
parfaitement cette notion--selon le jour, o le rtisseur d' ct sert
une plus grosse portion, que le rtisseur de la rue voisine.

Une seule fois dans sa vie--c'est lorsqu'il a publi son VOLTAIRE--il a
eu un peu d'argent dans sa poche, et sait-on la premire fantaisie
qu'il s'est donne? Une bague d'vque qu'il portait avec ostentation
orgueilleuse. Il faut se rappeler qu'il a t renvoy du sminaire pour
orgueil.

De l'tre htroclite, encore une bizarrerie: son catholicisme est
entreml d'une curiosit des choses obscnes, de recherches laborieuses
sur les hermaphrodites, sur les pdrastes, etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 novembre_.--Premier dner de rentre de l'ancien dner Magny.
Pouchet assure, que les papiers de Robin ont t brls par une famille
catholique, cependant quelques critures auraient chapp, parmi
lesquelles se trouve une origine physiologique de la _naissance de la
religiosit_.

Hbrard blague toujours spirituellement. Il conte les choses les plus
stupfiantes sur les lections de son pays, parlant d'un maire de la
montagne, qui fait d'avance son travail de recensement des votes, et qui
est venu s'excuser auprs de lui, d'avoir donn neuf voix  M***, qui est
de la localit, par cette phrase: a ne vous contrarie pas?

Paul Bert, le ministre de l'instruction publique, dans l'anxieuse
inquitude qu'il a de l'avenir de la Rpublique, avoue que dans le moment,
il n'a plus sa tte pour son travail.

Ribot crie qu'il est le plus heureux des hommes, qu'il est dans la lune de
miel du repos, qu'il n'a jamais eu l'esprit si tranquille; cependant il
avoue qu'il ne sait pas si plus tard...

Renan, revenu des bains de mer, boursoufl d'une graisse anmique, cause
de son prtre de Nemi, vantant l'avantage du dialogue, qui permet un tas
d'interprtations autour des choses qui proccupent sa pense.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 novembre_.--Ce soir, j'tais all voir, avec le mnage Daudet,
l'ARLSIENNE, joue par Rousseil. Nous occupions une loge de face. Cette
loge m'a rappel une anecdote de ma jeunesse. Nous tions, il y a bien des
annes, mon frre et moi, dans cette loge avec une matresse. Cette
matresse avait, ce jour-l, des bottines trop troites, et elle en avait
une dans sa main, qu'elle tenait appuye sur le rebord de la loge. Un peu
au-dessous de ce rebord, il y avait le beau crne d'un vieillard, assis au
balcon. Et voici ce qui arriva: dans un moment, o la charmante fille
tait toute  la pice, presque en dehors de la loge, elle posait
distraitement sa bottine sur le crne du vieux monsieur... Nous fmes
obligs de quitter l'Odon, sans la bottine.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 novembre_.--Dner des Spartiates.

Ziem, qui est mon voisin de table, me raconte qu'il a commenc ses
Mmoires, mais qu'il les a laisss, ne se sentant pas _outill_ pour
crire. Il a toutefois le dessein de faire un catalogue de son oeuvre, un
catalogue tudi, raisonn!... L-dessus je lui dis qu'il aurait  faire
le plus beau et le plus intressant livre du monde, un livre qui n'a t
fait par aucun peintre des temps anciens et modernes: un catalogue, o il
raconterait la gense et l'histoire de ses tableaux, et ce qu'il y a de sa
vie intime et psychique ml  chacune de ses compositions. Mais que je
suis bte, il n'y a qu'un homme de lettres, et un lettr sachant faire au
mieux un livre, qui pourrait fabriquer ce bouquin-l.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 novembre_.--Ces jours-ci, il a paru dans la _Gazette de France_,
un reintement des LETTRES de mon frre, par l'ternel de Pontmartin.
C'est vraiment extraordinaire chez le lgitimiste catholique, le ct
mauvaise foi, le ct Basile. Dj  propos d'une note dans: IDES ET
SENSATIONS, d'une note prise l'hiver, d'aprs nature, dans le parc du
comte d'Osmoy, o nous parlions de la lisire de ce parc, toute
_gazouillante_ et _rossignolante_ du sautillant bonsoir des oiseaux au
soleil il nous accusait d'avoir peupl les bois de France de rossignols,
au mois de janvier. C'est le mme procd  propos des lettres.

Vraiment le critique devrait tre moins froce  notre gard, il nous
devrait vraiment un peu de reconnaissance, pour lui avoir donn l'ide de
publier, un an aprs l'apparition des HOMMES DE LETTRES qu'il avait
beaucoup loue, les JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU, le seul succs qu'il ait
jamais eu en littrature.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 novembre_.--Du monde, beaucoup de monde dans mon _grenier_,
Daudet, Maupassant, de Bonnires, Card, Bonnetain, Robert Caze, Jules
Vidal, Paul Alexis, Toudouze, Charpentier, etc., etc. Et  la fin de ces
runions toutes masculines, un rien d'lment fminin: les femmes venant
chercher leurs maris, et aujourd'hui les _rameneuses_ d'poux, sont Mmes
Daudet, de Bonnires, Charpentier. Les femmes font vraiment trs bien sur
les fonds, et entrent tout  fait dans l'harmonie du mobilier... Mais la
gnralit de mon public demande toutefois que les femmes viennent tard,
tard, tard.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 novembre_.--Le dernier mot de Robin, qui s'attendait  mourir
d'une maladie de coeur, et qui a t surpris de s'en aller de la vie par
une autre maladie, a t: Apoplexie... curieux!--C'est un beau mot de
savant.

Jules Roche nous conte, que nomm, une premire fois, rapporteur du budget,
il avait vu tous les _gros bonnets_ des divers ministres, sans pouvoir
arriver  ce que leurs dires correspondent. Nomm, une seconde fois, il
les avait tous mis en fiacre, et trans au ministre des finances, o
aprs une sance de sept heures, on tait arriv enfin  s'entendre et 
s'expliquer sur une diffrence--une diffrence de 400 millions.

Paul Bert parle des vignerons de la Bourgogne, et dit qu'ils sont encore
prisonniers dans la _canaillerie_, qu'ils exeraient autrefois  l'gard
des moines. Chaque vigneron pourrait cultiver quatre hectares de vigne, et
il n'en cultive que deux, par suite des tailles qu'ils font, et qui ne
sont pas ncessaires, et qu'ils ont pris l'habitude de continuer aprs
leurs pres et leurs grands-pres, qui se faisaient payer  la journe,--et
les avaient inventes, ces tailles, pour augmenter le nombre de leurs
journes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 novembre_.--Le commandant Riffaut me disait qu'il avait
beaucoup caus de CHRIE, avec des femmes d'officiers, des amies qui lui
parlaient,  coeur ouvert, de leurs impressions de lectures. L'une d'elles
lui avait dit: Oui, les sentiments de Goncourt sont bien des aspirations
de femmes, mais pas assez maintenues dans le vague des choses fminines...
ce sont des aspirations de femmes _masculinises_ par l'auteur.

Voil peut-tre le blme le plus dlicatement juste du livre, et ce n'est
point, comme on le voit, un critique qui l'a trouv.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 novembre_.--Que de _jeunes_ auraient besoin, qu'on leur rpte
le mot jet dans l'oreille de Daudet, au commencement de sa carrire, et
dont il s'est toujours rappel. Il venait de rciter dans un salon une
petite machine en vers, qui l'avait fait couvrir d'applaudissements. Un
vieux bonhomme,  l'accent tudesque, s'approcha de lui, et lui dit: Jeune
homme, vous aurez du talent, mais dfiez-vous des _salons!_

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 novembre_.--Les femmes juives de la socit, il faut le
reconnatre, sont  l'heure qu'il est, de grandes liseuses, et seules
elles lisent--elles osent l'avouer--les livres honnis par l'Acadmie et
le monde classique _chic_: Huysmans et les jeunes lettrs artistes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 novembre_.--Avec la plus petite fortune du monde, j'aurais
connu toutes les jouissances des gens les plus riches de la terre, sauf
celles des _chevaux et des femmes de luxe_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 dcembre_.--Est-ce que chez nous autres, les humains,
le chagrin de la perte de ceux que nous aimons, en dpit de tous nos
simulacres de dsespoir, et de toutes nos belles phrases, n'aurait rien du
srieux du chagrin des animaux, attachs  leur matre. Un jeune homme
d'ici est mort; il a laiss un chien, que la mre de ce jeune homme se
faisait un bonheur de garder, comme un peu du souvenir de son fils. Mais
le chien a refus de manger, est mort.

Quand on m'a dit cela, au souvenir de mon frre, j'ai eu vis--vis de
moi-mme, comme une espce de honte d'tre encore si vivant.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 dcembre_.--Un portrait de femme.

Elle est nonchalamment assise sur un canap, avec ses grands yeux cerns,
tout pleins de la langueur des brunes, avec son teint plement ros
de vieux saxe, son noir grain de beaut sur une pommette, sa bouche
aux retroussis moqueurs, son dcolletage  la blancheur d'une gorge
lymphatique, ses gestes paresseux, briss, et dans lesquels monte, par
moments, comme une fivre.

Elle a cette femme, un charme  la fois mourant et ironique tout  fait
singulier, et auquel se mle la sduction des Slaves: la perversit
intellectuelle des yeux et le gazouillement ingnu de la voix! Et de temps
en temps, la frle personne  la grce languide, est secoue par une
petite toux sche.

Vraiment elle est trs parlante  la curiosit amoureuse, cette femme!
et cependant si j'tais encore jeune, encore en qute d'amours, je ne
voudrais d'elle que sa coquetterie, il me semblerait que si elle se
donnait  moi, je boirais sur ses lvres un peu de mort.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 dcembre_.--Desprez, cet enfant, cet crivain de vingt-trois
ans, vient de mourir de son enfermement avec des voleurs, des escarpes,
de par le bon plaisir de ce gouvernement rpublicain,--lui, un condamn
littraire! On ne rencontre pas le fait d'un assassinat comme celui-ci,
ni sous l'ancien rgime, ni sous les deux Napolon.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 dcembre_.--Le gnral Schmitz soutenait qu'il tait
impossible de raisonner de la guerre, et que mme ceux qui y avaient t,
ne pouvaient pas raconter avec certitude ce qui s'y tait pass.

 ce propos, il citait, le soir de Magenta, sa rencontre avec le gnral
Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui avait soutenu l'effort de la bataille,
tout le jour, et croyant le succs de la journe compromis, et ne pouvant
admettre que Mac-Mahon ft entr  Magenta.

La bataille d'Inkermann lui fournissait encore cette anecdote.

Le soir, il se trouvait avec Canrobert, lord Raglan, et un gnral anglais
dont je n'ai pas retenu le nom, un gnral _lgantissime_, parlant le
franais assez mal, mais avec un accent d'incroyable du Directoire, et qui
attirait l'attention de Canrobert sur les mouvements de l'arme russe dans
l'loignement et l'effacement de la nuit tombante, et s'criait  un
moment: Est-ce que vous ne croyez pas, gnral, que ce serait le moment
de se mettre  la poursuite des Russes... Je crois bien qu'on pourrait les
dtruire? Sur ces paroles, Canrobert se retournait vers lord Raglan, lui
disant: Ne serait-ce point votre avis, mylord?  quoi lord Raglan
rpondait: Peut-tre, peut-tre, mais il est plus prudent d'attendre 
demain matin.

Le lendemain, l'arme russe avait effectu sa retraite, et vit une
extermination. Et le lendemain Canrobert disait franchement, tout haut,
devant les tats-majors des deux armes: De nous tous, Messieurs, il n'y
a qu'un homme qui a vu clair hier! et il citait le gnral anglais.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 dcembre_.--En djeunant ce matin, Daudet se plaint de ce que
nous parlons trop, de ce que nous fournissons trop de confidences, surtout
trop d'ides aux autres; et cela l'embte, quand il les trouve vulgarises
ces ides dans un journal, avec dessous la signature d'un maladroit. Cette
fourniture aux autres se fait chez lui, journellement, rgulirement,  la
mridionale; chez moi, au contraire, c'est par sursauts, par foucades, 
la suite d'une indignation d'me, et quand a sort chez moi, a dbonde
encore plus que chez lui.

De chez lui, en compagnie de sa femme, nous allons  une rptition du
Gymnase, o nous sommes seuls avec son frre Ernest et Belot. C'est
dcidment la premire fois que la ralit d'un roman de ce temps a t
transporte sur les planches, et sans trop de dformations thtrales.
Hading, cette actrice, que je venais voir avec la prvention d'une actrice
d'Ohnet, joue trs intelligemment le rle de Sapho, et mme tous les
dessous psychiques du rle, avec le flottement mou et las de son corps, la
volupt de ses regards longs, l'impudeur de sa bouche, la fermentation des
mauvaises penses qu'on sent habiter son front, les chatteries sensuelles
de ses gestes. Ses demi-asseyements sur une fesse, une jambe replie pour
jouer du piano, ses fumeries de cigarettes  l'instar des lorettes de
Gavarni; enfin toute cette mimique de fille, et jusqu' la merveilleuse
composition de cette toilette de campagne, idale toilette de cocotte
avachie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 dcembre_.--Daudet rentre chez lui, trs content de la
rptition gnrale. Les journalistes semblent devoir _caner_ devant le
succs, qu'ils sentent ne pouvoir enrayer.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 dcembre_.--Premire de SAPHO.

Trois actes, sauf la scne du pre cocher, accueillis par un public,
charm, subjugu, conquis: trois actes o tous les mots, les intentions,
les plus petits riens sont saisis, compris, souligns de petits _oh_, de
sourires, d'applaudissements, comme je ne l'ai vu dans aucune pice.

Puis la grande scne de rupture, sur laquelle nous comptions tant
pour l'enlvement de la pice, accueillie froidement, et sa froideur
dteignant sur le cinquime acte. Au fond une dception pour les amis qui
s'attendaient  voir finir la pice par une acclamation, un triomphe, un
emballement frntique de la salle, et qui la voient se terminer par le
succs ordinaire d'une pice qui russit.

Tout le temps de la pice, Daudet ne voulant pas se montrer dans la
salle,--j'ai t le tlphone entre le mari et la femme.--Daudet repris
 dner bien mal  propos de ses douleurs, et qui a pris du chloral, se
tient enferm dans le cabinet de Koning, sourd aux applaudissements. L,
aprs avoir fum sept ou huit londrs, le tabac et le chloral faisant leur
effet, Daudet a un peu _dormichonn_. Et rveill par l'motion de Belot
et des acteurs dsaronns par le refroidissement du quatrime acte, il
croit presque  un insuccs.

Quelques amis et moi nous remontons Daudet et Belot, qui  la fin s'crie:
Oui, oui, nous avons devant nous cinquante reprsentations qui feront de
l'argent!

L-dessus, on va souper rue de Bellechasse, o sont runies une
quarantaine de personnes, parmi lesquelles se trouve le mnage Koning.
Cette Hading est vraiment trs sduisante avec sa luxuriance de cheveux,
semblables aux cheveux mordors des courtisanes vnitiennes, avec sa
blancheur de peau toute particulire, et qui me rappelle la blancheur de
la gorge de la matresse du Titien, dans son fameux portrait, avec ses
regards coulants dans le coin des yeux, avec l'ombre fauve de la cernure
de ses yeux et du tour de sa bouche, avec son petit front et son nez
droit. Elle me rappelle beaucoup ces bustes gallo-romains du muse d'Arles,
o dans le pur type grec s'est glisse la modernit un peu canaille du
physique marseillais.

On soupe dans l'absorption d'une pense, tourne vers le lendemain, dans
la contention d'esprit des soupers de premires, qui n'ont pas t
prcds d'un succs  tout casser. Et aprs souper, c'est une vraie
rjouissance pour tout le monde, que les imitations de Gibert, ayant  la
fin, le pouvoir, selon l'expression de Mme Charpentier, de _dgeler_ Zola,
qui a l'air ennuy, souffrant.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 dcembre_.--Eh bien, le voil le _nouveau thtre_, votre
nouveau thtre. C'est Daudet qui entre dans mon grenier, marchant avec
effort sur des jambes mal d'aplomb. Oui, le _Matin_ fait un article sur
le nouveau thtre, et Duret doit  ce sujet vous interviewer, vous, Zola
et moi.

Et de suite la conversation est sur SAPHO, et l'on cause du tact qu'il
faut pour faire passer de la vrit sur les planches, et de son dlicat
dosage prs d'un public de thtre.

 ce propos, fait Daudet, il y a une histoire de femme en omnibus, que
je raconte, et qui semble tout  fait se rapporter au thtre. C'est une
femme en noir qui monte dans un omnibus, et dont le deuil, la tenue, la
mine, forcent son voisin  lui demander l'histoire de ses malheurs. Et
elle raconte, au milieu de l'attendrissement de tout l'omnibus, et du
conducteur qui ne fait que se moucher, pour dissimuler ses larmes, elle
raconte la mort d'un premier, d'un second enfant. Mais  la mort du
troisime, l'intrt baisse dans l'omnibus, et quand elle en arrive  la
mort de son quatrime enfant, mang, au bord du Nil, par un crocodile--et
c'est cependant celui qui a d le plus souffrir,--tout le monde clate
de rire. L'histoire de ma femme en omnibus, il faut qu'un auteur l'ait
toujours prsente  l'esprit, quand il fait une pice.

L'on rit, et l'on se met  analyser les impressions de la salle  la
premire. Lorrain qui se trouvait dans une avant-scne, et avait autour
de lui les femmes les plus connues de la grande socit, parle de
l'impression des _dindes du monde_, surtout choques des ululements de la
passion, dans la scne de rupture:--toutes ces femmes, dont l'explosion
des sentiments est toujours comprime par le _chic_, et quelques-unes
avouant mme tout haut, que leurs ruptures avaient t beaucoup plus
calmes, beaucoup plus _comme il faut_, que a.

L-dessus, Daudet dit avec justice: Ma pice, comme mon livre, aura pour
elle les hommes, qui tous y retrouveront un morceau de leur existence, et
n'aura jamais pour elle, les femmes. Et voici la grande raison: c'est que
dans la fille, il y a un coin d'ordure qui nous exalte, nous autres, et la
femme honnte ne comprend pas cette exaltation... en est mme jalouse, en
sentant qu'elle ne peut pas nous la donner avec toute son honntet, toute
sa vertu. Oui, c'est trs curieux... Tenez, hier au soir, dans la voiture
qui les ramenait du thtre, Mme C*** a fait une scne  son mari, de son
larmoiement, au rcit de la mort de la petite Dor par Dchelette, lui
disant: Je ne comprends pas votre attendrissement pour cette trane!

Et dans le bruit de la causerie de tous, Daudet se tait un moment, au bout
duquel on l'entend murmurer plutt que dire: Ce matin, ce matin 
l'hpital de... X. en faisant ses bandes,--X. une victime d'un antique
collage,--rptait: M'amie, un baiser, le dernier dans le cou. Et il
interrompait son refrain et ses bandes, pour jeter  ses internes:  ce
qu'il parat, cette _Mannigue_ a un grand talent,--et comme les internes
riaient de l'estropiement du nom de l'actrice: Pardon, Messieurs,
faisait-il, moi, vous savez, moi je ne vais pas au thtre!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 dcembre_.--Le malheur de n'avoir pas les nerfs assez bien
portants, pour traiter la vie avec le mpris qu'on a pour une charge, pour
une blague, pour une mauvaise plaisanterie, et de considrer les
embtements qui ne sont pas des pertes de gens aims, ou mme des
rvolutions absolues de votre position sociale,--de les considrer comme
de bnins coups de pied au cul, qu'on recevrait dans une pantomime sur un
thtre des Funambules de socit.

Je m'en vais dner, ce soir, chez la princesse,  pied, par un beau froid
noir.

Du haut du Trocadro, quand il n'y a dans le ciel, ni lune, ni toile, et
que les rverbres de l'infini Paris sont allums, il semble que toutes
les toiles de la vote cleste sont tombes  terre.




ANNE 1886


_Mardi 5 janvier_.--Dner des Spartiates. Aujourd'hui Drumont annonce
officiellement la prochaine publication de son livre d'attaque contre
les Juifs, ce livre crit pour la satisfaction intime des haines d'un
catholique et d'un ractionnaire, en plein et insolent triomphe de la
juiverie rpublicaine. Malgr l'antagonisme de nos deux penses sur
beaucoup de points, je suis oblig de reconnatre que Drumont est un homme,
qui a la vaillance d'esprit d'une autre poque, et presque l'apptit du
martyre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 janvier_.--Pas le sou dans le prsent et dans l'avenir. Voici
un trimestre, o il faudra vivre avec 600 francs par mois, ne plus acheter
un bibelot. C'est la privation d'un homme habitu  boire des petits
verres, qui ne trouve plus dans son gousset les trois sous, pour continuer
 aimer la vie.

Le soir, on me prsente le docteur Albert Robin. Il me dit que le premier
roman qu'il a lu, est SOEUR PHILOMNE, et que cette lecture avait
peut-tre eu une influence sur sa carrire. Il ajoute qu'il avait
rencontr une soeur Philomne  l'hpital, qu'elle avait pous un de ses
amis, qui est mort de phtisie, il y a quelques annes. Mais il affirme que
c'est un fait trs rare.

Nous causons sur la lacisation.  ce sujet, il me conte l'anecdote
suivante. Il surprend une surveillante, en flagrant dlit avec un interne
dans son cabinet, il demande son renvoi, rencontre une certaine opposition,
menace de faire du bruit, obtient  la fin ce changement, mais il apprend
que sa surveillante a t place dans un autre hpital, avec 100 francs
d'appointements d'augmentation.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 janvier_.--Paul Baudry a t tour  tour Corrgien,
Vronsien, mais n'a jamais eu de signature  lui, en dpit d'un
temprament de vrai peintre. Un pastiche du plus grand talent, presque
de gnie, son plafond de la Pava, qui semble le plafond de la Venise
Triomphante copi par un Lemoine. Quant  ses peintures de l'Opra, c'est
pour moi l'application discordante du contour michelangesque sur le type
de la cocotte de la rue Saint-Georges.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 janvier_.--Un chantillon de la langue, du parler simple de
Gounod.

Mme Strauss tait encore une fillette de quinze ans, s'apprtant  prendre
sa premire leon de piano, avec lui, quand il lui dit:

Faites votre archet, et donnez une note lilas, dans laquelle je puisse me
laver les mains.

C'est encore Gounod, qui,  la reprsentation de MANON, terminait l'loge
d'un morceau par cette phrase abracadabrante: ... Enfin je le trouve
_octogone_!

--J'allais justement le dire, ripostait spirituellement Mme Strauss.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 janvier_.--Paul Bourget me parlait, ce soir, de son ambition
de faire une srie de romans,  la faon d'un roman simple d'autrefois,
d'un ADOLPHE, mais avec la complication nerveuse d'aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 fvrier_.--Armand Baschet, ainsi qu'il en avait l'habitude,
tait all vivre quelques jours  Blois, pour la fte de sa mre, sa mre,
une femme de 80 ans passant son existence dans son lit.

Un des derniers jours de son sjour, sa mre, par extraordinaire, se
levait et venait s'asseoir  la table du djeuner. Elle voyait son fils,
en cassant un oeuf  la coque, avoir un mouvement nerveux dans un coin de
la bouche, puis l'entendait dire: J'tais si bien tout  l'heure! au
bout de quoi, sa tte tombait de ct sur la table.

On le portait sur son lit, et il tait appel un mdecin, en prsence
duquel Baschet cherchait  parler, en regardant fixement un petit
secrtaire.

Mais la parole de l'apoplectique s'embrouillait et il ne pouvait se faire
entendre. Le mdecin, s'apercevant de l'obstination de son regard sur le
secrtaire, apportait une feuille de papier, et une plume trempe d'encre,
qu'il lui mettait dans la main, et que Baschet saisissait avidement,
mais au moment o il allait crire, la plume lui tombait des mains, la
paralysie avait gagn le bras.

Et ce _mort-vivant_, ainsi priv de tous les moyens et de toutes les
manifestations, par lesquelles on se fait entendre, restait l'oeil
toujours dirig sur le secrtaire, et il demeurait ainsi, du mardi au
jeudi,--ayant, au dire du mdecin, sa connaissance jusqu'au dernier
moment.

Le pauvre diable, l'aurait-on cru, avait 650 000 francs de dettes, et
pendant qu'il mourait, la rue s'emplissait de paysans des environs,
auxquels il avait emprunt de petites sommes, ainsi qu'il en avait
emprunt au commis de librairie Lecuyr, au relieur Petit, aux boutiquiers
de la place Saint-Marc, quand il habitait Venise.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 fvrier_.--Dans un dner d'hommes politiques, chez Charpentier,
Floquet racontait, qu'en 1852, la premire anne de son stage, ayant
lou un appartement rue de la Ferme-des-Mathurins, le btonnier des
avocats, lui avait dit qu'il perdait son avenir, en se logeant dans un
quartier aussi perdu:--l'homme du barreau ne pouvant pas dpasser la rue
Neuve-des-Petits-Champs.

 ce dner, le colonel Yung disait que l'intelligence de
Mac-Mahon,--reconnue par tous assez mdiocre--fouette par la mitraille,
s'clairait, grandissait, devenait surprenante, tandis que celle de
Bourbaki, cependant d'une valeur hroque, se perdait, tombait en enfance.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 fvrier_.--Ce soir, l'espce de fbrilit inquite, avec
laquelle Bourget m'entretient de son roman, des chances de sa russite,
des probabilits de sa vente, me le fait prendre en piti, et une piti
pas hostile. Ah! le pauvre garon n'a pas la hautaine indpendance d'un
contempteur carr, d'un _je m'en foutiste_. On sent chez lui un respect
trop rvrencieux pour les sentiments, les prjugs, les religions des
mles et des petites femelles du monde, au milieu desquels il vit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 fvrier_.--Pensez-vous  la grande machine de guerre, que ce
serait en ce moment contre le rgime actuel, une tude consciencieuse et
observe de la jeune fille de la Libre pense, de la jeune fille, grandie
dans la capote d'un soldat, de la jeune fille ayant pour catchisme un
manuel de la gnration, de la jeune fille dpouille de toutes les
dlicatesses et de toutes les pudeurs de son sexe, de la jeune fille enfin,
dans laquelle il y aurait une complte absence de fminilit. Eh bien, il
a fallu qu'il se rencontrt un homme de talent, pour rendre le thme
ridicule  force d'tre caricatural et outr, en faisant tout btement de
cette jeune fille, une empoisonneuse et une assassine  la d'Ennery.

Ah! c'est vraiment de la bien grosse psychologie, que la psychologie de
romans, comme celui de la MORTE.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 fvrier_.--Dans les choses petites ou grandes, qu'elles
demandent aux hommes, les femmes ne se proccupent jamais, si ces choses
sont possibles.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 fvrier_.--Je vais voir Robert Caze, qui a reu un coup d'pe,
hier. C'est rue Condorcet, tout au bout, en un endroit o la rue prend
presque un aspect de banlieue parisienne. Un appartement au quatrime, au
fond d'une cour: le logement d'un petit employ. Une jeune femme ple et
maigriote, entrevue dans la demi-nuit d'un corridor.

Il est dans son lit, avec sa bonne figure, o on devine toutefois les
soucis d'un homme bless, sans fortune, et qui vit de sa plume.

Ah! j'tais beaucoup plus fort que lui, me dit-il, mais l'pe me
grise... a m'arrive mme  la salle d'armes... Je me suis jet sur son
pe... le foie est touch... S'il n'y a pas de pritonite... Il n'achve
pas sa phrase, mais tout affaibli qu'il est par la perte de son sang, on
sent dans le noir de son oeil, la volont de se rebattre un jour.

       *       *       *       *       *

--------Une dlicate impression de femme. L'autre jour, dans un salon,
cette femme a tout  coup aperu son doucheur, qui est celui du matre de
la maison, invit par hasard  la soire, alors elle s'est mise  rougir,
et est devenue tout  coup embarrasse, comme une femme, qui se verrait
soudainement dshabille.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 fvrier_.-- la fin du dner de Brbant d'aujourd'hui, au bout
d'une longue conversation, entre tous les hommes politiques, sur Lourdes
et ses eaux miraculeuses, Berthelot dit qu'il ne serait pas tonn, que la
fin du sicle ft en proie  un violent mysticisme.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 fvrier_.-- l'heure prsente, qui lit un livre? qui coute
une pice de thtre?

Bourget finit son CRIME D'AMOUR, par cette phrase: _La religion de
la souffrance humaine_, c'est avec une petite diffrence dans la
construction de la phrase, la fin de la prface de GERMINIE LACERTEUX.
Croyez-vous qu'un critique relvera cette rminiscence?

Les critiques, qui ont parl du roman de Feuillet, ont tous cit, avec
transport, des propos _ faire rougir un singe_, sans se souvenir que
cette phrase avait t jete cinquante fois au public, cette anne mme.
Oui, dans HENRIETTE MARCHAL, le Monsieur en habit noir dit  Mme Marchal,
pour la dtourner d'aller dans les corridors: Il y a des gens qui disent
des choses qui _corrompraient un singe_, et feraient dfleurir un lis sur
sa tige.

La grande valeur, la grande originalit de Diderot--et personne ne l'a
remarqu--c'est d'avoir introduit dans la grave et ordonne prose du
livre, la vivacit, le brio, le sautillement, le dsordre un peu fou, le
tintamarre, la vie fivreuse de la conversation: de la conversation des
artistes,--avec lesquels, il est le premier crivain franais, qui ait
vcu en relations tout  fait intimes.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 fvrier_.--C'est curieux, ces pures mondaines, ces femmes
ayant de l'esprit, ayant surtout du montant, quand on vit quelque temps
avec elles, on les sent tout  fait creuses et vides, et ne pouvant vous
tenir une compagnie intellectuelle. Chez elles, c'est un moment, le bruit
carillonnant d'un grelot, et puis, c'est tout.

Et leur pense incapable d'tre srieusement quelque temps avec vous, est
toujours  un rien du dehors,  la toilette qu'elles avaient hier,  la
soire o elles iront demain, ou mme derrire la porte du salon, qu'elles
esprent voir pousser par un monsieur quelconque, apportant  leur
satit de l'tre, avec lequel elles se trouvent depuis dix minutes, la
distraction d'un personnage nouveau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 mars_.--Le peintre Ziem, dont la parole parfois s'emballe,
mais qui est toujours toute pleine d'inattendu, de trouvailles originales,
arrive le premier au _grenier_, et se met  parler du charme de la voix
des phtisiques, de cette voix de baryton qu'il a connue  Chasseriau, mort
de la poitrine, de cette voix de caresse, qui est comme un suprme
enlacement autour des tres et des choses de la terre, de cette voix, dont
dj les microbes tuberculeux et tumulaires font, comme un _rle du
sentiment_. Et il me montre le possesseur de cette voix s'amusant  jouer,
 _musiquer_ de cette parole,  la faon des mourantes, en leurs dernires
jouissances d'amour.

Quelque temps aprs, sur le nom de Xavier Aubryet prononc par quelqu'un,
il reprend: La dernire fois que j'ai donn le bras  Aubryet, lorsqu'il
n'tait plus qu'une agitation nerveuse, semblable au mouvement du doigt
d'un homme qui joue autour de la gchette du pistolet, avec lequel il va
se brler la cervelle, la dernire fois que je lui ai donn le bras, j'ai
eu l'impression de donner le bras  un homme, dont une chemise calcaire
tomberait du dos, et dont tous les membres se remueraient dans l'appareil
de pltre, dont on entoure un membre cass.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 mars_.--Je vais voir, cet aprs-midi, ce pauvre Robert Caze.
Je le trouve couleur d'un vieux cierge d'glise, les yeux ayant perdu
l'allumement de la vie, la voix sans rsonance, se plaignant d'affreuses
nvralgies des reins; et l'esprit encore plus malade que le corps, et me
disant: Je crois bien avoir le foie atteint, aux tristesses affreuses que
j'prouve!

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 mars_.--Annonce aujourd'hui dans le _Figaro_, de la publication
du JOURNAL DES GONCOURT, pour le mois de juillet.

On va vendre, ces temps-ci, la bibliothque d'un bibliophile, qui avait
fait relier ses livres, en _harmonisant autant que possible la teinte du
maroquin avec le sentiment du texte_. Ainsi le bleu avait t choisi pour
les romans intimes; le vert pour les romans champtres et les voyages,
le citron pour les satires, les pigrammes: le fauve pour les sujets
populaires; le rouge pour les romans  tendances de rforme sociale. Hein,
que dites-vous de cette imagination de l'amateur qui avait trouv le moyen
d'enfermer la prose et la posie de Victor Hugo, dans les trois couleurs,
avec des diffrences dans les teintes, indiquant la nuance politique de
l'auteur dans le moment.

La soire, cette soire du mardi gras, passe dans la contemplation,
 la faon dont on regarde un ciel bleu paillet d'toiles, dans la
contemplation des bonnes feuilles de notre volume de PAGES RETROUVES:
contemplation et mlancolique feuilltement de ces pages  l'encre encore
frache, qui font revivre en moi le ressouvenir motionn de l'laboration
de tous ces articles de notre dbut dans les lettres.

Une insupportable insomnie cette nuit, et ne sachant  quoi occuper ma
pense, je me suis lev, et ai jet le scnario de cette _bouffonnerie
sentimentale_[1].

[Note 1: Je ne donne pas le scnario, qui est le scnario de:  BAS LE
PROGRS, jou, l'hiver dernier, au _Thtre-Libre_.]

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 mars_.--Une matresse infrieure n'est jamais compltement
associe au monsieur, avec lequel elle couche; elle aura pour lui le
dvouement dans les rvolutions, les maladies, les vnements dramatiques,
mais en pleine existence tranquille et bonasse, l'amant d'une autre caste
trouvera chez elle, le retrait, l'hostilit mme intrieure d'un peuple,
contre une aristocratie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 mars_.--Je trouve aujourd'hui sur la porte de Robert Caze:
_Porte ferme par ordre de mdecin_. Le frre de Robert me dit que, ce
matin, on lui a ouvert le ct, que le chirurgien y a introduit sa main,
qu'il a mani le foie de tous cts... et qu'il n'y a rien trouv. Le
pauvre garon ne se doute pas de la terrible opration. Il croit, qu'on
lui a fait trois piqres de morphine.

Des cheveux annels, un peu  la faon des cheveux-serpents d'une tte de
Gorgone, l'oeil  l'enchssement mystrieusement profond, des yeux ombreux
d'une sibylle dans une peinture de Michel-Ange, une beaut de lignes
grecques dans un visage  la chair nerveuse, tourmente, comme mchonne,
et sous cette chair une cervelle qu'on sent hante, par des penses
biscornues, perverses, macabres, ingnues, enfin un mlange de paysan, de
comdien, d'enfant: c'est l'homme; un tre compliqu, mais d'o se dgage
incontestablement un charme--quand ce ne serait que celui, de cette
musique littraire de son invention.

Au fond, ce Rollinat est un curieux produit de cette maison Callias,
de cet atelier de dtraquage crbral, qui a fait tant de toqus,
d'excentriques, de vrais fous. Il nous parle de la sduction  la Circ,
de la sduction fascinatrice de cette maison, qui lui faisait passer
toute la journe  la mairie, en regardant,  tout moment, sa montre, et
appelant l'heure, o il lui serait donn de prendre son envole vers ce
Portique Batignollais, o, du dner jusque bien avant dans la nuit, un
cnacle de jeunes et rvoltes intelligences, se livraient, fouettes par
l'alcool,  toutes les dbauches de la pense,  toutes les clowneries de
la parole, remuant les paradoxes les plus crnes, et les esthtiques les
plus subversives, dans la surexcitation d'une jolie femme, d'une Muse
lgrement dmente.

Une sorte d'ivresse intellectuelle, _hachiche_, dit Rollinat, qui
empchait tout travail, le mettant tout entier dans la dpense orgiaque
de la conversation, en ce logis, o se disait qu'on causait, comme en nul
autre endroit de Paris.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 mars_.--Je partais savoir des nouvelles de Robert Caze, que
Daudet m'avait dit aller mieux, et j'tais presque arriv au chemin de fer,
lorsqu'un jeune homme s'approche de moi, me salue, me demande si je ne
suis pas M. de Goncourt. Sur mon affirmation, il me dit: Voici GRAND'MRE,
le volume de Robert Caze qu'il vous a ddi. Il m'a charg de l'excuser
prs de vous, pour n'avoir rien crit sur le livre, mais il n'en a pas la
force. Et il m'annonce qu'on regarde le pauvre garon, comme perdu.

Empli d'une noire tristesse, je continue ma route, cherchant lchement 
retarder ma visite, musardant dans les rues, entrant chez de la Narde,
chez Bing. Et rue Condorcet, je me consulte, un moment, pour savoir si je
ne laisserais ma carte corne au concierge. Je me dcide  monter, et
tombe sur la malheureuse Mme Caze qui me dit que son mari est bien mal,
qu'il a une fivre terrible depuis cinq grandes heures.

Je m'assois dans le petit cabinet de travail, o sont Huysmans, Vidal,
un peintre impressionniste. De l, par la porte ouverte, j'entends les
_glouglous_ de toutes sortes de boissons, qu'avale, coup sur coup, dans sa
soif inextinguible, le bless; j'entends la toux incessante de la femme
phtisique; j'entends la gronderie de la bonne, qui dit  un enfant: Vous
profitez de ce que votre pre est malade pour ne pas travailler.

On attend le chirurgien qui ne vient pas. Au bout d'une demi-heure
Huysmans et moi, nous nous levons et partons ensemble, parlant du mourant,
et de son occupation de son livre, et de l'envoi de ses exemplaires sur
papier de Hollande. Huysmans l'a entrevu aujourd'hui, une seconde, et sa
seule parole a t celle-ci: Avez-vous lu mon livre?

Au milieu de l'gosme, de la crasserie gnrale de l'humanit, il y a
par-ci, par-l, chez quelques individus de beaux mouvements de gnrosit.
Huysmans me contait, qu'un Hollandais d'une maison de commerce de Hambourg,
pris de naturalisme, et combattant pour nous dans les journaux de
l-bas--et notez un homme qui ne connaissait pas Robert Caze--lui avait
crit, qu'ayant appris que Robert Caze tait trs malade, et que sachant
d'autre part, qu'il n'tait pas dans une position fortune, il le priait
de s'aboucher avec quelqu'un de la famille, de lui demander quelle somme
pouvait lui tre ncessaire, s'engageant  envoyer aussitt sur Paris un
chque de la somme demande.

Nous nous asseyons un moment  un caf du boulevard, et sur le nom
d'Hetzel, prononc  ct de nous, Huysmans me parle de ses dbuts.

Il me raconte que lorsque son DRAGEOIR D'PICES avait t refus par tous
les diteurs, sa mre, qui, par son industrie, avait des rapports avec
Hetzel, lui avait propos de porter son manuscrit  Hetzel.

 quelques jours de l, Hetzel lui faisait dire de passer chez lui, et
dans une entrevue froce, lui dclarait qu'il n'avait aucun talent,
n'en aurait jamais, que c'tait crit d'une manire excrable, qu'il
_recommenait la Commune de Paris dans la langue franaise_, qu'il tait
un dtraqu de croire, qu'un mot valait plus qu'un autre, de croire qu'il
y avait des pithtes suprieures... Et Huysmans me peignait l'anxit que
cette scne avait mise dans le coeur de sa mre, pleine de confiance dans
le jugement de l'diteur, en mme temps, que la douloureuse mfiance qui
lui tait venue  lui, de son talent.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 mars_.--Bourget sur un bout de divan, dans un coin de salon
de la princesse, me conte une de ces vivantes et spirituelles biographies
d'excentriques, que sa parole sait si alertement enlever.

Aujourd'hui c'est le tour de Rollinat, du _macabre_, ainsi qu'on
l'appelait, et chez lequel l'a men Ponchon. Un htel trange, un htel
donnant l'impression d'une localit, choisie par Po pour un assassinat,
et au fond de cet htel, une chambre, o parmi les meubles tranaient des
vers crits sur des feuilles  en-tte de dcs, et dans cette chambre une
matresse bizarre, et un chien rendu fou, parce qu'on le battait, quand il
se conduisait en chien raisonnable, et qu'on lui donnait du sucre, quand
il commettait quelque mfait,--enfin le locataire fumant une pipe Gamba,
 tte de mort.

Bourget avait pass une soire musicale innarrable, en compagnie de la
matresse bizarre, du chien dtraqu et de l'artiste macabre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 mars_.--Je disais aujourd'hui  Daudet, que son intimit m'avait
donn une seconde jeunesse de l'esprit, qu'il tait, aprs mon frre, le
seul tre contre l'esprit duquel, le mien aimait  _battre le briquet_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 mars_.--Dner chez Zola. En prenant le caf, Zola et Daudet
causent des misres de leurs jeunesses. Zola voque le temps, o trs
souvent, il avait son pantalon et son paletot au Mont-de-Pit, et o il
vivait dans son intrieur en chemise: la matresse avec laquelle il vivait
alors, appelait ces jour-l, les jours o _il se mettait en Arabe_.

Et il s'apercevait  peine de la _panne_, dans laquelle il vivait, la
cervelle, prise par un immense pome, en trois parties: La Gense,
l'Humanit, l'Avenir, et qui tait l'histoire cyclique et pique de notre
plante, avant l'apparition d'une humanit, pendant ses longs sicles
d'existence, et aprs sa disparition. Jamais il n'avait t plus heureux
que dans ce temps, tout misrable qu'il tait... D'abord, reprend-il, il
n'avait pas un moment dout de son succs futur, non qu'il et une ide
bien dfinie de ce qui lui arriverait, mais il tait convaincu qu'il
russirait, ajoutant que c'tait assez difficile  exprimer ce sentiment
de confiance, que par pudeur vis--vis de nous, il dfinit ainsi que s'il
n'avait pas foi dans son oeuvre, il avait confiance dans son effort.

Puis il parle d'un logement glacial, d'une espce de lanterne qu'il avait,
un certain nombre d'annes, occupe au septime, et de ses montes sur un
rebord de toit au huitime, en compagnie de son ami Pajot. De ce huitime,
on voyait tout Paris, et pendant que le futur commissaire de police
s'amusait  pisser dans les chemines des locataires, lui, Zola restait en
contemplation, et devant la capitale tale sous ses yeux, il se glissait,
dans sa cervelle de dbutant littraire, la pense de la conqute de Paris.

Daudet, lui, cause de son pouvantable misre, et de jours, o il ne
mangeait pas littralement... trouvant toutefois cette misre douce, parce
qu'il se sentait aux paules, la dlivrance, la libert d'aller o il lui
plaisait, de faire ce qu'il voulait, parce qu'il n'tait plus pion.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 mars_.--Paschal Grousset est venu hier me demander de la part de
Mme Robert Caze, de tenir l'un des cordons du pole de son mari.

La rue, qui mne chez un mort, ne semble plus la rue, que vous preniez
pour aller chez lui, quand il tait vivant, elle n'a plus le mme aspect.

Dans le cabinet de travail, sous une lumire qui fait jaunes les visages,
et poussireux les objets, je dcouvre encadre, dans le fouillis des
dessins et des images couvrant les murs, la rduction de mon portrait par
Bracquemond. Quand on descend l'escalier, d'une pice silencieuse, dont la
porte est ouverte, tout  coup s'lve une plainte sanglotante de femme,
qui nous accompagne jusqu'en bas.

 l'glise j'ai un certain tonnement, quand mon regard rencontre la
figure de Hennequin, le tmoin de son adversaire. Sa place n'est pas l,
il me semble... Et dans le triste recueillement, je revoyais le cher
garon, avec sa bonne figure, ses yeux limpides d'enfant s'allumant de
passion, quand on parlait d'individus ou de choses qu'il n'aimait pas: une
nature un peu grosse d'apparence, mais avec des dlicatesses, et des
tendresses curieuses en dessous,--et un lettr apportant  ses amis des
lettres tout son dvouement, et sans rserve et sans restriction aucune.

Et ma pense allait au _grenier_,  ce lieu de runion, ouvert seulement
depuis l'anne dernire, et dont dj deux membres tout jeunes, Desprez et
Robert Caze, sont morts tragiquement.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 mars_.--Aujourd'hui, dans une visite que me fait le
commandant Riffaut, prenant sur la chemine, la carte que m'avait fait
passer avant-hier, Paschal Grousset, il s'crie en la lisant: C'est cet
affreux communard, n'est-ce pas celui qui tait aux Affaires trangres...
Figurez-vous que je suis entr le premier au Ministre du quai d'Orsay...
il y avait dans le jardin, en avant de moi, loin comme d'ici au bout de
l'appartement, trois ou quatre personnes. Une voix me crie: Ce sont des
communards... c'est Paschal Grousset qui se sauve! Et en effet, je vois
un bout d'charpe rouge dpassant la redingote de l'un d'eux. Je me
retourne vers mes hommes qui taient un peu en arrire, et leur dis:
Foutez-moi des coups de fusil dans ce _paquet de gens_... Ma foi, ils
les ont manqus!

Un temps singulier que ce temps, o l'on est expos  prsenter le
fusilleur au fusill, le fusill au fusilleur.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er avril_.--Traverse des Tuileries, par un coucher de soleil
tout rose, dans lequel, la Barrire de l'toile semble une architecture,
sculpte dans une nue violette.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 avril_.--Je ne sais plus qui me contait, ces jours-ci, la fin
de Servin, de ce peintre que j'ai connu du temps de Pouthier, et qui a
peint quatre ou cinq tableaux, entre autres Une table, qu'on pourrait
prendre pour les tableaux d'un grand matre flamand.

Il en tait venu  vivre dans un tat continuel d'ivresse, quand une femme
se prit d'amour ou de piti pour cet tre de talent, noy, sombr dans la
boisson. Elle le repcha pendant quelques annes, se faisant prs de lui
une bonne svre, et l'empchant de boire, comme on empche un petit
enfant de se donner une indigestion. Malheureusement cette amoureuse
ou cette dvoue avait, tous les ans, des attaques de catalepsie, qui
lui duraient deux ou trois jours, attaques que Servin attendait, comme
les musulmans attendent la fin du rhamadan, et pendant ces jours, il
disparaissait de la maison, et se flanquait une _cuite_ de quarante-huit,
de soixante heures, au bout desquelles, la pauvre femme allait le ramasser,
plus mort que vif, chez quelque marchand de vin.

Or l'anne dernire, elle eut une attaque, dans laquelle elle tomba, le
poignet lui fermant la bouche et l'touffant... Alors cette fois, 'a t
chez Servin, une saoulerie illimite, termine par la mort.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 avril_.-- moi qui, depuis vingt ans, crie tout haut que,
si la famille Rothschild n'est pas habille en jaune, nous serons, nous
chrtiens, trs prochainement domestiques, ilotiss, rduits en servitude,
le livre de Drumont m'a caus une certaine pouvante, par la statistique
et le dnombrement des forces occultes de la juiverie.

Drumont dit quelque part, que lorsque nous avons publi MANETTE SALOMON,
le mot d'ordre avait t donn dans la presse juive, de garder  tout
jamais le silence sur nos livres. Cette assertion, qu'elle soit fausse ou
imparfaitement vraie, me fait toutefois rflchir, et aujourd'hui, cet
reintement impitoyable de MANETTE SALOMON, par Wolff, que je croyais
seulement littraire, et auquel je n'avais point un moment associ le
judasme de l'auteur,--je suis bien forc d'y voir un peu de _youtrerie_.

Dans l'aprs-midi, Bracquemond m'emmne visiter le sculpteur Rodin. C'est
un homme aux traits de peuple, aux yeux clairs, clignotants sous des
paupires maladivement rouges,  la longue barbe flave, aux cheveux coups
ras,  la tte ronde, la tte du doux et obstin enttement--un homme tel
que je me figure les disciples de Jsus-Christ.

Je le trouve dans son atelier du boulevard de Vaugirard, l'atelier
ordinaire du sculpteur, avec ses murs clabousss de pltre, son
malheureux pole de fonte, la froide humidit venant de toutes ces grandes
machines de terre mouille, enveloppes de loques, et avec tous ces
moulages de ttes, de bras, de jambes, au milieu desquels, deux chats
desschs dessinent des effigies de griffons fantastiques. Et l dedans
un modle, au torse dshabill, qui a l'air d'un ouvrier dbardeur.

Rodin fait tourner sur les selles, les terres, grandeur nature, de ses six
otages de Calais, models avec une puissante accusation raliste, et les
beaux trous dans la chair humaine, que Barye mettait dans les flancs de
ses animaux. Il nous fait voir aussi une robuste esquisse d'une femme nue,
d'une Italienne, d'une crature courte et lastique, d'une _panthre_
selon son expression, qu'il dit, avec un regret dans la voix, ne pouvoir
terminer: un de ses lves, un Russe tant devenu amoureux d'elle, et
l'ayant pouse. Un vrai matre de la chair que ce Rodin. Une merveille du
sculpteur c'est son buste de Dalou, excut en cire, dans une cire verte
transparente qui joue le jade. On ne peut se faire une ide de la caresse
de l'bauchoir dans le modelage des paupires, et de la dlicate nervure
du nez.

Le grand artiste, avec les otages de Calais, il n'a vraiment pas de
chance. Le banquier qui tait le dpositaire des fonds a pris la fuite,
et Rodin ne sait pas s'il pourra tre pay, et cependant l'ouvrage est si
avanc qu'il faut l'achever, et pour le finir, a va lui coter 4 500
francs de modles, d'atelier.

De son atelier du boulevard de Vaugirard, Rodin nous mne  son atelier
prs de l'cole-Militaire, voir sa fameuse porte, destine au palais futur
des Arts dcoratifs. C'est sur les deux immenses panneaux, un fouillis, un
emmlement, un enchevtrement, quelque chose comme la concrtion d'un banc
de madrpores. Puis, au bout de quelques secondes, le regard peroit
dans ces apparences de madrpores du premier moment, les ressauts et les
rentrants, les saillies et les cavits de tout un monde de dlicieuses
petites acadmies, pour ainsi dire, remuantes, que la sculpture de Rodin
a l'air d'emprunter  l'pique dgringolade du Jugement dernier de
Michel-Ange, et mme  de certaines rues de multitudes, dans les tableaux
de Delacroix, et cela avec un relief sans exemple, et que lui seul et
Dalou ont os.

L'atelier de la rue de Vaugirard renferme une humanit toute relle,
l'atelier de l'le des Cygnes est comme le domicile d'une humanit
potique, tire du Dante, d'Hugo.

Et prenant, au hasard, dans un tas de moulages rpandus  terre, Rodin
nous fait voir de tout prs un dtail de sa porte. Ce sont d'admirables
torses de petites femmes, dont il excelle  modeler la fuite du dos, et
pour ainsi dire les battements d'ailes des paules. Il a aussi au plus
haut degr l'imagination des attaches et des enlacements de deux corps
amoureux, nous l'un  l'autre, ainsi que ces sangsues, que l'on voit
roules, l'une sur l'autre, dans un bocal.

Un groupe de la plus grande originalit, reprsente dans sa pense,
l'amour physique, sans que la traduction de sa pense soit obscne. C'est
un mle, un satyre, qui tient contre le haut de sa poitrine, une faunesse
contracte, et les jambes ramasses dans un tonnant resserrement de
grenouille, qui s'apprte  sauter.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 avril_.--Du moment qu'il y a un concert universel d'loges dans
la presse, sur un livre, on peut srement affirmer, que le livre n'est pas
bon, et par contre, affirmer galement, quand l'reintement de la presse
est gnral, que le livre n'est pas mauvais.

Ce soir, M. Marvejols m'entretenait de Blaquire, l'auteur de Thrsa, le
librettiste de la _Femme  barbe_, le noctambule par excellence, et qu'il
voyait, un matin, surgir dans sa chambre, s'asseoir sur le pied de son lit,
et lui dire d'une voix, o il y avait encore l'enrouement de l'ivresse:
Il vient de m'arriver une chose bien trange, cette nuit... on m'a men 
un poste, que je ne connaissais pas!

Et ce pochard qui n'tait soutenu, ni par la religion, ni par la lecture
des moralistes, a eu la mort la plus stoque du monde. Il s'est vu avec la
parfaite connaissance de son tat, mourir d'une phtisie due  l'alcoolisme,
dans une agonie qui a dur six semaines, o il a montr pour la mort,
arrivant  petits pas, l'indiffrence d'un homme, regardant sur un mur
ensoleill, l'ombre manger lentement la lumire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 avril_.--Un tableau donne-t-il jamais  un tre organis pour
apprcier la peinture, une sensation intellectuelle, spirituelle, jamais!
il lui donne la joie matrielle de l'oeil, voil tout. Il n'y a que le
livre--la musique peut-tre aussi--qui par l'indfini et le flottant des
descriptions, par l'irralisation matrielle de l'imprim, peut mettre du
rve dans une cervelle. Et un tableau, le plus spiritualiste des tableaux,
par exemple la Transfiguration de Raphal, par l'arrt des lignes,
la matrialit des couleurs, la ralit ouvrire de la fabrication, sera
toujours une dception pour l'imagination du regardeur, si toutefois il en
possde une.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 avril_.--Je dne ce soir avec Drumont, qui se bat, samedi, avec
Arthur Meyer du _Gaulois_, assist de Daudet et de M. Albert Duruy.

Drumont arrive nerveux, surexcit, drolatiquement guilleret: Aujourd'hui,
s'crie-t-il, cinquante-cinq personnes... la sonnette ne cesse pas... on
commence  s'arrter dans la rue, devant la maison, en voyant tous ces
gens qui entrent... des gens qui viennent me dire: Ah! que nous vous
remercions, d'avoir imprim ce que nous sentons... Il y a des carmlites
qui m'ont fait dire qu'elles prieraient pour moi, samedi... et ma bguine
qui vient d'entrer chez moi, et  qui on a dit que j'tais une sorte de
cur laque... elle ne sait plus o elle en est... Oui, oui, il n'y a
plus un seul exemplaire... les 2 000 sont partis... on va mettre huit
machines... C'est reintant tout de mme... J'ai parl huit heures,
aujourd'hui... je n'ai plus de voix!

Un moment il dit: Je tape trop sur le fer, je ferraille... il y a chez
moi de l'indcision sur ce que je veux faire... je ne tire pas de suite,
comme Laurent. Et il ajoute qu'il veut se battre trois fois, aprs quoi,
il trouve que ce sera satisfaisant, et qu'il cherchera un joint pour
rentrer dans la vie ordinaire.

Entre Albert Duruy, qui vient s'entendre avec Daudet sur le lieu du combat,
et qui a la tenue d'un tmoin de duel,  la fois srieux et _chic_.

Il ne veut pas admettre que Drumont soit touch par Meyer, et blague
cette ide de se battre sur le terrain de la tribune des courses,
avec autorisation du prince de Sagan, et encore plus dans le parc de
Saint-Cloud, o on sera drang par les promeneurs, ou interrompu par les
gardiens. L-dessus il demande, de concert avec Daudet, un rendez-vous aux
tmoins de Meyer, pour fixer dcidment le terrain du combat, et dresser
un procs-verbal, o le corps  corps sera permis, et o les tmoins
n'interviendront pas.

Et la lettre est crite, au milieu de plaisanteries de Drumont, montrant
un trs vrai ddain du danger. En cachetant la lettre, Duruy dit qu'au
Bois, aujourd'hui, on lui a demand, si Drumont tait une pe? Il est
mieux que cela, a-t-il rpondu, il est un aptre! et voici des gamineries
sur le _coup de l'aptre_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 avril_.--Le petit Lavedan qui assiste  tout, a assist au
dbarquement de Meyer, au retour de son duel. Tout le boulevard devant les
bureaux du _Gaulois_, tait plein de juifs, et,  toute minute des coups,
comme on en voit  la porte de l'glise Saint-Augustin, jetaient un
isralite sur la chausse. Enfin, voici Meyer, et tout ce monde se jetant
au-devant de lui pour le fliciter: Ne me complimentez pas, Messieurs,
aurait-il dit, cet homme est un lion!

L-dessus Daudet arrive, et dit que 'a t froce, et qu'il a t au
moment de se battre avec Meyer. Et le voil  nous peindre le lieu du
combat, une ancienne proprit du baron Hirsch, un paysage  grandes
lignes, dans lequel des chevaux en libert s'approchaient btement des
combattants. Et il nous peint Drumont bless, sa culotte tombe  terre,
sur le pas de la grange o on l'avait entran, tapant sur le pan de sa
chemise, toute mouille de sang, et criant exaspr  Meyer et  ses
tmoins: Au Ghetto, sales juifs, vous tes des assassins... c'est vous qui
avez choisi cette maison ayant appartenu  Hirsch, et qui devait me porter
malheur! Et Daudet ajoute: Cet homme sans tenue, se livrant  ce
dbordement canaille, tait superbe.

Puis un moment, absorb dans le souvenir de la beaut du jour, de la
grandeur du paysage, de la srnit des choses, Daudet dit, qu'au milieu
de cela, ces deux tres, avec leurs mouvements dsordonns pour se tuer,
lui semblaient tragiquement comiques.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 avril_.--Oui, j'ai le ddain de l'humanit, que je ctoie
chez les grands, et le laisse un peu trop voir, mais j'en ai le droit,
ayant mpris dans ma vie bien des choses, aux pieds desquelles, je l'ai
vu agenouille, cette humanit-l.

 moins d'tre foncirement un lche, le duel n'est redoutable que pour
l'homme, dont la pense en est tout  fait loigne, et qu'une affaire
amne, sans prparation,  cette extrmit. Ainsi, dans ce mois, o j'ai
vcu dans l'atmosphre du duel Robert Caze, du duel Drumont, je me serais
beaucoup mieux battu, que dans d'autres temps.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 mai_.--L'ennui des yeux, avec une bouche qui dit les phrases
les plus stupidement admiratives, et avec des mains,--des mains de jolie
femme, s'il vous plat--qui ont des maladresses et des lourdeurs de patte
de rustre: c'est  quoi l'on reconnat chez les femmes de la socit, la
prtention de paratre aimer l'objet d'art, sans en avoir la moindre
connaissance, mme la moindre curiosit.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 mai_.--J'ai achet ces temps-ci une srie de dessins
japonais, reprsentant des poissons et des oiseaux, dont je n'ai vu aucun
chantillon pareil dans nulle cole, comme habilet, comme croquade
spirituelle, rendant du premier coup la nature. Il y a l, des tudes
d'oiseaux ressemblant  des grives, qui ont une parent avec le
gribouillis des aquarelles de Gabriel de Saint-Aubin; il y a l, des
tudes de poissons dans le genre des maquereaux, o l'admirable mlange
des tons jauntres et azurs, est comme fait d'une dizaine d'essuiements
de pinceaux. Il s'y trouve un faisan aquarell, grandeur nature, qui est
une pure merveille, et o de vraies plumes sont colles tout autour du
faisan, pour servir de point de comparaison, avec les tons de l'aquarelle.

D'aprs Hayashi, ces dessins seraient d'un nomm Ba-itsou, un artiste de
Kioto, vivant vers 1820.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 mai_.--Dans ce moment rien n'est plus vrai de ce qu'on a cru,
en religion, aussi bien qu'en mdecine, et qu'en quoi que ce soit. La peau
n'est plus permable, et un cataplasme est une absurdit n'ayant aucun
effet, mme lorsqu'il lui arrive d'empoisonner avec du laudanum. Le vin,
le vieux et vrai vin, connu jusqu'ici comme un rconfortant, est tout 
fait contraire  la sant, et pourrait tre  la rigueur un dbilitant,
etc., etc.

Enfin sur toutes choses, deux opinions d'une autorit presque gale, dont
l'une dit blanc, l'autre dit noir, et les notions de tout, confuses,
incertaines, et dans cette anarchie de croyances, plus une seule vrit
debout, et qui ne soit entame par le doute.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 mai_.--Les grands _desiderata_ de ma vie, ont t:--le
Clodion reprsentant une montgolfire, au filet tendu autour du globe
arostatique, chevauch par une centaine d'Amours, pouss par moi, encore
au collge,  500 francs, et qui tait  vendre, il y a une vingtaine
d'annes, chez Beurdeley: 65 000 francs;--la grande tapisserie de Boucher,
appele la Fte de village, manque par un retard de voiture,  800
francs chez Mme Saulire, et qui se vend maintenant 100 000 francs;--une
statuette de Saxe, aux chairs d'un rose adorablement ple, une allgorie
de l'Astronomie, reprsente par une femme toute nue, regardant le ciel
dans un tlescope;--un dessin de Watteau, la premire ide de LA
CONVERSATION, o tait reprsent M. de Julienne, vendu une soixantaine de
francs,  une vente de Vignres;--un dessin de Boucher reprsentant Madame
de Pompadour, dans un faire miniatur, au milieu d'un large encadrement
compos avec les attributs des Arts, de la facture la plus large;--une
carpe dresse sur sa queue, en cristal de roche, du ton d'un verre de
champagne ros, et le plus joli et le plus doux feu d'artifice sous un
coup de soleil, enfin un bibelot des _Mille et une Nuits_.

Et hier,  l'enterrement d'Auguste Sichel, Gentien le collectionneur de
pierres dures, me racontait que Barbey de Jouy lui avait cd cette carpe,
dans les aimables conditions que voici: Vraiment vous auriez du plaisir 
la possder... je l'ai paye 2 000 francs, j'en ai joui quinze ans... Je
vous la cde au prix, o je l'ai achete. Oh! si je l'avais su, car
j'tais dcid  faire des folies  son gard, lorsque j'ai cru qu'elle
serait mise en vente.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 mai_.--Rollinat a la plus curieuse, la plus amusante, la plus
originale causerie, sur les habitants du Berri. Il devrait bien lcher le
_macabre_, et crire un livre de prose, sur ce dont il cause d'une manire
si spciale.

Daudet est tent de l'ide de tirer un bouquin de ses maux, est tourment
d'crire quelque chose sur la souffrance, tudie sur lui-mme. Ce soir,
il me parlait des intressantes pages qu'il crirait, il lui semble, en
racontant ses visites  ses vieux parents, quand il va se faire piquer par
son beau-pre, peignant son tat de souffrance abominable dans la rue,
puis l'espce d'apaisement qui se fait chez lui, pareil  ce qui se passe
chez le dentiste, quand la vieille bonne lui ouvre, et qu'il entre dans ce
calme intrieur, puis l'tat vague, hachich, dans lequel il revient.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 mai_.--Aujourd'hui, je reois l'exemplaire de GERMINIE
LACERTEUX (_dition des chefs-d'oeuvre du roman contemporain_). Je ne puis
m'empcher de penser avec tristesse, au plaisir, que cette publication
aurait fait  mon pauvre cher frre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 mai_.--La comparaison que Daudet emploie, en parlant de ses
mains  son rveil, et qu'il dit semblables  des _feuilles sches_, tant
la contracture les a recroquevilles, cette comparaison me trotte, toute
la journe, dans la cervelle. Il me parle aussi de l'espce de vacillement,
que le bromure apporte  sa mmoire, le forant, dit-il, de se raccrocher
 des _jambages_ de souvenirs; et  ce propos, il met une observation
curieuse, il affirme que la lutte de Flaubert avec les mots, a d venir de
la masse norme de bromure qu'il avait absorbe.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 juin_.--Visite aujourd'hui de Mme ***, cette jeune fille
que j'ai eu la vellit d'pouser, en sortant du collge, et que j'ai
rencontre, une seule fois, dans ma vie, une vingtaine d'annes aprs,
dans un petit chemin de Bellevue, un jour que mon frre et moi, nous
allions voir Banville,  la maison de sant du docteur Fleury. Elle est
veuve, a une fille de trente ans, qui vient me demander de faire passer
dans un journal, une petite nouvelle. Et nous parlons de la maison de la
rue Franklin, et de la maison au grand jardin, de l'alle des Veuves, et
nous causons des morts et des mortes autour de nous.

Quant  mon ancienne adore, c'est une bien portante bourgeoise, aux yeux
noirs d'Espagnole encore pleins de jeunesse, aux dents clatantes, et
portant joyeusement et gaillardement ses annes.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 juin_.--Renan, qui pendant tout le dner, a gard un silence
comme maladif, se met au dessert,  manger du Bossuet, sa bte noire,
Bossuet chez lequel il ne trouve que de la faconde, et auquel il reproche
de n'avoir pas conu son HISTOIRE UNIVERSELLE,  l'allemande.

 ce moment, arrivent les snateurs qui viennent de voter l'expulsion des
princes, l'air assez penaud, et comme honteux de cette expulsion. Ribot
assure qu'au fond Grvy doit tre trs content, qu'il dtestait les
d'Orlans, et que la dernire fois qu'il l'avait vu, il lui avait dit:
Les d'Orlans ressemblent  des gens qu'on a invits  dner et qui font
des choses pas convenables, qui se conduisent  table, comme des gens mal
levs.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 juin_.--Dpche de Daudet qui m'annonce la naissance d'une
petite Edme.

Ce soir, je me trane, comme je peux, chez les Daudet. Daudet me dit que
les couches ont t affreuses, que la pauvre femme a t entoure des
affres de la mort. Il parle du cerveau de sa femme, comme vu  jour
pendant le dlire du chloroforme, et des hautes choses qui en sont sorties,
et qui tonnaient l'accoucheur, n'ayant jamais rencontr chez ses
accouches, un cerveau pareil.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er juillet_.--Magnard m'apprend que, ces annes-ci, lorsqu'il y a
eu en Amrique, une inauguration de statue, en l'honneur de Lafayette,
c'est le gnral Boulanger, oui, le ministre de la guerre de l'heure
prsente, qui est venu solliciter d'tre le correspondant de
l'inauguration, auprs du _Figaro_.

Ce soir, ma filleule Edme m'est prsente en grande toilette par la garde,
qui me rabroue un peu, comme je me permets de m'tonner de sa petitesse,
quand la mre me jette gaiement de son lit: Mais elle est trs grande,
elle pse sept livres et demie... le poids d'un gigot pour douze
personnes!

Daudet qui s'est remis au travail, ces jours-ci, me parle de son livre, et
m'en parle avec l'loquence qu'il apporte au rcit des choses, en train de
fermenter en lui.

 la suite d'une scne, o la femme de l'acadmicien, lui dit froidement
qu'il est sans talent, cocu, ridicule, et que toute sa valeur, il la doit
 elle seule, il sort en disant: C'en est trop! c'en est trop! Alors il
va s'asseoir sur un banc du Pont des Arts, et contemple longuement ce bte
de monument, tel qu'il apparat sur les couvertures des ditions Didot, et
se remmorant tout ce qu'il a souffert de par cette btisse il s'crie:
a, une m...!--C'est crit sur son petit cahier, mais il n'ose pas le
laisser, et est  la recherche d'un synonyme moins naturaliste.--Le
lendemain, on trouve sur le banc, o l'acadmicien tait assis, un chapeau
 bords solennels, un chronomtre et une carte de visite.

C'est suivi d'une scne, cherche dans la ralit, d'une scne du noy, du
_machabe  palmes vertes_, rapport dans la cour de l'Institut.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 juillet_.--Spuller, ce gros homme matriel, quand il parle de
Gambetta, c'est avec une tendresse touchante, et cette tendresse apporte
 ce qu'il dit, une loquence de coeur, pleine d'intrt.

Ce soir, il nous entretenait du discours de Gambetta  l'cole
polytechnique de Bordeaux, de son discours au Mans applaudi par deux
larmes coulant sur la figure de l'amiral Jaurguiberry, de ses _speach_, 
la portire des chemins de fer, o soudainement rveill, il trouvait des
paroles superbes pour les vingt ou trente personnes, runies sur la voie.

Je n'ai pu m'empcher de lui dire, qu'il devrait crire ce qu'il _parlait_,
qu'il ferait quelque chose de trs beau littrairement, et mme de trs
utile,  la mmoire de son ami. Il m'a rpondu qu'il l'avait tent
plusieurs fois, qu'il n'avait pas russi, enfin qu'il n'avait jamais t
satisfait de ce qu'il avait fait.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 juillet_.--Ces neuf voyous qui, aprs avoir viol cette
malheureuse marchande, lui ont mis le feu au ventre: a fait peur. Voici
les Gugusse venant des marquis de Sade. Ce n'est plus un cas particulier,
c'est tout le bas d'une nation atteint de frocit dans l'amour.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 juillet_.--Les embtements de la vie prennent, l't, une
intensit particulire. En ce moment, o le Parisien restant  Paris, est
rendu  la solitude, et n'est plus enlev  lui-mme par les dners, les
soires, les visites, le contact,  tout moment, avec de l'humanit
remuante et distrayante.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 aot_.--On parlait d'un huissier, un enrag bonapartiste, qui se
trouve par la fatalit des circonstances, charg des excutions contre
tout le monde de son parti, et des moyens dilatoires qu'il fournit  ses
coreligionnaires.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 aot_.--Un mdecin suisse--qui s'appelait, je crois de
Moutet--clbre par ses cures, dans les maladies de femmes, affirmait
qu'il ne pouvait tre sr de gurir une femme, que si elle le prenait
comme amant, en mme temps que comme mdecin. Et  ce qu'il parat, le
libertinage n'tait pour rien dans la possession de ses malades: c'tait
seulement pour le docteur, un moyen d'arriver  la connaissance complte
de l'tre qu'il traitait.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 aot_.-- Saint-Gratien, ce soir, au billard, le commandant
Riffaut parlait de la campagne de 1870, d'une sortie dsespre qu'ils
avaient tente, au nombre de 2 500, de Balan, et de leur refoulement dans
la petite ville,--lui faisant le coup de feu comme un simple soldat, et de
si prs, qu'il entendait les injures des officiers bavarois, frappant
leurs soldats de coups de plat de sabre, et cela aux cts de son chef de
bataillon, ramen les reins casss dans une brouette, au milieu de la plus
pouvantable grle d'obus, dont l'un ouvrait le ventre du gnral Guyot de
Lesparre. Et il nous fait un terrible tableau de cette petite ville,
engorge de troupes, o le bombardement tuait du monde  droite,  gauche,
de tous cts, et o les maisons s'emplissaient de mourants et de pillards.

Enfin bris de fatigue et mourant de faim, un habitant le suppliait de
coucher dans sa maison, pour la prserver contre le pillage, et l,
dans une petite chambre d'en haut, en tte  tte avec un gigot et une
bouteille de vin cachete, il faisait  travers les cris des blesss qu'on
amputait au-dessous, il faisait le meilleur et le plus goste dner. Et
il dit: Il y a des moments froces, o il n'y a plus d'humanit dans
l'homme; il n'est plus qu'une bte qui a faim et soif!

Il nous donne ensuite des dtails sur sa captivit, sur ces sept jours
entiers passs, sans qu'on dlivrt de vivres  l'arme captive, qui n'eut
pour vivre que quelques pommes de terre oublies. Et ils se trouvrent
avoir si faim, qu'un jour, lui et un autre officier avaient tu,  coups
de couteau un cheval, et lui avaient arrach le foie pour le manger. Il
raconte enfin qu'une nuit, ils avaient t attaqus par des soldats,
mourant de faim comme eux, et qui les souponnaient d'avoir du pain, et
le lendemain, Riffaut voyait son sabre tout rouge de sang.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 aot_.--Le petit Houssaye, en dnant, ce soir, avec moi aux
_Ambassadeurs_, constatait, avec une certaine amertume, l'amoindrissement
de la gloire de Thophile Gautier, en train de disparatre sous la gloire
de Flaubert.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 aot_.--Nous causons avec du Boisgobey, de la femme orientale,
et du point d'honneur qu'elle mettait dans l'amour,  ne point paratre
prendre de plaisir,  n'apporter qu'un corps inerte  son seigneur et
matre. En effet, la phrase arabe dont elle se sert pour dsigner la femme
qui jouit: Elle a un ver dans le derrire! est une phrase renfermant un
mpris, dont on ne peut donner l'ide.

Cette conversation avec du Boisgobey me rappelle la conversation d'un
crole de mes amis, sur le mme sujet.

Lui, n'aurait pas t heureux en Orient! car il trouvait une singulire et
originale beaut au visage de toute femme qui jouit, mme au visage de la
dernire gadoue: beaut faite de je ne sais quoi qui vient  ses yeux, de
raffinement que prennent les lignes de sa figure, de l'anglique qui y
monte, du caractre presque sacr que revt le visage des mourants, s'y
voyant soudain, sous l'apparence de la _petite mort_.

Et cet ami me confiait que dans ces accs de pure bestialit d'autrefois,
il tait tout  coup irrit, oui, irrit contre cette spiritualit, cette
divinit transfigurant le visage d'une sale bougresse, et qui lui donnait
la tentation de l'aimer autrement que physiquement.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 septembre_.--Dans l'DUCATION SENTIMENTALE, une merveilleuse
scne que la visite de Mme Arnoux  Frdric,--et la sublime scne que ce
serait, si au lieu des phrases trs joliment faites, mais des phrases de
livres, comme celle-ci: Mon coeur, comme de la poussire, se soulevait
derrire vos pas! c'tait tout le temps de la langue parle, de la
vritable langue de l'amour.

Toutefois, il faut l'avouer, il y a une dlicatesse dans cette scne tout
 fait surprenante, pour ceux qui ont connu l'auteur.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 septembre_.--Aujourd'hui, un interne de Sainte-Prine parlait
devant moi du corps de la vieille femme, mais de la vieille femme qui n'a
pas eu d'enfant. Il disait que la vieillesse de ce corps tait surtout
indique par les cordes d'un cou, n'ayant plus la rondeur d'une colonne.
Quant aux seins, ils demeurent des seins de jeune fille avec le rose de
leurs boutons, avec leurs dlicats orbes, un rien rids, comme un fruit 
la fin de l'hiver. Il disait le ventre ayant conserv ses juvniles et
douillets contours, mais quelquefois avec un pli au-dessus du mont de
Vnus, quelquefois aussi dans le bas-ventre avec un imperceptible travail
de la peau, ressemblant au tassement d'une grve, aprs le retirage de la
mer. Il disait encore une certaine dformation du plein de la cuisse,
et trs souvent des zbrures de varices dans les jambes, et le pied
conservant sa blancheur, mais sous une peau sche, et comme pulvrulente.

En rsum, un corps ayant conserv l'apparence de la jeunesse, ainsi que
dans un resserrement, une constriction des tissus.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 septembre_.--Visite de Porel et de Card,  Champrosay.

Promenade autour de la fort, le long d'un treillage de la chasse
isralite, qui nous empche d'y entrer; promenade o Porel, joliment
blaguant,  tout moment, tire sa montre et s'crie:  ce moment Machin
dit--et il cite un vers de BRITANNICUS, ou bien: Chose dit--et il cite
une phrase de la PARTIE DE CHASSE DE HENRI IV. Au fond, sous ces ironies,
le directeur est proccup de la recette, peste contre le beau temps qui
lui fait perdre 20 000 francs, ce mois, et appelle la pluie et les frimas.

Il est amusant, spirituel, bon enfant, ce Porel! Dans la sympathie qu'il
rencontre autour de lui, il s'expansionne, s'ouvre, se confesse. Il nous
avoue sa passion thtrale ds l'enfance. Son pre tait un menuisier, et
il avait commenc  travailler avec lui, quand on lui fit une blouse
neuve... Il alla la promener, cette blouse, au boulevard Montparnasse, o
le concierge faisait signe d'entrer  ceux qui se prsentaient sur la
porte, et dont la figure lui plaisait. Le voil comme les autres, et agr
par le concierge. On le dshabille, et il joue un rle d'Indien. Son rle
jou, il veut reprendre son paquet de vtements, mais au lieu de sa jolie
blouse, il ne trouve qu'un paquet de loques infectes. Il se met  pleurer.
On recherche. Impossible de retrouver ses vtements. Il faut cependant
rentrer  la maison, o sa mre le reoit  coups de balai.

Porel est en ce moment de retour de Londres, o il est all tudier la
_machination_ qui est en enfance chez nous, excute par des _loupeurs_ et
des _blagueurs_, mais non par des machinistes travailleurs, comme ceux de
l-bas.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 septembre_.--Une drle d'aprs-midi, une aprs-midi employe 
chercher, avec Mme Daudet, la maison de Mme de Beaumont,  Savigny. Et
elle marchant en tte, le volume des MMOIRES D'OUTRE-TOMBE entr'ouvert,
et Daudet et les enfants et moi, suivant  la queu-leu-leu, le landau vide
derrire nous, nous allons par les rues, comme une troupe d'Anglais,
demandant aux gens sur leurs portes, le fameux chemin de Henri IV qui
tait tout proche de l'habitation, et qui doit nous la faire reconnatre.
Mais personne ne connat le nom de Chateaubriand, et mme le chemin de
Henri IV est oubli dans le pays.

En dpit du manque de renseignements, nous nous arrtons devant une maison,
prte  s'effondrer, que nous devinons la maison habite par les deux
amants, prs d'un vieux chemin qui s'interrompt dans le ciel, un chemin
coup  pic par la voie du chemin de fer, et qui doit tre le chemin de
Henri IV.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 septembre_.--Un architecte nous parlait aujourd'hui
des tripotages de Cornlius Hertz, et il nous affirmait qu'un grand
entrepreneur de terrassements de chemin de fer,  propos d'une concession
qu'on n'aurait pas fait passer par l'adjudication publique, demandait le
prix de cette faveur. Son interlocuteur aurait fait, avec son haleine,
de la bue sur le carreau d'une fentre, prs de laquelle il tait, et
crivait avec son doigt un chiffre,--effac, aussitt qu'il l'avait crit.

_Se non e vero_: c'est une jolie imagination qui ferait rudement bien dans
un roman d'affaires modernes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 septembre_.--Aujourd'hui, dans la causerie d'avant-djeuner de
tous les matins, sous la charmille, Daudet se lamente d'avoir t trop
jeune, quand il a fait le PETIT CHOSE. Il dit tout ce qu'il y aurait mis
maintenant, et dcrit l'effet que lui avait fait  lui, accoutum aux
arbres d'un vert noir, aux rivires de la Provence roulant de la poussire,
l'effet que lui avait fait le paysage lyonnais, avec la claire verdure de
ses peupliers montant dans le ciel, et le murmure courant de ses ruisseaux,
qui le poussait  courir affol par la campagne,--et il cite un joli vers,
un vers  la faon de la posie de ces annes, peignant cela, et qu'il a
fait  onze ans:

       J'aime our le frais murmure du ruisseau
       Dans le sentier........

Et encore, ajoute-t-il, j'ai eu le malheur de rencontrer quelqu'un,  qui
j'ai lu le commencement de mon livre, et qui m'a dit que c'tait enfantin.
a m'a pouss  y fourrer des inventions, des aventures, et m'a empch de
mettre toute ma vraie enfance, dans le paysage lyonnais.

       *       *       *       *       *

_Lundi 4 octobre_.-- un caf du boulevard, le hasard me fait asseoir 
ct de Paulin Mnier. Il est l la figure tire, trahissant une noire
tristesse, sous la tenue correcte d'un vieux gentleman splntique. Il
laisse entendre plutt qu'il ne me le dit, qu'on le laisse mourir sans
l'utiliser. Lui, vraiment, le seul grand acteur depuis Frdrick-Lematre,
et qui y songe?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 octobre_.--Aujourd'hui, envoi par Didot de la seconde preuve de
la dernire feuille de la FEMME AU DIX-HUITIME SICLE, et rception d'une
lettre de Card, m'annonant pour demain la lecture de RENE MAUPERIN, 
l'Odon.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 octobre_.--Lecture froide de la pice, de la pice rduite
par Porel  un duo d'amour.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 octobre_.--Mme Daudet parle des tranges appartements qu'elle a
visits, lorsqu'elle s'est dcide  quitter l'avenue de l'Observatoire.
Elle nous a fait la description d'un salon d'une certaine vieille dame
toque, o il y avait des mannequins de messieurs en habit noir, et en
cravate blanche, qu'on devait pousseter et brosser tous les matins:
mannequins un peu effrayants, et qui faisaient sauver  toutes jambes, une
bonne, le premier jour de son entre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 octobre_.--Fichel le collectionneur et l'enthousiaste du
dix-huitime sicle, est venu aujourd'hui  Auteuil, tout simplement pour
me jeter par la porte, cette phrase: Vous savez l'EMBARQUEMENT POUR
CYTHRE est plac dans le Salon carr... Ce que vous avez prdit, il y a
vingt ans, est arriv... j'ai fait la course pour vous l'annoncer!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 octobre_.--Porel raconte, ce soir, chez Daudet, que le beau-pre
de sa femme qui avait gagn prs de quatre millions, en trente ans, 
fabriquer des uniformes pour les armes du Grand Empereur, disait  ceux
qui s'tonnaient, qu'il ne st pas crire: On trouve toujours un imbcile
qui sait lire et crire.

Il affirme avoir gagn 75 000 francs, avec la reprise du FILS DE FAMILLE,
et perdu 80 000, avec le SONGE D'UNE NUIT D'T.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 octobre_.--Paris,  six heures, me semble une Babylone
amricaine, o dans la hte froce des pitons  leurs plaisirs, ou dans
l'impitoyabilit des cochers, assurs contre l'crasement des vieillards,
il n'y a plus de cette aimable, et douce, et polie humanit de l'ancien
Paris.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 octobre_.--Un dtail  ajouter au douloureux premier voyage
de Daudet  Paris. Il avait eu  payer un supplment de bagages, de
dictionnaires, montant  17 francs, et il ne lui tait pas rest un sol,
et il demeura cinquante heures sans manger, seulement le matin de
l'arrive  Paris, des marins avec lesquels il voyageait, le voyant blmir,
lui firent boire un peu de l'eau-de-vie de leurs gourdes.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 novembre_.--J'ai l'intime conviction que tout homme, chez lequel
ne se trouve pas un fond d'amour drgl pour la femme, ou le cheval,
ou le jeu, ou la bouteille, ou les bibelots, enfin pour n'importe quoi,
que l'homme en un mot, qui n'est par un ct, draisonnable, dment, ne
fera jamais rien en littrature. Il n'y a pas en lui, le calorique pour
transmuter de sa cervelle en de la copie de gnie, ou mme de grand talent.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 novembre_.--La petite Cerny fait incontestablement une
charmante Rene Mauperin, et je ne sache pas d'actrice, en ce moment, qui
ait pu la raliser d'une faon plus charmante. Elle a des scnes de
coquetterie dlicieuses, avec le gai rire de sa bouche aux dents blanches,
avec le tendre rire de ses doux yeux de chevreuil.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 novembre_.--Aujourd'hui avant la rptition, baptme de ma
filleule, pour laquelle je repasse mes prires, en me rinant les
dents.

Baptme  Sainte-Clotilde. Prtre distingu, flatt de ce baptme
littraire, en ce temps d'anti-catholicisme, mais mettant la rserve d'un
homme du monde, dans les compliments adresss au pre, au parrain.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 novembre_.--On reprend aujourd'hui la scne entre le frre et la
soeur du second acte, et de une heure et demie  cinq heures Porel fait
mettre Cerny, plus de trente fois  genoux, pour la forcer  attraper
le mouvement de s'agenouiller aux pieds de son frre, et de le faire
virevolter sur lui-mme, en le saisissant par les revers de sa redingote.

Porel a, dans les rptitions, quelque chose qui serait charmant 
introduire dans un roman sur le thtre: c'est pour l'intelligence des
cabotins et des cabotines, la traduction en langue vulgaire, de toutes les
situations o ils se trouvent, et la faon d'en sortir. Ainsi il aura,
pour le mouvement moral d'une personne, qui se retire d'une combinaison,
dont on l'entretient, la formule: Vous tes dans de la fume de tabac,
n'est-ce pas... et vous cherchez  respirer au dehors?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 novembre_.--Une folie que la gaiet tourbillonnante de Cerny aux
rptitions. Porel disait que sa qualit tait d'tre de l'essence d'une
Parisienne, et d'une Parisienne des vieux boulevards.

Il y a vraiment chez Porel, une ambition d'art bien mritoire, quand on le
compare aux purs hommes d'affaires du thtre. Il nous dit: Oui, oui, je
voudrais gagner de l'argent, pour me payer un four avec une oeuvre que
j'aimerai, une oeuvre de talent! Et il ajoute: Au fond, je sais aussi
bien qu'un autre, comment on gagne de l'argent au thtre... et si a ne
va pas, ce que je vais jouer, je me rejetterai sur un FILS DE FAMILLE.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 novembre_.--C'est bien curieux les variations du jeu au
thtre. Hier les acteurs troubls par la prsence de Mme Daudet, ont trs
mal jou, et la scne de Mme Bourjot avec son amant, et la scne du pre
Mauperin avec Denoisel, ont paru longues, si longues, que tout le monde
semblait dsespr, et Porel plus que les autres. Aujourd'hui changement
complet, on est  la confiance,  l'esprance. La pice parat destine 
un succs, et Porel, tout guilleret, les yeux merillonns, s'crie: a
va! a va!

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 novembre_.--Savoir marcher, savoir respirer au thtre: ce sont
des acquisitions qu'il faut des annes entires pour possder.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 novembre_.--Rptition gnrale  deux heures. Mauvaise
impression produite dans la salle, sans que je m'en doute trop, par la
scne chtre de Bourjot, que Card supprime, sur la crainte, exprime par
Zola, que la scne ne soit accroche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 novembre_.--Et me voici, avec les Daudet, dans la loge de Porel,
 la premire de la pice, tire par Card de RENE MAUPERIN. Une salle
dont la froideur, aussitt l'entre en scne de Cerny et de Dumny, se
dissipe, et qui s'amuse franchement et prend plaisir  l'esprit de la
pice. Applaudissements, rappels: tout ce qui peut faire esprer un grand
succs.

Les Daudet sont le parrain et la marraine de ma pice, et l'on soupe
chez eux, o il y a quatre tables, dans la salle  manger, et une table
dans l'antichambre pour les jeunes gens. Tendres et affectueuses
congratulations entre moi et Porel, auquel je suis tout heureux d'apporter
un succs, et qui me dit gentiment: Vous savez, vous tes maintenant chez
vous  l'Odon!

Souper gay par la russite de cette premire, par l'esprance de cent
reprsentations--et les imitations de Gibert, cette dlicate et aigu
blague de Parisien pourri.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 novembre_.--Ce matin, presse excrable. Au fond le dbat est
au-dessus de la pice. On ne veut pas de faiseurs de livres au thtre, et
il y a une espce de colre froide chez les journalistes, affilis aux
gens de thtre, de voir des romanciers prendre possession de l'Odon...
Et cette pauvre Rene je la crois dcidment assassine!

Ce soir, je trouve Porel dans son cabinet, tout, tout seul, assis dans sa
chaise curule, les bras tombs autour de lui, et qui m'accueille par ces
mots: A-t-elle t assez mauvaise la presse, le _Petit Journal_, le _Gil
Blas_... C'est indigne... Ils se gardent bien d'avouer le succs d'hier...
a tue la location.

Et je vais l'attendre dans sa loge, o il m'a promis de venir, et o il ne
vient pas.

Une salle intressante pour l'observateur. Une salle qui n'ose ni rire,
ni applaudir. Des entr'actes o l'on n'entend ni parler, ni remuer, ni
souffler mme: une salle en pnitence, un monde constern, apprhendant de
se livrer  la moindre manifestation de vie quelconque, comme si on allait
le gronder. C'est vraiment beau, le manque de jugement personnel du
Parisien clair, asservi absolument au jugement du journal qu'il lit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 novembre_.--Jour de ma fte. Ce soir,  l'Odon, avec les
Daudet. Salle presque vide. Daudet va trouver Porel et me le ramne. Il se
montre charmant, caressant, parle de l'intention qu'il a de reprendre,
dans le courant de l'anne, HENRIETTE MARCHAL. On ne peut, n'est-ce pas,
continuer  lui demander de jouer une pice, qui a fait 700 francs hier,
1 000 francs aujourd'hui, et o il n'y a aucune location d'avance.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 novembre_.--Sarcey,  ce qu'il parat, a reu des lettres qui
lui reprochent d'avoir trop violemment reint RENE MAUPERIN, et lou
extravagamment le PRE CHASSELAS. Il s'excuse en disant, que dans la pice
et dans mon roman, il y a des _prtentions littraires_. Or un auteur qui
a un idal d'art lev, qui s'efforce d'crire, et de crer des types
nouveaux, quand mme il ne russirait pas... c'est une raison pour tuer
son oeuvre. Mais, vive, vive le _gagneur d'argent_, vive l'homme qui fait
du mtier, sans aucune aspiration. Est-ce l'aveu chez ce critique du
_Temps_, d'une critique assez basse.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 novembre_.--Aujourd'hui Daudet laissait clater son tonnement
de la phrase de mon JOURNAL, que les spectacles de la nature sont toujours
pour moi, un rappel d'une chose d'art, s'criant que lui, il n'est pas du
tout, du tout artiste... mais homme d'humanit!

L-dessus, sa femme fait l'aveu que les cirques, les clowns, les tours
de force, n'avaient autrefois aucun intrt pour elle, et que c'tait
seulement depuis qu'elle avait lu les FRRES ZEMGANNO, que l'idalit mise
par le livre, dans ces ralits vulgaires, lui avait fait prendre un
vrai plaisir  ces reprsentations;--et elle ajoutait que la vision de
certaines choses ne se faisait chez elle, que par la voix de l'art.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 novembre_.--Aujourd'hui, je lis dans les journaux, que RENE
MAUPERIN va tre remplace par des pices classiques, o jouera Dupuis.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 novembre_.--Propos de petit monde: Madame me permettra-t-elle
ma petite rflexion? Que Madame me laisse mon libre arbitre pour faire le
feu!

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 dcembre_.--Mon got, depuis quelque temps, subit une
transformation. Il n'aime plus autant le joli, le fini des objets japonais,
il est sduit par la barbarie de quelques-uns de ses produits d'art
industriel, notamment par le fruste, la brutalit, la coloration crment
puissante.

Au dner de Brbant de ce soir, quelqu'un dit au sujet de la future
nomination de Floquet au ministre: Avec Floquet, la France est
compltement isole, donc pas de guerre, et la haute banque est absolument
pour lui.

Charles Edmond parlant de tous les documents, que Louis Blanc a eus entre
les mains, pour son HISTOIRE DE DIX ANS raconte, comment lui sont venus
ceux concernant la duchesse de Berry, pendant sa captivit  Blaye.

Louis Blanc avait entendu dire, qu'un nomm X***, qui fut un moment le
mdecin de la duchesse de Berry, avait tenu un journal... Ce mdecin
demeurait en province. Il lui crit, et lui demande la permission de lui
faire une visite. Il est invit, et trs bien reu, et passe quelques
jours chez lui, sans que son hte fasse la moindre allusion au sujet de sa
visite. Le mdecin tait mari, et avec le mnage, vivait un monsieur, qui
avait l'air de mener toute la maison.

Enfin un soir, Louis Blanc devant partir le lendemain de trs grand matin,
fait ses adieux au mdecin, et le remercie chaudement de son amicale
hospitalit. Le mdecin le regarde dans les yeux, et lui dit 
brle-pourpoint: Qu'est-ce que vous avez remarqu ici? Phrases banales
de Louis Blanc sur le charme de la maison. L'autre l'interrompt,
s'criant: Allons, vous avez bien vu ce que cet homme est ici! Et il
sort de sa bouche un flot de paroles colres, qu'il termine ainsi: Oui,
cet homme me tue... me rend tout impossible... je ne vous parlais pas de
ce journal, parce que je voulais en faire un livre... mais je sens que,
lui l, je ne pourrai jamais le faire... Vous me paraissez un galant
homme. Mon manuscrit, je vous le donne... Faites-en ce que vous voudrez.

C'est ainsi que l'exaspration du cocuage, chez un mari bonasse, mit, aux
mains de Louis Blanc, ce prcieux document.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 dcembre_.--Au Muse du Louvre. Tous les chefs-d'oeuvre anciens,
o les critiques voient du soleil, de la chair illumine de lumire, m'ont
paru bien tristes, bien blafards, bien noirs, et d'un artifice d'art bien
surfait. Cette humanit peinte me semblait une figuration d'hommes et de
femmes, ayant la jaunisse dans la demi-nuit d'une cave.

Et je vais  la nouvelle salle. Oh! les ENFANTS D'DOUARD, quelle peinture
de paravent! Et la pauvre chlorotique peinture mtaphysique d'Ary
Scheffer! Et le portrait de M. Cordier par Ingres, et ce bon dessin rond
et bta, sans jamais aucun ressentiment, de ce dessinateur impeccable,
qui, dans cette salle, donne un goitre  Anglique, et estropie, dans un
dessin innarrable, la cuisse gauche de sa baigneuse.

En fait de portraits, un beau portrait de Napolon au pont d'Arcole,
par Gros, dlav dans cette huile couleur d'ambre, qu'affectionnait la
peinture de Rubens, et le portrait de Denon par Prud'hon, d'un merveilleux
modelage, et dont la pleur rose a quelque chose de la fleur d'un pastel.

De Delacroix, une fire esquisse de lui-mme, et son DANTE ET VIRGILE,
avec l'admirable torse du damn verdtre, flottant sur les ondes noires.

Un tonnant paysage de Rousseau: le MARAIS DANS LES LANDES, paysage qui
fait paratre simplement _gentillets_ les paysages de Daubigny, de Troyon
et autres. Corot perdant beaucoup, et montrant le procd et la blague
idyllique de la nature. C'est du paysage parfois bon  encadrer les
paysans de George Sand. Et c'est, je crois, tout.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 dcembre_.--Aujourd'hui RENE MAUPERIN disparat de
l'affiche, aujourd'hui commencent  paratre les rclames de la FEMME AU
DIX-HUITIME SICLE.

J'apprends que Berthelot est nomm ministre de l'Instruction publique. En
dpit de mes relations amicales, et de ma haute estime pour la valeur
personnelle de l'homme, je crois que le choix d'un savant, comme ministre
de l'Instruction publique, est le choix qui peut tre le plus hostile
aux hommes de lettres: car un savant est  la fois tout plein de mpris
pour leurs travaux, et tout  la fois un peu jaloux de leur renomme
retentissante.

Aprs tout qu'est-ce que a me fait, si j'avais une faveur  lui demander,
ce serait de me rayer de la Lgion d'honneur.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 dcembre_.--_ mon ide_--je lis cela aujourd'hui au-dessus de
la boutique d'un marchand de vin de Boulogne. Je trouve que c'est bien une
parole d'ivrogne, transforme en enseigne.

Si je redevenais jeune, il y aurait des femmes inconnues avec lesquelles
je coucherais, sduit par le mystre de la maison qu'elles habitent. C'est
une pense qui me vient aujourd'hui dans une longue promenade  travers la
banlieue.

Si quelqu'un fait un jour ma biographie, qu'il se persuade qu'il serait
d'un grand intrt pour l'histoire littraire et la rconfortation des
victimes de la critique des sicles futurs, de donner sur chacun de nos
livres, les extraits les plus violents, les plus forcens, les plus
ngateurs de notre talent. C'est bien dommage qu'un tel livre n'ait pas
t fait pour tous les hommes de talent de ce sicle,  commencer par les
reintements sur Chateaubriand,  continuer par ceux sur Balzac, Hugo,
Flaubert.

La chose que voit avant tout dans la littrature, un universitaire:
c'est une fonction, un traitement, et c'est pour cela qu'en gnral un
universitaire n'a pas de talent. La littrature doit tre considre comme
une carrire qui ne vous nourrit, ni ne vous loge, ni ne vous chauffe,
et o la rmunration est invraisemblable, et c'est seulement quand on
considre la littrature ainsi, et qu'on y entre, pouss par le diable au
corps du sacrifice, du martyre, de l'amour du beau, qu'on peut avoir du
talent.

Et aujourd'hui, que ce n'est plus un mtier de meurt-de-faim, que les
parents ne vous donnent plus votre maldiction comme homme de lettres, il
n'y a plus, pour ainsi dire, de vraie vocation, et il se pourrait qu'avant
peu de temps, il n'y ait plus de talent.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 dcembre_.--On parlait de titres de livres, et de la
fascination des titres de livres btement sentimentaux sur les femmes d'en
bas.  ce propos, quelqu'un raconte, avoir ramen chez lui, une fille du
quartier Latin, saoule, qui,  la vue sur sa commode d'un livre, ayant
pour titre: THRSE, s'criait, la gueule tourne par la pocharderie: Si
a s'appelait PAUVRE THRSE, je lirais a, toute la nuit!

Gibert, avec une langue technique, qui donne les plus grandes jouissances
aux amateurs de l'expression, une langue juste, prcise, peinte, parle de
cette voix artificielle, de cette voix de tte ou de nez, que certains
chanteurs se font: voix mtallique  rsistance indfinie, tandis que les
voix naturelles des gens qui chantent avec l'motion de leur poitrine, est
plus vite casse.

Un moment, on cause de l'chauffoure de valetaille, qui a eu lieu,
l'anne dernire,  un bal chez la princesse de Sagan, cette meute de
larbins au bas du grand escalier, crachant des injures  leurs matres et
 leurs matresses, sur ce tlphone, dshonorant les gens demandant leurs
voitures, au milieu des m... et de salauderies ignobles. Une insurrection
salissante de la haute domesticit, qu'il avait fallu rduire par un
bataillon de sergents de ville.

C'est l un caractristique symptme d'une fin de socit, et a ferait
bien, comme terminaison d'un roman sur le grand monde.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 dcembre_.--M. de Rothan vient me lire ce matin, un morceau sur
la diplomatie pendant la guerre de Crime, que l'a dcid  crire mon
paragraphe sur la prise de Sbastopol par le ministre des Affaires
trangres[1].

[Note 1: C'est moi qui ai racont (JOURNAL DES GONCOURT, vol. 1,
_8 novembre 1860_) que la correspondance du comte de Munster, attach
militaire de Prusse  Saint-Ptersbourg, donnant au roi de Prusse tous les
dtails du sige, et indiquant le seul point, o Sbastopol pouvait tre
pris, correspondance cache  M. de Mauteuffel son chef de cabinet, et
communique par le roi seulement  son ami  M. de Gerlach, le _fodal_,
avait t intercepte et achete par notre ministre des Affaires
trangres, moyennant la modique somme de 60 000 francs. Et mon rcit a eu
depuis, pour la garantie de son authenticit, la publication  Berlin de
M. Seiffert, le directeur de la Cour des Comptes  Potsdam.]

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 dcembre_.--Un mot du petit Richepin,  la campagne, chez les
Banville.

Je m'en vais avec la _bourrique_, je m'ennuierai moins qu'avec vous!

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 dcembre_.--Journe fantastique. J'ai reu hier de Card un mot,
pour me rendre chez un avocat amricain, avenue de l'Opra--M. Kelly.

--Au premier... Monsieur veut-il l'ascenseur? me jette le concierge.

Grande antichambre, o donnent les portes d'un tas de pices
entre-billes, dans lesquelles l'on sent des gens qui attendent, un
appartement ressemblant  un appartement de dentiste pour mchoires
impriales. Un groom  l'apparence d'un petit clergyman, nous introduit
dans un salon, aux murs compltement nus, et meubl d'un bureau, de
quelques chaises, et sur la chemine de deux flambeaux  bougies vertes.
Il s'agit de l'achat de RENE MAUPERIN.

Au bout de quelque temps, entre de Samary de l'Odon, qui apprend  Card
et  moi, cette nouvelle invraisemblable, que la pice est achete 1 800
francs, par la nice du charg d'affaires d'Amrique, qui arrive bientt,
--ma foi une fort charmante personne--nous baragouinant qu'aprs avoir
fait gagner beaucoup d'argent aux pauvres, en jouant pour eux, elle veut
en gagner beaucoup pour elle, en jouant RENE MAUPERIN.

Et par un nouveau procd, le trait est aussitt imprim sur une espce
de piano, et l'avocat nous verse l'argent, et nous aide trs aimablement
 passer nos paletots.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 dcembre_.--Presque tous les sculpteurs ont une matrialit
d'ouvriers marbriers, et ils vous surprennent, quand on les trouve comme
Chapu, se livrant  une petite machinette, qui semble un objet de sucre
pour confiseur. C'est ainsi, que nous trouvons Chapu _fignolant_ une
Vrit, crivant, assise sur la margelle d'un puits, sous le mdaillon de
Flaubert.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 dcembre_.--Je lisais dans Lordan Larchey, que Goncourt doit
venir de _Gundcurtis_, un vieux mot germain qui signifiait, _combattant_,
_guerrier_. C'est vraiment un nom, que j'ai quelque droit de porter en
littrature.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 dcembre_.--Chez Pierre Gavarni, o je dne aujourd'hui,
le marquis de Varennes parlant de son ami, M. de Boissieu, l'ancien
courririste de la _Gazette de France_, l'appelait un _besogneux de
croire_, et il citait cette jolie rponse du moribond  son confesseur,
lui demandant s'il croyait  tel ou  tel dogme: Je dsire passionnment
que ce soit!




ANNE 1887


_Samedi 1er janvier_.--Dner chez les de Bhaine, en tte  tte avec le
mari, la femme, et leur fils venu de Soissons, o il est en garnison.

Nous causons avec Francis de l'arme, et il me dit qu'il n'y a plus de
dmissions  cause de la politique: la lgitimit ayant t tue par la
mort du comte de Chambord, l'imprialisme par la mort du prince imprial,
l'orlanisme par la veulerie des princes d'Orlans. Mais, si elle n'est
pas lgitimiste, imprialiste, orlaniste, l'arme se fait tous les
jours conservatrice dans le recrutement d'une jeunesse carte du
fonctionnarisme et de la magistrature, par les tristes choix faits par la
Rpublique, et dont elle dote la province. Et Francis croit, que d'ici 
trs peu de temps, l'arme doit devenir le corps influent de l'tat, et
avoir la haute main dans le gouvernement.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 janvier_.--Lecture par Porel chez Daudet du Nord et Midi
(NUMA ROUMESTAN): lecture qui dure jusqu' une heure du matin.

Tous les lments d'un grand succs. Une pice amusante, des caractres
dlicatement tudis, du fin comique, un habile transport des dtails et
des aspects de la vie intime sur les planches, et une oeuvre ne prsentant
pas de danger. Une seule chose nous choque un peu, Mme Daudet, Porel et
moi, c'est au quatrime acte, quand la mre fait la confession  sa fille:
qu'elle,--aussi bien que toutes les autres femmes:--a t trompe par son
austre mari, et qu'un moment, avant l'explication complte, la fille a la
pense que sa mre a t coupable... Une complication de scne, qui jette
de l'antipathique sur la fille.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 janvier_.--Le 1er janvier, il a paru, dans le _Gil Blas_, un
article de Santillane au sujet de la reprsentation demande par moi 
Porel, pour complter la souscription pour le monument de Flaubert:
article me reprochant la mendicit de la chose, et me faisant un crime de
ne pas complter  moi seul, les 3 000 francs qui manquent. Aujourd'hui
quelle a t ma surprise, un mois s'tant  peine coul, depuis l'aimable
lettre que Maupassant m'avait adresse aprs la premire de RENE MAUPERIN,
de lire dans le _Gil Blas_, une lettre de Maupassant, o il appuie, de
l'autorit de son nom, l'article de Santillane. Je lui envoie sur le coup
ma dmission, dans cette lettre:

   3 janvier 1887.

   Mon cher Maupassant,

   Votre lettre, imprime dans le _Gil Blas_ de ce matin, apportant
   l'autorit de votre nom au dernier article de Santillane, ne me laisse
   qu'une chose  faire, c'est de vous envoyer ma dmission de prsident
   et de membre de la Socit du monument de Flaubert.

   Vous n'ignorez pas ma rpulsion pour les Socits et leurs honneurs,
   et vous devez vous rappeler, que je n'ai accept que sur vos instances,
   cette prsidence qui m'a caus mille ennuis, et mis en contradiction
   avec moi-mme, et ma profession de foi sur la _statuomanie_,  propos
   de la statue de Balzac.

   Maintenant voici l'historique de la reprsentation demande par moi.

   Je recevais le 10 septembre dernier, annonc par une lettre de vous, un
   extrait des dlibrations du Conseil gnral de la Seine-Infrieure de
   la session d'aot, o M. Laporte, membre du Conseil, s'exprimait ainsi:

   La souscription pour le monument  lever  la mmoire de Gustave
   Flaubert, s'lve actuellement  la somme de 9 650 francs, y compris
   les 1 000 francs vots par le Conseil gnral, et qui ont t mandats,
   le 13 mars 1882. Cette somme qui est dpose dans une banque de Rouen,
   est insuffisante. Mais on espre trouver facilement, au moyen d'une
   reprsentation dans un thtre de Paris, ou par toute autre voie, le
   complment ncessaire,  peu prs 2 000 francs.

   Et l'on me priait de hter, autant qu'il tait en mon pouvoir,
   l'dification du monument. N'tant pas assez riche pour fournir  moi
   seul les fonds manquants, n'ayant reu d'aucun membre de la Socit la
   demande de complter entre amis, la somme de 2 000 francs, rpugnant 
   rouvrir une souscription qui depuis plusieurs annes n'avait pas runi
   9 000 francs, je me rendais au voeu du Conseil gnral et je demandais,
   le mois dernier, une reprsentation au Thtre-Franais.

   Sur cette demande aucune rclamation de la famille ou d'un membre de la
   Socit.

   Le directeur du Thtre-Franais me rpondait par un refus, motiv sur
   les statuts de la Comdie-Franaise.

   Alors dans un dner chez Daudet, je proposais  Daudet de complter la
   souscription en donnant Daudet, Zola, vous et moi, chacun 500 francs,
   proposition rapporte le lendemain dans le _Temps_, par un de ses
   rdacteurs qui dnait avec nous.

   Et la rsolution allait tre prise dfinitivement, et j'allais vous
   demander, ainsi qu' Zola, la somme de 500 francs, lorsque dans un
   autre dner chez Daudet, o se trouvait Porel, on parlait de la
   reprsentation du Thtre-Franais, tombe dans l'eau. Sur mes regrets,
   Porel nous offrait galamment son thtre, et instantanment nous
   improvisions  nous trois la reprsentation annonce dans les journaux,
   et que je trouve pour ma part joliment imagine comme _reprsentation
   d'amiti et de coeur_, et dont l'argent n'avait rien  mes yeux de plus
   blessant pour la mmoire de Flaubert, que l'argent d'une souscription
   du public.

   Maintenant cette reprsentation n'ayant pas lieu, je tiens  la
   disposition de la Socit la somme de 500 francs pour laquelle j'avais
   annonc vouloir contribuer au monument de Flaubert, regrettant, mon cher
   Maupassant, que vous ne m'ayez pas crit directement, enchant que
   j'aurais t de me dcharger, en ces affaires dlicates--o je n'ai t
   que l'instrument de vouloirs et de dsirs qui n'taient pas toujours les
   miens,--de toute initiative personnelle.

   Agrez quand mme, mon cher Maupassant, l'assurance de mes sentiments
   affectueux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 janvier_.--Ce soir, chez Charpentier, Daudet dclarait qu'il y
avait un beau livre  faire: Le Sicle d'Offenbach proclamant que tout
ce temps descendait de lui: de sa blague et de sa musique, qui n'taient
au fond qu'une parodie de choses et de musiques srieuses, qu'il avait
travesties. Et Card le baptise assez spirituellement du surnom de:
_Scarron_ de la Musique.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 janvier_.--Dner, chez Banville. C'est curieux dans ce moment
l'influence du caf-concert, et la prise de possession des cervelles par
la chansonnette.

 toute minute, j'entends Daudet chantonner:

       Trois, rue du Paon,
       Un petit appartement,
       Sur le devant.
       ...

et chantonner, en s'interrompant tout  coup, un peu honteux de cet
empoignement bte.

Et voici Coppe avouant, que le mlodrame, le mlodrame, sa toquade, n'a
plus le pouvoir de l'amuser, qu'il n'y a que le caf-concert, qu'il n'y a
plus que Paulus qui le mette en joie.

C'est ainsi que cette gat nvro-pileptique est en train de conqurir
tout Paris, et de mettre ses refrains dans la bouche des plus dlicates
intelligences. C'est un peu comme ces crises qui courent dans une salle
d'hpital, et vont, de lit en lit, atteignant tout le monde.

Banville avec son ironie  lui, ironie toute charmante dans sa forme
bonhomme, raconte comme quoi Sarcey  une pice quelconque de l'Odon,
joue ces annes dernires, l'a emmen boire un bock dans un caf, et lui
a dit tout  coup: Vous savez, Hugo est un grand lyrique... Oui, ces
temps-ci j'ai t emmen  la campagne par un ami... Il y avait dans
une armoire de la chambre, o je couchais, un livre tout tach, tout
dgotant... LES FEUILLES D'AUTOMNE, connaissez-vous a?... Et bien, il y
a l dedans, un mendiant en train de se chauffer auprs du feu, passant 
travers son manteau, qui fait comme les toiles dans le ciel, la nuit...
Oh mais l, vous savez, c'est un grand, lyrique!--Et le voil faisant une
scne  Banville, ne le trouvant pas  l'unisson de son admiration.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 janvier_.--Il n'y a plus qu'une chose qui me sorte de mon
coeurement de la vie, et qui m'y fait reprendre un peu d'intrt: c'est
la premire preuve d'un livre nouveau.

Margueritte allant voir, ces jours-ci, un ami de son pre, au Snat, a
t mis en rapport avec Anatole France, qui lui a dit: Oui, oui, c'est
entendu, Flaubert est parfait, et je n'ai pas manqu de le proclamer...
Mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqu de faire des _articles sur
commande_... a lui aurait donn une souplesse qui lui manque.

Et peut-tre le critique du _Temps_ a-t-il raison.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 janvier_.--Duval, ce voleur faisant du vol, une opinion
politique, ce voleur plaidant carrment devant un tribunal, que le vol est
une restitution lgitime du superflu de ceux qui ont trop, au profit de
ceux qui n'ont pas assez, et soutenu par un public d'amis et de disciples,
qui,  un moment donn, a manqu culbuter le tribunal. Ce n'est au fond
que l'exagration des doctrines politiques de ceux qui nous gouvernent.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 janvier_.--Ce matin, Bourde du _Temps_, vient causer avec moi,
pour faire un article sur ma pice future de GERMINIE LACERTEUX, sur sa
construction par tableaux shakespeariens, sur mes ides relatives 
l'acte,--l'acte qui claquemure, pour moi, le thtre dans les vieilles
formes, et l'empche de se rapprocher du livre.

Ce soir, au dner de quinzaine, Spuller, de retour d'Amrique, parle des
coles mixtes, et dit que dans les basses classes, ce mlange est bon,
qu'il corrige la sauvagerie des petits garons, et que les petites filles
se dveloppant plus vite, a apporte chez les masculins une mulation
profitable. Mais rien n'est plus mauvais pour les moeurs. Les petites
filles pervertissent les petits garons, les portent  l'onanisme, qu'ils
pratiquent devenus plus grands, et beaucoup se trouvent impuissants 
l'poque de leur mariage.

Berthelot, notre ministre de l'Instruction publique d'hier, en train de
causer de la nouvelle poudre ne produisant pas de fume, et qui laisse
maintenant ignorer l'endroit d'o l'on reoit en campagne un coup de
canon... devient soudain srieux et abandonne les effets de la nouvelle
poudre, sur ce que Spuller lui jette, d'un bout de la table  l'autre,
qu'il n'en a plus que pour une quinzaine: l'extrme gauche, regardant
comme une ncessit de renverser le ministre.

--Oui, fait Berthelot, aprs une minute de rverie: _une ncessit
physiologique_, la haine des hommes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 janvier_.--Avoir en portefeuille la PATRIE EN DANGER,
cette pice, la premire pice vraiment documente historiquement sur la
Rvolution, cette pice dont le premier acte est une mise en scne si
rvlatrice du dix-huitime sicle, cette pice dont le cinquime acte,
par le tragique de la vie des prisons d'alors, est plus dramatique que les
tableaux les plus dramatiques de Shakespeare,--et l'avoir en portefeuille
cette pice, au su de tous les directeurs, en qute d'une pice pour
l'anniversaire de 1789, sans qu'aucun songe  vous la demander, c'est
vraiment pas de chance!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 janvier_.--Daudet,  propos de FRANCILLON, racontait ceci: 
dix-neuf ans, la premire pice qu'il faisait, et qui avait pour titre:
L'OISEAU BLEU, il la prsentait  l'Odon. C'tait dans un paysage idal
du Midi, un djeuner, le lendemain d'un mariage, entre la femme, le mari,
et un ami. Et il arrivait, un moment, o les deux hommes parlaient de
leurs anciennes amours. L'ami s'en allait, et dans le tte--tte,
recommenant entre les deux poux, la femme disait  son mari: Et moi
aussi, j'ai aim!... et elle lui contait un pass coupable de femme.

Le curieux, c'est que La Rounat, en lui refusant la pice, lui disait:
a, c'est une pice  faire par Dumas fils. Et Dumas l'a faite, cette
pice, une trentaine d'annes aprs.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 janvier_.--Aujourd'hui,  la rptition de NUMA ROUMESTAN,
j'tais frapp d'une chose, c'est que la pense de la plupart des acteurs
et des actrices n'a pas l'air de cohabiter avec la pice qu'ils jouent,
et qu'ils travaillent absolument comme des employs de ministre  leur
bureau; rien de plus,--et que sortis du thtre, dont ils se sauvent,
ainsi que des coliers d'une classe, ils dposent en passant leurs rles,
et la mmoire de leurs rles chez le concierge. Est-ce que 'a t
toujours comme a?

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 janvier_.--Gnralement en littrature, je fais des _fours_,
mais mme, quand j'ai des succs, mes succs me nuisent. C'est ainsi qu'
propos de l'dition illustre de la FEMME AU DIX-HUITIME SICLE, qui
a t puise deux ou trois jours, avant le Jour de l'an, Hbert, le
principal commis de Didot, me dit: Savez-vous que votre grand succs a
nui  la vente de nos autres volumes d'trennes?

Et il ne fait pas l'illustration de la MAISON D'UN ARTISTE, qui le tentait,
et il ne retire pas mme: LA FEMME, dont des exemplaires lui sont
demands, tous les jours.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 janvier_.--Zola tait en train de parler aujourd'hui de
la puissance du _Figaro_, avec une espce de respect religieux, quand
quelqu'un jette dans son amplification: Vous savez, Scholl dit ne
craindre au monde, que la Justice et le _Figaro_!

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er fvrier_.--Au dner de Brbant de ce soir, commentaires autour
de l'article du _Post_, sur le gnral Boulanger, qui est cause de la
baisse de la Bourse...

On dit que Courcel a quitt l'ambassade de Berlin, parce que sa position
n'tait plus tenable, que le roi Guillaume et Bismarck, qui avaient
continu, aprs la guerre de 1870,  regarder la France, toute vaincue
qu'elle tait, comme une grande puissance, la tiennent maintenant en
parfait ddain, depuis cette succession de ministres sans autorit.
Freycinet lui-mme avoue que les ministres trangers lui disent: Oui,
trs bien, parfaitement, nous serions tout prts  prendre des engagements
avec vous, mais qui nous assure que vous y serez demain?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 fvrier_.--Visite de Maupassant, qui me dcide  reprendre ma
dmission de membre de la socit du monument de Flaubert, par veulerie,
par lchet de ma personne, et l'ennui d'occuper le public de cette
affaire. C'est raide tout de mme, le fait de cet article qu'il a appuy,
sans, me dit-il, l'avoir lu!

Au fond on n'a pas assez remarqu, qu'avant l'impressionnisme, la peinture
du dix-huitime sicle a t une raction contre le bitume, raction
amene par les milieux clairs, dans lesquels vivait cette socit.

Geffroy m'amne Raffalli, qui a demand  voir mes dessins, et l'on cause
critique d'art, quand soudain Raffalli s'crie: Par exemple, en fait de
jugement d'une peinture, ce que vous avez dit  Geffroy  propos de mon
exposition de la rue de Sze, de l'anne dernire, a m'a renvers,
boulevers, fait croire que vous tiez un vrai _voyant_ en tableaux.
Voici l'histoire: L'anne dernire  un dner chez les Daudet, qui fut un
peu une chamaillade avec Zola, depuis le commencement jusqu' la fin, la
bataille avait commenc  propos d'une discussion sur Raffalli, que je
louais, et j'ajoutais devant Geffroy qui se trouvait l: Il y a chez
Raffalli, dans ces dernires annes, une blondeur, un attendrissement
tout particulier, il a d se passer quelque chose dans sa vie. Geffroy
rapportait quelques jours aprs ma phrase  Raffalli, qui les bras casss,
lui disait: C'est bien extraordinaire... c'est bien extraordinaire! Et
il lui racontait un brisement de sa vie.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 fvrier_.--Daudet frapp de la duret, du coupant, que Mounet
apportait au rle de Roumestan, et ne trouvant chez lui rien du _mutable_
et de l'_ondoyant_, que Montaigne attribue  l'homme du Midi, et ne
rencontrant quoi que ce soit de l'homme sensuel, _flou_, _attendrissable_,
qu'il a montr dans son hros, copi, des pieds  la cervelle, sur le
catholique du Midi, lors des dernires rptitions, jeta soudain  son
acteur: Mounet, est-ce que vous tes calviniste? Ce qui est et ce qui
fait qu'il n'est pas l'homme du rle, ce compatriote de Guizot!

Mais, il n'y a qu'un trs dlicat observateur, capable de faire une
pareille devinaille.

Rosny me parlant de son livre sur les socialistes,  moiti compos, me
disait que chez ces hommes, l'amour ne joue pas de rle, et que rien, pour
ainsi dire, ne les prend et les passionne, que la bataille des paroles et
l'escrime des arguments.

Daudet m'emmne chez lui, pour assister  la rptition de PIERROT
ASSASSIN DE SA FEMME, jou par l'auteur, par Paul Margueritte. Vraiment
curieuse, la mobilit du masque de l'acteur, et la succession des figures
d'expression douloureuses, qu'il fait passer sur sa ptrissable chair, et
les admirables et pantelants dessins qu'il donne d'une bouche terrorise.

Et sur cette _pierrotade_ macabre, le jeune musicien Vidal, a fait une
musiquette tout  fait approprie au nervosisme de la chose.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 fvrier_.--On faisait la remarque, ces jours-ci, que les
femmes compltement antireligieuses placent leur besoin de croire--et un
besoin de croire qui ne souffre pas la contradiction--sur de l'autre
surnaturel, comme les tables tournantes, les mdiums, etc.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 fvrier_.--Dner chez les Charpentier. Mac, l'ancien chef du
service de sret, au regard  la fois fuyard et interrogateur sous ses
lunettes. Un amusant causeur sur les voleurs, sur les voleurs de la
socit, dont il dit qu'il y en a tant dans les rues de Paris, qu'il
habite la campagne, pour ne pas les y rencontrer.

Et il parle des gens de finance, _ clipse_ dans les prisons, nous
en citant un, sans le nommer, qu'il faisait mettre  Mazas, et qu'il
retrouvait, quelque temps aprs,  un dner du ministre,  la droite du
ministre, et de l lui envoyant un petit signe bienveillant de protection;
nous citant un autre, qui, dans ses passages  travers deux ou trois
prisons, avait fait dcorer de dcorations trangres, tous les directeurs
et gros employs.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 fvrier_.--Aujourd'hui, rptition de NUMA ROUMESTAN, rptition
qui ne laisse pas un moment douter d'un grand succs.

Et nous voil, avec Daudet, dans la loge de Sisos essayant ses robes, en
compagnie de Doucet, ce couturier, dlicat et intelligent collectionneur;
dans la loge de Cerny, dvtant son svelte, et fantaisiste costume de
petit mitron; dans la loge de Mounet, tapisse de lambeaux d'affiches en
pourriture, avec un tal sur une planche de pots pour le maquillage de
l'artiste, semblable  l'appareillage de couleurs d'un peintre  la colle.
Nous voil nous promenant  travers la cuisine intime de la reprsentation,
assistant  la suppression d'une tirade, au raccourcissement d'une jupe,
 la fabrication de glaces, si joliment imites avec de la ouate mi-partie
blanche, mi-partie rose.

Enfin la rptition finit dans les bravos, et nous allons boire un verre
de malaga chez Foyot, o nous trouvons Porel dnant avec le rgisseur du
thtre, Porel bris de fatigue, et qui rpte, en s'tirant les bras et
les jambes: Ah! que j'ai donc mal aux nerfs!

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 fvrier_.--La vie chez moi est ensommeille toute la journe,
avec une vague et mousse perception de ce qui se passe autour de moi, et
cela dure jusqu'au soir, o se fait de sept heures  minuit, un veil de
mon esprit et de mes yeux.

Dner chez Daudet, et dpart avec le mnage pour la premire de NUMA
ROUMESTAN. J'emporte, dit Daudet, en train de farfouiller dans ses
poches de droite et de gauche, j'emporte de trs forts cigares et de la
morphine... Si je souffre trop... Lon me fera une piqre... Oui je
resterai, toute la soire, dans le cabinet de Porel, o il y aura de la
bire, et je ferai ma salle pour demain.

En voiture, comme Daudet me dit qu'il a fait mettre  Mounet un col droit,
qui lui enlve son aspect de commis voyageur de la rptition, je ne puis
m'empcher de lui dire, que je m'tonne du manque absolu d'observation de
ces gens, qui en ont autant besoin que nous, et que je ne peux comprendre,
comment un acteur, appel  jouer Numa Roumestan, n'a pas eu l'ide
d'assister  une ou deux sances de la Chambre, ou du moins d'aller flner
 la porte, et de regarder un peu l'humanit reprsentative.

Au premier acte, tout le rle de Mme Portal ne porte pas, et je sens le
_trac_ de Mme Daudet, qui est devant moi, dans le travail nerveux de
son dos. Mais le public est empoign au second acte, et le succs va
grandissant, et tourne au triomphe  la fin de la pice.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 fvrier_.--Je trouve la princesse, qui est un peu souffrante,
exaspre contre Taine,  propos de son article sur Napolon Ier, qui
vient de paratre dans la _Revue des Deux Mondes_. Elle s'indigne de
l'accusation porte par l'crivain, contre Mme Laetitia, d'avoir t une
femme malpropre, et s'crie: Eh bien je ferai cela... j'ai une visite 
rendre  Mme Taine... je lui mettrai ma carte avec _P. P. C._... oui, ce
sera prendre  jamais cong de lui.

Ah! le thtre! Je croyais  un incontest succs de NUMA ROUMESTAN, et
voici qu'en dpit des applaudissements d'hier, de la critique logieuse de
ce matin, Ganderax qui, certes, n'est pas hostile  Daudet, me fait part
de l'attitude un peu rserve de la salle, des causeries des corridors, du
mauvais effet produit par le jeu dramatique de Mounet, et estime que le
succs se bornera  une trentaine de reprsentations. Et toute la soire
chez Y..., chez X... et les autres, ce sont des paroles rfrigrantes:
Mounet est excrable, Sisos manque de puissance, la petite Cerny est
tout artificielle. Puis, c'est la pice, qui toute charmante, toute
spirituelle qu'elle a t trouve par le public, est critique avec une
svrit taquine et singulirement malveillante.

       *       *       *       *       *

_Lundi 21 fvrier_.--Une de mes amies occupe dans ce moment une ouvrire,
qui est une voleuse de morphine. Un curieux type de morphinomane. Elle
entre chez un pharmacien, et s'crie, avec la tte d'expression de la
Douleur, dessine par Lebrun: Ah! Monsieur, que je souffre donc... faites
moi la charit d'une piqre de morphine!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 fvrier_.--Aujourd'hui, au _Grenier_, on parlait, du beau
port de corps, du style des goutiers, des vidangeurs, et en gnral de
tous les gens qui portent de grandes et de lourdes bottes: le soulvement
des grandes bottes, amenant un noble soulvement des paules dans la
poitrine rejete en arrire. Et Raffalli de dire, que jamais un
mouvement n'est isol, et qu'en peinture il cherche  indiquer le milieu,
l'enchanement central d'un mouvement...

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er mars_.--Sur le proverbe menteur comme un dentiste prononc
par quelqu'un du dner, le chirurgien Lannelongue dit: Savez-vous
l'origine de ce proverbe, eh bien, la voici: Deux hommes se battent dans
la rue. L'un coupe le nez  l'autre avec ses dents. L'amput ramasse son
nez dans le ruisseau, et a l'ide de monter chez un mdecin-dentiste
demeurant en face, nomm Carnajou, qui lui recoud  tout hasard, le nez
avec du fil. Le nez reprend. Le dentiste rpand la nouvelle, et l'on
ajoute si peu de croyance  ses paroles, qu'on cre pour lui le proverbe
en question. Et Carnajou passe si bien pour un menteur, qu'un vrai
chirurgien qui fait quelque temps aprs des rapplications de chair, n'ose
pas les bruiter.

Il arrive mme que Desprs, un interne de Dupuytren, recolle un morceau
de doigt  un individu, qui revient lui montrer son doigt, au bout de huit
jours, et que Dupuytren,  qui on montre ce morceau recoll, l'arrache en
disant: a ne tient pas, a!

C'tait la doctrine du moment. Ce n'est qu'en 1838, que le recollement de
la rhinoplastie fut hautement affirm.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 mars_.--Rosny parle du curieux pesage qui se fait du calorique,
produit dans une cervelle, par l'effort d'un travail, et cite ce fait
curieux d'un savant italien, qui se croyait aussi fort en grec qu'en latin,
et auquel on a appris, qu'il possdait beaucoup mieux la langue latine,
en opposant le poids du calorique qu'avait dvelopp chez lui une
traduction grecque, au poids du calorique dvelopp chez le mme par
une traduction latine.

Pendant le dbat des ces questions scientifiques dans le _Grenier_,
Bonnetain et un ami d'Hermant, l'auteur du CAVALIER MISEREY, rdigent dans
mon cabinet un procs-verbal,  l'effet de mettre fin aux duels du jeune
romancier avec les officiers du rgiment, o il a servi.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 mars_.--Les quelques femmes, que j'ai hautement aimes, aimes
avec un peu de ma cervelle mle  mon coeur, je ne les ai pas eues--et
cependant j'ai la croyance que, si j'avais voulu absolument les avoir,
elles auraient t  moi. Mais je me suis complu dans ce sentiment, au
charme indescriptible, d'une femme honnte mene au bord de la faute, et
qu'on y laisse vivre avec la tentation et la peur de cette faute.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 mars_.--Le _pourboire_, cette gnrosit essentiellement
franaise, prouve l'humanit d'une nation. Elle veut, la France, qu'
la rmunration tarife du travail ou du service, il s'ajoute pour le
mercenaire, un peu de joie, un peu de bon temps, un peu d'ivresse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 mars_.--Rosny nous apprend cette chose amusante: c'est que
les collectivistes rpudient le vol, le repoussent comme une manifestation
bourgeoise du sentiment de la proprit. Au fond le vol produit une
proprit personnelle qui est contraire  la doctrine.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 mars_.--Mme Commanville vient me lire la prface dfinitive, que
sur mon conseil, elle a crite, pour mettre en tte de la CORRESPONDANCE
DE FLAUBERT. Elle me parat curieuse, intressante, cette petite
biographie, par les dessous intimes qu'elle seule pouvait apporter sur la
vie de l'homme qui l'a leve.

Drumont,  dner, nous apprend qu'il fait des confrences anti-smitiques,
place Maubert et ailleurs. Ce sont des ecclsiastiques qui l'ont dtermin
 parler en public, en lui disant que le don de la langue lui viendrait
avec le Saint-Esprit, et il constate que ce don qu'il croyait ne pas avoir,
il le possde, et qu'il harangue avec une facilit qui l'tonne.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 mars_.--Voil Sverine et les autres, prenant comme cri de
guerre de la rvolution future:  la Banque de France!  la Banque de
France! ma phrase de Denoisel, dans RENE MAUPERIN, et qu'a cite Guesde,
lors de la reprsentation de la pice, tire du roman.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 mars_.--Dner chez Zola, nous racontant, que pendant un
entr'acte de la lecture de RENE, hier, Deslandes coll  un carreau, et
regardant tomber la neige, s'est retourn pour lui dire: La neige, c'est
le linceul des thtres!

Mise en lumire par Daudet et par moi, du livre de Rosny: LE BILATRAL, au
milieu d'une ardente et sympathique discussion. De trs hautes et de trs
rares qualits. Une profonde observation de l'humanit-peuple. C'est un
constructeur d'individus, un metteur en scne des foules, des multitudes:
tout cela avec un peu de confusion, un peu de brouillard  travers les
pages du bouquin; mais a ne fait rien, le BILATRAL est un matre livre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 mars_.--Daudet parlait, ce soir, d'un garon de la littrature
auquel il a fait quelquefois la charit, et dont la spcialit tait de
fabriquer des mots d'enfants, des mots de bb, et qui lui disait: J'ai
fait aujourd'hui un _bb_ de trois francs!

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 mars_.--Dans les silences d'une grande dame de ma connaissance,
silences un peu mprisants, je perois souvent l'tonnement, qu'elle
prouve des basses relations qu'en gnral, nous avons, les uns et les
autres, de la littrature. Elle ne comprend pas, que c'est une carrire de
faire des femmes  peu prs distingues, et que les gens qui travaillent,
et qui ne sont pas maris, ne trouvent pas le temps de se procurer cet
_ peu prs_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 mars_.--C'est extraordinaire, qu'en dpit de ma vie de
renfermement, de ma renomme de piochage, enfin de la publication de
quarante volumes, le _de_ qui est en tte de mon nom, et peut-tre une
certaine distinction de mon tre, continuent  me faire prendre par mes
confrres, qui ne me connaissent pas, et qui travaillent cent fois moins
que moi,--continuent  me faire prendre pour un amateur.

 propos de mon JOURNAL, quelques-uns s'tonnent que cette oeuvre ait pu
sortir d'un homme, considr comme un simple _gentleman_. Et pourquoi, aux
yeux de certaines gens, Edmond de Goncourt, est un gentleman, un amateur,
un aristocrate qui fait joujou avec la littrature, et pourquoi Guy de
Maupassant, lui, est-il un vritable homme de lettres? Pourquoi, je
voudrais bien le savoir?

Comme je reprochais  Rosny l'alchimie de ses ciels, lui disant que
l'effet produit par un ciel sur un humain, est une impression vague,
diffuse, potiquement immatrielle, si l'on peut dire, et ne pouvant tre
traduite qu'avec des vocables, sans dtermination, bien arrte, bien
prcise, et qu'avec ses qualifications rigoureuses, ses mots techniques,
ses pithtes minralogiques, il solidifiait, matrialisait ses ciels, les
dpotisait de leur posie thre... Rosny m'a rpondu, avec l'assurance
vaticinatrice d'un prophte, que dans cinquante ans, il n'y aurait plus
d'humanits latines, et que toute l'ducation serait scientifique, et que
la langue descriptive qu'il employait, serait la langue en usage.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 mars_.--Un portrait de femme. En robe de chambre de soie claire,
et molle, et bouffante, et garnie de haut en bas de gros noeuds floches,
elle est paresseusement enfonce dans un profond fauteuil, avec la
mobilit fivreuse de ses deux yeux de velours noir, avec la coquetterie
des poses maladives, et ayant sur ses genoux une caniche noire, aux pattes
montrant la tnuit d'une petite serre d'oiseau.

Et le dcor est charmant autour de la femme. Sur un panneau, en face
d'elle, se trouve un splendide Nattier, qui reprsente une grande dame de
la Rgence, en son volant costume de naade, s'enlevant au-dessus d'une
fort de roseaux, et sur le milieu de la chemine, contre le marbre de
laquelle la matresse de maison appuie parfois son front, se contourne une
lgante statuette en marbre blanc, au faire de Coysevox.

La causerie est une causerie esthtique sur l'amour, et elle dit qu'aprs
la possession, il est bien rare, que les deux amants s'aiment d'un amour
gal, et que cette ingalit dans le sentiment de l'un et de l'autre, fait
des attelages boiteux, et qui ne marchent pas en mesure. Un moment mme,
elle clbre le bonheur d'tre seule dans la vie, et sur ce que je lui
fais remarquer que c'est bien vide une maison, un grand appartement pour
un tre seul, elle m'interrompt, et s'crie, que, lorsque dans cette
maison, dans ce grand appartement, il y a deux tres, comme elle en
connat, qui ne _s'embotent_ pas, c'est encore plus triste.

Et lchant sa dissertation sur l'amour, elle revient  ses caniches, 
l'histoire de leurs moeurs, parlant d'un prdcesseur de la caniche ayant
l'horreur des bains, et qui lorsqu'on lui en prparait un, simulait le
plus admirable rhume de cerveau qui se puisse imaginer.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 mars_.--Mme Daudet rentre de la sance de l'Acadmie intresse,
amuse, gaye. Elle dit que c'est presque une runion de famille, que
les cinq cents personnes, qu'on rencontre partout  Paris, se donnent
rendez-vous l, et qu'entre ce monde, il s'tablit des courants curieux
sur les choses qui se disent, sur les jugements qui se produisent.

On lui demande ce que faisait Coppe, pendant le discours de Leconte de
Lisle, elle rpond qu'il regardait la coupole. Et _regarder la coupole_,
semble un moment devoir devenir l'expression, pour peindre l'abstraction
d'un acadmicien, d'une sance de l'Acadmie, la dissimulation de ses
impressions, de ses sensations, quand un antipathique parle.

Et Mme Daudet revient logieusement sur le compte de Leconte de Lisle...
Quant  Daudet, aprs s'tre agit, sans rien dire, il s'crie qu'il
trouve tout  fait extraordinaire ces chinoiseries, et que si, par hasard,
il s'y trouvait, il serait pris de l'envie de siffler, voire mme,
au milieu d'applaudissements d'idiotes comme Mme X... et Mme Z..., de
commettre une inconvenance encore plus grande, et de se faire mettre  la
porte, en disant bien haut  tout ce monde: Eh bien oui, c'est moi!

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 avril_.--Comme article critique de mon JOURNAL, je donne cet
extrait du _Franais_. Ces articles se perdent, s'oublient, et lorsque
quelqu'un les cite de mmoire, on ne veut pas y croire. Il est bon qu'il
reste quelque chose de leur texte authentique, pour donner plus tard 
juger l'intelligence du parti conservateur et catholique--du journalisme
de notre bord,  mon frre et  moi:

  Un chef-d'oeuvre d'infatuation en ce genre, c'est le JOURNAL DES
  GONCOURT. Un premier volume a paru, il n'a pas moins de quatre cents
  pages, et sera suivi de huit cents autres. Impossible d'y trouver un
  chapitre intressant, une ligne qui nous apprenne quoi que ce soit...

  ... Voulez-vous devenir auteur?... Voulez-vous voir, dans quelques
  annes, votre nom sur une couverture beurre frais, avec l'indication du
  tirage? Commencez ds aujourd'hui, et mettez-vous hardiment  votre
  journal: 27 mars.--Djeuner ce matin  huit heures. Parcouru les
  journaux... pluie, soleil, giboules... dner chez X... nous tions
  douze  table, les six messieurs avaient la barbe en pointe, les six
  dames avaient les cheveux roux.

  Intitulez: Journal de ma vie ou Documents sur Paris ou comme vous
  voudrez. Ajoutez l'indication troisime mille. Et je vous garantis une
  vente de quarante exemplaires[1].

[Note 1: Certes le tirage pour moi, n'est pas une marque de la valeur d'un
volume, toutefois le livre, que le critique du _Franais_ estimait devoir
se vendre  quarante exemplaires, est  son vrai huitime mille.]

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 avril_.--Pour les objets que j'ai possds, je ne veux pas,
aprs moi, de l'enterrement dans un muse, dans cet endroit o passent des
gens ennuys de regarder ce qu'ils ont sous les yeux, je veux que chacun
de mes objets, apporte  un acqureur,  un tre bien personnel, la petite
joie que j'ai eue, en l'achetant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 avril_.--Ce soir, en prenant un coup  Passy, pour aller
dner chez la princesse, je rencontre le jeune Montesquiou Fezensac, dans
la correction d'une de ses toilettes suprmement _chic_, et tenant  la
main une sorte de paroissien. Il me tend le petit livre trs bien reli,
et me dit: Regardez quel est mon brviaire... et certes je ne croyais pas
vous rencontrer!

Le petit livre est une MADAME GERVAISAIS de la petite dition Charpentier:
un lger ddommagement de tous les checs de ces temps.

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pques, 10 avril_.--Au fond c'est dur de n'avoir pas une
oreille, un coeur de femme intelligente, pour y dposer ses souffrances
d'orgueil et de vanit littraire...

... Tout manque, tout casse, tout croule. 'a t un peu comme a, tout
le long de ma carrire littraire, mais dans ce moment-ci vraiment la
malechance a pris des proportions grandioses, une intensit suicidante.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 avril_.--On causait ce soir, rue de Berri, du _parler_
spcial aux gens des clubs: parler ayant quelque chose du parler de
l'acteur en scne; parler, que M. de la Girennerie, je crois, inspectant
l'cole de Saumur, trouva dans la bouche de tous les jeunes gens, et dont
il tcha de leur faire sentir le ridicule et le mauvais genre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 avril_.--Chez Nol o je djeune, j'ai  ct de moi deux
enfants, au type juif, presque des bbs, qui causent avec leur prcepteur,
tout le temps du djeuner, de l'tat comparatif de la dette franaise
avec la dette allemande.

Porel qui a dn, ce soir, chez Daudet, me prend dans un coin, et me
sollicite de faire le scnario de GERMINIE LACERTEUX, mais ce n'est plus
le directeur rvolutionnaire de l'automne dernier, voulant utiliser pour
GERMINIE, la rapide machination anglaise, en faire une pice de huit
ou dix tableaux, sans entractes, coupe seulement au milieu par une
demi-heure de repos, ainsi que dans les concerts ou dans les
reprsentations du Cirque.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 avril_.--Aujourd'hui je ne sais pourquoi, je suis hant par
le souvenir de ma nourrice, cette Lorraine aux cheveux et aux sourcils
noirs, chez laquelle il y avait bien certainement du sang espagnol, et qui
m'adorait avec une sorte de frnsie. Je la vois, le jour d'un grand dner
 Breuvannes, et o je venais de manger sur l'abricotier de la cour, le
seul abricot mr, et que mon pre se faisait une fte d'offrir au dessert,
je la vois soutenir, avec une belle impudence, que c'tait elle qui
l'avait mang, et recevoir les quelques coups de cravache, que mon pre
lanait sur moi, ne la croyant pas, la chre femme!

Je la vois encore quelques heures avant sa mort,  l'hospice Dubois,
sachant qu'elle allait mourir, et proccupe seulement de l'ide, que la
visite que ma mre lui faisait, allait la faire dner une demi-heure plus
tard. La mort la plus simplement dtache de la vie que j'aie vue, oui,
une _en alle_ de l'existence, comme s'il s'agissait d'un dmnagement.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 avril_.--Un ciel,  la fois tout noir et tout constell
d'toiles, un ciel, semblable  la gaze noire pique de paillons d'or,
habillant les danseuses de l'Inde. Sur ce ciel, les grands arbres noirs,
non feuills encore, mais  la ramure infinie en ventail, et pareils 
ces fougres gigantesques du monde antdiluvien, qu'on dcouvre calcines
au fond des mines; et sous cette obscurit toute cloute de feu, des
souffles normes balanant, et faisant gmir ces arbres couleur de charbon,
comme les arbres d'une plante autre que la terre, d'une plante en deuil.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er mai_.--Mes rves sont maintenant toujours des cauchemars,
et ces cauchemars se rduisent  un cauchemar unique. C'est dans un voyage
en un pays vague, l'oubli de l'htel o je suis descendu, l'oubli et la
non-retrouvaille de la chambre qu'on m'a donne, avec la perte de tous mes
effets; un cauchemar produisant les troubles et les anxits les plus
terribles, dans mon pauvre sommeil d'tre frileux.

Je me demande, si la persistance de ce rve, n'est pas un symptme, une
indication dissimule d'une mmoire qui se perd.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 mai_.--Bertrand, ce soir, racontait une anecdote assez drle
sur Meilhac.

Meilhac se prsentant  l'cole polytechnique, tait venu le trouver, lui
demandant de convenir d'une question sur laquelle il l'interrogerait, lui
dclarant que s'il se prsentait, c'tait uniquement pour la satisfaction
de son pre.

Sur l'objection, que lui faisait Bertrand qu'il serait peut-tre reu.
Oh! il n'y a pas de danger! s'criait, avec une telle conviction, le
futur auteur dramatique, que Bertrand faiblissait, lui accordait sa
demande. Mais le jour de l'examen, au moment o Bertrand lui adressait la
question convenue, Meilhac, regardant dans la salle, disait tout haut:
Papa n'est pas l, et ne rpondant pas mme  la question, s'en allait.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 mai_.--Me voici au bout de mon existence intellectuelle. Encore
la comprhension et mme l'imagination de la construction, mais plus la
force de l'excution.

Avec cela une dtente de l'activit, une paresse du corps  bouger de chez
moi, quand il n'y a pas l, o je dois aller, l'attrait de retrouver des
personnes tout  fait aimes. C'est ainsi que ce soir, au lieu d'tre  la
premire de la reprise de CLAUDIE, dans la loge de Porel, prvenu que les
Daudet n'y sont pas, je reste chez moi  rvasser et  me rjouir, les
yeux, sous la lumire de la pleine lune, de la lgret de la grille de
fer qu'on vient de poser au fond de mon jardin... Et regardant cela, je
pensais avec tristesse au bourgeois imbcile, ou  la cocotte infecte, qui
aura bientt cette petite demeure de pote et d'artiste.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 mai_.--Curieux, ce Rosny, avec son profil de Persan et sa
maladie de la contradiction. Et a le prend comme une crise physique,
la contradiction! On le voit tout  coup abaisser la tte, regarder le
plancher, tenir ses bras tendus entre ses cuisses ouvertes, et lcher,
lcher de la parole, mle  des choses agressives. Puis l'expectoration
faite, se lever et se tenir debout, en quelque coin, en quelque angle de
meuble, et y demeurer tout gn, et comme pein de ce qu'il a fait.

Daudet m'arrache de chez moi et m'emmne dner chez lui.

Sur un emportement du petit Zz, il me parle des colres des Daudet,
lgendaires dans le pays: des colres de son pre  propos de rien, et qui,
un jour que son frre avait demand du vinaigre, lui faisait remplir son
assiette, et le forait  l'avaler. Il citait un autre Daudet, dont le
dner tait en retard, et qui va faire des reproches  sa cuisinire.
Entre un poulet effar qui jette des _pipi_ plaintifs,  travers ses
reproches. Agac, il lui flanque un coup de pied, qui le jette  demi mort
au milieu de la cuisine. Le chat saute sur le poulet; ce que voyant ledit
Daudet, il dcroche furieux le fusil du portemanteau de la chemine, et
tue le chat sur le seuil de la porte.

Et faisant un retour sur lui-mme, sur la peine qu'il a eue  dompter
ses colres, il dit qu'il y a bien certainement en lui, le restant d'une
_race sarrasine_.

L-dessus, je ne sais comment la conversation saute aux infirmes, et il
soutient qu'il y aurait un beau livre  faire avec l'infirme, qui est
presque toujours un vicieux, un chauffe-la-couche. Ceci amne des noms, et
des anecdotes sur ces noms.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 mai_.--Je ne sais qui racontait, au dner de ce soir, que
dernirement se prsentait au conseil de rvision, un jeune homme
runissant les deux sexes, et disant que toute sa famille tait ainsi, et
qu'il avait une soeur, qui se mettait quinze jours avec un homme, quinze
jours avec une femme. Dclaration qui amenait de la part du mdecin,
homme trs froid et trs correct en paroles, cette question: Monsieur,
pourriez-vous me dire, quelle est la longueur de la verge de Mademoiselle,
votre soeur?

Une dfinition supercotentieuse de Gounod: il appelle la cathdrale de
Milan, une cathdrale en _fa majeur_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 mai_.--Tous ces jours-ci, possession absolue de ma personne
par le jardin. Se tenir derrire un homme qui met de la terre de bruyre
sous des arbustes verts, qui creuse des cuvettes monumentales  des
rhododendrons,--tre pris par ce travail bte,--et tout ce qui vous
appelle d'intelligent dans votre cabinet de travail: lectures, notes,
corrections d'preuves, laisser tout cela.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 mai_.--On sonne. Il est dix heures. Qui, a peut-il tre?
C'est le Japonais Hayashi, de retour d'Amrique, et qui part demain pour
le Japon, dont il reviendra, au mois de dcembre. Il parle de trois mois
de sjour au Japon, o il crmera tous les marchands des petites villes
de province, absolument comme nous parlons d'une partie de bibelotage 
Versailles. En descendant l'escalier il me jette d'en bas: Vous savez,
c'est notre navire qui a coup en deux, le... (je n'entends pas le nom).
J'tais dans le moment sur le pont, et j'ai vu l'autre disparatre...
C'tait trs curieux.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 mai_.--Ce soir, au dner de Brbant, Perrot de l'Instruction
publique affirmait, que les jeunes gens qu'il voyait, ne lisaient plus les
journaux, n'avaient plus d'opinion politique, tant ils taient coeurs
par les blagues et le charlatanisme des hommes politiques du moment, et
il signalait comme un danger, cette gnration nouvelle compltement
dsintresse de la politique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 mai_.--Tout se tient. C'est fini des belles grosses roses
bourgeoises, bien portantes,  la faon de la _Baronne Prvost_.
Aujourd'hui l'horticulture cherche la rose alanguie, aux feuilles floches
et tombantes. Dans ce genre est expose une merveille, la rose, appele:
_Madame Cornelissen_, une rose  l'enroulement lche, au tuyautage
desserr, au contournement mourant, une rose, o il y a dans le dessin
comme l'vanouissement d'une syncope,--une rose nvrose, la rose
dcadente des vieux sicles.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 mai_.--Cet incendie de l'Opra-Comique a t vraiment une
_premire  cadavres_, o l'on a t pour avoir son nom imprim dans les
feuilles. Jamais ne s'est montr aussi bien, en un vnement triste,
l'affamement de publicit qu'a le Parisien du XIXe sicle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 mai_.--Je me suis trouv quelque part, o il y avait la
duchesse de ***, la duchesse de ***, la princesse de ***. Saperlotte! je
n'ai jamais rencontr runi tant d'aristocratie dans un salon. Ces femmes,
ou brunettes ou blondinettes, et gnralement gentillettes, ont une
distinction, mais pas une distinction de grande dame, une distinction
bourgeoise de demoiselles de magasin, suprmement _chic_. C'est mignon,
c'est _genreux_, et a papote dans les coins, en grignotant des petits
fours, avec d'lgants froufrous, et un caquetage d'oiseau.

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 mai_.--Je demandais hier  Rosny, pourquoi il avait quitt la
France, et tait all habiter l'Angleterre, il me rpondait que, vers ses
dix-huit ou vingt ans, il avait t tout  fait pris par les romans de
Gabriel Ferry, et qu'il avait voulu se faire coureur de bois en Amrique.
Puis quand il avait t en Angleterre, dit-il en souriant, l'Amrique lui
avait paru beaucoup plus loin que la France.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 juin_.--Lu dans le _Figaro_, un extrait des CHOSES VUES de Hugo,
extrait dans lequel, il me semble, avec une certaine fiert, reconnatre
une trs grande parent, dans la vision des choses, avec celle de mon
JOURNAL.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 juin_.--Ce soir, au dner de Brbant, Spuller, le nouveau
ministre de l'Instruction publique, dne en face de Berthelot,
l'ex-ministre, dont l'ironie aujourd'hui me semble un peu plus acide que
les autres jours. Spuller, je dois le dire, a une trs bonne et trs
simple tenue. Il affirme n'avoir voulu tre ministre que pour renverser
Boulanger. Il ne se fait du reste aucune illusion sur la solidit du
ministre, disant que pas plus tard que mardi prochain, il se pourrait que
le ministre et les quatre fers en l'air.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 juin_.--Djeuner chez Burty. Djeuner servi par une bonne, qui
n'a pas l'air timide, fichtre! Quant au matre de la maison, au milieu de
ses bibelots, largement nourri et abreuv de tout ce qu'il y a de mieux,
gav jusqu'au goulot de toutes les jouissances de la gueule, il est
heureux comme un coq en pte japonais.

Grelet, qui djeunait avec nous, a parl du corps des femmes japonaises,
de l'exquise dlicatesse de leur buste et de leur gorge, mais signalait
chez toutes l'absence des hanches et du reste, et l'inclinaison en dedans
de leurs jambes et de leurs pieds, par l'habitude qu'elles ont de se
traner  terre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 juin_.--La popularit! Ah! le beau mpris que j'ai pour elle.
Pense-t-on que si Boulanger arrive  jouer en France le Bonaparte, il le
devra, en grande partie  la chanson de Paulus?

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 juin_.--Mme Daudet me lit des fragments de son livre: MRES ET
ENFANTS. C'est vraiment une grande artiste.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 juin_.--J'avais rv pour la fin de ma vie, des dernires
annes, paresseuses, inoccupes, remplies par la lecture de voyages, et
il n'y a gure eu, dans mon existence, d'annes plus laborieuses, plus
fatigantes, par la multiplicit de petits travaux, et qui me font soupirer
aprs de l'inactivit de la cervelle et des jambes.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 juin_.--Plus de jouissance dans la vie, que la jouissance de
voir mon nom imprim: Est-ce assez bte... Mais, aprs tout, c'est la
petite monnaie de la gloire!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 juillet_.--Ne mentez pas, dit aujourd'hui, avec une trs grande
justesse, Daudet au petit de Fleury, et faites d'aprs nature, absolument
comme vous voyez, c'est seulement comme cela, que vous aurez quelque chose
de personnel. Si vous mentez, vous vous rencontrerez avec quelqu'un.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 juillet_.--Aprs la lecture, dans mon JOURNAL, de la peinture
descriptive des femmes, se trouvant  une soire de Morny, peinture qui a
un grand succs prs du mari et de la femme, je dis  Daudet: Voulez-vous
mon apprciation bien sincre sur cette page? Eh bien! je trouve que la
littrature y tue la vie. Ce ne sont plus des femmes, ce sont des morceaux
littraires. Oui, c'est trs bien ici, comme croquis de styliste, mais si
j'avais  me servir de ces portraits pour un roman, j'y mettrais des
phrases moins travailles, plus bonnement nature.

Au fond, dans le roman, la grande difficult pour les crivains amoureux
de leur art, c'est le dosage juste de la littrature et de la vie,--que la
recherche excessive du style, il faut bien le reconnatre, fait moins
vivante. Maintenant, pour mon compte, j'aimerai toujours mieux le roman
trop crit que celui qui ne l'est pas assez.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 juillet_.--De grandes causeries esthtiques, tous les matins,
par les alles du parc. Le feuilletage hier d'un cours de littrature,
o nous avons lu l'article Bossuet, nous amenait  confesser, qu'un
cerveau bien quilibr, ayant trs peu de lectures, et par l, gard des
infiltrations inconscientes et des embches du plagiat, devait tre bien
plus facilement original que nos cerveaux,  l'heure prsente, remplis de
livres et de noir d'imprims.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 juillet_.--Ce soir, dix-sept personnes  dner: Geffroy, Hervieu,
Ajalbert, le mnage Grville, Gille du _Figaro_.

Daudet raconte qu' l'ge de douze ans, aprs une absence de chez
lui--c'tait, je crois, sa premire frasque amoureuse--rentrant  la
maison, la tte perdue, et s'attendant  une terrible racle, la porte
ouverte par sa mre, il lui venait soudainement l'inspiration de lui
jeter: Le pape est mort! Et devant l'annonce d'un tel malheur pour cette
famille catholique, son cas  lui, Daudet, tait oubli. Le lendemain, il
annonait que le pape, qu'on avait cru mort, allait mieux, et grce 
cette mirobolante invention, il chappait  l'emportement et aux svices
du premier moment. C'est bien une imagination farce  la Daudet.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 juillet_.--Un dtail sur le got littraire de Gambetta. Dans
les derniers temps de sa vie, un jour Daudet lui contait ceci: passant sur
la place du Carrousel, par une de ces journes d'aot, o cette place a la
chaleur torride du dsert, il voyait, derrire une voiture d'arrosage, un
papillon traverser toute la place, dans la fracheur de l'eau tombant en
pluie, et Daudet s'extasiait sur l'intelligence de l'insecte, et le joli
de la chose.

 ce rcit, et au plaisir littraire que Daudet y mettait, Gambetta
le contempla, un moment, avec un regard tout plein d'une immense
commisration, et qui semblait lui dire, qu'il tait condamn  rester
toujours le _Petit Chose_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 juillet_.--Le beau mot! Dans une bataille, sous Louis XV, le
marquis de Saint-Pern, voyant son rgiment branl par une vole de
boulets, dit, en fouillant tranquillement dans sa tabatire: Eh bien quoi,
mes enfants, c'est du canon, cela tue, et voil tout!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 juillet_.--Promenade dans la fort de Snart.

Daudet me cause de la misre qu'il a faite avec Racinet, le dessinateur.
Un temps de misre effroyable, pendant laquelle ils avaient, tous deux, la
toquade d'aller coucher, l't, dans les bois de Meudon, emportant un pain,
un morceau de fromage, et la couverture du lit de leur htel. Il remmore
les curieux spectacles de nature qu'ils ont vus, les duels de crapauds,
les ruts des chevreuils, et tout le surnaturel, que la nuit met dans
l'ombre des grands arbres. Il parle d'un rire ironique qui les a
poursuivis, une partie d'une nuit, et qui, aprs lui avoir inspir une
grande terreur, l'a jet dans une colre qui l'a fait se prcipiter dans
un fourr d'pines, sans pouvoir rien dcouvrir.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 juillet_.--Le bleu cleste des yeux d'Edme, ma filleule, et
les gentils gestes de guignol, venant au bout de ses mignonnes mains, si
joliment se contournant. Sur sa petite chaise, o elle est attache, quand
elle est  table entre nous, elle a des renversements, comme en face de
visions au plafond de choses ou d'tres invisibles, auxquels s'adressent
ses petits bras tendus et son gazouillement aimant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 aot_.--J'ai t si malade cette nuit, et me trouve si faible
ce matin, que, craignant de n'avoir plus la force de m'en aller demain, je
pars convoy par Lon, comme mdecin auxiliaire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 aot_.--Paul Margueritte vient m'apporter la premire partie
de PAUL GEFOSSE, parue dans la _Lecture_. Il me parle de son incertitude
dans la bont de ses oeuvres, dans son succs, dans son avenir, comparant
ce timide et malheureux tat d'me,  la pleine confiance de Rosny,
ne doutant pas un seul moment, avec l'aide de quelques circonstances
favorables, de sa pleine russite future.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 aot_.-- mon grand tonnement, en ouvrant, ce matin, le
_Figaro_, je trouve en tte une excution littraire de Zola, signe des
cinq noms suivants: Paul Bonnetain, Rosny, Descaves, Margueritte, Guiches.
Diable, sur les cinq, quatre font partie de mon _grenier_!

Lon Daudet vient me prendre pour me conduire chez Potain, auquel il a
demand un rendez-vous pour moi.

Longue attente, dans ce roulement de voitures du boulevard Saint-Germain,
dans ce bruit et cette trpidation de la vie parisienne, pendant laquelle
vous vous demandez, si bientt quelques mots, quelques paroles de l'homme
qui est derrire la porte, ne vont pas, tout  coup, veiller chez vous
l'ide du silence ternel.

Potain, une curieuse physionomie, avec l'humaine tristesse de sa figure,
son crne comme concass, son oeil rond de gnome, sa ralit un peu
fantastique. Il m'examine, m'ausculte longuement, au bout de quoi, en
dpit de mes convictions intimes, et de tout ce que je peux lui dire de
mes maux, il m'affirme qu'il n'y a ni nphrtisme, ni hpatisme chez moi,
que je suis un rhumatisant, un rhumatisant ayant un rhumatisme sur
l'estomac, et qu'il me faut les eaux de Plombires.

En sortant de chez Potain, nous prenons le train pour Champrosay, o je
dne. Daudet n'en savait pas plus que moi, du Manifeste des Cinq qui ont
commis leur mfait dans le plus profond secret. Et le relisant tous deux,
nous trouvons le manifeste mal fait, d'une criture renfermant trop de
termes scientifiques, et s'attaquant trop outrageusement  la personne
physique de l'auteur.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 aot_.--Ce soir,  dix heures, au moment de me coucher, on
m'annonce Geffroy, qui touch et pein des reintements de ma personne, 
propos du Manifeste des Cinq, me lit un article qu'il vient de faire, et
qui nous dgage, moi et Daudet, de toute participation au Manifeste. Mais
je lui demande de ne pas le faire paratre, lui disant que je ne veux pas
rpondre, que je trouve l'accusation au-dessous de moi, que j'ai ignor
absolument le manifeste, et que si je m'tais cru le besoin d'exprimer ma
pense sur la littrature de Zola, je l'aurais fait moi-mme, avec ma
signature en bas, et qu'il n'tait pas dans ma nature de me cacher
derrire les autres.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 septembre_.--Saint-Gratien. Ce soir, le violoniste Sivori nous
raconte sa vie de voyages, commence  onze ans, et promene continuement
dans les cinq parties du monde. Et il nous conte, que tout jeunet, 
l'isthme de Panama, naviguant sur la rivire, dans une troite barque, et
que le moindre mouvement pouvait faire chavirer, naviguant couch au fond
de la barque, sa bote  violon entre ses bras, soudain, en ce grand
paysage, il lui avait pris une ide de prluder; mais au bout de quelques
accords, ne voil-t-il pas que les quatre sauvages qui menaient la barque,
pris d'une exaltation furieuse, voulaient jeter  l'eau le sorcier. Et il
ne put les faire revenir de leur dtermination qu'en remettant son violon
dans sa bote, et en leur abandonnant sa provision de cigares.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 septembre_.--Ce soir, est venu dner  Saint-Gratien, le jeune
mnage Walewski. La femme, de beaux yeux et un air aimable, l'homme, une
tte  la dtermination froide, et s'exprimant avec une nettet de la
pense et une correction de paroles, remarquables.

Il nous entretient, et trs bien, de beaucoup de choses, entre autres de
l'excution de Barr et de Lebiez. Il tait alors attach au marchal, et
a pu assister  leur rveil, qui est une chose motionnante mme pour le
directeur de la prison,--et o le silence, le terrible silence entre
les paroles dites,--est d'un effet qu'on ne peut exprimer. Il nous
dcrivait, au moment o avait t annonc  Barr le rejet de son pourvoi,
l'affaissement, pour ainsi dire, la mort physique de l'homme, qu'on tait
oblig d'habiller, de porter, de soulever, comme un tre qui n'tait plus
vivant.

Lebiez, lui, au contraire, montra un courage extraordinaire. Walewski le
vit s'efforcer d'carter le prtre, qui s'tait mis devant lui, pour
apercevoir de ct la guillotinade de son camarade, et lorsqu'on lui cria:
_Bravo, Lebiez!_ il le vit encore parfaitement regarder en l'air, et
chercher d'o venait l'applaudissement, avec le sang-froid d'un individu,
qui serait tout autre part que sur l'chafaud.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 septembre_.--La marquise de Beaulaincourt, la ci-devant
marquise de Contades, contait aujourd'hui, que les deux fois qu'elle avait
dn, dans sa vie,  ct de Talleyrand, les deux fois, Talleyrand
avait parl de la mauvaise conformation physique de Mme de Stal, pour
laquelle M. et Mme Necker avaient t obligs de faire fabriquer un
_tourne-cuisses_,  l'effet de lui ramener les pieds et les jambes en
dehors.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 septembre_.--Aujourd'hui, la princesse parlait de son
adoration de Versailles, disant qu'elle voudrait s'y faire construire une
maison dans le style de Louis XIV, et o tout serait  l'imitation du
temps, jusqu'aux crmones des fentres, et soudain s'interrompant, elle
reprend: Enfin l,  Versailles, je parle bas comme dans une glise! Et
elle ajoute aprs un silence: Car, on a beau dire,  Versailles est toute
l'histoire de France...

Tholozan, mdecin du shah de Perse, depuis vingt-neuf ans, nous faisait
une curieuse rvlation: Les Persans disent aux Europens: Vous avez,
vous autres, des horlogers, des mcaniciens, des ouvriers dans les arts
mcaniques, suprieurs aux ntres, mais nous vous sommes bien suprieurs
en tout,--et ils demandent, si nous avons des littrateurs, des potes!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 septembre_.--Visite  la comtesse de Beaulaincourt, pour lui
demander de reproduire dans la publication illustre, que font les Didot
de ma MADAME DE POMPADOUR, l'intaille reprsentant Alexandrine, l'unique
portrait que l'on ait de la fille de la favorite,--un legs fait au duc de
Chabot et qui lui vient de famille.

Je trouve la comtesse dans son petit salon, tendu de soie jaune, tout
plein des portraits des Castellane et des Contades, et dont elle a fait au
milieu un frais atelier de fleuriste, enferm dans la barrire d'un ruban.

Tout en disant: Quand on n'est plus jeune, il faut se faire des
occupations qui vous tiennent compagnie, elle se lve d'un petit bureau,
qui est comme une jardinire de glaeuls naturels, en dedans desquels se
pressent et se tassent des sbiles et des soucoupes, pleines de couleurs,
pleines de ptales artificiels non encore colors; elle se lve pour me
montrer un imperceptible Jugement de Pris; un pastel de la Lecouvreur,
qui a bien certainement la touche des pastels de Coypel, et pourrait bien
tre l'original ou une rptition de la peinture  l'huile; un collier
de perles, aux perles uses, qui viendrait de la femme du duc de La
Rochefoucauld, l'auteur des MAXIMES.

Et la montre qu'elle fait de ces choses, est seme d'anecdotes du
dix-huitime sicle, d'anecdotes de Louis-Philippe, d'anecdotes du second
Empire, donnant  penser aux curieux mmoires, qu'on ferait sous la dicte
de cette spirituelle vieille femme,  la parole intarissable.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 septembre_.--Premire de JACQUES DAMOUR. Un sentiment
s'affirmant chez moi d'une manire bien positive. Un succs au thtre, ne
vaut pas les embtements, et l'motion qu'avait, ce soir, Hennique!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 septembre_.--Nous causons avec Daudet, de retour des eaux
trs souffrant, nous causons de la survie par le livre, qui a t notre
proccupation  mon frre et  moi, toute notre vie. Daudet me dit, que
la survie pour lui est tout entire dans ses enfants, et quant  la
littrature, 'a t tout simplement une expansion, une dpense d'activit
se produisant dans un bouquin, comme elle aurait pu se produire dans toute
autre manifestation.

On va ce soir, en troupe, visiter le cottage que Drumont vient de louer 
Soisy, au milieu du jardin ruineux, cr par Hardy, l'ancien jardinier de
Versailles, un potager aux alles manges par les mauvaises herbes, aux
arceaux croulants, aux vieilles quenouilles lpreuses, et comme tordues
fantastiquement par la paralysie: une sorte de Chartreuse, faite pour la
description d'un Edgar Po.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 septembre_.-- propos de PASCAL GEFOSSE, le roman de
Paul Margueritte, Daudet disait, non comme critique du livre, mais
thoriquement, qu'il y avait  la suite de Bourget, une suite de romans
psychologiques, dont les auteurs,  l'instar de Stendhal, voulaient crire,
non ce que faisaient les hros des romans, mais ce qu'ils pensaient.
Malheureusement la pense, quand elle n'est pas suprieure ou trs
originale, c'est embtant, tandis qu'une action mme mdiocre se fait
accepter, et amuse par son mouvement.

Il ajoutait encore que ces psychologues, bon gr, mal gr, taient plus
faits pour les descriptions de l'extriorit que pour des phnomnes
intrieurs, que par leur ducation de l'heure prsente, ils taient
capables de dcrire trs bien un geste, et assez mal un mouvement de l'me.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er octobre_.--Entre moi, prenant assis mon th, et Daudet se
promenant d'un bout de ma chambre  l'autre, avec une locomotion un peu
fivreuse, c'est une causerie vagabonde, avec des ides d'veil, sur les
sujets les plus disparates.

 propos du qualificatif _doux_, Daudet dit que le mot vient des
troubadours, qui ont dnomm la femme une douce chose et que c'est
curieux que la douceur soit ce qu'il y a de plus recherch, comme qualit
et mrite de la femme, pendant la priode rvolutionnaire; et comme
bientt nous nous proccupons de l'expansion du mot _chose_ en littrature,
de son emploi  tout bout de champ, il fait la remarque que le mot
d'origine espagnole ou italienne, a t adopt par le romantisme, et
surtout affectionn par Hugo, qui en a senti tout le charme diffus et
vague.

Hier, c'tait le divorce, dont nous parlions, le divorce, ce tueur du
mariage catholique, ce radical _mtamorphoseur_ de la vieille socit,
dont il comparait l'action, en un temps prochain,  la troue, au-dessous
de la flottaison, dans les flancs d'un navire en train de couler.

Dans cette toquade de combativit qui a pris Drumont, il devient un
personnage tout  fait original. La nature n'est plus pour lui, qu'un
dcor de champ clos. Quand il a lou sa maison de Soisy, il s'est cri:
Ah! voil un vrai jardin pour se battre au pistolet! Telle alle du parc
de Daudet lui fait dire: Oh! la belle alle pour un duel  l'pe. Et
comme on causait ces jours-ci d'un mariage pour lui, n'a-t-il pas dit, 
un moment, en souriant: Oui, trs bien, trs bien, c'est parfait ce que
vous me dites de la jeune fille... mais croyez-vous qu'elle s'motionnera
 l'entre chez moi, le matin, de deux messieurs?

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 octobre_.--Ce matin, Daudet, en cartant le rideau de ma croise,
soupire presque: Ce que j'aime la campagne!... voir a, c'est une
allgresse en moi!... il me semble, que j'ai une _cervelle de diamant_...
que, dans la journe, je vais faire des choses!...

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 octobre_.--Je tombe sur un article de la _Libert_ contenant
un compte rendu du livre de Paulowski et de ses conversations avec
Tourguneff. Notre dfunt ami se montre trs froce  notre gard,
attaque notre prciosit, nie notre observation en des critiques assez
rfutables.

Par exemple,  propos du repas nocturne des bohmiens, au bord de la Seine,
l'ouverture des FRRES ZEMGANNO, et o se trouve la description d'un
saule, que je fais gris, sur une note prise d'aprs nature, il dit:
On sait que le vert devient noir la nuit. N'en dplaise aux mnes de
l'crivain russe, mon frre et moi tions plus peintres que lui,
tmoin les trs mdiocres peintures et les horribles objets d'art qui
l'entouraient, et j'affirme que le saule dcrit par moi, tait gris et pas
du tout noir. Et encore dans cette description, l'pithte _glauque_,
applique  l'eau, cette vieille pithte si employe, devenue si commune,
le fait s'crier: Est-ce assez prcieux!

Parlant de la FAUSTIN, Tourguneff s'abrite derrire Mme Viardot, pour
dire que nos observations sur les motions des femmes de thtre, taient
archi-fausses. Et ce qu'il dit n'tre pas vrai, c'est rdig d'aprs des
observations, en partie fournies par les soeurs de Rachel, en partie par
une confession dramatique de Fargueil, dans une grande lettre que je
possde.

Tourguneff--c'est incontestable--un causeur hors ligne, mais un crivain
au-dessous de sa rputation. Je ne lui ferai pas l'injure de demander,
qu'on le juge d'aprs son roman des EAUX PRINTANIRES! Oui, c'est un
paysagiste, un peintre de dessous de bois trs remarquable, mais un
peintre d'humanit, petit, manquant de la bravoure de l'observation. En
effet, il n'y a pas dans son oeuvre la rudesse primitive de son pays, la
rudesse moscovite, la rudesse cosaque, et ses compatriotes dans ses livres,
m'ont l'air de Russes, peints par un Russe qui aurait pass la fin de sa
vie,  la cour de Louis XIV. Car en dehors de l'loignement de son
temprament, pour l'aigu, le mot violemment vrai, la coloration barbare,
il y avait chez lui une dplorable soumission aux exigences de l'diteur:
tmoin l'HAMLET RUSSE, que je lui ai entendu avouer, sur les observations
de Buloz, avoir amput de quatre ou cinq phrases, faisant son caractre.
C'est dans son oeuvre, cet adoucissement du caractre de l'humanit de son
pays, qui amena un jour entre Flaubert et moi, la plus vive discussion que
nous ayons jamais eue, me soutenant que cette rudesse tait une exigence
de mon imagination, et que les Russes devaient tre tels qu'il les avait
reprsents.

Depuis, les romans de Tolsto, de Dostoewski, et des autres, je crois,
m'ont donn raison.

Ce soir, chez la princesse, le capitaine Riffaut, qui a vu fusiller
beaucoup de gens de toutes les nations, soutenait que les hommes montrant
le plus stupfiant ddain de la vie, devant le peloton d'excution,
taient les Mexicains. Les Arabes condamns  mort, en sa prsence, ne
laissaient rien voir de leur peur de la mort, dans l'expression des yeux,
dans le port de la tte, dans l'ensemble des attitudes, mais en les
regardant bien, on remarquait un battement de l'artre du cou, une
agitation nerveuse de la pomme d'Adam. Chez les Mexicains, impossible
de dcouvrir aucun signe de faiblesse humaine.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 octobre_.--Ce soir au Thtre-Libre, on joue SOEUR PHILOMNE, la
pice originale, tire de notre roman, par Jules Vidal et Arthur Byl.

J'y vais avec Geffroy et Descaves. Au bout de rues, qui ont l'air de
rues de faubourg de province, o l'on cherche un lupanar, une maison
honntement bourgeoise, o se trouve toute pleine une pauvre petite
salle de thtre; une salle  la composition curieuse, et qui n'est pas
l'ternelle composition des grands thtres: des femmes, matresses ou
pouses de littrateurs et de peintres, des modles,--enfin un public,
que Porel baptise: un public d'atelier.

tonnement. C'est bien jou, et avec le charme d'acteurs de socit
excellents. Antoine, dans le rle de Barnier, est merveilleux de naturel.
Il a un: _Nom de Dieu_, qui au lieu d'tre jet, d'tre sacr debout, est
lch par lui, allong,  demi couch sur la table, et ce Nom de Dieu,
accentuant la dfense de ces saintes femmes, fait un grand effet.

La scne de la prire, avec les rponses des malades, coupe par la
chansonnette de Romaine agonisante, est salue par un tonnerre
d'applaudissements, par l'motion d'une salle vraiment remue... C'est un
succs  tout casser.

Et sait-on d'o vient le succs de cette pice, effet que je n'avais pas
prvu  la lecture? Il vient de la mle de la dlicatesse des sentiments,
du style et de l'action, avec son ralisme thtral.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 octobre_.--En rflchissant  l'hostilit,  l'injustice
littraire, puis-je dire, de Tourguneff, vis--vis de Daudet et de moi,
je trouve la raison de cette injustice, dans une qualit de Daudet et de
mon frre: l'ironie. C'est particulier comme les trangers, ainsi que les
provinciaux, sont intimids par ce don tout parisien, et comme ils sont
volontiers pris d'antipathie pour les gens, dont la parole recle pour eux,
de secrtes et mystrieuses moqueries, dont ils n'ont pas la clef.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 octobre_.--Chez Daudet, o je suis venu passer deux jours, pour
conseiller des coupes et des perces dans le parc, on cause de ces yeux
immenses, tournants et roulants des Orientaux, et qui seraient obtenus par
un allongement, par un coup d'ongle donn dans l'angle extrieur, par de
vieilles femmes qui ont la spcialit de ce coup d'ongle.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 octobre_.--Ce soir, me promenant sur le boulevard, indcis sur
le restaurant o je dnerai, je tombe sur Scholl, qui m'emmne  la MAISON
D'OR. Lui aussi,  l'apparence si forte, et si vivant, et si dpensier
d'esprit, le voici touch par la maladie et condamn  manger un pain, qui
semble  la cosse de bois d'un fruit d'Amrique.

Il m'entretient de sa fatigue, de sa lassitude de corps, que chasse, un
moment, son heure d'armes de tous les matins. Et il me dit son bonheur de
se coucher maintenant,  deux heures du matin, revenant  ces annes de
vie commune avec sa danseuse de corde o il se couchait  cinq heures,
forc de s'installer avec elle, aprs la reprsentation, chez Riche
jusqu' une heure du matin, puis de dmnager avec elle chez Hill, o ils
demeuraient jusqu' trois heures, puis de passer encore une heure dans un
bar, en face, o se runissaient tous les saltimbanques de Paris, l'homme
qui marchait sur un doigt de la main, etc., etc., etc. Et enfin, sortant
de l, dsireux de se coucher, Scholl n'entendait-il pas l'enrage
noctambule, une main tendue vers le lointain, s'crier: Est-ce que tout
l-bas, je ne vois pas encore une petite lumire?

Et il termine, en me disant aimablement, que la frquentation de ce monde,
lui a fait apprcier la vrit des FRRES ZEMGANNO.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 octobre_.--J'envoie  la princesse, un exemplaire de mon second
volume du JOURNAL DES GONCOURT, paru ces jours-ci, avec cette lettre:

   Princesse,

   Je vous envoie un volume o il est parl, plusieurs fois, de Votre
   Altesse. Je n'ai pas voulu sculpter en sucre, la figure historique que
   vous tes, que vous serez. J'ai cherch  vous peindre, avec le mlange
   de grandeur et de fminilit qui est en vous, et mme avec un peu de
   votre langue  la Napolon; enfin j'ai cherch  vous peindre en
   historien, qui aime votre personne et votre mmoire, dans les sicles
     venir. En tout cas, je crois pouvoir vous assurer que dans vos
   biographies passes, prsentes, futures, on ne trouvera pas un hommage
   plus clatant, rendu  votre coeur et  votre intelligence.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 octobre_.--Extraordinaire! Une presse comme je n'en ai jamais eu,
jusqu' Delpit qui nous traite, mon frre et moi, de grands crivains!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 octobre_.--Ah, la vrit! Que dis-je, la vrit!... non, mais
tant seulement un millionime de vrit, comme c'est difficile  dire, et
qu'on vous le fait payer. Tant pis, je l'aime cette vrit, et j'aime 
la dire, ainsi que c'est permis de son vivant,  la dose d'un granule
homopathique... et oui, pour cette vrit telle quelle, s'il le faut, je
saurais mourir, comme d'autres meurent pour une patrie... Puis vraiment,
est-ce que nos illustres, nos acadmiciens, nos membres de l'Institut se
figurent passer  la postrit, comme de petits bons dieux en chambre,
sans alliage d'humanit aucune... Allons donc, ces hypocrisies de la
convention, tous ces mensonges seront percs un jour, un peu plus tt, un
peu plus tard.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 octobre_.--Aujourd'hui, je me trouve si enrhum, que je n'ose
pas aller au cimetire. C'est la premire fois que je manque, pendant
cette semaine des Morts,  la visite sur la tombe de mon frre.

Mais je passe toute la journe  relire sa maladie et sa mort, crites,
jour par jour, heure par heure, et cette relecture me dcide  donner le
morceau tout entier, dans le troisime volume de notre JOURNAL, en dpit
de la pudeur de convention commande  la douleur, du _cant_ littraire
inflig au dsespoir: c'est vraiment une trop loquente et une trop relle
monographie de la souffrance humaine.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 octobre_.--Deshayes attach au Muse Guimet, en me rapportant un
exemplaire de mon JOURNAL, envoy  Burty, me dit qu'il est malade, en
proie  des troubles nerveux, qui lui apportent une hsitation dans la
trouvaille des mots: un cas, dit-on, de migraine ophtalmique. Il aurait
dsir me voir, mais le mdecin qui le soigne, a dclar qu'il valait
mieux qu'il ne vt personne, et qu'il avait besoin d'tre trait tout
autant par le silence que par le bromure de potassium.

Et comme Deshayes me demande  la place de l'exemplaire sur hollande, un
exemplaire sur japon, ainsi que Burty en a reu un du premier volume, et
que je lui dis que je ne sais pas, si vraiment maintenant je pourrai lui
en procurer un, il m'engage  ne pas lui faire cette rponse, mais  lui
faire esprer un exemplaire, comme il le dsire, parce qu'il craint que
dans l'tat nerveux o il se trouve, ma rponse n'amne une crise.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 novembre_.--Le vieux Larousse, cet ouvrier bniste, qui a
l'air de sortir d'un roman de Mme Sand, me parlait de la difficult
d'avoir des bois qui ne jouent plus, disant que le bois _reste toujours
vivant_, et qu'il lui faut, par un long et fort chauffage, chasser du
corps cette sve, qui persiste sous son apparente mort.

Il m'entretenait d'un de ses amis, d'un simple forgeron, devenu le
marteleur artiste du fer, et qui fabrique  prsent des feux en fer forg,
reprsentant un rosier, avec la lgret, la souplesse, l'embuissonnement
de l'arbuste. Savez-vous comment il devint artiste, l'homme qui forgeait
des fers  cheval? Il aimait beaucoup sa mre, et quand sa mre vint 
mourir, il eut l'ide de forger, pour mettre sur sa tombe, un petit saule
pleureur. Et la russite l'amena ensuite  forger une branche de rosier,
o commena  se rvler son incomparable talent.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 novembre_.--Quel singulier phnomne, que celui qui rend un
auteur compltement dupe de ce qu'il imagine, avec tous les ttonnements
de l'imagination! C'est ainsi qu'aujourd'hui je pleure et touffe un
peu--tant toujours pris par la tousserie--en composant une scne de
GERMINIE LACERTEUX.

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 novembre_.--Aujourd'hui, a ne va pas bien du tout. Je suis forc
de faire venir le docteur Malhen, qui trouve  mon rhume le caractre
d'une forte bronchite.

Je fais quelques changements  mon testament, et je le lis  Daudet, mon
excuteur testamentaire, qui n'en avait pas encore connaissance.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 novembre_.--Pillaut parlait curieusement ce soir, du _son de la
voix_ des anciens violons et violes d'amours, qui n'est pas une voix de
gorge mais plutt une voix de baryton: une voix un peu nasillarde.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 dcembre_.--Avec l'lection de Sadi Carnot, c'est la tyrannie de
la mdiocratie qui commence, une tyrannie qui ne voudra plus  la tte du
gouvernement d'un homme ayant une valeur, qu'il soit Ferry ou tout autre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 dcembre_.--On pousse la porte du _grenier_... c'est Burty
_redivivus_, tristement _redivivus_.

Il entre, s'assoit dans un fauteuil, son chapeau sur la tte, tenant
sa canne avec un geste automatique de figure de cire. La narquoiserie de
son visage s'est envole, et il a le sourire inexpressif d'un gros et
pais bourgeois, en visite. Alors il nous raconte avec un air bat et
une joyeuset _gaga_, qu'il est guri, mais qu'il a pass un moment
dsagrable, agaant... finissant ses phrases dont il ne peut sortir,
avec des ronds tracs par sa canne sur le tapis.

Et le voici revenant sur sa maladie, disant que quand il dsirait du vin,
il demandait de l'eau, disant que c'tait le plus souvent une interversion
de syllabes dont il n'tait pas le matre, et qui lui faisait prononcer
du _fca_, quand il voulait du caf, ajoutant qu'il lui tait impossible
d'crire, rptant deux ou trois fois de suite le mot _parce que_, etc.,
etc.

Un moment il parle, sans que nous puissions le comprendre, d'un alphabet,
que lui avait recommand de lire, sa bonne Augustine, alphabet dont il
avait perdu l'_u_ et l'_y_, et ne pouvait les retrouver. Et cela, toujours
dit avec d'normes difficults, et des mots estropis, comme Vichy, qui
devient _Vichin_, et la physionomie d'un homme qui a l'air de trouver
cela _farce_, s'entretenant avec une sorte de complaisance, de l'heureuse
somnolence sans irritation, qu'il prouvait dans cet tat, et qui lui
donnait, c'est son expression, comme des _hallucinations de
blanc_,--l'entourant pour ainsi dire compltement de blancheur.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 dcembre_.--En ses lectures, les imaginations de la femme, du
ct de la cochonnerie, sont au del de ce qu'on peut imaginer. Une jeune
femme du monde me disait, ce soir,  propos d'un rve sur Balzac, donn
dans notre JOURNAL, et o il y est parl de lacunes, comme il y en a dans
le _Satyricon_:

--Qu'est-ce que vous avez pu vouloir dire par l... a doit tre sal...
si vous saviez comme je me suis creus la tte pour le deviner.

--Mais je n'ai pas voulu dire autre chose, que dans mon rve, il y avait
des trous, des lacunes comme dans le livre de Ptrone, o il manque des
morceaux du texte.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 dcembre_.--Daudet, avant l'arrive du monde du jeudi, me
contait des incidents bizarres, comme tout arrangs pour de curieux
mmoires.

C'est ainsi qu'il avait achet  Munich, trois petits chapeaux en drap
vert, et dont il avait fait cadeau d'un  Bataille,  Bataille, dit-il,
qui me ressemblait en charge. Or, un jour qu'ils faisaient une grande
course aux environs de Meudon, Bataille se laissait aller  lui dire, que
son pre tait un alcoolique, qui s'tait noy dans une mare de purin,
et lui demandait qu'il l'empcht de boire, parce qu'il sentait qu'il
mourrait dans de la m... Et pendant qu'il lui faisait ses confidences sur
ses commencements de draison, avec sur la tte un des trois chapeaux
verts, l'oiseau du chapeau tait si comiquement plac, et le faisait si
macabrement drolatique, que Daudet partait d'un clat de rire nerveux,
qu'il ne pouvait arrter.

Le second chapeau vert tait donn  du Boys, garon doux et tranquille,
qui, un jour, venait conter  Mme Daudet des choses d'une violence
terrible, coiff de ce chapeau.

Enfin le troisime chapeau tait donn  Gill le caricaturiste.

Et tout le monde sait que les trois porteurs des chapeaux verts, sont
morts fous.

Aprs dner, je cause avec Rodin qui me raconte sa vie de labeur, son
lever de sept heures, son entre  l'atelier  huit, et son travail,
seulement coup par le djeuner, allant jusqu' la nuit: travail debout ou
perch sur une chelle qui l'crase le soir, et lui donne le besoin de son
lit, au bout d'une heure de lecture.

Il me parle de l'illustration des posies de Baudelaire, qu'il est en
train d'excuter pour un amateur, et dans le fond desquelles, il aurait
voulu _descendre_, mais la rmunration ne lui permet pas d'y mettre assez
de temps. Puis, pour ce livre qui n'aura pas de publicit, et qui doit
rester enferm dans le cabinet de l'amateur, il ne se sent pas l'entrain,
le feu d'une illustration, commande par un diteur. Et comme je lui dis
un mot du dsir, que j'aurai un jour de lui voir illustrer: _Venise la
Nuit_, il me fait observer, qu'il est un homme du nu et non de draperies.

Il s'tend ensuite longuement sur le buste de Hugo qui n'a pas pos, mais
qui l'a laiss venir  lui, autant qu'il a voulu, et il a fait du grand
pote un tas de croquetons--je crois soixante,  droite,  gauche,
 vol d'oiseau,--mais presque tous en raccourcis, dans des attitudes
de mditation ou de lecture, croquetons avec lesquels, il a t contraint
de construire un buste.

Et Rodin est plaisant  entendre conter les batailles, qu'il a eu  livrer,
pour le faire tel qu'il le voyait, les difficults qu'il a rencontres, 
se faire permettre par la famille, de ne pas adopter l'idal conventionnel,
qu'elle se faisait de l'crivain sublime, de son front  trois tages,
etc., etc., enfin  rendre et  modeler le masque qui tait le sien, et
non celui qui avait t invent par la littrature.

Gustave Geffroy, qui vient de rveillonner chez Rollinat, racontait que le
cur de l'endroit, qui leur a donn  djeuner le lendemain de Nol, quand
il se mettait  dire, ce cur singulier, quelque chose d'un peu vif, d'un
peu audacieusement philosophique, jetait au commencement de sa phrase:
Si j'tais un homme!

C'est vraiment un intelligent et original commencement de phrase pour un
cur!




ANNE 1888


_Dimanche 1er janvier 1888_.--Un triste jour de l'An.  neuf heures du
matin un feu de chemine qui se communique  la chambre de fumisterie, et
qui nous fait craindre un incendie de la maison. C'est vraiment de la
malechance, que moi, dont toute la fortune est en bibelots, je sois tomb
sur une maison, o un architecte, pour avoir la ligne dcorative d'un toit
couronn par une seule chemine, ait adopt un systme de chauffage qui
vous tient toujours sous la menace du feu.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 janvier_.--Penses crayonnes, dans un Journal intime de jeune
fille inconnue, qui m'est arriv par la poste:

Les femmes vraiment tendres ne sont pas sensuelles. La sensualit les
dgote. Elles sont seulement voluptueuses de coeur, dans toute l'tendue
de la tendresse de ce coeur.

Oh le pauvre coeur de femme qu'un rien de l'tre aim, meut, exalte,
froisse!

Instruites, comme elles sont en train de l'tre, les femmes ne
s'appuieront plus seulement sur leur coeur.

Le premier livre, que je me rappelle avoir reu en cadeau, tait un PAUL
ET VIRGINIE. Ce livre a laiss dans mon coeur une empreinte, qui a grandi
en moi, comme l'entaille faite  l'corce d'un arbre. C'est pourquoi je ne
puis me dcider, comme tant d'autres,  me marier sans mon coeur.

Une femme qui n'a ni mari ni amant, ne peut crire des romans. Elle ne
sait rien de la vie vcue. La seule littrature qu'on puisse supporter
d'elle, est de la littrature  l'usage des enfants.

 deux jeunes maris, qui arrivent djeuner et s'embrassent encore: Vous
ne pourriez pas descendre de votre chambre _tout embrasss_?

Et sur l'un des derniers feuillets du carnet se trouve: _Histoire de
plusieurs coeurs de jeunes filles, que j'ai connues_. Malheureusement il
n'y a que le titre, un titre allchant s'il en fut jamais.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 janvier_.--J'ai tout lieu de croire, que le JOURNAL DES
GONCOURT va faire des petits. Jollivet me disait, ce soir, qu'un de ses
amis en faisait un  mon instar, et aprs avoir murmur: Oui, un paysage,
une anecdote, une pense... a fait un ensemble amusant! il ajoutait:
Et moi-mme, je suis tent d'en commencer un.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 janvier_.--La causerie du _Grenier_ est aujourd'hui sur le
_Supplment littraire_ du Figaro, tripot par Bonnetain et Gustave
Geffroy. On parle de cet _Almanach de Bottin_, o passent les deux
critiques frachement dcors, Brunetire et Lematre. Il est question
de l'amusant Dialogue des Vivants entre Sarah Bernhardt et Renan, du
distingu morceau sur le monde, par Hervieu, du philosophique morceau
de Geffroy, intitul: les _Deux Calendriers_, etc., etc.

Et l'on se demande l'effet produit dans les hautes et sages rgions
littraires, par ce dmasquement inattendu dans le _Figaro_ d'une petite
leve de plumes, railleuses, blagueuses, batailleuses.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 janvier_.--Toute la journe, je la passe  voir planter une
quarantaine de pivoines, qu'Hayashi m'a envoyes du Japon, et qu'il m'a
fait dire tre les espces les plus remarquables et les plus rares.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 janvier_.--Dans la prface de son nouveau roman, Maupassant
attaquant l'_criture artiste_, m'a vis,--sans me nommer. Dj  propos
de la souscription Flaubert, je l'avais trouv d'une franchise qui
laissait  dsirer. Aujourd'hui, l'attaque m'arrive, en mme temps, qu'une
lettre, o il m'envoie par la poste son admiration et son attachement.
Il me met ainsi dans la ncessit de le croire un Normand, trs normand.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 janvier_.--Ce matin, fini la pice de GERMINIE LACERTEUX.

Ce soir, dner en tte  tte chez les Daudet, et arrangement pour la
lecture de la pice  Porel. Daudet se dfendant d'y assister, pour me
laisser mettre la main tout  l'aise sur le directeur: On ne met pas la
main sur Porel, lui dis-je, savez-vous qu'il me fait l'effet de cette
chose coulante et fugace entre vos doigts, qu'on appelle le mercure.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 janvier_.--Sans qu'il y et de trait sign et d'engagement
verbal absolu, il tait presque entendu avec Hbert de chez les Didot, que,
la du Barry serait le livre illustr de l'anne prochaine, comme la
Pompadour avait t le livre illustr de cette anne. Aujourd'hui, je vois
Hbert, et lui demande, s'il faut ramasser les lments de l'illustration
du livre, il me rpond que les Didot renoncent  la publication, devant
l'article qui vient de paratre dans la _Revue des Deux Mondes_, et il me
tend un article de M. Brunetire, intitul: LES LIVRES d'TRENNES.
(Dcembre 1887).

Le critique s'exprime ainsi: Parmi ces beaux livres, il y en a d'abord
deux ou trois, dont nous sommes un peu tonns d'avoir  parler dans le
temps des trennes, tel est le volume de MM. Edmond et Jules de Goncourt
sur Mme de Pompadour... Mais enfin, si les livres d'trennes, selon
l'antique usage qui avait bien sa raison d'tre, et sans prcher la vertu
et le renoncement, devraient pouvoir tre lus et feuillets indiffremment
par tout le monde, on et sans doute mieux fait d'attendre un autre temps
et une autre occasion pour publier, cette nouvelle dition de Mme de
Pompadour...

Cette _Revue des Deux Mondes_,  l'heure prsente, est vraiment,--vraiment,
bien pudibonde.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 janvier_.--Je ne sais comment, aujourd'hui, mes mains se sont
portes sur une petite glace de toilette de ma mre, en ont fait glisser
le couvercle, et la glace entr'ouverte, devant sa lumire comme use, et
d'un autre monde, j'ai pens  la nouvelle dlicatement fantastique, qu'on
pourrait faire d'un tre nerveux, qui dans de certaines dispositions d'me,
aurait l'illusion de retrouver dans une glace, au sortir de sa nuit, la
vision, pendant une seconde, de l'image reflte du visage aim, reste
fixe dans l'obscurit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 janvier_.--Porel est venu, ce matin, djeuner avec Daudet
chez moi, et je lui ai lu la moiti de la pice avant djeuner, et
l'autre moiti aprs. Avant le djeuner la pice paraissait reue, mais
au fond j'avais comme une crainte, que cette apparente rception ft
dans l'intrt de la gat du djeuner, et je redoutais qu'un tableau
quelconque de la seconde partie de la pice, servt  Porel, de prtexte
 un refus, aussi quand au septime tableau, il fit une mine de tous les
diables: Bon, dis-je, je suis refus!

Enfin la lecture s'acheva, et Porel me demanda un petit changement au
tableau de la BOULE-NOIRE, voyant un bal de ce genre, non pris de face,
mais de ct et par un coin de la salle, me demanda encore,--c'tait plus
grave,--la suppression du septime tableau, disant: Je vous jouerai, et
je vous jouerai avec ce tableau, si vous l'exigez, mais, pour moi, il
compromet la pice... car, il faut vous attendre, que pour cette pice,
dans les conditions o vous l'avez faite, vous allez avoir tous vos
ennemis prts  vous agripper... eh bien, il faut leur donner le moins
possible de prise sur vous.

L'observation de Porel sur le bal de la BOULE-NOIRE est parfaitement juste,
et rend le tableau plus distingu. Quant au septime tableau, c'est
incontestablement d'un comique, canaille, dangereux, mais c'est enlever un
morceau important de la biographie de Germinie, puis c'tait pour moi un
tableau comique, plac avec intention entre deux tableaux dramatiques.
Enfin soit, il est permis, n'est-ce pas,  tout auteur amoureux de son art,
d'esprer que ses pices seront joues aprs sa mort, telles qu'elles ont
t crites, telles qu'elles ont t imprimes. Et j'ai consenti  la
suppression.

Porel me quitte, en allant  la sortie de chez moi, aux Varits pour
engager Rjane.

Forte motion, et brisement de l'tre. Et cependant il faut aller, ce soir,
 un dner priv chez Frantz-Jourdain.  ce dner, se trouve Privier, du
_Figaro_, que je n'avais jamais vu, et qui conte cette curieuse anecdote,
sur l'entre d'_Ignotus_ au _Figaro_.

Alors secrtaire, et _dpouilleur_ du courrier de Villemessant, Privier
reoit, un matin, un article, auquel tait jointe une lettre trs mal
rdige, et le voil jetant l'article et la lettre au feu.

Par un hasard, le feu s'tait teint, et l'article et la lettre n'taient
point brls le soir, quand Privier se dshabille pour se coucher.
Un remords de conscience le prend. Il retire l'article de la chemine,
le lit, le trouve trs bien, va rveiller Villemessant, chez lequel il
demeurait.--Il faut dire, pour le bonheur de l'auteur de l'article,
que dans le moment Saint-Genest absent manquait  la rdaction, et
que l'article tait un article politique sur un de Broglie
quelconque.--Villemessant de lui commander de porter l'article 
l'imprimerie et de le faire composer de suite. L'article tait sign
_Unus_, mot que n'aime pas et ne comprend pas Villemessant, qui, on le
sait, n'avait pas fait ses humanits. Il veut qu'on signe l'article d'un
mot, comme inconnu. Sur ce dsir, Privier prononce le mot: _Ignotus_,
qui est agr par Villemessant.

L'article a un grand succs. On appelle l'auteur au journal, mais pendant
trois mois, avant de donner son nom de Platel, le nouveau rdacteur envoie
de province des articles, signs: _Unus_.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 janvier_.--Un grand, un grandissime dner chez la princesse.
On reoit les Alphonse Rothschild: Mme Alphonse, hlas! bien change
depuis les annes, o je l'ai vue  Ferrires, et chez mon cousin de
Courmont. Avec elle, dne sa fille marie  un Ephrussi, une jeune marie
qui a toutes les grces, toutes les gentillesses, toutes les fracheurs
d'une fillette, dans une robe de lampas rose, aux immenses fleurs,
rappelant la richesse des toffes peintes dans les anciens tableaux.

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 janvier_.--Le gnral russe Annenkoff, cet ingnieur
extraordinaire, qui a fait huit cents kilomtres de chemin de fer en trois
mois, qui a fait le chemin de fer allant  Samarcande, disait  une
personne de ma connaissance, que dans cette ancienne cit, maintenant sous
la domination absolue des Juifs, qui ont monopolis tout le commerce 
leur profit, on ignore qu'il y a en Europe un homme politique du nom de
Bismarck, on ignore qu'il y a un pays qui s'appelle la France, on sait
seulement qu'il y a, dans la vague Europe, un particulier immensment
riche, nomm Rothschild.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er fvrier_.--Ma pice remise  Porel, je ne puis m'empcher
de penser  tous les embtements que m'amnera bien certainement la
reprsentation de la pice... Porel a vu un succs, un clou dans ce dner
des sept petites filles, servi par Germinie Lacerteux, et voil une note
dans les journaux qui annonce qu'on va dfendre l'apparition sur les
planches d'acteurs et d'actrices de moins de seize ans... puis, tout ce
que je sens de luttes et de batailles autour de l'originalit de la
pice... puis tout ce que je crains des prudences et des timidits, qui,
dans l'laboration d'une pice, succdent chez Porel,  la bravoure de
l'acceptation, au risque de la toute premire heure.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 fvrier_.--Je m'tais promis d'avance, comme une occupation
charmeresse de travailler, toute cette quinzaine,  notre JOURNAL, et de
mener  sa fin la copie du troisime volume. Mais, soudain au milieu du
dchiffrement de la microscopique criture de mon frre, pendant les
dernires annes de sa vie, je me sens un trouble dans les yeux, qui se
remplissent de sang. Je ne puis continuer. La lumire me fait mal, et me
force  passer des journes, couch dans une chambre  demi obscure...
Alors la pense noire de ne pas pouvoir finir mon travail, pour
l'impression, et devoir interrompre la publication de ce JOURNAL, dont je
ne puis confier le manuscrit  personne,--et au fond le hantement de
l'ide fixe de devenir aveugle, ce que je crains depuis vingt ans, oui, de
devenir aveugle, moi, dont tous les bonheurs qui me restent sur la terre,
viennent uniquement de la vue.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 fvrier_.--Parmi les crivains, il n'y a jamais eu un brave, qui
ait dclar qu'il se _foutait_ de la moralit ou de l'immoralit, qu'il
n'tait proccup que de faire une belle, une grande, une humaine chose,
et que si l'immoralit apportait le moindre appoint d'art  son oeuvre, il
servirait de l'immoralit au public carrment, et sans mentir, et sans
professer hypocritement qu'il faisait _immoral dans un but moral_,
quelques criailleries que cela pt amener chez les vertueux journalistes,
conservateurs ou rpublicains...

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 fvrier_.--F... vient djeuner, et c'est pour moi un plaisir de
revoir ce grand diable, que j'ai vu tout petit garon. Il revient d'une
mission, sollicite par lui, pour surprendre quelque chose de ce que
machine contre nous, l'inquitant Bismarck, et il revient terrifi,
non seulement de la puissance militaire, mais encore de la puissance
commerciale, et de la puissance industrielle de cette Prusse.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 fvrier_.--Ce matin, Raffalli me demande  faire mon portrait en
pied, pour l'exposition, avec l'insistance la plus gracieuse. Il le fera
chez moi, et s'engage  ne pas dpasser quinze sances.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 fvrier_.-- propos de jolis dtails amoureux, sur les vieux
et les vieilles de Sainte-Prine, je rptais au jeune Maurice de Fleury,
qu'il avait l un admirable roman  crire,--le roman manqu par
Champfleury,--et qu'il fallait continuer  prendre des notes, tous les
jours, et  ne pas se hter, et  attendre que son talent ft mr, pour
faire avec tout le temps ncessaire, une belle tude bien fouille sur ces
vieillesses des deux sexes.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 fvrier_.--Ce soir, dner chez Bonnetain, qui pend la
crmaillre de son nouvel appartement. C'est un petit corps de logis, dont
la pice principale est un grand atelier. Bonnetain l'a meubl, l'a gay
avec de la japonaiserie  bon march, d'immenses ventails, quelques
objets grossiers rapports de l-bas; mais toute cette bibeloterie colore
est amusante par sa fantaisie, et son exotisme. Et l dedans encore, il a
eu l'ide d'installer deux paravents qu'il a fait couvrir d'affiches de
Chret, dont les colorations se marient au mieux avec la japonaiserie des
murs.

Un dner, o se succdent des bouteilles, des bouteilles, des bouteilles.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 fvrier_.--Aujourd'hui, qui se trouve tre un mardi gras, ignor
par moi, et o est ferme la bibliothque du Muse Carnavalet, me voil
dans le faubourg Saint-Antoine, au milieu duquel le carnaval se rvle
seulement par la vue d'enfants ayant, sur leurs jeunes et frais visages,
de gros nez pustuleux d'ivrognes, et sous ces nez pustuleux d'horribles
moustaches grises.

Si prs de la Bastille, moi, habitant d'Auteuil, qu'un hasard mne si
rarement dans ces quartiers lointains, je me sens le dsir de revoir
ces vieux boulevards: ce boulevard Beaumarchais, ce boulevard des
Filles-du-Calvaire, ce boulevard du Temple; ces trois boulevards, qui d'un
bout  l'autre exposaient  leurs vitres, et un peu en plein air, le muse
du rococo;--ces boulevards aux candides et sales boutiques de ferrouillats,
ignorant encore la mise en scne et le _montage de coup_, par la brochure
et la photographie, de l'objet d'art, montr sous un coup de jour, dans le
clair-obscur d'un petit salon _ad hoc_.

Bien rares, hlas! sont les noms connus du temps de ma jeunesse.

Qui peut reconnatre dans le remaniement de la btisse, l'endroit o
tait la boutique de Vidalenc, cet antre aux carreaux poussireux,  la
ferraille infecte garnissant la margelle de la porte, et tout bond 
l'intrieur de trsors? Ah! les merveilles, que j'ai vues l, et dans tous
les genres, mais surtout quelles boiseries! quels lits  la duchesse,  la
polonaise, _ tombeau_! quelles ottomanes! quels fauteuils _ poches,
 cartouches, en cabriolet, en confessionnal!_ Quelles chaises en
_prie-Dieu_! Il semblait que ce magasin ft le garde-meuble de tout le
mobilier contourn et si adorablement sculpt du dix-huitime sicle. Et
vous marchiez de surprise en surprise, de tentation en tentation, prcd
de Mme Vidalenc, au pas, ne faisant pas de bruit,  la robe d'Auvergnate,
mais au bonnet garni de vieilles dentelles jaunes, si belles, si belles,
que chaque fois que la princesse Mathilde les voyait, elle voulait les
acheter.

Voici encore le pavillon de Mme Gibert, o derrire les vitres
apparaissent encore quelques lions, en affreuse faence ocre, mais sur
toutes les fentres, est colle une large bande portant: _Grand
appartement pour le commerce  louer._

Et tout prs de l, mon Dieu, je me rappelle, il y a bien longtemps,
s'ouvrait la porte d'une alle, d'une alle, qui tait tout le magasin du
marchand anonyme de dessins et de gravures, o j'ai manqu, faute d'argent,
toute une srie de grandes sanguines de Fragonard,  huit francs pice,
reprsentant des danseuses du plus beau _faire_, et bien certainement,
dessines d'aprs des sujets de l'Acadmie royale de musique--sanguines,
que je n'ai jamais vues repasser dans une vente.

Crispin, lui, existe toujours, Crispin chez lequel j'ai achet un
splendide lit, provenant du chteau de Rambouillet, et qui passait pour le
lit, dans lequel couchait la princesse de Lamballe, quand elle habitait
chez son beau-pre, le duc de Penthivre; Crispin, dont le rez-de-chausse,
autrefois tout plein d'une flamboyante rocaille dore, de marbres, de
bustes en terre cuite, d'objets de la plus haute curiosit, laisse
apercevoir maintenant des meubles en _imitation de l'ancien_, des pendules
en lyre, des feux aux sphinx du premier Empire.

Oui,  l'heure prsente, Mme Gibert et Crispin--qu'est devenu
Cheylus?--sont les seuls noms anciens demeurs sur les devantures de
boutiques de bric--brac. Quant aux marchands qui sont morts ou qui ont
dsert ces boulevards, ils sont remplacs par des vendeurs de meubles
modernes, aux expositions se composant de mobiliers de salon en bois de
chne pour dentistes, de pendules de cabinet en marbre noir, de baromtres
en noyer, de coffres-forts Huret et Fichet, entremls de vieux anges
coloris d'glises et de fausses poteries trusques.

Les boulevards ont fait plus que de perdre leur caractre d'exposition
permanente de la curiosit, ils ont pris un aspect provincial, avec leurs
pauvres petites boutiques de modes, leurs salons de coiffeurs, tels qu'on
en voit dans les plus misrables sous-prfectures, leurs marchandes de
lainage, de corsets  2 fr. 25, dont l'talage se rpand sur le pav.
Je remarque un certain nombre de papeteries et de miroiteries, o, aux
photographies de toutes les actrices de Paris, sont jointes des peintures
 l'huile anacrontiques, reprsentant de petites femmes nues, et qui
cotent de 5  6 francs. C'est aujourd'hui le grand commerce de ce
boulevard.

Puis des industries  la fois htroclites et locales, des boutiques, sur
lesquelles se voit: _Ressemelage amricain en 30 minutes_; des boutiques
de lunettes d'approche et d'instruments de mathmatiques d'occasion,
affichant sur leur auvent: _Achat de reconnaissances du Mont-de-Pit_;
des boutiques de cordes et de poulies pour balanoires et trapzes, des
boutiques de boissellerie, qui se chargent de la rparation des tamis,
etc., etc.

Et j'allais quitter le boulevard du Temple, quand en face du CAF TURC, je
m'arrtai, un moment, devant le n 42, la maison  la petite porte cochre
basse, o demeurait autrefois Flaubert, la maison aux bruyants djeuners
du dimanche, et o dans les batailles de parole et les violences du verbe,
la spirituelle et crne Lagier apportait une verve si drolatique, si
cocasse, si amusante. La maison n'a plus le sourire d'autrefois, son
pltre a vieilli, des persiennes fermes disent des appartements sans
locataires, et dans une boutique du rez-de-chausse, semblant avoir fait
faillite, on lit sur une immense bande de toile, qui a l'air d'une ironie
au-dessus du local vide: CABARET DE LA FOLIE: _Tout Paris voudra voir les
bandits corses_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 fvrier_.--Raffalli a commenc mon portrait aujourd'hui.
Il me dit qu'il a d'abord t l'lve de Grome, pendant trois mois, mais
voyant qu'il ne trouvait pas l son affaire, il s'tait mis  voyager en
Italie, en Espagne, en Afrique,  l'effet d'attraper l'originalit, la
personnalit qu'il voulait conqurir. Et cette originalit, il l'avait
trouve, tout btement,  son retour dans la banlieue, sans que tous ses
voyages lui eussent servi  rien.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 fvrier_.--Dner offert par les amis de la personne et du
talent du sculpteur Rodin: dner dont je suis le prsident, avec un
courant d'air dans le dos.

Je me trouve  ct de Clemenceau qui raconte des choses assez curieuses
sur les paysans malades de sa province, et sur les consultations en
plein air qu'on lui demande au milieu de ses prgrinations  travers
le dpartement.

 un dpart d'un endroit quelconque, au moment o les chevaux de son break
allaient prendre le galop, il nous peint une norme femme, appuye sur la
croupe des chevaux, et lui jetant: Ah! monsieur, je suis _battue des
vents_! pendant que le dput radical, enlevant ses chevaux d'un coup de
fouet, lui crie: Eh bien, ma bonne femme, il faut p...

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 fvrier_.--Raffalli, un esprit inquiet, bouleverseur du
travail de la veille, tourment par la trouvaille d'intentions littraires
et psychiques en peinture.

Il me parlait aujourd'hui d'une biographie, o on l'avait fait natre dans
un campement de bohmiens, et fait lever dans une cole chrtienne par
charit. Au moment de ladite biographie, sa mre tait venue le voir, et
tombant sur ledit imprim, s'tait mise  pleurer  chaudes larmes. Il
m'affirme qu'il appartient au contraire  une grande famille italienne,
qui se rattache au cardinal Gonsalvi, et  des papes.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 fvrier_.--Aujourd'hui, Rosny m'effraye un peu par ses
imaginations de livres, o il veut faire voir des aveugles au moyen du
sens frontal, entendre des sourds par l'lectricit, etc., etc. annonant
une srie de livres fantastico-scientifico-phono-littraires. Au fond
c'est une cervelle trs curieuse, et de toutes les cervelles de _jeunes_
que je connais, la plus dispose et la plus prte  donner de l'original
et du puissant.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 fvrier_.--Je dne avec Loti, chez Daudet.

Tout en entrant, il dclare qu'il a fini d'crire, qu'il publiera encore
quelques nouvelles, mais qu'il ne publiera plus un volume, qu'il se sent
compltement puis, vid. Cela est dit d'un ton froidement dsespr,
avec une mlancolie, un dcouragement de la vie tout  fait extraordinaire.

Un moment, il cause de 250  300 dessins, excuts par lui, pour un
MARIAGE DE LOTI, que Guillaume a donns  graver, par un graveur, qui a
fait des Parisiennes, de ses Tahitiennes, et il travaille  les faire
regraver.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 fvrier_.--Rodin m'avoue que les choses qu'il excute, pour
qu'elles le satisfassent compltement, quand elles sont termines, il a
besoin qu'elles soient excutes tout d'abord, dans leur grandeur dernire,
parce que les dtails qu'il y met  la fin, enlvent du mouvement, et que
ce n'est qu'en considrant ces bauches dans leur grandeur nature, et
pendant de longs mois, qu'il se rend compte de ce qu'elles ont perdu de
mouvement, et que ce mouvement, il le leur rend, en leur dtachant les
bras, etc., etc., en y remettant enfin toute l'action, toute l'envole,
tout le dtachement de terre, attnus, dissimuls par les derniers
dtails du travail.

Il me dit cela,  propos de la commande que vient de lui faire le
gouvernement du Baiser, et qui doit tre excut en marbre, dans une
figure plus grande que nature, et qu'il n'aura pas le temps de prparer
 sa manire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 fvrier_.--Dans cette intimit qui se fait entre un peintre
et son modle, Raffalli me conte sa vie  djeuner.

Il n'avait que quatorze ans, quand son pre est ruin dans le commerce, et
le jeune homme de quatorze ans se trouve avoir une famille  soutenir. Il
cherchait une carrire qui lui permt de gagner quelque argent, en faisant
deux heures de peinture par jour; et il la trouvait cette carrire,  la
suite d'une audition au thtre, o on lui trouvait une belle voix et un
sentiment musical, qui le faisaient engager.

Et le voil gagnant 125 francs par mois, qu'il double de 125 autres francs,
conquis comme soliste, au moyen de cachets de 15 francs, pour un grand
enterrement ou un grand mariage; en sorte que le matin, il dessine 
l'cole des Beaux-Arts, qu' onze heures, il chante dans une glise, que
dans l'aprs-midi il est  une rptition, que le soir, il joue. Et par
l-dessus il passe une partie des nuits  lire et  crire. Car il a une
norme ambition, et le dsir irrit de devenir le premier de tous, en
peinture, en littrature, en musique, en tout.

Enfin, avec le premier argent de sa peinture, avec les premiers 500 francs
gagns, il part avec sa jeune femme pour l'Italie. Mais  Rome, plus
d'argent, et les voyageurs sans le sou, quand un peintre dont ils avaient
fait connaissance, aide Raffalli  vendre un tableau, avec l'argent
duquel il peut gagner Naples, o un hasard heureux le met en rapport avec
une famille anglaise, qui lui demande des leons pour deux grandes filles.
Et dans ce pays des cailles  trois sous pice, du vin  un sou la
bouteille, des corbeilles de figues pour rien, les soixante francs que lui
rapportent les deux miss, permettent  Raffalli et  sa femme de passer
tout l'hiver, et de vivre dans une aisance que le mnage n'avait jamais
connue.

Les voyages termins, la multiplicit des occupations, la fivre du
travail, donnaient au peintre une maladie nerveuse, qui le privait
absolument de sommeil, et lui apportait les _maniaqueries_ de ces
terribles maladies: le faisant emmnager soudainement dans une maison de
banlieue, entrevue par hasard, et lui faisant passer deux ou trois mois
d'hiver, en cette location d't.

Enfin il se gurit de sa maladie nerveuse, en se livrant  des promenades
 pied de six heures, passant toujours par les mmes routes, en vitant
ainsi l'_inquitude des nouveaux et inconnus chemins_. Il me dit que
l'habitation  Asnires lui a fait beaucoup de bien, que le voisinage de
l'eau l'a calm, et que, tous les matins, il va faire un tour de dix
minutes, au bord de la Seine, et qu'il revient de cette promenade avec un
singulier bien-tre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er mars_.--Le ct Pompes Funbres dans les journaux! On parlait,
ce soir, des cartons du _Figaro_ portant: _Affaires en souffrance_. Ce
sont les articles faits d'avance sur les gens qui sont en train de mourir,
et qu'on garde, mme quand ils rchappent, pour viter de payer un autre
article dans l'avenir. Et il tait question des expressions employes _ad
hoc_. On dit c'est: un _mort d'un cho_, pour le distinguer du mort des
simples informations, dont l'enregistrement dans les colonnes du _Figaro_,
est pay de quelques sous moins cher la ligne, que le premier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 mars_.--Un mot qui peint l'rotisme crbral, dans lequel est
plong ce pauvre Burty. Il rencontre, il y a un mois, Card, et lui dit:
Je suis en train de lire le JOURNAL DES GONCOURT, dont il m'a envoy un
exemplaire sur papier du Japon... sur ce beau papier lisse... c'est une
jouissance pour moi, comme si je le lisais sur des cuisses de femmes.

Dner avec Zola chez les Charpentier.

Au rgime de ne plus boire en mangeant, et de ne plus manger de pain, Zola,
en trois mois, est maigri de vingt-huit livres.

C'est positif, son estomac s'est fondu, et son individu est comme allong,
tir, et ce qui est parfaitement curieux surtout, c'est que le fin
modelage de sa figure passe, perdu dans la pleine et grosse face de ces
dernires annes, s'est retrouv, et que, vraiment, il recommence 
ressembler  son portrait de Manet.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 mars_.--Une juive rpondait  une dame de sa connaissance
l'avertissant d'une liaison de son mari avec son amie intime: Non, je ne
crois pas que mon mari coure, mais s'il court, j'aime mieux que ce soit
avec mon amie. La juive se rvlait dans cette phrase. Elle voyait dans
la trahison de son mari avec une femme de la socit, moins de scandale,
moins de casse, et moins de dpense, qu'avec une cocotte.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 mars_.--La princesse disait, ce soir, du prince de Galles,
avec lequel elle a dn, ces jours-ci: Il est ouvert, il parle, il dit
ce qu'il a sur le coeur; il n'est pas comme les autres princes, qui ont
toujours l'air d'avoir quelque chose  cacher!

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 mars_.--Aujourd'hui mon portrait est fini. Raffalli n'a mis que
vingt jours aprs cette grande machine, et il faut convenir qu'aprs mille
changements, mille mtamorphoses, mille traverses, le portrait a de trs
grandes qualits.

 la minute prcise, o le dernier coup de pinceau est donn, Raffalli
parat envahi par une joie exhilarante, qui dbonde en un tas de
confessions pour moi seul, pour moi seul, et sans faire attention  ce
qu'il fait, il mange, il mange, et il boit, il boit du vin de toute
couleur, et un tas de petits verres,--me confessant qu'aprs la confection
de ses grandes machines, il est ainsi pris d'une sorte de folie.

Je vais ce soir chez Daudet, pour la rptition de la pantomime de
Margueritte, et de la pice de Bonnetain, qui doit tre joue par Antoine.
Tout est  vau-l'eau. Une opration faite au cousin Montegut 
Saint-Jean-de-Dieu,  la suite de laquelle on a cru le perdre, a fait
tout remettre.

Bonnetain est venu avec sa pice, et Daudet lui fait lire. Elle est trs
originale. C'est le contrecoup d'un divorce, qui empche le fils des
divorcs de faire un mariage, selon son coeur, et cela entreml de scnes
entre le pre et la mre trs bien faites, et qui me semblent, hlas!
n'avoir pas t imagines. Et comme on le pousse l-dessus, Bonnetain
avoue qu'il a une maladie de coeur, venue  la suite de scnes dont il a
t le triste tmoin, et qu'aujourd'hui encore, les cris, les chamaillades
le mettent dans un tel tat nerveux, que dans sa maison, o il y a un
mnage qui se dispute frquemment, quand cela arrive, il se lve de sa
table et quitte son travail.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 6 avril_.--Antoine dne, ce soir, chez Daudet. C'est un garon
mince, frle, nerveux, avec un nez un rien vadrouillard, et des yeux doux,
velouts, tout  fait sducteurs.

Il confesse ses projets d'avenir. Il veut encore deux annes entires,
consacres  des reprsentations, comme celles qu'il est en train de
donner, deux annes, pendant lesquelles il apprendra  fond son mtier et
les lments de la direction d'un thtre. Aprs quoi, il a la foi
d'obtenir du gouvernement une salle et une subvention, et cela au moment
o il espre avoir 600 abonns, soit 60 000, et avec ce roulement d'une
centaine de mille francs, cette salle  la location gratis, le concours
d'acteurs dcouverts par lui, et pays raisonnablement, il se voit
directeur d'un thtre, o l'on jouera cent vingt actes par an,--un
thtre o l'on _dbondera_ sur les planches, tout ce qu'il peut y avoir
d'un peu dramatique dans les cartons des _jeunes_. Car quel que soit le
succs d'une pice, son ide serait qu'elle ne ft joue que quinze jours,
quinze jours au bout desquels, l'auteur serait libre de la porter sur une
autre scne.

Quant  lui qui continuerait  jouer, il ne demanderait qu'un traitement
de douze mille francs, gardant jalousement la direction littraire, mais
abandonnant la direction financire  un comit.

Et il plaisantait sur le fauteuil d'un abonn, pay cent francs, et qui,
avec un peu de chance venant  l'entreprise pourrait donner deux ou trois
cents francs de dividende.

Il y a vraiment l, une ide neuve, originale, trs favorable  la
production dramatique, une ide digne d'tre encourage par un
gouvernement.

Et il fait vraiment plaisir  entendre, cet Antoine, avouant avec une
certaine modestie, qu'il y a beaucoup d'engouement  son gard. On sent 
ses yeux brillants, hallucins, qu'il croit  son oeuvre, et il y a du
convertisseur dans ce cabotin, qui  l'heure qu'il est, a compltement
conquis  ses ides, son pre, un vieil employ de la Compagnie du gaz, o
tait galement le fils,--son pre, dans le principe, tout  fait rebelle
 ses essais dramatiques.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 avril_.--Ce matin, Voillemot, ce peintre que je n'ai pas vu,
je crois bien, depuis vingt-cinq ans, tombe chez moi, avec sa tignasse
rutilante d'autrefois devenue toute blanche, une grosse face mamelonne
et tuberculeuse, un estomac dilat par les innombrables bocks, absorbs
pendant toute sa vie.

Nous parlons du pass de Peyrelongue, ce marchand de tableaux phnomnal,
qui n'a jamais vendu un tableau de sa vie, de Galetti, de Servin, de
Pouthier, des uns et des autres, morts ou disparus, enfin de Dinochau, le
cabaretier de la littrature sous l'Empire.

Et  ce propos, il me conte qu'il est le fondateur de Dinochau, qu'un
entrepreneur-dcorateur l'ayant employ dans un moment, o il tait sans
travail et sans commandes, lui avait dit  la fin d'une journe: Si nous
allions prendre une absinthe en face?

L, chez le marchand de vin, une odeur de soupe aux choux! une odeur!...
qui fit dire  Voillemot: Est-ce qu'on ne pourrait pas dner ici?

Et tout d'abord les portraits de ce monde, croqus par Voillemot:
le pre Dinochau, un vieil abruti, la mre Dinochau qui avait de gros yeux
saillants comme des _tampons de locomotive_, et le fils Dinochau clbre
plus tard, un voyoucrate fin et intelligent.

On les accepte  dner, et les jours suivants, Voillemot amne des
camarades, et au bout de quelque temps, les convives deviennent si
nombreux, qu'on est les uns sur les autres. Si vous preniez l'entresol,
dit un jour Voillemot au mnage Dinochau.

Le mnage se dcide, et le gras Chabouillet, dont j'ai gard le souvenir,
comme un Louis XVI, en pantalon de nankin, fait un trou dans le plafond, y
conduit le serpentement d'un petit escalier tournant, et voil installe
la salle  manger ordinaire de Murger, de Bartet, de Scholl, de Monselet,
etc., etc.

C'taient, dans le principe, des dners  35 sous, mais avec des
supplments, et encore en bas vous attendant au comptoir, des
_diamants_,--qui taient des verres d'eau-de-vie,--dont le fils Dinochau
vous faisait l'offre, en l'accompagnant d'un petit air de violon tout 
fait engageant.

Puis bientt des femmes s'adjoignaient aux hommes, et Bartet pariait un
jour, qu'il ferait voir son nombril  la socit, et ma foi relevant sa
blouse, sous laquelle il tait nu, il le faisait voir son nombril, et
peut-tre mieux que son nombril:--malheureusement, au moment o Mme
Dinochau avait ses yeux de tampons de locomotive  la porte.

Indignation de l'austre marchande de vin, qui lui dclarait qu'il
dshonorait sa maison, et qu'il n'y rentrerait jamais, et  la suite de
cette dclaration, une srie de scnes drolatiques, et de lchets
spirituelles de Bartet, pour rentrer en grce, et remanger du pot-au-feu
de Dinochau.

Ce soir, le hasard me fait lire un article de je ne sais plus qui,
constatant avec une joie, presque sauvage, la baisse, l'croulement des
objets japonais: tout cela pour arriver  dire au public, que l'Acadmie
des Goncourt est fichue, et que les gens qui croyaient en tre, sont
vols.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 11 avril_.--On racontait, ces dernires annes, qu'un de nos
jeunes clubmen des plus connus, avait frt un yacht, pour faire une sorte
de tour du monde, en compagnie d'amis et de cocottes, et qu'au moment du
dpart, les mres des jeunes gens ayant tmoign des inquitudes de ce
voyage, et ayant laiss percer le regret, si quelqu'un ou quelques-uns
venaient  prir, de n'avoir pas  pleurer sur un tombeau au Pre-Lachaise
ou  Montmartre; on avait fait une place dans la cale, au milieu de la
cargaison de pts de foie gras et de bouteilles de champagne,  des
bires de plomb, et comme le soudage est une opration trs difficile,
on avait embarqu le _soudeur_ avec l'quipage.

C'tait drle, ce _memento mori_ qu'on heurtait,  tout moment, dans cette
_petite fte_, autour du monde.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 avril_.--Devant la persistance de mon mal d'yeux, et la crainte
de devenir aveugle, je me dpche d'emmagasiner en moi, le vert des arbres,
le bleu des yeux d'enfants, le rose des robes de femmes, le jaune des
affiches sur un vieux mur, etc.

Ce soir chez Daudet, rptition de la pantomime de Margueritte, o
Invernizzi fait la Colombine rose, monte sur de hautes bottines noires.
Dans son jeu ml de danse: une valse  l'effet de triompher de la
rsistance de Pierrot, une valse, les bras derrire le dos, d'une volupt
charmante.

La rptition finie, on cause pantomime, et je conseille  Margueritte de
jouer sans blanc: le pltrage, tuant sous sa couverte, tous les jeux
dlicats et subtils d'une physionomie. Et avec Daudet, nous disons,
qu'il faudrait renouveler la pantomime, jeter  l'eau tous les gestes
rondouillards, tous les gestes qui _racontent_, et ne garder que les
gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait
les grandes lignes de sa pantomime,--et nous parlions d'une pantomime sur
la peur, dont ses traits savent si loquemment rendre l'expression.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 avril_.--La posie, il ne faut pas l'oublier, c'tait autrefois
toute l'invention, toute la cration, toute l'imagination du temps
pass... Aujourd'hui il y a encore des versificateurs, mais plus de potes,
car toute l'invention, toute la cration, toute l'imagination du temps
prsent est dans la prose.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 avril_.--Vraiment a dpasse l'imaginative, l'imbcillit de
la critique d'art en ce moment. Cham ce caricaturiste, aux caricatures
qui semblent ramasses sur un cahier de collgien, devient un artiste
immense, et l'on n'ose plus mettre le nom de Gavarni parmi les noms des
dessinateurs, qui peuvent amener du monde  l'Exposition de la caricature.

Au quai Malaquais, la premire personne sur laquelle je tombe, est Pierre
Gavarni, aussi navr et _encolr_ que je le suis, de l'injustice commise
envers le talent de son pre, par toute la presse. Et il est oblig de
convenir, que je lui avais prdit tout ce qui se passe en ce moment, et
que je l'avais prch violemment, pour faire une exposition de l'oeuvre de
son pre tout seul, et non avec Daumier, parce que je ne doutais pas,
qu'avec Daumier, le rpublicain, on assommt Gavarni le ractionnaire, le
corrompu. Mais enfin l'assommement a t au del de ce que je supposais:
l'homme qui a fait les dessins de Vireloque, a t considr comme un
illustrateur pour confiseur. Ah! la critique d'art du moment!

Oui, tout ce monde, devant ces lithographies avant la lettre, devant cette
merveilleuse Comdie humaine au crayon, ralise avec un procd, 
l'heure actuelle compltement perdu, tout ce monde semble avoir une taie
sur l'oeil. Du reste dans ces expositions, il ne s'agit pas de voir les
choses exposes, il s'agit de voir les autres et surtout de se faire voir.

Ce soir, une lune rose, toute diffuse dans un ciel couleur de brouillard
de perle: un ciel d'impressions japonaises.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 avril_.--Pendant que je suis en train de faire le dpart du
troisime volume de mon JOURNAL, apparat dans l'entre-billement de la
porte du cabinet de Fasquelle, la tte de Zola, et cette tte amaigrie, et
si joliment amenuise, que j'ai vue il y a un mois, sous les embtements
de GERMINAL, et l'exaspration de la non-russite, a le dcharnement d'une
profonde maladie intrieure.

La parole du romancier est colre, strangule. Il dit de sa pice: Oh! a
disparatra avant huit jours... ils font 2 800... dans deux ou trois jours,
ils feront 2 000... et il y a 3 000 francs de frais... Quand j'ai vu le
succs fait par la presse, aux SURPRISES DU DIVORCE, je me suis bien rendu
compte de ce qui m'attendait... Oui, ils veulent des choses gaies!... Ma
femme? ma femme, elle est au lit, elle a une bronchite... Pardon, je vous
laisse, j'ai un tas de courses... j'ai hte d'tre  Mdan... Et dire
qu'avec cette pice, ils m'ont empch de travailler  mon roman... et que
j'en ai jusqu'au mois d'aot.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 avril_.--Au Thtre-Libre, LE PAIN DU PCH d'Aubanel, mis
en vers par Paul Arne.

Dans un entr'acte, Daudet me raconte qu'Aubanel lui avait lu la pice 
lui et  Mistral,  Arles, dans le vieux cimetire des Aliscamps: Mistral
et lui couchs dans une tombe antique, et Aubanel faisant sa lecture dans
une autre tombe. Ceci se passait en 1861.

Ce qu'il y a d'amusant, c'est que ce Pain du pch, ce pain mortel 
tous ceux qui en mangent, ce pain ennuyeusement symbolique, que moi et
tout le monde, prenions pour une lgende de la localit, serait, d'aprs
Daudet, une pure imagination d'Aubanel.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 avril_.--Autrefois quand je fumais, je ne savais pas ce
qu'tait un petit verre. Maintenant que je ne fume plus, pour remplir
l'heure vide qui suit les repas, je bois de l'eau-de-vie.

Bah! quand je verrai que je vais tout  fait appartenir  la _matresse
rousse_, je me remettrai  fumer.

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 avril_.--Les Daudet viennent djeuner chez moi, et nous allons
au vernissage, voir mon portrait de Raffalli. Une foule--ce jour _select_,
comme jamais je n'en ai rencontr au Salon. On y touffe.

Deux remarques: l'influence de Bastien-Lepage dans la peinture, et la
vulgarisation des nuances anglaises _esthetic_ dans la toilette de la
femme franaise.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 mai_.--Exposition des dessins de Hugo. Bien certainement ces
dessins ont inspir les fonds moyengeux des premires illustrations
de Dor. Parmi les caricatures du caricaturiste norme, le _Chinois
enthousiasm_, le _Gamin mu_, ont quelque chose de semblable  des
charges par un artiste des cavernes, dans un quartier de roche.

Ce soir, comme je parlais au jeune Hugo, avec une grande admiration,
des dessins de son grand-pre, et comme je lui disais, comme les tons
jauntres de ses vieilles pierres vermicelles faisaient bien dans le gris
de l'encre des ciels, des terrains, des fonds, il m'apprenait que ces tons
jauntres taient obtenus avec du caf sucr: ces croquis tant faits pour
la plupart du temps,  la fin des repas, sur la table  manger.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 mai_.--Hayashi vient me donner sa traduction des tiquettes de
pivoines, qu'il m'a envoyes du Japon. Ces pivoines ont des dnominations,
comme celle-ci: _Nuage de bronze_, _Soleil levant du port_, _Bambou
neigeux_, _Blanc de la Vie mondaine_, _Toilette lgre_, _Parfum de
manches des femmes_.

Je vais dner chez Pierre Gavarni qui arrive un peu en retard d'une chasse
au sanglier  Chantilly, et l'on dne gaiement.

Il y a un dneur que j'ai dj rencontr, un Marseillais,  l'oreille
appartenant toute au chant des oiseaux, et qui n'en donne pas seulement
le son, mais qui en rpte, mot  mot, la chanson. Un curieux tre, un
amoureux, un passionn, un notateur des bruits musicaux de la Nature, et
qui nous fait une imitation admirable du bruit du mistral dans les pins
du Midi.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 mai_.--On causait, ce soir, de l'aspect glise, qu'ont, 
l'heure prsente, les temples de l'argent, et l'on dcrivait le grand
escalier du Comptoir d'escompte, l'lvation des salles, leur clairage
tamis, enfin l'ensemble de dispositions architecturales donnant  un
difice un caractre religieux. Il tait question des paroles  voix basse,
qui se disaient avec une sorte de recueillement, devant cet autel de la
pice de cent sous, tout comme devant un autel, o figurerait la tte du
Christ sur le voile de Vronique,--et mme la remarque tait faite de la
physionomie de bedeaux, qu'avaient en ces endroits, les garons de caisse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 mai_.--Comme je m'extasie devant Hayashi, sur la grce
voluptueuse, qu'Outamaro, mon artiste de prdilection, a mise dans ses
longues femmes, et qu' propos d'une planche des DOUZE HEURES, de cette
impression, o d'une robe ple, paraissant tisse de toiles d'araigne
bleues, jaillit une petite paule nue de femme,  la maigreur excitante,
et que je lui dis qu'on sent chez l'artiste, un amoureux du corps de la
femme, il me rvle qu'il est mort d'puisement.

Et tout en feuilletant, d'une main rapide, mes albums, Hayashi a, de
temps en temps, des petites gats, des clats de rire d'enfant, pendant
lesquels il s'crie: De grands toqus, les artistes japonais, des toqus
comme celui-ci, qui dans l'admiration d'un clair de lune, empch de le
voir par un coin du toit de son voisin, s'essaya  _l'corner_ avec sa
lanterne, et brla une partie de Yeddo.

Ah! c'est curieux, fait-il, quelques minutes aprs, en tombant sur un
album de thtre. Vous voyez cet acteur qui s'ouvre le ventre. Eh bien!
c'est la reprsentation relle d'une chose arrive.

C'tait un trs grand acteur, engag  jouer pour une socit, une socit
seule. Sa belle-mre qui avait l'influence sur lui, contracte en son nom,
un engagement avec un thtre de Yeddo, engagement dont elle touche
d'avance l'argent. Au moment de dbuter, on lui reproche sa mauvaise foi,
et dans la premire reprsentation qu'il donne, et o il avait 
reprsenter un _hara kiri_, il s'ouvre tout de bon le ventre.

 djeuner, Hayashi cause nourriture japonaise, et me cite, comme un mets
dlicieux: une salade de poireaux et d'hutres.

Questionn par moi sur les livres et les auteurs europens, en faveur au
Japon, il me cite le CID de Corneille et les drames de Shakespeare,--ayant
au fond une grande parent avec les drames hroques du thtre Japonais.

Je pensais aux petits hasards curieux qui produisent de grands vnements.
Au fond ce sont bien certainement le voyage de Philippe Sichel, et plus
tard le voyage de Bing, qui ont fait faire connaissance intime  l'Europe
avec le Japon, et qui ont vulgaris l'art de l'Empire du Soleil, en
Occident.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 mai_.--Enfin, ce soir, dans l'effacement du crpuscule, le doux
bruit humide de la pluie sur les feuilles neuves, avec cette frache et
revivifiante senteur de la pousse des choses de la nature.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 mai_.--Je me disais ce matin: Si je gagnais l'anne prochaine
cent mille francs avec GERMINIE LACERTEUX, j'achterais la maison en face,
et j'y ferais mettre cet criteau: _ louer  des gens, sans enfants, ne
jouant d'aucun instrument de musique, et auxquels il ne sera permis, en
fait d'animaux, que des poissons rouges_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 mai_.--Songe-t-on, combien a vous rapporte d'tre rpublicain,
et se figure-t-on la place qu'aurait l'historien Aim Martin, s'il tait
lgitimiste?

Un mot caractristique de ce temps. Grvy demandant au directeur des
Beaux-Arts, comment il trouvait le Salon de cette anne?

--Pas d'oeuvre suprieure, mais une bonne moyenne.

--Trs bien, rpondit Grvy, c'est ce qu'il faut dans une rpublique.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 mai_.--Une jolie anecdote, que le gnral Abbatucci racontait
sur lui-mme, pendant la campagne de Crime.

Lors du sige de Sbastopol, dans les trves entre les deux armes, des
bals furent donns, o les officiers franais tentrent de plaire  des
femmes russes. Et pour plaire, en ce moment, o l'on avait une chemise,
lave  la diable par un brosseur, c'tait difficile. Le jeune officier
n'imagina-t-il pas de repasser le col et les manches de cette chemise,
avec ses triers, dont il fit adroitement des fers  repasser,--repassage
qui lui valut les plus grands succs.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 mai_.--Le beau en littrature est peut-tre d'tre un crivain,
sans qu'on sente l'criture.

Ah! si j'avais encore quelques annes  vivre, je voudrais crire sur
l'Art Japonais un livre dans le genre de celui que j'ai crit sur l'Art du
dix-huitime sicle, un livre moins documentaire, mais un livre encore
plus pouss vers la description pntrante et rvlatrice des choses.

Et ce livre je le composerai de quatre tudes: une sur Okousai le
rnovateur moderne du vieil art japonais; une sur Outamaro, le Watteau de
l bas, une sur Korin, et une autre sur Ritzono, deux clbres peintres et
laqueurs.

 ces quatre tudes, je joindrai peut-tre une tude sur Gakutei, le
grand artiste des _sourimonos_, celui qui dans une dlicate impression en
couleur, sait runir le charme de la miniature persane et de la miniature
du moyen-ge europen.

Quelqu'un conte qu'hier, il est entr chez une fleuriste du boulevard, et
qu'un bouquet qu'il trouvait joli, on lui a fait tout bonnement cinq cents
francs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 10 juin_.--On causait dans la journe, de Jules Breton, le
peintre et le pote, qui a une proprit dans les environs d'ici. Une
curieuse remarque  son sujet. Il peut faire de la peinture dix heures
de suite, sans fatigue, tandis que lorsqu'il cherche des ides, des
expressions, des mots, il est aussitt pris de vertiges, de troubles de
l'tre, qui l'ont fait, depuis des annes, renoncer  la posie. Voici,
il me semble, une preuve de la supriorit de notre mtier.

Daudet commenant  souffrir, ce soir, de ses douleurs, et craignant
l'envahissement gnral de son corps disait: Quand a commence, je me
rappelle involontairement le vers de Virgile, sur l'incendie de Troie:

    ... ... ... Proximus ardet. Ucalegon... ... ...

Et il se met  parler, avec enthousiasme, de Thocrite, du rve du poisson
d'or, des pcheurs dans leur cabane, si _naturalistement_ dcore de
filets.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 juin_.--On parlait de la petite couche de civilisation, qui
recouvre l'tre le plus raffin, et comme quoi, cet tre redevenait
primitif au bout de quelques jours.  l'appui de cette thse, quelqu'un
contait, qu'il avait connu une distingue et charmante fille, qui
embarque dans une troupe de tableaux vivants, devant donner des
reprsentations  la Nouvelle-Orlans, avait fait naufrage, et tait
reste dix-huit jours sur un radeau. Elle confessait, qu'au bout de trois
ou quatre jours, toute pudeur tait vanouie, et qu'on faisait ses besoins,
l'un devant l'autre, et elle ajoutait qu' la fin, les aliments manquant,
on allait chercher dans les excrments, les haricots non digrs, pour les
remanger.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 juin_.--Rodin le sculpteur disparat quelquefois de chez lui,
pendant quelques jours, sans qu'on sache o il va, et quand il revient, et
qu'on lui demande o il a t, il dit: Je viens de voir des cathdrales!

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 juin_.--Il tait question de la domestique qui nous a
empoisonns, il y a deux ou trois ans. Or Mme Daudet a appris depuis, que
la misrable s'tait vante d'avoir fait passer, en deux jours, le lait
d'une nourrice, avec laquelle elle tait mal, et elle racontait, que le
poisson achet par ses matresses, elle le tenait, quatre ou cinq heures,
sur le trou de l'vier, et que les oeufs envoys de la campagne, elle les
faisait cuire au four, dans de la bouse de vache.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 juin_.--Ce matin, il est long, trs long, Daudet,  ouvrir la
porte du parc! Tout  coup il s'arrte, la clef encore dans la serrure, et
me dit: Quand j'ai pris possession de cette proprit, on m'a remis cette
clef, et quand je l'ai mise dans la serrure de cette grille, o il y avait
au-dessus un coup de soleil, dans le moment,  la fois un peu distrait, un
peu pensant  autre chose, j'ai t surpris par le souvenir d'un bruit...
oui, d'un bruit, du temps que j'avais six ans. Alors nous avions une vigne,
aux environs de Nmes, o nous allions manger des salades de romaine, des
fruits... Ah, quand on allait l, c'taient des joies de vacances... Eh
bien, je m'attarde quelquefois  vouloir retrouver ce bruit, dont j'ai eu
la sensation, la premire fois, que j'ai ouvert cette porte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 juin_.--On cause collge, et de la frocit des pensums
d'autrefois.  ce sujet, Daudet conte, qu'il tait en sixime  neuf ans,
et si petit, si petit, qu'il portait encore un pantalon fendu, et se
tenait toujours le derrire contre les murs, afin que les grands ne lui
tirassent pas dehors son pan de chemise, mais tout petit qu'il tait, il
se trouvait toujours dans les trois ou quatre premiers. Toutefois, son
professeur tait humili de la petitesse de sa taille, de son air enfant,
et pour s'en dbarrasser, un jour, il lui donnait comme pensum,  copier
six fois, mot  mot, le DE VIRIS ILLUSTRIBUS.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 juin_.--Vous allez mieux, il me semble, disais-je, dans la
matine  Daudet.

Mon cher, me rpondait-il, vous savez, les gens qu'on crucifiait
autrefois, on les dclouait un moment, pour les faire souffrir plus
longtemps, eh bien, je suis dans un moment de dclouement.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 juillet_.--Ce soir Daudet cause de son roman futur: La petite
Paroisse dont l'embryon est en germe dans son cerveau.

L'IMMORTEL ne l'a pas amus  faire, ne le satisfaisait pas compltement;
il n'y trouve qu'une seule grande qualit: l'exprience de la vie. Il veut
faire maintenant une oeuvre, o il mettra de lui, ce qu'il a de bon,
de compatissant: sa piti pour les misrables, les dshrits, les
_routiers_. Son livre sera l'histoire d'un mari qui pardonne, et il
s'tend sur la btise de tuer, pour l'homme qui aime, et qui dtruit 
jamais l'objet de cet amour. Oui, reprend-il, ce sera une oeuvre de
mansutude.

Et il mettra dans un coin de ce livre de pardon, toutes les notes qu'il a
prises derrire les persiennes fermes de son beau-pre, devant cette
fontaine,  un carrefour de routes: notes crites au crayon, o il fixait,
comme un peintre, les mouvements, les poses, les attitudes des pauvres
errants, et pour ainsi dire la mimique de leurs tergiversations, devant
l'nigme et la chance des chemins, s'tendant devant eux.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 6 juillet_.--Ce soir, au jour tombant, je passais devant l'Opra
dj clair. L'illumination blanche dans le gris spulcral de la pierre
par le crpuscule, en faisait comme le palais fantomatique d'un fond de
tableau de Gustave Moreau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 juillet_.--C'est trs singulier la myopie et le presbytisme de
mes yeux. Ils ne voient pas sur une tte de faux cheveux, dans une bouche,
de fausses dents, n'aperoivent pas mme une lgre dviation de l'pine
dorsale, chez une femme bien habille, mais peroivent les moindres
mouvements moraux de la physionomie, percent sur une figure,--ce qui se
passe dans sa cervelle ou son coeur.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juillet_.--Daudet m'a crit, avant-hier, que Porel venait dner
aujourd'hui  Champrosay, et m'invite  me trouver avec lui, pour causer
de GERMINIE LACERTEUX.

Je trouve en chemin de fer, Porel qui m'annonce que l'engagement de Rjane,
pour GERMINIE LACERTEUX est sign, que les maquettes des dcors sont tout
prs d'tre termines, que la pice passera en novembre; et il me parle
de la distribution ainsi faite dans sa pense: Rjane, _Germinie_; Mme
Crosnier, _Mlle de Varandeuil_; Mme Raucourt, _Mme Jupillon_; Dumny,
_Jupillon_; Colombey, _Gautruche_, etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 juillet_.--Philippe Gille du _Figaro_, tombe  l'improviste
ce matin,  djeuner. Il est tout plein d'anecdotes, contes avec un
amusant frtillement du _facies_, et entremles de jolies images, comme
celle-ci, o  propos de l'motion de Villemessant, dans une circonstance
quelconque, il compare cette motion,  l'envie de pleurer d'un monsieur,
qui s'arrache un poil dans le nez.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 juillet_.--Ne sachant que faire ce soir, je vais voir la foule
des ftes. C'est en face de la tour Eiffel, du haut en bas du Trocadro,
une multitude noire, s'tageant debout ou assise, et au milieu de laquelle,
s'lvent les enveloppes de toile des magnolias, semblables  des tentes
arabes, avec un horizon de lanternes rouges sur un ciel d'un bleu noir,
o fulgure, par moments, un jet de lumire lectrique, partant de
l'tablissement des phares. Une foule grouillante, susurrante dans son
obscurit, et pique,  et l, du blanc d'une jaquette d'homme, du blanc
d'un tablier de femme. Les femmes, un peu fivreuses, un peu grises,
parlant haut ou chantonnant. De loin en loin, au milieu des gens assis 
terre, un couple debout, o repose sur l'homme un geste de caresse de la
femme.

Enfin le feu d'artifice, et l'on part, et sur les grands espaces bitums,
que font tout lumineux les illuminations, se voient de petites flaques
d'eau, laisses par les femmes, en leurs motions de la fte du 14
Juillet.

En revenant, je m'arrte devant un bal, improvis sur la place des omnibus
 Passy, et o valse avec une crature chevele, un ptrin vtu d'un
tricot  bandes blanches et bleues,  cru sur la peau, en tablier de
grosse toile, les jambes nues, et qui,  la clart d'un feu de Bengale
rouge, allum sur le pav, avec sa figure blme, ses cheveux et ses
savates poudrs de farine, a l'air d'un ptrin fantastique valsant dans
la rverbration de son four.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 juillet_.--Ce matin, en ouvrant le _Figaro_, je lis que Paul
Margueritte s'est noy prs de Fontainebleau. Je le revois avec sa figure
de gentil Pierrot fatidique, mme en nos soupers, je le vois avec la
triste figure de Pierrot noy, que devait avoir le pauvre cher garon.
Dj deux fins tragiques parmi les jeunes de mon _grenier_: Robert Caze et
Margueritte.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 juillet_.--Une singulire impression, en reconnaissant, ce matin,
sur une lettre qu'on me remet au lit, l'criture de Margueritte. Ce n'est
pas lui qui s'est noy, mais le critique Hennequin, se baignant avec Redon.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 juillet_.--Je suis enfin dbarrass des _enfants hurleurs_ du
fond de mon jardin. Les parents ont lou un appartement  Paris, o on va
les caserner. Ah! les pauvres co-locataires qu'ils vont avoir, que je les
plains!... Et dire que je dois cette dlivrance  un vol fait chez eux,
l'anne dernire. Les braves voleurs, si je savais dans quelle prison ils
sont, je leur enverrais un paquet de tabac tous les mois.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 juillet_.--Plagie a un peignoir au fond noir, sur lequel
sont jetes des fleurs voyantes de toutes sortes. Dans le jardin, les
papillons voltigent autour de cette robe, et un petit pierrot qu'on a eu,
un moment, dans la cuisine, voletait toujours autour de cette robe, dans
les plis de laquelle il aimait  se fourrer, comme dans une touffe de
fleurs.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 juillet_.--La jouissance de mon oeil devant certains
_sourimonos_, qui ne sont, pour ainsi dire, que des compartiments de
couleur, juxtaposs harmonieusement, et qui contiennent un morceau bleu,
sur lequel sont jets de petits carrs d'or; un morceau jaune, sur lequel
sont graves en creux des tiges de pin, au milieu de nuages; un morceau de
blanc, travers par des grues qui ont le relief d'un gaufrage; un morceau
de noir, avec des caractres qui ont l'air d'insectes d'argent. Cette
jouissance, il me semble, ne peut tre partage que par un oeil japonais.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 juillet_.--L'ide, que la plante la Terre peut mourir, peut
ne pas durer toujours, est une ide qui me met parfois du noir dans la
cervelle. Je serais vol, moi qui n'ai fait de la littrature, que dans
l'esprance d'une gloire _ perptuit_. Une gloire de dix mille, de vingt
mille, de cent mille annes seulement, a vaut-il le mal que je me suis
donn, les privations que je me suis imposes? Dans ces conditions
n'aurait-il pas mieux valu coucher avec toutes les femmes dsirables, que
j'aurais rencontres, boire toutes les bouteilles de vin, que j'aurais pu
boire, et paresser imbcilement et dlicieusement, en fumant les plus
capiteux cigares.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 juillet_.--Le Prsident de la Rpublique, me demandez-vous,
quel homme c'est? s'crie un graveur en train de faire son portrait, c'est
un homme qui ne peut pas supporter un pli sur lui, voil! Ah!... les
portraits officiels, je sais ce que c'est maintenant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er aot_.--Le fer  gaufres,  oublies,  _toutelots_, ces
trois fers, servant  faire les vieilles ptisseries de la Lorraine, et
que je regardais dans la cuisine, de Jean d'Heurs, on me dit qu'on n'en
fabrique plus, et que dans les successions et les ventes des antiques
familles, on se les arrache.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 aot_.--On parlait dans une maison, o j'tais, d'une branche de
la famille, tombe presque dans la pauvret, alors que la matresse de la
maison s'criait: Vous concevez, des gens, qui depuis cinq gnrations,
font des mariages d'inclination!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 aot_.--Visite  Saint-Gratien. Je trouve Popelin d'une
pleur un peu effrayante. Je monte avec lui dans sa chambre, et cette
monte lui donne une respiration toute haletante. Il me dit au bout de
quelques minutes, o il peut parler: Oui, a va mieux, mais je ne puis
dner  table, a me fatigue... puis quand plusieurs personnes parlent
autour de moi, je continue  prouver un singulier phnomne: des
battements dans une oreille, avec une inquitude  l'pigastre... Et le
beau de cela, mon cher, c'est la comdie avec les mdecins: l'un me dit
que j'ai un coeur, comme il n'en a jamais rencontr; les autres ce sont
les poumons, et le reste qu'ils trouvent admirables... Enfin, j'espre me
remettre avec du repos, de petites promenades, un sjour  Arcachon.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 septembre_.--Mes nuits sont si pleines de cauchemars, si
anxieuses, qu'elles me font presque redouter le sommeil. Barbey
d'Aurevilly m'avouait, il y a quelques annes, les mmes apprhensions.
Et ce qu'il y a de particulier dans ces cauchemars, c'est toute cette
humanit de rve que j'y rencontre: ces visages de vieillards, d'hommes
faits, d'enfants, si sournois, si impitoyablement gouailleurs, si
mchamment ferms, ces visages diplomatiques, d'un machiavlisme que
montrent seulement les plus mauvaises figures de la vraie humanit,
et qui vous laissent la sensation d'une intimidation, douloureusement
indfinissable,--des figures que je voudrais dcrire, le matin, si le
rve ne vous laissait pas des tres qu'il fabrique, des impressions,
si effaces, si dlaves.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 septembre_.--Le succs prsent du roman russe est d, en
grande partie,  l'agacement qu'prouvaient nos lettrs spiritualistes, de
la popularit du roman _naturiste_ franais, et qui ont cherch le moyen
d'enrayer ce succs. Car incontestablement, c'est la mme littrature; la
ralit des choses humaines vue par le ct triste, non lyrique, le ct
humain,--et non par le ct potique, fantastique, polaire, de Gogol, le
reprsentant le plus typique de la littrature russe.

Or, ni Tolsto, ni Dostoewski, ni les autres  leur suite, ne l'ont
invente cette littrature russe de l'heure prsente, ils nous l'ont prise,
en la mtinant trs fort de Po. Et l'homme qui a le mieux servi cette
hostilit du classicisme et du romantisme, a t M. de Vog, qui a
attribu  une littrature trangre, une originalit qu'elle n'avait pas,
et lui a apport une gloire, qui nous tait lgitimement due.

Aussi a-t-il bien mrit de l'Acadmie, qui l'appellera, selon l'antique
formule, prochainement dans son sein[1].

[Note 1: C'tait vraiment pas mal prophtis. Trois mois aprs, le
22 novembre 1888, M. de Vog avait le fauteuil.]

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 septembre_.--Retrouv ce soir, chez Daudet, Sivry le musicien,
que j'avais rencontr autrefois chez Burty. Le blanc de l'oeil brillant,
fivreux, avec quelque chose de fou dans toute l'allure du corps, mais
dans cette tte de toqu, une immense mmoire musicale des musiques de
tous les pays et de tous les temps, avec une prdilection pour les chants
populaires, pour les chants des provinces franaises, qu'il a rcolts en
grande partie, dit-il, chez les bonnes, qu'il a eues  son service.

Et il nous excute un chant de prisonnier de la prison de Nantes, la
prison de Carrier sous le rgne de la guillotine, dont l'orchestration
inspire par le son des cloches, a un grand caractre.

Puis, il nous joue des pavanes, des passecailles, des menuets, o, avec
des notes de musique, il se montre comme un historien de la gravit du
grand sicle _louisquatorzien_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 septembre_.--Ce soir, Daudet dit qu'il n'y a pas de livre, sur
le compte duquel son jugement ne change pas, quand il le relit au bout de
dix ans, et plaisante un peu l'immuabilit des religions littraires de sa
femme, restant constamment et fidlement attache  Leconte de Lisle, aux
Goncourt, etc., et se servant du mot _manie_, pour caractriser ce manque
d'volution de l'esprit de sa femme. Mme Daudet se fche un peu, et c'est
une grosse discussion.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 septembre_.--Conversation  djeuner, o Daudet raconte,
qu'avant-hier au VIEUX GARON, il a caus avec les cabaretiers, qui lui
ont dit: leur famille tenir ce cabaret, depuis quatre gnrations; mais
qu'autrefois, c'tait uniquement la marine qui frquentait l'endroit, et
que depuis trente ans seulement, les bourgeois avaient l'habitude d'y
venir. Causerie coupe par des ressouvenirs sur la _batellerie_ de
l'poque, sortant de la bouche dente d'un vieux du pays, buvant un
demi-setier de vin  une table voisine: ressouvenirs donnant toute la
coloration de l'poque, en quelques mots.

Et causant de l'intrt qu'aurait, le _Livre de vrit_, de ce cabaret au
sicle dernier, nous arrivons  parler de l'tude d'aprs nature des tres
et des choses de notre vieux territoire, tude commence au dix-huitime
sicle, par Restif de la Bretonne, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, et
compltement enraye par ce mouvement littraire, rapport des pays
exotiques par Bernardin de Saint-Pierre, par Chateaubriand, et ne
correspondant pas au temprament franais.

Comme l-dessus, Daudet disait les belles choses qu'il y aurait  crire,
en faisant causer des vieilles gens de la province, je lui avouais, qu'au
commencement de ma carrire, j'avais t mordu de l'envie de faire un
volume des bonshommes de la Lorraine, dans les premires annes du sicle,
d'aprs les _racontars_ rcolts dans le pays de ma naissance, et qu'
l'heure prsente, c'est un de mes grands regrets de ne l'avoir pas fait,
ce volume!

Au retour d'une promenade en landau, o nous avons travers Essonne, ces
ouvriers  paniers noirs au bras, avec la fatigue molle de leurs dmarches,
avec la tristesse qu'emporte au dehors, l'ouvrier de l'usine, du travail
renferm, avec la pleur de leur visage dans le crpuscule, nous ont
laisss tout mlancoliques. Nous nous mettons  table, o a t invit
Drumont, et poursuivis par les images du chemin, nous nous entretenons de
l'amlioration du sort de ces hommes, de l'injustice des trop grosses
fortunes. Et nos paroles remuent beaucoup de choses, et Drumont le
chrtien et le socialiste, se dclare contre le revenu de l'argent, contre
l'hritage: dclaration qui fait entrer Mme Daudet, dans une belle colre,
pendant qu'elle couve, de la tendresse de ses yeux, ses trois enfants,
et que Drumont rpte assez drolatiquement: Que voulez-vous, je suis
_sociologue_... mon tat est d'tre sociologue!

Aprs dner, Drumont qui a apport, en placards, un chapitre de son livre
sous presse, nous lit ce chapitre ayant pour titre: _L'Hritier_, et o il
vaticine le peuple,--le peuple de la _Panthre des Batignolles_,--comme
l'hritier, futurement proche, de la richesse bourgeoise, tout comme la
petite bourgeoisie a t hritire, en 1792, par la guillotine et la
spoliation des biens nationaux.

Le mirobolant de la fin du chapitre, c'est de montrer la dputation
conservatrice et religieuse de la Bretagne, compose en partie de
petits-fils de guillotineurs et de spoliateurs de 93, ce qui les fait
ressembler, dit-il assez plaisamment,  des gens qui ont vol un paletot
avec une dcoration, et qui usent du paletot et de la dcoration.

Il y a dans ce que Drumont nous a lu, une hauteur philosophique qui ne
se trouvait pas dans la FRANCE JUIVE, puis la documentation concernant
les personnes, mises en scne, me semble plus svrement contrle,
et vraiment l'on prouve une satisfaction  voir imprimes avec cette
bravoure, en ce temps de lchet littraire, des choses que tout le monde
pense, et que lui seul a le courage d'crire.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 septembre_.--Il tait question d'une bonne, sortie d'une maison,
en disant  la matresse: C'est trop honnte chez vous... il n'y a pas de
secrets, pas de profits!

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 septembre_.--Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, disant:
Voil deux ou trois jours que je suis tourment par une ide de livre!

MOI.--Quel livre?

DAUDET.--Ce seraient mes Essais de Montaigne mais dans une forme,
amenant le renouvellement de ces Essais. Vous savez, ce que vous me disiez
du dsir que vous avez eu de voyager autrefois en _maringote_, et vous
vous rappelez les projets amusants des parcours des environs de Champrosay,
faits ensemble, dans une de ces voitures. Eh bien, ce serait une socit
dans deux maringotes, s'arrtant, chaque soir, dans un coin de nature...
et l, une causerie sur les plus grands sujets... cela me permettrait
d'_jaculer_ un tas de choses, que j'ai en moi, et que je ne serais pas
fch de voir sortir... Tenez, jeudi, je me suis laiss aller  mettre
devant des _jeunes_, deux ou trois ides, qu'il serait vraiment dommage
de laisser perdre.

MOI.--Certes une jolie imagination... quelque chose comme un Decameron
philosophique... mais, vous avez d'autres livres  faire avant... a,
c'est un bouquin d'arrire-saison!

DAUDET.--Oui, oui, certainement, si j'avais dix ans devant moi... Eh,
mon Dieu, je ne parle pas de la mort... mais de la diminution de
l'intelligence,  laquelle, mon cher ami, je suis peut-tre condamn
par ma maladie.

MOI.--Allons, tes-vous bte... Permettez-moi d'tre cruel... Mettons les
choses au pis... Est-ce que Henri Heine n'a pas conserv sa facult de
travail jusqu'au dernier moment?... Et vous, jamais votre cerveau n'a t
plus _enfanteur_.

DAUDET (_absorb et tout  son ide_).--Vous comprenez bien toute la
varit qu'il y aurait l dedans... depuis les plus grands problmes
sociaux jusqu'au petit caillou de la route... Tenez, le premier soir,
le crpuscule amnerait une grande causerie sur la peur... Et aussi les
pisodes de la journe... Au fait, ce ne seraient pas des chapitres,
mais des _haltes_, qui feraient les divisions de mon livre... Puis
vous concevez, mes voyageurs seraient de vrais tres... Je mettrai en
contact deux jeunes mnages, deux hommes et deux femmes de tempraments
diffrents... Oh, pas d'enfant, de peur de donner un caractre de
sensiblerie  la chose.

MOI.--Si, j'y mettrais un enfant, moi, mais pas le moutard spirituel,
pas l'enfant sentimentalement ventriloque du thtre, j'y mettrais un
bb comme _Mm_, un enfant de deux  trois ans, qui y jetterait le
_gazouillis_ d'un petit tre de grce, dans le srieux des paroles.

DAUDET.--Ma seconde maringote serait amusante. Elle contiendrait une
collection de domestiques, impossibles, terribles, dont les brouilles
amneraient une interruption dans le voyage.

MOI.--Mais pas de Midi, pas de Midi l dedans... vous l'avez puis.

DAUDET.--Non, on partirait de Paris... On irait lentement... je vois trois
journes jusqu'au VIEUX GARON... Tout d'abord, le voyage dans cette
banlieue de canailles, que sont les paysans des environs de Paris... Et je
ne manquerai pas de rappeler ce fait... une pote de fumier jete  ma
femme bien mise, par un enfant... reconnaissant que ce ne sont pas des
saltimbanques dans la voiture.

MOI.--Mais un livre comme a, mon petit, a ne se fait pas en un an. C'est
un livre de longues mditations, de profondes songeries.

DAUDET.--Oui, oui... d'autant plus que ce livre, il faudrait le prparer
par un voyage, fait par soi-mme, choisir ses dcors... Enfin, je ne sais,
il me semble que ce livre irait  la _trpidation de mon cerveau_...  mon
tat maladif, quoi!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 septembre_.--Journe passe avec le colonel Alessandri, le
colonel du rgiment, dans lequel est incorpor Lon Daudet: une journe
redoute  tort. Les spcialistes, parlant de leur chose, sont toujours
intressants, et puis l, l'amour du mtier est toujours ml  l'amour de
la patrie. Ces Corses ont une vitalit fivreuse du corps, un incendie de
l'oeil qui dit des nergiques, des dtermins.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 octobre_.--Voici Dumny, qui entre chez moi, l'air gauche, et
qui, aprs beaucoup de circonlocutions, me demande si je voudrais bien lui
confier le manuscrit de GERMINIE LACERTEUX, dont Porel ne veut lui donner
connaissance que par la lecture aux acteurs. Je sens qu'il a la _frousse_,
et qu'en disant qu'il aime la bataille, il a une petite terreur d'une
salle souleve de dgot. Et il laisse chapper qu'il craint que j'aie
noirci Jupillon et adouci Germinie. a promet des embtements futurs.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 octobre_.--Plus tard, par tout le papier, conserv prcieusement,
en ce temps, sur les hommes de lettres, on connatra  fond les crivains
contemporains et l'on verra que les crivains qui ont fait des chaussons
de lisire  Clairvaux ou qui mritaient d'en faire, n'ont jamais crit
que des oeuvres vertueuses, des oeuvres _ohnetes_, ainsi que Rops
l'orthographie drolatiquement, dans une de ses lettres, tandis que les
vrais honntes hommes n'ont crit que des oeuvres soulevant l'indignation
du public, et mritant les foudres des tribunaux correctionnels.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 octobre_.--J'ai reu hier une lettre de Jules Vidal, qui
me demande  tirer une pice de mon roman des FRRES ZEMGANNO, en
collaboration avec Byl. Il y a une vingtaine de jours, la mme demande
m'tait faite par Paul Alexis et Oscar Mtnier, et je leur avais donn
l'autorisation sollicite.

Aujourd'hui, dans un plerinage  travers les boutiques de japonaiseries,
j'ai l'ide de ddommager Vidal de sa dconvenue, en lui faisant faire une
pice de la FILLE LISA, sur un mode trs chaste, et o un acte serait la
mise en scne complte d'une condamnation  la cour d'assises, et o
l'avocat, dans sa dfense, raconterait toute la vie de l'accuse: une
exposition tout  fait originale, et qui n'a point encore t tente au
thtre.

Puis, tout en battant le pav, et m'chauffant la cervelle de mon accs de
fivre dramatique, je me disais qu'il fallait faire la pice moi-mme, et
je ne sais comment ma pense allait encore  la FAUSTIN, avec l'ide d'en
tirer une autre pice, songeant  faire de GERMINIE LACERTEUX, de la FILLE
LISA, de la FAUSTIN, une trilogie naturiste.

Peut-tre, dans deux ou trois jours, cette foucade thtrale sera-t-elle
passe, mais aujourd'hui je suis mordu par le dsir d'crire ces pices.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 octobre_.--Octave Mirbeau vient aujourd'hui, un moment, au
_grenier_. Le malheureux a une fivre, dont il ne peut se dbarrasser, et
qui le prend  six heures du soir et le quitte  une heure du matin, le
laissant, tout le jour du lendemain, bris, incapable de travail.

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 octobre_.--Avoir besoin de rationner ses lectures dans un moment
d'oisivet de l'esprit, o l'on voudrait lire tout ce qu'on n'a pas lu. Ah
ces yeux!... oui, je consentirais  devenir plutt cul-de-jatte qu'aveugle!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 octobre_.--Ce soir, Rosny s'ouvre sur sa famille, parle
de ses frres et de ses soeurs, nous entretient de sa petite fille,
incompltement allaite par sa jeune femme de seize ans, et qu'il a t
au moment de perdre.

Et il dit avec la voix et les expressions de caresse lui venant  la
bouche, quand il parle de ses enfants, que le mdecin lui ayant annonc
qu'il n'y avait plus d'espoir  garder, et qu'il fallait seulement songer
 la soulager, il avait jet les drogues dans la chemine, et l'avait,
ainsi qu'il le raconte dans un de ses romans, promene, berce dans ses
bras vingt-quatre heures, et que le petit tre intelligent s'tait laiss
faire, et avait eu soudain un sourire, dans l'aube du jour... Elle tait
gurie!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 octobre_.--Huysmans nous raconte avoir pass, en curieux,
dix-huit jours  Hambourg, dans le spectacle d'une prostitution, comme
il n'y en a nulle part: une prostitution pour matelots, suprieure aux
maisons Tellier du quartier Latin; une prostitution pour banquiers,
recrute parmi des Hongroises de 15 ou 16 ans, et o l'on couche dans des
chambres fleuries d'orchides.

Et c'est amusant de l'entendre dcrire cette ville,  la mer lilas, au
ciel de papier brouillard, cette ville affaire toute la journe, se
transformant le soir, en une kermesse, qui dure toute l'anne, et o l'or
gagn, tout le long du jour, se rpand et se dverse, la nuit, dans les
_readdek_ opulents.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 octobre_.--Antoine vient djeuner, ce matin,  Auteuil, pour
s'entendre sur la distribution de la PATRIE EN DANGER.

Il a l'aspect d'un abb, prcepteur dans une riche famille bien pensante,
d'un abb toutefois, qui doit jeter sa redingote ecclsiastique aux orties,
mais rien dans la physionomie et la tournure d'un homme de thtre.
Malgr qu'il se dfende d'tre acteur comique, d'tre homme  belle
prestance, je l'ai dcid  prendre le rle du comte, le rle de
_soutnement_ de la pice. Mlle Leroux doit jouer la chanoinesse,
et Mevisto, Boussanel.

Quoiqu'un peu battu de l'oiseau, par sa mauvaise soire de vendredi, il
croit  des pices futures qui feront _flamber_ d'enthousiasme la salle du
Thtre-Libre, et il espre toujours avoir prochainement cette salle qui
lui permettra de jouer une centaine d'actes, par an, et faire jaillir des
auteurs dramatiques, s'il y en a vraiment en herbe.

Au fond, ce petit homme est l'ouvrier d'une radicale rnovation thtrale,
et si, comme il le disait, elle ne se fait pas chez lui, elle se fera
forcment sur les autres scnes, et quelle que soit la fortune de son
entreprise thtrale, il est bien certainement le _rajeunisseur_ du vieux
thtre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 octobre_.--Les retrouvailles bizarres de la vie. Dans le
troisime volume de notre JOURNAL (pages 289-290), au milieu du rcit
de la maladie et de la mort de mon frre, je parle de la rencontre
journalire, dans le bois de Boulogne, d'un garonnet souffreteux,
d'un garonnet ayant la gentillesse d'une fillette, d'un garonnet, au
cache-nez prenant autour de son cou l'aspect d'une chle, et toujours
accroch au bras d'un original vieillard.

Aujourd'hui, une femme en deuil dpose chez moi une lettre, avec une
photographie du garonnet du bois de Boulogne, et qu'elle m'envoie, comme
une _carte de souvenir de l'enfant_, dont j'ai trac un si charmant
portrait, me remerciant d'avoir fait revivre l'tre bien-aim.

Dans la lettre, est contenu un article de Renan sur cet Antoine Peccot,
mort  vingt ans, et qui suivant les cours de mathmatiques
transcendantales de Bertrand, avec sa figure enfantine, avait fait penser
 l'illustre mathmaticien, que son jeune auditeur ne pouvait comprendre
des spculations aussi hautes. Et un jour, Bertrand l'avait interrog et
charm de sa prcocit, en avait fait son lve particulier.

 la suite de la mort de cet enfant, de ce tout jeune homme, deux proches
parentes qui l'avaient lev, amoureusement soigneuses de la mmoire du
cher petit, voulant que la fortune qui devait un jour appartenir au jeune
savant, appartnt tout entire  la science qu'il avait cultive, par une
donation anticipe, fondaient au Collge de France, une rente annuelle en
faveur d'un tudiant pauvre, ayant dj fait ses preuves dans les hautes
tudes mathmatiques.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 octobre_.-- mon arrive, chez Daudet, il me dit: Avez-vous lu
la note du _Gil Blas_ d'hier?--Non.--Eh bien, la note dit que Rjane est
engage pour la pice de Sardou au Vaudeville, et que vous ne serez
probablement pas jou  l'Odon.

Hervieu et Rosny surviennent, et l'on cause. Daudet raconte que le premier
gros argent, qu'il ait touch, c'est lors de la publication de FROMONT ET
RISLER, et que revenant de chez Charpentier, un peu plafourdi de sa vente,
et une poche de son paletot pleine de billets de banque, de louis d'or et
de pices de cent sous, il s'tait mis  rpandre tout a  terre, devant
sa femme, et  danser autour une danse folle, qu'il baptisait le _pas de
Fromont_.

Puis la conversation devient srieuse, et l'on s'entretient de la force
vitale du mal, des atomes crochus qui font que le poitrinaire recherche la
poitrinaire, le fou, la folle, comme pour le rengendrer, en le doublant
ce mal,--ce mal qui pourrait peut-tre mourir, s'il restait isol.

Et Daudet parle de l'admiration, de l'espce de culte pour le mal, chez
les mdecins, les infirmiers, citant l'enthousiasme lyrique d'un frre
Saint-Jean-de-Dieu pour la plaie du petit Montegut, chantant sa beaut,
la comparant  une pivoine.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 octobre_.--Il y a dans le demi-rveil du matin, au lendemain
d'une mauvaise nouvelle, un moment anxieusement trouble, le moment o l'on
se demande encore, un peu endormi, si la chose arrive est vritablement
vraie, ou si elle n'a pas t seulement rve... Ah! c'est fait pour moi,
cette pice qu'on ne jouera pas, aprs sa rception, son annonce toute
l'anne, le mot de Rjane:  bientt!... C'tait ma dernire cartouche 
tirer, et je tenais  la tirer... Mais cette malechance qui m'a poursuivi
toute ma vie!

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 octobre_.--Rassrnement complet. Porel m'crit que la note
du _Gil Blas_ ne veut rien dire, et qu'on lira GERMINIE LACERTEUX, le
lendemain de la reprise de CALIGULA, c'est--dire le 8 novembre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 octobre_.--Peut-tre y a-t-il dans mon got pour la japonaiserie,
l'influence d'un oncle, l'_oncle Armand_, le frre prfr de ma mre.

Il avait t officier de hussard sous l'Empire, et il tait le type de ce
joli et charmant officier de cavalerie lgre,  la chevelure et aux
moustaches blondes, comme _papillotes_. Et quand il fut mari, et qu'il
eut achet une maison  Bellevue, il se prit, je ne sais comment, d'une
passion pour la chinoiserie, et comme il n'tait pas seulement un
aquarelliste distingu, mais qu'il tait encore trs adroit de ses
dlicates mains, il fabriqua pour cette maison de campagne de Bellevue,
tout un mobilier d'un _chinois_ tout  fait extraordinaire pour le temps,
et l'on conserve encore chez mes petits cousins de Courmont, une lanterne
peinte et sculpte, qui, avec sa fine dcoupure, ses maux, ses verres
coloris, ses cordelettes de soie, semble une lanterne confectionne 
Pkin.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 novembre_.--Chez Charpentier, ce soir, un monsieur vient  moi,
que je ne reconnais pas tout d'abord. C'est Zola, n'ayant plus sa tte du
portrait de Manet, un moment retrouve, mais si chang, avec de tels trous
aux pommettes, un si immense front sous ses cheveux rebrousss, que
vraiment dans la rue, je serais pass  ct de lui, sans lui donner
la main.

Devant notre tonnement, o il y a un peu d'effroi de son changement,
il nous conte comment il a t amen  cet amaigrissement.  la
reprsentation d'ESTHER BRANDS, au Thtre-Libre, il se rencontrait dans
un corridor avec Raffalli, et en dpit de tout l'effacement possible de
son corps, ayant peine  lui laisser le passage, s'chappait  dire:
C'est embtant d'avoir un bedon, comme a!--Vous savez, lui jetait
Raffalli, en se dgageant, il y a un moyen trs simple de maigrir, c'est
de ne pas boire en mangeant.

 djeuner, le lendemain, la phrase de Raffalli lui revenant, il se
mettait  dire: Tiens, si je ne buvais pas!  quoi Mme Zola rpondait
que a n'avait pas le sens commun, et que du reste, elle tait bien sre
qu'il ne pourrait pas le faire. L-dessus contradiction et picotage entre
le mari et la femme,--et Zola ne buvait pas au premier djeuner, et
continuait le rgime pendant trois mois.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 novembre_.--En allant  ROLANDE, dans le tte--tte du coup,
Daudet me raconte comment il est arriv  faire une pice,  la suite de
l'IMMORTEL, en en cherchant une dans le roman, et se voyant empch de la
faire. Il me joue presque une des scnes qui est en germe dans son cerveau,
une scne d'empoisonnement. La duchesse ruine et se refusant au divorce,
le jeune Astier a la tentation de l'empoisonner, et l'empoisonnement est
joliment imagin. D'un flacon de cyanure qu'il vient d'enlever  une
matresse qui voulait se suicider, par suite du dsespoir d'tre quitte
par lui, il verse quelques gouttes dans un verre d'eau que lui a demand
la duchesse, mais au moment o elle va boire, il lui dit, pris d'un
remords soudain: Ne bois pas! La femme qui a le sens de ce qui se passe,
lui jette un _poverino_, o il y a comme une maternit pardonnante, et lui
tend les papiers du divorce.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 novembre_.--Aujourd'hui, c'est la lecture de GERMINIE
LACERTEUX,  l'Odon.

Une motion qui me fait sauter de mon lit de trs bonne heure, et un tat
nerveux qui me rend le transport en voiture insupportable, comme inactif,
et me fait descendre longtemps, avant d'arriver au thtre.

Porel lit, et lit trs bien la pice. La lecture produit un grand effet.
On rit et on a la larme  l'oeil. Dumny, qui, avant de connatre la pice,
m'avait laiss voir la peur, qu'il avait de son rle, l'accepte gaiement.
Quant  Rjane, elle me semble tout  fait tente du rle, par une
curiosit brave.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 novembre_.--Un jeune interne, qui vient me voir, ce soir, me
disait que les femmes ayant confi le secret de leur maladie  un mdecin,
ont pour sa discrtion, une reconnaissance attendrie touchant  l'amour.
Et quand, il ne devient pas leur amant, ce mdecin a sur elles, la
puissance d'un confesseur.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 novembre_.--Cette GERMINIE LACERTEUX me met dans un tat nerveux,
qui me rveille tous les matins,  quatre heures, et me donne une fivre
de la cervelle, o tout veill, je vois jouer la pice, dans des
transports d'enthousiasme d'un public de songes.

Daudet est, dans le moment, tout pris, tout absorb, tout domin par la
lecture des ENTRETIENS d'Eckermann avec Goethe. Il dplore que nous
n'ayons pas chacun de nous, un Eckermann, un individu sans vanit
personnelle aucune, mettant, selon mon expression, tout ce qui _flue_ de
nous, dans les moments d'abandon ou de _fouettage_ par la conversation:
enfin toute cette expansion de cervelle ou de coeur, bien suprieure  ce
que nous mettons dans nos livres, o l'expression de la pense est, comme
fige par l'imprim.

L-dessus, Daudet se met  parler des gens de valeur, que des
circonstances, la paresse, n'ont jamais laiss se produire, et qui meurent
tout entiers, faute d'un Eckermann, et le nom d'un ami lui vient  la
bouche, comme celui d'un de ces hommes, tout plein de choses dlicates, et
qui aura pass dans la vie, sans laisser de trace.

Cet ami, il nous le montre assis en face de lui, en plein jour, devant une
bouteille de champagne, chez Ledoyen. Et tout  coup dposant son verre,
avec des larmes dans les yeux, en disant: Ah! c'est plus fort que moi, je
ne peux pas ne pas toujours y penser! Daudet comprenait, que c'tait de
son jeune enfant, mort il y avait deux ans, qu'il parlait. Alors le pre
lui racontait, que l'entendant, une nuit, tout doucement pleurer dans son
lit, il lui demandait ce qu'il avait, et que l'enfant lui rpondait: a
m'ennuie de mourir! Et l'ami retendait son verre, et continuait  boire
avec des yeux aigus, regardant dans le vide.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 novembre_.--Oh l'argent! les pices de cent sous, a ne me
reprsente rien: ce sont comme des palets de jeu de tonneau, que j'change
contre des jouissances des yeux... Mais, ce qu'ils m'auront cot ces
gredins!

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 novembre_.--Battu toute la soire, la rue du Rocher, la rue des
Martyrs, pour trouver le dcor du tableau de l'engueulement,  la porte
d'un marchand de vin. C'est peut-tre enfantin de ma part, car j'ai la
conviction, que Porel et le dcorateur ne tiendront compte ni de mes
croquetons, ni de mes notes. Mais il faut tout faire, pour s'approcher
de la vrit,--aprs quoi, arrivera ce qu'il voudra.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 novembre_.--Bracquemond a t invit, un jour, par le
procureur imprial,  venir regarder le bourreau toucher chez lui son
argent,  l'effet de voir sa main.  ce qu'il parat, c'est le procureur
royal, imprial, ou de la Rpublique, qui paye en personne le bourreau, et
sans que celui-ci donne un reu. Donc la pile de pices de cent sous,
tait pose sur un coin de la table. Le bourreau entra, salua. Le
procureur imprial, d'un geste lui montra l'argent, et alors Bracquemond
vit la pile de pices de cent sous disparatre, sous une main d'un format
et d'une paisseur, comme il n'en avait jamais vu. Quel tait ce bourreau?
Bracquemond ne se le rappelle plus.

Ce soir, chez Daudet, sur ma dploration du manque d'argent, pendant toute
ma jeunesse, Daudet et Drumont parlent en choeur, et content l'affreuse
lutte de leurs premires annes, avec le logeur, la crmerie, le fripier.

Drumont rappelle un endroit, o il y avait une poule, qui mangeait entre
vos jambes, et qui faisait dire: Est-ce que vous venez  la _Poule_? Et
l, son djeuner se composait de quatre sous de moules, de deux sous de
pain, et d'un demi-verre de vin. Mais ce qui m'a fait souffrir le plus
dans ce temps, s'crie l'crivain anti-smitique, ce sont les pieds,
oui, les chaussures. J'avais dcouvert un _Dcroche-moi a_, prs de
Saint-Germain-l'Auxerrois, presque en face des _Dbats_... Mais quelles
chaussures, et qu'elles faisaient mal aux pieds!

Et Daudet raconte, qu'aprs une nuit passe, avec Racinet, dans les
bois prs de Versailles, ils avaient t rduits  manger du pain, 
djeuner... mais qu'ils en avaient mang pour dix-sept sous. Il parle
encore de sa joie, quand il avait la fortune de possder six sous, pour
acheter une bougie, une bougie, qui lui promettait toute une nuit de
lecture.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 novembre_.--La premire rptition de GERMINIE LACERTEUX, un peu
dbrouille, et o Porel m'a convoqu.

Enchantement du jeu intelligent, discret, non appuy de Rjane, qui, dans
le tableau des fortifications s'offre et se donne dans un abandonnement,
si joliment chaste.

 mon grand regret, je suis forc de quitter le thtre, au moment o l'on
va reprsenter le tableau des sept petites filles, que Porel a eu la
chance de runir, et me voil  la mairie, pour le mariage de Georgette
Charpentier, toute charmante dans une de ces toilettes _esthetic_ de la
Grande-Bretagne, qui va  sa beaut _ophlique_,  sa grce nvrose.

Il n'est que trois heures et demie. Je recours  l'Odon,  l'instant o
l'on reprend, une seconde fois, le dner des sept petites filles, qui avec
le bruit, les rires, la jacasserie qu'y a introduits Porel, sera bien
certainement un des _clous_ de la pice[1].

[Note 1: Ici je me suis compltement tromp dans mes prvisions, car c'est
la scne qui a manqu de faire tomber la pice, mais en dpit des sifflets
qui l'ont accueillie, je maintiens que c'est une jolie et originale scne.]

Il y a une petite Jsus de cinq ans, toute _dormichonnante_ dans sa
fourrure, et qu'on tient veille, et qu'on fait jouer, en lui promettant
un biscuit, une bambine qui est toute drlette. Puis c'est une fillette de
dix ans, une petite-fille de Bouff, qui rend gravement son rle  Porel,
parce qu'elle ne le trouve pas assez important.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 novembre_.--En maniant ces _jolits_,--c'est le nom que leur
donne le: _Catalogue de feu Son Altesse Royale le duc Charles de Lorraine
et de Bar_, ces jolits faisant partie de cette vitrine, que je commence,
d'objets  l'usage de la femme du dix-huitime sicle, en touchant et
retouchant ces tuis, ces flacons, ces ciseaux, ces navettes, qui ont
t, pendant des annes, les outils des travaux d'lgance et de grce
des femmes du temps, il vous arrive de vouloir retrouver les femmes,
auxquelles ils ont appartenu, et de les rver ces femmes,--le petit objet
d'or ou de saxe, caress des doigts de votre main.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 novembre_.--Un landau vient me prendre  onze heures, je vais
chercher les Daudet, et nous nous rendons chez les Charpentier.

Un long temps pour organiser le cortge. Mme Daudet fait la remarque de
la parfaite ressemblance des noces des gens riches avec les noces des
ouvriers, et comme les gens distingus, dans l'attifement de ce jour,
deviennent communs, et comme on croirait que a doit finir, le soir,
par une goguette.

La marie est toute charmante, sous le blanc argent de la soie Rcamier,
sa jupe sans taille tombant avec les plis d'une tunique, et de coquets
entrelacements de fleurs d'oranger, lui courant  la hauteur des hanches
sur sa robe de dessus. Et 'a t vraiment un ferique spectacle; quand la
messe finie et la porte de l'glise ouverte, un coup de soleil y est entr,
et enveloppant la marie dans la blancheur transparente de son voile,
l'a donne  voir, une seconde, dans la lumire lectrique d'un coup de
thtre.

Un joli moment, avant le _lunch_, que la distribution par la marie  ses
amies, des ptales d'oranger de sa robe: ptales dont le nombre figure les
annes, qu'elles ont encore  attendre, pour se marier. Jeanne Hugo me
montrant sa main ouverte, o il y en avait deux, me dit: Dans deux ans!
et je crois, en me disant cela, qu'elle regarde Lon Daudet.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 novembre_.--Aujourd'hui,  la mairie des Batignolles, dans un
conseil de famille, convoqu par Mme de Nittis, je suis prs de Claretie,
qui veut bien me dire que je devrais faire une pice tire de CHRIE, que
c'est tout  fait un tableau du monde, et comme je lui rpondais que je ne
voyais pas de pice dans le roman, et que j'ajoutais, que j'avais t
au moment de lui prsenter la PATRIE EN DANGER, il me faisait cette
objection: Il y a, voyez-vous, dans votre pice, l'acte de Verdun...
c'est grave pour un thtre de l'tat... au Thtre-Libre, c'est autre
chose, et a se comprend trs bien, qu'Antoine vous joue. Aurait-il,
quand je l'ai fait tter par Febvre, pris conseil du ministre, d'aprs le
ton qu'il a mis  ses paroles?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 novembre_.--Rptition  l'Odon.

Des dcors impossibles. Dans la chambre de Mlle de Varandeuil, une fentre
 guillotine, comme on en trouverait seulement  Londres. Une crmerie, si
fantastique, qu'elle semble une crmerie des PILULES DU DIABLE.

On dirait vraiment que les dcorateurs ferment les yeux,  tout ce qui
leur tombe dessous. Il y a  vingt pas d'ici, une crmerie qui, d'aprs
des photographies, qu'on ferait peindre par un peintre de charcutier,
donnerait un dcor cent fois plus rel. Mais la ralit du dcor dans les
pices modernes, semble aux directeurs de thtre, sans grande importance.

Rjane est admirable par son dramatique, tout simple, tout _nature_. Un
moment, elle parle de la force nerveuse, que donnent les planches, et de
sa crainte de jeter dans l'orchestre, la grande Adle, quand elle la
bouscule,  la fin du tableau des fortifications.  ce sujet, elle raconte,
que jouant avec je ne sais plus qui, elle s'tonnait d'avoir les bras
tout bleus, et qu'elle avait reconnu, que a venait d'un petit coup de
doigts, qu'il lui donnait  un certain instant.

Le thtre, un endroit particulier pour la fabrication des imaginations
anxieuses, peureuses. Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, ma pense va  la
censure,  son _veto_, et j'interroge les attitudes des gens, les rponses
qu'ils font  des questions quelconques, et malgr moi, j'y cherche des
dessous tnbreux, confirmant ma pense.

Je descends jusqu'au boulevard, avec Dumny, qui me montre des
lithographies de Gavarni, _ad usum_ Jupillon, qu'il tire de sa poche, et
me parle de la manire de se faire une bouche mchante, en la dessinant,
dans le maquillage, de la minceur d'une bouche de Voltaire, et la relevant
d'un rictus, dans un seul coin.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er dcembre_.--Ce matin, de Bhaine tombe chez moi, au moment o
je m'habillais pour la rptition, et reste djeuner avec moi. Il me
confirme que l'Italie est toute  l'agressivit, et il croit que nous
aurons la guerre au printemps.

Ce soir, Frantz Jourdain, que j'emmne faire un croqueton d'un marchand de
vin pour ma pice, me ramne dner chez lui.

L, le bibliophile Gallimard, m'apprend aimablement, qu'il va faire
pour sa bibliothque une dition de GERMINIE LACERTEUX, avec dessins et
eaux-fortes de Raffalli, et prface de Gustave Geffroy, dont il n'y aura
que _trois exemplaires_: le premier pour lui, le second pour moi, le
troisime pour Geffroy.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 dcembre_.--Dumny vient, ce matin,  l'effet de se faire une
tte de roux cruel sur l'_Oiseau de passage_ de Gavarni, dont j'ai le
dessin. Pendant qu'il en prend le croqueton, il me dit: Ah! votre JOURNAL,
c'est bien curieux... et je regrette bien de n'avoir pas crit des notes
plus tt... mais j'ai commenc  en crire l'anne dernire. Dcidment,
immense sera le nombre de journaux autobiographiques, que va faire natre
dans l'avenir, le JOURNAL des deux frres.

Colombey n'a qu'un bout de rle, qu'il joue d'une manire merveilleuse.
C'est la fin d'une ivresse, dans laquelle remontent des renvois de vin mal
cuv. De le voir jouer ainsi, cette scne, a me rend aujourd'hui tout 
fait insupportable, la suppression du tableau du dner, dans le bois de
Vincennes, o il aurait t si amusant, si drolatique.

Oui,  propos de cette scne, quand je lui ai lu la pice, Porel m'a dit,
que c'tait d'un comique lugubre, mais c'est le comique de l'heure
prsente, le comique fouett, nerveux, pileptique, hlas! Le gros, rond
et gai comique, genre Restauration, c'est mort, a ne se fabrique plus en
France, en l'an 1888. Puis au fond, au thtre, les choses dangereuses ne
le sont pas, quand elles sont joues par des acteurs de grand talent.

Une remarque. Ce Colombey est le seul acteur, qui ne subisse pas
l'inspiration de Porel, et a d montrer qu'il ne voulait pas la subir, car
Porel ne lui fait aucune observation, et le laisse jouer, comme il veut.

Oh! ce Porel, il faut bien l'avouer, ce Porel est d'une fcondit
d'imaginations, d'une richesse d'observations, d'une abondance de
ressouvenirs d'aprs nature. Il a fait vivant, ce rle de la grande Adle,
par un tas d'attitudes de fille  soldat, par un monde de dtails
caractristiques, que donne la frquentation des pioupious. Il a vari
son ternel et gauche frappement de cuisse, par des saluts militaires
faits, la main  la tempe, avec des dandinements de corps triomphants de
tambour-major, etc., etc.

Et pour Mlle de Varandeuil, dans la grande scne de la fin, au milieu du
tragique de la situation, il a coup les tirades, par une occupation
snile de son feu, par des attouchements persistants de pincettes, par des
gestes maniaques de vieilles gens. Ah! c'est un metteur en scne tout 
fait remarquable que Porel, et qui apporte  un rle, je le rpte, une
partie psychique, que je ne rencontre sur aucune autre scne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 dcembre_.--Voici la guerre qui commence contre la pice. Les
journaux font d'avance un tableau des souffrances de la pudeur des
actrices, charges d'interprter GERMINIE LACERTEUX. Et les cafetiers du
quartier Latin se joignent aux journalistes, furieux de ce seul entr'acte,
que je veux introduire au thtre, et qui rduit  un bock, les cinq,
qu'on buvait avec les cinq actes et les cinq entr'actes.

Porel annonce, aujourd'hui, que GERMINIE LACERTEUX passera, samedi 15
dcembre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 dcembre_.--Hier, j'ai donn un exemplaire de l'dition
illustre de LA FEMME AU DIX-HUITIME SICLE  Rjane, qui m'a dit:
Aujourd'hui je ne suis pas belle, je n'ai pas mon _ondulation_ de dix
francs, je vous embrasserai seulement demain. En arrivant au thtre, on
me remet d'elle un billet de remercment tout charmant, o elle veut bien
me dire, que Germinie est sa _passion_, et qu'elle y apportera toute la
vie et la vrit qui sont en elle.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 dcembre_.--Porel est convoqu aujourd'hui par la censure.
Il est oblig de quitter la rptition, en me disant de l'attendre pour
savoir le rsultat. La rptition finie, il tarde, il tarde. Je laisse
dans son cabinet Rjane, qui persiste  l'attendre, et je m'en vais,
voulant m'viter une nuit colre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 dcembre_.--Un fichu tat nerveux, qui me met des larmes dans
les yeux, quand dans la correction des preuves, je relis ma pice.

Du thtre, j'emporte chez moi le manuscrit de la censure, pour en prendre
copie. Songe-t-on, qu' la veille de l'anniversaire de 89, un directeur
de thtre est oblig de batailler avec la commission de la censure, un
gros quart d'heure, pour garder cette phrase de son auteur: _Je suis
prte d'accoucher._ Ce soir, reporter  dix heures des preuves chez
Charpentier.

C'est bon tout de mme, cette vie active, affaire, prcipite, o l'on
n'a pas une minute  soi: a fait vivre _jeunement_, un vieux comme moi.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 dcembre_.--Tlgramme tout  fait inattendu de
Saint-Ptersbourg, m'annonant qu'HENRIETTE MARCHAL a t joue
avec un grand succs, au Thtre Michel.

La vie de thtre a cela, qu'elle donne la fivre  votre cervelle,
qu'elle la tient, tout le temps, dans une excitation capiteuse, et
qui vous fait craindre, quand vous en serez sorti, que la vie tout
tranquillement littraire du faiseur de livres, paraisse bien vide,
bien fade, bien peu remuante.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 dcembre_.--L'envie de rdiger une ptition  la Chambre des
dputs, dans laquelle je demanderai la suppression de la commission de
censure.

Au milieu de la tirade dramatique du neuvime tableau, dite d'une manire
trop _mlo_, par Mme Crosnier, Porel lui crie: Mouchez-vous l, et ne
craignez pas de vous moucher bruyamment. Or, cette chose humaine fait la
tirade nature, et lui enlve le caractre thtre qu'elle avait, avant.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 dcembre_.--Aujourd'hui, le _Guignol_ est dmont, et les Daudet
qui assistent  la rptition, pleurent, comme de candides bourgeois.
Daudet me dit, que la seule crainte qu'il prouve pour moi, c'est que la
fin de mes tableaux, sans effet thtral, ne droute le public.

 ce qu'il parat, Jacques Blanche aurait entendu dans les socits qu'il
frquente, que la premire serait _houleuse_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 dcembre_.--Ah! le thtre, c'est plein d'imprvu hostile!
Rjane, qui a une nvralgie dans la mchoire, et qui n'a pas rpt hier,
et qui depuis deux jours n'a pas mang, aprs avoir aval un bouillon
qu'on est all chercher chez Foyot, ne peut donner que les attitudes de
son rle, que dit tout haut la souffleuse.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 dcembre_.--J'ai rendez-vous  l'Odon, avec Loti, qui part
demain matin et ne pouvant assister  la premire, remise  mardi, m'a
demand  tre prsent  la rptition de la censure.

Je le trouve dans le cabinet de Porel, causant du MARIAGE DE LOTI, que
fabriquent, en ce moment, des inconnus, et je l'engage et le dcide trs
facilement  faire la pice lui-mme. Et voici Porel, avec sa facilit
d'emballement, rvant dj de dcors exotiques et de mlodies hatiennes,
et faisant du MARIAGE DE LOTI, dans son imagination, la pice  succs de
la fin de l'anne, et voil l'auteur du charmant roman, tout charm, et
sous le coup de la fascination de cette chose nouvelle: le thtre,--et
qui invite Porel  venir  Rochefort, et  travailler  la pice,  eux
deux.

On descend dans la salle. Ce n'est point encore la rptition de la
censure, comme on l'avait dcid. Cette rptition est remise  lundi,
et la pice recule  mercredi. La pauvre Rjane, cause de ce retard,
n'arrive qu' deux heures. Elle a d se faire donner un coup de lancette
dans la bouche, et a eu  la suite du coup de lancette, une crise de nerfs,
et est oblige de jouer, le cou et la tte tout empaquets.

Il est amusant ce Loti, sous sa gravit de pose et de commande, avec
l'veil, par moments, de ses yeux teints devant cette cuisine du thtre;
et sa vue semble jouir dlicieusement de la monte des dcors, de
l'abaissement des plafonds, et ses oreilles se pntrer curieusement
de l'argot de la machination. Et, on le voit avec quelque chose d'un
provincial, amen dans les profondeurs intimes du thtre, se frotter
aux hommes et aux femmes de l'endroit, attir, sduit, hypnotis. Un
moment cependant le marin se rvle, et sur les rcriminations et les
rebiffements des machinistes, il laisse chapper: On voit que ce ne sont
pas des soldats, la manoeuvre ne se fait pas au sifflet!

Devant le jeu de Mme Raucourt, un peu grise par les compliments,
soulignant trop la mchancet noire de son rle, il s'crie: Vous tes
heureux qu'on ne vous joue pas dans un port de mer, les marins monteraient
sur le thtre, battre Mme Jupillon et son fils.

Rjane me contait, que sa petite fille ge de deux ans, disait au sujet
de sa fluxion: _Maman joue Geminie de M. Goncou, et maman est enfle._

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 dcembre_.--Je laisse Porel dans son cabinet, en tte  tte
avec les censeurs.

Au milieu de clouements  grands coups de marteau, un conciliabule qui
n'en finit pas, entre un machiniste, un pompier au casque qui brille,
auquel se mle la voix de la souffleuse, qui a l'air de sortir d'une cave,
pendant qu'un dcorateur fait un croquis pour retoucher la chambre de
Mlle de Varandeuil. Enfin Porel vient s'asseoir sur les premiers bancs de
l'orchestre entre les censeurs.

Admirable de gaucherie cette Rjane! pendant qu'avec ses bras rouges de
laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle tourne
sous les yeux de sa matresse... Pas la moindre coquetterie bte de femme,
 preuve le chapeau ridicule du bal de la Boule-Noire... C'est vraiment
une actrice!... Dans l'idylle du second tableau, quel triste et pudique
abandon, mais, mais... je ne sais pas, pour une scne d'amour si
potique,--la robe de bonne me fait une petite impression de froid,--en
sera-t-il de mme avec le public?... Oh, elle est merveilleuse, tout le
temps, Rjane! et au moyen d'un dramatique tout simple, du dramatique
que je pouvais rver pour ma pice... Et comme dans la scne de l'apport
de l'argent, pour le rachat de la conscription, elle dit bien et d'une
voix tellement remuant les entrailles: Pas plus que l'autre, pauvre
ami... pas plus que l'autre!... Et la jolie trouvaille, qu'elle a faite
dans la scne de l'hpital, de cette toux, qu'elle a seulement, quand elle
parle de choses d'amour.

Une location frntique. Des dputs, me dit Porel, en le quittant,
ont lou une grande avant-scne; ils veulent assister  cette meute
littraire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 dcembre_.--Hier  l'Odon Gouzien me parlait de la mauvaise
humeur, cause chez les journalistes, par la suppression de la rptition
gnrale. Ce matin cette mauvaise humeur transperce dans les journaux.

Toute la matine et l'aprs-midi, je travaille  finir la ptition  la
Chambre des dputs, un morceau que j'ai crit avec mes nerfs, et que je
crois un des bons morceaux que j'ai crits.

Bon!  la sortie de chez moi, un brouillard qui me fait craindre, que les
voitures ne puissent pas circuler, ce soir. Pour tuer l'avant-dner, je
vais chez Bing, o je ne peux m'empcher de quitter de l'oeil les images,
que Lvy me montre, et de me promener d'un bout de la pice  l'autre, en
parlant de ce soir.

Et aussitt dner, dans l'avant-scne de Porel avec les Daudet, moi, tout
au fond, et invisible de telle manire, que Scholl, qui vient parler avec
Daudet sur le rebord de la loge, ne me voit pas.

Un public de premire, comme jamais on n'en a vu  l'Odon, assure Porel.

La pice commence. Il y a deux mots, dans le premier tableau, sur lesquels
je comptais pour m'clairer sur la disposition du public. Ces deux
mots sont: une _vieille bique_, comme moi et des bambins, _qu'on a
torchs_. a passe, et je conclus en moi-mme que la salle est bien
dispose.

Au second tableau, quelques sifflets, et commencement du soulvement de la
pudeur de la salle: a sent la poudre, j'aime a! laisse chapper Porel,
sur un ton pas vraiment trs amoureux de la poudre.

Daudet sort, pour calmer son fils, qu'il entrevoit prt  batailler, et
revient bientt avec une figure colre, et accompagn de Lon, disant, que
son pre avait une tte si mauvaise dans les corridors, qu'il a craint
qu'il se ft une affaire, et je regarde, vraiment touch au fond du coeur,
le pre et le fils, se prchant rciproquement la modration,--et tout
aussi furieux, l'un que l'autre, en dedans.

La lutte entre les siffleurs et les applaudisseurs parmi lesquels on
remarque les ministres et leurs femmes, continue aux tableaux du bal de
la Boule-Noire au tableau de la Ganterie de Jupillon.

Enfin arrive le tableau du dner des petites filles. L, je l'avoue, je me
croyais sauv. Mais les sifflets redoublent. On ne veut pas entendre le
rcit de Mme Crosnier. On crie: _Au dodo les enfants!_ et j'ai, un quart
d'heure, l'anxit douloureuse de croire qu'on ne laissera pas finir la
pice... Ah! cette ide tait dure, car comme je l'avais dit  mes amis,
je ne sais pas quelle sera la fortune de ma pice, mais ce que je voudrais,
ce que je demande, c'est de livrer la bataille, et j'ai eu peur de ne pas
la livrer jusqu'au bout.

Je vais un moment sur la scne, et je vois deux de mes petites actrices,
si cruellement bouscules par le public impitoyable, pleurant contre un
portant de coulisse.

Enfin Rjane obtient le silence: Rjane,  laquelle je dois peut-tre
d'avoir vu la fin de ma pice, au milieu du tapage et du parti pris de ne
pas couter, a le don de se faire entendre et de se faire applaudir, dans
la scne de l'apport de l'argent de la conscription.

Aux tableaux qui suivent, a devient une vritable bataille, au milieu de
laquelle, sur la phrase de Mlle de Varandeuil: Ah! si j'avais su, je t'en
aurais donn du _torchon de cuisine_, mademoiselle, comme je danse!
une voix indigne de femme s'lve, et amne  sa suite, un brouhaha
d'indignation dans la salle. Et cette voix indigne n'est pas celle d'une
honnte femme.

Les indignations des hommes, ne sont pas non plus de ceux qui passent 
Paris, pour les plus purs: c'est l'indignation de ***, vous savez... c'est
l'indignation de ***, dont on dit... c'est l'indignation de ***, sur
lequel on raconte...

Enfin, quand Dumny veut me nommer, cette salle se refuse absolument,  ce
que mon nom soit prononc, comme un nom dshonorant la littrature
franaise... et il faut que Dumny attende longtemps, longtemps... et
qu'il saisisse une suspension entre les sifflets, pour le jeter ce nom,
et le jeter, il faut le dire, comme on jette sa carte  un insulteur.

Je suis rest jusqu'au bout, au fond de la loge, sans donner un signe de
faiblesse, mais pensant tristement, que mon frre et moi nous n'tions pas
ns sous une heureuse toile,--tonn, et doucement remu,  la tombe de
la toile, par la poigne de main d'un homme, qui m'avait t jusqu'alors
hostile, par la brave et rconfortante poigne de main de Baur.

Les gens perdus dans le brouillard, se retrouvent autour des tables du
souper offert par Daudet, sur lesquelles se dressent quatre faisans, au
merveilleux plumage, que m'a envoys la comtesse Greffulhe  cause de
leurs nuances japonaises.

Tout le monde est gai. On n'a pas le sentiment d'une bataille absolument
perdue, et moi j'oublie l'chec de la soire, devant la satisfaction
d'avoir vu finir la pice.

On soupe, et on soupe longuement, en commentant les incidents de la
soire.

Marieton qui a pay 25 francs un parterre, a vu payer 90 francs chaque,
les deux derniers fauteuils de l'orchestre.

Wolf, qui tait derrire le jeune Hugo, et lui frottait amicalement sa
canne dans le dos, en lui disant: C'est une honte que le petit-fils de
Hugo applaudisse a! s'est attir une rponse  peu prs semblable 
celle-ci: Pardon, monsieur, nous ne sommes pas assez intimes, pour que
vous me parliez ainsi!

Quelqu'un a entendu un imbcile patriote de la prose noble, s'crier dans
les corridors: Ah! si les Allemands voyaient cette pice!

Puis, au milieu de la causerie devenue bruyante, tout  coup s'lve la
voix de Zola, qui jette:  Edmond Goncourt et  la mmoire de Jules
Goncourt!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 dcembre_.--Vitu, aprs avoir commenc son article du _Figaro_,
par cette phrase: --La chute complte et sans appel de GERMINIE
LACERTEUX[1]--fait la dclaration suivante:

Il n'est pas un seul mlodrame de l'ancien ou des derniers temps, o les
peintures des basses classes de Paris, ne soient mises en scne avec une
verve, un coloris, un relief, et une vrit autrement saisissants.

C'est peut-tre vraiment, monsieur Vitu, une critique un peu exagre.

[Note 1: GERMINIE LACERTEUX, on le sait, est  sa centime reprsentation,
sauf six ou sept reprsentations.]

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 dcembre_.--Aimable visite de Rjane, toute riante, toute
joyeuse, qui me plaint de n'avoir pas assist  la reprsentation d'hier,
 cette seconde, o la pice s'est compltement releve, et me disant
gentiment, que si elle a un succs, elle le doit  la prose qui est sous
son jeu, sous sa parole.

Elle me conte que Derenbourg, le directeur des Menus-Plaisirs, lui a
confi, que la veille de la premire, il dnait dans une maison, qu'il n'a
pas voulu nommer, o on avait dit: Il ne faut pas que la pice finisse
demain.

Et revenant aux applaudissements, aux rappels d'hier, elle m'avoue que,
dans la fivre de bonheur qu'ils avaient Porel et elle, ils ont t souper,
ainsi que deux collgiens, et que dans le fiacre, Porel ne cessait de
rpter: 2,500 francs de location aujourd'hui... aprs la presse de ce
matin... je ne me suis donc pas tromp... je ne suis donc pas une foutue
bte!

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 dcembre_.--Pass, aprs dner,  l'Odon, o  mon entre,
mile m'annonce que la salle est pleine d'un monde _chic_. Rjane qui
vient de jouer le tableau des fortifications est rappele, et applaudie 
tout rompre... Je me sauve, de peur que a se gte.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 dcembre_--J'ai peur d'hier, j'ai peur du public du dimanche. Je
ne suis pas de ceux qui disent: Quand j'arriverai au vrai public!... Ma
pice, ainsi qu'elle est faite, et avec l'apeurement produit par la presse
dans la gent bourgeoise, ne peut vivre que par la curiosit sympathique du
Paris lettr.

Je trouve Porel avec l'oeil _agatis_, qu'il a dans les embarras, les
contrarits, les difficults de son mtier. Il me semble tre dans ces
_tracs_, qui succdent chez lui aux coups d'audace.

La recette de la soire dimanche, a t bonne, mais Porel est dmont par
le fait, qui a l'air vrai, de Charcot sifflant dans son avant-scne, et
par le refus, fait par le _Figaro_, le _Temps_, le _Petit Journal_,
d'accepter les rclames payes, annonant les recettes de GERMINIE
LACERTEUX.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 dcembre_.--Hier dans le _Temps_, M. Sarcey, aprs m'avoir
reproch d'avoir taill en tranches de croquades, l'histoire de Germinie
Lacerteux, sans en avoir montr les points lumineux, conclut ainsi:
Monsieur de Goncourt n'entend rien, rien absolument au thtre[1].

[Note 1: Voici ma rponse qui a t crite sous le coup de l'article du
_Temps_, mais qui n'a pas t publie.]

Voyons, monsieur Sarcey, causons un peu thtre. Je ne veux pas entrer
dans le dtail; et chercher  vous dmontrer que mes tableaux n'ont pas
t choisis, si  l'aveuglette, que vous le dites, et, que l'homme qui
veut bien couter la pice, y trouvera cette _perversion de l'affectivit_,
qui, selon vous, manque. Prenons la question de plus haut.

Vous avez t toujours, Monsieur, un tonnement pour moi, par le
bouleversement, que vous avez port dans la conception que je m'tais
faite du normalien, car je dois vous l'avouer, je voyais dans le normalien,
un homme tout nourri des beauts et des dlicatesses des littratures
grecque et latine, et allant dans notre littrature, aux oeuvres d'hommes,
s'efforant d'apporter, autant qu'il tait en leur pouvoir, des qualits
semblables, et tout d'abord une qualit de style, qui, dans toutes les
littratures de tous les temps et de tous les pays, a t considre comme
la qualit matresse de l'art dramatique.

Mais non, ce que vous admirez, avec le plus de chaleur d'entrailles, et
qui, selon votre expression, ne vous laisse pas _un fil de sec sur le dos_,
c'est le plus gros drame du Boulevard du Crime, ou la jocrisserie, au
comique le plus pais. C'est pour ces machines-l que vous avez le rire le
plus large et la plume la plus enfivre d'loge. Car parfois vous tes un
peu dur mme avec Augier, Dumas et les autres... et n'aviez-vous pas prs
de cinquante ans, quand vous vous tes aperu du talent de Victor Hugo, et
que vous avez bien voulu vous montrer bonhomme,  son gard?

Oui, Monsieur, vous ne semblez pas vous douter, mais pas vous douter du
tout, que dans la scne de l'apport de l'argent, dans la scne du bas de
la rue des Martyrs, il y a sous le dire de l'admirable Mlle Rjane, une
langue qui, par sa concision, sa brivet, le rejet de la phrase du livre,
l'emploi de la parole parle, la trouvaille de mots remuants, enfin un
style thtral qui fait de ces tirades, des choses plus dramatiques, que
des tirades, o il y aurait sous la voix de l'actrice, de la prose de
d'Ennery ou de Bouchardy.

Eh bien, tant pis pour vous, si comme critique lettr de thtre, vous ne
faites pas la diffrence de ces deux proses.

Maintenant n'est-ce encore rien, des caractres dans une pice? Et les
caractres de Mlle de Varandeuil, de Germinie, de Jupillon, vous les
trouvez n'est-ce pas infrieurs aux caractres de n'importe quel mlodrame
du boulevard.

Or donc, le style, les caractres n'entrant point en ligne de compte dans
votre critique, accordez-vous quelque valeur aux situations? Pas plus! Ce
tableau frais et pur du dner des fillettes, servi par cette servante
enceinte, et se terminant par l'emprunt des quarante francs de ses couches,
ce tableau en dpit de l'empoignement du public de la premire--un des
plus dramatiques du thtre de ce temps, vous ne le trouvez qu'odieux, mal
fait, et sans invention aucune. Et toute votre esthtique thtrale,
monsieur Sarcey, consiste dans la scne  faire.

Mais la scne  faire, tes-vous bien sr que vous tes le seul, l'unique
_voyant_, patent et brevet de cette scne? Avant tout, pour la scne 
faire, il faut de l'imagination, et permettez-moi de vous dire, que si
vous avez une grosse tte, vous avez une cervelle comparativement petite 
cette tte: cervelle dont nous connaissons les dimensions et la qualit
des circonvolutions, par la lecture de vos oeuvres d'imagination. Et
savez-vous que chez moi, lorsque, le dimanche, par hasard on a lu le
_Temps_, et que vous proposez de remplacer la scne de l'auteur par une
scne de votre cru, tout le monde, spontanment, et sans aucun parti pris
contre votre personne, trouvait que votre scne tait vulgaire, commune,
tait _la scne  ne pas faire_.

Et puis, Monsieur, la _scne  faire_, c'est le renouvellement du secret
du thtre, de cette vieille mystification, si vertement blague par
Flaubert: a fait partie du _parapharagamus_ des escamoteurs, c'est le
facile moyen d'abmer une pice, sans donner la raison valable de son
reintement. L-dessus, un conseil charitable que je vous donne, Monsieur:
ne jouez plus trop de cette rengaine, le bourgeois mme, je vous le jure,
commence  ne plus couper dans la _scne  faire_.

Mais l, monsieur Sarcey, o vous n'tes pas vraiment sincre, o vous ne
dites pas la vrit, c'est quand vous dclarez que la pice est ennuyeuse,
horriblement ennuyeuse, sachant trs bien, que c'est le moyen lmentaire
de tuer une pice, le moyen invent par votre syndicat dramatique. La
pice peut tre mauvaise d'aprs vos thories littraires, mais une
pice o les spectateurs sont prs d'en venir aux mains, et o les
spectatrices--du moins les spectatrices honntes--versent de vraies
larmes, non, non, Monsieur, cette pice n'est pas ennuyeuse.

Enfin, Monsieur, vous pontifiez, toutes les semaines, du haut de vos douze
colonnes du _Temps_, comme si vous prchiez la vraie esthtique thtrale,
la grandissime esthtique de l'cole normale. Mais en tes-vous bien sr?
Moi je crois que vous vous illusionnez, et que la jeune cole normale vous
trouve un critique dmod, un critique _perruque_, un critique vieux jeu,
et voici la lettre qui va vous le prouver:


   Monsieur,

   Bien qu'il y ait de la hardiesse  adresser des flicitations  un
   homme tel que vous, je me risque  vous offrir les miennes, sr que
   le tmoignage de la jeunesse ne vous est pas indiffrent, car il est
   sincre, et c'est un gage de l'avenir: ce que nous aimons nous le
   ferons triompher, quand nous serons des hommes.

   Je suis lve de l'cole normale. J'imagine que vous ne l'aimez gure.
   Nous sommes donc moins suspects que qui que ce soit, nous qui avons
   combattu pour vous, le bon combat, hier soir. C'est en mon seul nom que
   je vous cris, mais nous tions foule  vous acclamer  la troisime de
   GERMINIE. Nous tions venus pour protester contre l'indigne cabale, qui
   n'a pas cess de s'attacher  vous, et pour forcer le respect d  votre
   talent. Nous n'tions pas venus pour applaudir. Mais votre pice nous a
   saisis, bouleverss, enthousiasms, et des jeunes gens qui, comme moi,
   ne vous connaissaient gure, trois heures avant, et qui n'avaient pour
   votre art qu'une estime profonde, sont sortis pleins d'une admiration
   affectueuse pour vous. Oui, j'aime votre vue nette de la vie, j'aime
   votre amour pitoyable de ceux qui aiment et qui souffrent, j'aime
   surtout la sobrit discrte et vraie de votre motion, de vos peintures
   les plus poignantes. Merci de ne point sacrifier au got du gros public,
   de ne point lui faire de concessions, ni mme de demi-concessions.

   R...
   lve de l'cole normale.


Le nom du signataire de la lettre, monsieur Sarcey, vous me permettrez
de ne pas l'imprimer en toutes lettres, j'aurais trop peur que vous le
fassiez enfermer dans l'_ergastulum_ de l'cole.

Ce soir, pendant l'heure que je passe  l'Odon, quelques sifflets,
qu'exaspre l'apostrophe d'une jeune femme, assise aux fauteuils de balcon,
jetant aux siffleurs: Ils sifflent parce qu'ils se sentent capables d'en
faire autant que Jupillon!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 dcembre_.--Discussion  table avec Daudet, o je soutiens qu'un
homme qui n'a pas t dou par Dieu du sens pictural, pourra peut-tre,
 force d'intelligence, goter quelques gros cts perceptibles de la
peinture, mais n'en gotera jamais la beaut intime, la bont absconse au
public, n'aura jamais la joie d'une coloration, et je lui parlais  ce
propos de l'eau-forte, de ses noirs, de certains noirs de Seymour-Haden
qui mettent l'oeil dans un tat d'ivresse chez l'homme, au sens pictural.
Je lui parlais encore des gens, n'ayant pas reu ce don du ciel, et
s'efforant de chercher dans la peinture, les cts dramatiques,
spirituels, littraires enfin: tout ce qui n'est pas de la peinture, et
qui ne me parle pas, et qui me fait prfrer un hareng saur de Rembrandt,
au plus mouvant tableau d'histoire, mal peint.

Rosny, aprs avoir aujourd'hui vant la solidit de sa sant et dplor le
manque d'une maladie, en gnral attestatrice du talent, chez un crivain,
confesse cependant qu'il est un _angoisseux_, que son esprit se forge des
ennemis qu'il n'a pas, et qu'en tisonnant au coin du feu, dans la flambe
de sa chemine, parfois il voit, comme des tres chimriques, lui voulant
du mal.

Puis il m'entretient de son mode de travail, se plaignant de dormir trs
mal, et par consquent se levant tard, et mangeant, aussitt lev, une
ctelette, et d'abord virant dans la chambre, et ne travaillant gure, que
dans le temps s'coulant entre onze heures et une heure, puis aprs cela
se promenant, lisant, ratiocinant.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 dcembre_.--L'incident le plus bouffon  propos de GERMINIE
LACERTEUX, incident amen par l'reintement de Sarcey, qui dans la
_France_, a fait un rquisitoire de procureur de la Rpublique contre la
pice: 'a t, la demande de la suppression de la pice par la droite du
Snat, sans qu'un seul snateur l'ait vue, l'ait lue. Oui, l'aveu de cette
proscription sans prcdent, existe au _Journal Officiel_, est attest par
le vaillant discours de Lockroy, le ministre de l'Instruction publique. Et
n'est-ce pas vraiment curieux, la demande par cette droite, en termes
injurieux, de la suppression de ma pice, sur la dnonciation de M. Sarcey,
ce mangeur de prtres, par cette droite agissant contre moi, l'auteur de
l'HISTOIRE DE LA SOCIT PENDANT LA RVOLUTION, de l'HISTOIRE DE
MARIE-ANTOINETTE... Il y a vraiment dans les choses humaines,  l'heure
prsente, trop d'ironie!

Ah! ce monsieur Sarcey, il n'est pas pour les vaincus. On peut tre sr
que, lorsqu'on crie quelque part: _Tue!_ il imprimera: _Assomme!_

C'est lui, qui aprs s'tre montr aprs la dfaite de la Commune, si
impitoyable pour les communards, au temps de la campagne anti-catholique,
se livrait, tous les matins, dans le _Dix-Neuvime Sicle_,  l'excution
d'un cur de campagne... Je ne sais, mais il voque chez moi, l'ide d'un
de ces _goujats d'arme_, qui, lorsqu'un chevalier tait renvers sur le
dos, sans pouvoir se relever, l'_gorgillait_ sans dfense, avec son
eustache, par les dfauts de son armure.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 dcembre_.--Incontestablement ce n'est pas seulement la langue
de la grande Adle, qui choque le public petit bourgeois, la langue de
Mlle de Varandeuil produit peut-tre un effet pire, chez les gens qui
ne sortent pas d'une famille noble, qui n'ont pas entendu la langue,
trivialement colore, des vieilles femmes de race du temps.

Un changement dans les habitudes parisiennes. Les mariages du commun ne se
font plus mener  la Cascade, ils se font vhiculer  la Tour Eiffel.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 dcembre_.--... Au moment, o Lon Daudet arbore pour sortir
une toque en velours noir, la nouvelle coiffure _chic_ de l'tudiant, son
pre nous conte, qu' l'ge d' peu prs quatorze ans, une socit de
garonnets comme lui, avait lou  Lyon, une chambre au quatrime, une
chambre donnant sur la Sane et son brouillard, une chambre loue  un
pauvre mnage d'ouvriers dans la dbine, et chez lequel il y avait une
femme qui pleurait toujours, et dans une cage en osier, une colombe
gmissante,  l'instar de la femme.

Cette chambre loue, tait la chambre des orgies, des orgies de petits
verres;--et tout son mobilier consistait en quelques chaises et une toque.
Et quand arriv l dedans, le premier, et le feu allum, il mettait la
toque, et fumait une norme bouffarde, il sentait monter en lui un orgueil
d'homme fait, un orgueil incommensurable.

Et comme il me revient, dans la parole, quelque chose de mes penses du
matin, sur la jeunesse actuelle, Daudet me dit que c'est la gnration des
_instinctifs_, des tres de la race canine, qui lorsqu'ils ont trouv
un os, vont le manger dans un coin, et n'ont pas la _solidarit_ des
gnrations prcdentes, et sont le plus beau triomphe de la personnalit
et de l'gosme.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 dcembre_.--Marpon, que je rencontre sur le seuil de sa boutique
du boulevard Italien, m'apprend que la matine de GERMINIE LACERTEUX,
annonce et affiche, a t suspendue par le ministre, sous la pression
de M. Carnot, et que la plus grande partie des gens qui avaient pris des
billets pour ma pice, ont redemand leur argent, quand en son lieu et
place, on leur a offert: le LION AMOUREUX.

Cette suppression des matines d'une pice, accepte par la censure,
n'est-ce pas de la part du Prsident de la Rpublique, du _bon plaisir_
tout  fait monarchique? Oh! la bonne blague que les gouvernements
libraux!

FIN DU SEPTIME VOLUME

       *       *       *       *       *

TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS


A

Abbatucci (le gnral),      267.
About,      4.
About (Mme),      4.
Ajalbert (Jean),      203.
Allard,      55.
Alessandri (le colonel),      286.
Alexandrine (fille de Mme de Pompadour),      211.
Alexis (Paul),      85, 288.
Annenkoff,      238.
Antoine,      217, 253, 254, 255, 290, 303.
Aubanel,      68, 69, 261, 262.
Aubryet (Xavier),      109, 110.
Augier (mile),      320.


B

Bagai,      62.
Ba-itsou,      130.
Balzac,      31, 158, 167, 225.
Banville (Thodore de),      13, 133, 160, 169, 170.
Barbey d'Aurevilly,      38, 39, 40, 48, 49, 50, 279.
Barbet de Jouy,      131.
Barr,      209.
Bartet,      257.
Barye,      122.
Baschet (Armand),      103, 104.
Bastien-Lepage,      30, 262.
Bataille,      226.
Baudry (Paul),      102.
Baur (Henri),      316.
Beaulaincourt (la marquise de),      209, 210.
Beaulieu,      25.
Beaumont (Mme de),      143.
Bhaine (le comte Lefebvre de),      3, 165, 305.
Bhaine (Francis de),      165.
Belot (Adolphe),      56, 57, 58, 91, 92.
Brendsen,      40.
Bernardin de Saint-Pierre,      282.
Bernhardt (Sarah),      233.
Bert (Paul),      83, 86.
Berthelot,      54, 55, 107, 157, 172, 200.
Bertrand (J.-L.-F.),      194, 292.
Berry (la duchesse de),      154.
Beurdeley,      131.
Bigot,      23.
Bing,      266, 313.
Bismarck,      175, 239.
Blanc (Louis),      154, 155.
Blanche (Jacques),      309.
Blanche,      45, 47, 48, 54.
Blaquire,      124, 125.
Blavet,      9.
Boisgobey (Fortun du),      139, 140.
Boissieu (de),      162.
Bonnetain (Paul),      85, 183, 206, 233, 241, 242, 253, 254.
Bonnires (de),      85.
Bonnires (Mme de),      86.
Bossuet,      134, 203.
Bouchardy,      321.
Boucher (Franois),      131.
Bouff,      301.
Boulanger (le gnral),      135, 175, 200, 201.
Bourbaki,      105.
Bourde,      171, 268.
Bourget (Paul),      82, 103, 105, 108, 116, 213.
Boys (du),      226.
Bracquemond,      13, 118, 122, 299.
Brbant,      9, 31, 34, 41, 45, 54, 107, 154, 175.
Breton (Jules),      268.
Brisson,      32.
Broglie (le duc de),      237.
Brunetire (M.),      233, 235.
Buloz,      216.
Burty (Philippe),      200, 223, 224, 251, 280.
Busnach,      79.
Byl (Arthur),      217, 288.


C

Cadot,      39.
Callias (Mme),      113.
Carnajou,      182.
Canrobert (le marchal),      90, 91.
Carrier,      280.
Carnot,      224, 328.
Caze (Robert),      85, 106, 107, 110, 112, 113, 114, 115, 129, 275.
Caze (Mme Robert),      114, 118.
Card (Henri),      14, 38, 48, 59, 60, 79, 80, 85, 141, 145, 150, 160,
  161, 169, 251.
Cerny (Mlle),      148, 149, 178, 181.
Chabot (le duc de),      211.
Chabouillet,      256.
Cham,      259.
Champfleury,      241.
Chapu,      161.
Charles de Lorraine et de Bar (le duc),      301.
Charles-Edmond,      154.
Charles-Edmond (Mme),      267.
Charpentier (Georges),      79, 85, 292, 294, 308.
Charpentier (Mme),      86, 94.
Charpentier (Georgette),      301.
Charpentier (les),      5, 36, 38, 79, 80, 105, 169, 178, 252, 302.
Chasseriau,      109.
Chateaubriand,      143, 158, 282.
Chelles,      15, 23.
Chret (Jules),      242.
Chevreul,      33.
Cheylus,      244.
Civry,      280.
Claretie (Jules),      303.
Clemenceau,      246.
Clodion,      131.
Colombey,      273, 305, 306.
Commanville (Mme),      34, 35, 184.
Copia,      51.
Coppe (Franois),      169.
Cordier,      156.
Corot,      156.
Courcel,      175.
Courmont (Armand de),      66, 294.
Courmont (Alphonse de),      238.
Courmont (Jules et Raoul de),      294.
Couture,      69.
Coypel,      211.
Coysevox,      188.
Crispin,      244.
Crosnier (Mme),      273, 309, 314.
Curtius,      49.


D

Dalou,      123.
Daubigny,      156.
Daudet (Ernest),      91.
Daudet (Alphonse),      9, 25, 291, 32, 33, 34, 35, 39, 43, 44, 47, 52,
  56, 57, 58, 59, 60, 63, 65, 69, 71, 73, 74, 76, 78, 79, 80, 81, 85, 87,
  92, 93, 94, 95, 96, 113, 116, 117, 118, 126, 127, 128, 132, 133, 134,
  135, 143, 144, 147, 153, 168, 169, 173, 176, 177, 178, 179, 185, 189,
  192, 202, 203, 204, 205, 207, 212, 213, 214, 218, 223, 226, 234, 237,
  26l, 262, 269, 270, 271, 272, 273, 281, 282, 284, 285, 286, 292, 293,
  295, 297, 298, 299, 300, 309, 314, 316, 324, 328.
Daudet (Mme),      11, 36, 37, 38, 53, 57, 67, 86, 134, 135, 143, 145, 150,
  153, 166, 180, 188, 189, 201, 270, 281, 283, 302, 314.
Daudet (Lon),      4, 206, 286, 303, 314, 327.
Daudet (Lucien),      33, 52, 196.
Daudet (Edme),      134, 135, 205.
Daudet (les),      5, 6, 7, 19, 20, 21, 36, 38, 53, 55, 56, 83, 146, 151,
  152, 176, 195, 196, 253, 254, 258, 262, 302, 313.
Daumier,      260.
David (Louis),      48.
Debry,      23.
Delacroix (Eugne),      24, 25, 123, 156.
Delaroche,      25.
Delaunay,      43.
Delpit (Albert),      63, 64, 220.
Denon,      156.
Derenbourg,      318.
Descaves (Lucien),      206.
Deshayes,      222.
Desprez,      182.
Desprez,      10, 89.
Diderot,      108, 282.
Didot (Firmin),      145.
Dieux (Mme),      19.
Dinochau,      256.
Dinochau (Mme),      256, 257.
Dinochau (fils),      256, 257.
Dostoewski,      216, 279.
Doucet,      178.
Drumont (douard),      35, 36, 48, 101, 121, 126, 127, 128, 129, 184, 212,
  214, 282, 283, 299.
Du Barry (la),      234.
Dumas (fils),      173, 320.
Dumny,      34, 160, 273, 287, 304, 305, 315, 316.
Dupuis,      153.
Dupuy (Charles),      18.
Dupuytren,      182.
Duruy (Albert),      126, 127.
Duval,      171.


E

Eckermann,      297.
mile,      20, 318.
Ennery (d'),      106, 321.
Ephrussi (Charles),      43.
Ephrussi,      238.


F

Fasquelle,      261.
Favart (Mme),      23, 29.
Febvre,      303.
Ferry (Gabriel),      199.
Ferry (Jules),      224.
Fichel,      146.
Fichet,      244.
Flaubert,      10, 11, 34, 35, 133, 139, 140, 158, 161, 166, 167, 168,
  175, 216, 234, 245, 322.
Fleury (le Dr),      133.
Fleury (Maurice de),      202, 241.
Floquet,      105, 154.
Foyot,      179.
Fragonard (Honor),      244.
France (Anatole),      170.
Frantz Jourdain,      38, 237, 305.
Freycinet (de),      175.


G

Galetti,      256.
Galles (le prince de),      252.
Gallimard (Paul),      305.
Gambetta,      32, 42, 136, 204.
Ganderax,      63, 64, 65, 180.
Gautier (Thophile),      38, 139.
Gavarni,      24, 38, 92, 259, 260, 304.
Gavarni (Pierre),      162, 260, 263.
Gayda (Joseph),      8, 9.
Geffroy (Gustave),      38, 59, 60, 61, 62, 176, 203, 207, 228, 233, 305.
Gentien,      131.
Gibert,      94, 151.
Gibert (Mme),      243, 244.
Gill (Andr),      226.
Gille (Philippe),      203, 273.
Girennerie (de la),      192.
Goethe,      297.
Gogol,      279.
Gounod,      103, 197.
Gouzien (Armand),      313.
Greffulhe (la comtesse),      316.
Grville (les),      203.
Grvy,      134, 266, 267.
Grivolas,      69.
Gros,      156.
Grousset (Paschal),      118, 119.
Guesde,      185.
Guiches (Gustave),      206.
Guillaume (le roi),      175.
Guillaume,      248.
Guizot,      177.
Guyot de Lesparre (le gnral),      138.


H

Hading (Jeanne),      91, 92, 93.
Hardy,      212.
Hayashi,      27, 130, 197, 263, 264, 265.
Hbert,      174, 234.
Hbrard,      9, 31, 32, 83.
Heine (Henri),      28, 285.
Hennequin (mile),      119, 275.
Hennique,      51, 212.
Henri IV,      143.
Hrdia (Jos-Maria de),      48.
Hermant (Abel),      183.
Hertz (Cornlius),      144.
Hervieu,      203, 233, 292.
Hetzel,      115.
Hill,      219.
Hirsch,      128.
Houssaye (Henri),      139.
Hugo,      40, 41, 124, 158, 170, 200, 214, 227, 262, 320.
Hugo (Georges),      263, 316.
Hugo (Jeanne),      303.
Huot (des Vosges),      26, 27.
Huret,      244.
Huysmans,      5, 38, 40, 88, 114, 115, 289.


I

Ingres,      24, 156.
Invernizzi (Mlle),      258.


J

Jaurguiberry (l'amiral),      136.
Jeanniot,      51.
Johannot (Tony),      10.
Jollivet (Gaston),      232.
Julienne (de),      131.


K

Kelly,      160.
Koning (Victor),      56, 57, 93.


L

Lagier (Suzanne),      246.
Lamartine,      42.
Lamballe (la princesse de),      244.
Lambert pre,      15.
Lambert fils,      14.
Lambert,      43.
Lannelongue,      182.
Laporte,      167.
Larchey (Lordan),      162.
La Rochefoucauld (le duc de),      211.
Larousse,      222.
Laurent (Charles),      126.
Lebiez,      209.
Leblanc (Lonide),      12, 14, 22, 23, 33, 41.
Lebrun,      181.
Leconte de Lisle,      189.
Lecouvreur (Adrienne),      211.
Lecuyr,      104.
Ledoyen,      36.
Lematre (Frdrick),      145.
Lematre (Jules),      13, 233.
Lemoine,      102.
Lemonnier (Camille),      5.
Leroux (Mlle),      290.
Ltitia (Mme),      180.
Lvy,      313.
Lockroy (douard),      326.
Lorrain (Jean),      95.
Loti (Pierre),      248, 310, 311.
Louis XIV,      210, 216.
Louis-Philippe,      49, 211.


M

Mac (Georges),      178.
Mac-Mahon,      90, 105.
Mac-Mahon (la duchesse de),      39.
Magnard,      134.
Magny,      12.
Malhn,      45.
Manet (douard),      252.
Marat,      42.
Marchandon,      34.
Margueritte (Paul),      170, 177, 206, 212, 253, 258, 259, 275.
Marie-Antoinette,      42.
Marieton,      316.
Marpon,      328.
Martin (Aim),      266.
Marvejols,      124.
Mathilde (la princesse),      20, 21, 180, 210, 220, 243, 252.
Maupassant,      85, 166, 167, 168, 175, 186, 233.
Meilhac,      194.
Mnier (Paulin),      145.
Mtnier (Oscar),      288.
Mvisto,      290.
Meyer (Arthur),      126, 127, 128.
Michel-Ange,      123.
Mignot,      35.
Millet,      30.
Mirbeau (Octave),      288.
Mistral,      69, 71, 261.
Monselet,      257.
Montaigne,      176, 284.
Montgut (Alphonse),      253, 293.
Montpin,      39.
Moreau (Gustave),      272.
Morny (le duc de),      202.
Montesquiou-Fzensac (le comte de),      191.
Mounet (Paul),      176, 177, 178, 179, 181.
Moutet (de),      137.
Murger,      257.


N

Nadaillac (Mme de),      43.
Napolon Ier,      156, 180, 220.
Necker (les),      210.
Ngrier,      30.
Nicolardot,      82.
Nieuwerkerke (comte de),      43.
Nittis (Mme de),      303.


O

Offenbach,      169.
Ohnet (Georges),      91.
Orlans (les d'),      134.
Osmoy (le comte d'),      85.
Outamaro,      264.
Ozy (Mlle),      8.


P

Pava (la),      102.
Pajot,      118.
Parrocel (Joseph),      77.
Parrocel (Mme),      67, 77.
Parrocel (les),      65.
Paulowski,      215.
Paulus,      169, 201.
Peccot (Antoine),      291.
Plagie,      21, 45, 50, 276.
Penthivre (le duc de),      244.
Privier,      237.
Perrot (George),      198.
Petit (le relieur),      104.
Petit (lise),      13.
Ptrone,      226.
Peyrelongue,      256.
Pillaut,      224.
Platel (Ignotus),      16, 17, 238.
Po (Edgar),      212.
Pompadour (Mme de),      131, 211, 234, 235.
Pontmartin (de),      85.
Popelin (Claudius),      279.
Porel,      12, 14, 15, 16, 22, 23, 29, 31, 33, 79, 80, 141, 142, 145,
  146, 148, 149, 150, 151, 152, 166, 168, 179, 192, 195, 234, 236, 237,
  239, 273, 287, 300, 301, 306, 307, 308, 309, 310, 312, 313, 318, 319.
Potain,      206, 207.
Pouchet (George),      83.
Pouthier,      256.
Prudhon,      51, 156.


Q

Quantin,      79.


R

Racinet,      300.
Raffalli,      176, 241, 246, 247, 249, 250, 253, 262, 295, 305.
Raglan (lord),      90.
Raphal,      125.
Raucourt (Mme),      273, 311.
Ral (Mlle),      15.
Redon,      275.
Regnault de Saint-Jean-d'Angly (le gnral),      90.
Rjane (Gabrielle),      237, 273, 292, 293, 296, 300, 304, 307, 308, 310.
  311, 312, 318.
Renan,      9, 34, 83, 134, 233.
Restif de la Bretonne,      282.
Ribot (Alexandre),      32, 83, 134.
Riche,      219.
Richepin,      160.
Riffaut,      87, 138, 139, 216.
Robin (Charles),      83, 86.
Robin (Albert),      102.
Roche (Jules),      80.
Rodin (Auguste),      122, 123, 124, 227, 246, 248, 270.
Rollinat,      112, 113, 116, 132, 228.
Rops (Flicien),      287.
Rosny,      177, 183, 184, 185, 186, 187, 195, 199, 206, 217, 289, 292,
  325.
Rothan,      159.
Rothschild (Mme Nathaniel de),      43.
Rothschild (les),      121, 238, 239.
Rounat (la),      173.
Rousseau (Jean-Jacques),      282.
Rousseau (Thodore),      72, 156.
Rousseil (Mlle),      83.
Rubens,      156.


S

Sagan (le prince de),      127.
Saint-Aubin (Gabriel de),      130.
Sainte-Beuve,      38.
Saint-Genest,      237.
Saint-Pern (le marquis de),      204.
Saint Victor (Paul de),      40.
Samary (Mlle),      161.
Sand (George),      156, 222.
Sarcey (Francisque),      152, 319, 321, 322, 324, 325, 326.
Sardou,      292.
Saulire (Mme),      131.
Scheffer (Ary),      156.
Schmitz (le gnral),      90.
Scholl (Aurlien),      5, 174, 219, 257.
Servin,      120, 121, 256.
Sverine,      185.
Seymour-Haden,      324.
Shakespeare,      31, 172.
Sichel (Philippe),      266.
Sichel (Auguste),      28, 43, 131.
Sichel (les),      53.
Sisos (Raphale),      178, 181.
Sivori (le violoniste),      208.
Sivry,      280.
Spuller,      32, 42, 136, 171, 172, 200.
Stal (Mme de),      210.
Strauss,      43.
Strauss (Mme),      103.


T

Taine,      180.
Talleyrand,      210.
Tartra (le Dr),      66.
Tessandier (Mlle),      38.
Thocrite,      269.
Thrsa,      125.
Tholozan,      210.
Tissot (James),      5.
Tolsto,      216, 279.
Toudouze (Gustave),      85.
Tourgueneff,      215, 218.
Troyon,      156.
Turquet,      79.


V

Valls,      11.
Varennes (le marquis de),      162.
Verlet,      29.
Viardot (Mme),      215.
Vidal (Jules),      85, 114, 217, 288.
Vidal (le musicien),      177.
Vidalenc (Mme),      243.
Vignres,      131.
Villemessant,      237, 238, 274.
Virgile,      269.
Vitu (Auguste),      317.
Vog (de),      280.
Voillemot,      255, 256.
Voltaire,      304.


W

Walewski (les),      208.
Watteau,      131.
Wolff (Albert),      121, 316.


Y

Yung (le colonel),      105.


Z

Ziem,      84, 109, 110.
Zola,      11, 36, 37, 38, 47, 80, 94, 117, 118, 150, 168, 174, 176, 185,
  206, 208, 252, 261, 294, 295, 317.
Zola (Mme),      295.
Zola (les),      38.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES


ANNE 1885      3
ANNE 1886      101
ANNE 1887      165
ANNE 1888      231

       *       *       *       *       *

OEUVRES DES GONCOURT


GONCOURT (EDMOND DE)

--La Fille lisa, 1 vol.
--Les Frres Zemganno, 1 vol.
--La Faustin, 1 vol.
--Chrie, 1 vol.
--La Maison d'un artiste au XIXe sicle, 1 vol.
... Madame Saint-Huberty, 1 vol.
--Les Actrices du XVIIIe sicle
... Mademoiselle Clairon, 1 vol.
... La Guimard, 1 vol.
--Les Peintres japonais: Outamaro, le peintre des _maisons vertes_, 1 vol.


GONCOURT (JULES DE)

--Lettres prcdes d'une prface de H. CARD, 1 vol.


GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)

--En 18**, 1 vol.
--Germinie Lacerteux, 1 vol.
--Madame Gervaisais, 1 vol.
--Rene Mauperin, 1 vol.
--Manette Salomon, 1 vol.
--Charles Demailly, 1 vol.
--Soeur Philomne, 1 vol.
--Quelques Cratures de ce temps, 1 vol.
--Ides et Sensations, 1 vol.
--La Femme au XVIIIe sicle, 1 vol.
--Histoire de Marie-Antoinette, 1 vol.
--Portraits intimes du XVIIIe sicle, 1 vol.
--La Du Barry, 1 vol.
--Madame Pompadour, 1 vol.
--La Duchesse de Chteauroux et ses Soeurs, 1 vol.
--Les Actrices du XVIIIe sicle: Sophie Arnould, 1 vol.
--Thtre: Henriette Marchal.--La Patrie en danger, 1 vol.
--Gavarni, L'Homme et l'oeuvre, 1 vol.
--Histoire de la Socit franaise pendant la Rvolution, 1 vol.
--Histoire de la Socit franaise pendant le Directoire, 1 vol.
--L'Art du XVIIIe sicle. _Trois sries_; Watteau; Chardin; Boucher;
        Latour; Greuze; Les Saint-Aubin; Gravelot; Cochin; Eisen;
        Moreau-Debucourt; Fragonard; Prud'hon, 3vol.
--Journal des Goncourt, 6 vol.





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, premier volume), by Edmond de Goncourt

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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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