The Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortun Du Boisgobey

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Title: La main froide

Author: Fortun Du Boisgobey

Release Date: February 10, 2006 [EBook #17747]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE ***




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FORTUN DU BOISGOBEY

LA MAIN FROIDE

TROISIME DITION

ERNEST KOLB, DITEUR




I


Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernire grisette.

Le temps n'est plus o les tudiants tenaient  honneur de ne jamais
quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et
ils se rpandent sur les _grands_ boulevards, comme ils les appellent,
pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu'ils nomment
familirement le _Boul'Mich'_.

Quelques-uns mme demeurent de l'autre ct de l'eau et viennent aux
cours, en voiture,--quand ils y viennent.

Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Genevive, on
trouverait encore, en cherchant bien, des reprsentants d'un autre ge,
des attards fidles  la tenue et aux moeurs de leurs devanciers.

Ceux-l arborent des coiffures tranges, fument la pipe en buvant des
bocks devant les cafs de la rue Soufflot, font queue au thtre de
Cluny, dansent  la Closerie des Lilas et croient fermement que
l'univers finit au petit bras de la Seine.

Ces convaincus sont rares; si rares que, l'anne dernire, on en
comptait jusqu' deux que les nouveaux venus se montraient comme des
phnomnes.

Encore se distinguaient-ils des tudiants d'autrefois en ce point qu'ils
avaient tous les deux de la fortune et qu'il n'aurait tenu qu' eux de
mener une autre existence.

C'tait par vocation qu'ils vivaient de la vie du quartier. L'un des
deux tait mme assez riche et assez bien apparent pour faire bonne
figure ailleurs.

Il s'appelait Jean de Mirande et,  sa majorit, il tait entr en
possession d'une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la
perspective d'hriter plus tard d'un oncle millionnaire et clibataire
qui avait t son tuteur.

Il est vrai qu'il ne comptait gure sur cette succession, car le susdit
oncle tait solide comme le pont du Gard, bti par les Romains, et de
plus, compltement brouill avec son neveu, depuis que ce neveu s'tait
avis de droger aux traditions de ses nobles aeux en s'enrlant dans
la bohme scolaire.

Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croiss et
mme il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de
Jupiter.

Sa mre, veuve d'un facteur aux Halles, avait amass une trs honnte
aisance en vendant des primeurs,  la pointe Saint-Eustache, et servait
une pension de six cents francs par mois  son unique rejeton qu'elle ne
voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et
Paul ne s'loignait gure du Panthon.

Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean tait brun, grand,
large d'paules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il tait fier
de sa taille et de sa force.

Paul, blond, mince et dlicat, avait un peu l'air d'une demoiselle.

Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de _beuverie_ et les
conqutes  la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait
que de pourfendre et il pourfendait... quelquefois.

Paul, qui pourtant n'tait pas poltron, prfrait aux batailles de
brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l'avenue de
l'Observatoire.

Mais ses gots paisibles ne l'empchaient pas d'tre de toutes les
joyeuses parties arranges par le turbulent Jean de Mirande.

Ils s'taient lis en vertu d'une loi naturelle  laquelle nous
obissons tous--l'instinct qui nous pousse  fusionner les races--et
aussi parce que Jean avait, un soir, nergiquement et victorieusement
dfendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs 
accroche-coeurs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier.

Et, dernier contraste entre ces insparables, Jean, dont les anctres
auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les
ides nouvelles. Il allait jusqu'au nihilisme, inclusivement--tandis que
Paul, fils de commerants, prtendait regretter l'ancien rgime.

Paul aurait donn dix ans de sa vie pour tre aim d'une duchesse. Jean,
lui, s'accommodait fort bien des petites ouvrires en rupture d'atelier
et des chanteuses de cafs-concerts, dits _Beuglants_, qui constituent
le fond du monde galant d'outre-Seine.

Eu quoi, il n'avait pas tout  fait tort, car il rgnait sans partage
sur le coeur de ces donzelles faciles, et Paul n'avait pas encore
subjugu la moindre grande dame.

Paul aurait voulu que son ami le prsentt dans les salons du noble
faubourg o Jean de Mirande aurait pu tre reu,  cause de son nom et
qu'il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce dsir
ambitieux, Jean lui riait au nez et l'emmenait dner chez Foyot.

Foyot est le caf Anglais du quartier.

Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans ddaigner cependant de
dner quelquefois dans les _bouillons_ d'alentour,  seule fin de rester
populaires parmi les tudiants moins opulents qu'eux.

Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au
Luxembourg,  l'heure de la musique et, ces jours-l, ils faisaient des
concessions  la mode, en s'habillant d'une faon moins excentrique.

L'an pass, donc, par une claire journe dominicale du mois de mai, ils
se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le
grand bassin central, du ct de la rue de Fleurus.

C'est l que s'assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes
de ces rgions recules: honntes bourgeoises assises en rond sur des
chaises de louage et flanques de demoiselles  marier; bonnes d'enfants
entoures de marmots et de militaires non grads; habitues de la
Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant
les mres de famille.

Le ciel tait splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l'air
tide. Le printemps faisait sa rentre, aprs six mois de relche, pour
cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des
toilettes neuves.

Paul Cormier, lui aussi, s'tait fait beau. Il portait une redingote
noire, coupe par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des
bottines pointues, ni plus ni moins qu'un _gommeux_ remontant les
Champs-Elyses,  l'heure o les quipages reviennent du Bois.

Et cette tenue lgante lui allait  merveille.

Jean de Mirande avait endoss, pour la circonstance, une espce de
justaucorps en velours violet, boutonn jusqu'au menton; il avait
chauss des bottes molles montant jusqu'au genou sur une culotte
gris-perle extra collante et, pour complter ce mirifique costume, il
s'tait coiff, comme un Calabrais d'opra-comique, d'un feutre pointu,
orn d'un large ruban vert.

Et, ainsi accoutr, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine
sauvait tout et nul n'tait tent de se moquer de lui en face.

Les hommes attendaient, pour hausser les paules, qu'il leur tournt le
dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux  la
drobe, et les mamans pensaient: Voil un beau gars!

Lui, marchait la tte haute et la moustache au vent, remorquant son
camarade qui s'arrtait souvent pour regarder les femmes et qui ne
passait point inaperu, quoiqu'il n'et ni l'imposante prestance ni les
airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des coles et bourreau des crnes.

En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avis, assise contre le
pidestal d'une statue, une personne charmante.

Elle tait sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester
seule jusqu' la fin du concert, car elle gardait deux chaises, prs de
celle qu'elle occupait.

Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les
jours, traversait le jardin plutt deux fois qu'une, Paul ne l'y avait
jamais rencontre. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le
disait assez, une toilette lgante et de bon got, comme on en voit peu
dans les environs de Saint-Sulpice.

Du reste, elle ne semblait pas s'apercevoir qu'elle attirait l'attention
de ce joli blond qui lui dcochait une oeillade brlante chaque fois
qu'il passait devant elle.

Et Paul se demandait dj s'il avait enfin rencontr ce qu'il cherchait.

Etait-ce le dbut d'une aventure? Il l'esprait presque et il s'y serait
volontiers embarqu, sans savoir o elle le conduirait.

S'il avait pu prvoir comment elle devait finir, il aurait certainement
hsit.

La dame lisait un livre  couverture jaune, sans doute un roman nouveau,
et ce roman devait tre fort intressant, car elle ne levait pas les
yeux.

Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commenait  se lasser de ce
mange improductif, lorsque Mirande, s'arrtant tout  coup, lui dit:

--Ah! a, qu'est-ce que tu as donc  te retourner  chaque instant? J'en
ai assez de te traner comme un cheval rtif qu'on mne par la figure et
qui tire au renard.

--Une femme adorable, mon cher! murmura Cormier, en serrant le bras de
son ami.

--O donc?... cette liseuse, l-bas, au pied d'une statue?... Elle n'est
pas mal, mais ce n'est pas la peine de risquer d'attraper un torticolis
pour la contempler... aborde-la carrment.

--Tu ne vois donc pas que c'est une femme du monde?... une vraie.

--Dcidment, tu es encore plus jobard que je ne pensais.

--C'est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des
drlesses. Celle-l est seule en ce moment, mais elle attend
quelqu'un... son mari trs probablement.

--Allons donc! elle attend quelqu'un, oui... seulement elle ne sait pas
qui... toi, si le coeur t'en dit... ou moi, si je voulais, mais, moi, je
ne veux pas. Elle me dplat, ta princesse, avec son air en-dessous. Et
puis, ce soir, j'offre  dner  deux ou trois jolies filles qui
s'amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbches: Maria,
l'lve de la Maternit et Georgette, une petite actrice des
_Nouveauts_, gaie comme un pinson. Lche ta femme honnte. Je t'invite.
Nous aurons en plus Vra, la Russe... externe  la Piti.

--Une nihiliste!... merci!... ton apprentie accoucheuse et ta figurante
ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu'aujourd'hui,
dimanche, je dne chez ma mre.

--Blagueur, va!... dis donc plutt que tu as envie de suivre ta marquise
de carton. Faut-il que tu sois naf!... a, une grande dame?... une
horizontale, tout au plus... et de petite marque, mon pauvre Paul. Je
m'y connais.

--Tu crois t'y connatre et tu n'y entends rien.

--Ah! c'est comme a!... tu prtends m'en remontrer!... eh! bien, je
vais te donner une leon. Tu vas voir comment on s'y prend pour faire
connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune  la musique
du Luxembourg.

Et, dgageant son bras, Mirande alla droit  la liseuse.

Paul essaya de le retenir. Il n'y russit pas et il resta, plant sur
ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrass de sa
contenance, pendant qu' dix pas de lui, le beau Mirande s'asseyait sans
faon sur une des chaises restes libres  ct de la dame.

Cette fois, elle leva la tte et elle se montra dans toute sa radieuse
beaut.

C'tait une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et
chaud d'une Espagnole de Sville avec la physionomie intelligente et
vive d'une Parisienne de Paris.

Pas du tout intimide, d'ailleurs.

--Pardon, madame, commena Mirande en retroussant sa moustache, vous
devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit...

Il n'acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux
n'exprimaient que le ddain, mais un ddain si calme et si fier qu'il
s'arrta net.

Les grosses galanteries qu'il allait dbiter lui restrent dans le
gosier. Et alors se joua une scne muette qui ravit d'aise l'ami Paul.

Dconcert par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ta
son chapeau qu'il avait, d'un geste conqurant, enfonc sur sa tte
avant de s'emparer de la chaise vacante, alors qu'il croyait  une
victoire facile.

Se dcouvrir poliment, ce n'tait pas assez pour rparer sa premire
inconvenance et la dame continuait  le dvisager, sans lui adresser la
parole.

Il se dcida  se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins
mal possible de la sotte situation o il s'tait mis, lorsqu'il vit
debout, devant lui, un monsieur, vtu de noir, qui s'tait approch sans
qu'il l'entendt venir.

--Enfin! s'cria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en
cherchant noise  quelqu'un; enfin je trouve  qui parler!

Jean de Mirande s'tait bien aperu que la blonde inconnue le trouvait
ridicule; et il tait d'autant plus vex que Paul Cormier assistait de
loin  sa dfaite. Paul Cormier qu'il comptait blouir en faisant, au
pied lev, la conqute d'une femme jeune, jolie et parfaitement
distingue, quoi qu'il en et dit, avant de l'aborder.

Et pour se relever aux yeux de son ami de cet chec humiliant, il
n'avait rien imagin de mieux que d'apostropher un monsieur, pre, frre
ou mari, trs probablement, de cette grande mondaine, fourvoye au
Luxembourg.

Ce personnage qui venait de surgir tout  coup, comme un diable jaillit
d'une bote  surprise, montrait un visage compltement ras, sauf une
paire de favoris, coups au niveau de l'oreille et portait  la
boutonnire de sa longue redingote un mince ruban rouge.

Il avait tout  fait l'air d'un officier en demi-solde, un de ces types
de grognards licencis comme on en voyait du temps de la Restauration et
comme on en voit encore dans les dessins de Charlet.

Grands traits qui semblaient avoir t taills  coups de hache, regard
dur, physionomie chagrine.

Au lieu d'interpeller Mirande qui s'y attendait et se prparait 
rpliquer vertement, l'homme vtu de noir vint, sans dire un mot, se
placer entre l'tudiant et la liseuse qui ne lisait plus.

Mirande crut que ce protecteur muet allait s'asseoir, afin d'tablir par
cette prise de possession son droit de dfendre la belle inconnue, mais
le protecteur resta debout, fronant le sourcil, pinant les lvres et
opposant sa large poitrine  toute tentative d'occupation.

--Monsieur, dit Jean, un peu dconcert par ce sang-froid je viens
d'aborder cavalirement madame qui, je le suppose, vous tient de prs.
Si vous n'tes pas content, je suis  vos ordres et je vous laisse le
choix des armes. Vous pouvez m'envoyer vos tmoins demain matin... Jean
de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu' midi.

--Je n'ai que faire de votre adresse, rpondit schement le monsieur.
Passez votre chemin.

--Alors, vous ne voulez pas vous aligner? Trs bien!... je me suis
tromp. Je vous prenais pour un ancien militaire  cause de ce bout de
ruban.

Je m'aperois que j'ai affaire  un bourgeois, dcor par
l'intermdiaire de l'agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas,
je n'ai plus rien  vous dire. Gardez bien madame votre pouse et au
plaisir de ne jamais vous revoir.

Aprs avoir lch cette dernire impertinence, Mirande pirouetta sur ses
talons avec la dsinvolture d'un marquis d'autrefois et s'en alla
rejoindre Paul Cormier.

Il tait rest  distance, cet excellent Paul, et assez embarrass de sa
situation.

De la place o il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse,
il n'entendait pas les paroles agressives que lanait Jean, mais il
suivait de l'oeil ses mouvements. Il comprenait trs bien que son
incorrigible ami cherchait querelle au dfenseur de la dame blonde, et
il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite.

--Eh bien! lui demanda-t-il, sans pouvoir s'empcher de sourire, as-tu
russi?

--Mon cher, rpliqua schement Mirande, je sais tomb sur une roue qui
me l'a faite  la pose. Pour lui montrer que je n'tais pas sa dupe,
j'ai propos la botte  cet escogriffe qui lui sert de garde du corps.
Il a _can_.

--Il a cependant l'air d'un ancien officier.

--Lui! jamais de la vie!... Le ruban qu'il porte doit tre celui d'un
ordre des les Mariannes. J'aurais d le gifler... Il est encore temps
et je vais...

--Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense 
ces demoiselles que tu as invites  dner chez Foyot. La douce Vra te
jetterait du vitriol  la figure, si tu la plantais l.

--Il faut que je corrige ce drle... la blonde verra que je ne me laisse
pas berner.

--Cette blonde ne s'occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture; elle y
est plonge. Quant au chevalier noir, le voil qui s'en va se mler aux
badauds occups  regarder jouer au ballon. Cet homme n'est qu'un
domestique. Un mari ou un amant se serait camp sur la chaise.

--Tu as raison, au fait... on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous
en pour que je ne voie plus sa vilaine tte. Si je me trouvais encore
bec  bec avec lui, l'envie me prendrait de lui tomber dessus et je n'y
rsisterais pas.

Paul s'empressa d'entraner son rancuneux camarade et Jean se laissa
faire, mais avant d'arriver au bout de la terrasse, ils donnrent en
plein dans une chane de femmes qui leur barrrent le passage.

Elles taient quatre qui se tenaient par le bras, comme des _escholiers_
du moyen ge, et qui scandalisaient par leurs airs vapors et leurs
toilettes bizarres les familles bourgeoises ranges en espalier des deux
cts de la terrasse.

Il y avait Maria, l'lve sage-femme, coiffe d'un immense chapeau de
paille orn de fleurs des champs. Il y avait Vra, l'externe nihiliste,
coiffe d'un bret rouge, et deux chappes des petits thtres de la
rive droite; plus lgamment habilles, celles-l, mais pas moins
tapageuses.

Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par
l'tudiante russe.

Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on
n'est pas si collet-mont qu'aux Tuileries et les habitus y ont leurs
coudes franches.

Ce fut une fte en plein air que cette rencontre entre ces mancipes et
les deux tudiants les plus _chic_ du pays Latin. Il y eut des cris de
joie et des accolades  grands bras. Maria proposa de se prendre tous
par la main et de danser en chantant la ronde du pont d'Avignon.

Peut s'en fallut qu'on ne s'y mt. Mais Paul Cormier modra ces ardeurs,
en disant gaiement:

--Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd'hui en tenue d'homme
srieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme.

--T'as raison, mon p'tit, s'cria mademoiselle Zo, figurante au thtre
Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du
quartier, a te ferait du tort pour te marier. Pas de btises,
Po-Paul!... pouse la fille d'un picier cossu et quand tu auras le
_sac_, n'oublie pas tes petites camarades.

Paul ne songeait gure  se marier, mais la dame au livre n'tait pas
loin. En se retournant, il s'tait aperu qu'elle le regardait et il ne
se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde
qu'il persistait  trouver charmante et distingue, on dpit des
sarcasmes du beau Mirande, vex d'avoir t conduit.

--Ils sont trop verts! pensait Paul Cormier. Si elle avait daign lui
rpondre quand il l'a aborde, il dclarerait qu'elle est adorable. Et
il ne m'est pas dmontr qu'elle recevrait aussi ddaigneusement un
hommage plus discret.

Le refus de Paul fut appuy par mademoiselle Vra. Cette jeune personne
qui portait les cheveux courts comme un garon, et une mante de serge
blanche taille comme les _touloupes_ des paysans Russes, n'tait pas
prcisment jolie avec son teint chlorotique et son nez  la Roxelane,
mais elle avait des yeux verts d'un clat singulier et d'une mobilit
troublante.

Elle dclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future Rpublique
universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois
qui attristaient de leur prsence le jardin du Luxembourg.

--Tu aimerais mieux ptroler le Palais... moi aussi, dit le seigneur de
Mirande.

Heureusement, son oncle n'tait pas l pour l'entendre.

--Eh bien! reprit-il gaiement, chre _Vra_, qui vivra _verra_.

--Oh! un calembour! ricana une des cabotines; voil Mirande qui joue les
Christian,  la ville.

--Mes enfants, il ne s'agit pas de tout a, dit Maria. On s'embte ici,
au milieu de tous ces types.

Tu paies  dner, pas vrai, mon vieux Jean?

-- dner,  souper... tout ce que vous voudrez, mes petites reines.

--Alors, il est temps d'aller prendre l'absinthe au _Boul'Mich_.

--Allons-y! conclut Mirande. En es-tu, Paul?

--Non. Je dne chez ma mre, je te l'ai dj dit.

--Tiens, s'cria Zo, j'ai vu jouer une pice qui s'appelle comme a.

--En route! reprit Maria, en s'emparant du bras de Jean.

Ses aimables compagnes entourrent le couple et le groupe tumultueux
roula comme une avalanche vers la grand escalier de la terrasse.

Trop heureux d'tre dlivr de leur bruyante socit, Paul Cormier les
laissa partir sans regret.

Ils l'avaient entran assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de
la revoir et d'essayer d'attirer son attention, car il ne dsesprait
pas de lui plaire, en s'y prenant autrement que ne l'avait fait Mirande.

Il tenait d'autant plus  tenter l'aventure que pareille occasion ne
s'offrirait peut-tre plus jamais de raliser le rve de toute sa vie.

Ce rve ambitieux, c'tait de se faire aimer d'une femme du vrai monde
et celle-l en tait certainement, quoi qu'en pt dire ce Jean qui ne
croyait  rien.

Il s'agissait maintenant de manoeuvrer adroitement et Paul avait 
choisir entre deux partis: ou aborder  son tour la liseuse, sous
prtexte de lui prsenter les excuses de son ami, en lui disant que cet
ami tait gris; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin
de marquer par cette politesse discrte que, lui, Paul Cormier,
dsapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait
prt  rparer les torts de ce garon mal lev, pour peu qu'elle voult
l'y encourager d'un coup d'oeil.

Paul penchait pour cette dernire faon de procder qui convenait mieux
 son temprament et il en tait dj  se composer une attitude pour ne
pas manquer son effet, quand il s'aperut que la place tait vide.

La dame avait lev le sige, pendant qu'il se dfendait contre les
instances des invites de Mirande et il eut beau chercher de tous les
cts, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir.

--Allons! murmura-t-il tristement, j'arrive trop tard. Et il ne me reste
mme pas la ressource de la suivre pour voir o elle demeure. Elle a d
remonter dans son quipage qui l'attendait  une des portes du jardin.
L'ange blond s'est envol et je ne le reverrai plus... Bah! qui sait?...
en venant tous les jours sur cette terrasse, je l'y rencontrerai
peut-tre... et, j'aurai soin d'y venir sans ce grand fou de Mirande.

Mdiocrement consol par ce trs vague espoir, Paul s'achemina vers la
grille qui fait face aux galeries de l'Odon.

Il tait rsign  s'en aller rue des Tournelles chez sa mre qui
l'attendait pour dner. Il y a, tout prs de cette sortie du Luxembourg,
une station de fiacres et il comptait en prendre un.

Le concert tirait  sa fin; les amateurs de musique en plein vent
commenaient  se disperser et le gros de la foule s'coulait du ct de
la rue de Vaugirard.

Paul suivit le torrent.

Aprs avoir pass devant la fontaine de Mdicis, il franchit la grille
et avant de remonter  droite, du ct o stationnent les voitures de
place, il s'arrta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare.

Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au
coin de la rue Corneille, un coup de matre, attel de deux beaux
chevaux bais-bruns.

Un cocher majestueux, haut perch sur son sige avait les guides en main
et le fouet appuy sur la cuisse droite. Un valet de pied en livre
sombre se tenait debout prs de la portire.

Paul, qui avait la prtention d'tre connaisseur en quipages, se mit 
admirer celui-l.

Les glaces taient leves, quoiqu'il ft trs chaud, mais il crut voir 
travers la vitre un visage fminin qui disparut aussitt.

C'en tait assez pour exciter la curiosit d'un flneur, mais Paul se
dit qu'il ferait une sottise en allant regarder de plus prs une
princesse si bien garde et passa, non sans se retourner trois fois.

A la troisime, il constata que le coup n'tait plus l.

Il avait d tourner rapidement et filer vers la place de l'Odon.

Paul continua son chemin sans se presser.

Arriv  la station, il ouvrit la portire du fiacre qui tenait la tte
de la file et il allait y monter, lorsqu'une femme y entra du ct
oppos et y prit place tranquillement.

Il n'avait nulle envie de contester le droit de priorit de cette dame
et il recula pour se mettre en qute d'une autre voiture, mais
l'inconnue lui dit:

--Venez, monsieur!

Elle avait rabattu sur sa figure une paisse voilette de blonde noire,
et Paul ne pouvait pas voir si elle tait jolie, mais la voix tait
douce, la tournure distingue, la toilette lgante.

C'tait dcidment la journe aux aventures.

--Au rond-point des Champs-lyses! reprit la dame.

Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait
parl  un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les
portires des fiacres.

Il aurait d la planter l, mais c'tait si drle qu'il se dcida tout
de suite  rpter au cocher l'ordre qu'elle venait de donner et 
prendre place  ct d'elle dans la voiture.

Le romanesque Paul aimait l'imprvu: il tait servi  souhait.

Mais il n'augurait pas trs bien de cette nouvelle aventure.

Il savait que les grandes mondaines n'ont pas coutume de se jeter ainsi
 la tte d'un monsieur qu'elles n'ont jamais vu et il pensait que cette
personne, un peu trop sans faon, pouvait bien n'tre qu'une farceuse en
qute d'une liaison passagre... et productive.

Elle avait cependant si bon air qu'il voulait savoir  quoi s'en tenir
sur ses intentions.

Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d'aller dner au
Marais, une promenade qui claircirait ce petit mystre, et rien ne
l'empcherait ensuite de fausser compagnie  la promeneuse, s'il
s'apercevait qu'elle ne valait pas la peine d'tre conquise.

Elle ne le fit pas languir.

Le fiacre commenait  peine  descendre la rue de Tournon et Paul en
tait encore  chercher une phrase pour entamer la conversation, quand
elle releva sa voilette.

Cette inconnue c'tait la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande
avait aborde si audacieusement et avec si peu de succs, sur la
terrasse du jardin.

Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s'amuser de son
tonnement et de son trouble.

--Quoi! Madame, dit-il assez gauchement, c'est vous qui, tout 
l'heure...

--Oui, Monsieur, rpondit-elle, sans paratre embarrasse, c'est moi qui
tais assise, l-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s'est
permis de m'adresser la parole.

--Je vous prie de croire, Madame, que j'ai fait ce que j'ai pu pour
l'empcher de commettre cette inconvenance.

--Je le sais, Monsieur; j'ai trs bien vu que vous avez essay de le
retenir et j'ai devin que vous le dsapprouviez.

--Oh! absolument!

--Je n'en doute pas. C'est ce qui m'a fait dsirer de vous connatre.

L'explication ne laissait pas que d'tre flatteuse pour Paul Cormier;
mais elle n'excusait pas l'allure, pour le moins excentrique, de cette
dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu'elle venait de
voir pour la premire fois, n'imaginait rien de mieux que d'envahir un
fiacre o il montait et de lui commander de l'accompagner  l'autre bout
de Paris.

Il n'aurait plus manqu que de baisser les stores.

Elle ne s'en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire
qu'il tait tomb sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas
 se le persuader, tant l'air de cette blonde nigmatique tait en
dsaccord avec sa conduite.

Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu'elle avait pris un
je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des gards,
et au risque d'tre dupe, Paul ne put pas se dcider  lui parler
autrement qu'il ne l'aurait fait dans un salon.

--Quel dommage, reprit-elle, qu'un homme si bien n soit si mal lev!

--Comment savez-vous qu'il est bien n? demanda Paul.

--Il ne s'est assis prs de moi qu'un instant et il a trouv le temps de
dire son nom... je crois mme qu'il y a ajout son adresse.

--Et son nom vous tait connu? demanda Paul, trs tonn.

--Oh! depuis bien des annes. Sa famille est une des plus anciennes et
une des plus illustres du Languedoc.

Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que
sa notorit ne s'tait jamais tendue au-del du quartier des Halles,
mais il ne laissa pas voir  la dame qu'elle venait de l'humilier, sans
le vouloir.

Il se contenta de rpondre:

--Jean et t bien fier, s'il avait su que, pour vous, il n'tait pas
le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit?

--Je n'avais garde... pour plusieurs raisons... la premire, c'est qu'il
aurait fallu me nommer... Or, si j'ai entendu parler de lui, il n'a
jamais entendu parler de moi... Mon nom ne lui aurait rien appris... et
d'ailleurs, menant la vie qu'il mne, il doit se soucier fort peu de me
connatre.

--Il mne la mme vie que tous les tudiants... la mme que moi.

--Permettez-moi, Monsieur, de n'en rien croire. Je vous regardais quand
vous avez rencontr sur la terrasse les demoiselles qui l'ont emmen...
et j'ai vu que vous avez refus de les suivre.

--J'ai refus, parce que je ne pensais qu' vous.

--Vraiment?... alors, vous n'en avez que plus de mrite  ne pas vous
tre conduit avec moi comme l'a fait M. de Mirande... mais, quel plaisir
peut-il prendre  s'entourer de ces cratures?

L'une d'elles est sa matresse, n'est-ce pas?

--Je devrais vous rpondre que je n'en sais rien, mais je veux bien vous
dire la vrit... Jean n'a rien de commun avec le lierre... il ne
s'attache pas.

--Il n'y a que demi-mal.

--Alors, vous l'approuvez de n'aimer srieusement aucune femme?

--Je ne dis pas cela, rpliqua vivement la dame; je l'approuve de ne pas
aimer  tort et  travers, mais je ne dsespre pas d'apprendre un jour
qu'il a trouv enfin une femme digne de lui... et qu'il l'aime.

--C'est la grce que je lui souhaite. Elle ne l'a pas encore touch et
elle pourra se faire attendre.

Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous
intresse?

Et comme elle ne paraissait pas dispose  rpondre, Paul reprit:

--Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m'avez
encore parl que de lui.

--N'tes-vous pas son meilleur ami?

--Je le crois, mais avouez que je pousserais l'amiti jusqu'
l'abngation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je
serais heureux de vous plaire et que je m'tonne d'tre appel 
l'honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande.

Vous auriez pu les lui demander  lui-mme, au lieu de l'conduire... et
je pourrais ajouter: pour qui me prenez-vous?

La dame rougit et ce fut d'un ton pein qu'elle rpondit:

--Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offens. J'avais cru, en
m'adressant  vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger
sur M. de Mirande... et je n'ai pas craint de tenter une dmarche... que
j'espre ne pas avoir  regretter.

--Oh! protesta Paul Cormier, je n'abuserai pas de la situation.

Elle n'a cependant rien de flatteur ni d'agrable pour moi, convenez-en.
Me voil rduit au rle de confident... et encore!... jusqu' prsent
vous ne m'avez pas confi grand'chose...

J'esprais mieux et quand vous avez bien voulu m'inviter  monter dans
cette voiture, si j'avais pu prvoir qu'il ne serait question que de
Mirande et de sa famille...

--Ne vous repentez pas d'avoir fait une bonne action, interrompit la
blonde inconnue.

--Une bonne action, dites-vous?... voil un bien gros mot!... je
n'aperois pas encore quel service j'ai pu vous rendre.

--Un grand service... vous le reconnatrez plus tard et... pourquoi ne
l'avouerais-je pas?... je compte vous en demander d'autres...

--Je vous reverrai donc!

--Oui... si vous voulez me promettre de ne pas chercher  savoir qui je
suis...

--Voil une condition un peu dure!

--Et de ne rien dire  votre ami.

--Il ne m'en cotera gure d'tre discret, mais... quelle sera ma
rcompense, si je me soumets  l'autre condition?

--Fiez-vous-en  ma reconnaissance et comptez qu'un jour vous saurez
tout.

--Soit! j'accepte; mais comment vous reverrai-je? Vous ne m'avez pas dit
votre nom... je suppose que vous ne voulez pas me le dire... et vous ne
savez pas le mien.

--Il ne tient qu' vous de me l'apprendre. Je m'en souviendrai, je vous
le jure.

Ce fut dit avec un accent de sincrit chaleureuse qui toucha Paul
Cormier, sans le convaincre tout  fait.

Il se dfiait encore un peu des intentions de la dame et le rle effac
qu'elle semblait lui rserver ne le tentait gure. Mais elle tait,
comme a crit La Bruyre, _si jeune, si belle et si srieuse_, qu'il se
laissait aller  la croire.

Il allait peut-tre s'ouvrir pour lui ce grand monde qu'il rvait et
Paul n'tait pas homme  refuser d'y entrer, mme par une porte secrte.

L'inconnue en tait certainement et elle lui offrait d'emble une sorte
de trait d'alliance.

Aprs l'amiti, l'amour viendrait peut-tre et cette chance valait bien
qu'il acceptt le compromis qu'elle lui proposait.

Et pourtant sa rponse se fit attendre. Il lui en cotait de dcliner
son nom roturier  une femme qui connaissait  fond l'armorial du
Languedoc o figurait si brillamment l'aristocratique famille de
Mirande.

Il s'y dcida cependant.

C'tait le seul moyen de la revoir, puisqu'elle ne voulait pas lui dire
le sien.

--Je m'appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui
prend tout  coup son parti de subir une ncessit dsagrable.

Et ne voulant pas faire les choses  demi, il ajouta:

--Je n'ai plus que ma mre qui n'habite pas avec moi. Je finis ma
dernire anne de droit et je demeure rue Gay-Lussac, n 9.

Vous voil renseigne, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la
pareille.

--Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets
encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous
contenterez de me voir.

--Pas chez vous, je suppose?

--Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystrieuse blonde.

Je vous crirai pour vous faire savoir o nous pourrons nous rencontrer.

Et vous ne croyez pas, je l'espre, que j'attends de vous d'autres
services que ceux qu'un galant homme peut, sans dchoir, rendre  une
honnte femme qui a recours  son obligeance, sinon  sa protection.

Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde.

Son consentement ne tenait plus qu' un fil et s'il hsitait encore,
c'est qu'un point  claircir lui tenait au coeur.

--Eh! bien? demanda la dame; est-ce convenu?

--Oui... si...

--Quoi! il y a un: si!

--Ne vous fchez pas de ce que je vais vous dire...

--C'est donc bien terrible?

--Non... c'est enfantin... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous
n'aimez pas Jean de Mirande... que vous ne l'aimez pas... d'amour.

--Je vous la donne. Je n'ai pas d'amour pour lui et je n'en aurai
jamais.

--Jamais, c'est beaucoup dire.

--Je ne puis pas l'aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi.

--C'est bien... je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout
ce que vous voudrez.

--Merci, Monsieur!...  dater de cet instant vous pouvez compter sur moi
comme je compte sur vous... et avant de nous sparer...

--Dj!...

--Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de
descendre un peu avant d'y arriver.

--Vous craignez qu'on ne nous voie ensemble?

--Probablement.

--Votre mari, n'est-ce pas?

--Prenez garde!... voil que vous manquez  nos conventions!

--C'est juste. Je retire ma question... et je ne recommencerai plus.
Mais j'ai une grce  vous demander... Je vais vous quitter et je ne
sais quand je vous reverrai, mais vous ne me dfendez pas de penser 
vous.

--Non certes.

--Eh! bien, quand j'y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame
X...? ne pourrai-je jamais rattacher ma pense  un petit nom... celui
que vous choisirez, si vous tenez  me cacher le vritable?

--C'est enfantin, comme vous disiez tout  l'heure, rpondit en riant la
belle inconnue; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction.
Quand vous penserez  moi... eh! bien... pensez  Jacqueline.

--Jacqueline! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant.

Je rpterai souvent: Jacqueline!... cela m'aidera  prendre patience
jusqu'au jour o vous voudrez bien vous souvenir de moi.

--Ne craignez pas que j'oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment
est venu de nous quitter. Il ne me reste qu' vous dire...

--Adieu?

--Non. Au revoir! faites arrter le cocher, je vous prie.

Paul tourna le bouton d'avertissement et demanda:

--Vous gardez la voiture, Madame?

--Oui... je la quitterai un peu plus loin.

Paul comprit qu'elle attendait qu'il partt pour donner l'adresse de la
maison o elle allait.

Il ouvrit la portire et il descendit.

Il esprait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l'aurait
baise avec enthousiasme cette main, gante de Sude.

Il n'eut mme pas le plaisir de la serrer, car ds qu'il fit le geste de
la prendre, elle se retira vivement.

Cette premire dception n'tait pas pour le mettre de bonne humeur.

Il s'tait laiss enguirlander par les douces paroles de la dame et il
venait d'accepter les conditions bizarres qu'elle lui imposait.

Il n'eut pas plutt pris pied sur la chausse de la grande avenue des
Champs-Elyses qu'il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline.

Ce fut un revirement complet.

Dans la voiture, il la trouvait adorable; il croyait  ses serments et
aux histoires pleines de rticences qu'elle lui racontait.

Depuis qu'il avait touch terre, elle lui faisait l'effet d'une
intrigante et il ne se pardonnait pas de s'tre laiss prendre  ses
mensonges.

--Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais... les yeux
d'une jolie fille m'empcheront toujours d'y voir clair. En voil une
qui s'en va m'attendre  la sortie du Luxembourg et qui me force 
monter en fiacre avec elle. Maria, l'apprentie accoucheuse, n'oserait
pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de
l'occasion, je la prends pour une femme du monde et j'coute pieusement
les balivernes qu'elle me dbite sur mon ami Jean... Ah! ce qu'il me
blaguerait, s'il me voyait lch sur l'asphalte, pendant qu'elle se fait
conduire chez un amant qui l'attend du ct du rond-point! Elle m'a jou
l un bon tour, mais je la repincerai...

Tout en s'objurguant ainsi lui-mme, Paul suivait des yeux la voiture.

Il en tait descendu  la hauteur du Cirque d'Et et il s'tait avanc
jusqu'au coin de l'avenue Matignon. Il la vit s'arrter un peu plus
loin, du ct de la rue Montaigne.

La dame en sortit, paya le cocher et s'engagea, sans se retourner, mais
sans trop se presser, dans l'avenue d'Antin.

--Parbleu! je saurai o elle va, grommela Paul Cormier.

Elle m'a fait jurer de ne pas l'interroger, mais elle ne m'a pas dfendu
de la suivre. Si elle s'en aperoit, je la rattraperai et nous aurons
une petite explication o je ne me gnerai pas pour lui dire son fait.
Si elle ne me voit pas, je ne la lcherai qu' la porte de la maison o
elle entrera.

Et encore! non... je me sens trs capable d'y entrer avec elle... il en
arrivera ce qu'il pourra.

Paul passait d'un excs  l'autre. Aprs avoir t trop timide, il
devenait trop hardi.

Il eut tt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large
trottoir de l'avenue d'Antin et comme il tait pass matre dans l'art
du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher
jusqu' attirer son attention.

Il manoeuvra si bien qu'au moment o, aprs avoir tourn court, elle
franchit le seuil d'une porte cochre ouverte, il put la rejoindre sous
la vote, sans qu'elle sentt qu'il tait presque sur ses talons.

La maison avait l'air d'tre un htel particulier et la blonde y avait
ses entres,--soit qu'elle l'habitt, soit qu'elle y ft dj venue
souvent--car elle poussa tout droit jusqu' une tapisserie mobile qui
barrait le vestibule et qu'elle carta avec sa main, cette main qu'elle
avait refuse  Paul en le congdiant.

Paul, qui serrait de prs sa tratresse, arriva juste au moment o
apparaissait un superbe valet de pied, plac l pour recevoir les
visiteurs et pour crier leurs noms.

Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame
et, comme ils entraient ensemble, il annona sans hsiter:

--Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges!

Paul avait russi au-del de ce qu'il esprait. Il tait entr dans la
place, avant que la dame se ft aperue de sa prsence. Il venait mme
d'apprendre son vritable nom qu'elle tenait tant  lui cacher. Mais ces
succs inattendus le gnaient normment.

Il avait devin sans peine que le valet de pied l'avait pris pour le
mari de la femme qu'il avait l'air d'escorter. Il prvoyait donc que
cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l'avaient entendue
et mettre en colre la prtendue Jacqueline, marquise de Ganges.

Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n'tait plus temps.

Paul tait tomb au beau milieu d'une de ces runions mondaines que les
Anglais appellent: _five o'clock tea_, et ce th de cinq heures se
tenait dans la cour de l'htel, une cour pleine de fleurs et couverte
d'un _velum_ en soie, destin  prserver les invits des ardeurs du
soleil printanier.

Il y avait l une douzaine de visiteurs des deux sexes, groups autour
de la matresse du logis qui offrait  la ronde des tasses de th et
tous les yeux taient braqus sur le couple nouveau venu.

videmment, un orage allait tomber sur l'intrus qui se permettait de
s'introduire ainsi dans un cercle d'intimes o personne ne le
connaissait.

A la grande stupfaction de Paul, cet orage n'clata pas.

Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et
les regards fixs sur Paul taient plutt bienveillants.

La marquise, seule, rougit et lui lana un coup d'oeil, charg de
reproches, mais non pas de menaces.

Elle aussi avait devin la mprise du domestique et le prodigieux fut
qu'elle s'abstint de la rectifier.

Se rsignait-elle  en subir les consquences pour viter une
explication qui n'aurait pas tourn  son avantage, si Paul se ft avis
de raconter comment il se trouvait l, aprs une course en fiacre? Il
tait tent de le croire et il ne rpugnait pas  se prter  cette
comdie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer
de la situation qu'elle paraissait dispose  accepter.

Les invits qui la connaissaient devaient connatre aussi son mari et
probablement ce mari ne ressemblait gure  Paul Cormier, qui n'avait
pas du tout, comme on dit au thtre, le _physique de l'emploi_.

Mais les figures n'exprimaient pas d'autre sentiment que la
curiosit--une curiosit dcente qui n'avait rien de blessant pour celui
qui en tait l'objet.

On l'observait  la drobe, comme on observe un monsieur dont on a
souvent entendu parler et qu'on n'a jamais vu.

La dame qui donnait ce th vint droit  Paul Cormier et lui dit
gracieusement:

--Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chre Marcelle
ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas
avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous tes arriv, hier,
je pense?

A cette question qu'il aurait d prvoir, Paul ne sut que rpondre et il
serait rest bouche be; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d'y
rpondre.

--Ce matin, par l'orient-express, dit-elle, en regardant fixement son
prtendu mari.

--C'est fort aimable  vous et surtout  M. de Ganges d'tre venus,
reprit la matresse de la maison: car il doit tre horriblement fatigu
aprs un si long voyage.

Paul se contenta de sourire. C'tait le meilleur moyen de ne pas se
compromettre; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d'affaire avec
des sourires et il n'imaginait pas comment finirait la scne.

Elle commenait du reste  l'amuser et il reprenait peu  peu son
aplomb, fort drang au dbut.

--Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui tait une
fort belle personne, un peu mre, mais d'aspect agrable; permettez-moi
de vous prsenter mes amis, aprs vous avoir prsent  mes amies, qui
sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l'occasion de revoir,
puisque vous comptez faire un assez long sjour  Paris.

Cette fois Paul se contenta de s'incliner et les prsentations
commencrent.

Ce n'taient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un
annuaire de la noblesse o le vritable marquis de Ganges se serait
trouv dans son lment.

La marquise y tait certainement. Elle les connaissait tous et toutes.
Elle aussi s'tait remise d'un trouble passager et elle manoeuvrait
maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile
pour elle, depuis l'erreur du valet de pied.

--Vous offrirai-je une tasse de th?

Et comme l'tudiant, qui trouvait le th fade, hsitait  accepter:

--Vous n'tes pas forc, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon th
est laque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la
libert complte est  l'ordre du jour. On n'est mme pas tenu de
s'occuper des femmes. Nous nous suffisons trs bien  nous-mmes... et
vous allez nous permettre d'accaparer cette chre Marcelle pour causer
chiffons pendant qu'avec ces messieurs vous parlerez politique, si le
coeur vous en dit.

Parler politique, Paul Cormier n'y tenait pas, mais il tait enchant de
profiter de la permission de s'loigner du groupe fminin, en attendant
qu'il se prsentt une occasion de disparatre  l'anglaise, car pour le
moment il ne songeait qu' couper court  un _imbroglio_ des plus
scabreux.

Il laissa donc ces dames s'emparer de la marquise et la faire asseoir
avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le
samovar, cette thire en cuivre que les Russes ont importe  Paris.

Quoiqu'en et dit la matresse de la maison, les messieurs ne
paraissaient pas tous disposs  faire bande  part. Madame de Ganges
fut trs entoure et trs complimente par des cavaliers qui cherchaient
certainement  lui plaire.

Paul n'avait pas le droit d'tre jaloux, mais il lui passa par l'esprit
que sa prsence tait pour quelque chose dans ces empressements. Ces
beaux gentilshommes avaient l'air de se dire: Le mari est revenu. La
marquise va ouvrir son salon, ferm pour cause de veuvage momentan.
C'est le vrai moment de lui faire la cour.

Ce n'tait de la part de Paul qu'une simple conjecture, mais il y voyait
dj un peu plus clair dans la situation o l'avait jet un engrenage de
petits vnements, plus bizarres les uns que les autres.

Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s'appelait, de son
vrai prnom, Marcelle, qu'elle tait la femme lgitime d'un marquis, que
ce mari en voyage, ou plus probablement fix  l'tranger, tait attendu
et qu'on ne le connaissait pas encore dans le monde o la marquise
vivait  Paris.

Il fallait qu'il ft jeune, ce mari, puisque Paul avait pu tre pris
pour lui.

Mais, il fallait aussi que sa femme ft bien sre qu'il ne reviendrait
jamais, car s'il avait d reparatre, elle ne se serait pas rsigne,
sans la moindre hsitation,  passer pour tre la femme d'un autre.

Jusqu'o comptait-elle pousser cette substitution improvise? Paul ne
s'en doutait pas, mais quoi qu'il advnt, elle serait dsormais oblige
de compter avec lui. Il tait entr dans son jeu, sans sa permission,
mais elle l'y avait admis, puisqu'elle n'avait pas rclam. Au
contraire, elle l'avait plutt encourag, par un regard qui lui
enjoignait d'tre discret, et par son silence.

Il esprait bien ne pas s'arrter en un si beau chemin. Il savait le nom
de l'nigmatique blonde du Luxembourg; il ne tarderait gure  savoir o
elle demeurait et quand il en serait l, le reste irait tout seul.

Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s'intressait 
Jean de Mirande, mais ce mystre-l finirait bien par tre clairci
comme les autres.

Il ne devinait pas non plus ce que pouvait tre l'homme dcor et
boutonn qui n'avait fait que paratre et disparatre sur la terrasse du
Luxembourg. Il avait oubli de s'en informer pendant le voyage en
fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui
ne pouvait gure tarder.

Depuis que la marquise tait assise, Paul, rest debout, se tenait un
peu  l'cart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois
invits s'approchaient dans l'intention vidente d'entamer avec lui une
conversation qu'il redoutait un peu.

--Monsieur de Servon, appela tout  coup la matresse de la maison,
avouez que vous grillez d'envie de tailler une banque de baccarat.

M. de Servon, qu'elle interpellait ainsi, tait un jeune homme qui
aurait pu reprsenter, au naturel, _ce grand flandrin de vicomte_, dont
il est question dans une des comdies de Molire.

Vicomte, il l'tait, et de plus efflanqu, ravag, long comme un jour
sans pain, vicieux comme pas un et ne s'en cachant pas.

--J'avoue, baronne, j'avoue! rpondit-il gaiement.

--En plein jour!...  la face du soleil!... vous n'avez pas honte? lui
demanda en riant la dame.

Dcidment, la matresse du logis tait une baronne. Encore un
renseignement que Paul Cormier attrapait au vol.

--Mais non... nous jouerions  l'ombre, puisqu'il y a un _velum_. Et je
parierais volontiers que vous l'avez fait tendre pour me permettre
d'abattre _neuf_, sans me gter le teint.

--Vous avez donc le dmon du jeu dans le corps?

--Moi!... mais je le dteste, le jeu!... seulement je dteste encore
plus l'oisivet. Vous savez qu'elle est la mre de tous les vices, cette
coquine d'oisivet.

--J'ai toujours pens que vous tiez son fils. Taillez-la donc votre
banque! Vous voyez que la table est mise l-bas... et vous aurez en M.
de Ganges un adversaire digne de vous.

--Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer... je ne
roule pas sur les millions, moi.

--Il parat que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait
Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprs de sa femme, mais au
jeu!... c'est une autre affaire.

--Faites donc  ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines
de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne
vous en voudra pas de nous la laisser.

Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand tonnement de
Paul, qui se demanda immdiatement:

--Pourquoi dsire-t-elle que je joue?

L'ide lui vint aussitt que c'tait pour lui procurer un moyen
d'chapper en partie aux embarras de la situation. S'il tait rest avec
les femmes, il aurait eu  rpondre tt ou tard  des questions
gnantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se
trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour
annoncer son point.

Il sut gr  la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta
perplexe. Il ne hassait pas le jeu et dans sa vie d'tudiant, il avait
gagn ou perdu au rams, au piquet et  l'cart, beaucoup de
_consommations_ dans les cafs du Boul'Mich. Il lui tait mme arriv de
jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser
des pices blanches. Mais il n'avait jamais risqu de perdre plus qu'il
ne possdait. Il prfrait garder son argent pour mener joyeuse vie,
quand son ami Jean de Mirande qui, lui, tait joueur comme les cartes,
arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphes du
bal Bullier.

Et il n'tait pas tent de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait
tre un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre tudiant la
premire des supriorits au jeu: celle des capitaux.

Paul n'tait cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par
hasard, touch, la veille, un mois de la pension maternelle et il
n'avait pas eu le temps de l'corner beaucoup.

Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un
maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.

Le vicomte n'en ferait qu'une bouche de ces vingt-cinq louis sur
lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain.

Et elle s'annonait comme devant tre chaude la bataille, car ds les
premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le
vicomte, les invits du sexe masculin s'taient mis  tourner autour de
l'aspirant  la banque, comme les papillons tournent autour d'un
flambeau dont la flamme va leur brler les ailes.

Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux
marquis de Ganges en lui disant:

--Toutes mes flicitations, Monsieur le marquis. A l'ge o d'autres ne
songent qu' leurs plaisirs, vous avez dj un coup d'oeil et une entente
des affaires que les financiers les plus expriments vous envient.
Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient
manque, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu' vous montrer.

--Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais
qu'on m'avait concd quelque chose dans les tats du Sultan!

Et comme il n'avait garde de rpondre, le monsieur, qui devait tre un
gros spculateur, reprit en souriant:

--Vous avez remport l une grande victoire, mais il y a temps pour tout
et je conois que vous aimiez  vous distraire au jeu de vos grands
travaux. Le jeu c'est encore une affaire... n'est-ce pas, cher vicomte?

--Plus souvent mauvaise que bonne... pour moi, du moins, grommela M. de
Servon. Mais nous perdons notre temps  bavarder... or,  sept heures et
demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous
mettra poliment  la porte. Donc, si vous m'en croyez, messieurs, nous
profiterons sans plus tarder de l'aimable attention qu'a eue Mme Dozul
de nous faire dresser une table l-bas.

--Bon! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient
progressivement et involontairement; nous sommes ici chez la Baronne
Dozul. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu'elle est veuve.

--Dsirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis? lui demanda
l'entt vicomte qui tenait absolument  cartonner avant dner.

Le baccarat lui tenait lieu d'apritif.

--Du tout!... du tout!... s'empressa de rpondre Paul, qui n'tait pas
mme dcid  ponter.

--Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis
quinze jours et j'ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs?

Personne ne rpondit, mais tout le monde suivit et l'tudiant fit comme
les autres.

L'autel avait t prpar par les soins de la prvoyante baronne Dozul.
Rien n'y manquait: ni les jeux de cartes paquets, ni les jetons de
diffrentes couleurs, destins  servir de monnaie fiduciaire, au cas o
les pontes voudraient jouer sur parole.

En un clin d'oeil, les places furent prises autour de la table, et le
vicomte,  qui personne ne disputait la banque, dclara tout d'abord que
les fiches reprsenteraient un louis et les plaques rondes cent francs,
attendu qu'il s'agissait d'une toute petite partie.

Paul, qui n'en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tent de se
lever. Une fausse honte le retint et aussi le dsir de se tenir loin du
cercle fminin jusqu'au moment o madame de Ganges prendrait cong. Il
comptait que pour jouer son rle jusqu'au bout, elle n'oserait pas s'en
aller sans son mari, qu'ils sortiraient ensemble et qu'une fois dehors,
elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas.

Il resta donc assis et il se trouva plac de telle sorte qu'il lui
tournait le dos et que, par consquent, il ne pouvait pas la voir.

Il ne tarda gure, d'ailleurs,  oublier qu'elle tait l.

M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons
reprsentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle
lui fut gracieusement accorde et il aligna modestement devant lui les
vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune.

--Quand je les aurai perdus, je m'en irai, pensait-il. J'en serai quitte
pour demander  maman une avance sur le mois prochain; et comme a je ne
m'emballerai pas.

Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole.

Cette prudence venait de lui tre suggre par un soupon qui lui avait
travers l'esprit. Cette maison ouverte  tout venant, cette baronne
sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il
aurait parl de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait l
comme par hasard; tout ce monde et toute cette mise en scne lui taient
tout  coup devenus suspects.

Il tait un peu tard pour s'en aviser et si ses soupons taient fonds,
la blonde aux yeux noirs devait tre une aventurire qui ne l'avait
racol au Luxembourg que pour l'amener dans un tripot.

Il lui rpugnait trop de croire cela et d'ailleurs, il avait fait
d'avance le sacrifice de la somme qu'il possdait.

Il ne tenait qu' la faire durer le plus longtemps possible.

C'est pourquoi, au profond tonnement des autres pontes, et surtout du
vicomte, il attaqua d'un louis une banque de dix mille francs.

Le vicomte aurait d s'en fliciter, car il perdit cinq fois de suite et
comme Paul retirait un louis  chaque coup:

--A ce jeu-l, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit
ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succs de
ses entreprises en Turquie.

Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore.

tait-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline
_emmarquise_, dont le petit nom, qu'il savait tre faux, ne lui sortait
pas de la tte? Paul tait tent de le croire.

Il se disait pourtant qu'une petite veine, au dbut d'une partie, n'est
souvent que l'avant-coureur d'un dsastre.

Il voulut en avoir le coeur net, au risque d'arriver trop tt  la fin de
son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doubls en un clin
d'oeil, aprs un triomphant abatage.

Sa masse grossissait, mais elle n'tait pas encore bien menaante pour
le banquier, lequel gagnait d'ailleurs  tous les coups sur l'autre
tableau.

Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il tait
proccup, non pas d'avoir perdu une dizaine de pices de vingt francs,
mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n'est exempt
l'avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie
allait mal tourner.

Paul tait lanc maintenant et nul ne pouvait prvoir o il
s'arrterait.

Les seize louis se doublrent, puis les trente-deux. Son gain dpassait
dj le billet de mille.

Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du mme
ct que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n'avait
pas encore perdu un seul coup..

Il n'tait plus tent de rire de la faon de ponter du marquis de
Ganges.

Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait mme de plus en plus
srieux, surtout quand Paul eut gagn encore le paroli de
soixante-quatre louis et, immdiatement aprs, celui de cent vingt-huit.

Jamais, de mmoire de ponte, pareille srie ne s'tait vue nulle part.
Les coups se suivaient avec une rgularit dsesprante. Quand le
banquier abattait huit, le marquis abattait neuf; quand le marquis avait
le point de un, le banquier avait baccarat.

Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire
qu'il les changeait en les relevant sur le tapis.

On l'aurait souponn lui qui tout  l'heure avait un instant souponn
la baronne et ses invits.

Il avait maintenant plus de cinq mille francs et  la banque aux abois,
il restait tout juste de quoi tenir le coup.

--Combien faites-vous, marquis? demanda familirement Servon, qui avait
pay assez cher le droit de ne plus dire: Monsieur le marquis.

Paul mourait d'envie de rpondre: Dix louis et d'empocher les autres.
Cinq mille francs! il ne les avait jamais eus  la fois. C'tait de quoi
faire les frais de la campagne amoureuse qu'il allait ouvrir; c'tait
aussi de quoi se consoler d'un chec, si la marquise lui chappait.

--Pas plus que la banque, reprit le vicomte.

--Je fais le reste, aprs ces messieurs, dit Paul, rsolu  en finir.

Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annona qu'il en
donnait. Paul s'y tint. Il avait sept et le banquier n'avait que six.

Ce fut le coup de grce. La banque sautait.

Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il dclara en avoir
assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui
rpondaient des jetons qu'il avait mis, il invita les pontes  se
partager ses dpouilles.

Paul tait le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis
qu'il ramassa avec une satisfaction mal dissimule.

--Il faut convenir, monsieur, que vous tes heureux partout, dit le
banquier dcav. Vous donnez un dmenti au proverbe.

Ce compliment tait  l'adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas
tout d'abord l'allusion au clbre dicton: Heureux au jeu, malheureux
en femmes. Ce gain lui montait  la tte et c'est tout au plus s'il se
souvenait que Jacqueline tait l, derrire lui.

--Moi, c'est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon; je suis
malheureux partout.

C'tait presque dire qu'il avait fait sans succs la cour  la marquise
de Ganges.

Il ajouta presque aussitt:

--Vous me devez une revanche, monsieur le marquis... et je me sens
capable de vous la demander, sance tenante. Vous plairait-il de me
tenir quitte ou double... quatre cents louis, sur parole?... un seul
coup,  rouge ou noir?

Paul aurait volontiers refus. Il n'osa pas. S'il perdait, aprs tout,
il ne perdrait que son bnfice et d'ailleurs, il entendait derrire lui
des bruits de chaises remues qui lui indiquaient que des invites de la
baronne Dozul se levaient pour partir.

Il aimait mieux s'en aller les mains vides que de manquer le dpart de
Jacqueline qu'il comptait reconduire chez elle.

C'tait son droit de mari et il ne supposait pas qu'en public elle
refuserait sa compagnie; d'autant qu'elle devait souhaiter, autant que
lui, une explication en tte  tte.

--Je suis  vos ordres, monsieur le vicomte, rpondit-il bravement. Je
tiens ces quatre cents louis... et je dis: Rouge!

M. de Servon avait dj la main sur les cartes empiles. Il en tira une
au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis:

--Le roi de coeur! annona-t-il. Vous avez gagn, monsieur le marquis.
Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous.

Paul tait si troubl qu'il ne prit pas garde  ce chez vous qui, dans
la pense du vicomte ne signifiait pas: chez M. Cormier, tudiant, rue
Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait videmment chez M. de Ganges, mari
de madame de Ganges.

Et, alors mme qu'il aurait fait attention  ce quiproquo, Paul, sous
peine de compliquer encore une situation dj trs complique, n'aurait
pas pu signaler l'erreur  M. de Servon.

Du reste, il n'eut pas le temps d'y rflchir, car la baronne Dozul,
qui s'tait sournoisement approche de la table de jeu, se montra tout 
coup et dit, en riant,  ces messieurs:

--Ne me prenez pas pour une trouble-fte, je vous prie. Continuez, tant
qu'il vous plaira, de faire des parolis et des bancos; permettez
seulement  mes amies et  moi d'aller dner. Il est l'heure.

--Vous tes vraiment trop bonne, chre madame, s'cria le financier qui
ne demandait qu' lever la sance, afin d'emporter son bnfice.

--Mais non. Je me suis fait une rgle de ne jamais gner les plaisirs
des autres, reprit madame Dozul. Et cette chre Marcelle est dans les
mmes principes que moi... elle pousse mme le scrupule plus loin que
moi, car elle n'a pas voulu dranger son mari pour le prvenir qu'elle
s'en allait. Elle craignait de lui couper sa veine.

--Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de
Ganges soit partie sans adresser la parole  M. de Ganges.

C'tait vrai; la marquise n'tait plus l. Cormier n'eut qu' se
retourner pour constater son absence.

--Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m'a charge de vous
dire qu'elle rentrait directement chez elle... et qu'elle vous
attendrait.

Paul eut sur les lvres une question: O a? Il se retint  temps,
mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit
s'il s'tait laiss aller  demander sa propre adresse,--l'adresse de sa
femme, ce qui revenait au mme.

Il avait vit cette faute, mais il n'en restait pas moins dans un
prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il
ne pensait plus qu' se drober le plus tt possible aux interrogations
qu'il redoutait.

Que serait-il devenu si son dbiteur s'tait avis de lui demander o il
demeurait? Il serait rest court et autant aurait valu avouer tout de
suite qu'il n'tait pas le marquis de Ganges et qu'il connaissait 
peine la marquise.

Fort heureusement, le vicomte tait renseign sur ce point, ayant sans
doute t reu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui tre
indiffrente.

Paul profita de son silence pour prendre cong de la baronne et des
joueurs qui semblaient disposs  user de la permission qu'elle leur
accordait de reconstituer une partie de baccarat.

Il partit d'autant plus volontiers qu'il lui tait venu une ide. Il se
disait que madame de Ganges ne pouvait pas l'abandonner dans l'impasse
o elle l'avait mis. Au moins fallait-il qu'elle le vt pour lui tracer
une ligne de conduite.

Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu'elle tait alle
l'attendre quelque part, non loin de l'htel de la baronne, avec
l'intention de l'arrter au passage et de confrer avec lui. Mais o
s'tait-elle embusque? Au rond-point, peut-tre,  l'endroit o elle
avait quitt le fiacre o Paul tait mont avec elle devant la grille du
Luxembourg. La place est banale, mais  l'heure du dner, les
Champs-Elyses sont presque dserts.

Paul y courut,  ce rond-point, et il n'y trouva point la marquise.
Quand et comment la reverrait-il? En ce moment, pour le savoir, il
aurait donn de bon coeur tout l'argent qu'il venait de gagner au jeu.




II

Le Marais est un honnte quartier et la rue des Tournelles est une
honnte rue qu'on peut habiter sans rien perdre de sa _respectabilit_,
comme disent les Anglais, mme quand on appartient  la bourgeoisie
aise.

Elle n'est pas gaie, cette voie qui ne mne  rien, mais elle a gard
comme un parfum de l'poque lointaine o la place Royale tait le centre
du Paris mondain. Les voitures n'y passent gure et les boutiques y sont
rares, mais les maisons y ont une apparence majestueuse et triste qui
fait songer au temps o des prsidents au Parlement y logeaient.

Les fentres sont ornes de balcons en fer forg et les portes cochres
ont des marteaux.

L'hiver, elle est lugubre, mais dans la belle saison, le soir, les
fillettes y jouent au volant et l'emplissent de leurs rires argentins,
pendant que les mres tricotent, assises dans de vieux fauteuils de
paille.

Madame Cormier, ne Julie Desgravettes, y demeurait depuis dix ans
qu'elle s'tait retire du commerce avec des capitaux assez ronds.

Elle appartenait  une bonne famille parisienne et elle s'tait
msallie en pousant sur le tard, Franois Cormier, facteur aux halles
et fils de ses oeuvres, car il avait commenc sa fortune en dchargeant
les voitures de mare.

Ce brave homme, peu lettr, tait mort assez jeune, et sa veuve s'tait
consacre tout entire  l'ducation de son fils Paul qu'elle adorait et
qu'elle gtait dplorablement.

En dpit des intentions de son pre qui le destinait  tre son
successeur, Paul avait voulu tre avocat. Sa mre l'avait laiss faire
son droit qu'il ne faisait gure, car au bout de cinq ans, il n'avait
pas encore pass sa thse et elle lui pardonnait ses carts parce qu'il
tait rest bon fils. Elle lui pardonnait mme d'tre all planter sa
tente au quartier Latin qu'elle considrait comme un pays maudit.

Elle esprait toujours qu'il se rangerait et elle rvait de le marier
avantageusement, quand il serait inscrit au barreau et en passe
d'acheter une charge de notaire ou d'avou.

Quoiqu'elle ft du mauvais ct de la cinquantaine, cette mre trop
indulgente tait encore presque jolie. Elle avait t charmante et son
fils Paul lui ressemblait beaucoup. Mais elle n'avait jamais song  se
remarier et elle s'tait compltement retire du monde commerant o
elle avait vcu lorsqu'elle gouvernait un grand magasin de primeurs et
de gibiers  l'enseigne du _Faisan argent_. Quelque chose comme la
boutique de la lgendaire madame Bontoux, bien connue des gastronomes
d'il y a quinze ans.

De tous les amis de son dfunt mari, elle ne voyait plus qu'un vieil
avocat consultant qui lui avait rendu d'importants services quand elle
avait quitt les affaires et rgl ses comptes.

M. Bardin tait veuf et, comme elle, il n'avait qu'un fils, beaucoup
plus g que Paul et beaucoup plus laborieux, car  force de travail et
par son seul mrite, il tait arriv  siger au tribunal civil de la
Seine o il occupait les fonctions trs envies de juge d'instruction.

Madame Cormier citait sans cesse l'exemple de ce bon sujet  Paul,
lequel n'avait pas manqu de prendre en grippe Charles Bardin qui tait
pourtant un excellent magistrat et un excellent garon.

Ce juge, clibataire comme Paul, tait trop occup au Palais pour
frquenter souvent chez la veuve, mais son pre y dnait rgulirement,
tous les dimanches.

Ces jours-l, c'tait fte dans l'appartement que madame Cormier
occupait au deuxime tage et sur le devant d'une antique maison o
l'escalier tait en pierre, et o les plafonds, hauts de quinze pieds,
montraient encore quelques traces de dorures.

Paul y apportait un contingent de gaiet juvnile et ne s'y ennuyait pas
 couter la conversation du bonhomme Bardin qui avait beaucoup lu,
beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui racontait fort bien.

Et le dner tait toujours excellent.

De ses anciennes relations commerciales, la veuve avait gard des
facilits d'approvisionnement dont elle faisait profiter ses convives,
en leur servant des produits recherchs. Elle possdait aussi une cave
de premier ordre qu'elle ne mnageait pas le dimanche.

On se mettait  table  six heures et demie prcises. Quand la demie
sonnait  l'horloge de Saint-Paul, M. Bardin dpliait sa serviette, et
aux trois quarts, Brigitte, la bonne  tout faire, entrait pour enlever
le potage.

Et Paul tait d'une exactitude mritoire. Il avait beau percher sur les
hauteurs du Panthon, il apparaissait toujours cinq minutes avant la
demie. Il quittait toutes les absinthes et toutes les donzelles de son
quartier pour ne pas faire attendre sa mre qui lui en savait gr.

Mais, enfin, tout arrive. Et il arriva que, ce dimanche de mai qui
devait marquer dans la vie de Paul,  sept heures, madame Cormier et son
ami Bardin taient encore assis prs de la fentre de la salle  manger,
se faisant vis--vis et changeant par-ci par-l quelques mots en l'air
pour tromper leur impatience.

La veuve s'tait dj leve dix fois pour regarder dans la rue. Bardin,
qui prisait beaucoup et particulirement dans les cas embarrassants,
Bardin avait presque vid sa tabatire. Brigitte ne faisait qu'entrer et
sortir, en se lamentant sur la destine du gigot qui serait trop cuit.

--Bardin, dit tout  coup madame Cormier, il faut qu'il lui soit arriv
un accident. Il est peut-tre malade. Si j'allais voir rue Gay-Lussac?

--Ce serait ce que vous pourriez faire de pis, rpondit sans s'mouvoir
le vieil avocat. Vous iriez en voiture et vous vous croiseriez avec lui;
 son ge, on n'est pas retard que par les accidents.

--Comment! vous supposez qu'il est en train de s'amuser... un
dimanche!... quand je l'attends!

--Bah! dit Bardin, en haussant les paules, il faut bien que jeunesse se
passe... et, entre nous, elle ne passe que trop vite, la jeunesse...
Laissez-le jeter ses gourmes, ce garon... plus tt ce sera fait, plus
tt il sera mr pour le mariage.

--Je sais bien, mon ami, murmura la mre, toujours dispose  excuser
son Paul. Mais je me plains qu'il ne mrit pas vite.

--Bah!... les fruits d'arrire-saison sont les meilleurs. J'ai
quelquefois regrett que mon Charles n'ait jamais fait de sottises quand
il tait jeune.

--Vous dites a pour me consoler.

--Pas du tout. Je dis a parce que je crains qu'il n'en fasse quand il
sera vieux. J'espre que non, mais n'empche que faut de la sagesse,
pas trop n'en faut. C'est comme la vertu.

--Taisez-vous, Bardin. Vous finiriez par me faire rire et je n'en ai pas
envie.

--Voyons!... voulez-vous que je vous indique le moyen de calmer vos
inquitudes?

--Je ne demande pas mieux, mais...

--Le moyen, c'est de nous mettre  table. Il n'est rien de tel pour
faire arriver les retardataires.

Et comme la bonne dame ne paraissait pas convaincue, son vieil ami
s'empressa d'ajouter:

--Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'aprs dner, je
pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez
pas, je m'en fais une fte. Voil trois jours que je ne sors pas de mon
cabinet o je suis plong dans l'tude d'un dossier qui m'est arriv de
province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une
promenade hyginique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera
une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y
aller. a me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi,
il y a une quarantaine d'annes.

Les farces du bonhomme n'avaient pas d le mener bien loin, mais c'tait
une de ses manies de prtendre qu'il avait men la vie d'tudiant
noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le
contredire.

--Eh bien, dit-elle, dnons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous
serve... et, aprs le dner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec
vous, rue Gay-Lussac.

--Hum! grommela Bardin, qui aurait prfr y aller tout seul.

--Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien tre?

--Pas loin de huit heures, chre amie. Il fait presque nuit et je ne
vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons.

Bien  regret, car elle se dsolait de dner sans son Paul, la veuve se
leva et s'achemina vers la cuisine o Brigitte surveillait le rti en
maugrant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mre.

Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au
balcon et s'cria joyeusement:

--C'est lui!

--Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au
balcon. La jeunesse d' prsent ne se refuse rien. De mon temps, elle
allait  pied... ou en omnibus.

Paul, en effet, descendait d'une Victoria numrote dont l'entre dans
la rue des Tournelles avait fait sensation. Les concierges sortaient
pour la voir et les enfants avaient cess leurs jeux pour la laisser
passer.

--Eh! bien, reprit le pre Bardin, vous voyez qu'il ne lui est rien
arriv. Il a oubli l'heure, voil tout.

--Brigitte!... tu peux servir! cria madame Cormier, toute joyeuse.

Paul l'avait oublie, en effet, l'heure du dner de sa mre et il ne
s'en tait souvenu qu'aprs avoir cherch longtemps aux Champs-Elyses
la marquise disparue. Elle ne s'tait pas montre et il avait eu quelque
mrite  se rappeler qu'on l'attendait rue des Tournelles, car son
trange aventure l'occupait tout entier.

Elle lui apparaissait maintenant sous des aspects nouveaux et il ne lui
dplaisait pas trop d'y tre engag. L'erreur d'un domestique l'avait
mis dans une fausse situation, mais la marquise l'aiderait certainement
 en sortir. Elle s'tait abstenue de l'attendre aux environs de l'htel
de son amie, mais elle ne manquerait pas de lui donner bientt de ses
nouvelles. Tout s'claircirait. Il resterait  Paul l'espoir de lui
plaire et de remplacer effectivement ce mari dont il avait jou le rle
pendant deux heures. Il lui restait aussi huit bons billets de mille
francs qui gonflaient son portefeuille, sans compter huit autres que le
vicomte lui devait.

Il les avait loyalement gagns  un gros joueur qui se consolerait
facilement de les avoir perdus et il n'tait pas fch de les tenir,
mais il faut lui rendre cette justice que ce gain inattendu le touchait
moins que la joie d'avoir fait connaissance avec une femme charmante qui
avait bien l'air d'appartenir au meilleur monde.

Il dbarquait, tout plein de son sujet, dans le paisible appartement de
la rue des Tournelles et s'il l'et os, il aurait volontiers racont 
sa mre et au vieil avocat sa bonne fortune. Mais il n'osait pas,
sachant qu'il les affligerait tous les deux.

--Te voil, mchant garon! lui dit en l'embrassant tendrement madame
Cormier. D'o viens-tu?

--J'ai t retard au dernier moment, balbutia Paul.

--Dis donc que tu piochais ton quatrime examen, lui souffla le pre
Bardin qui riait sous cape.

--S'il y a du bon sens de dner  huit heures!... tu t'abmeras
l'estomac.

La bonne dame ne pensait qu' la sant de ce fils qui venait de les
faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutums  la rgularit des
repas.

--A table!... voici la soupe! s'cria Bardin.

Il n'y avait qu' obir  cette invitation. Paul n'eut mme pas la peine
d'inventer une excuse.

Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres.
Rien ne creuse comme les motions, quand on est jeune. Il n'avait pas
encore atteint l'ge o elles coupent l'apptit.

Il en rsulta que le commencement du dner fut silencieux. On
n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes.

Aprs le potage, un verre de vieux Xrs, qui avait mri dans les caves
du _Faisan argent_, dlia la langue de l'avocat, qui se mit  parler de
son unique rejeton, son Charles, le magistrat modle, pour lequel il
rvait une brillante carrire. A ce savant,  ce laborieux, il ne
manquait, pour sortir de la foule, que d'tre charg d'instruire une de
ces affaires retentissantes qui mettent en lumire les talents d'un juge
d'instruction.

Bardin souhaitait  son fils un accus comme Campi, cet assassin
anonyme, dont le procs venait de passionner Paris.

A quoi madame Cormier rpondait qu'elle souhaitait qu'il n'y et jamais
de criminels  juger et qu'elle esprait bien que Paul n'aurait jamais 
demander la tte de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la
magistrature.

Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'tait pas du
tout  la conversation. Son esprit vagabondait  une lieue de la rue des
Tournelles et du dner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car
en dpit de ses proccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il
pensait qu' cette heure la marquise de Ganges dnait peut-tre seule
dans le magnifique htel qu'elle devait habiter, et que la baronne
Dozul, qui avait des invits ce soir-l, leur parlait peut-tre du
jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise.

Il s'tait acquitt d'un devoir en venant s'asseoir  la table
maternelle, mais il mditait de filer aprs le dner vers le quartier
latin o Jean de Mirande tait rest. Il tait  peu prs sr de l'y
trouver, au bal de la Closerie des Lilas ou  la brasserie de la Source,
et il prouvait le besoin de le revoir; non pas pour lui raconter son
aventure--il avait jur  madame de Ganges de n'en rien dire  son
ami--mais pour se retremper au contact de ce joyeux compagnon qui
prenait si gaiement l'existence et qui jonglait avec les soucis.

Madame Cormier finit par s'apercevoir que son cher fils n'coutait pas
et Bardin, qui s'en tait aperu depuis longtemps, lui dit en clignant
de l'oeil:

--Je parie qu'il est amoureux.

Cette fois, Paul entendit et affecta de sourire en haussant les paules.

--Oh! ne t'en dfends pas! reprit le vieil avocat. a vaut mieux que
d'aller au caf.

--Oui, s'il tait amoureux pour le bon motif, rectifia sagement la mre
qui n'aspirait qu' marier son garon de bonne heure, pour le mettre 
l'abri des dangers du clibat prolong.

--C'est encore un peu tt, dit Bardin. Et puis vous savez... pour faire
un civet, il faut un livre... eh! bien, pour se marier, il faut une
femme... j'entends une femme aussi bien dote par ses parents que par la
nature... et dame!... ces livres-l, a ne court pas les champs... ni
mme les rues de Paris.

Paul continuait  jouer de la fourchette, sans lever les yeux. Sa mre,
qui aurait voulu l'entendre manifester des vellits conjugales, dut se
contenter de rpondre  Bardin:

--Vous devriez lui trouver a.

Et Bardin, qui ne restait jamais court, rpliqua sans broncher:

--Autrefois, je n'aurais pas dit: non... du temps o je voyais tant de
gens dfiler dans mon cabinet. Maintenant je ne donne plus de
consultations qu' des amis. J'ai remerci ma clientle... un peu 
contre-coeur... j'y ai renonc  cause de Charles... le pre d'un
magistrat ne doit pas recevoir d'honoraires du premier venu.

--Mais vous avez gard d'excellentes relations avec vos anciens clients
et, dans le nombre, il doit s'en trouver qui ont des filles  marier.
Paul aura six cent mille francs aprs moi, et je lui en donnerai la
moiti le jour de la signature du contrat.

--Avec a et ses qualits physiques et morales, il ne tiendra qu' lui
d'pouser une hritire... car il est plein de qualits, ce mauvais
garnement...

--Vous tes bien bon, monsieur Bardin, murmura Paul, en souriant.

--Je te dis tes vrits, voil tout. Le diable c'est que, pour le
moment, je ne connais pas d'hritires...

--Oh! je ne suis pas press.

--Je te crois sans peine, mais ta mre l'est, presse, et si je pouvais
l'aider  te caser avantageusement, je m'y emploierais volontiers,...

Le bonhomme s'arrta tout  coup, en se frappant le front:

--Mais o ai-je la tte? s'cria-t-il; dcidment, je vieillis, car je
perds la mmoire...  moins que ce ne soit le Xrs de ta maman qui
m'obscurcisse les ides... verse m'en tout de mme un dernier verre...
l! c'est bien... maintenant, mon garon, j'ai ton affaire... une jeune
orpheline qui doit avoir tout au plus vingt et un ans et qui est
l'unique hritire d'une fortune de six millions.

--C'est superbe! dit ironiquement Paul, et pour peu qu'avec cela elle
soit jolie...

--On dit qu'elle est charmante.

--Comment! on dit?... vous ne la connaissez donc pas?

--Je ne l'ai jamais vue... mais j'ai vu les titres qui tablissent son
droit  l'hritage en question... je sais o il est, en quoi il consiste
et ce qu'il faut faire pour qu'elle soit envoye en possession.

--Vous tes admirablement renseign. Il ne vous reste plus qu'
m'apprendre o se trouve cette merveille.

L'ancien avocat prit un temps, comme on dit au Palais, aussi bien qu'au
thtre et, aprs cette pause, il rpondit gravement:

--Si je le savais, je t'aurais dj prsent  elle.

Paul, pour le coup, clata de rire et madame Cormier fit une moue
significative. Elle trouvait mauvais que son vieil ami se permt de
plaisanter  propos du mariage de son fils.

--Ris, mon garon, reprit Bardin, ris tant que tu voudras. C'est trs
srieux et vous, ma chre Julie, vous avez tort de vous fcher. Mon
hritire existe. Voulez-vous que je vous raconte son histoire?

--Racontez, monsieur Bardin!... racontez!... dit Paul, toujours
pouffant.

--Mon ami, ajouta madame Cormier, vous auriez d commencer par l.

--C'est vrai, rpondit le vieil avocat, j'ai mis la proraison avant
l'exorde, mais quand on cause  table, on ne parle pas comme 
l'audience. Je regrette ma bvue et je vais la rparer. Je la regrette
d'autant plus que je vous ai mis l'eau  la bouche et qu'il faudra en
rabattre...

--Bon! s'cria Paul, il y a une tare... je vois a d'ici... la jeune
hritire a commis une faute... et...

--Pour qui me prends-tu? interrompit svrement Bardin. Est-ce que tu te
figures que j'ai vcu soixante ans de la vie d'un honnte homme pour me
charger  mon ge de trouver un drle dispos  vendre son nom en
reconnaissant l'enfant d'un autre?...

--Non, certainement, monsieur Bardin... mais...

--Tu n'es qu'un tourneau... apprends  tenir ta langue... surtout quand
tu parles  un ami de tes parents.

--Excusez-moi... j'avais cru que vous plaisantiez...

--Tais-toi!... pour te punir d'avoir dit une sottise, je devrais garder
pour moi mes renseignements.

--Mon cher Bardin, moi, je ne vous ai pas offens, dit doucement madame
Cormier.

Il n'en fallut pas davantage pour que le vieillard s'apaist.

--C'est juste, dit-il, et nous ne nous fcherons pas pour si peu. Voici
l'histoire que je vous ai promise. Elle est peut-tre invraisemblable,
mais elle est vraie. J'ai toutes les preuves entre les mains, certifies
par un homme d'une honorabilit incontestable.

Il y a quatre ans vivait dans un village du dpartement de l'Hrault...,
 Fabrgues..., une brave femme que son mari avait abandonne depuis dix
ans... elle tait reste sans ressources avec une petite fille et elles
seraient peut-tre mortes de faim toutes les deux si une demoiselle
d'une trs bonne famille de Montpellier ne s'tait intresse  elles.
Les parents de cette demoiselle avaient, tout prs de Fabrgues, un
chteau o ils passaient tous les ts. Ils recueillirent la petite
abandonne et ils la firent lever avec leur fille. On n'avait aucune
nouvelle du mari. On savait vaguement qu'il tait all chercher fortune
en Californie, mais rien de plus.

--Je devine, s'cria Paul; il l'a trouve l-bas la fortune... il vient
de mourir et alors...

--Alors, quoi?... ce n'tait pas la peine de m'interrompre pour dire ce
que n'importe qui aurait devin comme toi.

Paul, ainsi rabrou, baissa le nez et ne dit plus mot.

--Oui, le pre est mort, reprit le vieil avocat, sa succession est
liquide et revient tout entire  sa fille unique. La mre aussi est
morte, deux ans avant son mari. La fille est donc bien et dment six
fois millionnaire. Seulement...

Et comme Bardin, encore une fois, s'tait arrt au moment le plus
intressant, madame Cormier ne put pas s'empcher de dire:

--Eh! bien?

--Seulement, on ne sait pas o elle est.

--Comment! que nous dites-vous l!

--La vrit, chre amie. Elle a disparu.

--Elle est peut-tre alle en Californie comme son pre, ricana
l'incorrigible Paul.

--Elle a disparu, quelques jours avant le mariage de sa jeune
protectrice qui, elle aussi, avait perdu ses parents et qui l'avait
prise chez elle comme lectrice.

--Alors, la protectrice doit savoir o est sa protge.

--C'est probable, mais la protectrice a quitt le pays pour suivre son
mari  l'tranger. Et trs probablement aussi, elle ignore que sa
protge a maintenant des millions.

--Vous le lui apprendrez.

--Quand je l'aurai trouve. Je la cherche.

--Quoi! elle a disparu aussi celle-l!

--Disparu, n'est pas le mot. Elle n'est pas de celles qui se perdent
comme cela arrive  une pauvre fille. Elle est riche par elle-mme et
elle a fait un grand mariage. Mais elle n'a plus aucune attache dans son
pays d'origine et depuis qu'elle l'a quitt, elle n'a fait que voyager
avec son mari.

J'ai demand de plus amples renseignements  la personne qui m'a fourni
les premiers. Je les attends et, lorsque je les aurai, le plus fort sera
fait. Je me mettrai en relations avec cette dame et il faudra bien
qu'elle me dise ce qu'est devenue l'hritire... que je cherche aussi et
que je trouverai peut-tre, sans que l'autre m'y aide. J'ai quelques
raisons de croire qu'elle est  Paris, l'hritire; et je m'informe. Le
diable, c'est qu'elle a d changer de nom.

--Alors, vous aurez de la peine  la dcouvrir.

--Mon cher Bardin, dit en souriant madame Cormier, je vous avoue que je
commence  me ranger  l'avis de Paul, qui trouvait ce projet de mariage
un peu en l'air.

--En l'air, tant que vous voudrez... il est ralisable et dans des
conditions exceptionnelles. Voil une jeune fille qui a des millions et
qui ne sait pas qu'elle les a. Supposez que je la trouve, que je lui
prsente Paul, que Paul lui plaise et qu'elle plaise  Paul... il y a
des chances, car ceux qui l'ont vue, il y a quatre ans, s'accordent 
dire qu'elle est ravissante et aussi bonne que belle... ce serait une
affaire faite...

--Trop de suppositions, grommela Paul.

--Resterait encore, dit sa mre,  savoir comment elle a vcu, depuis
qu'elle a quitt son pays... une enfant de seize ans, livre 
elle-mme!

--Ce serait une enqute  faire, rpondit Bardin. Je m'en chargerais et
je vous rponds qu'elle serait pousse  fond. Vous me connaissez
d'assez longue date pour savoir que je ne transige pas sur ce qui touche
 l'honneur.

--Je le sais, mon ami, et je me fierais  vous comme  moi-mme, mais je
crains bien que vous n'ayez jamais l'occasion de me donner votre avis
sur cette hritire... introuvable.

Est-il indiscret de vous demander d'o vous sont venus ces
renseignements?

--D'un de mes anciens confrres du barreau de Montpellier avec lequel je
suis en correspondance depuis plus de trente ans. Il m'a crit tout
rcemment et  plusieurs reprises pour me demander de le seconder dans
ses recherches. Il a t jadis l'avocat de la famille de la demoiselle
qui s'intressait  l'orpheline et qui l'a tire de la misre. Aussi
met-il beaucoup d'ardeur  poursuivre cette affaire. Il se propose, si
elle n'aboutit pas prochainement, de venir  Paris tout exprs, quoique,
 son ge, le voyage l'effraie un peu... Il a soixante-quinze ans, cet
excellent Lestrigou. S'il se dcide, je vous demanderai la permission de
vous le prsenter.

--Comment donc!... je compte bien qu'il nous fera le plaisir de dner
chez moi avec vous... et avec Paul qui ce jour-l, je l'espre, ne se
fera pas attendre.

--Je jure d'tre exact! dit solennellement Paul.

--Oui, je te connais, beau masque, rpliqua le pre Bardin. Tu arriveras
 l'heure si tes amis et connaissances ne s'arrtent pas en route. Mais,
j'y pense!... tu ne nous a pas dit pourquoi tu as laiss brler le
rti... Il tait bon tout de mme, mais il faut convenir qu'il tait
trop cuit.

Paul n'avait garde de dire la vrit. Il parla vaguement d'amis qui
l'avaient retenu et d'une interminable partie de billard qu'il ne
pouvait pas quitter parce qu'il gagnait.

Paul savait que Bardin ne hassait pas le billard et qu'il fulminait
volontiers contre le baccarat.

--Gageons, dit le vieil avocat, que tu tais avec ton insparable... ce
grand casseur d'assiettes qui se promne au quartier dans des costumes
de carnaval. Mauvaise compagnie, mon garon!

--Mais, non, je vous assure. Il aime les tenues excentriques, mais il
est trs comme il faut, quand il veut l'tre. Il est noble, du reste, et
il pourrait prendre le titre de comte que son pre portait. Il s'appelle
Jean de Mirande.

--Joli nom,  mettre dans une comdie. Et il fait son droit, ce
gentilhomme? Il veut donc entrer dans la basoche?

--Je ne crois pas. Il s'est fait tudiant pour s'amuser  sa faon et
contre la volont de tous ses proches. Je crois du reste qu'il commence
 en avoir assez et qu'il finira par s'engager dans un rgiment
d'Afrique. Il est n batailleur et il ira o on se bat.

--Grand bien lui fasse! De quel pays est-il?

--Du Languedoc. Son oncle habite un chteau prs du Vigan.

--Ah! il est du Languedoc. Demande-lui donc, quand tu le verras, s'il
connat la famille de Marsillargues.

--Je n'y manquerai pas. Puis-je savoir en quoi cette famille de
Marsillargues vous intresse?

--La protectrice dont je viens de te parler tait une demoiselle de
Marsillargues.

--Quel nom baroque!

--Plus il est baroque, mieux tu le retiendras.

--Mais elle ne le porte plus, puisqu'elle est marie.

--A un mauvais sujet qui la rend, dit-on, trs malheureuse. Lestrigou,
dans ses lettres, a oubli de m'apprendre comment s'appelle son mari.
Lestrigou me parle toujours d'elle sous son nom de demoiselle. C'est
celui-l que ton ami doit connatre, puisqu'il est Languedocien. Du
reste, dans sa prochaine, mon correspondant m'apprendra l'autre nom et
je te le dirai.

--Bon! vous pouvez compter que votre commission sera faite ce soir.

--Ce soir?... c'est donc que tu comptes finir ta soire  Bullier; car
un dimanche, ton Mirande ne peut pas passer la sienne ailleurs.

--Mais je vous assure que...

--Oh! ne t'en dfends pas!... j'y ai dans jadis  Bullier.

--a devait tre drle, pensa Paul Cormier qui ne voyait pas bien le
vieil avocat excutant une tulipe orageuse.

Madame Cormier ne soufflait plus mot. Elle rvait  ce mariage
fantastique, mis sur le tapis par un homme en qui elle avait pleine
confiance et elle se promettait de ne pas laisser tomber dans l'eau ce
projet sduisant. Mais, pour y revenir, elle attendait d'tre seule avec
Bardin. Elle voulait en parler  coeur ouvert et la prsence de son fils
l'aurait gne.

Bardin, qui devina son intention, lui vint en aide.

Le dner avait march plus vite que de coutume. On en tait au caf
qu'on prenait  table, et Paul venait de vider son quatrime verre d'un
remarquable cognac, de la mme provenance que le vin de Xrs, servi
aprs le potage.

--Tu grilles d'envie de fumer, hein? lui demanda l'avocat.

--Oh! je sais que a gne maman, dit Paul. Je fumerai dans la rue, en
rentrant chez moi.

--Et le plus tt sera le mieux, n'est-ce pas?... Eh! bien, je lis sur la
figure de ton indulgente mre qu'elle te permet de lever la sance.
Quand tu seras parti, nous ferons tranquillement notre cent de piquet
jusqu' dix heures et je serai encore couch avant toi, car je demeure 
deux pas d'ici.

Le bonhomme habitait la rue des Arquebusiers, une rue dont peu de
Parisiens connaissent le nom et qui va, en faisant un coude, du
boulevard Beaumarchais  la rue Saint-Claude.

--Et d'ici  Bullier, il y a une trotte!... il est vrai que tu vas en
carrosse, toi... Dame! quand on a des amis dans la noblesse!...

Paul s'tait lev pour embrasser sa mre et il ne fit pas semblant
d'entendre, mais l'impitoyable Bardin, reprit:

--Parions que tu portes toute ta fortune dans ta poche.

--Pourquoi a? balbutia Paul, un peu dcontenanc, car c'tait vrai; qui
vous fait croire?

--Le geste!... le geste rvlateur!

--Quel geste?

--Pendant tout le dner, tu n'as fait que tter avec ta main la poche de
poitrine de ta redingote. Je ne m'y trompe jamais  ce geste-l. Ton
portefeuille doit tre bien garni.

--Maman m'a remis, hier, mon mois. N'est-ce pas, mre?

La veuve fit signe que: oui, et pendant que M. Bardin riait d'aise
d'avoir t si perspicace, le jeune homme s'empressa de lui serrer la
main et de partir.

Il en avait assez des malices de ce jurisconsulte en retraite et de ses
histoires matrimoniales.

--Dcidment, c'est un vieux fou, grommelait Paul en descendant quatre 
quatre les marches du large escalier de la maison maternelle. S'il croit
que je vais prendre des renseignements sur son orpheline gare, il se
fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.

L'tudiant reparaissait dans ce langage qu'il n'aurait pas os tenir
chez sa mre, et encore moins chez la baronne Dozul, o il avait jou
le rle d'un seigneur qu'on attendait.

Et le fait tait que Paul se sentait revivre  l'ide de se retrouver
sur le sable des alles de la Closerie des Lilas, o il pourrait,  son
choix, rver  Jacqueline, ou bien se distraire en joyeuse compagnie, et
o personne ne le prendrait plus pour le marquis de Ganges.

Au bout de la rue des Tournelles, il sauta dans un fiacre dcouvert,
aprs avoir allum un cigare, et il se fit conduire au clbre jardin o
tant de gnrations des coles de droit et de mdecine ont fait leurs
premiers pas.

Il y arriva, juste  l'heure o la fte bat son plein et, comme c'tait
dimanche, la foule tait norme: une vraie cohue o dominaient les
tudiants, mais o il y avait aussi des amateurs venus de la rive
droite, en _transfrtant la Squane_, a crit le matre Rabelais.

Ceux-l, blass sur les quadrilles pays que la _Goulue_ et _Grille
d'gout_ dansent tous les soirs au Jardin de Paris, venaient se
retremper aux sources du _cancan_, allchs par l'espoir de voir
excuter, bon jeu bon argent, des pas fantastiques, invents par la
belle jeunesse franaise.

Il a t de mode, un temps fut, dans les grands clubs, de s'offrir ce
divertissement, comme on allait jadis voir la descente de la Courtille.

C'est un genre de sport que messieurs les _Copurchies_ se permettent
encore quelquefois.

Mais Paul Cormier ne s'attendait gure  rencontrer  Bullier la fine
fleur de l'lgance parisienne.

Il venait y chercher Jean de Mirande et sa suite, car il supposait
qu'aprs un plantureux dner chez Foyot, la bande avait d prouver le
besoin d'aller gigotter  la Closerie.

Le difficile c'tait de les rencontrer, au milieu de ce flot de
promeneurs, de danseurs et de consommateurs, car  Bullier tous les
plaisirs sont runis. On circule dans un jardin clair au gaz, on danse
dans une salle immense, aux sons d'une musique endiable, on boit sur
les longues estrades qui l'entourent en la dominant et aussi dans les
bosquets.

Ce soir-l, il y avait du monde partout, et justement une valse
chevele tournoyait d'un bout  l'autre de la salle couverte, refoulant
les curieux et bousculant les gneurs.

Paul, qui ne tenait pas  faire l des tudes de chorgraphie moderne,
se rabattit sur le jardin o il comptait attendre que les volutions
circulaires des valseurs eussent pris fin.

Alors seulement, il pourrait se mettre en qute de Jean, avec quelque
chance de le trouver.

Le jardin tait fort encombr aussi. On s'y disputait les tables
encastres dans des massifs de verdure et les garons de caf, portant 
bout de bras des plateaux chargs de bocks, fendaient impitoyablement
les groupes qui se permettaient d'empcher la circulation en stationnant
dans les alles.

Paul, la veille encore, aurait trouv charmante cette fte dominicale.
Maintenant, il la voyait avec d'autres yeux. La joie de ces jeunes gens
lui semblait grossire; les femmes lui semblaient laides et mal
habilles.

Et ce n'tait pas l'argent gagn au jeu qui changeait ainsi son optique;
c'tait l'image de Jacqueline qu'il avait sans cesse devant ses yeux et
qui, par l'effet de la comparaison, lui faisait prendre en dgot les
pitoyables drlesses du quartier.

Il n'tait pas l'amant de cette merveilleuse marquise; et tout au plus
esprait-il le devenir; mais il tait dj son complice, puisqu'il
partageait avec elle un secret qu'elle tait intresse  cacher.

C'tait assez pour qu'il se crt fait d'un autre bois que les camarades;
Jean de Mirande, except.

Celui-l tait du mme monde que madame de Ganges; il ne le frquentait
pas, ce monde aristocratique, mais il y tait n et quoi qu'il affectt
d'en faire fi, il tait homme  comprendre certaines nuances qui
chappaient compltement aux autres habitus de la Closerie.

Paul le cherchait donc, quoique bien dcid  ne pas lui faire de
confidences, et ce ne fut pas lui qu'il rencontra.

Au dtour d'une alle, Paul se trouva presque nez  nez avec un monsieur
qui venait en sens inverse et qui s'cria:

--Vous, ici, monsieur le marquis!

Ce monsieur, c'tait le vicomte de Servon, aussi tonn de la rencontre
que Paul Cormier l'tait de le trouver l.

Le vicomte, toujours poli, aborda courtoisement son heureux adversaire
du baccarat, mais sa figure exprima un autre sentiment que l'tonnement.
Ses yeux disaient clairement: Eh bien?... et votre femme?

Paul comprit. Il y avait dans le regard qui tomba sur lui toute une
srie d'interrogations que le vicomte tait trop bien appris pour
formuler en paroles.

Il voulait dire, ce regard clair et lgrement ironique: Quoi! vous
tes arriv ce soir, d'un long voyage; vous avez  peine eu le temps de
voir votre charmante femme et au lieu de passer la soire avec elle,
vous venez vous divertir dans un bal d'tudiants!

Paul tait mme tent d'y lire quelque chose comme ceci: Trs bien. On
pourra essayer de la consoler cette belle marquise que vous dlaissez
ainsi.

Mais il ne s'agissait pas de deviner les intentions de M. de Servon; il
s'agissait de se tirer immdiatement d'une situation plus
qu'embarrassante et Paul ne pouvait s'en tirer que par un mensonge.

Il lui en cotait, car jusqu'alors, il n'avait pas menti, dans le sens
littral du mot. Il s'tait laiss traiter de marquis de Ganges et
prsenter comme tel par la baronne Dozul, mais il n'avait rien dit qui
pt faire croire que ce nom et ce titre lui appartenaient.

Maintenant, il se trouvait pris dans un engrenage. Sous peine de passer
pour l'amant de Jacqueline, il fallait mentir, non plus en se taisant,
mais en inventant une explication de sa prsence  Bullier.

Le diable s'en mlait. Il maudissait ce vicomte qui s'tait avis de
traverser les ponts au lieu de chercher  se refaire en taillant un
baccarat dans les salons de son club. Mais il tait oblig de rpondre,
et il rpondit, en allant au-devant des questions qu'il prvoyait.

--Vous ne vous attendiez pas  me rencontrer ici, surtout ce soir,
n'est-ce pas, monsieur? commena-t-il d'un ton dgag. Je pourrais vous
dire, comme le doge de Gnes,  Versailles... ce qui m'tonne le plus,
c'est de m'y voir. Figurez-vous que ma femme, qui ne savait pas que
j'arriverais  Paris aujourd'hui, avait accept une invitation  dner
chez une de ses amies. Elle voulait lui crire pour se dgager. J'ai
exig qu'elle y allt. Elle y passera la soire. J'ai dn seul... au
restaurant... et ne sachant que faire aprs, je suis venu, en me
promenant et en fumant d'innombrables cigares, jusque dans ce quartier
excentrique. J'ai entendu la musique de ce bal et l'envie m'a pris d'y
entrer. Je crois que je n'y resterai pas longtemps.

Pour une explication improvise, celle-l n'tait pas trop mauvaise, et
Paul s'empressa d'essayer d'une diversion.

--Mais vous-mme, monsieur, reprit-il, par quel hasard?...

--Mon Dieu! c'est bien simple, dit le vicomte; j'ai dn au club...
j'esprais y trouver une partie, mais il fait si beau que tous les
dneurs ont pris leur vole en sortant de table... nous nous sommes
trouvs trois  fumer sur le balcon... pas moyen seulement d'organiser
un whist  quatre et je n'aime pas  jouer le _mort_... nous avons
dcid, d'un commun accord, de frter un cab et de nous faire conduire 
la Closerie des Lilas. C'est assez canaille, ce bastringue, mais on y
dcouvre quelquefois des femmes nouvelles...

--Pas souvent, murmura Paul qui savait  quoi s'en tenir sur ce point.

--Je vois, monsieur le marquis, que vous connaissez l'tablissement...

--J'y suis venu autrefois, comme tout le monde.

--Oh! je pense bien que vous ne le frquentez plus. Madame de Ganges s'y
opposerait et... vous perdriez trop au change. Moi qui n'ai pas le
bonheur d'tre mari  une femme charmante, j'y viens de temps  autre
avec des amis... et il m'est arriv d'y faire des trouvailles... il y a
encore ici quelques jolies filles qui ont sur les horizontales de la
rive droite l'avantage d'tre jeunes... on en est quitte pour les
dcrasser avant de les lancer.

Cormier s'apercevait que le vicomte tait un viveur  outrance et il
s'en rjouissait, parce qu'il esprait que ce chercheur de dbutantes
allait bientt le quitter pour se mettre en chasse.

--Je viens d'en suivre une qui en valait la peine, reprit M. de Servon.
Elle m'a plant l pour se pendre au bras d'un grand diable qui porte
des bottes molles, un pantalon collant et un chapeau pointu. Il parat
qu'ici c'est le suprme _chic_.

Paul tait sur les pines, car  ce signalement, il avait reconnu son
ami Jean et il tremblait que Jean ne vnt dranger son colloque avec le
vicomte et patauger  travers son marquisat de carton, comme un lphant
dans un magasin de porcelaines.

Mais Jean tait sans doute occup  abreuver dans la salle couverte ses
invites de chez Foyot, et M. de Servon continua ainsi:

Mes deux amis du club sont partis sur une autre piste. Je ne sais s'ils
auront plus de chance que moi, mais je les attends ici et je serai bien
heureux, monsieur le marquis, de vous les prsenter.

Cela ne faisait pas du tout l'affaire de Paul Cormier qui balbutia:

--Je serais charm, moi aussi, de connatre ces messieurs, mais...

--Eux, vous connaissent de rputation. Ils savent qu'aprs avoir men la
grande vie, vous avez abord les affaires  l'ge o d'autres perdent
encore leur temps au club et au foyer de la danse. Et les grandes
affaires vous ont russi, comme elles russissent toujours aux hommes
intelligents et hardis. Vous pouvez songer maintenant  jouir de vos
succs... votre place est marque dans notre monde parisien o jusqu'
prsent vous vous tes peu rpandu, je crois.

--Oh! trs peu! dit vivement Paul, enchant du prtexte que lui
fournissait le vicomte pour expliquer son ignorance des hommes de ce
monde-l.

--J'ai bien vu, chez la baronne, que vous vous trouviez sur un terrain
nouveau pour vous, reprit obligeamment le vicomte. Vous ne la
connaissiez pas, je crois, cette chre baronne?

--Pas du tout, et elle m'a accueilli comme si j'tais de ses amis.

--Oh! c'est une excellente femme, et d'ailleurs elle est lie avec
madame de Ganges que tout le monde aime et respecte.

Paul s'inclina par politesse, mais au fond, il n'tait pas fch
d'apprendre qu'on respectait sa Jacqueline.

--Quand vous connatrez madame Dozul, vous verrez qu'elle n'a pas sa
pareille pour former un salon... car madame de Ganges, qui s'abstenait
de recevoir pendant que vous tiez loin de Paris, va certainement ouvrir
sa maison, l'hiver prochain. J'avoue que nous y comptons un peu... et ce
serait vraiment dommage de ne pas utiliser votre bel htel de l'avenue
Montaigne, qui semble avoir t construit tout exprs pour y donner des
ftes.

--Il parat que j'ai un htel, avenue Montaigne, se dit Paul, c'est bon
 savoir. Je ne serai plus embarrass pour retrouver Jacqueline, si elle
ne me donne pas de ses nouvelles.

--Voici mes amis du club, dit tout  coup M. de Servon. Ils reviennent
bredouille, je crois... Mais non, ma foi!... ils sont suivis de prs par
deux jeunes personnes qui m'ont tout l'air d'avoir accept un souper au
caf Anglais.

--a les changera... mais je me reprocherais de vous retenir...

--Oh! je serai de la fte... le temps de vous mettre en relations avec
ces messieurs et je vous demanderai la permission de vous quitter.
Voulez-vous seulement venir avec moi  leur rencontre?

Paul, qui voyait avec joie arriver le moment de la sparation, suivit le
vicomte, qui l'amena en face des deux clubmen et procda immdiatement
aux prsentations, en commenant par ses amis:

--Monsieur le comte de Carolles!... Monsieur Henri de Baff!...

Puis, presque aussitt:

--Monsieur le marquis de Ganges, reprit-il en levant la voix, comme
pour mieux marquer l'importance du personnage.

Cette crmonie, assez inusite au bal Bullier, se passait non loin de
l'entre de la salle couverte et tout prs d'une espce de tonnelle de
feuillage o taient attabls un monsieur et trois femmes qui,  en
juger par leur tenue et leurs allures, devaient tre des dvergondes de
la pire espce.

Le monsieur, au contraire, avait l'air d'un homme du monde, mais il
tait compltement ivre.

La table, couverte de bouteilles vides, attestait qu'il ne s'tait pas
gris seulement de paroles et de bruit.

Au moment o M. de Servon venait de prsenter le faux marquis, ce
monsieur se leva, en montrant le poing au groupe des clubmen. Une de ses
tristes invites le fora  se rasseoir en le tirant par le pan de sa
redingote, mais il continua de gesticuler en criant:

--Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce  moi qu'il en a?

Le prsenteur et les prsents ne firent aucune attention  ce pochard
qui,  la Closerie, n'tait pas seul de son espce. Ils changrent de
brves politesses avant de se sparer et le vicomte prit cong de Paul
en lui disant:

--A l'honneur de vous revoir, monsieur le marquis.

Ces messieurs venaient de s'loigner avec leurs deux recrues fminines,
lorsque Jean de Mirande dboucha de la salle de bal, en nombreuse
compagnie.

Tout tournait au gr des dsirs de Paul qui ne craignait rien tant que
de se trouver pris entre son vieil ami du quartier et ses nouveaux amis
du club.

--Marquis! persistait  grommeler l'ivrogne; je vais t'en donner, moi,
du marquis de Ganges!

Paul Cormier n'entendit pas cette menace qui se confondit avec un
grognement et il ne se douta nullement qu'elle s'adressait  lui.

Il tait tout  la joie d'avoir vit l'explication qui et t la
consquence force de la rencontre avec Jean, si Jean tait survenu une
minute plus tt.

Il arrivait, ce brave Jean, escort de ce qu'il appelait sa maison
civile et militaire, c'est--dire des quatre donzelles qu'il venait de
rgaler chez Foyot et d'une demi-douzaine d'tudiants recruts dans le
bal et largement abreuvs  ses frais.

Lui aussi, il tait non pas ivre, car il portail le vin comme pas un,
mais outrageusement gris. Il marchait encore droit, et il avait toujours
la parole facile; seulement les yeux lui sortaient de la tte, et Paul,
qui le connaissait bien, vit tout de suite qu'il tait trs surexcit.

Et quand cela lui arrivait, il tait capable de toutes sortes
d'extravagances. Paul le savait et bnissait d'autant plus le ciel qui
avait inspir au vicomte de Servon l'ide d'emmener ses amis.

--Te voil, joli lcheur, lui cria Mirande, du plus loin qu'il
l'aperut. tait-elle bonne la soupe de ta maman? Et le bouilli? Et le
petit _ginglet_ pour arroser tout a? Si tu tais venu avec nous, tu
aurais mang de la bisque et bu du Clicquot. Demande plutt  ces dames.
Mais je te tiens, maintenant, et tu vas finir ta nuit avec nous... nous
souperons chez Baratte, aux Halles.

Cormier admirait  part lui les effets du vin de Champagne qui inspirait
de tels projets au dernier rejeton d'une famille de la vieille-roche et
il tait assez dispos  prendre la chose gaiement. Mirande, ce soir-l,
ne pouvait lui tre bon  rien et Paul n'tait pas press de s'acquitter
de la commission dont l'avait charg le pre Bardin, emport par son
zle matrimonial.

Il craignait seulement que le bal ne fint pas sans bataille. Mirande,
quand il se mettait dans ces tats-l, avait le louis facile et le coup
de poing aussi. Pour peu qu'on l'agat, il en venait aux voies de fait
et il arrivait que la fte se terminait au violon.

Paul, qui n'avait pas envie de l'y suivre, mditait dj de le calmer et
de le ramener tout doucement  son domicile du boulevard Saint-Germain
o il pourrait se coucher et cuver son vin jusqu'au lendemain.

Le diable c'tait que le reste de la bande avait perdu toute notion du
respect qu'on doit  l'autorit qui veille sur la tranquillit des bals
publics. Ces dames avaient dj failli se faire mettre  la porte en
levant la jambe plus haut que le casque du municipal de service. Vra,
la nihiliste, poussait des cris sditieux. Il est vrai qu'elle les
poussait en russe et que personne ne les comprenait, mais les tudiants
qui compltaient le cortge de Jean bousculaient tout le monde et
faisaient un tapage infernal.

Paul, malgr tout, esprait encore que la soire s'achverait
pacifiquement. Il comptait sans le pochard qui l'avait dj interpell
du fond de la tonnelle qu'il occupait avec trois cratures. Elles
avaient essay de le contenir, mais il s'tait arrach de leurs pattes
et il vint se planter devant Paul Cormier, les bras croiss, le chapeau
rejet sur la nuque et les cheveux en coup de vent.

--D'o sort-il celui-l? grommela Mirande en toisant l'intrus qui lui
dit brusquement:

--Ce n'est pas  vous que j'ai affaire... c'est  celui-ci.

--A moi? demanda Paul, stupfait.

--Oui,  vous. Pourquoi vous faites-vous appeler le marquis de Ganges?

Paul plit et ne rpondit pas. Il comprenait que cet homme avait entendu
les prsentations, mais il ne devinait pas en quoi elles pouvaient
l'avoir offens.

--tes-vous fou? demanda Mirande  l'ivrogne, dont l'attitude agressive
commenait  l'irriter.

--Je ne suis pas fou et je suis parfaitement sr d'avoir bien entendu.
Encore une fois, pourquoi, vous, le petit blond, pourquoi avez-vous pris
un nom qui ne vous appartient pas?

tes-vous le marquis de Ganges, oui ou non?

--Qu'est-ce que a vous fait? riposta Mirande, exaspr par cette
insistance tenace qui est particulire aux gens ivres.

--Ce que a me fait? Vous voulez le savoir? C'est moi qui suis le
marquis de Ganges.

--Possible! ricana Jean. Vous n'en avez pas l'air.

--Je ne vous parle pas. Je parle  cet homme qui s'obstine  ne pas me
rpondre... et je lui rpte qu'il s'est permis de prendre mon nom, que
je veux savoir pourquoi et que s'il persiste  refuser de me le dire, je
vais le souffleter.

Paul leva le bras, pour prendre les devants, mais Mirande fut plus
prompt que lui.

--Aprs moi, s'il en reste, cria-t-il en appliquant sur la joue du
rclamant une matresse gifle.

Ce fut le signal d'un tumulte effroyable. Les filles qui buvaient tout 
l'heure avec le soufflet s'enfuirent en criant comme si elles avaient
reu le soufflet. Les amis et les amies de Jean arrivrent pour lui
prter main-forte au cas o le battu essaierait de rendre coup pour
coup. Jean s'tait mis en posture de boxer et tout faisait prvoir qu'un
combat acharn allait s'engager entre ces deux hommes, ivres tous les
deux et aussi furieux l'un que l'autre.

On accourait de tous les cts du jardin et il y avait dj des gens qui
montaient sur des chaises pour mieux voir. Pour un peu ils auraient
fait: Kss!... kss!...

Le plus ennuy de tous les acteurs de cette scne, c'tait Paul Cormier,
qui tait la cause de la querelle et qui, faute de prsence d'esprit,
avait laiss son ami usurper le premier rle, un rle qui pouvait le
mener sur le terrain.

Mais ceux qui comptaient sur le spectacle d'une belle lutte  coups de
poing furent compltement vols.

Soit que le soufflet vt qu'il ne serait pas le plus fort, soit qu'il
trouvt au-dessous de sa dignit d'engager un pugilat, il s'abstint de
se jeter sur son adversaire, et il lui dit avec un sang-froid
surprenant:

--Maintenant, monsieur, ce n'est plus  votre ami que j'ai  faire,
c'est  vous et vous me rendrez raison de l'outrage.

Le soufflet l'avait non seulement dgris, mais transfigur. L'ivrogne
avait maintenant l'attitude et le ton d'un gentleman, brutalement
offens.

--Quand il vous plaira, rpliqua Mirande. Je vais vous donner ma carte.

--Pas ici, je vous prie. Voici les sergents de ville qui arrivent. Je ne
veux pas tre mis au poste et je suppose que vous tenez aussi  viter
ce dnouement ridicule. Veuillez sortir avec moi et vos amis... y
compris monsieur...--le soufflet dsignait Paul--j'ai un autre compte 
rgler avec lui. Mais venez avant qu'on nous entoure... nous nous
expliquerons dehors.

--Je ne demande pas mieux.

Trois des tudiants qui escortaient Mirande s'esquivrent. Ceux-l,
comme Panurge, craignaient les coups naturellement. Les trois autres
restrent. Les femmes s'taient perdues dans la foule, aussitt aprs la
gifle. Mirande ouvrit la marche et on lui fit place. Son encolure et ses
biceps imposaient le respect aux curieux et les sergents de ville,
enchants de n'avoir pas  intervenir, laissrent passer le groupe,
subitement apais.

Une paix provisoire ou plutt une trve, commande par la crainte de la
police, qui n'est pas tendre aux tudiants.

Le Monsieur, dgris, tait un homme jeune et lgamment tourn, dont
les traits distingus semblaient avoir t altrs par des dbauches
prolonges. L'ivresse habituelle y avait mis sa marque. Ce n'tait pas
la physionomie d'un raffin de vices comme le vicomte de Servon. Il y
avait de cela avec un peu d'abrutissement en plus. Paul se reprsentait
ainsi le _ple Rolla_ d'Alfred de Musset, ce Rolla qui n'tait autre que
le pote lui-mme.

D'o venait cet homme, videmment tomb de haut dans de crapuleuses
habitudes? Qu'tait-il venu faire  ce bal avec des filles de bas tage?
Et quel vertige l'avait pouss  planter l des cratures pour
apostropher Paul,  propos d'un nom prononc, un nom qui ne devait jouir
d'aucune notorit  la Closerie des Lilas?

Avait-il t pris subitement d'un accs de folie? Mirande en tait
convaincu et il le lui avait dit.

Paul aurait voulu le croire, mais tout en se demandant avec inquitude
comment cette nouvelle aventure allait finir, il ne pouvait pas
s'empcher de douter que cet homme ft fou, et il se disait:

--Si pourtant c'tait le vrai marquis de Ganges!

Cette ide ne fit que traverser le cerveau de Paul Cormier et tout
semblait indiquer qu'elle ne valait pas la peine qu'il s'y arrtt.

Quelle apparence en effet que le marquis de Ganges, au retour d'un long
voyage, s'en allt _faire la noce_--c'tait le vrai mot--au bal Bullier,
avec des cratures, au lieu de dbarquer dans son htel de la rue
Montaigne o sa charmante femme l'attendait?

Si bas tomb que soit un gentilhomme, il ne s'affiche pas ainsi et
d'ailleurs Cormier n'avait aucune raison de croire que le mari de
Jacqueline ft un marquis dchu. Au contraire, on parlait de ses succs
financiers, des grandes entreprises qui venaient d'augmenter sa fortune
dj considrable.

Donc, ce pochard subitement dgris n'tait pas, ne pouvait pas tre le
marquis de Ganges.

Alors, pourquoi s'tait-il fch quand il avait entendu donner ce nom et
ce titre  un monsieur qui passait?

C'tait  n'y rien comprendre et Paul Cormier y renona. Mirande, lui,
ne se creusait pas la tte  deviner cette nigme. Il avait soufflet un
insolent qui menaait son ami. Il lui devait une rparation et il ne
demandait pas mieux que de la lui accorder. Un soufflet vaut un coup
d'pe, c'tait une de ses maximes favorites. Et il ne sortait pas de
l.

Il y avait longtemps qu'il n'tait all sur le terrain et il n'tait pas
homme  manquer une si belle occasion de se refaire la main.

Les trois tudiants qui l'avaient suivi taient trois bons jeunes gens
qui ne s'taient de leur vie battus qu' coups de poing et qui n'avaient
jamais mis les pieds dans une salle d'armes. Ils suivaient Mirande,
parce que Mirande tait le chef incontest des tapageurs du quartier et
ils taient bien persuads que l'affaire se terminerait autour d'un bol
de punch.

Le groupe sortit sans autre incident de cette Closerie o on change
plus de horions qu'on n'y cueille de lilas.

L'orchestre venait de donner le signal d'un nouveau quadrille; danseurs
et danseuses y couraient, sans plus s'occuper des suites d'une dispute,
comme on en voit  Bullier,  peu prs tous les soirs.

Le problmatique marquis marchait en tte, comme de juste, puisque
c'tait lui qui avait propos de sortir pour rgler cette affaire
d'honneur, o l'honneur n'tait pas en cause, car il s'agissait d'une
querelle entre deux ivrognes, dont l'un avait eu la main trop leste.

Ce gifl susceptible emmena les autres, sous les arbres, beaucoup plus
loin que la statue du marchal Ney, au milieu d'un carrefour dsert, o
ces messieurs pouvaient confrer tout  leur aise, sans craindre d'tre
drangs.

Paul Cormier qui ne souhaitait la mort de personne, prit le premier la
parole et ce fut pour prcher la conciliation.

--Messieurs, dit-il, il n'y a dans tout cela qu'un malentendu... dont
j'ai t la cause, bien involontairement... et tout peut s'arranger.

--Plus maintenant, interrompit le soi-disant marquis.

--Pourquoi donc pas?... J'exprime tout haut et devant tmoins le regret
d'avoir t l'occasion d'une querelle sans motif srieux. Entre honntes
gens, on ne se coupe pas la gorge pour un mot dit en l'air.

--Et le soufflet?... Il n'tait pas en l'air, le soufflet. Il est encore
marqu sur ma joue.

--Un mouvement de vivacit... que mon ami regrette, j'en suis sr.

Mirande s'abstint de confirmer cette apprciation de Paul et son air
disait assez qu'il ne se repentait pas du tout de ce qu'il avait fait.

--Bien oblig! rpondit l'offens. Demandez-lui donc s'il veut tendre la
joue pour que je lui rende ce qu'il m'a donn.

--Je ne vous conseille pas d'essayer, ricana Mirande.

--Soyez tranquille!... je veux autre chose... je veux vous tuer...

--Comme a!... tout de suite!... vous attendrez bien jusqu' demain...
et d'abord, je ne me bats pas en duel avec le premier venu. Commencez
par me dire qui vous tes.

--Je vous l'ai dj dit. Je suis le marquis de Ganges... et il est
probable que je vous ferai beaucoup d'honneur, en croisant le fer avec
vous, car je ne vous connais pas et...

--C'est mon nom qu'il vous faut?... Je m'appelle Jean de Mirande et je
descends des comtes de Toulouse. a vous suffit-il?

--Je m'en contenterai. Je serais mal fond  vous demander de me montrer
vos titres, car je suppose que vous ne les avez pas dans votre poche.

--Je les montrerai demain aux tmoins que vous m'enverrez.

--Demain! s'cria le soufflet. Vous voulez rire, je pense!... Alors,
vous croyez que je garderai ma gifle jusqu' demain? Rayez cela de votre
programme, monsieur le descendant des comtes de Toulouse. C'est la
premire que je reois de ma vie. Je ne veux pas aller me coucher avec.
Il n'y a que les lches qui renvoient un duel au lendemain, quand
l'offense ne peut se laver qu'avec du sang.

--Parbleu! je ne demande qu' m'aligner, mais je ne peux pourtant pas
m'aligner, sance tenante, sous un bec de gaz. D'abord, pour se battre,
il faut des tmoins et des pes.

--Des tmoins? deux de ces messieurs m'en serviront.

--Bon!... et des armes?

--Vous devez avoir dans ce quartier un ami qui possde une paire de
fleurets. Nous en serons quittes pour les dmoucheter.

--J'ai chez moi des pes de combat, s'empressa de dire un des
tudiants, un imberbe qui en tait  sa premire anne de droit.

Cet ge ne rve que plaies et bosses.

--Et je demeure  deux pas d'ici... faubourg Saint-Jacques... en face du
Val-de-Grce.

--Merci, monsieur, dit gravement le marquis.

A son attitude et  son langage, Cormier commenait  croire qu'il
l'tait tout de bon, marquis, et s'il tait vraiment le mari de madame
de Ganges, cela compliquait beaucoup la situation.

--Il ne nous reste plus qu' trouver un terrain propice, reprit ce
gentilhomme entt.

--Et  attendre qu'il soit jour, dit ironiquement Mirande.

--Pourquoi?... Il fait un clair de lune superbe.

--Le duel pourrait avoir lieu dans ma chambre, proposa le jeune
tudiant, altr du sang... des autres.

--Je ne dis pas non, rpliqua l'offens irrconciliable.

--Voyons! voyons, messieurs! s'cria Paul Cormier, tout cela, je pense,
n'est pas srieux; vous n'allez pas, de gat de coeur, vous exposer 
passer en cour d'assises, si cette rencontre absurde se terminait par la
mort d'un des deux adversaires. Battez-vous, si vous y tenez, mais
battez-vous rgulirement. Je vous dclare, pour ma part, que je refuse
d'tre tmoin dans un duel entre quatre murs et mme dans un combat de
nuit.

--Eh bien! nous nous contenterons de trois tmoins. Deux suffiraient 
la rigueur.

--Ah! a, vous tes donc enrag, vous, dit Paul.

Pour toute rponse, le gifl mit son doigt sur sa joue.

Et Paul comprit qu'il ne ferait pas entendre raison  ce diable d'homme.

Marquis ou non, ce pochard, compltement et subitement dgris, savait
trs bien ce qu'il disait et surtout ce qu'il voulait.

Et Mirande, toujours surexcit, n'tait pas dispos  faire cause
commune avec son ami pour empcher la rencontre. Elle lui plaisait par
son tranget mme; il pensait  la premire scne du roman de Dumas o
les trois mousquetaires vont ferrailler derrire le Luxembourg et il se
faisait une fte de mettre flamberge au vent, comme eux, pour vider au
pied lev, une querelle ramasse par hasard.

Paul, qui ne renonait pas encore  l'espoir de faire avorter le duel,
chercha un biais et crut l'avoir trouv.

Il pensait que s'il pouvait seulement gagner du temps, les ttes
finiraient peut-tre par se calmer et il dit au marquis:

--Vous ne voulez absolument pas attendre jusqu' demain la rparation
que monsieur vous doit et qu'il ne refuse pas de vous accorder?

--Non... et s'il persistait  demander un dlai, je le tiendrais pour un
lche.

--Pas d'injures, monsieur!... et faites-moi la grce de m'couter, ou
bien je croirai qu'en nous imposant des conditions inacceptables, vous
cherchez  viter ce duel.

L'offens protesta d'un geste, mais il couta. Et Paul reprit:

--Nous y sommes,  demain... attendu qu'il est minuit. Et nous sommes 
la fin de mai. A trois heures, il fera jour ou du moins on y verra assez
clair pour changer des bottes sans s'borgner. Vous pouvez bien
attendre trois heures.

--Tiens! c'est une ide! s'cria Mirande qui se laissait toujours
sduire par l'imprvu.

--Trois heures, c'est long, grommela le marquis. Et puis, je prtends ne
pas quitter monsieur, jusqu' ce qu'il m'ait rendu raison.

--Et qui vous parle de le quitter? Je compte bien que nous ne nous
sparerons pas jusqu'au lever de l'aurore, dit Paul Cormier.

--Originale, ton ide, dit Mirande; mais nous ne pouvons pas battre le
pav de Paris, pendant trois heures.

--Nous monterons chez moi et nous ferons du punch au kirsch, s'cria
l'tudiant de premire anne.

--Pourquoi ne proposes-tu pas, pendant que tu y es, d'aller souper tous
ensemble? demanda Paul en haussant les paules. Il ne s'agit pas d'un de
ces duels qui ne sont que des prtextes  godaille. Tu vas monter chez
toi, tout seul, tu y prendras tes pes de combat... elles ne t'ont
jamais servi, je suppose.

--Elles sont toutes neuves. C'est un cadeau que m'a fait mon cousin qui
est sous-lieutenant de dragons.

--Trs bien! C'est ce qu'il nous faut. Tu les apporteras dans leur
enveloppe et nous nous acheminerons tout doucement vers les
fortifications. Je connais un endroit o nous ne serons pas drangs...
sur le boulevard Jourdan,  gauche de la porte d'Orlans.

--Mais nous y serons dans trois quarts d'heure,  la porte d'Orlans,
grommela Mirande, et s'il faut battre la semelle sur le chemin de ronde,
en attendant le jour, je n'en suis pas.

--Je sais dans ces parages un cabaret qui reste ouvert toute la nuit. Ou
y vend la goutte aux marachers en route pour les halles.

--Et on nous la vendra aussi, n'est-ce pas? Merci! On nous prendrait
pour ce que nous sommes... des gens qui viennent se rafrachir d'un coup
de pointe... et le cabaretier irait prvenir les sergents de ville. Je
n'ai pas envie de me dranger pour rien.

--Ni moi non plus, dit le soufflet.

--J'aime encore mieux fumer des pipes sur un bastion, reprit Mirande. Il
ne fait pas froid et je n'ai pas envie de dormir.

--Je me range  l'avis de mon adversaire, appuya le marquis.

Les trois autres tmoins opinrent dans le mme sens et l'un d'eux qui
tudiait la mdecine eut soin d'ajouter, assez mal  propos, qu'il avait
dans sa poche sa trousse de chirurgie.

Toute cette jeunesse tait prte  aller l comme  une partie de
plaisir. Le marquis restait rsolu  en finir le plus tt possible et
Mirande, maintenant, se montrait aussi impatient que lui. Paul Cormier
se trouvait tre le seul homme raisonnable de la bande, lui qui
d'ordinaire ne brillait pas par la prudence.

Le sort en tait jet. On allait se battre dans des conditions
extravagantes et il n'y avait gure que Paul qui se proccupt des
consquences de ce duel insens.

On s'achemina vers le faubourg Saint-Jacques, deux  deux, le soufflet
en tte avec l'tudiant aux pes.

Mirande s'arrangea pour rester en serre-file avec son ami Paul qu'il
n'avait pu interroger en tte  tte depuis le commencement de la
querelle et qui ne lui en laissa pas le temps, car il lui dit aussitt:

--Mon cher, je ne te comprends pas. Quelle lubie t'a pris de frapper cet
homme qui ne s'adressait pas  toi? Nous voil tous embarqus dans une
sotte affaire...

--Ah! parbleu! s'cria Jean, tu me la bailles belle! C'est toi qui t'es
pris de bec avec ce pochard et tu viens me reprocher de t'avoir vit le
soufflet qu'il te destinait!

--Je ne te reproche pas cela. Je te reproche de lui en avoir donn un
qui a rendu le duel invitable.

--Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Ce marquis de
Ganges qui prtend que tu lui as vol son nom?... Est-ce vrai?

--Pas du tout. Il a entendu de travers.

--Et tu ne le connais pas?...

--Je ne l'ai jamais vu, quand il s'est lev pour m'interpeller
grossirement. Je l'ai pris d'abord pour un fou.

--Moi aussi, mais je me suis aperu qu'il ne l'est pas. Je commence mme
 croire qu'il est bien marquis, quoi qu'il n'en ait pas l'air. Il y a
l dessous quelque chose que je ne comprends pas. Ma foi! Tant pis pour
lui, si je l'embroche. Il n'avait qu' se tenir en repos.

--Je te conseille de le mnager, sur le terrain. Si tu le tuais, nous
nous trouverions tous dans un trs mauvais cas.

--Oh! je ne tiens qu' lui donner une leon. Il est brave, aprs tout.
Un autre aurait recul devant une rencontre o il n'a personne pour
l'assister et c'est lui qui l'a exige. Ce marquis doit avoir beaucoup
roul. Il n'y a que les dclasss pour se jeter tte baisse dans une
aventure pareille.

--Toi qui connais le monde de la noblesse, puisque tu en es, avais-tu
dj entendu parler d'un marquis de Ganges?

--Jamais... j'ai bien lu autrefois, dans un recueil de causes clbres,
l'histoire d'une marquise de Ganges, qui fut assassine, si je ne me
trompe, par ses beaux-frres et par son mari... mais a s'est pass du
temps de Louis XIV. Cet ivrogne est-il de la mme famille? Je n'en sais
rien et je m'en moque comme d'une guigne. J'aurais prfr ne pas le
rencontrer, mais maintenant que le vin est tir, il faut le boire... et
puisque je me bats, je veux que les choses se passent convenablement sur
le terrain et mme avant d'y arriver. Ainsi, je pense que nous ne devons
pas le laisser faire le chemin avec ce blanc-bec pour unique compagnie.
Nous en avons pour deux heures de faction, avant le point du jour. Je ne
peux pas me charger de causer avec lui, en attendant le moment d'en
dcoudre... il y a un soufflet entre nous deux... toi qui ne l'as ni
donn, ni reu, ce soufflet, rien ne t'empche de distraire ce monsieur
en lui parlant de n'importe quoi.

--Tu as raison! ce sera convenable... et d'ailleurs, je ne serais pas
fch de savoir au juste  qui nous avons affaire. Je vais m'y mettre,
pendant que le petit montera chercher les pes. Nous voici devant sa
porte. C'est le moment de m'accointer de notre homme. Ne t'occupe plus
de moi.

Mirande se le tint pour dit et aborda les deux tudiants rests sur le
trottoir du faubourg Saint-Jacques devant l'alle o leur camarade
venait d'entrer.

Le marquis s'tait isol d'eux et on et dit qu'il avait devin
l'intention de Paul Cormier, car il vint  lui, et quand Paul lui
proposa de faire route  ct l'un de l'autre, il rpondit:

--J'allais vous le demander.

Un dialogue ainsi entam devait aller tout seul et Paul vit aussitt
qu'il n'aurait pas de peine  en venir  ses fins, c'est--dire  se
renseigner sur un homme qui pouvait bien tre, en dpit des apparences,
le mari de Jacqueline, et qui ajouta:

--Je suis content d'avoir un autre adversaire que vous, car je ne vous
en veux plus. Et puisque nous ne nous battrons pas, voulez-vous que nous
causions  coeur ouvert du point de dpart de cette querelle?

--Trs volontiers.

--Eh bien, je vous prie de me dire pourquoi un monsieur que je ne
connais pas vous a prsent  deux autres messieurs, sous un nom et sous
un titre qui m'appartiennent. J'ai retenu les leurs... M. le comte de
Carolles... M. de Baff... Je ne les connais pas, mais je pourrai les
retrouver et les interroger plus tard... Je ne doute donc pas que vous
ne rpondiez franchement  la question que je vous pose.

--Moi, non plus, je ne connaissais pas ces messieurs.

--Mais vous connaissiez l'autre... celui qui vous  prsent.

--Fort peu. Je l'ai rencontr dans un salon, o je mettais les pieds ce
jour-l pour la premire fois et o j'ai chang quelques mots avec lui.
En me retrouvant  la Closerie des Lilas, il s'est rappel ma figure et
il m'a abord, mais je suppose qu'il m'aura pris pour un autre.

--Pour moi, alors, puisque je suis le marquis de Ganges... le vrai...,
le seul. Nous ne nous ressemblons pourtant gure.

--Pas du tout, et je ne m'explique pas la mprise de ce monsieur. Il ne
savait pas mon vrai nom et il ne le sait pas encore. Mais je tiens 
vous l'apprendre. Je m'appelle Paul Cormier et j'achve mon droit. Vous
voyez qu'il n'aurait pas d confondre.

Et comme l'offens paraissait accepter cette explication:

--Maintenant, reprit Paul, me permettrez vous d'ajouter que, si vous
m'aviez interrog tranquillement, au lieu de vous emporter comme vous
l'avez fait... nous n'en serions pas o nous en sommes.

--Certainement, non... et je reconnais que j'ai eu tort... mais avouez
que je suis excusable. J'arrive  Paris, aprs une trs longue
absence...  Paris o personne ne m'attendait... du moins, pas si tt...
Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, parce qu'elles ne vous
intresseraient pas, je m'tais dcid  ne pas descendre chez moi sans
m'y faire annoncer... j'aurais pu, j'en conviens, mieux employer ma
soire, mais j'ai voulu la passer dans ce bal o je me croyais sr de ne
pas rencontrer de gens de ma connaissance... jugez de ce que j'ai d
prouver quand j'ai entendu un monsieur vous appeler par mon nom... si
je vous disais que j'ai cru entendre aussi qu'il parlait de la marquise
de Ganges.

--De la marquise de Ganges, rpta Paul; non, je ne crois pas qu'il ait
parl d'elle, mais... excusez mon indiscrtion... vous tes donc mari?

--Mon Dieu, oui, rpondit le soufflet. a vous tonne, parce que vous
venez de me retrouver  Bullier, buvant avec des drlesses. a vous
tonnerait moins si vous connaissiez mon histoire.

Paul grillait d'envie de rpondre: racontez-la moi; mais c'et t un
peu prmatur, au dbut d'une conversation qui devait se prolonger
puisqu'ils allaient faire route ensemble jusqu'au lieu du combat.

D'ailleurs, l'tudiant de premire anne venait de reparatre, portant
sous son bras les pes enveloppes de serge verte et tout fier de ce
fardeau.

--Quand il vous plaira, messieurs, dit Jean de Mirande. Je prends les
devants avec nos camarades... Toi, Paul, tu connais le chemin et tu n'as
qu' nous suivre en tenant compagnie  monsieur.

Cet arrangement tait accept d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre
indiqu, vers les fortifications, par l'interminable rue du
Faubourg-Saint-Jacques.

Le marquis et Paul formaient l'arrire-garde, et ils n'eurent pas plutt
fait cent pas cte  cte que le marquis reprit, en haussant les
paules:

--Au fait!... pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai
rien contre vous, aprs tout... Vous me plaisez, mme, et je veux vous
prouver que je ne suis pas simplement une brute avine, comme vous avez
pu le croire.

--Je suis dj convaincu du contraire, dit Paul et je sois trs flatt
de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit  recevoir
des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites.

--Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sr. J'ai vu tout de suite
que vous tiez un galant homme et de plus, vous n'tes pas du monde o
je suis n. Je n'ai donc pas d'indiscrtions  redouter de votre part
et... pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intrt  vous
renseigner sur ma personne et sur mon pass.

Et comme Paul le regardait d'un air tonn, M. de Ganges reprit:

--Voici pourquoi. Je suis de premire force  l'pe et j'espre bien
tuer votre camarade... je ne vous cacherai pas que je le souhaite...
mais enfin, tout arrive et je puis tre tu, moi aussi. En prvision de
ce cas, je tiens  vous apprendre certaines choses,  seule fin de ne
pas disparatre comme un chien errant qu'on tue derrire une haie.

--Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais
vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demand.

--Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous
n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent.

J'ai t riche et j'ai pous, tant trs jeune, une femme encore plus
riche que moi. Je m'tais mari en province et j'aurais pu y tenir mon
rang, mais j'ai prfr mener la grande vie  Paris et dans d'autres
capitales... Je m'y suis ruin compltement. Je n'ai pas pu ruiner ma
femme parce que ses biens taient sous le rgime dotal... et je me suis
relev plus d'une fois par des spculations heureuses... ainsi,
tenez!... il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million... mais
j'en voulais trois... et vous devinez le reste.

Paul commenait  comprendre pourquoi ce mari n'tait pas all tout
droit chez sa femme. En rapprochant ce rcit des propos qu'il avait
entendus chez la baronne Dozul, Paul s'expliquait comment s'tait
propag le bruit des succs financiers du marquis de Ganges 
l'tranger, succs qui avaient t suivis d'un dsastre. Il n'apercevait
pas encore ce qu'il allait rsulter, pour la marquise, de cette
catastrophe qui ne le touchait qu' cause d'elle.

--Je n'avais plus de quoi faire la guerre  la fortune, reprit M. de
Ganges; je me suis dcid brusquement  revenir  Paris o on ne m'a pas
vu depuis longtemps et j'y suis arriv nu comme un petit Saint-Jean.
Vous allez rire quand vous saurez que j'ai d laisser mes malles en gage
dans le pays o j'tais et qu'il ne me reste pas cinq louis dans ma
poche. Aussi ne suis-je pas descendu  l'auberge... je comptais passer
ma nuit au bal et dans quelque restaurant... j'aurais pu descendre chez
moi... c'est--dire chez ma femme, mais je ne l'avais pas prvenue de
mon arrive... j'ai prfr remettre ma visite  demain... non pas,
comme vous pourriez le croire, parce que je craignais de mal tomber...
ma femme est cuirasse de vertu... sans compter qu'elle a un garde du
corps en la personne d'un vieux soldat que sa famille a combl de
bienfaits et qui veille sur elle comme sur un trsor...

--Bon! se dit Paul, c'est l'homme du Luxembourg... celui qui s'est
interpos quand Mirande l'a aborde.

--Non, continua le marquis, je n'ai pas fait le mari prudent... j'tais
bien sr de ne pas dranger cette pauvre Marcelle qui vit comme une
sainte... mais j'ai de si gros aveux  lui faire que j'ai voulu
rflchir avant de la voir.

--Aurait-il quelque crime ou quelque vilenie sur la conscience? se
demandait l'tudiant.

--S'il ne s'agissait que de ma ruine totale, ce ne serait rien... je me
suis dj ruin trois on quatre fois... elle y est accoutume... et puis
elle est si bonne!... mais j'ai aggrav mes torts en lui crivant que
j'tais en passe de faire une immense fortune, avec une concession de
chemins de fer que j'avais obtenue en Turquie... o entre nous, je n'ai
jamais mis les pieds... elle me croyait  Constantinople, tandis que
j'tais...

Paul n'osa pas demander: o, mais ses yeux interrogrent M. de Ganges
qui lui dit brusquement:

--tes-vous joueur?

--Je l'ai t, rpondit vasivement Paul qui n'avait garde de parler des
huit mille francs gagns au baccarat, presque sous les yeux de la
marquise.

--Si vous ne l'tes plus, je vous en flicite, mais puisque vous l'avez
t, vous allez me comprendre... et m'excuser.

J'tais  Monaco.

--Oh! murmura Paul.

--Oui,  Monaco... au trente et quarante... et j'ai cru plus d'une fois
la tenir cette fortune que j'annonais  ma femme. J'tais en pleine
veine... le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette
fois, c'est la fin finale... non seulement parce que je n'ai plus un
sou, mais parce que je suis las de la vie que je mne depuis quatre ans.
S'il m'tait rest seulement de quoi payer mon passage, je me serais
embarqu pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de
moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux... et
pour lui conseiller de demander le divorce... j'ai peur qu'elle
n'entende pas de cette oreille-l, car elle a tous les prjugs de sa
caste... mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre
ami me tuait, a liquiderait une situation inextricable.

Paul comprenait maintenant le caractre du marquis de Ganges et il ne
pouvait se dfendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dvoy
qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'quit,
puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reu et
puisqu'il rendait justice  sa femme.

Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dvouement de cette
marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui
mritait si bien d'tre aime et respecte.

--Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je
crve tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main,
car je suis bien persuad maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en
vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel cervel a cru
faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il tait
crit que je me battrais cette nuit... c'est fatal, ces choses-l, comme
le retour du zro  la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me
dfendrai de mon mieux et j'espre ne pas laisser ma peau sur l'herbe
des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir 
remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle.
Encore faudrait-il qu'elle le st. Voudriez-vous, le cas chant, vous
charger de le lui annoncer?

--Moi!... vous n'y songez pas, monsieur!

--J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur
moi et qui serviront  faire constater authentiquement le dcs de
Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux
o je ne possde plus un arpent. Je tiens beaucoup  ne pas tre jet 
la fosse commune.

C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiter de ce que
deviendra ma carcasse. Si je m'tais brl la cervelle  Monte-Carlo, on
ne m'aurait pas consacr un monument... ni mme une plaque commmorative
sur la faade du Casino. Mais si je meurs  Paris, je voudrais que cette
pauvre Marcelle vnt de temps en temps voir ma tombe... je suis sr que,
malgr tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs...
C'est bte, ce que je vous dis l, mais que voulez-vous!... on n'est pas
parfait.

Paul se sentait mu d'entendre ce marquis dchu parler avec tant de
dsinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait  souhaiter de
tout son coeur qu'il revnt vivant du combat o il allait si gaiement.

Et pourtant, l'amoureux Paul ne pouvait pas s'empcher de penser aux
consquences de cette mort qui ferait libre une femme malheureuse,
touchante victime d'un mariage mal assorti avec un dbauch, lequel se
rendait justice en dclarant qu'il n'avait plus qu' quitter ce monde o
il n'avait fait que du mal.

S'il survivait  la rencontre, ses bonnes rsolutions s'vanouiraient
bien vite et Marcelle n'aurait plus qu' se rsigner,  souffrir encore,
 souffrir toujours.

S'il y succombait, l'avenir tait  elle et  Paul qui ne demandait qu'
l'aimer... qui l'aimait dj.

--Il me reste, reprit M. de Ganges,  vous indiquer ce que vous aurez 
faire pour remplir la mission que, je l'espre, vous voudrez bien
accepter. Madame la marquise de Ganges habite avenue Montaigne, 22, un
htel qui lui appartient. Vous vous y prsenterez de ma part et elle
vous recevra certainement. Je n'ai pas  vous dicter ce que vous lui
direz pour lui annoncer la nouvelle de ma mort. Je suis sr que vous y
mettrez tous les mnagements possibles. Je me fie pour cela  votre
tact. Le point essentiel, c'est que vous lui remettiez ce portefeuille.
Elle y trouvera tout ce qu'il faut pour tablir mon identit. Elle se
chargera de faire le reste.

Le marquis l'avait tir de sa poche et le tendait  Paul qui se dfendit
de le prendre, en disant:

--Il m'en cote, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez l un
service si dlicat que j'hsiterais  le rendre  un ami intime.

--Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure o
nous nous trouvons engrens sort tellement de l'ordinaire, que vous
pouvez bien faire une exception en ma faveur.

Prenez, je vous en prie. Je vois l-bas vos amis qui se sont arrts
pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai
charg d'aller voir ma femme.

Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux
remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit.

Ce dernier argument dcida Paul, qui, trs  contrecoeur, empocha
l'objet.

Jean de Mirande et les trois tudiants qui lui faisaient cortge taient
arrivs au rond-point o tait jadis la barrire Saint-Jacques, et o on
a excut de 1832  1851 les condamns  mort, qu'on guillotine
maintenant sur la place de la Roquette.

L s'arrtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait
gure ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait
Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, o se trouvait
la place indique comme devant leur fournir un terrain excellent.

Paul dit qu'on n'avait qu' prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait
suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux
fortifications.

On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les
deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les
aparts.

Le marquis, du reste, ne tenait plus  continuer la conversation avec
Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait  lui dire et de son ct,
Paul aimait mieux rflchir que de parler.

Mirande continuait  blaguer,  haute voix, sur tous les sujets qui lui
passaient par la tte, mais ses compagnons lui donnaient peu la
rplique.

Ces messieurs commenaient  regretter de s'tre embarqus dans une
affaire qui pouvait trs mal finir.

A la chaude, aprs la dispute, et encourags par l'attitude agressive de
Mirande, champion des coles, ils avaient t tout feu, tout flammes, et
s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces
plants devant la porte la Closerie.

La marche les avait calms peu  peu, et maintenant ils pensaient moins
 la gloriole d'tre tmoins dans un duel srieux qu'aux suites
menaantes de ce duel improvis.

Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de
l'Ecole de mdecine, et les deux autres de l'cole de droit.

Ils n'osaient pas dserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et
Cormier, qui s'en aperut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs
dispositions pacifiques, c'est--dire d'en profiter pour empcher le
combat ou tout au moins pour le renvoyer  une heure moins nocturne.

Et Paul avait quelque mrite  souhaiter un arrangement, car tout valait
mieux pour lui que de rester dans la situation o il s'tait mis
vis--vis du mari de Jacqueline.

On allait lentement, trs lentement, afin d'employer le temps jusqu'au
petit jour et ce pitinement sur un chemin dsert n'avait rien de
rcratif.

Mirande en avait assez quand on dboucha sur le chemin de ronde, plus
dsert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa
longueur, et il demanda brusquement  Paul:

--O se trouve-t-il donc, ton fameux terrain?

--A deux cents pas d'ici, rpondit Paul. Vois-tu l-bas, cette butte qui
fait bosse au milieu d'un bastion?

--Bon!... et aprs?... Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de
monter dessus pour nous battre?

--Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente...
assez d'espace pour rompre... un sol ferme sous le gazon sec... on est
l comme chez soi, et personne ne peut vous voir... Le cavalier sert
d'cran...

--a s'appelle un cavalier, cette espce de monticule?

--Oui, et a servait pendant le sige contre les obus.

--Le lieu me parat trs bien choisi, dit le marquis.

--Alors, allons-y! conclut Jean.

Et on y alla.

On n'avait pas march vite et,  la montre de Paul Cormier, il tait
deux heures passes. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne
serait pas longue, car le ciel blanchissait dj du ct de l'est.

Ces messieurs commencrent par prendre position dans le coin signal par
Paul et accept  l'unanimit.

Tout le monde tait fatigu et chacun s'assit par terre, les uns au pied
du rempart, les autres au pied de la butte.

Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonne du cavalier, en
disant  Paul:

--Ces messieurs m'excuseront. J'ai pass la nuit dernire en wagon et
j'ai plus march ce soir que je n'avais march pendant toute cette
anne. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts
d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que
vous voudrez bien me rveiller aussitt qu'on y verra clair.

--Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout tonn.

Il ne songeait gure  dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire,
ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un
duel, imitait le grand Cond, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un
somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy.

Et ce n'tait pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait dj
comme un tuyau d'orgue.

Les petits tudiants taient bien trop motionns pour en faire autant,
quoique leurs prcieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se
repentaient d'tre venus et ils auraient bien voulu s'en aller.

L'un d'eux osa mme dire  l'oreille de Mirande qu'une trs jolie farce
ce serait de dcamper et de laisser le dormeur se rveiller tout seul.
Sur quoi, Mirande le tana vertement et dclara que le premier qui
filerait aurait affaire  lui.

La proposition du jouvenceau n'tait pas hroque, mais elle tait sage.
Aussi n'avait-elle aucune chance d'tre adopte.

Paul, lui-mme, la repoussa, mais pas pour le mme motif que son ami
Jean.

Jean de Mirande tenait  se battre, pour l'honneur du quartier latin,
surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel  venger, et il tait
incontestablement l'offenseur.

Paul, qui se serait trs bien content d'un arrangement, ne pouvait pas
accepter cette faon d'viter le combat, depuis qu'il s'tait charg, un
peu malgr lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs,
l'expdient propos n'aurait pas amlior la situation. Le duel et t
retard, sinon vit, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des
drles, et il n'aurait pas manqu de raconter l'histoire  sa femme, en
nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte.

Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le rveil du
dormeur, et il ne fut plus question de l'ide saugrenue de l'tudiant de
premire anne.

Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On
alluma des pipes et on pitina pour se rchauffer. L'excitation tait
tombe. Chacun raisonnait  part soi et on n'changeait plus de
rflexions.

Les instants qui prcdent une bataille sont toujours silencieux; les
braves se recueillent, les autres cherchent  se monter la tte pour
faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le
temps long.

Cette veille des armes prit fin  la voix de Mirande.

--Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler
rciproquement des boutonnires dans le casaquin.

A toi, Paul, l'honneur de rveiller M. le marquis!

Mets-y des gards.

Paul ne pouvait pas dcliner cette mission qui lui revenait de droit,
puisqu'il devait tre le second de M. de Ganges.

Il se baissa et poussa doucement par l'paule le dormeur, qui se
redressa, en disant vivement:

--Je fais le _maximum_  rouge.

Le ponte incorrigible croyait tre attabl au trente-et-quarante, et il
se htait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la srie.

En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la mprise, mais il
n'avait pas le coeur  la joie et il tendit la main  M. de Ganges pour
l'aider  se remettre sur pied.

Ds qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua
comme un braque mouill par la rose dans un champ de luzerne qu'il
vient de battre, s'tira les bras et reprit en saluant  la ronde:

--Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre.
J'tais tellement reint, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on
avait oubli de me rveiller.

Mirande eut un bon mouvement:

--Si vous tes reint, la partie ne serait pas gale et nous pourrions
la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer.

--Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a dlass... vous tes trop
bon... mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre.

Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien
qu'il serait inutile d'insister.

--Alors, finissons-en, dit Mirande et dpchons-nous, car il fait
_frisquet_ ici... sans compter que si nous tranions, nous pourrions
tre drangs.

Jules, les pes!

L'tudiant imberbe dfit le paquet et mit au clair deux lames fourbies
de frais, qui n'avaient encore jamais brill sur le terrain.

--M. Cormier va tre l'un de vos tmoins. Veuillez choisir l'autre.

Le marquis dsigna au hasard l'tudiant en mdecine. Ces jeunes gens se
valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assist  une affaire
srieuse.

Mais Paul tait l et il s'tait dj battu. Il prit donc la direction
du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer.

La place tait marque d'avance. Le choix des armes n'tait pas en
question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'pes.

Paul n'eut qu' les mesurer pour s'assurer qu'elles taient de mme
longueur.

Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu' les
armer,  engager les fers et  donner le signal.

Le marquis s'approcha de Paul et lui dit  demi-voix:

--Savez-vous l'anglais?...

--Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait gure  pareille question.

--a suffit. Je n'ai qu'un mot  vous dire... _Remember!_

Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre,
ait prononc sur l'chafaud, ce mot qui veut dire: souviens-toi! et il
comprit aussi  quoi le marquis faisait allusion.

Il s'agissait du portefeuille  remettre  la marquise et pour que M. de
Ganges y penst dans un pareil moment, il fallait qu'il tnt beaucoup 
ce que Paul s'acquittt de la commission.

Et Paul, bien rsolu  tenir sa promesse, vit comme un prsage sinistre
dans cette rminiscence trs imprvue de la dernire parole d'un roi qui
allait mourir.

Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre
un monarque condamn  mort par ses sujets rvolts et un draill de la
vie qui tenait  ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme.

Les combattants taient face  face, les pes taient croises.

--Allez, messieurs, pronona Cormier, en se reculant un peu pour laisser
le champ libre.

Ils avaient tous les deux trs bonne mine sous les armes. Mirande,
acadmiquement pos et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le
marquis ramass sur lui-mme, le corps bien effac, avait pris d'emble
une garde savante et se prparait  attaquer.

Rien qu' son attitude on voyait qu'il tait de premire force. Il
attaqua en effet, aprs quelques feintes, et avec une vivacit
inquitante pour Jean de Mirande qui eut fort  faire pour parer une
srie de coups trs bien calculs et magistralement excuts.

Il tait moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait 
distance, grce  la porte de son bras, se bornant  lui prsenter la
pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le
marquis n'avait pas encore trouv le joint pour risquer une botte
dcisive.

Il le trouva enfin, aprs on dgagement trop large qui fit dvier de la
ligne droite l'pe de son adversaire, et il en profita pour charger 
fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son
mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps.

Le combat, men de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et
tout annonait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'tait
pas un de ces duels pour rire o les combattants cherchent  en finir
par une piqre  l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait
si bien que c'tait un miracle que Jean n'et pas encore t embroch.

Paul Cormier faisait maintenant des voeux sincres pour son ami et
tremblait d'avoir  le ramasser, transperc d'outre en outre.

Il tait si mu qu'il ne pensait plus du tout  madame de Ganges.

En revanche, il pensait beaucoup  la responsabilit qui retomberait sur
lui, en cas de malheur, car les autres tmoins n'taient l que des
comparses, absolument incapables de le seconder.

Mirande tait serr de si prs que, pour empcher un corps  corps, Paul
allait prendre sur lui d'arrter l'engagement.

Il n'eut pas besoin d'intervenir.

Le marquis, en se fendant  fond, mit le pied sur un caillou roulant qui
le fit trbucher. Son pe dvia un instant de la ligne droite et il
vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondment la
poitrine.

Il lcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec
effort:

--Toujours la srie  rouge!... j'avais trente et un  noire... j'avais
gagn... et voil que j'attrape un _refait_.

Les assistants auraient pu ajouter,  l'instar des croupiers de
Monte-Carlo:--Rien ne va plus, car le marquis tomba comme une masse et
ne se releva pas.

Tout cela s'tait pass si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il
resta en garde et il fallut que Paul lui crit de jeter son pe.

Les trois autres tmoins avaient perdu la tte  ce point qu'ils se
seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'tudiant en
mdecine pour le contraindre  examiner le corps tendu sur l'herbe
ensanglante.

Ils auraient t tous encore plus effrays s'ils avaient lev les yeux
vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'tait battu.

Ils y auraient aperu un homme qui s'tait sans doute endormi l, que le
bruit avait rveill et qui avait d tout voir.

La prsence de ce tmoin imprvu les aurait d'autant plus inquits
qu'au lieu de dgringoler de l haut pour leur offrir ses services,
aprs la catastrophe, il cherchait videmment  se cacher, car il
s'tait couch  plat-ventre et il ne montrait gure que sa tte.

Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de
s'assurer que personne n'avait assist au duel sans leur permission.

Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges tait mort et le
docteur en mdecine dclara, aprs l'avoir examin, qu'il avait t tu
raide.

L'pe avait d trancher l'artre aorte; l'hmorragie s'tait faite en
dedans, et le sang l'avait touff. L'tudiant ne comprenait pas qu'il
et encore pu prononcer quelques mots avant de tomber.

Le malheureux marquis n'tait plus qu'un cadavre et tous les soins du
monde ne l'auraient pas rappel  la vie.

Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de
ville au poste le plus rapproch ou s'esquiver sans bruit.

Les trois jeunes tmoins n'hsitrent pas. Celui qui avait fourni les
armes ramassa prestement les pes que lui avait prtes son cousin le
sous-lieutenant de dragons, et fila comme un livre. Les deux autres en
firent autant et les deux amis restrent seuls auprs du mort, sous les
yeux de l'homme qui continuait  les espionner du haut de la butte.

Trs mus tous les deux et trs perplexes.

--Qu'allons-nous faire? demanda Mirande.

--Tout plutt que d'attendre qu'on nous surprenne, rpondit Paul
Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'ide de tourner la
butte nous trouverait prs d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a
t tu en duel, on nous prendrait pour des assassins.

--D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emport
les pes, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait
t avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester l. Il y a eu
mort d'homme. Tout le quartier des coles saura l'histoire... ils vont
la colporter ce soir dans les cafs du boul'Mich'... il faut absolument
que je fasse ma dclaration au commissaire de police.

--Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser  celui de notre
quartier, o on nous connat. Dans les parages o nous sommes en ce
moment, on commencerait par nous arrter. Mon avis est donc que nous
rentrions d'abord chez nous.

--C'est aussi le mien. En route!

Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier
venu allait dcouvrir et qu'on ne manquerait de porter  la Morgue.

Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas o on se tire d'affaire
comme on peut, et ce n'tait pas le moment de faire du sentiment.

Ils reprirent le chemin par lequel ils taient venus et ne s'aperurent
pas que l'homme couch sur le sommet de la butte artificielle se leva
tout doucement, descendit de son observatoire et se mit  les suivre de
loin.

Le voyage  pied tait forc, car au petit jour les fiacres ne circulent
pas encore, et il n'tait pas court, mais il n'y avait pas moyen de
faire autrement.

Paul d'ailleurs n'tait pas trs press de passer au commissariat. Il
prfrait mme n'y aller qu'aprs s'tre acquitt de la mission que
l'infortun marquis lui avait confie et il ne pouvait pas dcemment
aller rveiller la marquise  cinq heures du matin.

Il se proposait pourtant de s'y prsenter vers midi, aprs avoir pris un
peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait  commencer par
cette visite.

Il ne pouvait pas parler de ses projets  son ami qui ne savait pas le
premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas
vu le marquis remettre son portefeuille  Paul, mais il en tait encore
 croire que la querelle avait eu pour point de dpart un malentendu.

Et Paul n'avait garde de le dtromper.

Il avait du coeur ce grand fou de Mirande et, en dpit de l'affectation
qu'il mettait  paratre impassible, il sentait trs vivement le regret
de s'tre mis sur la conscience la mort d'un homme.

Ce n'tait pas qu'il redoutt beaucoup les suites fcheuses que pouvait
avoir pour lui ce tragique vnement.

Le duel, aprs tout, avait t loyal. Il se trouverait des gens pour
attester que l'affaire s'tait engage  Bullier et que la victime de
cette rencontre improvise avait eu les premiers torts.

Et, en dfinitive, Mirande qui avait de sa main tu le marquis tait
moins proccup des consquences de cette mort que Paul Cormier qui
n'avait fait qu'assister au combat.

Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches
mondaines, et mme sans relations  Paris.

Il ne se trompait qu' moiti, mais il ne croyait pas avoir eu  faire 
un gentilhomme dont la race valait la sienne.

Les deux amis n'taient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils
cheminaient cte  cte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit:

--J'ai rflchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le pre
Bardin.

--Qu'est-ce que c'est que le pre Bardin? demanda Jean.

--Un vieil avocat qui tait l'ami et le conseil de mon pre. Je croyais
t'avoir dj parl de lui.

--C'est possible, mais je l'ai oubli. A quoi peut-il nous tre bon?

--Il connat comme pas un le Code, la procdure et tout ce qui s'ensuit.
Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche  suivre. Il
a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait,
rpondrait de nous.

--Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tt possible.

--Aujourd'hui, parbleu!... j'ai dn, hier, avec lui chez ma mre. Il
m'a mme parl de toi.

--A propos de quoi?

--Oh! rien... un renseignement qu'il m'a pri de te demander. Il sait
que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province
une famille de... le nom m'chappe... un nom bizarre... ah! j'y suis!...
de Marsillargues...

--Oui, j'ai entendu parler de ces gens-l... autrefois, car il y a beau
temps que je l'ai lche, ma province... ils taient trs riches... et
l'unique hritire de la fortune tait une toute jeune fille, trs
jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmit... manchotte, je
crois... ou paralyse d'une main... Moi, je ne l'ai jamais vue et je
crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi
Bardin te parlait-il d'elle?

--Ce serait trop long  t'expliquer et a ne t'intresserait pas.
Revenons  notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu' ce soir?

--Oh! trs volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je
ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras.
Et tout ce que ton homme t'aura conseill de faire, nous le ferons de
concert. Ce sera mieux que si nous agissions sparment.

--Beaucoup mieux. C'est convenu.

Paul se disait:

--D'ici,  ce soir, j'aurai vu la marquise.

Ils taient arrivs  la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande
avisa un fiacre qui revenait  vide de quelque gare o il tait all
attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit.

Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul
refusa. Il n'tait plus trs loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui
faisait du bien.

Il n'tait pas fch d'ailleurs de se retrouver seul, pour tcher de
remettre un peu d'ordre dans ses ides.

Les deux amis se sparrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux
complices, puisqu'ils pouvaient tre impliqus tous les deux dans une
affaire qui se dnouerait peut-tre en Cour d'assises.

Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain o il avait son
domicile. Paul continua de cheminer  pied vers la rue Gay-Lussac.

L'homme qui les avait pis du haut de la butte les avait fils 
distance sans qu'ils s'en fussent aperus.

Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas tre de leur rendre
service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache
que pour mal faire.

Quand ces messieurs se quittrent, il dut forcment lcher une des deux
pistes pour s'attacher  l'autre, et il n'avait pas le choix, car les
chevaux du fiacre o Mirande tait mont allaient plus vite que lui.

Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pdestrement et qui
ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas
qu'un curieux mal intentionn tait  ses trousses.

Ce suspect individu suivit Paul jusqu' la porte de la maison qu'il
habitait.

Il ne poussa pas l'audace jusqu' y entrer sur ses talons, comme Paul
tait entr, la veille, chez la baronne Dozul, en mme temps que la
marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperut,
ds le lendemain, qu'il aurait dsormais  compter avec un dangereux
drle.




III


Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'tait pas encore
mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'tait pay une
installation superbe.

Il ne vivait pas non plus dans un htel garni, comme un simple tudiant,
pourvu d'une maigre pension.

Il avait lou, dans une honnte maison, un joli appartement meubl,
compos de quatre pices, au premier sur le devant, et n'et t
l'criteau jaune pendu  la porte de la rue, les personnes qui venaient
le voir pouvaient croire qu'il tait l chez lui.

Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre.

En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de mnage, vitant
ainsi la dpense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus
d'argent de poche, le seul qu'il apprcit.

Il avait un certain mrite  se gouverner de la sorte, car madame
Cormier, la mre, tait reste usufruitire de toute la fortune; et son
fils, qui aurait pu exiger sa part de l'hritage, ne l'avait jamais
rclame.

Depuis qu'il avait gagn huit mille francs au vicomte de Servon, il
s'tait dj demand s'il ne les emploierait pas  se crer un intrieur
confortable o il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son
ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges.

Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins  la
jolie somme qui gonflait son portefeuille qu' un autre portefeuille
qu'il s'tait charg de remettre  la veuve du marquis.

Celui-l lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de
sa poche en se dshabillant, c'est  peine s'il osa y toucher.

Il fut pourtant violemment tent de l'ouvrir.

M. de Ganges, en lui recommandant de le porter  sa femme, ne lui avait
pas dfendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-tre
d'autres secrets que celui de la personnalit du dfunt.

Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-tre qu'
lui de tout savoir.

Mais il lui rpugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et aprs
avoir un peu trop hsit, il sut rsister  la tentation.

Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire  glace qui lui
servait de coffre-fort et il se mit au lit o il dormit d'un sommeil
trs agit, jusqu' l'heure o sa femme de mnage le rveilla pour lui
apporter son chocolat, c'est--dire  midi prcis.

Paul se hta de se lever et d'expdier ce frugal djeuner. Il lui
tardait de courir  l'avenue Montaigne et il avait encore  faire une
toilette plus soigne que de coutume, avant de se prsenter chez la
marquise.

Le noir tait indiqu, puisqu'il avait  remplir le pnible rle du page
de la chanson de Marlborough.

La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.

Encore fallait-il que les vtements de deuil qu'il allait mettre fussent
neufs et coups par un bon tailleur.

Il tait content du sien qui n'habillait que des messieurs lgants et
il choisit une tenue approprie  la circonstance.

S'il l'et os, il aurait mis un crpe  son chapeau.

Et il n'eut pas de peine  prendre la figure que doit avoir un homme
charg d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le coeur  la joie.
Il commenait  se proccuper fortement des consquences du drame
nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce
qu'il tait advenu du cadavre abandonn sur le talus des fortifications
et si l'on n'avait pas trouv sur le mort des preuves de son identit;
toutes n'taient peut-tre pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la
police arriverait bien vite  dcouvrir qu'il existait  Paris une
marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur
rue, ou plutt sur avenue, ce qui est encore mieux.

Donc, Paul Cormier devait se hter, s'il voulait avoir tout le bnfice
de la mission qu'il avait accepte; mission dlicate, s'il en fut,
puisqu'il tait la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai
que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'tait
tacitement prte  la confusion de personnes qui avait amen la
malencontreuse prsentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul
esprait que cette complicit passive lui vaudrait quelque indulgence de
la part de la veuve. Elle l'avait laiss se mettre dans son jeu; aprs
la scne qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le
mort lui avait confi, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant
et il y comptait bien.

Non pas certes qu'il songet  se prvaloir de la situation pour lui
imposer son intimit, mais elle aurait forcment besoin de lui et elle
ne pourrait pas moins faire que de le revoir.

Il avait renvoy sa femme de mnage et il allait sortir quand il avisa
sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait pose en entrant, comme
elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le
courrier.

Peu s'en fallut qu'il ne l'y laisst sans l'ouvrir. Il n'avait ni
affaires, ni cranciers, et les femmes qui lui crivaient de temps 
autre lui taient maintenant compltement indiffrentes.

Il la dcacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat
pas peu surpris de ce qu'il y lut.

On lui crivait ceci:

J'ai vu tout ce qui s'est pass, ce matin, au petit jour, sur un
bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tu un homme et vous tiez deux
contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez o a mne. Je
n'ai qu'un mot  dire pour vous faire arrter. Mais je suis bon enfant
et je ne demande qu' m'entendre avec vous. Le silence est d'or,  ce
qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous
tes dispos  me les donner, vous me trouverez, de midi  deux heures,
dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain
et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce
soir au dpt de la Prfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.

Cette aimable ptre n'tait pas signe, mais elle tait trs
correctement rdige, sans la moindre faute d'orthographe ni de franais
et parfaitement adresse  M. Paul Cormier.

Elle n'tait pas signe,--on ne signe pas ces choses-l,--mais il y
avait un post-scriptum ainsi conu:

Je m'adresse  vous de prfrence, parce que c'est vous que j'ai sous
la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien
pour avoir attendu.

C'tait clair et net. Il s'agissait d'un chantage.

Le matre-chanteur se trompait, peut-tre volontairement, quand il
disait que Paul avait tu un homme, puisque Paul n'avait t qu'un des
tmoins du duel.

Il s'adressait  celui-l parce qu'il ne connaissait pas encore
l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dnonciation n'en tait pas
moins redoutable.

videmment, ce drle s'tait renseign chez le portier du numro 9 de la
rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu' signaler M. Cormier
au commissaire de police pour qu'on l'envoyt chercher  domicile par
deux agents.

C'tait ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de
fournir  ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait
absolument  pouvoir disposer de sa journe, d'abord pour aller voir la
marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa
mre, l'avocat Bardin.

Quant  acheter le silence du gredin qui le menaait de le dnoncer,
Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'et volontiers donn de
l'argent pour que ce drle le laisst en repos, mais c'et t se mettre
 sa merci, car il n'aurait pas manqu de recommencer.

C'est le systme de tous les matres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils
exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lchent
qu'aprs l'avoir ruin et lorsqu'il en est l, ils le dnoncent quand
mme.

Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu' tre
appel  s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il
faudrait bien en venir l tt ou tard, mais il prfrait que ce ne ft
pas immdiatement.

Comment ce misrable tait-il si bien inform? Paul ne s'en doutait pas.
Et c'tait d'autant plus incomprhensible pour lui que,  en juger pas
le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire  un
rdeur de barrires. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot
de cette nigme, et sa rsolution fut bientt prise.

Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il
annonait que de midi  deux heures il se tiendrait dans le jardin du
muse de Cluny. Paul n'avait qu' le laisser s'y morfondre et  prendre
un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne.

Aprs son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin,
puis chez Mirande, que trs probablement, il trouverait encore au lit,
et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser.

Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'oeil 
droite et  gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas trs
frquente et dans le voisinage du numro 9, il n'y avait aucun de ces
tablissements o on vend  boire et  manger, et, o on peut
s'installer pour espionner  travers les vitres de la devanture.

Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait
apport la lettre et si quelqu'un tait venu demander des
renseignements. Mais c'et t laisser voir qu'il craignait d'tre
surveill et il prfra s'abstenir.

Il passa donc devant la loge sans s'y arrter et tournant  gauche, il
dboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout prs de la station o il
avait pris la veille la voiture qui l'avait men avec madame de Ganges,
au rond-point des Champs-lyses.

Avant d'y arriver, il en vit une arrte au coin de la rue Gay-Lussac,
mais elle devait tre occupe, car les stores taient baisss et il lui
fallut pousser jusqu' la station de la rue de Mdicis.

Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit.

Ces aventures-l n'arrivent pas tous les jours.

Paul, bien entendu, n'avait pas oubli de se munir du portefeuille  lui
confi par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laiss le sien
dans son armoire  glace o ses billets de banque n'auraient pas t en
sret.

Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa  se prparer 
paratre devant la marquise, et plus le moment solennel approchait,
moins il se sentait rassur sur le rsultat de la dmarche qu'il allait
tenter, dmarche scabreuse s'il en fut.

D'abord, madame de Ganges consentirait-elle  le recevoir? Il commenait
 en douter.

Sous quel prtexte et sous quel nom se prsenterait-il? Elle savait
qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-tre tait-ce
une raison pour qu'elle lui fermt sa porte, si elle reconnaissait ce
nom sur la carte qu'il remettrait au domestique charg de rpondre aux
visiteurs.

Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en
ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves
et urgentes.

Paul payait assez de mine pour ne pas avoir  craindre d'tre pris pour
un mendiant ni mme pour un commis-voyageur qui vient offrir  domicile
des vins de propritaire.

Une fois qu'il serait en prsence de la marquise, le reste irait tout
seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, aprs ce qui s'tait pass
chez la baronne Dozul, elle devait souhaiter autant que lui une
explication en tte  tte.

La seule difficult tait donc d'arriver jusqu' elle. Aprs rflexion,
il rsolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son
fiacre, un peu avant le numro 22,  seule fin de se donner le temps
d'examiner l'extrieur de la place, avant d'essayer d'y pntrer par
surprise.

En s'approchant, il vit un grand et bel htel dont la faade  deux
tages tait imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas t
construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent
l'avenue de Villiers et les rues adjacentes.

L'htel de la marquise tait un htel srieux comme on n'en btit gure
pour ces demoiselles.

Il avait mme l'air un peu triste avec ses hautes fentres closes et sa
majestueuse porte cochre dont les deux battants taient ferms.

On n'entrait pas l comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui
laissait libre l'accs du sien, les jours o elle recevait ses nombreux
amis.

Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon
n'tait pas ouvert  tout venant.

Paul, un instant intimid par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait
de plus en plus d'y tre admis.

Il se dcida pourtant  sonner et le cordon fut tir immdiatement.

Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule
aboutissant  un jardin qui semblait s'tendre trs loin.

Un valet en livre de couleur sombre vint  la rencontre du visiteur et
lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges tait
chez elle.

Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperut 
l'entre du jardin un homme vtu de noir qu'il reconnut aussitt pour
l'avoir dj vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse.

Cet homme, c'tait celui qui avait eu maille  partir avec Jean de
Mirande,  propos de la chaise occupe si cavalirement par cet
audacieux tudiant et que Mirande avait trait du haut en bas.

La rencontre tait fcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la
marquise hors de chez elle, devait se tenir l pour la protger 
domicile contre les importuns et contre les indiscrets.

--S'il allait me reconnatre pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait
Paul, de moins en moins rassur.

Il oubliait qu'il s'tait tenu  distance pendant l'altercation et que
ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer.

Il eut bientt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave
personnage s'approcha et lui dit trs poliment que madame de Ganges, un
peu souffrante, ne recevait personne.

Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il
n'avait pas l'honneur d'tre connu de madame la marquise, mais qu'il
tait charg de lui faire une communication importante.

L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement:

--De la part de qui?

Paul ne pouvait pas rpondre: de la mienne, aprs avoir dit que madame
de Ganges ne le connaissait pas.

On l'aurait videmment mis  la porte.

Il eut une ide qui aurait pu lui venir plus tt, et qu'il crut bonne,
car il n'hsita pas une seconde  dire:

--De la part de M. le marquis de Ganges.

En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux
marquis l'avait expressment charg d'aller remettre son portefeuille 
sa femme et c'tait bien le seul moyen qui lui restt d'arriver jusqu'
madame de Ganges. Mais il avait oubli de se demander comment le
chevalier noir allait prendre cette dclaration qui devait l'tonner
beaucoup, pour peu qu'il ft au courant des affaires de mnage de la
noble dame dont il semblait s'tre constitu le garde du corps.

--C'est impossible, dit brutalement ce personnage rbarbatif, M. le
marquis n'est pas  Paris.

C'tait bel et bien un dmenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait
vertement relev, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but
en se faisant expulser, et il se contenta de rpondre:

--Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a
confi une mission que je tiens  remplir consciencieusement. Or, je ne
puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car
j'ai promis  monsieur de ne remettre qu' elle seule un objet qu'il m'a
charg de lui apporter.

Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidle
gardien de la marquise. Peut-tre crut-il que ce messager inattendu
arrivait d'un pays tranger o il avait rencontr M. de Ganges. Paul, en
affirmant qu'il l'avait vu, s'tait bien gard de dire o. Et il se
pouvait que madame de Ganges et intrt  recevoir le message.

--Je veux bien lui rpter ce que vous venez de me dclarer, et prendre
ses ordres, grommela le serviteur rcalcitrant. Elle est au fond du
jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y
consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici.

Paul n'avait qu' obir sans lever d'objections, trop heureux d'avoir
dcid ce cerbre  consulter sa matresse.

Ainsi fit-il. Bien persuad d'ailleurs que, dans la situation d'esprit
o elle devait tre depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un
monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari.

Il resta  la place o le colloque venait d'avoir lieu et il attendit,
sous l'oeil du valet en livre qui l'observait de loin.

L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit:

--Allez! elle est seule maintenant.

--Je l'espre bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument
au tte--tte et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer
une de ses amies pour le recevoir.

Il prit l'alle que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa
l'amie, et il la salua en passant.

Cette amie tait une trs jeune femme, modestement habille, dont
l'clatante beaut l'blouit: une brune au teint clair, avec des yeux
qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que
l'embellir encore.

Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance,  laquelle madame
de Ganges s'intressait.

Paul avait autre chose en tte que de chercher  deviner qui elle tait.
Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperut, assise au pied d'un
acacia, sur un banc rustique.

Elle aussi l'aperut et se leva vivement pour venir  sa rencontre.

--Vous ici, monsieur! s'cria-t-elle. Et vous osez vous y prsenter sous
prtexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous
tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher  me
connatre. Vous aviez dj manqu  votre promesse en me suivant jusque
chez madame Dozul... et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise!
Vous m'avez donc encore une fois pie, puisque vous tes parvenu 
savoir o je demeurais?

--Non, madame!... je vous jure que non, s'cria Paul.

--Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je
suppose, l'audace de la demander, aprs mon dpart, aux personnes qui
avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom
que je porte!

--Je m'en serais bien gard... quelqu'un a dit devant moi que votre
htel tait situ avenue Montaigne.

--Soit! je veux bien vous croire... et alors vous n'avez rien eu de plus
press que de vous prsenter ici. Qu'espriez-vous donc? Vous tes-vous
imagin que je continuerais  me prter  une confusion de personnes que
je n'ai pas eu la prsence d'esprit d'empcher, en dclarant tout haut
que je ne vous connaissais pas.

--Je ne l'esprais pas... mais je le dsirais de tout mon coeur.

--Vous saviez bien que c'tait impossible. Ni mon amie, ni les personnes
qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne
le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connat.

--Oui... votre intendant, n'est-ce pas?... cet homme qui, hier, vous
gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver...

--M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui
fut l'ami de mon pre et qui est rest le mien.

--Il connat M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui.
Donc pour le prsent, vous n'avez pas  craindre que l'erreur soit
dcouverte.

--Elle le sera forcment quand mon mari reviendra.

C'tait le cas ou jamais de rpondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le
fit pas. Avant d'en venir l, il voulait voir un peu plus clair dans les
sentiments intimes de la marquise et il lui dit:

--Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparatra M. de
Ganges?

--Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que
je lui dirai la vrit. Le mensonge me rpugne. Et du reste, je n'ai 
me reprocher qu'une lgret que mon mari excusera quand je lui aurai
dit le motif qui m'a pousse  la commettre.

--C'est son affaire, rpliqua peu poliment Paul, piqu d'entendre cette
marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans
consquence. Mais vos amies et vos amis... la baronne Dozul... le
vicomte de Servon... et les autres... comment leur expliquerez-vous que
vous n'avez pas protest contre l'erreur de ce valet qui m'a annonc
devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges?

--Je n'aurai rien  expliquer, car aussitt que mon mari sera de retour,
je quitterai avec lui Paris et la France.

--Mais vous y reviendrez.

--Je ne crois pas.

--Quoi! vous expatrier pour toujours!

--Vous y aurez contribu, en me plaant dans une situation insoutenable.

--J'ai eu tort, je l'avoue... mais vous, madame, n'avez-vous donc rien 
vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au
Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis
de vous aborder... c'est vous qui...

--Brisons l! monsieur, interrompit schement la marquise. Je regrette
beaucoup ce que j'ai fait... Si vous saviez ce qui m'a dtermine  agir
ainsi, vous excuseriez mon imprudence... et ce n'est pas  vous de me la
reprocher. J'en supporterai les consquences et je vous prie de ne plus
vous occuper de moi.

--Ainsi, vous me dfendez de vous revoir?

--Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le
comprendre. Et si, comme je le crois, vous tes un galant homme, vous ne
chercherez pas  prolonger une fiction qui finirait par me compromettre
gravement, et que la trs prochaine arrive de M. de Ganges va percer 
jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous
pensiez sans doute que j'tais libre. Vous savez maintenant que je ne le
suis pas, puisque je suis marie.

--Vous vous trompez, madame, rpliqua Paul Cormier, vous tes veuve.

Paul, emport par un lan de passion, avait parl trop vite et il se
repentait d'avoir lanc cette grosse nouvelle qu'il comptait rserver
pour le moment o il aurait suffisamment prpar madame de Ganges  la
recevoir.

Il n'avait pas pris le temps de se prparer  l'expliquer et  tirer
parti de l'effet qu'elle allait produire.

Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat.

--L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prvoyait, car la marquise
rpondit ddaigneusement:

--Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie trs dplace,
souffrez que je vous le dise et que j'arrte-l cet entretien.

--A Dieu ne plaise que je plaisante aprs un pareil vnement, s'cria
Paul. Je vous rpte que vous tes veuve, madame... je vous le jure sur
mon honneur!

--Vous ne prenez pas garde que vous tes en contradiction avec
vous-mme, dit froidement madame de Ganges. Vous vous tes introduit
chez moi en prtextant que vous aviez  me remettre un message de mon
mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux
dclarations est fausse.

--Elles sont vraies toutes les deux.

--Ah! c'est trop fort!..., et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas
entendre davantage.


--Je vous supplie de m'couter jusqu'au bout, Aprs... vous ne douterez
plus.

Ce fut dit avec tant de fermet que madame de Ganges resta et attendit
la suite.

--J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul.

--C'est impossible. Mon mari n'est pas  Paris.

--Il y est arriv, hier... je l'ai rencontr... malheureusement.

--Comment avez-vous pu le reconnatre?... vous ne l'aviez jamais vu.

--C'est lui qui m'a abord. Il a entendu M. le vicomte de Servon me
prsenter  un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges.
Alors, il est intervenu... il m'a demand des explications que je
n'avais garde de lui fournir.

--O s'est pass cette scne? demanda la marquise, dj mise en veil
par cet expos inattendu.

--Dans un bal public, rpondit Paul, aprs avoir un peu hsit.

--On vous a tromp, monsieur... quelqu'un aura trouv drle de se faire
passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-tre vu autrefois et
dont vous usurpiez le nom et le titre...

--J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites.

--Quelles suites?

--Il m'en cote de vous le dire... mais il faut que vous sachiez tout...
j'ai jur, et je dois tenir ma parole... une querelle s'est engage.

--Entre mon mari et M. de Servon?

--Non, madame... M. de Servon n'tait plus l... un de mes amis est
survenu, au moment o M. de Ganges me menaait de me souffleter... mon
ami, qui est trs violent, a pris les devants et l'a frapp au visage...

--Ce n'est pas vrai!... M. de Ganges n'est pas un lche.

--Non, certes... Il ne l'a que trop prouv... mais il a t surpris par
cet acte de brutalit. Il ne lui restait qu' demander raison 
l'agresseur. C'est ce qu'il a fait.

--Et il en rsultera un duel? demanda anxieusement la marquise.

--Le duel a eu lieu, madame, rpondit Paul en baissant les yeux.

--Quand?... on ne se bat pas la nuit.

--Ils ont attendu que le jour comment  poindre. Dieu m'est tmoin que
j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empcher la rencontre... ou pour la
retarder. Tous mes efforts ont t inutiles... et...

--Achevez!...

--On s'est battu  l'pe... et M. de Ganges, frapp en pleine
poitrine... est mort en brave...

--Mort!... Non, ce n'est pas possible!...

--J'y tais, madame... Je l'ai vu tomber...

--Ah!... je comprends, s'cria la marquise. C'est vous qui l'avez
tu!... et vous osez vous prsenter devant moi couvert du sang de mon
mari!...

--Non, madame. Je n'tais pas son adversaire... j'ai t un de ses
tmoins... et c'est lui-mme qui m'a choisi. Il ne nous connaissait ni
les uns, ni les autres... il a eu confiance en ma loyaut et je l'ai
assist de mon mieux.

La marquise, ple et tremblante, se taisait parce qu'elle n'avait plus
la force de parler.

--Si vous en doutez, reprit Paul, je puis vous prouver que je ne dis que
l'exacte vrit. Je suis venu chez vous parce que M. de Ganges m'y a
envoy. Comment aurais-je su votre adresse, s'il ne me l'avait pas
donne? Je n'ai pas pu la demander  M. de Servon, qui me prenait et qui
me prend encore pour votre mari.

--Mort!... il est mort!... murmura la marquise en cachant son visage
dans ses mains gantes.

--M. de Ganges a fait plus que de m'envoyer  vous. Il m'a racont sa
vie.

--Que dites-vous? demanda madame de Ganges stupfaite.

--Toujours la vrit, madame. La querelle a commenc dans un bal, prs
du carrefour de l'Observatoire, et s'est vide aux fortifications. J'ai
fait ce long trajet  ct de M. de Ganges et en causant avec lui. C'est
ainsi que j'ai reu de lui des confidences que je n'avais pas
provoques.

--Comment a-t-il pu vous choisir pour les entendre, vous qui vous tiez
empar de son nom?

--Je lui ai dit qu'on m'avait fait la sotte plaisanterie de me le
donner, et que je n'y tais pour rien. En vrit, je ne mentais pas. Il
m'a cru, et, s'il n'y avait pas eu le soufflet, l'affaire se serait
probablement arrange... et j'aurais eu quelque mrite  pousser, comme
je l'ai fait,  un accommodement, puisque sans ce duel fatal, vous ne
seriez pas...

--Que vous a-t-il dit? interrompit la marquise.

--Son rcit n'a t qu'une longue confession de ses torts envers vous.
Il m'a dit qu'il s'tait ruin plusieurs fois, et qu'il avait abus de
votre bont, sans jamais la lasser. Il m'a dit que depuis un an il n'a
pas cess de vous tromper en vous crivant qu'il tait en train de
refaire sa fortune dans de grandes entreprises financires. C'tait
faux. Il tait en dernier lieu  Monaco o il jouait et o, aprs avoir
gagn une somme norme, il a perdu jusqu' son dernier louis. Il
arrivait  Paris sans argent, et c'est la honte de vous avouer ce qu'il
avait fait qui l'a empch de se prsenter, hier,  votre htel.

--Ah! c'est le coup de grce! murmura madame de Ganges.

--Je dois ajouter, reprit Paul, qu'il se repentait de vous avoir
offense et qu'il m'a charg de vous demander de lui pardonner le mal
qu'il vous a fait. C'tait l une mission qui ne me plaisait pas, vous
le croirez sans peine, mais je ne pouvais pas refuser de l'accepter...
et je m'en acquitte.

Abme dans sa douleur, ou tout au moins dans son motion, la marquise
semblait avoir t change en statue. Ple, immobile, le regard fixe,
elle ne trouvait pas une parole  adresser  Paul Cormier, qui
attendait.

--Qui donc l'a tu? demanda-t-elle lentement, comme si elle sortait d'un
rve.

--Un homme que vous connaissez, madame, rpondit Paul. Il tait avec
moi, hier, au Luxembourg, quand je vous ai vue pour la premire fois...
et il a os vous parler.

--Jean de Mirande! s'cria la marquise; lui, toujours lui!... c'tait
donc crit qu'il troublerait encore une fois ma vie!

--Que voulez-vous dire, madame? demanda vivement Paul Cormier. Que vous
a donc fait Mirande, avant de...

--A moi, rien, murmura la marquise; mais il a fait le malheur de...
d'une personne  laquelle je m'intresse... et vous venez m'apprendre
qu'il a tu mon mari!...

--Qu'il ne connaissait pas, mme de nom. Je l'ai interrog aprs le duel
et il m'a affirm qu'il n'avait jamais entendu parler de M. de Ganges.

Cette assurance ne parut pas dplaire  la marquise et Paul reprit
vivement:

--Vous le voyez, madame... c'est la fatalit qui a tout fait... et dans
ce malheur, vous pouvez du moins vous dire que vous ne serez pas
compromise, car personne ne sait que l'homme qui a succomb dans ce duel
tait votre mari.

--On le saura... on trouvera sur lui des papiers... des cartes de
visite... que sais-je?

--Rien, madame. M. de Ganges, avant le duel, m'a remis son
portefeuille... Le voici, dit Paul, en le tirant de sa poche, pour le
prsenter  la marquise. Il porte une couronne et des armes graves sur
le cuir. Les reconnaissez-vous?

--Oui... ce sont les siennes, balbutia madame de Ganges.

--Ai-je besoin de vous jurer que je ne l'ai pas ouvert?

--Non... je vous crois... mais que va-t-il arriver, mon Dieu!... La
justice poursuit les duellistes, quand le duel a caus la mort de l'un
des combattants... vous serez interrogs... vous et votre ami... que
direz-vous? La vrit, n'est-ce pas?... On vous demandera pourquoi vous
aviez pris ce nom qui ne vous appartenait pas... et vous ne pourrez pas
cacher ce qui s'est pass hier, chez mon amie, madame Dozul... Ah! je
suis perdue!

--Si on m'interroge, je ne parlerai pas de vous... Mirande non plus...
par une excellente raison, c'est qu'il ignore que vous existez. Les
trois autres tmoins sont trois tudiants qui n'taient pas prsents au
moment o M. de Ganges m'a grossirement reproch de lui avoir vol son
nom... Ils savent que ces messieurs se sont battus  propos d'un
soufflet... Ils ne savent pas pourquoi ce soufflet a t donn. Ce n'est
pas moi qui le leur apprendrai... et, d'ailleurs il n'est pas certain
qu'on nous interrogera... personne ne nous a vus sur le terrain.

Paul oubliait, peut-tre volontairement, la lettre du matre-chanteur,
qui menaait de le dnoncer. Il ne pensait qu' rassurer la marquise et
 tirer parti, pour entrer dans son intimit, de la bizarre situation
que le plus trange des hasards venait de leur crer.

Il sentait trs bien que le moment et t mal choisi pour lui parler
encore de son amour, comme il n'avait pas craint de le faire avant de
lui annoncer qu'elle tait veuve, mais il constatait dj que si la
nouvelle de la mort tragique de M. de Ganges avait boulevers la
marquise, elle ne l'avait pas afflige outre mesure, car elle n'avait
pas vers de larmes.

Et il lui savait gr de ne pas feindre une douleur que ne pouvait gure
lui causer la lamentable fin d'un homme qui s'tait presque vant, avant
de mourir, d'avoir t le plus dtestable des maris.

Il esprait qu'une fois remise de l'motion bien naturelle qu'elle
venait d'prouver, cette victime d'une union mal assortie comprendrait
qu'elle aurait tort de faire un clat et il se prparait  lui proposer,
en temps et lieu, le _modus vivendi_ que lui avait suggr sa cervelle
d'amoureux.

Il attendait toujours qu'elle prt ce portefeuille qui,  vrai dire, lui
brlait les doigts.

On a beau ne pas tre sentimental  l'excs, on ne garde pas volontiers
sur soi les reliques d'un homme qu'on a vu tomber, frapp  mort, dans
un duel dont on a t la cause premire.

Et, de son ct, la marquise rpugnait videmment  toucher ce legs de
son indigne mari.

Paul Cormier se dcida enfin  le placer sur le banc o elle tait
assise quand il avait paru dans le jardin.

Il pensait bien qu'elle ne l'y laisserait pas et il tenait  s'en
dbarrasser le plus tt possible.

--Vous ne m'accuserez plus de mentir, dit-il doucement, et maintenant
que j'ai rempli la pnible mission qui m'a t impose, je vous supplie,
madame, de me faire connatre votre volont. A tout ce que vous me
commanderez, j'obirai, quoi qu'il m'en puisse coter. Dans la situation
o les vnements nous ont placs, c'est  vous de donner des ordres. Et
je vous demande en grce de ne penser qu' vous en prenant une dcision.
Peu importe ce qu'il m'arrivera, pourvu que vous n'ayez pas  souffrir
des consquences de ce duel.

--Souffrir! rpta tristement la marquise, voil des annes que je
souffre... il ne peut rien m'arriver de pis que de vivre comme j'ai vcu
depuis que je me suis marie. Si vous saviez!...

--Je sais. Croyez-vous donc que je ne devine pas qu'on vous a sacrifie
 un homme que vous n'aimiez pas et qui a fait de vous une martyre...
s'il ne me l'a pas dit, il m'en a dit assez pour que je ne le plaigne
pas... c'est Dieu qui l'a puni... et c'est vous que je plains... vous
pour qui je mourrais avec joie, si ma mort pouvait vous pargner un
chagrin... vous que...

La marquise arrta d'un geste la dclaration brlante que Paul avait sur
les lvres.

--Pas un mot de plus, lui dit-elle d'une voix ferme. Je vous crois, mais
je ne dois pas vous couter. Je subirai mon sort sans murmurer... et je
compte que vous n'aurez pas moins de courage que moi.

--Est-ce  dire que vous persistez  me dfendre de vous revoir?

Et comme madame de Ganges se taisait:

--C'est impossible! s'cria Paul. Comment feriez-vous? Que diriez-vous 
vos amies...  vos amis...  ce monde o vous vivez et o j'ai t
prsent sous le nom de votre mari? Esprez-vous leur persuader que je
suis retourn  l'tranger?... Ils s'apercevraient bien vite que je n'ai
pas quitt Paris... je me suis dj trouv face  face avec M. de Servon
dans un lieu o je ne devais pas m'attendre  le rencontrer...

--C'est moi qui partirai... je m'loignerai de la France... je vous l'ai
dj dit.

--Mais j'y resterai, moi. Que dirai-je  ceux qui me parleront de vous?
Faudra-t-il que j'chafaude des mensonges pour tcher de leur expliquer
ce chass-crois du marquis et de la marquise de Ganges? Ils ne me
croiraient pas... ils sauraient bientt la vrit... on dirait partout
que j'ai t votre amant... et que nous avons  nous deux, invent cette
supercherie... ils ne vous pardonneraient pas de vous tre moque d'eux.

--Pourquoi ne leur diriez-vous pas tout simplement la vrit?... que
vous m'avez suivie, que vous tes entr chez madame Dozul, en mme
temps que moi qui ne vous avais pas vu... et que l'erreur d'un valet de
pied a fait tout le mal...

--Ils me croiraient encore moins.

--Mais rien ne vous oblige  les voir, vous n'avez qu' reprendre la vie
que vous avez toujours mene. Pour eux, le quartier que vous habitez est
aussi loin que la Chine. Vous y avez rencontr M. de Servon par un de
ces hasards qui n'arrivent pas deux fois.

--J'avais bien compris... vous ne voulez plus me connatre... je vous
gne, murmura Paul Cormier.

--Je n'ai pas dit cela, rpliqua vivement la marquise.

--Vrai?... vous ne me chassez pas? merci!... oh! merci!... alors, il n'y
a qu'un moyen... un seul... c'est de rester comme nous sommes.

--Je ne comprends pas.

--Pourquoi ne continuerais-je pas  passer pour votre mari? demanda
Paul, emport par son ardeur amoureuse, au point de ne pas s'apercevoir
de l'normit de la proposition qu'il osait faire  la marquise.

--D'abord, parce que c'est impossible. A la rigueur, mes amis pourraient
s'y laisser prendre; mais les vtres?... mais votre mre?... car vous
avez encore votre mre, vous me l'avez dit... Comment leur
persuaderez-vous que vous n'tes plus vous-mme?... Cesserez-vous de les
voir?...

--Non... Mais je les verrai moins souvent... Je ne dne chez ma mre
qu'une fois par semaine... le dimanche... elle ne vient presque jamais
chez moi... et elle ne me demande pas de lui rendre compte de ce que je
fais.

--Encore votre mre, reprit la marquise, serait-elle bien tonne et
probablement trs afflige si elle venait  apprendre que son fils va
dans le monde sous un faux nom et porte un titre qui ne lui appartient
pas. J'admets qu'elle n'en saura rien, mais M. de Mirande, votre ami
intime, comment pourrait-il ignorer que vous vivez en partie double?...
tudiant sur la rive gauche et marquis sur la rive droite...

--Paris est si grand! murmura Paul,  bout d'arguments.

--Oui, Paris est immense, mais tout y arrive... vous en avez eu la
preuve hier, puisque vous avez trouv sur votre chemin M. de Servon. Et
si vos camarades venaient  dcouvrir que vous vous faites passer pour
le marquis de Ganges, de quoi ne vous accuseraient-ils pas!... Convenez
donc, monsieur, que votre projet est fou, si tant est que vous l'ayez
conu srieusement.

Paul baissa la tte et ne trouva rien  rpondre.

--Ce n'est pas tout, reprit madame de Ganges; alors mme qu'il serait
praticable, je ne me prterais pas  une imposture... je ne trouve pas
d'autre mot pour qualifier le plan de conduite que vous me proposez
d'adopter.

--Vous prfrez me dsesprer!

--Non, monsieur. Seulement, je veux rester matresse de mes actions. Je
ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous prie de croire que j'ai
toujours t irrprochable.

Mon mari, lui-mme, mon mari qui m'a fait tant de peines, me rendrait
cette justice, s'il vivait encore.

--Il me l'a dit avant de mourir.

--Vous devez donc comprendre que je ne puis ni ne dois rester avec vous
dans les termes o nous a mis la mprise d'un domestique. Je suis
dcide  dire la vrit  mon amie madame Dozul. Elle a assist  la
scne et je lui expliquerai qu'un manque de prsence d'esprit m'a
empche de rectifier immdiatement l'erreur.

Elle rira de l'aventure et elle se chargera de la prsenter sous son
vritable jour  ses invits d'hier.

--Dieu sait ce qu'ils penseront de moi, murmura l'tudiant.
Qu'importe?... tout ce que vous ferez sera bien fait, madame.

--Je serais dsole que vous eussiez  souffrir de ma franchise, mais je
ne puis agir autrement. Je ferai, d'ailleurs, en sorte de prendre sur
moi la responsabilit de ce dsastreux malentendu. Personne n'aura rien
 vous reprocher. Il aura, du reste, dur si peu de temps qu'il ne
saurait avoir de bien graves consquences.

--S'il en a, je les supporterai, quelles qu'elles soient... pourvu que
vous ne me dfendiez pas de vous revoir.

--Plus tard, peut-tre... mais vous sentez comme moi que pendant un
temps nos relations doivent cesser.

--Si j'tais sr qu'elles ne seront qu'interrompues?...

--Je ne puis rien vous promettre. La catastrophe que vous venez de
m'annoncer va bouleverser ma vie et je ne sais pas encore quel parti je
prendrai... je n'ai mme pas la certitude que je suis veuve...

--Si vous ne l'tiez pas, je ne vous aurais pas parl comme je viens de
le faire... Mais M. de Ganges est tomb sous mes yeux et je vous ai
apport la preuve qu'il est mort, dit Paul Cormier, en montrant du doigt
le portefeuille auquel la marquise n'avait pas encore os toucher.

Il tait rest sur le banc ce portefeuille armori et elle ne pouvait
pas douter qu'il et appartenu  son mari.

--Ouvrez-le, madame, reprit Paul, vous y trouverez certainement des
papiers qui ne vous laisseront pas de doutes.

La marquise ne semblait pas presse de suivre le conseil que lui donnait
l'amoureux qui aspirait  remplacer son mari. Peut-tre s'y serait-elle
dcide, mais son garde du corps se montra tout  coup. Au lieu de
prendre l'objet, elle se plaa de faon  l'empcher de le voir et elle
l'interrogea des yeux.

L'homme noir comprit la signification du regard qu'elle lui lana, car
il rpondit comme si elle lui et adress la parole:

--C'est le valet de chambre de M. de Servon qui apporte une lettre pour
M. de Ganges. J'ai eu beau lui dire que M. de Ganges n'est pas encore
arriv. Il prtend que son matre l'a vu hier.

La marquise changea de visage et Paul Cormier comprit.

Le vicomte envoyait les huit mille francs qu'il avait perdus sur parole
 M. de Ganges qui les lui avait gagns.

--Il parat que la lettre contient de l'argent, reprit le chevalier noir
et que c'est trs press.

La situation se corsait encore. Le domestique de M. de Servon attendait
une rponse et ce n'tait pas  Paul Cormier de la lui donner. La
marquise ne pouvait pas faire moins que de s'en charger.

--Dites-lui que M. de Ganges n'est pas l et que je ne reois pas les
lettres adresses  mon mari, rpondit-elle, aprs un silence.

--Bien. Je vais le congdier, dit l'impassible personnage.

Et il tourna les talons en pivotant tout d'une pice, militairement,
comme un soldat qui vient de faire son rapport  son suprieur.

Paul le laissa s'loigner avant de dire  demi-voix:

--C'est  moi que cette lettre tait destine.

--A vous! s'cria la marquise.

--Oui, madame. Depuis la partie de baccarat chez madame Dozul, M. de
Servon est mon dbiteur.

--Et c'est chez moi qu'il envoie la somme qu'il vous doit!

--Naturellement, puisqu'il croit la devoir  M. de Ganges.

La marquise tressaillit. C'tait le premier effet de l'erreur du valet
de pied de madame Dozul et elle pouvait maintenant mesurer ce que cette
fatale mprise allait lui coter.

--Il reviendra l'apporter lui-mme, cette somme, continua avec intention
Paul Cormier qui ne dsesprait pas encore d'amener la marquise 
accepter son projet de rester dans le _statu quo_; et vous en verrez
bien d'autres. C'est la consquence force de ce qui s'est pass chez
votre amie.

--Vous avez raison, monsieur, dit-elle; la situation o nous nous
trouvons tous les deux est intolrable. Je n'ai que deux partis 
prendre: ou dire la vrit, ou quitter Paris et n'y jamais revenir. J'ai
besoin de rflchir avant de me dcider, et je dsire tre seule.

C'tait un cong en bonne forme, et la marquise le signifia d'un ton si
ferme que son amoureux comprit qu'il n'avait qu' se retirer.

--Je vous obis, madame, dit-il tristement.

Il se flattait que pour adoucir cette injonction, elle allait lui tendre
la main, mais elle ne la lui offrit pas plus que la veille, au moment o
il l'avait quitte tout prs du rond-point des Champs-Elyses.

Elle la retira mme, comme si elle et craint qu'il ne la prt, sans sa
permission.

Dcidment, cette marquise n'aimait pas les contacts, mme du bout des
doigts.

Aprs ce refus, presque dcourageant, Paul Cormier n'avait plus qu'
s'en aller, sans ajouter un mot  ce qu'il avait dit.

Ainsi fit-il, trs mortifi et trs mcontent du rsultat de sa premire
visite  la marquise de Ganges.

En traversant la cour qui prcdait le jardin, il y retrouva l'homme
habill de noir, cet trange personnage qui se tenait  l'cart pour
apparatre de temps en temps comme la statue du Commandeur.

Paul savait maintenant que ce garde du corps n'tait pas un simple
domestique, mais il n'eut pas la moindre envie de le saluer en passant
et il crut voir que ce chevalier de la dame de l'avenue Montaigne le
regardait d'un air souponneux.

Il se demandait sans doute ce que ce jeune homme tait venu faire chez
madame de Ganges, et c'tait bien la preuve qu'elle n'avait pas jug 
propos de lui parler de ses aventures  la sortie du Luxembourg et chez
la baronne Dozul.

Peu importait du reste  Paul Cormier, mais il ne fut pas plutt hors de
l'htel, qu'il lui arriva, comme la veille, en descendant de voiture aux
Champs-Elyses, d'envisager la situation sous un tout autre aspect.

La veille, aprs le voyage en fiacre, il s'tait repenti de s'tre
laiss trop facilement conduire et maintenant il apercevait dans le
langage et dans l'attitude de la marquise des cts qui le choquaient.

--Elle n'a pas sourcill quand je lui ai annonc que son mari avait t
tu, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le vhicule numrot
qui l'attendait  vingt pas de la porte de l'htel; je sais bien que ce
mari tait un chenapan et que sa mort la dbarrasse de lui. J'ai trouv
tout naturel qu'elle ne jout pas la comdie en faisant semblant de se
dsoler, mais  dfaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'motion,
ne ft-ce que par convenance... et c'est tout au plus si elle a t
trouble un instant. Elle s'est mise tout de suite  examiner avec moi
les consquences de cette mort... en ce qui la touche personnellement,
car elle ne s'est pas beaucoup inquite de savoir comment j'allais me
tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du
duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots casss.

Cette marquise ne s'est pas seulement informe de ce qu'tait devenu le
corps du malheureux que nous avons laiss tendu sur l'herbe d'un
bastion du boulevard Jourdan. Je commence  croire qu'elle n'a pas de
coeur.

Il tait temps du reste que Paul penst  ses propres affaires qui
pouvaient trs mal tourner, surtout depuis qu'il avait reu la lettre
anonyme o un gredin le menaait de le dnoncer  la Justice.

Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne,
suivi de l'abandon du cadavre, devait forcment donner lieu  une
instruction criminelle, et quoiqu'il ne ft pas le plus compromis, il
risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police
correctionnelle, ce qui et t bien pis, car les jurs acquittent
presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent trs
volontiers.

Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer  ce
danger on tout au moins pour l'attnuer, il ne pouvait mieux faire que
d'aller prendre l'avis de son ami Bardin.

Il dit donc au cocher qui l'avait amen, avenue Montaigne, de le
conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, o
s'embranche la rue des Arquebusiers.

Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mre,
puisque la rue des Tournelles est  deux pas, mais il craignait qu'elle
ne remarqut l'tat d'agitation o l'avaient mis les vnements qui
venaient de se succder, vnements dont l'entretien avec madame de
Ganges n'tait pas le moins troublant.

Il tait donc dcid  ne voir, ce jour-l, que le vieil avocat, et
pendant le trajet, il prpara la consultation qu'il allait chercher au
Marais.

Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vrit  Bardin.
Il voulait d'abord tter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait
d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait  un homme compromis, en
pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de
l'action judiciaire, en dclarant spontanment qu'il avait pris part 
la rencontre et quelle part il y avait prise.

Il ne pouvait gure en dire davantage, car il n'tait pas en cette
affaire le principal intress.

Mirande tait plus expos que lui puisqu'il avait tu de sa main le
marquis de Ganges. Paul n'avait donc pas le droit de prendre un parti
sans l'approbation pralable de son ami, lequel,  l'heure qu'il tait,
devait dormir encore.

Paul projetait de se transporter chez lui, aprs avoir recueilli
l'opinion du pre Bardin et de dcider d'un commun accord avec Jean ce
qu'il convenait de faire dans le cas pineux o ils s'taient mis.

Les trois autres tudiants ne comptaient pas: des gamins qui avaient
assist  la rencontre, par hasard, et auxquels on ne pouvait reprocher
que d'avoir agi comme des tourneaux.

Le projet tait sage, mais entre la conception et l'excution, il y a
toujours, place pour des incidents imprvus.

En descendant de voiture, rue Saint-Claude, Paul se trouva nez  nez
avec l'avocat qui trottinait,  pas presss, et qui lui dit:

--Comment! c'est encore toi!... dans mon quartier  l'heure de ton cours
de droit administratif!... et puis, tu ne vas donc plus qu'en carrosse
maintenant?...

--J'allais chez vous... pour vous parler d'une affaire... balbutia Paul,
assez contrari.

--Tu m'en parleras une autre fois... aujourd'hui, je n'ai pas de temps 
perdre et je ne vais pas remonter mes trois tages pour t'entendre...

--C'est que... je ne puis pas remettre  un autre jour...

--Je n'imagine pas ce que tu peux avoir  me dire de si urgent, mais
puisque tu tiens tant  causer avec moi, tu n'as qu' m'accompagner;
nous causerons en marchant.

--Qu' cela ne tienne, mon cher monsieur Bardin. Je ne vous demande
qu'une minute pour renvoyer mon fiacre.

Paul, paya au cocher le double de ce qu'il lui devait, pour se dispenser
d'attendre qu'il lui rendt la monnaie, et revint dire au vieil ami de
sa mre:

--Maintenant, me voil prt  vous suivre o il vous plaira de me mener
pourvu que vous m'coutiez. O allez-vous?

--Au Palais de Justice.

--Bon! ce n'est pas tout prs d'ici; j'aurai le temps de vous conter ce
qui m'amne.

--N'importe!... sois bref!... et surtout sois clair!... mais avant de
commencer, laisse-moi t'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir.

--Tout ce que vous voudrez, monsieur Bardin.

--Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un
beau crime  instruire pour se faire connatre... pour sortir du rang...
un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en
lumire les talents d'un juge...

--Parfaitement... et j'ai toujours pens que cette chance lui viendrait
tt ou tard.

--Hum!... elle s'est fait attendre... et l'avancement de ce pauvre
Charles s'en est ressenti... si on ne regardait qu'au mrite, il devrait
tre dj conseiller  la cour... mais enfin, il tient son crime.

--Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme
paternel du vieil avocat. Alors, il est cors, ce crime?

Combien de cadavres?

--Un seul, rpondit Bardin sans s'apercevoir que l'tudiant se moquait
un peu de lui; mais la victime appartient aux classes leves de la
socit... et le vol n'y est pour rien, car on a trouv de l'argent dans
les poches du mort.

--Une vengeance, alors?

--Probablement... et apprends pour ta gouverne que ces crimes-l
passionnent toujours le public parisien... d'abord, parce qu'ils sont
plus rares... et puis, parce qu'on cherche la femme.

--Ah! il y a une femme dans l'affaire?

--Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de
m'crire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire
et qu'il courait au Palais... Il ne me donne pas de dtails... mais j'en
aurai... j'ai pens tout de suite  aller le trouver dans son cabinet
pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas.

--Il est donc tout rcent, ce crime?... Les journaux n'en disent rien.

--Il est de cette nuit.

--Ah! murmura Paul,  qui cette indication mettait dj, comme on dit,
la puce  l'oreille.

--Oui... le corps de l'homme assassin a t trouv, vers cinq heures du
matin, par des marachers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles.

--Dans quel quartier? demanda vivement Cormier.

--Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est prs d'une des
barrires de Paris... sur le chemin des voitures qui viennent de la
banlieue?... quelle banlieue?... je l'ignore et a m'est gal...  toi
aussi, je suppose.

--Oh! compltement gal, s'empressa de rpondre Cormier qui ne disait
pas ce qu'il pensait, car cet expos incomplet commenait  l'inquiter
srieusement.

--L'important, c'est que l'affaire profite  l'avancement de Charles et
je suis sr qu'il l'claircira, quoiqu'elle soit, parat-il, trs
mystrieuse. Mais en voil assez l-dessus... Expose-moi la tienne... De
quoi s'agit-il?

Paul n'tait pas press de s'expliquer. Avant ce dialogue o le vieil
avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas
fait prier. Il aurait abord tout droit la question et il n'aurait pas
t embarrass pour la prsenter de faon  ne pas veiller l'attention
de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y
prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme
fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien
n'tre que le meurtre du marquis.

Consulter le pre du juge d'instruction, c'tait pour ainsi dire, se
jeter dans la gueule du loup.

Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figur que Paul
avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose.

L'ami de Jean de Mirande espra s'en tirer en se tenant dans les
gnralits d'une consultation vague.

--Voici, dit-il, en cherchant  prendre un ton dgag. Un de mes
camarades s'est trouv fourr dans une bagarre o on s'est fortement
cogn. On a chang des horions...

--Ils vont bien, tes camarades! a se passait, naturellement, au
quartier Latin?

--Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares... mais celle-l a mal
fini. Il y a eu des clops. Il parat mme qu'un des combattants est
rest sur le carreau.

--C'est joli!... et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup?

--Il le craint.

--Comment, il le craint!... il a donc assomm un homme sans s'en
apercevoir?

--Dame!... vous comprenez... dans une mle...

--Tu me la bailles belle avec ta mle! Enfin, qu'est-ce que tu veux de
moi?... ce n'est pas pour me raconter cette quipe que tu t'es fait
conduire dare-dare rue des Arquebusiers.

--Mais, si. Je voulais vous demander un conseil.

--Tu en tais donc, de la rixe?

--J'y ai assist, comme beaucoup d'autres.

--Et aprs... quand il y a eu un mort et des blesss, tout le monde
s'est sauv... tous ceux qui ont pu, s'entend.

--C'est  peu prs cela. On n'a arrt personne. Et je venais vous
consulter, cher monsieur.

--Sur quoi!... ce cas ne me parat pas rentrer dans ma spcialit.

--Mais, si... puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu  des
poursuites.

--Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: _qui donneront
lieu_. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester l. Mon
fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la mme catgorie.
Elles ne sont pas trs graves, mais elles aboutissent toujours  des
mois ou  des annes de prison. Ton doux ami peut s'attendre  en
goter, s'il est pris.

--Il ne l'est pas, jusqu' prsent... et c'est prcisment sur ce point
que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se prsenter chez le
commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment
cette querelle s'est engage... ou bien laisser la police chercher les
coupables?...

--C'est srieusement que me tu poses cette question?

--Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets.

--Va te promener avec ton cas de conscience et mdite sur le fameux mot
du prsident de Harlay: Si on m'accusait d'avoir vol les cloches de
Notre-Dame, je commencerais par me mettre  l'abri...

--Vous ne conseillez pas  mon ami de se sauver  l'tranger, je
suppose?

--Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forc
de se dnoncer soi-mme, et les juges ne doivent pas s'en rapporter  la
dclaration de celui qui se dnonce. C'est un axiome du droit criminel
que tu devrais connatre... _nemo creditur_...

--Je sais le reste. Alors, vous tes d'avis que mon ami aurait tort de
se livrer?

--Il faudrait qu'il ft fou... et tu peux lui signifier de ma part qu'il
fera trs bien de faire le mort... d'autant que s'il se dclarait, tu
serais compromis trs probablement... C'est ta maman qui ne serait pas
contente!

Au fond, Paul tait bien de l'avis du vieil avocat et il n'tait pas
fch de l'entendre lui conseiller de s'abstenir.

Il crut pourtant devoir insister en disant:

--Alors, dcidment, vous, jurisconsulte mrite, vous pensez qu'il vaut
mieux laisser aller les choses?

--Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mre...
et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a
un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai.

--Lequel?

--Consulte un magistrat.

--Y pensez-vous?

--Un magistrat qui te connat et qui te croit incapable d'une vilaine
action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte
avec moi jusqu' son cabinet.

--Comment! s'cria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils
sur une affaire qu'il pourrait avoir  instruire! Jamais de la vie! Il
croirait que je me moque de lui, et il me mettrait  la porte.

--Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire
trs sensible  une marque de dfrence de ta part... d'autant plus que
tu n'as pas toujours t bien pour lui... tu vites de le rencontrer et
quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par
ricochet... de bricole, comme on dit au billard.

--C'est par respect... vous comprenez... il est magistrat... juge au
tribunal de la Seine... et je ne suis qu'un pauvre diable d'tudiant...

--Pas si pauvre, puisque ta mre te laissera six cent mille francs...
tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose  Charles. Mais la
question n'est pas l. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais
mieux de me dire la vrit. Charles ne te va pas parce qu'il est trop
srieux et trop sage pour plaire  un garnement de ton espce. Tu te
figures sans doute que l'antipathie est rciproque. Tu te trompes
absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il
apprcie fort ton esprit et ta gat.

--Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le
recherche pas beaucoup, c'est  cause de la diffrence d'ge et de
situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui
soumettant, de le mettre dans un terrible embarras... pensez donc!...
demander  un juge si je ferais bien de me soustraire  l'action de la
justice!... ce serait raide.

--Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras  l'homme. Il te
donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais port la robe et je ne
doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste 
le lui rpter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui
rpterai moi-mme. Allons! viens! a me fera plaisir de te voir
changer une poigne de mains avec Charles et je suppose que tu tiens 
tre agrable au plus ancien ami de ta mre.

Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement:

--D'abord, tu as intrt  me mnager...  cause de l'hritire...

--Quelle hritire?

--La fille aux six millions? As-tu dj oubli l'histoire que j'ai
raconte hier en dnant?

--Non... mais je n'y pensais plus.

--Il faut y penser. Je me suis mis en tte de te faire pouser cette
orpheline.

--Pourquoi pas plutt  votre fils?

--Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientt
quarante. Elle ne voudrait pas de lui... et d'ailleurs, mon fils n'a pas
besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de
tant d'argent, tandis que toi, avec les gots que je te connais, tu ne
trouverais pas que c'est trop.

--Je ne suis pas si ambitieux.

--Peut-tre, mais tu es si dpensier!... bref, tu as tort de ne pas
prendre au srieux le projet dont je t'ai parl. Tiens! je parie que tu
n'as seulement pas song  prier ton ami de te renseigner sur la famille
dont je t'ai cit le nom.

--Un nom que je n'ai pas retenu...

--Un nom de ce pays l... un nom qui rime avec Camargue...

--Bon! Je me souviens... Marsillargues... j'avoue que je ne me suis pas
rappel la recommandation que vous m'aviez faite.

--Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade?

--Je l'ai rencontr  la Closerie des Lilas, mais...

--Vous avez eu autre chose  faire que de causer du Languedoc, je le
pense bien... et  propos de ce Mirande, est-ce que?... mais oui,
parbleu!... c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli
ptrin?... et c'est pour lui que tu es venu me consulter?...
l'assommeur, c'est lui.

--Je vous assure que non, rpondit vivement Cormier.

Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras
de son jeune ami et il comptait ne pas le lcher avant de l'avoir mis en
prsence de son fils,  seule fin de les raccommoder.

Paul se laissait emmener et il tait trs perplexe. Il regrettait fort
de s'tre tant avanc, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer,
sous peine de gter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur
la conscience un vritable crime et Bardin, vex, aurait trs bien pu
faire part  son fils des confidences incompltes que Paul Cormier lui
avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard
du Palais o ils arrivaient en ce moment.

Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose  accompagner
Bardin pre jusque dans le cabinet de Bardin fils qui tait certainement
un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait mme
qu'il y pourrait gagner de savoir  quoi s'en tenir sur l'affaire
criminelle que ce juge tait charg d'instruire. Le pre ne manquerait
pas d'en parler au fils, en prsence de Paul, et le fils se laisserait
aller  donner des dtails. Paul, renseign, pourrait arrter un plan de
conduite en connaissance de cause et dt-il se dcider plus tard 
confesser la part qu'il avait prise  la mort du marquis, rien ne
l'obligerait  dclarer la vrit avant de s'tre consult avec Jean de
Mirande.

--Nous y voil, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une vote
qui aboutit  une cour. Nous n'avons plus qu' monter deux tages. Tu
n'es jamais entr dans un cabinet de juge instructeur?

--Jamais, Dieu merci!

--Pourquoi, Dieu merci?... Les plus honntes gens peuvent y tre appels
comme tmoins et mme comme prvenus, quoique ce soit plus fcheux. Tous
les prvenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que a t'amusera...
nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des
figures cocasses.

--Quoi! voil que maintenant vous blaguez la magistrature!

--Tu ne comprends pas. Je parle des gens appels  dposer. On en voit
de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rdent par les
corridors. Il y en a qui ont de bonnes ttes.

Montons! Charles doit tre arriv. Tchons de le voir avant qu'il ait
commenc  entendre les tmoignages. Si nous tardions, nous pourrions le
dranger.

Paul Cormier se laissa guider par le pre Bardin,  travers un ddale
d'escaliers et de couloirs o stationnaient des Gardes de Paris, et o
passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine.

Il y en avait d'assis sur des bancs fixs au mur, attendant leur tour de
comparatre devant le juge qui les avait fait citer.

Matre Bardin connaissait tous les dtours de ce labyrinthe et il
conduisit tout droit son jeune ami  la porte du cabinet de son fils,
garde par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la
remettre immdiatement au juge d'instruction.

Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi
quelques autres tmoins qui faisaient antichambre, un homme assez
convenablement vtu qui le regardait beaucoup, comme s'il et t
surpris de le voir l.

--Sois gentil avec Charles, dit  demi-voix le pre Bardin, quand le
planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge.

Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint  lui,
les deux mains tendues, laissant l un monsieur avec lequel il causait,
debout. Sa figure rayonnait,  ce magistrat. Elle se rembrunit un peu,
quand il aperut Paul Cormier, mais il ne reut pas mal ce visiteur
inattendu.

Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mre et le pria
de s'asseoir, en attendant qu'il et fini avec le monsieur qui les avait
prcds dans le cabinet.

Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, changea
avec lui quelques mots  voix basse et le reconduisit jusqu' la porte.

Puis, revenant  son pre, il lui dit joyeusement:

--Vous venez me fliciter, n'est-ce pas?... je crois que je tiens une
affaire intressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure...
j'ai je ne sais combien de tmoins  entendre, et mon greffier n'est pas
encore arriv... nous avons donc le temps de causer un peu, avant que
j'entame les interrogatoires.

Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagn mon
pre? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge
d'instruction.

Charles Bardin avait l'air svre qui convient  un magistrat, mais sa
voix tait sympathique comme sa physionomie.

--Ce n'est pas tout  fait a, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai
rencontr  ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une
consultation  me demander. Je l'ai emmen avec moi, je la lui ai donne
en chemin et j'y ai ajout un conseil qu'il hsite  suivre. Alors, je
l'ai dcid  en appeler du pre au fils... tu vas juger en dernier
ressort.

--C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il?

--En deux mots, voil: hier soir, au quartier, grande bataille  la
sortie de Bullier. Paul en tait. On s'est fort assomm et il y a
peut-tre eu un tu.

--Diable!

--Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort
d'homme. Les batailleurs se sont disperss aprs la bataille. Paul a
fait comme les autres. Il parat qu'on n'a arrt personne. Il n'aurait
donc qu' se tenir coi pour ne pas tre inquit. Mais il a t pris
d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se prsenter
chez le commissaire de police et lui dclarer spontanment qu'il a pris
part  cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseill de se tenir
tranquille et je pense que tu es de mon avis.

--Comme magistrat, je me rcuse, dit presque gaiement Charles.

--a va de soi... mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce
pas?... Note bien que si un des combattants est rest sur la place, ce
n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sr de n'avoir tu
personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait t port par un de ses
camarades... c'est trs regrettable, mais je dclare en mon me et
conscience que Paul n'est pas tenu de dnoncer ce garon.

--Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la
non-rvlation ont t abroges, rpondit vasivement Charles Bardin.

--Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin pre; s'il
s'agissait d'un assassinat... comme, par exemple, celui sur lequel on
t'a charg d'instruire... Paul aurait le devoir d'clairer la justice;
mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout diffrent...
coups et blessures ayant occasionn la mort sans intention de la
donner... c'est l'affaire de la police de chercher les coupables.

--Mon cher pre, vous plaidez si bien que je me rallie  votre opinion.

--Tu entends, Paul?... tu n'as qu' ne pas bouger.

--C'est ce que je ferai, dit l'tudiant.

--Tche surtout que ta mre ne sache rien. Si elle se doutait que tu
t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la
pauvre femme.

Ah! a, j'espre bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi... et
que s'il tait arrt, il ne s'aviserait pas de parler de toi.

--Je rponds que non.

--Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles.

--Je suis tonn de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit
Charles, moins optimiste que son pre. Je sors du parquet et j'ai caus
avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils
l'avaient connue.

--Sans doute, ils n'ont pas encore reu le rapport de la police. a
s'est pass, hier soir... et a n'a pas une grande importance en
comparaison de l'autre... celle qu'on vient de te confier. Elle est
grosse celle-l, hein? mon garon.

--Trs grosse et surtout trs mystrieuse. Jusqu' prsent, nous n'avons
pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous
m'avez trouv tout  l'heure causant avec le chef de la Sret. Il
venait m'annoncer que le corps vient d'tre expos  la Morgue.

--Ah! dit Paul, ce monsieur qui tait l... c'est...

--Le chef de la Sret et il pense comme moi que le crime n'a pas t
commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants
attards dans les quartiers loigns du centre. Le mort n'a pas t
dvalis... On a trouv sur lui quelques pices d'or. Ceux qui l'ont
tu... car ils devaient tre plusieurs... se sont contents de le
dshabiller...  moiti...

--Comment,  moiti? s'cria le vieil avocat.

--Ils ne lui ont laiss que son pantalon... le gilet et la redingote
taient jets  ct du cadavre...

--C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps
 dbarrasser leurs victimes des vtements qui les gnent. Pourquoi
ceux-l ont-ils pris cette prcaution?

--Je crois que j'ai trouv l'explication du fait, dit Charles Bardin.
Ils les ont enlevs pour les fouiller tout  leur aise. Ce n'tait pas
de l'argent qu'ils cherchaient; c'taient des papiers... et ils les ont
pris... la poche de la poitrine de la redingote avait videmment contenu
un portefeuille... a se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent
qui l'a examine... elle billait, parce qu'elle tait vide... et le
portefeuille devait tre gros.

--Bravo! s'cria le pre. J'admire ta perspicacit.

Paul ne l'admirait gure. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges
lui avait confi avant le duel et il lui passait des frissons dans le
dos.

--Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur
lui des valeurs... des titres?...

--Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tu pour les lui
reprendre.

--Et il n'avait rien sur lui qui pt servir  le faire reconnatre? Par
une carte de visite?

--Il en avait peut-tre. Les assassins les ont fait disparatre, et a
se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait  savoir qui avait
intrt  le supprimer et on arriverait jusqu' eux.

J'espre bien que j'y arriverai quand mme. Ils n'ont pas pens 
emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier
qui l'a vendu et une couronne de marquis.

Depuis que le juge avait commenc  exposer, avec une visible
satisfaction, les prcieux indices nots par les agents, Paul Cormier
tait sur des charbons ardents.

Tous les dtails que donnait si complaisamment Charles Bardin se
rapportaient si bien  l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait
presque plus d'tre tomb dans un gupier en se laissant aller 
consulter prcisment le magistrat dsign pour l'instruction qui venait
de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqu. Mais enfin il n'en tait
pas sr et il s'efforait encore de se persuader  lui-mme qu'il n'y
avait l qu'une concidence fortuite.

Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'tait
bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'tait mme un
plaisir que d'entendre ce grave magistrat, rput comme habile,
draisonner  bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat.
Mais ces grosses erreurs n'empcheraient pas qu'on parvnt  connatre
la vritable personnalit du marquis de Ganges. L'adresse de son
chapelier y suffirait.

--Le chapeau a t achet  Nice, reprit le juge.

--Il l'a achet en allant  Monte-Carlo, pensa Cormier, constern.

Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur
ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sret avaient entrevu
non pas la vrit, mais une partie de la vrit. Paul savait ou il tait
ce portefeuille qu'il venait de remettre  la marquise et il envisageait
avec effroi les consquences possibles de ce commencement de
dcouvertes.

Il en tait  se demander s'il ne ferait pas bien de parer au danger en
disant tout de suite la vrit. Raconter le duel et le rle qu'il y
avait jou, c'et t faire la part du feu. Il lui en coterait de gros
dsagrments, mais, du moins, il n'aurait plus  redouter d'tre accus
d'avoir commis un assassinat.

Il se serait peut-tre dcid  entrer, comme on dit en style
judiciaire, dans la voie des aveux--une voie seme d'pines et qui ne
conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;--mais en se
dnonant, il et t amen  dnoncer Mirande, et l'amiti lui fermait
la bouche.

Il ne pensa plus qu' mettre fin au supplice qu'il endurait,
c'est--dire  prendre cong de ce juge qui, sans s'en douter, jouait
avec le fils de la vieille amie de son pre, comme un chat joue avec une
souris.

Assurment, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait
avoir hte de se mettre  sa besogne d'instructeur, et il avait donn
son opinion sur le cas de l'tudiant.

Paul comptait sans le pre Bardin, qui n'tait pas encore las d'admirer
la sagacit de son fils et qui l'aurait volontiers questionn deux
heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en
vidence ses incomparables mrites.

--Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller,
l'anne prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as dj perdu
assez de temps  m'couter.

--Oh! il n'y a pas de mal... mon vieux greffier est en retard, comme
toujours... je me propose mme de lui dclarer que s'il continue  tre
inexact, je demanderai sa mise  la retraite. Et je ne sais pas encore
si tous les tmoins que je dois interroger sont arrivs.

--Quels tmoins?... Personne n'a assist au crime.

--Non, malheureusement. Je vais entendre les marachers qui ont trouv
le corps sur le boulevard Jourdan.

Cette indication aurait lev les derniers doutes de Paul Cormier, s'il
lui tait rest l'ombre d'un doute.

--O a se trouve-t-il ce boulevard-l?

--Aux fortifications, prs de la porte de Montrouge. C'est tout
bonnement le chemin de ronde auquel on a donn un nom de Marchal de
France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a t tu, non pas
sur le chemin, mais derrire une butte en terre qui se trouve au milieu
d'un bastion. Sous quel prtexte a-t-on pu l'attirer l?

--Je me le demande, murmura le pre Bardin.

Paul aurait pu renseigner le pre et le fils, mais il n'avait garde.
Seulement, leur aveuglement l'tonnait et il lui prenait des envies de
leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a t tu en duel?... ce
n'est pourtant pas la premire fois qu'on se bat  Paris derrire un
_cavalier_. On y est mieux cach qu'au bois de Vincennes.

--Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas
grand'chose. Cette premire sance ne sera qu'un prologue... mon
instruction ne se corsera qu'aprs que le cadavre aura t reconnu  la
Morgue.

--Diable!... mais... s'il ne l'tait pas?

--Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu
de leur vivant qu'on ne reconnat pas sur les dalles de la Morgue. Ce
mort devait avoir des amis... on a toujours quand on n'est pas dans la
misre... et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau
me renseignera. Mais... permettez que je sonne pour savoir si mes
marachers sont l.

--A ton aise, mon cher Charles... nous partons.

La porte du cabinet s'ouvrit; un garon entra, appel par le coup de
sonnette, et rpondit  l'interrogation du juge que les marachers en
question attendaient depuis dix minutes.

Il ajouta qu'il y avait aussi l un homme qui n'avait pas reu
d'assignation, et qui demandait  tre entendu, ayant, prtendait-il, 
faire au magistrat instructeur une communication trs importante et trs
urgente.

--Qu'il me la fasse par crit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai
pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais
d'abord entendre les tmoins que j'ai fait citer.

--Voil ce qu'il vient d'crire au crayon, dit le garon de bureau, en
prsentant au juge un bout de papier sale et froiss qui paraissait tre
une feuille arrache d'un carnet de poche.

Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y
avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit mme la
bouche pour dire ce que c'tait, mais il ne le dit pas et il demanda au
messager qui venait d'apporter cet trange billet:

--Quel homme est-ce?

--Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habill.
Il a une redingote. Il dit qu'il est all d'abord au Parquet o on n'a
pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoy ici. Il y a
trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y tait dj
quand ces messieurs sont arrivs.

Le juge semblait hsiter. Il regardait son pre, comme s'il et voulu
lui demander ce qu'il pensait de cette visite.

Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement:

--Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et
j'emmne Paul. Reois ce _quidam_, comme disaient les magistrats du bon
vieux temps. Il t'apporte peut-tre le mot de l'nigme.

Et nous serions de trop. Bonne chance et  ce soir, si tu as le temps de
passer chez moi.

--Non, mon pre, non... restez, je vous prie... restez tous les deux,
dit vivement Charles Bardin.

Et s'adressant au garon de bureau:

--Faites entrer cet homme!

--Mais nous allons te gner, dit le pre Bardin. Cet homme est sans
doute un tmoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes l,
Paul et moi.

--C'est lui qui le demande, rpondit le fils en regardant fixement Paul
Cormier.

--Comment!... qu'est-ce que tu nous racontes?... il nous connat donc?

--Peut-tre... je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne
peux pas me dispenser de le recevoir.

--Je ne comprends toujours pas.

--Vous allez comprendre, mon cher pre... et je suis certain que vous
m'approuverez...

Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il tait sur les pines.
Une ide lui tait venue tout  coup et il craignait d'avoir devin
pourquoi le juge d'instruction le retenait.

Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui
entra, pouss par le garon de bureau.

La physionomie de ce personnage ne prvenait pas en sa faveur et
quoiqu'il ne ft pas mal vtu, il ne paraissait pas faire partie de ce
qu'on appelait autrefois les honntes gens, c'est--dire les gens du
monde.

Il avait plutt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de
meilleurs jours avant de tomber si bas.

Le teint tait plomb, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs
avaient une mobilit inquitante.

--Qui tes-vous? lui demanda svrement le magistrat.

--Mon nom ne vous apprendra rien, rpondit l'homme. Je m'appelle
Brunachon... Jules Brunachon... ma profession? je suis sans place pour
le moment... mais, j'ai t employ dans un cercle.

--Avez-vous un domicile?

--J'en change souvent... mais vous pouvez faire demander mon dossier...
il n'y a rien contre moi... S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas
t assez bte pour venir vous voir.

Le pre Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le
garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son tat civil et sur
ses antcdents.

--Qu'avez-vous  me dire? interrompit le juge d'instruction.

--Vous le savez bien, puisque je vous l'ai crit sur ce bout de papier
que vous tenez encore dans votre main.

--Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a
t commis, ce matin, aux fortifications... boulevard Jourdan?

--Sur ceux qui ont fait le coup... oui, monsieur.

--Et vous n'avez pas pu l'empcher?

--Non... il tait trop tard... et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont
pas vu, car...

--Vous auriez pu du moins faire votre dclaration, immdiatement aprs
le crime.

--Je n'tais pas press... quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi,
on y regarde  deux fois avant de se mler de ces affaires-l...
pourtant, je me suis dcid... et j'y ai mis de la bonne volont, car
j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voult bien
recevoir ma dposition. Enfin, on m'a indiqu votre cabinet et j'ai
joliment bien fait de m'y prsenter, puisque pendant que je posais 
votre porte dans le corridor, j'ai vu...

--Commencez par me dire ce que vous avez vu, l-bas... sur le chemin de
ronde...

--Voil. Je m'tais attard hier soir,  Montrouge, avec des camarades,
dans une brasserie. Quand on a ferm l'tablissement, ils m'ont lch
aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-l
et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau... j'ai
trouv un endroit qui me bottait pour dormir... une butte en terre, dans
un bastion. Je suis mont dessus. Je me suis allong sur l'herbe et je
n'ai fait qu'un somme. Je pionais comme une bche, quand j'ai t
rveill par des cris. Je me suis dit: mfiance! et au lieu de me lever,
je me suis tran  plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai
regard... il y avait en bas, tendu par terre, un homme en bras de
chemise... et deux autres qui ont fil sans demander leur reste... le
compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi tait rgl, ils ne se
doutaient pas que j'tais l... s'ils s'en taient aperus, j'aurais
pass un mauvais quart d'heure... vous pensez bien que je n'ai pas couru
aprs eux.

--C'est pourtant ce que vous auriez d faire.

--Pour qu'ils _m'estourbissent_ comme ils ont _estourbi_ l'autre?...
Merci! Je les ai laisss aller et quand ils ont. t loin, je me suis
_caval_...

--Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tu?

--a n'aurait servi  rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il
avait _dviss son billard_. Et puis, si je m'tais amus  le tter
pour savoir s'il tait mort et qu'on m'et trouv l, je n'aurais pas
t blanc... on aurait dit que c'tait moi qui lui avais fait passer le
got du pain.

--Enfin, vous n'avez pas assist  l'assassinat, puisque vous dormiez.

--Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le
juge... et c'est pour a que tout  l'heure...

--Quelle heure tait-il quand vous les avez vus? interrompit Charles
Bardin.

--Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre;
ce qu'il y a de sr, c'est qu'il tait  peine jour.

--Qu'avez-vous fait depuis ce moment-l?

--J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques... J'ai bu une
bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des coles, pour
tuer le ver, et aprs, je suis entr dans une crmerie de la rue de la
Huchette o j'ai cass une crote... mais a n'a pas pass... l'affaire
du boulevard Jourdan m'tait reste sur l'estomac... je me disais que je
devrais la dnoncer et j'avais peur que a m'attire des embtements...
alors, je me suis _balad_ par les rues en me demandant ce que j'allais
faire... A force de _trauller_ dans le quartier, je me suis trouv sur
le boulevard du Palais... et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille
conter cette histoire-l  un _curieux_... pardon, monsieur le juge! 
un magistrat. a m'a pris tout d'un coup et je suis entr.

Le pre Bardin n'avait pas cout ce fastidieux rcit, sans donner des
signes marqus d'impatience et, n'y tenant plus, il dit  son fils:

--Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul.

Paul ne demandait pas mieux, car il prvoyait la fin et il allait suivre
le vieil avocat qui se rapprochait de la porte.

Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement:

--Alors, vous reconnatriez les assassins, si on vous les montrait?

--C'est fait... pour un des deux, rpondit le nomm Brunachon. Et je
suis sr que je reconnatrais l'autre, si je le rencontrais.

--Comment, c'est fait? grommela le pre Bardin. Il ne lui manque plus
que de dire que c'est moi.

--Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez,  affirmer que tout 
l'heure, dans le corridor o vous attendiez...

--J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saign l'homme l-bas... il
est entr dans votre cabinet... et le voil, dit le tmoin en dsignant
du doigt Paul Cormier.

Un obus clatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus
stupfi les assistants que ne le fit cette dclaration.

Le moins tonn de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques
instants, commenait  la prvoir, mais il ne l'entendit pas sans se
troubler et il se rappela trs bien avoir vu, en arrivant avec le vieil
avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc.

Le pre Bardin interpella son fils.

--Voil donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois  la
dnonciation absurde de ce vagabond?

--Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de
m'insulter?...

La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolrer qu'une discussion,
assaisonne d'injures, s'engaget dans son cabinet et il savait que son
pre tait trs capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en
rester l et il dit  ce tmoin tomb des nues:

--Alors, dcidment, vous reconnaissez Monsieur?

--Ah! je crois bien que je le reconnais! rpliqua l'homme.

--Prenez garde!... vous parlez  un magistrat dans l'exercice de ses
fonctions; si vous mentez, c'est un faux tmoignage... il y va pour vous
des travaux forcs.

--Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra 
la Nouvelle. Je suis sr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai
vu l-bas... et si vous en doutez, vous n'avez qu' regarder sa
figure...

Cormier tait trs ple et le pre Bardin qui l'observait n'tait plus
trs loign de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifit;
Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat.

Son fils fit la seule chose qu'il pt faire pour mettre fin  une
situation terriblement tendue.

Il sonna et au garon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme
dans la chambre des tmoins.

--Je vous ferai appeler tout  l'heure, dit-il au dnonciateur qui
sortit sans rclamer.

Et lorsque le Brunachon eut pass la porte, Charles Bardin reprit:

--Vous avez entendu, mon cher Paul?...

--Moi aussi, j'ai entendu, s'cria le pre Bardin, et j'espre bien que
tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne.

--Je suis tout dispos  n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami
m'expliqut...

--Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne
puis vous rpondre qu'en vous posant une question... Me croyez-vous
capable d'assassiner?

--Je n'hsite pas  dire: non. Mais je ne puis pas m'empcher d'tre
frapp d'une concidence... singulire. Vous avez appris  mon pre que
vous vous tes trouv ml, hier,  une querelle o il y a eu mort
d'homme...

--Une bataille  la sortie de Bullier, a n'a aucun rapport avec un
meurtre commis aux fortifications, interrompit le pre Bardin, toujours
dispos  dfendre le fils de sa vieille amie.

--Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer
comme le prtend cet homme dont le tmoignage ne me parat pas... _a
priori_... mriter grande confiance. Je ne demande  Paul que de se
justifier en me disant tout simplement la vrit sur cette rixe qui
aurait eu lieu, si j'ai bien compris, prs de la Closerie des Lilas...
Paul, ce me semble, n'a pas prcis.

Cormier voyait trs bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il
ne pouvait que lui savoir gr de l'intention, mais il n'en tait pas
moins perplexe. S'il et t seul en cause, il aurait profit de la
bienveillance vidente du juge pour raconter ce qui s'tait pass
pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en cotait horriblement
de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait
bien tre touche par l'instruction, si on venait  dcouvrir que
l'homme tu tait son mari. Et, d'autre part, Cormier rpugnait 
s'emptrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de
soutenir indfiniment.

--Autre singularit, reprit Charles Bardin. Je viens de causer
longuement avec le chef de la Sret... il tait encore ici quand vous
tes arrivs... il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engage prs de
Bullier, dans laquelle un des combattants aurait t assomm... il a
pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramass
un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parl.

Bardin pre coutait sans mot dire les sages discours de son cher fils
et il se ralliait peu  peu  son avis; les dclarations de Paul ne lui
semblaient plus suffisamment nettes, et il commenait  trouver, lui
aussi, qu'il fallait que Paul s'expliqut.

--Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'paule, il ne s'agit
pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu... et Charles aussi... que
tu n'as assassin personne, mais... ce conte que tu m'as fait d'un
tudiant rest sur le carreau... cet individu qui te reconnat... il y a
quelque chose l-dessous... dis-nous quoi.

--Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la premire
fois ce drle qui prtend me reconnatre.

--Voil ce que j'appelle une parole vasive. Tu ne l'as jamais vu,
soit!... mais le rcit qu'il vient de nous faire explique trs bien
comment il a pu te voir sans que tu le voies.

--Alors, vous aussi, vous croyez  cette butte o il tait mont...

--Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en
connais d'autres... je vais quelquefois me promener aux
fortifications... et j'ai souvent pens que derrire une de ces mottes
de terre, on serait trs bien pour se battre en duel.

A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le pre Bardin avait touch juste
avec sa finesse de vieil avocat.

--Allons donc! s'cria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y
voila!... _hic jacet lepus_! comme disait mon professeur de septime,
quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en
question s'est termine par un duel.

--Et quand vous auriez devin! dit Paul avec humeur.

--Le cas ne serait pas pendable... si le duel a t loyal... et je
suppose que sans cela tu ne t'en serais pas ml.

--Je vous prie de le croire.

--Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouv le corps...

--A t tu d'un coup d'pe... oui, Monsieur.

--Mais le tmoin que vous venez d'entendre n'a pas parl d'un duel.

--Il vient de vous dire lui-mme que tout tait fini quand il s'est
rveill. Il a vu deux hommes debout et un cadavre tendu sur l'herbe du
bastion.

--Et l'un de ces deux hommes, c'tait vous?

--Oui... mais ce n'est pas moi qui me suis battu.

--Alors, c'est l'autre?

--Oui. Nous tions quatre tmoins. Trois taient dj partis, quand ce
rdeur nous a vus... il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous
sommes pas douts qu'il tait l.

--Et cet autre... celui qui a tu... c'est... un de vos amis?

Paul ne rpondit pas.

--Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez
servi de tmoin.

Paul fut tent de dire que, s'tant trouv par hasard assister  une
querelle entre des tudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti
par crnerie  les assister sur le terrain, mais c'et t trop
invraisemblable et d'ailleurs, il tait las de mentir.

Aprs avoir un peu hsit, il rpondit:

--C'est vrai. Je le connais.

--Alors, nommez-le moi?

--Je ne puis pas.

--Et pourquoi, je vous prie?

--Parce que je ne suis pas tenu de le dnoncer. C'est l'opinion de votre
pre qui connat  fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part
au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu' me nuire  moi-mme. Je
n'ai pas le droit de nuire  un camarade.

--Vous exprimez l un sentiment gnreux, mais je ne saurais admettre
que vous refusiez d'clairer la justice, et vous devez dsirer que la
lumire se fasse.

--D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumire, dit le pre
Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai devin en venant ici,
quand tu m'as racont qu'on s'tait cogn  la porte de Bullier. Il est
assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine  le trouver.

--Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empcher. S'il le
trouve, je n'aurai rien  me reprocher. Je n'aurai dnonc personne.

A cette fire rplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'tait plac
sur un mauvais terrain.

--Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre  dire ce
que vous avez rsolu de taire... mais je peux vous interroger sur
d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me rpondre.
Vous connaissiez aussi le malheureux qui a t tu...

--Pas du tout. Je l'ai vu pour la premire fois au moment o la querelle
s'est engage...

--Mais avant de se battre, il a d dire son nom.

--La dispute a commenc au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter
par un soufflet  un propos un peu vif...

--Ah! il a t l'agresseur!... il ne lui manquait que cela.

--Il a eu tous les torts... j'en conviens et il en convient lui-mme. Sa
seule excuse c'est qu'il tait  peu prs ivre. Son adversaire n'tait
pas non plus de sang-froid..

--Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu... je puis
le certifier, puisque nous avons dn ensemble chez ta mre. Comment
n'as-tu pas mis le hol?

--J'ai essay. On ne m'a pas cout. Si j'ai consenti  tre tmoin,
c'est que j'esprais arranger l'affaire.

--Et tu n'y a pas russi!... Vous tiez donc tous enrags!... je
comprends que le malheureux qui avait t gifl tnt  se battre. Je
comprends mme  la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une
rparation, mais les autres... on n'a jamais vu de tmoins comme a...
o les aviez-vous pchs?

--A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes
sortis du bal, ils nous ont suivis.

--Des tudiants, alors?

--Oui... des tudiants de premire anne... des enfants...

--Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!... Sais-tu leurs noms
seulement?

--Je les saurais que je ne les dirais pas... mais je ne les sais pas.

--Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-l, aprs l'affaire?

--Ils ont eu peur et ils se sont sauvs... nous plantant l mon camarade
et moi... et emportant les pes.

--Ah! oui, au fait, les pes!... on ne les a pas trouves sur le
terrain.

--Malheureusement, car si elles y taient restes, on n'aurait pas cru 
un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit tromp. Le
mort avait t son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne
ressemble pas  celle que fait un couteau.

--Je n'ai pas encore reu le rapport des mdecins dsigns pour examiner
le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation.

--Bon! s'cria le pre Bardin. S'ils concluent que la mort a t donne
par un coup d'pe, a prouvera que Paul vient de te dire la vrit.

Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille
amie n'avait assassin personne.

--Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je
ne doute pas que Paul ne dise la vrit... maintenant. Il aurait mieux
fait de la dire tout de suite.

--J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!...
j'tais fort embarrass... Je ne m'attendais pas  voir ici cet homme...
et il me rpugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je
trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hsit...

--Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froiss
de la qualification; j'ai la prtention de n'tre que juste et je
reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit
que d'un duel... mais elle aura des suites. Je me flicite qu'elle m'ait
t confie et je l'instruirai... vous sentez bien que j'ai le devoir de
l'claircir compltement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont
pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre
ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera... mais
je compte que vous lui conseillerez de se prsenter spontanment  mon
cabinet. Je lui saurai gr de cette dmarche.

--Je vous promets de l'engager  la faire... et je ne doute pas de l'y
dcider.

--C'est dans son intrt... et je suis sr que c'est l'avis de mon pre.

--Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il
s'agissait d'une rixe, j'ai pens au contraire que ces garnements
feraient mieux de ne pas se dnoncer, mais depuis que je sais qu'il
s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour rsultat la mort d'un des
combattants, j'appuie nergiquement ton opinion.

Paul, mon cher garon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami...
faute de quoi, tu gterais ton affaire... et, entre nous, tu sais bien
qu'il ne tiendrait qu' moi de le dsigner  Charles, ce fcheux ami...
Il y a beau temps que j'ai devin qui c'est.

--Laissez-lui le mrite de venir sans qu'on l'envoie chercher.

--Je l'attendrai, dit le fils Bardin.

--Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le pre, qu'un autre juge
d'instruction qui ne te connatrait pas comme Charles te connat ne te
laisserait probablement pas en libert, aprs la confrontation 
laquelle je viens d'assister.

--Je ne sais pas ce que ferait un de mes collgues, s'il tait  ma
place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sr que je
n'aurai pas  regretter de m'tre fi  la parole de M. Cormier.

Paul, trs touch de cette dclaration, tendit la main  Charles Bardin,
qui la serra cordialement.

Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter:

--Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps  perdre... ni
toi non plus.

D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce
que nous aurions encore  nous dire.

Paul ne tenait pas du tout  prolonger la sance, et il suivit trs
volontiers l'avocat qui avait si bien plaid pour lui.

Le dernier mot du juge  son pre fut:

--Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici l, j'aurai du nouveau. J'ai
tlgraphi  Nice, pour savoir  quel marquis a t vendu le chapeau
trouv  ct du mort, et j'espre que la rponse ne se fera pas
attendre.

--Tant mieux! c'est trs important et tu feras bien aussi de garder sous
ta main ce Brunachon zl qui est venu te renseigner _proprio motu_. Il
n'a pas menti, puisque Paul reconnat que cet homme a pu le voir, mais
il ne m'inspire pas beaucoup de confiance.

--Il ne m'en inspire pas plus qu' vous, mon cher pre. Je vais
l'interroger encore et aprs, je le ferai surveiller.

--Et bien tu feras. A ce soir, mon garon.

L'avocat et l'tudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrrent pas
dans les corridors le dnonciateur, relgu dans la chambre des tmoins,
par ordre du juge d'instruction.

Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de
Justice, mais sur le boulevard, il clata:

--Je viens d'en apprendre de belles! s'cria-t-il. Tu as donc jur de
faire mourir de chagrin ta pauvre mre!

--J'espre bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul.

--Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les
gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne
parlera que de a dans tout Paris et ta mre lira dans le _Petit
Journal_ l'affaire du boulevard Jourdan.

--Elle n'y lira pas mon nom... grce  votre cher fils qui vient de me
montrer tant de bienveillance.

--Parbleu! il en est plein de bienveillance  ton gard... il vient
presque de se compromettre en te laissant partir... car il aurait
parfaitement pu t'envoyer au Dpt. Mais la suite ne dpend pas de lui.
Le parquet poursuivra, c'est sr... un duel, la nuit, a relve de la
justice... on te laissera peut-tre en libert provisoire, mais ton
chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garon!
a t'apprendra  cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espre
qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont particip  cette
belle quipe. Ta mre n'en aura pas moins reu le coup. Ce n'est pas
toi que je plains, c'est elle.

--Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, trs
sincrement mu.

--Oui, repens-toi, va!... seulement a ne rpare rien, le repentir.
Tche au moins de marcher droit, maintenant. File chez... tu sais qui...
ce n'est pas loin d'ici... et ne te couche pas sans avoir ramen 
Charles ce maudit bretteur... il est n pour ta perdition, cet tre l,
et il faut qu'il ait le diable dans le corps... se battre au clair de la
lune, sur un boulevard de Paris!... on n'a pas ide de a!...

--Pas au clair de la lune... au petit jour... et aux fortifications...
dans un endroit dsert.

--Pas si dsert, puisque ce drle vous a vus... tiens! tu m'agaces... va
de ton ct... moi du mien... je ne renonce pas  te dfendre, mais
laisse-moi en repos.

Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos  son protg, qui
ne songea point  courir aprs lui.

Paul s'achemina vers la rive gauche en rflchissant  sa situation qui
se compliquait de plus en plus. La fatalit s'en mlait et il regrettait
amrement de s'tre laiss entraner dans le cabinet du juge
d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait
essay de le faire chanter s'tait dcid si vite  aller raconter au
juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des
corridors du Palais tait certainement l'effet du hasard, car le drle
ne pouvait pas prvoir que Paul Cormier passerait par l. Il tait donc
venu pour excuter, sans profit pour lui, la menace crite dans sa
lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'tait-il
abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il
s'tait renseign le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac?
Pourquoi s'tait-il dsarm en le dnonant, au lieu de renouveler,
avant d'agir, sa premire tentative de chantage? tait-ce donc qu'il
n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en rserve une
autre menace plus inquitante que la premire? Paul penchait  le
croire.

Il venait de se souvenir tout  coup d'un fiacre qu'il avait remarqu au
coin de la rue Gay-Lussac, au moment o il en cherchait un pour se faire
conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait tre occup puisque les
stores taient baisss.

Et Paul se disait que le matre chanteur avait bien pu s'y cacher, au
lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et aprs
avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le
suivre en voiture jusqu' la porte de l'htel de madame de Ganges.

L, pendant que Paul tait chez la marquise, cet homme avait pu se
renseigner, comme il l'avait dj fait rue Gay-Lussac, sur la personne
qui habitait ce bel htel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a
que l'embarras du choix. Et, une fois inform, le drle devait tre
assez fin pour avoir devin qu'il y avait entre cette marquise et cet
tudiant un secret qu'il pntrerait plus tard et qu'il serait toujours
temps d'exploiter.

D'autre part, il ne pouvait pas diffrer beaucoup de faire sa
dposition, sous peine de paratre suspect.

Il avait donc pris le parti de se rendre immdiatement au Palais dans la
louable intention de dnoncer Paul Cormier,  tout hasard, sauf 
utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la dcouverte qu'il
venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de
l'avenue Montaigne.

La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait d
remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait taient
reus immdiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire
antichambre et en conclure qu'ils connaissaient dj ce magistrat.

En suite de quoi, il s'tait born  accuser Paul sans le nommer, en
disant qu'il tait venu faire sa dposition sur l'affaire du boulevard
Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait  la porte du juge un des
coupables.

Et si le juge laissait Paul en libert, l'aimable Brunachon se proposait
de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait
le toucher de prs.

tait-il sincre en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait
croire  l'exactitude de son rcit, quoi qu'il semblt bien
invraisemblable qu'il se ft rveill sur sa butte, juste au moment o
le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges.

Peu importait d'ailleurs  Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait
embarrass pour rtablir la vrit des faits, et il n'aurait tenu qu'
lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la
lettre o le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs.

Si Cormier ne l'avait pas exhibe, c'tait parce qu'il n'y avait pas
pens pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'tait
pas fch d'avoir gard une arme pour se dfendre contre une nouvelle et
plus dangereuse attaque qu'il commenait  prvoir.

Ces rflexions ne l'occuprent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir
de s'y attarder, car il lui fallait aviser  sortir de la situation o
l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout
voir Jean de Mirande.

Il savait gr au pre Bardin de ne pas l'avoir nomm, mais il sentait
bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait
pas eu de peine  deviner, sachant  quel point le fils de sa vieille
amie tait li avec ce batailleur.

Paul comptait mme se servir de cet argument pour dcider Mirande  se
prsenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficults,
et il esprait le trouver encore au lit.

En le quittant, le matin, Mirande lui avait dclar qu'il resterait
couch toute la journe pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul
le savait assez chevaleresque pour tre sr qu'il ne songerait pas  se
drober, alors que son ami, moins compromis que lui, tait peut-tre aux
prises avec le juge d'instruction.

En arrivant  la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une
grosse dception.

Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni o il
allait, ni  quelle heure il rentrerait.

Paul supposa qu'il n'avait pas quitt le quartier et qu'il le trouverait
attabl devant un des cafs que frquentent les tudiants. Mais lequel?
Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer galement l'honneur
de sa prsence, se montrait tantt  l'un, tantt  l'autre, matin et
soir, aux heures de l'absinthe. Paul rsolut de les passer tous en
revue, jusqu' ce qu'il l'et dcouvert, et s'il y tait, ce ne serait
pas difficile, car grce  sa haute taille et  ses allures bruyantes,
on le voyait et on l'entendait de trs loin.

Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta
jusqu' la rue de Mdicis, sans apercevoir Mirande.

Il inspecta ensuite les cafs de la rue Soufflot et il ne l'aperut pas
davantage.

Seulement, au coin de la place du Panthon, il rencontra les trois
tudiants qui avaient assist au duel et il crut remarquer qu'ils
cherchaient  l'viter. Mais il les aborda et il commena par les
malmener  propos de leur conduite aprs l'affaire. Ils le laissrent
dire et il ne tarda gure  constater que la peur qui les avait pris au
moment o le marquis tait tomb les tenait encore. Ils le supplirent
en choeur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix,
que le bruit courait dj, au quartier latin, que la querelle engage 
la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police
secrte rder sur le Boul'Mich et les trois tmoins s'taient jur de ne
rien dire de leur aventure nocturne,  personne, pas mme  leurs
tudiantes.

Paul les aurait voulus un peu plus crnes, mais il leur conseilla de
persister  se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontr Mirande.

Ils rpondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et
que sans doute il se cachait.

Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes
effrays, les planta l et se remit en qute.

Il y passa deux heures sans plus de succs et il en arriva peu  peu 
s'inquiter srieusement de cette disparition subite d'un garon que
d'ordinaire on voyait partout.

Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout  coup d'un
remords, s'tait enfui  la Trappe ou  la Grande-Chartreuse pour y
faire pnitence. Il tait bien plutt capable de s'tre enferm chez
quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Vra la
nihiliste, ses deux prfres.

Et Paul ne se sentait pas d'humeur  aller le relancer chez ces dames.

Il avait fait de son mieux et  l'impossible nul n'est tenu.

S'il ne parvenait pas  mettre la main sur son introuvable camarade,
Paul irait le lendemain conter sa dconvenue au pre Bardin, et mme
s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui tait trop bien dispos
pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami.

Paul avait un autre devoir  remplir: celui d'informer madame de Ganges
de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour
s'acquitter de ce devoir sans s'exposer  la compromettre.

La journe avait t rude, mais il n'tait pas au bout de ses peines.




IV


Les grands cercles  Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs
anglais, propritaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont
presque tous situs dans le quartier de la Madeleine qui correspond 
peu prs au _West End_ de Londres.

Beaucoup ont des fentres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon.

L'ancien cercle Imprial avait mme une terrasse qui dominait la place
de la Concorde.

Terrasses et balcons sont frquents par les clubmen,  certaines
heures, pendant la belle saison.

Ces messieurs s'y montrent volontiers  la fin d'une chaude journe de
printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand
le cercle est de ceux o on n'est admis que trs difficilement.

Lorsqu'on fait partie de l'_Union_ ou du _Jockey_, on n'est pas fch
d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront
jamais reus, en dpit de leurs millions, et qui donneraient de jolies
sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilgi.

Aprs le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai,
avant et aprs l'heure du dner, ce ne sont que fumeurs accouds sur la
balustrade, et on y change de joyeux propos, agrments de quelques
mdisances.

Le lendemain du jour o Paul Cormier s'tait fourvoy dans le cabinet du
juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontr, le
dimanche soir,  la Closerie des Lilas, s'taient tablis sur le balcon
de leur club pour causer au frais.

Ils taient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois
insparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine
Henri de Baff; tous les trois bien poss, bien apparents et
suffisamment riches pour faire bonne figure  Paris.

Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Mle et
Coconnas dans un autre roman du mme Dumas; ils parlaient du Derby
anglais qu'on venait de courir  Epsom, des derniers vainqueurs de
Chantilly et de la grosse partie o Servon ne faisait que perdre tous
les soirs.

Cette causerie  btons rompus avait l'air de les intresser, car elle
ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux
se demandait  part soi ce qu'il allait faire de sa soire quand il
aurait dn au club.

Grave question  rsoudre et en attendant qu'elle ft tranche, ils
baillaient  qui mieux mieux.

--Dcidment, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le
Cirque et le Jardin de Paris... Jamais rien de neuf...

--Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais
vous en servir. coutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est
jamais rien arriv de pareil. Moi, c'est la premire fois de ma vie que
je vois a.

--Quoi donc? demandrent  la fois les deux amis du vicomte.

--Un monsieur qui a gagn huit mille francs au baccarat et qui refuse de
les recevoir.

--C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baff, mais a prouve
tout bonnement que ce monsieur n'est pas  court d'argent...

--Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est pass:
Avant-hier, dimanche, dans une maison o je vais quelquefois prendre une
tasse de th, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de
proposer un bac... entre hommes, bien entendu... je taille une banque,
je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie
finissait, je les joue quitte ou double,  rouge ou noir...

--Tu les perds?

--Naturellement. Je ne fais que a depuis un mois, et si mon histoire
s'arrtait l, je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je
suis rest le dbiteur?...

--Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un
acteur en scne.

--Du marquis de Ganges.

--Celui que tu nous as prsent, hier,  Bullier? a ne m'tonne pas. Il
a l'air d'un veinard, ce marquis... et sa femme est si jolie, que sa
veine s'explique peut-tre.

--Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier... les dettes de jeu se
paient dans les vingt-quatre heures... j'tais en rgle, puisque la
partie ne s'tait termine que la veille  sept heures... donc, hier,
j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit
billets de mille sous enveloppe,  l'adresse de M. de Ganges...

--Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre?

--Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu  faire  une espce de
majordome qui lui a rpondu que M. le marquis n'tait pas  Paris... je
l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi...

--Il y est peut-tre incognito... un seigneur qui passe sa soire 
Bullier!...

--J'ai eu la mme ide que toi, mais mon valet de chambre a voulu
laisser la lettre. Le majordome est all consulter madame qui tait  la
maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres
adresses  son mari.

--Je comprends a... c'est pour que le mari ne reoive pas celles qu'on
lui adresse  elle.

--Bref, Franois a d me rapporter la mienne avec les billets de mille
que j'y avais insrs.

--Tu en seras quitte pour les rexpdier  ton insaisissable
crancier... par la poste... en chargeant le paquet... c'est un procd
dont on n'use gure pour s'acquitter d'une dette de jeu... mais quand on
n'a que ce moyen-l...

--Non. J'irai moi-mme. Il y a l quelque chose qui m'intrigue et je
veux en avoir le coeur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai
la marquise et j'aurai une explication avec elle.

--Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimit.
Tu espres qu'elle se plaindra  toi de la conduite de son mari et
qu'elle t'autorisera  la consoler, dit en riant le capitaine.

--Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-l? demanda M. de Carolles.
Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois?

--Oui... un nom trs ancien... et la marquise appartient  une vieille
famille de ce pays-l... bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit... je ne
les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques
annes et depuis que la marquise y a achet un htel, elle a trs peu vu
le monde.

--Et le marquis n'a gure fait que voyager  ce qu'il parat, pour
organiser  l'tranger de grandes affaires financires... c'est
drle!... il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai  peine
entrevu  cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nomm, je
le prenais pour un tudiant... Il a l'air si jeune!... quel ge a donc
sa femme?

--Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le
lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai
ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozul qui
est trs bien avec elle...

--O a-t-elle pris sa baronnie celle-l? demanda M. de Carolles qui se
piquait de connatre toute la noblesse franaise.

--Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari tait le fils d'un
gnral du premier Empire... Mais elle reoit trs bonne compagnie et
c'est une femme sre... on peut s'en rapporter  elle... et elle ne
refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges... mais je tiens 
m'adresser d'abord  la marquise elle-mme et je vais pousser, tout 
l'heure, jusqu' l'avenue Montaigne...

--Tu feras bien de te dpcher, si tu tiens  ne pas tomber chez elle 
l'heure du dner.

--J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dne pas tous les
jours sans son mari et s'il est l, il faudra bien qu'il me reoive.
Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai  quoi
m'en tenir sur bien des choses.

--Il doit tre fort riche, puisqu'il est  la tte de grandes
entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour
la grosse partie. Tu devrais le prsenter au club.

--J'attendrai qu'il me demande d'tre un de ses parrains... et je ne lui
en servirai qu' bon escient... lorsque je connatrai  fond sa
biographie... ses antcdents, comme on dit au Palais de Justice.

--Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu
des gens entrer dans la peau d'un autre.

--Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre
ses prcautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se prsentait,
il courrait grand risque d'tre black-boul.

--Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour tre admis,
puisque personne ne le connat. On n'aura rien  dire contre lui.

--Qui sait?... Mais je doute qu'il songe  tre des ntres et peu
m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me proccupe, pour le moment,
c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige
vers l'avenue Montaigne.

--A pied?

--Oui, j'prouve le besoin de marcher... et ce n'est pas si loin,
l'htel de la marquise. J'espre qu'elle y recevra, maintenant que son
mari est rentr  Paris.

--Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baff.

--Ravissante, mon cher, adorable... blonde comme les bls... avec les
yeux et le teint d'une Andalouse de Sville.

--Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine.

--Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas l.

--Oh! s'cria tout  coup le comte de Carolles, un revenant!...

--O a?... De qui parles-tu?

--L... sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club... vous
ne le reconnaissez pas, vous autres?

--Ma foi! non.

--Il vous a pourtant prt plus d'une fois de l'argent  tous les
deux... dans le temps o vous alliez ponter au cercle des _Moucherons_
o il y avait une si belle partie.

--Il me semble, en effet, que j'ai dj vu cette tte-l, murmura le
vicomte de Servon.

--C'est l'ancien garon du jeu du Cercle des _Moucherons_, parbleu! dit
M. de Carolles. Je m'tonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite.

--Si tu t'imagines que je fais attention  la figure de ces gens-l...
il y a beau temps que j'ai oubli la sienne.

--J'ai plus de mmoire que toi, car je me rappelle mme son nom... il
est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont
ridicules... Brunachon.

--Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach?
gouailla le capitaine.

--Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prtait aux dcavs...
 de jolis intrts... un louis par jour pour cinquante louis qu'il
avanait. Il a d faire une jolie fortune.

--On ne le dirait pas,  sa tenue. Et a s'explique; on l'a chass des
_Moucherons_  la suite d'une trs vilaine histoire...

--Bon! j'y suis!... l'affaire des cartes marques  coups d'ongle... il
a t fortement souponn de les avoir introduites... et si on a touff
l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromt des membres du
Cercle... il avait certainement des complices parmi les joueurs,
puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-mme... on s'est content de le
renvoyer et Dieu sait de quoi il a vcu depuis qu'on l'a mis  la porte.

--De chantage, trs probablement. Il avait dj essay d'en faire au
moment o le scandale clata.

--a ne parat pas lui avoir russi.

--Vas-tu pas le plaindre!

--Non, mais je suis sr qu'on le regrette aux _Moucherons_, C'tait si
commode de trouver immdiatement un billet de mille quand on tait 
sec. Je me rappelle qu'une fois, aprs avoir pris une culotte norme, je
me suis refait, sance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prts...

--A cent pour cent.

--Non,  cinquante pour cent... par nuit. Je lui ai rendu quinze cents
francs avant d'aller me coucher.

--Il a gard un bon souvenir de toi; c'est pour a qu'il s'est arrt 
te contempler. Il espre que tu vas descendre pour lui faire l'aumne,
en mmoire de ses bons procds.

--Tu vois bien qu'il s'en va.

--Oui... le voil qui file vers la Madeleine... il va probablement faire
un tour aux Champs-Elyses, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien
client comme toi qui aura le louis facile.

--Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis.


--Dis donc, Servon! s'cria le capitaine, si tu tiens  l'obliger, tu
pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon
ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage.

--Pour qui me prends-tu?

--Je te prends pour un amoureux... et quand on est amoureux, on n'y
regarde pas de si prs. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les
moyens pour savoir au juste  quoi s'en tenir sur elle et sur son
mari... retour de l'Inde... ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il
a tripl sa fortune dans les tats du sultan.

--Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer srieusement avec toi. J'en ai
assez et je m'en vais.

--Chez elle?... Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons
faire un rubicon  cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant
y sera d'un millier de points. Ce sera peut-tre moins cher que de
courir aprs la marquise.

Servon haussa les paules et entra dans le salon pour sortir du club.

--Ouvre l'oeil, si tu tiens  ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri
de Baff, avant qu'il ft hors de vue.

Il exagrait, ce capitaine, en disant que son ami tait amoureux de
madame de Ganges.

Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu' s'assurer ses
entres chez elle, mais dans ce dsir de rapprochement il y avait autant
de curiosit que de passion.

Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagn son
argent et qui commenait presque  lui paratre suspect.

Il esprait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien
trouver chez elle et s'il n'y russissait pas, il se sentait capable de
recourir  d'autres procds, en dpit des protestations qu'il venait de
formuler nergiquement.

Il s'en allait donc, au pas acclr, en se demandant si la marquise
consentirait  le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette
premire visite.

Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait
du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de
succs.

La journe tait superbe et c'tait l'heure o on revient du Bois. La
grande avenue des Champs-Elyses regorgeait de beaux quipages et les
promeneurs lgants encombraient les deux alles qui bordent la
chausse,  droite et  gauche.

Le vicomte, ennuy d'tre coudoy, obliqua vers le Palais de
l'Industrie, dont les abords taient moins encombrs.

Ce chemin, d'ailleurs, tait le plus court pour gagner l'avenue
Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges.

Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne,
proccup qu'il tait de ce qu'il allait dire  la marquise.

Il y a de ce ct, derrire la rotonde du Panorama, des quinconces
arrangs comme un square, o on ne rencontre gure que des enfants avec
leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude.

Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avanant, il
aperut, assis cte  cte sur un banc, deux messieurs qui attirrent
aussitt son attention.

Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbs comme des gens qui
causent  voix basse, de bouche  oreille.

Le plus grand des deux tenait  la main une canne avec le bout de
laquelle il traait distraitement des cercles sur le sable de l'alle,
ce qui est un signe de proccupation trs caractris.

Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer
pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait dj rencontrs ailleurs
et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les
observer.

Bientt, celui qui se servait de son bton pour dessiner des figures de
gomtrie, releva la tte et ta son chapeau qui le gnait sans doute:
un feutre pointu comme on n'en porte gure pour se promener aux
Champs-Elyses.

M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut
l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperu de loin,
l'avant-veille,  la Closerie des Lilas o il dirigeait les volutions
d'une bande turbulente compose d'tudiants et d'tudiantes.

Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet lgant du
quartier Latin, Servon ne se serait pas arrt  le regarder, si l'autre
causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montr son visage.

Celui-l, c'tait son crancier de la partie chez la baronne.

Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus tonn du
vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges.

Seulement, le vicomte se rjouissait de la rencontre qui, tout au
contraire, consternait Paul Cormier.

Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout prs
de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait
certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, loge  deux pas
de l.

Paul, surpris en flagrant dlit de causerie intime avec Jean de Mirande
par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel
il tenait le plus  cacher son vritable nom, Paul aurait voulu rentrer
sous terre.

Il ne pouvait pas songer  fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait
dj. Encore moins pouvait-il esprer continuer  faire le marquis,
Mirande tant prsent. Mirande, au premier mot quivoque, aurait demand
des explications et culbut tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu
tant de peine  retrouver, et qu'il venait de dcider  aller dire la
vrit au juge d'instruction.

Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans
le savoir. Il n'avait pas remarqu M. de Servon  la Closerie des Lilas
et quand il se trouvait tout  coup face  face avec des gens qu'il ne
connaissait pas, son premier mouvement tait toujours de leur tourner le
dos et de prendre le large.

Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila
sans saluer ce gneur qui s'avisait de les dranger et en criant  son
ami:

--J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au caf Soufflot. J'y
serai dans deux heures.

Paul se serait bien pass d'tre interpell de la sorte,  porte des
oreilles de M. de Servon qui n'tait plus qu' deux pas, mais le mal
tait fait et il ne lui restait qu' tcher de pallier le fcheux effet
de cette trange invitation.

Un marquis avait pu se montrer un soir  la Closerie des Lilas, mais
qu'il se montrt en plein jour au caf Soufflot, c'tait
invraisemblable.

Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer  haute et
intelligible voix.

Le pauvre Paul regrettait amrement d'avoir accept le rendez-vous que
ce grand fou de Jean lui avait donn.

Jean qu'il avait tant cherch, la veille, au quartier Latin, Jean
s'tait laiss enlever par une ancienne matresse qui tait venue le
rveiller et qui l'avait emmen rue Jean-Goujon o elle possdait un
joli petit htel; il l'avait connue figurante au thtre de Cluny; elle
tait passe grande cocotte, et elle tenait  lui montrer les splendeurs
de sa nouvelle installation; il n'avait pas refus de l'accompagner chez
elle et il s'y tait oubli pendant vingt-quatre heures.

Pris du remords d'avoir oubli Paul Cormier dans un moment si critique,
il lui avait crit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir
le rejoindre aux Champs-Elyses, derrire la rotonde du Panorama. Et
Paul tait venu. Depuis une heure, il le prchait pour qu'il allt se
dclarer et il n'avait pas encore pu l'y dcider, quand l'apparition du
vicomte avait coup court au tte--tte.

Qu'il allt ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer,
Mirande tait parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se prparer 
rpondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui
adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon
l'abordt.

Il se leva, il vint  lui et il cherchait une phrase polie pour entamer
l'entretien, lorsque le vicomte s'cria gaiement:

--Enfin, je tiens mon crancier!

Paul tait si troubl, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs
gagns chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre:

--Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre dbiteur, reprit M. de
Servon. J'ai envoy chez vous, hier... vous tiez sorti... personne n'a
voulu de mon argent, et mon valet de chambre a d me le rapporter.
J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous
rencontrer, permettez que je m'acquitte.

Paul hsita un instant  prendre les billets de mille que le vicomte lui
prsentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte
croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait  Paul qu'il
n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y rsigna pourtant, car il ne
pouvait pas les refuser,  moins d'avouer tout, sans que madame de
Ganges l'y et autoris.

Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insist pour qu'il
les acceptt, et Paul aurait d en passer par l.

--Maintenant que me voil en rgle vis--vis de vous, reprit le vicomte,
il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous tiez en
confrence avec un jeune homme qu'il m'a sembl reconnatre...
n'tait-il pas dimanche soir,  ce bal o mes amis et moi nous vous
avons rencontr?

--Peut-tre bien, balbutia Paul. Il y va trs souvent. Il fait son droit
 Paris... mais il est du mme pays que moi et je connais beaucoup sa
famille...

--C'est ce que je pensais... et il est tout naturel qu'il vous tutoie...

--Il a t mon camarade de collge.

Et comme la figure de Servon exprimait un certain tonnement, Paul
s'empressa d'ajouter:

--Je me suis mari trs jeune.

--Je suis sr que vous n'avez jamais regrett de n'tre pas rest
garon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de
madame de Ganges?

Paul fit un effort pour rpondre:

--Elle va trs bien... je vous remercie.

Quand il tait oblig de parler d'elle comme s'il et t son mari, les
mots lui restaient dans la gorge.

--Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'esprais la trouver
chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez  l'htel...

--Au contraire!... j'en sors, dit vivement Cormier.

Il mentait, car il se proposait de courir  l'avenue Montaigne ds qu'il
aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'tait pas
survenu.

Il fallait bien maintenant renvoyer  une meilleure occasion cette
visite urgente, car il voulait viter  tout prix d'accompagner M. de
Servon chez la marquise.

Et de peur M. de Servon n'et l'ide d'y aller sans lui, Paul s'empressa
d'ajouter:

--Madame de Ganges est sortie aussi... elle doit dner en ville... et je
dois aller la rejoindre... je suis mme dj en retard...

--Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de
vous revoir trs prochainement... ds que madame de Ganges aura choisi
un jour de rception et, dans tous les cas, dimanche, j'espre, chez
madame Dozul.

--Je l'espre aussi... mais...

--Je compte mme que vous voudrez bien tre des ntres, au club dont
nous faisons partie Carolles, Baff et moi. Je vous ai l'autre soir
prsent ces messieurs... ils souhaitent vivement de n'en pas rester l
et je tiens beaucoup  vous prsenter au cercle o nous pourrons nous
rencontrer tous les jours.

Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier  la torture,
il n'aurait pas parl autrement. Chaque mot qu'il disait quivalait  un
coup d'pingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait
le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges.

Et le pauvre Paul ne pensait qu' se drober le plus tt possible au
supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention.

--Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volont, dit-il
prcipitamment, et je vous suis trs oblig, mais je ne sais pas encore
si je me fixerai  Paris... quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous
reparlerons de ce projet, mais en ce moment...

--Vous tes press, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens
plus... ah! encore un mot pourtant... vous avez un intendant qui excute
trop bien les consignes qu'on lui donne... hier, vous lui aviez dit de
ne recevoir personne...

--Pas moi... madame de Ganges sans doute...

--Eh! bien, il a excut l'ordre, mais il y a ajout une explication de
son cru... il a dclar  mon valet de chambre que vous tiez encore en
voyage... Monsieur n'y est pas, c'est admis qu'un domestique rponde
cela quand son matre tient  fermer sa porte; mais rpondre: Monsieur
est en voyage quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver 
Paris... c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour
que vous laviez la tte  ce serviteur trop zl.

Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la
veille, il tait chez la marquise, au moment o le valet de chambre
s'tait prsent pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait
donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus esprer que la situation
se prolongerait. Elle tait trop tendue et le moindre incident ferait
clater la vrit.

Et il n'en tait que plus press de fuir M. de Servon qui,
d'explications en explications, aurait fini par la dcouvrir.

Tout en causant, ces messieurs s'taient avancs, sous les arbres,
jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver 
l'avenue Montaigne.

Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrter et dit
vivement  M. de Servon:

--Excusez-moi, monsieur... je suis si en retard que vous me permettrez
de vous quitter... Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au
revoir!

Il sauta dans la voiture qui fila aussitt vers le quai.

Ce brusque dpart ressemblait tant  une fuite, que le vicomte en
demeura stupfait.

Il lui tait dj venu  l'esprit qu'il y avait un mystre dans la vie
de ce noble mnage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se
promettait de manoeuvrer en consquence.

De quelle espce tait ce mystre? Quel secret cachaient les allures
bizarres du marquis? Peu importait  Servon, qui n'avait pas d'autre but
que de s'insinuer chez la marquise et de tcher de s'y implanter.

Mais, avant d'essayer, il tenait  tre mieux renseign et il ne savait
comment s'y prendre.

Devait-il se prsenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prtexte
qui restait  trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne
Dozul? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir
beaucoup de choses. D'autre part, l'htel de la marquise tait  deux
pas et le vicomte souponnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que
sa femme dnait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle tait
reste chez elle, l'occasion tait tentante pour risquer la dmarche.
Toute la question tait de savoir si elle consentirait  le recevoir. Si
elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de faon  s'ancrer
dans la maison.

Il allait se dcider  courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le
trottoir, de l'autre ct de l'avenue, un homme qui semblait hsiter 
venir  lui.

Servon aurait pu l'apercevoir plus tt, car il y avait bien deux minutes
qu'il avait dbouch de l'avenue Montaigne, juste au moment o Paul
Cormier montait en voiture.

Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le
vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le
reconnut.

C'tait l'individu qui, une heure auparavant, s'tait arrt sous le
balcon du Club et que Servon avait signal  ses amis.

C'tait l'ancien garon de jeu du Cercle des _Moucherons_, renvoy pour
cause de suspicion lgitime et regrett des pontes qu'il obligeait jadis
 des taux ultra-usuraires.

Il ne paraissait pas qu'il et prospr depuis qu'il avait chang
d'tat. Il avait le teint hve d'un homme qui a souffert et ses
vtements n'taient pas neufs, mais il n'en tait pas  montrer la corde
et,  la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui
parler dans la rue.

La veille encore, Servon, s'il l'et rencontr, aurait trs probablement
fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit o
tait en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de mme.

Il y a des services qu'on ne peut demander qu' un dclass et Servon se
trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que
soi.

Il ne fit pas la moiti du chemin, mais il attendit l'homme qui s'tait
dcid  s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans
l'ter--le salut d'un homme dchu qui ne sait pas comment on prendra sa
politesse:

--Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnatre. Monsieur le
vicomte est bien bon.

--Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai dj vu passer tantt
sur le boulevard, rpondit Servon.

--Monsieur le vicomte tait au club avec ses amis... M. le comte de
Carolles... M. le capitaine de Baff... Ces messieurs se souviennent de
moi, quand j'tais aux _Moucherons_... C'tait le bon temps...

--Oui... on vous  mis  pied, je crois...

--Sous prtexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marques. Il
n'aurait tenu qu' moi de me justifier... mais il aurait fallu nommer le
vrai coupable et j'ai mieux aim perdre ma place que de dnoncer un
gentilhomme. La preuve que je n'tais pas coupable, c'est qu'on ne m'a
pas poursuivi.

--Comment vivez-vous, maintenant?

--Je vis... mal.

--Vous aviez pourtant, je suppose, amass un capital...

--Assez rond... c'est vrai... Je l'ai laiss  Monte-Carlo.

--Vous tes joueur, vous!... ah! parbleu, c'est trop fort... aprs avoir
vu o le jeu a men tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!...

--La passion ne raisonne pas... et c'est ma passion, le jeu... mais j'en
suis bien revenu, et maintenant, je cherche  faire des affaires.

--Des affaires, de quel genre?

--Je n'ai pas de prfrences. Cependant, si je pouvais monter une agence
de renseignements, je crois que je ferais ma fortune... Recherches dans
l'intrt des familles... surveillances discrtes...

--Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des
particuliers.

--Justement. Je m'essaie dj, et si je pouvais tre utile  monsieur le
vicomte...

De ce ci-devant garon de jeu au vicomte de Servon la proposition tait
impertinente et le gentilhomme auquel ce drle osait la faire eut sur
les lvres une verte rplique. Mais si le premier mouvement est le bon,
comme on le prtend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le
premier.

Servon, indign tout d'abord, se dit trs vite que cette ouverture
n'tait pas  ddaigner. Il avait  coeur de savoir  quoi s'en tenir sur
les poux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'tait pas
le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait
de le renseigner.

On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses
besognes on n'emploie pas de gentlemen.

--Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon.

--Mon Dieu, oui, rpondit modestement Brunachon; quand on a t sept ans
employ dans un grand cercle on connat tout Paris... le Paris
mondain... et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche 
travailler dans la partie des renseignements, j'en ai dj ramass pas
mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un
jour ou l'autre,  monsieur le vicomte de mettre mes talents 
l'preuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi.

--Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur?

--Pour me faire la main.

--C'est  peu prs la mme chose. Et vous vous exercez sur le premier
venu?

--Oui... quand a se trouve... et puis j'ai gard des amis parmi mes
anciens camarades... ils me renseignent  l'occasion... et je n'oublie
jamais rien... j'ai une mmoire excellente...

--Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon.

--Je reconnatrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit
respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas  tout
le monde.

--Alors, je dois tre facile ... comment dites-vous cela?...  _filer_,
je crois?

--_Filer_, c'est bien le mot technique.

Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien tonn
Bardin pre et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du
juge, s'exprimer comme un rdeur de barrires. Ils ne connaissaient pas
le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le
parler, mais il savait aussi  l'occasion prendre le ton d'un homme bien
lev.

--Est-ce que vous venez de me _filer_, moi? lui demanda tout  coup M.
de Servon.

--Oh! monsieur!... je ne me serais pas permis...

--Pourtant, a m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrt, tantt, sous le
balcon du club... et je vous retrouve, une heure aprs, dans ce coin des
Champs-Elyses.

--J'y suis arriv bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour
une affaire dont je commence  m'occuper. Si je viens de rencontrer
monsieur le vicomte, c'est tout  fait par hasard. Je sortais de
l'avenue Montaigne quand je l'ai aperu... Monsieur le vicomte a d voir
que je n'osais pas l'aborder..., et d'ailleurs, si je m'tais permis de
le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer.

--Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne?

--Je cherchais... des informations. J'tais venu en reconnaissance...
comme  la guerre... explorer le terrain et surveiller les mouvements de
l'ennemi... j'ai perdu mes peines.

Tout cela n'tait pas clair et ces rponses entortilles ne faisaient
qu'aiguillonner la curiosit de M. Servon qui, lui aussi, avait des
renseignements  prendre et qui songeait  charger Brunachon de les
prendre pour lui.

--Vous qui prtendez connatre tant de gens, lui demanda-t-il, tout 
coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges?

De vue... oui... parfaitement, rpondit Brunachon, dj sur ses gardes.

--O l'avez-vous vu?... et quand?

--A Monte-Carlo, cet hiver.

--Je le croyais en Turquie.

--Je ne sais pas s'il y est all, mais je sais qu'il tait encore 
Nice, il y a huit jours.

--Mais, depuis, il est rentr  Paris.

--C'est possible. Sa femme y habite... tout prs d'ici, dans un trs bel
htel qui lui appartient. On disait l-bas que le marquis ne vivait pas
avec elle... ils ont pu se raccommoder... mais j'en doute...

--Pourquoi en doutez-vous?

--Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois
dire  monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une
raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari...

--Enfin, vous persistez  affirmer que, si vous rencontriez le marquis
de Ganges, vous le reconnatriez?

--A l'instant mme.

--Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir.

--O donc?

--Je causais avec lui quand vous tes arriv.

--Quoi! ce jeune homme qui est mont en voiture...

--Prcisment. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous
prtendez connatre.

--a, le marquis! s'cria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble
mme pas... et le marquis a au moins cinq ans de plus.

--Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous
venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la
marquise. Je les y ai rencontrs ensemble.

Brunachon eut un hochement de tte qui devait signifier: tout
s'explique, mais il ne dit mot.

Il n'tait pas encore dcid  mettre le vicomte dans son jeu.

Brunachon, aprs avoir manqu sa premire tentative de chantage, en
prparait une autre, depuis qu'il tait sorti du cabinet de monsieur
Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas t arrt, et il
commenait  prvoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de
suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul
Cormier, aprs avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait
plus d'tre dnonc. Brunachon avait donc chang ses batteries. C'tait
maintenant la marquise de Ganges qu'il esprait faire chanter. Il y
avait song ds le premier jour, car, comme l'avait souponn Paul, il
s'tait cach dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac
jusqu' l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul tait all,--il
l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous
fournisseurs de l'htel,--et il s'tait promis d'exploiter madame de
Ganges aussitt qu'il serait compltement renseign sur la nature des
relations que cette grande dame entretenait avec un tudiant.

Il tait revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il
s'en tait fallu de peu qu'il surprt, causant avec Paul Cormier, Jean
de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait
qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui
apprendre tout ce qu'il ne savait pas,--hors une seule chose que Servon
ignorait lui-mme, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;--le
nom de l'homme que Mirande avait tu.

Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de
Ganges pour l'avoir rencontr aux tables de jeu de Monte-Carlo; et
Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction
qu'il ne s'tait rveill qu'au moment o le duel sur le bastion venait
de finir.

Il avait vu d'en haut un mort couch sur l'herbe, la face contre terre.
Il ne s'tait pas dout que ce mort tait le marquis et il ne s'en
doutait pas encore.

--Eh! bien, lui dit M. de Servon en haussant les paules, vous voyez
qu'il vous arrive de vous tromper tout comme un autre.

--Je ne me trompe pas, murmura l'ancien garon de jeu. Ce monsieur se
fait passer pour le marquis de Ganges, mais il ment.

--Alors, il est d'accord avec la marquise?

--videmment, puisqu'il l'accompagne dans le monde.

--C'est donc qu'il est son amant?

--Je le supposais, avant d'avoir entendu M. le vicomte. Maintenant, je
n'en doute plus.

--Bon! mais qui est-il?

--Ah!... voil!...

--Vous devez le savoir.

--Si je le savais, monsieur le vicomte comprendra que je ne devrais pas
le dire. En affaires, la discrtion est indispensable pour russir.

--En affaires?... comment? Ah! oui, j'entends... les affaires de
l'agence que vous voulez monter, dit Servon avec une lgre grimace de
dgot. Vous ferez commerce de renseignements et vous ne les donnerez
pas pour rien.

--Monsieur le vicomte devine tout.

--Eh! bien... j'ai l'habitude de payer ce que j'achte. Faites votre
prix.

--Oh! je m'en rapporterai toujours  la gnrosit de monsieur, le
vicomte... et du reste, pour le moment, j'ai si peu de chose  lui
vendre que ce n'est pas la peine de traiter.

Le drle disait: _traiter_, comme s'il se ft agi de signer une
convention diplomatique.

--Si monsieur le vicomte avait intrt  tre renseign sur ce faux
marquis et sur ses rapports avec madame de Ganges, je me mettrais en
campagne et je me ferais fort de lui procurer toutes les informations
dont il aurait besoin.

--Trs bien. Je vous rmunrerai largement.

Le vicomte tait dj revenu de ses rpugnances  recourir aux vils
offices d'un espion.

--Alors, je puis marcher. Une parole de monsieur le vicomte vaut de
l'or.

Brunachon changeait, comme on dit, son fusil d'paule. Brunachon n'tait
pas homme  refuser les offres de M. de Servon; d'autant que tout en le
servant, il pourrait  l'occasion faire chanter la marquise.

C'tait mme sur elle qu'il fondait ses plus grosses esprances de
bnfices. Le vicomte se lasserait vite d'acheter des renseignements, et
Paul Cormier n'tait pas en tat de payer bien cher un silence dont il
pourrait bientt se passer; mais la marquise tait riche et elle avait
sa rputation  prserver.

--Eh! bien?... le nom de cet homme? demanda M. de Servon.

--Il s'appelle Paul Cormier... et il est tudiant... il fait son droit.

--Je m'en doutais. O demeure-t-il?

--Au quartier Latin. Rue Gay-Lussac, numro 9.

--Cela doit tre vrai, murmura le vicomte. Mais comment cet tudiant
connat-il la marquise de Ganges?

--Voil, monsieur le vicomte, ce que j'ignore absolument, mais je
m'engage  le savoir d'ici  trs peu de jours. Tout ce que je puis vous
dire aujourd'hui, c'est que, hier, il s'est fait conduire en voiture 
la porte de l'htel de cette dame, avenue Montaigne, qu'elle l'a reu et
qu'il est rest plus d'une heure chez elle. Je pourrais faire le
mystrieux et vous laisser croire que j'en sais beaucoup plus long.
J'aime mieux vous dire la vrit.

--Et il la connat de longue date, reprit Servon qui suivait son ide.
Dimanche, ils se sont prsents ensemble dans une maison o je me
trouvais... on a annonc M. le marquis et madame la marquise de
Ganges... et il a racont, lui, qu'il tait arriv le matin d'un grand
voyage... ils s'taient entendus  l'avance, car elle ne l'a pas
dmenti... donc, ils taient d'accord.

--C'est vident.

--Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas, c'est qu'ils aient pu
croire que personne ne s'apercevrait de la substitution... le vrai
marquis n'aurait qu' reparatre..., et il reparatra certainement... il
ne restera pas toute sa vie  Monte-Carlo.

--A moins qu'ils ne se soient entendus avec lui... il y a des maris avec
lesquels on peut entrer en accommodement... et il n'a pas trop bonne
rputation, ce marquis.

--On finirait toujours par savoir  Paris qu'il existe... sa femme
risquerait trop en mettant son amant  la place de son mari... il doit y
avoir autre chose...

--C'est ce que je me dis aussi... mais, quoi?...

--Peut-tre que le vrai marquis de Ganges est mort rcemment  Monaco...
il est joueur... il a bien pu se tuer... Peut-tre que sa femme le sait
et qu'elle a imagin de le remplacer, parce qu'elle est bien sre qu'il
ne viendra pas rclamer...

--Je n'avais pas pens  a, murmura Brunachon, que cette ide parut
frapper.

Puis, se reprenant:

--Mais, non... s'il s'tait brl la cervelle l-bas, les journaux
l'auraient annonc... il faudrait donc supposer qu'il est mort incognito
et que sa veuve espre qu'on ne saura jamais qu'il est mort.

Le vicomte rflchissait et ne trouvait pas d'explication satisfaisante.

--Au fait!... pourquoi pas? dit entre ses dents Brunachon.

--Je vois, reprit Servon impatient, que vous ne devinez pas mieux que
moi. Quand vous aurez trouv, vous me le ferez savoir. Mais notre
entretien a assez dur... et comme toute peine mrite salaire...

Il allait mettre la main  la poche, quand Brunachon lui dit vivement:

--Pas encore, monsieur le vicomte. Laissez-moi gagner mon argent.
Pouvez-vous disposer d'une heure?

--Oui... mais pourquoi?

--Je viens d'avoir une ide et si je ne me trompe pas, avant une heure,
vous serez fix sur le point principal... le reste viendra ensuite, trs
facilement...

--Voil bien des promesses! que faut-il que je fasse pour arriver  ce
rsultat?

--Une course en voiture... avec moi.

--J'aime mieux: pas avec vous, dit le vicomte qui ne tenait pas  se
montrer dans les rues du Paris en compagnie de cet homme.

C'tait bien assez d'avoir caus avec lui dans un coin cart.

--Bon! je comprends, dit cyniquement Brunachon. Il y a moyen de
s'arranger. Je vais monter dans le premier sapin dcouvert qui va
passer, vous monterez dans un autre. Vous direz  votre cocher de suivre
le mien et d'arrter quand il arrtera. Chacun descendra de son ct et
l o vous me verrez entrer, vous entrerez derrire moi, sans avoir
l'air de me connatre.

Vous pourrez mme, si vous le prfrez, m'attendre  la porte.

--C'est bien compliqu ce que vous me proposez l, dit le vicomte, qui
avait bonne envie d'envoyer au diable ce chercheur de pistes.

--Mais, non... c'est tout simple, au contraire, rpondit Brunachon, et
Monsieur le vicomte ne risquera pas de se compromettre, puisque je ne
lui parlerai pas... c'est--dire... je lui parlerai... aprs... et dans
un endroit o personne ne nous remarquera...

--Comment, aprs?... aprs quoi?

--Aprs que j'aurai su ce que je vais savoir... et ce ne sera pas
long... une demi-heure de trajet en voiture... et mme moins, si nous
tombons sur de bons cochers... cinq minutes de... de vrification... et
je serai fix. Je rejoindrai alors monsieur le vicomte et je lui ferai
mon rapport.

--Dans la rue?

--Dans un square o on ne rencontre que des troupiers et des bonnes
d'enfants.

--Que de mystres! vous pouvez bien me dire o vous voulez me conduire.

--Monsieur le vicomte ne viendrait pas, si je le lui disais.

--Alors, je refuse.

--Monsieur le vicomte aurait bien tort. Je lui rendrais compte tout de
mme... je lui crirais... mais nous perdrions du temps... et dans ces
sortes d'affaires, il ne faut pas traner... tandis que si Monsieur le
vicomte veut bien venir, il saura tout de suite  quoi s'en tenir sur la
vritable situation de cette dame...

--De la marquise de Ganges?

--Mais oui, Monsieur. N'est ce pas prcisment le point sur lequel vous
dsirez tre renseign avant tout?

--Sans doute, mais...

--Eh! bien, quand vous le serez, vous me direz ce que j'aurai  faire
pour vous servir et je le ferai.

Brunachon parlait dj comme s'il et t charg d'une mission par M. de
Servon qui hsitait encore  l'employer.

Il y rpugnait mme, car il tait d'un monde o on ne se commet pas
volontiers avec des gens de cette sorte, mais d'autre part il dsirait
tant claircir le mystre qui enveloppait la vie de madame de Ganges
qu'il devait finir par se dcider  accepter la proposition de l'ignoble
Brunachon.

Que risquerait-il, aprs tout?... Rien que de faire en voiture une
course inutile. C'tait peu de chose en comparaison du rsultat que
l'espion lui promettait.

--Je me permettrai de faire observer  Monsieur le vicomte qu'il est
temps de partir, reprit cet homme. Si nous diffrions davantage, nous
arriverions trop tard.

Il ne disait toujours pas o il s'agissait d'arriver et Servon sentait
bien qu'il ne le dirait pas. Mais peu importait, au fond. Servon serait
toujours libre de ne pas le suivre jusqu'au bout, s'il s'apercevait
qu'on le menait l o il ne voulait pas aller. Peut-tre mme valait-il
mieux qu'il l'ignort; car si ce voyage devait avoir des suites
fcheuses pour quelqu'un, sa responsabilit serait moins engage.

Le hasard--un hasard facile  prvoir--mit fin aux incertitudes du
vicomte.

En cette saison,  l'heure o on revient du Bois, les voitures vides et
les cochers cherchant pratique foisonnent aux Champs-lyses.

Deux victorias libres passaient en ce moment  la file, marchant au pas
vers la place de la Concorde en rasant le trottoir de la contre-alle.

Brunachon interrogea d'un coup d'oeil le clubman qui rpondit par un
signe affirmatif et sans attendre un ordre plus formel, Brunachon sauta
dans la premire.

Le sort en tait jet. Servon monta dans la seconde qui n'tait pas loin
et dit  son cocher de suivre.

Brunachon avait rapidement donn ses instructions au sien qui mit son
cheval au trot.

Le vicomte n'avait plus qu' se laisser aller au courant de cette
curieuse aventure et il commenait  y prendre un certain plaisir.
L'attrait de l'inconnu. Il lui tait arriv assez souvent de suivre une
jolie femme, sans savoir o elle le conduirait. C'est un sport amusant
pour un dsoeuvr qui se console facilement d'tre distanc en route.
Cette fois, il tait sr que pareille dconvenue ne lui arriverait pas
et l'intrt tait plus vif, car il ne pouvait pas deviner le
dnouement.

Brunachon avait refus de dire o il allait et il s'tait abstenu de
donner la moindre indication sur la direction qu'il comptait faire
prendre  sa victoria.

Elle descendait l'avenue des Champs-Elyses, et cela prouvait seulement
que Brunachon ne se dirigeait pas vers les excentriques et lgants
quartiers de l'Ouest: Passy, l'Etoile, le faubourg Saint-Honor.
Brunachon se dirigeait vers le Paris central.

En dbouchant sur la place de la Concorde, la victoria qui le portait
obliqua  droite et enfila le pont.

Servon tait fix. On allait sur la rive gauche.

Et une ide lui vint tout naturellement. Brunachon lui avait appris que
l'amant de la marquise habitait le quartier latin. Servon ne douta pas
que Brunachon ne le conduist chez cet tudiant, auquel il se proposait
de faire subir un interrogatoire en prsence du vicomte, qui n'y tenait
pas du tout, car il n'aurait rien gagn  mettre Paul Cormier au pied du
mur.

Ce garon, s'il fallait en croire Brunachon, demeurait rue Gay-Lussac.
Le vicomte se promit de laisser Brunachon monter tout seul chez le faux
marquis, si la Victoria s'arrtait  la porte du numro 9.

Pour le moment, elle suivait le quai d'Orsay, et c'tait  peu prs le
chemin de la rue Gay-Lussac.

Aprs le quai d'Orsay, elle prit le quai Voltaire, mais au lieu de
tourner par la rue des Saints-Pres, pour arriver presque directement au
Luxembourg, elle continua par le quai Malaquais, et par le quai Conti,
en passant devant l'Institut et devant la Monnaie, puis laissant le
Pont-Neuf  gauche, elle se lana sur la pente du quai des Augustins.

--Bon! se dit Servon, toujours imbu de l'ide qu'on allait chez Cormier,
il va prendre le boulevard Saint-Michel... ce cocher n'a pas le
sentiment de la ligne droite, mais c'est le chemin tout de mme. Je me
laisse faire; seulement, je lcherai ce drle  la porte. Il faut en
vrit qu'il soit stupide pour s'imaginer que je vais me prsenter avec
lui chez ce jeune homme.

La rsolution tait louable, mais le vicomte n'eut pas besoin d'y
persvrer.

Arrive  la place Saint-Michel, au lieu de remonter le boulevard, la
voiture qui portait Brunachon s'engagea sur le pont qui aboutit dans la
Cit.

--C'est inou! grommela Servon; le voil qui revient sur ses pas 
prsent. Ce n'tait pas la peine de passer la Seine au pont de la
Concorde pour la repasser dix minutes aprs.

O diable me mne ce Brunachon? Est-ce qu'il se moque de moi et a-t-il
le projet de me traner  sa suite  travers tout Paris?... non, il
n'oserait pas... mais o allons-nous?... cette rue qui traverse l'le,
c'est le boulevard du Palais...

Et voici le Palais lui-mme. J'aime  croire qu'il n'a pas l'intention
d'y entrer pour avertir la justice.

Le vicomte n'avait assurment rien  dmler avec la justice de son
pays, mais s'il avait su que le nomm Brunachon avait pass toute
l'aprs-midi, la veille, dans le cabinet d'un juge d'instruction, il se
serait arrt plus longtemps  l'ide singulire qui lui tait venue.

Du reste, il n'y avait pas lieu, car la victoria tourna vivement 
droite, pour traverser le parvis Notre-Dame.

Cela devenait incomprhensible et l'aventure tournait presque au
comique.

Il n'y a sur le Parvis que Notre-Dame et l'Htel-Dieu--une glise et un
hpital.

On ne pouvait pas supposer que Brunachon allait visiter un malade ou
allumer un cierge devant l'autel de la Vierge.

O allait s'arrter cette promenade? Le vicomte ne cessait de se le
demander, mais il ne songeait plus  abandonner la partie, car il
supposait qu'on approchait du but.

Le parvis ne mne  rien qu' l'le Saint-Louis, et Servon ne se
figurait pas que son trange guide pt aller dans ce paisible quartier
chercher des renseignements sur l'excentrique marquis de Ganges.

Brunachon avait pourtant l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait.
Depuis qu'on roulait, il s'tait retourn plus d'une fois pour s'assurer
que la voiture du vicomte suivait et la dernire fois, en arrivant sur
la place Notre-Dame, il avait adress de loin au persvrant clubman, un
signe qui signifiait, sans aucun doute: Ne vous impatientez pas. Nous y
sommes.

Et Servon, quoique vex d'tre vhicul de la sorte, lui savait gr
d'observer les conventions en s'abstenant de communiquer avec lui
autrement que par gestes.

Mais il ne devinait toujours pas o on allait.

La victoria de Brunachon s'engagea dans une rue sombre que domine 
droite la masse colossale de la cathdrale: la rue du Clotre, qui n'est
ni large ni longue, et o, de sa vie, le vicomte n'avait pass.

Il ne cherchait plus  se rendre compte des chemins qu'on lui faisait
prendre, et il lui arrivait de se demander ce que les deux cochers
devaient penser de cette course  la queue leu-leu de deux messieurs qui
se connaissaient videmment et qui avaient prouv le besoin de prendre
deux voitures au lieu d'une seule.

Au bout de la rue du Clotre, celle qui marchait en tte s'arrta et M.
de Servon dit aussitt  son cocher d'en faire autant.

Brunachon descendit et M. de Servon s'empressa de descendre aussi.

C'tait le moment dcisif. Brunachon allait-il aborder le vicomte et lui
expliquer pourquoi il l'avait amen l?

Pas du tout. Brunachon, fidle  sa promesse, se contenta de lui montrer
du doigt la grille le long de laquelle les deux victorias taient
ranges,  dix pas d'intervalle.

Cette grille entourait une manire de square, plant d'arbres rabougris
et garni de bancs vermoulus, un square pauvre o jouaient des enfants
malingres et o de vieilles loqueteuses se chauffaient au soleil.

C'tait bien l l'endroit dsign par Brunachon, qui avait engag le
vicomte  l'y attendre, pendant qu'il irait, lui, se renseigner sur la
vraie situation de madame de Ganges.

Se renseigner o et prs de qui? il ne l'avait pas dit et Servon, qui
n'en avait pas la plus lgre ide, le vit entrer avec d'autres
personnes dans un btiment adoss au parapet du quai,  la pointe de la
Cit, et d'assez triste apparence.

Cela ressemblait  l'une de ces constructions qu'on voit de distance en
distance sur les bords de la Seine, depuis le pont de Bercy jusqu'au
viaduc d'Auteuil, et o sont les bureaux des employs de la navigation.

Servon ne s'inquita point de savoir ce que c'tait et ne fut pas tent
d'y entrer  la suite de Brunachon.

Servon appartenait  cette catgorie de Parisiens qui ne connaissent de
Paris que les quartiers habits par les heureux de ce monde. Il pouvait
se vanter de n'avoir jamais mis les pieds dans les parages o logent les
dshrits, car il ne les avait traverss qu'en voiture, en se rendant 
quelque gare de chemin de fer.

Il n'tait pas entr au Jardin des Plantes depuis son enfance, et s'il
avait aperu les tours de Notre-Dame, c'tait de loin et pour ainsi dire
malgr lui, car il ne s'tait jamais arrt pour les admirer.

Il savait donc  peine o il tait, et il n'avait pas, comme les
trangers qui visitent pour la premire fois la grande ville, un guide
du voyageur dans sa poche,  seule fin de ne pas s'garer et de se
renseigner sur la destination des monuments.

Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que Brunachon revint promptement
mettre fin  ses incertitudes.

Il entra dans le square et, n'ayant garde de s'asseoir sur des siges
publics d'une solidit et d'une propret douteuses, il se mit  se
promener par les alles, aprs avoir allum un cigare.

Il remarqua bientt que beaucoup de gens qui passaient sur le quai se
dtournaient de leur chemin pour entrer, comme Brunachon, dans le petit
difice long et bas qui faisait face  l'entre du square. D'autres en
sortaient. C'tait un va-et-vient continuel.

De cette affluence, le vicomte conclut judicieusement qu'il y avait l
dedans une succursale du Mont de Pit et se demanda derechef ce que
l'ancien garon de jeu tait all chercher l.

Il commenait d'ailleurs  en avoir assez de cette nigmatique
expdition et il se promettait de planter l Brunachon, pour peu qu'il
tardt  reparatre.

Il se trouvait mme un peu ridicule de s'tre laiss embarquer par ce
drle dans cette campagne policire et il jurait bien qu'on ne l'y
reprendrait plus, quel qu'en ft le rsultat.

Il n'attendit pas trop longtemps.

Au bout de dix minutes, il vit Brunachon descendre les marches qui
prcdent la maisonnette o il tait entr et impatient de l'interroger,
il fit quelques pas pour se porter  sa rencontre, mais il se ravisa en
voyant Brunachon lui indiquer d'un signe de tte le fond du square o il
n'y avait absolument personne et o ils pourraient causer sans attirer
l'attention.

Brunachon donnait au vicomte une leon de prudence et le vicomte s'y
conforma.

Il lui sut mme gr de sa discrtion, car l'affaire semblait se corser
et M. de Servon tenait de plus en plus  ne pas tre vu confrant avec
ce suspect personnage.

Brunachon passa, sans lui dire un seul mot, tout prs du clubman qu'il
avait promptement rattrap et alla s'embusquer dans un coin du terrain
qui s'tend au del du square, entre les hauts contre-forts de
Notre-Dame et le parapet du quai de l'Archevch.

Servon vint l'y rejoindre, un peu tonn de le voir prendre tant de
prcautions, et l'interrogea des yeux.

--Monsieur le vicomte avait devin, lui dit Brunachon. Moi, je n'y
voulais pas croire.

--Croire  quoi?... Expliquez-vous, clairement, sacrebleu!

--Madame la marquise de Ganges est veuve.

--Veuve! s'cria le vicomte. Qu'en savez-vous?

--Je viens de m'en assurer, rpondit tranquillement Brunachon.

--Comment? Est-ce  dire que vous venez de voir l'acte de dcs de son
mari? C'est donc une mairie ce vilain petit monument?

--Non... ce n'est pas une mairie, dit l'ancien garon avec un sourire
qui ressemblait  une grimace.

--Alors, qu'est-ce que c'est?

--Monsieur le vicomte plaisante... Monsieur le vicomte n'ignore pas...

--Je vous dis que je n'en sais rien. C'est la premire fois de ma vie
que je viens ici et si vous croyez que je me suis amus  interroger les
gens dguenills que j'ai vus dans le square...

--Oh! je pense bien que non... Mais, je croyais... enfin, je n'ai plus
qu'une prire  adresser  Monsieur le vicomte...

--S'il s'agit de rouler encore  travers Paris, je vous prviens que je
n'en suis plus.

--Non... non... j'attendrai ici et Monsieur le vicomte n'a qu' entrer.

--O a?

--Dans le btiment d'o je sors. Monsieur le vicomte verra par
lui-mme... et aprs, si Monsieur le vicomte veut bien venir me
rejoindre, je lui expliquerai ce qu'il n'aura pas compris.

--Soit! dit Servon, agac. J'y vais... mais je vous prviens que si je
m'aperois que vous vous tes moqu de moi, vous vous en repentirez.

Et pendant que Brunachon protestait contre cette supposition, le vicomte
traversa le square presque en courant et monta vivement les marches qui
prcdaient une espce de pristyle au del duquel s'tendait comme un
paravent un mur qui masquait l'intrieur de l'difice.

Pour entrer, il fallait tourner par la droite ou par la gauche ce mur
ouvert aux deux bouts.

Ainsi fit-il et il se trouva dans une vaste salle carre dont les parois
en stuc poli taient couvertes de longues inscriptions qu'il ne prit pas
la peine de lire.

clair par en haut, ce _hall_ ressemblait vaguement au vestibule d'un
muse.

Le vicomte continuait  ne pas comprendre.

Il remarqua pourtant que les gens qui entraient se dirigeaient tous vers
un vitrage qui barrait le fond de la salle et dfilaient devant cette
clture en verre, comme on passe devant les talages d'un bazar.

Ils ne s'arrtaient qu'au bout, mais l, un groupe s'tait form et deux
sergents de ville de service veillaient  ce que les curieux ne
stationnassent pas trop longtemps.

Circulez, messieurs!... circulez! cet avertissement souvent rpt
acclrait le dfil.

Dans ce coin, videmment, se trouvait ce que les Anglais appellent _the
great attraction_, mais du diable si Servon devinait ce qu'on montrait
l qui pt intresser cette foule empresse.

Afin de le savoir, il se mit  la queue comme les autres et en
s'approchant, il vit derrire la vitrine une double range de tables de
marbre dont deux taient occupes par deux cadavres de noys, verts,
bleus, violets, hideux.

Cette fois, Servon fut fix sur la destination de l'difice.

--Ce drle m'a amen  la Morgue, dit-il, entre ses dents. Il m'a fait
une farce funbre, mais il me la paiera.

Il allait battre en retraite, car il n'avait aucun got pour les
spectacles lugubres, mais il se ravisa.

--Non, reprit-il en se parlant  lui-mme, il n'aurait pas os me berner
de la sorte. En me poussant  entrer, il a eu un but. Lequel? Est-ce que
le marquis de Ganges?... Mais oui... c'est cela... cet homme vient de le
reconnatre, couch sur une des dalles noires... je serais bien empch
de le reconnatre, moi qui ne l'ai jamais vu vivant... et alors mme que
je l'aurais vu, je ne le reconnatrais pas davantage, s'il est dans le
mme tat que ces deux corps qui n'ont plus figure humaine.

Servon s'aperut bientt qu'il y en avait un troisime, celui qui
attirait le public, celui qui faisait recette comme disent les habitus
de l'tablissement.

Il suivit le mouvement et il vit que ce mort tait beaucoup mieux
conserv que les deux noys.

Il tait expos au premier rang, tout prs du vitrage et on ne l'avait
pas dshabill.

Il tait vtu d'un pantalon de fantaisie et d'une chemise fine avec, aux
poignets, des boutons de manchettes en or.

On avait enlev la cravate et ouvert la chemise, afin qu'on pt voir 
nu la poitrine troue au-dessous du sein droit.

Il avait d mourir trs vite, et sans souffrir, car la figure tait
calme.

On aurait dit qu'il dormait.

Celui-l, certainement, n'appartenait pas  la mme catgorie sociale
que les malheureux qui figurent ordinairement  la Morgue, et autour du
vicomte, tout tonn, les commentaires pleuvaient: --En v'l un qui ne
s'est pas _surin_ l'estomac parce qu'il n'avait plus de quoi
_bquiller_.--Non. C'est un _rupin_... il n'aurait eu qu' porter ses
boutons chez _ma tante_; on lui aurait prt dessus au moins trente
_balles_,  moins qu'ils ne _soillent_ en _toc_.--Pas de danger!...
c'est un _zig_ de la _haute_, que je te dis.--Et c'est pas lui qui _s'a
surin_. C'est des _escarpes_... l bas, du ct de la porte de
Montrouge.

--Circulez, Messieurs!... circulez!... cria un des sergents de ville.

Le vicomte, qui en avait assez vu, circula, mais il ne se pressa pas
trop de sortir.

Il tait fix maintenant. Ce mort, c'tait le marquis de Ganges, que
Brunachon avait cru reconnatre, et si Brunachon ne s'tait pas tromp,
il tait jusqu' prsent le seul qui l'et reconnu, puisque le corps
restait expos.

Les morts reconnus sont enlevs immdiatement.  Paris, chacun sait
cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde.

Comment ce mari de la marquise, le vrai, tait-il venu se faire
assassiner  Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire
l'ancien garon de jeu qui disait l'y avoir vu?

Servon ne le devinait pas, et ce n'tait pas ce ct de la question qui
le proccupait le plus.

Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme
qui l'attendait et de lui demander des explications supplmentaires.

Brunachon tait  son poste, et il accueillit le clubman par un: Eh!
bien, monsieur le vicomte a vu? qui poussa Servon  rpondre:

--J'ai vu un homme qui a t tu d'un coup de couteau dans la poitrine,
oui. Alors, vous prtendez que cet homme est M. de Ganges?

--Je l'affirme, parce que j'en suis sr. Et s'il y avait ici n'importe
quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnatrait, car il n'est pas
chang du tout. Il a sa figure de l-bas, quand il fermait les yeux
pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les
rouvrir pour dire: moiti  la masse!

Pauvre marquis!... il tait beau joueur, tout de mme, et il ne
regardait pas  l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec a... il
m'a plus d'une fois donn un louis, quand j'tais  la cte, conclut
Brunachon en guise d'oraison funbre.

--Si vous tes sr que c'est lui, pourquoi n'tes-vous pas entr avec
moi  la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin  des discours qui
l'ennuyaient.

--Mais... parce que j'en sortais, rpondit Brunachon. Si j'y tais
rentr immdiatement, on m'aurait remarqu et on m'aurait peut-tre
_fil_. C'est plein d'agents de police, l-dedans... ils remarquent les
figures... et je ne tenais pas  leur montrer la mienne deux fois en dix
minutes.

L'explication parut singulire au vicomte qui ne savait pas que l'ancien
garon de jeu avait eu et aurait probablement affaire encore au juge
d'instruction  propos de la mort tragique du marquis de Ganges. Mais il
ne perdit pas son temps  demander des claircissements.

--Puisque vous l'avez reconnu, dit-il schement, il faut faire votre
dclaration  la police.

--Je prfrerais que monsieur le vicomte s'en charget.

--Moi!... tes-vous fou?... comment pourrais-je dire que je le
reconnais?... c'est la premire fois que je le vois.

--Oh! je comprends que monsieur le vicomte ne veuille pas se mler d'une
histoire o la justice a mis le nez.

--On croit donc  un crime?

--Et on a raison d'y croire. Ce pauvre marquis a t trouv mort sur le
talus des fortifications... il a d tre tu le jour de son arrive 
Paris. L'instruction est ouverte... seulement, le juge ne sait pas
encore son nom... il parat qu'il n'avait pas de papiers sur lui... et
comme il n'habitait plus la France depuis des annes, ceux qui l'y ont
connu autrefois l'ont oubli.

--Raison de plus pour que vous avertissiez la police.

--C'est l'avis de monsieur le vicomte?

--Sans doute. Pourquoi cette question?

--Parce que... il me semblait... je me figurais que monsieur le vicomte
prfrerait commencer par se renseigner sur ce jeune homme que j'ai vu
avec lui aux Champs-Elyses... et qui a pris le nom et le titre du
marquis de Ganges.

Servon ne rpondit pas, mais l'objection le frappa.

--Si j'allais dire  la police tout ce que je sais, je pourrais sans le
vouloir compromettre des personnes honorables, continua Brunachon, et
les pauvres diables comme moi doivent y regarder  deux fois avant de se
mler de ce qui ne les regarde pas. C'est pourquoi j'aime mieux me
taire. a ne veut pas dire que je ne reste pas  la disposition de
monsieur le vicomte. Tout ce qu'il me commandera de faire, je le ferai.

--Je n'ai pas d'ordres  vous donner, rpliqua ddaigneusement Servon.

--Mais monsieur le vicomte peut avoir besoin de renseignements sur...
sur n'importe quoi et n'importe qui... plus tard, comme maintenant,
monsieur le vicomte me trouvera toujours prt  le servir.

Servon commenait  se dire que le cas pourrait bien se prsenter, avant
peu, car il n'en avait pas fini avec l'trange aventure o le hasard
l'avait jet.

--C'est bien, dit-il, je verrai. O demeurez-vous?

--Pour le moment, je ne demeure nulle part, rpondit modestement
Brunachon; et quand j'aurai un domicile, ce qui ne tardera pas, il
serait peu convenable que monsieur le vicomte se dranget.

--Je pourrais vous crire.

--Si monsieur le vicomte le permet, je lui crirai d'abord, pour lui
donner mon adresse. J'adresserai ma lettre au cercle, et d'ailleurs, 
partir de demain, je passerai tous les jours sur le boulevard, vers cinq
heures, comme aujourd'hui. Monsieur le vicomte, s'il dsire me parler,
n'aura qu' me faire signe... j'irai l'attendre derrire la Madeleine.

Tout cela tait clair, prcis, et bien combin. On pouvait mpriser
Brunachon, mais on ne pouvait pas lui contester le mrite d'tre un
agent plein de ressources et de zle.

Il ajouta:

--Maintenant, je vais quitter monsieur le Vicomte. J'espre qu'il voudra
bien m'excuser de l'avoir amen ici. Je tenais  lui prouver que cet
tudiant n'tait pas le marquis de Ganges et pour cela, je devais
m'assurer que le vritable marquis tait mort.

--Vous saviez donc que son corps tait  la Morgue? demanda brusquement
le vicomte.

--Non, rpondit Brunachon, avec un peu d'embarras, mais je m'en suis
dout quand j'ai lu ce matin dans les journaux qu'on avait ramass prs
de la porte de Montrouge le cadavre d'un monsieur bien habill. L'ide
m'est venue, je ne sais comment, que c'tait le cadavre de M. de
Ganges... une vraie inspiration, cette ide-l, puisque maintenant je
suis sr que c'est lui qu'on a tu. On n'a qu' faire venir des tmoins
de Monte-Carlo; on pourra dresser l'acte de dcs. Sa veuve ne serait
peut-tre pas fche qu'on le dresst.

Et comme M. de Servon se taisait:

--Peut-tre aussi aime-t-elle autant que les choses restent comme elles
sont, reprit Brunachon, en le regardant fixement. C'est une question que
je ne suis pas en mesure de dcider et alors... je m'applique le
proverbe: Dans le doute, abstiens-toi.

Ces rflexions  haute voix agacrent Servon, prcisment parce qu'elles
taient assez justes, et pour y couper court, il tira de son
portefeuille deux billets de cent francs qu'il remit  Brunachon, en lui
disant:

--Prenez ceci pour payer le cocher qui vous a amen.

--Pas celui qui a amen monsieur le vicomte? demanda l'impudent coquin
en empochant la gratification comme il empochait jadis au cercle des
_Moucherons_ les pourboires des joueurs.

--Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein
air a assez dur.

Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot.
Qu'aurait-il ajout? Son travail tait fait. Il avait sem dans l'esprit
du vicomte des ides qui ne manqueraient pas de germer et dont il
esprait bien tirer quelque profit. Il ne s'tait pas compromis et il
restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de
Ganges, ou mme M. de Servon,-- son choix. Cela dpendrait de la
tournure que prendrait l'instruction confie  Charles Bardin.

M. de Servon tait beaucoup moins satisfait de son expdition, et il
regrettait de s'y tre engag.

Tant qu'il s'tait agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout
fait pour forcer son intimit, et-il d mme abuser un peu de la
situation, mais il entrevoyait maintenant que derrire cette situation
il y avait un drame, et mme un drame assez cors, puisqu'il venait de
se dnouer,--ou de s'engager,--par un meurtre.

Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les
drames.

Il tenait  sa tranquillit autant qu' ses plaisirs, et il se demandait
dj comment il allait s'y prendre pour se tirer  l'cart d'une affaire
qui pouvait se terminer devant une cour d'assises.

Il lui en cotait pourtant de se dsintresser des malheurs qui
menaaient la marquise et de renoncer  pntrer le mystre de
l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier.

Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet tudiant qui jouait, et
pas trop mal, le rle d'un marquis de la vieille roche.

tudiant, il l'tait, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait
surpris aux Champs-Elyses causant familirement sur un banc avec un
grand gaillard  chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle
des pochards  la Closerie des Lilas.

Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir,
quoiqu'il se ft dispens de dire comment il le savait.

Cet tudiant tait-il l'amant de madame de Ganges?... Tout semblait
l'indiquer.

M. de Servon l'avait vu arriver avec elle chez la baronne Dozul, il
l'avait entendu annoncer sous le nom du marquis et elle s'tait prte 
cette supercherie, puisqu'elle n'avait pas rclam.

Fallait-il donc supposer qu'elle esprait le faire passer indfiniment
pour son vritable mari,  peu prs inconnu  Paris?

Cela pouvait tre--certaines femmes ont toutes les audaces--mais alors
il fallait supposer aussi qu'elle savait que le vrai marquis ne
reparatrait jamais.

Et de l  conclure qu'elle l'avait fait tuer par son amant, il n'y
avait qu'un pas.

Le vicomte hsitait  la tirer, cette terrible conclusion. Ni madame de
Ganges, ni Paul Cormier ne lui reprsentaient un de ces couples
adultres qui cherchent le bonheur dans le crime et qui l'y trouvent.
Ceux-l sont rares et ils s'y prennent plus adroitement.

Ils n'agissent pas comme des enfants, ils ne se mettent pas  la merci
d'un hasard, ils ne s'exposent pas  tre rencontrs par un ami, ou mme
par une simple connaissance du mari supprim.

Et puis, cet amant et cette matresse n'avaient pas du tout l'air de
criminels. La marquise tait douce et gaie; Paul Cormier, moins
expansif, avait une physionomie ouverte qui inspirait la sympathie.

Servon le trouvait  son gr et il aurait eu quelque remords de le
tromper avec sa femme, au temps o il le croyait mari.

Il tait donc trs port  croire que ce garon n'avait pas le moindre
assassinat sur la conscience, mais aprs le voyage  la Morgue, il ne
pouvait absolument pas en rester l.

Il ne voulait pas se mler de leurs affaires, mais il voulait connatre
la vrit.

A qui s'adresser pour la connatre?

Il regrettait dj d'avoir congdi Brunachon qui en savait probablement
plus long qu'il n'en avait dit. Il tait un peu tard pour courir aprs
lui et d'ailleurs il y aurait regard  deux fois avant d'interroger sur
la marquise un pareil drle.

L'interroger elle-mme, en abordant carrment la question dlicate,
c'et t plus loyal et plus digne. Mais le difficile, c'tait d'arriver
jusqu' elle. Madame de Ganges avait refus la veille de recevoir une
lettre du vicomte de Servon;  plus forte raison refuserait-elle de
recevoir le vicomte lui-mme.

A force de se creuser la tte, il finit par en faire jaillir une ide.
Il lui vint  l'esprit que le moyen le plus simple et le plus honnte de
se renseigner, c'tait de demander  Paul Cormier de lui apprendre tout
ce qu'il pouvait lui apprendre sans compromettre madame de Ganges; de le
lui demander poliment, doucement, aprs lui avoir expos l'embarras o
il tait, depuis que le nomm Brunachon lui avait montr le cadavre du
marquis, et en lui proposant de le servir, s'il pouvait lui tre utile
en cette grave circonstance.

Paul Cormier, si le vicomte l'avait bien jug, ne repousserait pas ces
ouvertures courtoises. Peut-tre mme, les accueillerait-il avec un
certain plaisir.

Il devait tre embarrass de sa situation, ce brave tudiant, et trs
dsireux d'en sortir.

M. de Servon, en le prenant par la douceur, obtiendrait de lui bien des
choses: un aveu d'abord qui ne serait pas par trop pnible, car un jeune
homme peut bien jouer, dans une comdie mondaine et passagre, un rle
impos par une femme qui lui plat. Une fois entr dans cette voie, Paul
Cormier pourrait bien en venir  se fier  un homme plus expriment que
ne pouvait l'tre un tudiant et  lui demander des conseils, sauf  ne
pas les suivre.

Et si l'entrevue tournait  la conciliation, Servon se sentait trs
capable de lui en donner d'excellents, voire mme de dsintresss.

Servon n'tait pas irrprochable, il se permettait une foule de licences
de conduite, mais, en dpit de la vie  outrance qu'il menait, Servon
avait gard les sentiments d'un gentilhomme et il tait incapable
d'abuser de la confiance d'un rival.

Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes
passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'tait
qu'un got trs vif, aiguis par la difficult. En s'occupant d'elle, il
ne cherchait qu'une liaison agrable, comme il en avait eu quelques-unes
dans le monde o il vivait.

Toutes rflexions faites, il se dcida  s'aboucher, le plus tt qu'il
pourrait, avec Paul Cormier.

Il n'esprait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui
qui venait de les mettre en prsence l'un de l'autre n'arrivent pas tous
les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis,
c'tait d'aller chez lui,  l'adresse indique par Brunachon.

Servon tait persuad qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui
avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dnait en ville.
videmment il avait menti, puisqu'il n'tait pas le mari de madame de
Ganges, et il avait d rentrer  son domicile de la rue Gay-Lussac.

Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amen  la Morgue
et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac.

Il tait las de rouler en fiacre et il prvoyait qu'il prouverait le
besoin de marcher, aprs l'explication qui serait peut-tre longue.

Malheureusement, le portier du numro 9 lui dit que M. Cormier n'tait
pas rentr, et au ton de la rponse, Servon vit bien qu'il ne mentait
pas, par ordre de son locataire.

Assez ennuy de ce contre-temps, le vicomte dut se rsigner  regagner
la rive droite,  pied, puisqu'il avait lch sa victoria.

Il se mit donc  descendre le boulevard Saint-Michel, dans le trs vague
espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le
nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthon, il se rappela tout
 coup que l'tudiant au chapeau pointu avait cri  son camarade, rest
sur le banc, aux Champs-Elyses: Va m'attendre au caf Soufflot; j'y
serai dans deux heures.

Les deux heures taient presque coules et Paul Cormier n'avait pas d
manquer au rendez-vous.

Il ne s'agissait plus que de trouver le caf Soufflot et ce n'tait pas
difficile. Il devait tre situ dans la rue du mme nom, devant laquelle
Servon passait en ce moment. Et Servon, tournant  droite, s'y engagea
immdiatement, sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour y
dcouvrir l'tudiant qui se tenait peut-tre au fond de quelque salle
avec des camarades.

Il eut la chance de l'apercevoir attabl  l'extrieur, tout seul en
face d'un verre de vermouth, et absorb dans la lecture d'un journal du
soir.

On dne de bonne heure au quartier latin, surtout l't, afin d'avoir le
temps d'aller au Luxembourg, en sortant de table.

La terrasse du caf s'tait vide peu  peu et il n'y restait gure que
Paul Cormier attendant son ami, et se tourmentant de ne pas le voir
arriver.

Pour tromper son impatience, il s'tait mis  lire un journal. Il y
avait trouv un long article de reportage o il tait question de
l'affaire du boulevard Jourdan, assez mal expose et prsente comme un
assassinat.

Paul, que ce fait-divers intressait particulirement, y apportait tant
d'attention qu'il ne vit pas venir M. de Servon, qui put prendre place 
la table voisine, sans que le liseur levt les yeux.

--Bonjour, Monsieur! c'est encore moi, dit presque gaiement le vicomte.
La journe m'est heureuse  vous rencontrer.

--En effet, balbutia l'tudiant, je ne m'attendais pas...

--A me revoir si tt! Et vous devez tre tonn de me trouver si souvent
sur votre chemin. Cette fois, le hasard y est encore pour quelque chose,
mais le hasard n'a pas tout fait, car... pourquoi vous le cacherais-je?
je viens de chez vous, je ne vous y ai pas trouv, et je vous
cherchais...

--De chez moi? murmura Cormier, qui en tait encore  croire que M. de
Servon le prenait toujours pour le marquis de Ganges.

--Mon Dieu, oui, dit le vicomte de l'air le plus naturel du monde; je
suis all vous demander rue Gay-Lussac, et votre portier m'ayant rpondu
que vous n'tiez pas rentr, j'ai pens que je vous rencontrerais
peut-tre dans ce quartier.

Paul ouvrit la bouche pour nier; mais il lut sur la figure de M. de
Servon que ce serait inutile, et il attendit la suite.

--C'est vous dire, cher monsieur, reprit le vicomte, que je sais qui
vous tes... et je m'empresse d'ajouter que je ne viens pas vous
chercher querelle  propos de... l'erreur o je suis tomb... je ne
viens pas mme vous demander des explications... dans le sens que le
plus souvent on attache  ce mot-l...

--Alors, monsieur, je ne vois pas...

--Laissez-moi achever, je vous prie. Vous n'avez pas plus que moi oubli
ce qui s'est pass dimanche chez madame Dozul, ni notre rencontre, le
soir de ce dimanche,  la Closerie des Lilas. Tout  l'heure, quand je
vous ai revu aux Champs-Elyses, j'en tais encore au mme point... pas
tout  fait, cependant, car je vous ai trouv causant avec un jeune
homme que j'avais remarqu au bal de Bullier et qui ne peut tre qu'un
tudiant. Maintenant que je suis mieux renseign, je ne tiens  l'tre
davantage que sur un seul point.

J'ai souvent rencontr dans le monde madame la marquise de Ganges. J'ai
pour elle le plus profond respect, et Dieu me garde de rien faire ou
dire qui puisse nuire  sa rputation. Mais ce que je viens d'apprendre,
par hasard, d'autres que moi peuvent l'apprendre aussi. Vous avez des
camarades qui savent que vous n'tes pas le marquis de Ganges... si l'un
d'eux,  ce bal, dimanche, m'avait entendu vous donner ce titre, vous
vous seriez trouv dans une situation trs difficile.

Le vicomte ne croyait pas si bien dire, car il n'avait pas vu s'engager
la querelle avec le vrai marquis.

--A cela, reprit-il, il n'y aurait encore que demi-mal; mais qu'un homme
reu dans les salons o va madame de Ganges vienne  connatre votre
vritable nom, qu'arrivera-t-il? De quoi ne l'accuserait-on pas?... Eh
bien! Monsieur, je suis venu vous dire que je serais prt  la
dfendre... mais pour que je puisse la dfendre utilement, il faut que
je sache ce qui s'est pass, et c'est  vous que je m'adresse pour le
savoir.

Paul fit un haut-le-corps, et peu s'en fallut qu'il ne s'crit: Pour
qui me prenez-vous? Mais le vicomte s'empressa d'ajouter:

--Ne vous mprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas 
surprendre le secret de vos relations avec elle, mais si, comme j'en
suis convaincu, madame de Ganges n'a rien  se reprocher, je voudrais
tre renseign afin d'tre en mesure de faire cesser les propos
malveillants. En un mot, monsieur, je viens vous demander ce que je
devrais rpondre si on l'accusait en ma prsence. Ma dmarche vous
semble peut-tre trange, mais si vous voulez prendre la peine de
rflchir, vous y verrez une preuve du cas que je fais de vous et de la
sympathie que vous m'inspirez.

Ce fut si bien dit que Paul Cormier s'abandonna au mouvement qui le
poussait  se confier au gentilhomme qui lui tenait ce langage
chaleureux et persuasif.

--Monsieur, commena-t-il avec motion, je vous crois et je vais vous
confesser la vrit. C'est moi qui suis cause de tout ce qui est arriv.
J'ai rencontr, dimanche, madame de Ganges, dont j'ignorais le nom et
que je n'avais jamais vue. Sa beaut m'a frapp et je me suis permis de
la suivre.

--Suivre une jolie femme dans la rue, ce n'est pas un cas pendable, dit
en souriant le vicomte, qui tait coutumier du fait.

--Je l'ai suivie dans les Champs-Elyses, jusqu' l'avenue d'Antin, o
elle allait et, l... quand elle est entre, sans s'apercevoir que
j'tais presque sur ses talons, dans l'htel de cette madame Dozul, j'y
suis entr avec elle... le domestique qui annonait ne connaissait pas
M. de Ganges...

--Et il a annonc monsieur le marquis et madame la marquise!... C'est
trs drle et ce serait charmant au thtre.

--Vous ne me croyez pas?

--Mais si... je vous dclare mme que l'ide m'tait venue... pas ce
jour-l, mais depuis... qu'il n'y avait dans tout cela qu'une mprise.
Je m'tonne seulement que madame de Ganges n'ait rien dit...

--Elle a perdu la tte... elle comptait que j'allais me retirer aprs
m'tre excus, et c'est ce que j'aurais d faire. Lorsqu'elle a vu que
je restais et que j'acceptais les flicitations que la baronne adressait
au marquis de Ganges, elle a continu  se taire.

--Je comprends maintenant pourquoi elle s'est clipse avant la fin de
notre partie de baccarat. Vous avez d tre bien embarrass.

--Pas trop. J'esprais ne jamais revoir les personnes qui se trouvaient
chez madame Dozul.

--Vous deviez bien penser cependant que je vous enverrais, avenue
Montaigne, la somme que je croyais avoir perdue contre le marquis.

--Je vous jure, monsieur, que je n'y avais pas song, et tout  l'heure,
quand vous me l'avez remise, j'ai t sur le point de la refuser.

--Je l'ai bien vu, mais quand vous m'avez rencontr, dimanche soir,  la
Closerie des Lilas, vous avez d me maudire.

--J'en conviens... et tout  l'heure encore, en vous voyant paratre...

--Vous m'avez donn  tous les diables. J'espre que vous voil rassur
sur mes intentions. Maintenant, me permettez-vous de vous demander si
vous avez revu madame de Ganges?... je me hte d'ajouter que vous n'tes
pas oblig de me le dire.

--Pourquoi m'en cacherais-je? Je l'ai revue une seule fois... hier, chez
elle.

--Elle vous avait donc donn son adresse?

Paul ne s'attendait pas  cette question et il aurait bien pu rester
court, mais il eut la prsence d'esprit de rpondre:

--Je savais son nom... je n'ai pas eu de peine  trouver son adresse...
je n'ai eu qu' feuilleter le _Tout-Paris_.

L'explication venait  propos, car pour en fournir une autre, Paul
Cormier et t oblig de dire que c'tait le marquis lui-mme qui lui
avait donn l'adresse de sa femme, et il comptait que cet entretien
plein de prils allait en rester l.

Paul Cormier n'avait garde de parler de la mort tragique de M. de
Ganges. Il croyait avoir fait la part du feu en avouant qu'il s'tait
laiss donner un nom et un titre qui ne lui appartenaient pas et il
avait eu soin de passer sous silence le commencement de l'aventure--la
rencontre au Luxembourg et le voyage en fiacre du Luxembourg au
rond-point des Champs-lyses--pisodes compromettants pour la marquise.

Il esprait bien qu'il n'en serait plus question, et que M. de Servon ne
tarderait pas  lever la sance.

Pour l'y dcider, il lui dit chaleureusement:

--Monsieur, je me dfiais de vous parce que je ne vous connaissais pas.
Maintenant, je n'ai plus qu' vous remercier de tout mon coeur de m'avoir
mis  mme de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous
apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentr
dans ma peau d'tudiant et je n'en sortirai plus.

--Vous aurez du mrite  disparatre ainsi, car elle est charmante, la
marquise... et vous auriez bien pu aspirer  lui plaire..

Est-elle informe de votre rsolution?

--Oui... et elle l'approuve...

--Je comprends... elle est marie... Peut-tre changerait-elle d'avis,
si elle venait  perdre son mari.

Cormier ne dit mot. Il se demandait dj pourquoi le vicomte lui posait
cette question.

--C'est une ventualit  prvoir, reprit M. de Servon et si madame de
Ganges tait veuve, vous pourriez l'pouser.

--En admettant qu'elle voult de moi.

--Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien
qu'elle vous a su bon gr de l'avoir suivie jusque dans le _hall_ de la
baronne.

--Elle me l'a trs amrement reproch.

--En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles
pensent. Si j'tais  votre place, cher monsieur, je profiterais de mes
avantages pour me faire agrer.

Vous ne savez peut-tre pas qu'elle est fort riche?

--Je le crois et peu m'importe, rpliqua l'tudiant un peu piqu. Je ne
suis pas sans fortune et je ne cherche pas  faire un mariage d'argent.

--Si je me risque  vous indiquer celui-l, c'est que je viens
d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que
vous sachiez.

M. de Ganges est mort.

--Qui vous l'a dit? demanda tourdiment Paul Cormier.

--Vous le saviez donc? riposta le vicomte.

--Non... c'est--dire... je supposais...

--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de
Ganges ne m'avait pas montr son cadavre.

--Son cadavre! rpta Paul Cormier qui plissait  vue d'oeil.

--Oui, cher monsieur;  la Morgue o il est expos. Le marquis est mort
de mort violente. On croit qu'il a t assassin.

Paul eut un geste de dngation.

--Qu'il l'ait t ou non, madame de Ganges a un gros intrt  tre
informe de cet vnement... ne ft-ce que pour faire constater le dcs
qui la rend libre...  moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que
j'ignore, rester dans le _statu quo_.

--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le
corps a d aller faire sa dclaration.

--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient
seulement d'avoir lieu. J'y tais.

--Vous, monsieur!

--Oui, et c'est ce qui m'a dtermin  me mettre immdiatement  votre
recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, tait
de renseigner madame de Ganges. Je serais all chez elle, si je n'avais
craint de n'tre pas reu.

--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tte.

Il ne regrettait gure qu'on n'annont pas  la marquise un vnement
qu'elle connaissait dj depuis vingt-quatre heures.

--Vous pouvez du moins lui crire... si vous ne le faisiez pas, je le
ferais, car il y a urgence.

--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tt, murmura
Paul qui ne disait pas le vritable motif de la tideur qu'il mettait 
entrer dans les vues de M. de Servon.

--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de
Ganges connatra tt ou tard. Mais un danger la menace.

--Quel danger? demanda l'tudiant.

--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'tre
reconnu.

--Par un de vos amis, je crois.

--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il
vivait. L'homme dont je vous ai parl est un mauvais drle qui a fait
toutes sortes de vilains mtiers et qui a beaucoup vu le marquis 
Monaco o il jouait encore tout rcemment. Vous allez me demander
comment j'ai connu, moi, un individu de cette espce. C'est bien simple.
Il a t jadis garon dans un cercle o j'allais quelquefois. Je l'ai
rencontr un instant aprs vous avoir quitt, il m'a abord pour me
demander un secours que je ne lui ai pas refus et, sans doute pour me
remercier, il m'a appris qu'il venait de voir  la Morgue le corps du
marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore,
mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup  la
nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a propos d'y aller voir... et par
curiosit, j'y suis all... pas dans la mme voiture que lui, je vous
prie de le croire... et il m'a montr sur les dalles de la Morgue... un
cadavre. Il m'a affirm que c'tait celui du marquis et je ne doute pas
que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait  mentir, tandis que
je vois trs bien ce qu'il gagnera  exploiter le secret qu'il a
dcouvert.

--L'exploiter!... comment?

--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaant, par exemple, de
la dnoncer comme ayant fait assassiner son mari.

Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout  coup s'ouvrir 
ses pieds un prcipice sans fond.

Il avait bien eu dj de vagues inquitudes. Il s'tait demand si on ne
le souponnerait pas d'avoir tremp dans un complot organis pour
supprimer un mari gnant. Mais ce malheur tait si peu probable qu'il ne
s'en tait pas beaucoup proccup.

Et voil que ces craintes prenaient un corps, il existait un misrable
qui se prparait  menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui
vendre trs cher son silence, comme un autre coquin avait essay, la
veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple tmoin du duel o le
marquis tait rest sur le carreau.

Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se prparer 
se dfendre.

--Vous venez de m'apprendre d'o sort ce venimeux gredin, dit-il, et je
vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom...

--Il s'appelle Brunachon, rpondit sans hsiter, le vicomte.

Brunachon, c'tait le chenapan qui, dans le cabinet du juge
d'instruction, avait dsign Paul Cormier comme ayant pris part au
meurtre commis sur le boulevard Jourdan.

Et ce mme coquin avait dcouvert que Paul Cormier tait en relations
avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refus de donner dix mille
francs pour obliger le drle  se taire.

C'tait un comble: le comble du malheur, ou plutt de la dveine, car il
aurait fallu que la justice et sur les yeux trois bandeaux, au lieu
d'un, pour qu'elle en vnt  condamner des innocents, mais c'tait
beaucoup trop qu'elle les souponnt..

--Est-ce que vous connaissez cet homme-l? demanda M. de Servon.

--Non, articula pniblement l'tudiant, mais il se peut qu'il me
connaisse... il me fait l'effet de connatre tout le monde...

--C'est un peu a et il a une rude mmoire... j'en ai eu la preuve  la
Morgue.

--Que me conseillez-vous? demanda tout  coup Paul Cormier.

--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants...
c'est--dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est charg de
cette affaire... d'y aller, aprs vous tes concert avec madame de
Ganges... qui est toujours la principale intresse.

Le conseil tait peut-tre excellent, mais il venait trop tard, puisque
Paul Cormier avait t interrog la veille.

Jean de Mirande devait l'tre au moment o le vicomte parlait et son
camarade s'inquitait dj de ne pas le voir arriver. Que faire en
attendant qu'il repart? Comment diffrer encore de donner une rponse
catgorique  M. de Servon qui, tout en affectant de se dsintresser de
la situation, insistait pour tcher d'en savoir plus long que Cormier ne
voulait lui en dire?

--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, rpondit enfin
Paul.

--Bon! mais quand le reverrez-vous?

--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant.

--J'ai entendu ce qu'il a dit tantt, en vous quittant aux
Champs-Elyses... qu'il serait au caf Soufflot dans deux heures. C'est
mme ce qui m'a donn l'ide de vous y chercher. Mais il se peut qu'on
le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais
oblig de vous quitter.

Cormier devina que si le vicomte levait la sance, ce serait pour courir
chez la marquise, afin de se donner le mrite de la renseigner le
premier sur la tournure que semblaient prendre les vnements.

Et, quoi qu'il en et dit, Cormier n'tait pas du tout dispos  se
dsintresser des affaires de madame de Ganges.

D'un autre ct, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant
le vicomte avec Mirande qui tait discret comme un coup de canon.

--Mais, le voici, votre camarade, s'cria M. de Servon. Je vois poindre
l-bas l'tonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter.

La question tait tranche. L'explication  deux allait se continuer par
une explication  trois, car c'tait bien Jean de Mirande qui montait la
rue Soufflot, en se balanant sur ses hanches comme un tambour-major
d'autrefois.

Et grce  sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi
loin que s'il et port au haut de son feutre un plumet gigantesque.

--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me
concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir o je pourrai
vous rejoindre ce soir, dans une heure...

--A quoi bon perdre du temps? rpliqua le vicomte. Prsentez-moi ce
jeune homme... ou prsentez-moi  lui... comme il vous plaira... nous
nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu
recueillir sur cette singulire affaire et aprs, nous dlibrerons en
connaissance de cause.

C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas?

--Trs comme il faut, mais...

--C'est bien. Je vais me prsenter moi-mme.

Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet
accueil crmonieux, Mirande qui n'tait plus qu' deux pas ne put moins
faire que de lever son chapeau en lanant  Cormier un regard qui
signifiait videmment:

--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-l?... Et pourquoi est-ce
que je le trouve sans cesse sur tes talons?

Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon
commena par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation dj
fort embrouille:

--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'tre connu de vous,
mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier.

--Moi!... je ne m'en doute pas, rpliqua schement Mirande.

--Nous nous sommes rencontrs, dimanche dernier, chez la baronne Dozul,
qui recevait ce jour-l quelques dames... entre autres madame la
marquise de Ganges.

--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout  fait indiffrent de
l'apprendre.

--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise?

--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du
Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prtendait
tre le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas
t de longue dure.

Mirande rpondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait gure
attendues de lui.

Paul Cormier n'en revenait pas.

--Maintenant, reprit Mirande sans lever la voix, j'ai rpondu,
monsieur,  toutes les questions que vous m'avez poses. Il me semble
que c'est  mon tour de vous demander: de quel droit
m'interrogez-vous?...

--J'aurais d, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque
votre ami a oubli de me nommer  vous.

Je m'appelle le vicomte de Servon.

Et vous, monsieur?

--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vtre.
J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens
pas  le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez.

--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi,
monsieur.

--Sur quoi, je vous prie?

--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et
cela dans votre intrt comme dans l'intrt de M. Cormier.

--Vous tes vraiment trop bon, dit l'tudiant avec une grimace ironique,
mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je
lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements...

Et comme Paul lui lanait des regards pour le prier de se taire:

--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prvenu qu'il y avait
l-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne
marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as pouss 
aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet,
aprs une sance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait
maintenant que c'est moi qui ai tu l'homme.

Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il
commenait par dire devant M. de Servon: J'ai tu l'homme et M. de
Servon tait dj bien assez renseign pour deviner que l'homme, c'tait
le marquis de Ganges.

Cette dclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation,
en rendant inutiles les feintes et les rticences.

Il ne restait plus  Paul Cormier qu' confesser franchement au vicomte
le rle qu'il avait jou dans cette affaire du duel.

Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme  des
demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire ds le
commencement.

A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait
cach son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues.

De l, l'imbroglio inextricable o ils s'agitaient tous les trois. Il
tait temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mt fin.

Maintenant qu'il tait lanc, il ne s'arrterait pas en si beau chemin.

Et du reste, ni le vicomte, ni l'tudiant n'avaient envie d'arrter ce
saint Jean Bouche d'or qui allait trs probablement, si on le laissait
continuer, leur pargner de longues explications.

--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que
tu n'as fait que me servir de tmoin. J'ai mme commenc par l, sans
attendre qu'il m'interroget. Et je n'ai pas oubli de parler du
soufflet que j'ai camp  cet homme et qui a rendu le duel invitable.
Je me suis, comme tu vois, donn tous les torts... et j'ai bien fait,
car il a pris assez tranquillement la chose.

a m'a l'air d'un brave garon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as
tant rebattu les oreilles.

--Nous lui devons, toi et moi, une fire reconnaissance, dit Paul. Si
nous avions eu  faire  un autre magistrat, nous ne causerions pas en
ce moment devant ce caf.

--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est
revenu de cette ide en causant avec moi. Je vais avoir  consigner
vingt-cinq mille francs dont le dpt garantira que je ne brlerai pas
la politesse  la justice de mon pays. C'est bte le Code!... comme si
a m'empcherait de dcamper, si je me croyais coupable!

Il parat que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois
farceurs qui nous ont si bien lchs aprs le duel.

--Est-ce que tu les lui a nomms?

--Non... la police les a dnichs ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de
raconter l'affaire  d'autres gamins... tout le quartier la connat. On
les a pris de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton
M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir
rencontrs, car je n'aurais pas pu m'empcher de leur dire ce que je
pense d'eux.

Voil o nous en sommes. Quant  la suite, je ne sais rien, je ne
prvois rien. a peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais a
finira plus probablement devant la Cour d'assises... o nous serons
acquitts haut la main.

--Alors, l'accusation d'assassinat...

--Il n'en est plus question. a ne tenait pas debout. Te voil rassur,
je crois.

Ah! j'oubliais!... il parat que, dcidment, c'est le marquis de Ganges
que j'ai tu... le juge a reu un tlgramme de Nice qui ne laisse aucun
doute... je suppose d'ailleurs que tu savais dj  quoi t'en tenir
puisque tu connais sa femme... c'est--dire sa veuve.

Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle,
je t'couterai volontiers.

Maintenant que j'ai parl devant monsieur, comme si monsieur tait un de
tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu...

--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes dj rencontrs,
interrompit doucement le vicomte...

--O donc?

--D'abord,  la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M.
Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint...

--Alors, vous avez d assister  la querelle?

--Non, pas mme au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu prs du
rond-point des Champs-Elyses. Vous tiez assis sur un banc,  ct de
votre ami...

--Oui, et quand je me suis aperu que vous alliez aborder Cormier, j'ai
fil sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas
en doute que vous soyez li avec Paul. C'est pour cela que j'ai parl
devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le
moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur...

--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le
vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intresser. Je
vous ai dit qui j'tais et o j'avais rencontr M. Cormier. Il me reste
 vous expliquer les suites de cette rencontre et le rle que madame de
Ganges y a jou.

--Prcisment.

--Mon rle,  moi, a t trs effac et je ne l'ai pas cherch. Votre
ami le sait bien. Et je tiens  le consulter avant de vous rpondre au
sujet de la marquise. M'engage-t-il  vous raconter des faits qu'il
connat aussi bien que moi ou bien prfre-t-il vous les raconter
lui-mme? Je m'en rapporte entirement  sa dcision.

--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hsiter.

--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous clairer sur
une situation trs dlicate pour lui... pour madame de Ganges et pour
moi, si je m'en mlais, ce qu' Dieu ne plaise.

Je n'en reste pas moins  votre disposition, messieurs. Vous me
trouverez toujours prt  vous servir.

Le vicomte n'alla pas jusqu' la poigne de mains que Mirande aurait
peut-tre refuse. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard
Saint-Michel.

Mirande le laissa filer avant de dire rageusement  Cormier:

--Ah! tu as un drle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si
nous ne sommes pas tous coffrs, ce n'est pas ta faute. Comment! tu
m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me dclarer et
tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne
connaissais pas ce marquis de Ganges... et voil que j'apprends que tu
es au mieux avec sa femme... tu aurais d au moins m'avertir. Et tu me
permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'tait  toi de le
battre.

--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'couter, au lieu de
t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mrite pas.

--Soit!... qu'as-tu  me dire?

--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg.
Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne
veux pas qu'on nous drange.

Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi,
il finissait par se ranger  son avis.

Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison o on
tait, reste ouvert trs tard.

Paul lui fit traverser les alles qui entourent le bassin entre les deux
terrasses. Il s'tait mis en tte de lui raconter ses aventures avec la
marquise  l'endroit o elles avaient commenc.

Le dcor n'avait pas chang depuis le mmorable dimanche o Paul
Cormier, sans songer  mal, avait fait la connaissance d'une marquise.

Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches
blancs et le soleil  son dclin clairait obliquement la longue alle
de l'Observatoire.

Seulement, il tait tard et les promeneurs taient moins nombreux. Les
bourgeoises assises en famille avaient quitt le jardin et les
tudiantes n'taient pas encore en nombre.

C'est le chemin qu'elles prfrent pour aller  Bullier, mais le bal ne
commence gure avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes
devant les cafs du Boul'Mich.

Les deux amis ne pensaient gure en ce moment aux plaisirs du quartier.
Paul, fort mu et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des
terribles embarras o il s'tait mis et Jean, trs rogue et trs mal
dispos, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de
lui fournir.

--Voyons, dit-il en s'arrtant tout  coup, te dcideras-tu  parler,
oui ou non? J'en ai assez de rder sur cette terrasse et je te prie de
m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le
monde me rabat les oreilles.

--Tu la connais, rpondit Cormier.

--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire.

--Je te rpte trs srieusement que tu as vu la marquise de Ganges et
que tu lui as parl.

--O?... quand?... vocifra Mirande, dont la voix avait l'clat des
cymbales.

--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs
nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs.

--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi...

--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au
Luxembourg. Elle tait assise l-bas, au pied de cette statue...

--Comment! la pimbche blonde qui m'a si bien blackboul...

--C'tait la marquise.

--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais d m'avertir qu'elle
tait si farouche.

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empcher de l'aborder. Tu n'as
pas voulu m'couter. Mais,  ce moment-l, je ne la connaissais pas du
tout. C'est aprs... bien aprs... quand tu tais dj parti avec tes
noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec
elle une conversation...

--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups  la sourdine, toi...
tu as attendu que je ne sois plus l pour me couper l'herbe sous le
pied... je m'en moque, mais je tiens  te dire qu'on ne se conduit pas
comme a quand on pose pour le parfait gentleman.

--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas  te supplanter.

--Mais tu y es arriv tout de mme... sans t'en douter... je comprends
que tu te sois laiss aller... Une marquise, c'est ton rve depuis que
je te connais... et la premire que tu as trouve par hasard, tu ne l'as
pas manque.

--Tu raisonnes  faux, car au moment o elle m'a adress la parole, je
ne me doutais pas du tout qu'elle tait marquise. Je la prenais mme
pour une grande cocotte.

--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son
chapeau une couronne de marquise!

--C'est plus tard que j'ai su qui elle tait... et je l'ai su par
hasard... c'est--dire...

--Ne patauge donc pas dans les blagues...

--Ah! tu m'ennuies,  la fin! s'cria Paul Cormier. Tu m'interromps sans
cesse et je ne peux pas parvenir  placer un mot. Je te dclare que, si
tu continues, je vais te planter l... tu iras te renseigner ailleurs...
moi, je ne te reverrai plus.

--Allons!... je t'coute... raconte et sois bref. Tu en es rest au
moment o tu as retrouv la blonde que tu cherchais.

--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dner
chez ma mre, au Marais. Au moment o je montais dans un fiacre, prs de
la grille de la rue de Vaugirard, une femme voile entrait dans ce
fiacre par l'autre portire et me faisait signe de prendre place  ct
d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes aprs,
elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse.
Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune.

--Je m'y serais cru  moins!... une femme qui t'enlve en voiture!

--Eh bien, je me trompais compltement... Ds que j'ai essay de lui
faire une cour un peu accentue, elle m'a rembarr de la belle faon, en
me menaant de descendre.

--Et tu as t assez nigaud pour te tenir tranquille!

--J'aurais peut-tre insist, si je ne m'tais promptement aperu que je
lui tais tout  fait indiffrent et qu'elle ne m'avait fait monter que
pour me parler d'un autre homme.

--a, c'est plus fort!

--Oui, mon cher, pour me demander une foule de dtails sur la vie que
cet homme mne  Paris...

--Un homme que tu connais?

--Bien entendu! Si je n'tais pas li avec lui, elle se serait adresse
 un autre que moi.

--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a t l'amant de cette
femme?

--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas.

--Alors, pourquoi s'intresse-t-elle tant  lui?

--Je n'ai pu le savoir.

--Ah! dcidment, tu me fais l des contes  dormir debout... et je
commence  me lasser de deviner des nigmes. Finissons-en! Nomme-le moi
cet ami qui a tourn la tte  ta marquise. Je suppose que je le
connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui
ne m'apprendrait rien.

--Personne ne le connat mieux que toi.

--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il?

--Tu ne devines pas?

--Pas du tout.

--Il s'appelle Jean de Mirande.

--Te moques-tu de moi?

--En aucune faon. Je te rpte qu'elle ne m'a parl que de toi, tout le
temps que le voyage a dur. Et sais-tu comment elle a commenc?... par
me remercier de ne pas l'avoir aborde lorsqu'elle tait assise sur la
terrasse... et elle a ajout en parlant de toi: Quel dommage qu'un
garon si bien n soit si mal lev.

--Qu'en savait-elle si j'tais bien n?

--C'est prcisment ce que je lui ai demand. Elle m'a rpondu que tu
lui avais jet  la vole ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton
adresse, mais ton nom lui tait parfaitement connu, parce qu'elle est,
comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de
ta famille, il parat, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu
parler de la sienne.

--a prouve que la sienne n'est gure illustre, car je suis encore assez
ferr sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il
existe des comtes ou marquis de Ganges.

--Elle a pous le dernier du nom.

--Et cette noble alliance ne me parat pas lui avoir russi, ricana
Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi?

--Je ne suis pas en mesure de te rpondre, rpondit Paul Cormier. Elle
m'a questionn sur la vie que tu mnes  Paris. Elle a t jusqu' me
demander si tu avais une matresse... et il m'a sembl qu'elle tait
contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher  aucune
femme.

--Si c'est comme a que tu as fait mon pangyrique, je ne te remercie
pas.

--Je ne pouvais rien dire qui te ft plus favorable, car j'ai trs bien
vu qu'elle craignait que tu n'eusses le coeur pris. Enfin, elle m'a tant
et tant parl de toi que j'ai fini par me fcher. Je lui ai demand pour
qui elle me prenait. Alors, elle s'est excuse en me jurant que je
venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait
tout,  condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas
davantage.

--Et tu t'es soumis  la condition?

--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans
avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'crire
et que j'attendrais encore si je m'en tais tenu l... Ah! j'oubliais de
te dire que, pour me calmer, elle m'avait jur qu'elle ne t'aimait pas,
et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer...
Je n'ai pas compris.

--Et moi, je ne comprends pas...  moins que cette marquise ne soit une
soeur que feu mon pre m'aurait donne jadis sans me prvenir. Mais a
m'est gal. Arrive au dnouement de l'aventure. Tu en es toujours  peu
prs au mme point. On dirait que tu mnages tes effets.

--Je vais abrger. Elle m'a plant l prs du rond-point des
Champs-Elyses, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas
vu. Elle est entre dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entr
sur ses talons et je suis arriv en mme temps qu'elle au seuil d'une
espce de _hall_ en plein vent o un domestique m'a pris pour son mari
et a annonc bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..

--a, c'est amusant, dit Mirande en riant.

--Pas si amusant que tu crois. C'est  la mprise de cet imbcile de
larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose
que tu commences  deviner la suite.

--Je l'entrevois, mais...

--Tu y as assist... tu y as mme jou le principal rle dans une scne
 laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se
trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te prsenter. Il n'avait
jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'tait
moi... je ne pouvais pas le dtromper sous peine de mettre la marquise
dans un terrible embarras. Je l'ai laiss dire et j'ai pu, au bout de
deux heures, m'esquiver sans qu'il y et de scandale. Je me croyais
quitte; j'ai t dner chez ma mre et aprs, je suis venu te rejoindre
 Bullier. Je ne prvoyais pas que la fatalit y amnerait ce vicomte de
Servon, qu'il m'appellerait trs haut par mon faux nom et par mon faux
titre, que le mari, arriv  Paris le jour mme, se trouverait l tout 
point pour entendre... maintenant, tu sais le reste.

--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je
te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vrit avant le duel.

--Tu ne m'en as pas laiss le temps. Le soufflet que tu as donn au
marquis m'a coup la parole.

--Bon!... J'ai t trop vif... mais aprs l'affaire, pourquoi m'avoir
laiss croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais
d'embrocher?... c'tait si simple de m'apprendre que...

--C'tait impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait
cte  cte avec lui, il m'avait racont son histoire et il m'avait
charg de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille  sa
femme. J'avais accept et je ne pouvais rien te dire avant de m'tre
acquitt cette triste mission.

--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as raconts
tantt aux Champs-Elyses... entre autres l'intervention de ce chenapan
qui nous a vus au bastion et qui t'a dnonc. Tout a commence  se
dbrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me
parler ce soir pour la premire fois, tu l'as revue, puisque tu lui as
remis le message de son mari.

--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a dur plus d'une
heure.

--Alors, tu dois tre fix sur son compte.

--Pas beaucoup mieux que je ne l'tais le premier jour. D'abord, j'ai eu
beaucoup de peine  arriver jusqu' elle. Je ne voulais pas faire passer
ma carte de peur qu'elle refust de me recevoir. J'ai dit que je venais
de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme  qui
j'ai eu  faire a commenc par me dire que c'tait impossible... tu le
connais celui-l... tu as eu maille  partir avec lui, dimanche, au
Luxembourg.

--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois?

--Prcisment. Il parat que c'est un ancien officier qui a t jadis
l'ami du pre de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de
garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par
me recevoir... dans le jardin de son htel o elle tait avec une jeune
femme de ses amies, qui m'a cd la place et que j'ai salue en
passant... une merveilleuse beaut, mon cher, aussi brune que la
marquise est blonde... Je n'ai pas os demander qui elle tait.

--Et moi je ne tiens pas  le savoir. Arrive  ton explication avec la
marquise.

--Elle a t longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a
amrement reproch ma conduite de la veille. J'ai essay de me justifier
en lui dclarant que j'tais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon
cher... je suis pris...

--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de
la mort de son mari?

--Elle a d'abord refus d'y croire. Mais quand je lui ai remis le
portefeuille, elle a chang de note. Elle a t trs mue, trs
trouble... il ne m'a pas paru qu'elle ft trs afflige... ce marquis
tait un fort mauvais mari qui lui a jou tous les tours imaginables et
qui lui a mang une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter
beaucoup.

--Lui as-tu racont comment il est mort?

--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son
mari m'avait faites... les incidents qui ont amen la rencontre... et
mme le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demand.

--Et quand elle a su que c'tait moi?

--Elle a eu un cri parti du coeur... une exclamation que je tiens  te
rpter comme je l'ai entendue... elle a dit: Jean de Mirande! c'tait
donc crit qu'il troublerait encore une fois ma vie!... Et comme je lui
ai naturellement demand ce que tu lui avais fait, elle m'a rpondu: Il
a fait le malheur d'une personne  laquelle je m'intresse.

--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien d prendre la peine de me
le dire quand je l'ai aborde dimanche sur cette terrasse o tu m'as
ramen, ce soir.

--Nous n'en serions probablement pas o nous en sommes. Mais laisse-moi
te raconter comment s'est termine mon entrevue. La marquise y a mis fin
en me congdiant, assez schement, sans me rien promettre et en me
laissant entendre qu'elle allait quitter Paris.

J'ai eu beau lui dire que rien ne la forait  partir, que cette affaire
serait vite oublie et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je
m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai d me
retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblt  un engagement.

--a vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise
ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux  faire, c'est de ne plus
penser  elle.

--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu,
pendant que j'tais l, apporter une lettre adresse au marquis de
Ganges--c'est--dire,  moi--une lettre contenant de l'argent... huit
mille francs que, la veille, j'avais gagns sur parole  ce vicomte de
Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoye...

--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en clatant de
rire.

--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontr
aux Champs-Elyses.

--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent 
la fois.

--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de
plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je
rencontrerai.

--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout
dit..., car je suppose que c'est tout...

--Oui... tu sais le reste... ma visite au pre Bardin et
l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entre en scne de cet
abject coquin...

--Je connais tout a. Maintenant, rsumons-nous. Me voil fortement
compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'
prsent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire
son champion, sans qu'elle t'y ait convi, ni mme autoris?

--Je ne peux pas la dfendre malgr elle, mais je l'ai quitte en lui
jurant qu'elle me trouverait toujours prt  faire ce qu'elle me
demanderait, et je tiendrai ma parole.

--Alors, tu en es dcidment amoureux?

--Amoureux fou.

--Bien fou, en effet; mais a te regarde. Je n'entreprendrai pas de te
gurir. Je n'ai qu'une simple question  t'adresser et je te prie d'y
rpondre nettement.

--Parle!

--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en
question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en rponds...
trouveras-tu mauvais que j'aille la voir?

--Non... mais tu ne la verras pas.

--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas
d'essayer.

--Pourquoi t'en voudrais-je?

--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour.

--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens  la
connatre. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as
tu son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis trs
sr qu'elle s'en souvient.

--C'est un rude service que je lui ai rendu l.

--Peut-tre, mais il ne serait pas dcent qu'elle en convnt... et
encore moins qu'elle te ret..

--Qu'elle me reoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler.

--Lui parler de quoi?

--Du pass, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai dj
trouble sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intresse et
dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as
rptes tout  l'heure.

--Et tu espres qu'elle t'en dira davantage?

--Non seulement je l'espre, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir
qu'elle refust de s'expliquer. J'ai la prtention de n'avoir fait le
malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, mme
quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catgoriquement ta
marquise de me nommer ma prtendue victime... quand ce ne serait que
pour me mettre  mme de rparer mes torts, si, par impossible, j'en
avais eu. Je souponne qu'il y a l-dessous un malentendu, mais je veux
en avoir le coeur net... et si, comme elle le prtend, elle est du
Languedoc, nous arriverons vite  nous entendre.

Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en
resteront l.

C'est tout au plus si je profiterai de cette premire et unique entrevue
pour lui faire de toi un loge bien senti, conclut en riant Jean de
Mirande.

--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mle pas.

--Je l'espre bien. Tu me gnerais.

--Moi, je vais tcher de voir notre juge. Il viendra peut-tre ce soir
chez son pre... je vais m'y transporter.

--Et dner? interrogea Mirande.

--Tu penses  dner, toi!

--Parfaitement. Et je te dclare que je vais de ce pas prendre chez
Foyot quelque nourriture.

--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui
me conduira au Marais...

--Alors, viens avec moi jusqu' la rue de Vaugirard... Nous n'avons que
le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles.

En effet, la nuit tombait, la terrasse s'tait vide peu  peu, et les
gardiens avaient commenc leur ronde pour faire sortir les
retardataires.

Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, prs d'une baraque
o ou vend des gteaux et des jouets et que la marchande venait de
clore, un adjudant, mdaill, parlementait avec un enfant qui
s'obstinait  rester sur une chaise o il s'tait assis  la turque, les
jambes croises.

--Allons, petit, dcampe! disait l'adjudant. On ferme.

--a m'est gal, j'attends maman, rpondait l'enfant.

--O est-elle, ta maman? si elle tait au Luxembourg, elle viendrait te
chercher.

--Elle va venir.

--Eh bien! elle te trouvera  la maison. Allons! je n'ai pas le temps de
t'couter. Houste!... dcanille ou je te flanque au violon.

Le gardien allait empoigner le rcalcitrant au collet; mais, le petit se
leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au pidestal d'une
statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite
main, il cria de toute la force de sa voix enfantine:

--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure.

Il tait si comique dans cette attitude menaante que l'adjudant ne put
pas s'empcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon coeur.

--Il me plat, ce moucheron, dit Mirande.

--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son ducation a
t quelque peu nglige, reprit gaiement Paul Cormier.

--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, a ne lui plat pas. Il se
rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garon, je le voudrais comme a.

Voyons un peu comment la discussion va finir.

--Allons, mchant mme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne
veux pas que je te mne au poste, o on te mettra jusqu' demain dans un
cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman.

L'enfant, au lieu de rpondre, resta sur la dfensive, le dos appuy au
pidestal et la pelle leve comme un sabre.

Le gardien n'avait qu' tendre la main pour l'enlever comme une plume,
mais le brave homme hsitait de peur de faire du mal  un rcalcitrant
qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'tait gure plus gros
qu'un moineau.

Ce rvolt prcoce tait trs bien habill,  la russe, toque en tte,
culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant
jusqu'au genou.

Il avait tout  fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soign et
bien nourri.

La figure tait charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands
yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns trs fins coups carrment
sur le front.

Srieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimid devant ce
militaire  grandes moustaches que s'il avait eu  faire  sa bonne.

--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui
s'tait rapproch.

--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'cria l'adjudant.
C'est pas sa faute  ce gamin si ses parents l'ont oubli l. Bien sr,
il n'est pas venu ici tout seul... il devait tre avec sa mre et elle
est partie, sans s'inquiter de lui... Faut tre  Paris pour voir des
choses comme a!

--Qu'est-ce que vous dites de ma mre? cria le petit en grossissant sa
voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien.

Il tait si drle que le gardien se mit  rire et dit  Mirande qui se
tenait les ctes:

--C'est de la graine d'insurg, ce crapaud-l. Ah! on les lve bien, 
prsent, les mioches!... pour lui apprendre  vivre, j'ai bonne envie de
l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et
il saura bien appeler au secours.

--C'est peut-tre votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous
que j'essaie de lui faire entendre raison?

--Comme vous voudrez, pourvu que a ne trane pas... car nous allons
fermer... et vous seriez pris, messieurs...

--Pas de danger et je rponds du petit.

L'adjudant haussa les paules et reprit sa ronde pendant que Mirande
s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cess de le regarder depuis le
commencement de cette petite scne et qui l'attendit de pied ferme.

Cormier admirait la dsinvolture de son camarade qui, dans la situation
o ils taient tous les deux, prenait souci d'un marmot gar sous les
arbres d'un jardin public, sans s'inquiter de prvoir o le mnerait
cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul.

Et Cormier n'avait garde de s'en mler, car il lui tardait de se faire
conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin.

--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours camp comme un jeune coq
qui s'apprte  jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous
emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous
voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir?

--Avec vous, je veux bien, rpondit aussitt l'enfant. Vous ne me
tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous.

--Un fils de roi, dguis, ricana entre ses dents Paul Cormier.

--Donnez-moi la main, reprit Mirande.

Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois tois de la tte
aux pieds. Il avait commenc par l avant de lui rpondre. Probablement
la physionomie de l'tudiant lui plaisait.

--Tu es fou, dit Paul  l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet
enfant?

--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mre... a m'amusera...
elle est peut-tre jolie...

--Tu seras toujours le mme.

--Je l'espre.

--Mais, malheureux, une mre qui oublie son enfant au Luxembourg, comme
elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espce de femme a
peut bien tre!

--Une femme distraite, assurment.

--Moi, je crois qu'elle a fait exprs de le perdre.

--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a t mis
en ferie. J'ai vu a  la Gaiet et je jouerais volontiers un rle dans
une machine comme a.

--Tu y jouerais un rle de dupe si, comme je le souponne, cette mre
veut se dbarrasser d'un fils qui la gne.

--Je te parie, moi, que c'est une trs brave femme qui me remerciera de
lui ramener son garon. Et, du reste, quand mme tu aurais devin, je
n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au
corps.

--Comme toi, parbleu!

--Peut-tre bien... mais ne te monte pas la tte, mon vieux Paul, et va
 tes... non,  nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce
moutard, et quand je serais oblig de le garder jusqu' demain matin, il
n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher.
Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et
demain, j'aurai d'autres chats  fouetter que de faire la bonne
d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader
le mur de son jardin.

Les deux amis taient arrivs  la grille de la rue de Vaugirard,
Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot.

--A demain matin! dit Paul, en tirant de son ct. Ne sors pas avant de
m'avoir vu.

Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon o il se
proposait de dner, au restaurant Foyot.

Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambes, afin de se
mettre au pas du petit, lequel trottinait  son ct, sans manifester la
moindre vellit de le quitter, et sans demander o le menait son
conducteur.

Et Mirande, qui ne s'tonnait pas facilement, commenait  s'tonner de
la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au
Luxembourg.

Ce morveux ne s'inquitait pas plus de sa mre que s'il n'en avait
jamais eu.

Devant le palais du Snat, Vra, l'tudiante russe, et Maria, l'lve
sage-femme, leur barrrent le passage.

Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soire de dimanche  la
Closerie des Lilas, se serait bien pass de les rencontrer; mais il en
prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les viter,
et comme il ne faisait jamais les choses  demi, il commena par les
inviter  dner.

Ces demoiselles acceptrent avec enthousiasme, et Maria s'cria:

--C'est  toi, ce mmaque?... oh! ne dis pas que non... Il te
ressemble... c'est toi, tout crach.

Mirande allait protester contre la paternit qu'on lui attribuait; mais
l'enfant dgagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme,
et de sa voix grle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils:

--Pourquoi m'appelez-vous? _mmaque_? je ne suis pas un singe... et
d'abord, je ne vous connais pas et je vous dfends de me parler.

--Il a entendu macaque, dit Vra en riant aux clats.

--Ah! l'amour de mioche! s'cria Maria; fier et colre comme son pre...
tu ne peux pas le renier, celui-l.

--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des btises,
interrompit Mirande. Laissez-moi parler  ce jeune homme.

Et s'accroupissant jusqu' ce que sa figure se trouvt  la hauteur de
celle de l'enfant:

--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies
dsireraient vous connatre. Voulez-vous nous dire votre nom?

-- elles, pas...  vous, oui, rpliqua ce singulier gamin. Je m'appelle
Roch.

--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se
nomme votre papa?

--Je n'ai pas de papa.

--Mais vous avez une maman?

--J'en ai deux.

A cette rponse, les tudiantes pouffrent et Mirande eut beaucoup de
peine  tenir son srieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se
souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini
par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet:

--Voulez-vous venir dner avec moi, mon cher Roch?

--Avec vous, oui, rpondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non..

Les vilaines, c'tait les deux tudiantes qui se tordirent de plus
belle, en dpit des gros yeux que leur faisait Mirande.

--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'cria l'lve de la Maternit.

--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment
beaucoup et qu'elles ne demandent qu' vous faire plaisir. Vous m'en
ferez un trs grand  moi, si vous voulez venir.

Roch couta gravement ce discours comme on n'en tient gure aux enfants
de cinq ans, et il finit par rpondre, non moins gravement:

--Eh bien, je viendrai pour vous.

--A la bonne heure!... Avez-vous faim?

--Non. J'ai mang beaucoup de gteaux au Luxembourg. J'en mange toujours
beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline.

--Elle tait donc avec vous, maman Jacqueline?

--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de
l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain...
elle vient tous les jours... je serais rest dans le jardin, si ce
mchant soldat ne m'avait rien dit.

--Vous auriez eu grand'peur, la nuit.

--Non, je n'ai peur de rien.

--Vous avez tout de mme bien fait de venir avec moi... parce que ce
soir, quand nous aurons dn, je vous reconduirai chez votre maman.

--Vous savez donc o elle demeure?

--Non, mais vous me montrerez le chemin.

--Moi... je ne le connais pas... c'est trs loin... avec maman
Jacqueline nous venons toujours en voiture.

--Et vous croyez qu'elle viendra demain?

--Oh! oui...  la place o j'tais quand vous tes pass.

--Bien, mon petit ami, je vous y ramnerai... ce soir, vous coucherez
chez moi.

Les deux tudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui
obligeait Mirande  marcher courb en deux pour se faire entendre du
petit et qui les mena jusqu' la porte du restaurant.

Il avait l ses grandes entres et on l'y traitait avec toute la
considration due  un client qui fait rgulirement une grosse dpense.

On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chausse, dans le bon
coin, et un cabinet au premier tage, pour le cas o il y aurait des
dames--et le cas n'tait pas rare.

Ce soir-l, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames,
comme toujours, commandrent le menu du dner, pendant que Mirande
s'amusait  faire jacasser l'tonnant gamin qu'il venait de recueillir.

Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imagin un pareil enfant.

Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en mme temps, il
donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien,
il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre.

Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mang au restaurant, et
pourtant il ne fit pas une question  propos du service des garons et
des bruits qui montaient du rez-de-chausse.

C'tait  croire qu'il avait pass sa toute jeune vie dans une tour,
comme certains princes des contes de fes.

Il ne faisait pas de fautes de franais en parlant et il ne se servait
que de locutions d'une politesse recherche, mais en lui montrant une
carte des prix de l'tablissement, Mirande put constater qu'il ne savait
pas lire.

Les deux invites taient revenues de leurs premires ides de
ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistt 
soutenir qu'ils avaient tout  fait les mmes yeux et la mme faon de
porter la tte. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit tre qui les
examinait avec une insolence imperturbable.

Vra s'tant avise de dire que son habillement  la russe n'tait pas
russi, il l'avait vertement rabroue en lui disant que c'tait maman
Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait trs bon
got.

Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais
quand il lui en parlait, l'enfant ne rpondait pas grand'chose.

Son autre maman qu'il ne nommait pas devait tre une amie de la vraie,
peut-tre une soeur qu'on ne l'avait pas accoutum  appeler ma tante.

De celle-l aussi, il parlait fort peu.

Du reste, le pauvre baby tait visiblement fatigu. Mirande qui
commenait  le prendre en amiti eut piti de lui et le laissa
s'assoupir peu  peu sur la petite chaise o on l'avait juch pour le
mettre  table aprs que Maria lui eut attach une serviette au cou.

En sa qualit de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels
qu'elle contenait pour ne pas troubler ses tudes, mais qui ne
demandaient qu' se faire jour.

Le bruit du duel s'tait rpandu lentement dans le quartier et Mirande
qui y avait jou le principal rle, dut subir de la part de ces
demoiselles un interview complet.

Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine  viter
de mettre en scne la marquise de Ganges dont les deux tudiantes
ignoraient absolument l'existence.

Puis il revint  l'enfant dont il commenait  se proccuper, sans trop
savoir pourquoi.

Il l'avait emmen, sans se demander ce qu'il allait en faire.

Une ide qui lui tait venue tout  coup et aux consquences de laquelle
il n'avait pas pris le temps de rflchir.

Jean de Mirande tait l'homme du premier mouvement, qui n'tait pas
toujours le bon.

Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cd.

Recueillir un enfant gar ou abandonn, c'tait une bonne action dont
il ne pouvait que se fliciter et qu'il se sentait tout dispos 
parfaire en s'occupant de rendre  sa mre ce singulier garonnet.

Il n'aurait mme pas rpugn  le garder et  se charger de lui, s'il ne
retrouvait pas cette mre encore plus singulire qui tait partie sans
son fils, et qu'on n'avait plus revue.

Depuis qu'il avait l'ge d'homme, Mirande ne s'tait jamais occup des
enfants que pour demander  quelle heure on les couchait. Il les
considrait comme des tres malfaisants et surtout incommodes. Il avait
toujours fui comme la peste les femmes affliges de progniture, et
comme celles-l sont rares au quartier latin, o il passait sa vie, il
n'avait jamais l'occasion d'tre gn par la marmaille.

Il approuvait fort le lgislateur d'avoir interdit la recherche de la
paternit et il ne lui tait jamais arriv de souhaiter de perptuer le
nom de Mirande qui s'teindrait en sa personne, s'il ne se dcidait pas
 changer d'existence.

Et il n'en prenait pas le chemin.

Aussi n'en revenait-il pas de se dcouvrir des sentiments qu'il ne se
connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet
accs d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres
caprices auxquels il tait sujet.

Vra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le
mariage et ses consquences, se mit  le blaguer  propos du petit.
Maria, l'lve sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour
entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir
d'exagrer en dclarant qu'il ne lui manquait, pour tre heureux, que
d'avoir un intrt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un
enfant comme celui-l.

--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un
gosse sur les bras. O le remiserais-tu, les soirs de Bullier?

--Il n'aurait qu' me le confier, rpliqua Maria.

--Pour l'lever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu
ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer  l'cole, puisqu'il ne sait
pas lire...  cinq ans!... c'est raide!

Qu'est-ce que a peut bien tre que son pre et sa mre?

--Absent, le pre. Le mme vient de vous dire qu'il n'en avait pas.
Probablement, la mre n'est pas pour l'instruction obligatoire.

--J'ai comme une ide qu'elle ne vaut pas cher, cette mre-l.

Roch qui sommeillait, ouvrit un oeil, regarda fixement Vra et se
rendormit presque aussitt sur sa chaise.

--C'est drle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu
et qu'il a compris.

--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu
bien sr qu'il n'est pas  toi?

--On n'est jamais sr de ces choses-l, rpondit en riant Mirande.

--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'o il sort... et ce
qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice?

--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus.

--Et du reste, reprit Vra, je parie que vous aurez beau le questionner,
il ne vous dira pas ce qu'on lui a dfendu de vous dire.

--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leon.

--Parfaitement.

--Et dans quel but?

--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche  te
jouer un tour...

--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit.

--Peut-tre te compromettre... dire que tu es son pre et te forcer  le
reconnatre...

--Si je croyais a, grommela Mirande en fronant le sourcil, je le
conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais.

--Ce serait trs mal! s'cria avec conviction Maria. Je l'emmnerais
plutt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chrubin.
Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son coeur. C'est cette Vra avec
ses imaginations!... si on l'coutait, on verrait des mystres et des
complots partout, comme dans son pays.

Cette fois, il n'y avait pas  en douter. L'enfant dormait si bien qu'il
glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tomb si Mirande
ne l'et enlev et couch sur un divan qui n'avait pas t mis l pour
servir de berceau  un petit garon.

La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commenait  agacer
Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dner l'enfant perdu en
compagnie de deux demoiselles peu respectables.

--Si je retrouve sa mre, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai
men chez Foyot avec des habitues de la Closerie des Lilas, elle n'aura
pas une haute opinion de moi.

On se remit  parler du duel, et Mirande s'aperut qu'il avait grandi de
cent coudes aux yeux de Vra depuis qu'elle savait qu'il avait
lestement expdi un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rvait
que batailles et exterminations.

Maria, moins froce, mais plus curieuse, voulut avoir des dtails sur le
drame o Jean avait jou le principal rle, et elle lui en demanda tant
qu'il finit par ne plus lui rpondre et qu'il songea  lever la sance.

On en tait aux liqueurs et Vra, qui ne tenait pas en place, fumait de
grosses cigarettes  la fentre, pendant que la tendre Maria contemplait
le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence.

--J'en tais sre, s'cria tout  coup la Russe, nous avons t suivis
par un mouchard.

--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout.

--Je les vois o ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-l.

Jean se leva, s'approcha et aperut de l'autre ct de la rue de
Tournon,  l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une
borne, qui avait l'air de monter la garde.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les paules. Il attend une
femme qui lui a donn rendez-vous l. Il en a bien le droit.

--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fentre de notre
cabinet.

--Ah! tu m'ennuies  la fin. Je ne me cache pas, et si c'est  moi qu'il
en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi  pied.

Et comme le garon apportait la note qu'il avait demande, Mirande la
paya sans vrifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se
rveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitt,
descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du ct de l'Odon et
s'achemina  grands pas vers le boulevard Saint-Germain o il demeurait.

Il ne se retourna mme pas pour regarder si le prtendu mouchard le
suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte.

Dcidment, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du
quartier l'avaient rencontr faisant ainsi la bonne d'enfants, ils
auraient certainement cru qu'il tait devenu fou.




V


Pendant que Jean de Mirande emmenait dner chez Foyot un petit garon
qu'il avait trouv dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant
n'intressait gure, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce
n'tait pas pour aller dner chez sa mre.

Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il
ne tenait pas  la revoir avant d'tre certain que l'affaire du duel
n'aurait pas pour lui de suites trop graves.

Il allait chez Bardin pour lui demander o en taient les choses depuis
la malencontreuse scne qui s'tait passe la veille dans le cabinet du
juge d'instruction.

L'avocat devait tre au courant, car il avait trs certainement revu son
fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considration de sa
vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait
prparer avant de lui apprendre la triste vrit.

Paul s'attendait pourtant  tre trs mal reu rue des Arquebusiers,
mais il tait dcid  tout supporter pour rentrer en grce auprs du
pre Bardin..

Il savait que le bonhomme dnait  six heures et demie et qu'aprs son
dner, il tait presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien
son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin
sirotait son caf, appuy de deux ou trois verres d'une eau-de-vie
presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier.

Paul s'tait fort attard  la grille du Luxembourg avec Mirande, et la
nuit tait venue quand il arriva  la porte de la maison du vieil ami de
sa mre.

En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumire au troisime
tage, il fut un peu tonn de voir les trois fentres de l'appartement
brillamment claires.

Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait
jamais que son fils, il tait difficile de supposer qu'il donnait une
fte.

Enfin, cette profusion de clart prouvait qu'il n'tait pas sorti, et
Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa
de monter.

La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son matre attendait
quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle  manger,
il put voir sur la table un souper froid des plus apptissants.

Il remarqua mme qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait
surabondamment que le bonhomme n'tait pas en bonne fortune.

Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier tal sur son
bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en
s'criant sans se retourner:

--Te voil, mon brave ami!... Je ne l'attendais qu' neuf heures. Le
chemin de fer ne t'a pas trop fatigu?

Quand il fit volte-face et qu'il aperut Cormier, ce fut une autre note:

--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens
faire ici?

--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causs.

--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait
passer vingt-quatre heures agrables! Je n'ai pas ferm l'oeil de la
nuit. Et c'est  cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu
tombes mal. Ma soire est prise.

--Je n'ai pas pu venir plus tt. Hier, j'ai couru aprs Mirande toute la
soire, sans parvenir  le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai
pu le voir... et le dcider  se prsenter au cabinet de votre fils...
Il y est rest deux heures...

--Je sais a. Charles sort d'ici.

--Et j'ai attendu que Mirande revnt. Je viens de le quitter.

--Tu ne peux donc pas te passer de lui?

--Je voulais savoir quelle dcision votre fils avait prise  son gard.

--Eh bien, tu dois tre content et ton Mirande aussi! Charles a cru
devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bont. Moi,
j'aurais envoy ce fier--bras coucher au Dpt de la Prfecture... et
je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoy aussi... Enfin! a le
regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer,
mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonait bien... une affaire
superbe qui s'en va en eau claire.

--Ce n'est pas ma faute si le prtendu assassinat n'tait qu'un duel,
dit Paul, en souriant  demi.

--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de
chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que
vous ne mritez. Avoue que tu en es quitte  bon march!

--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu.

--Et il n'y en aura pas, je te l'ai dj dit; ce qui vous sauvera, c'est
qu'on ne trouvera pas de jurs pour vous condamner.

--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous?

--L'homme qui t'a dnonc? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, 
la Prfecture de police, des renseignements dtestables. C'est un
chenapan de la pire espce.

--Il a essay de me faire chanter.

--Quand a?

--Hier, avant de venir au Palais, il m'a crit pour me demander dix
mille francs, en me menaant de me dnoncer si je ne les lui donnais
pas. Il a assist au duel et il m'a suivi jusqu' ma porte, rue
Gay-Lussac.

--Pourquoi n'as-tu pas dit a  Charles?

--Je me rserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait
garde d'avouer qu'il s'tait tu parce qu'il craignait que ce coquin ne
s'attaqut  la marquise de Ganges.

--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne
tardera gure  te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de
choses  te demander et  t'apprendre. Il a reu la rponse au
tlgramme qu'il avait adress au Parquet de Nice. Il connat le nom de
l'homme que ton Mirande a tu.

--Ah!... il connat... balbutia Paul. Comment s'appelait ce...
malheureux?

Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rle en feignant de
l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'cria:

--Parbleu! je ne me suis pas amus  le demander. Qu'il s'appelle Pierre
ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un
homme mort et tu as aid  l'expdier dans l'autre monde en servant de
tmoin  ton joli camarade.

--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore t question de madame de
Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dnonce pas.

--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce ptrin, juste au
moment o il n'aurait tenu qu' toi de faire un mariage magnifique. Elle
va te coter cher, ton incartade.

--Un mariage!... je ne songe gure  me marier.

--Bon! mais j'y avais song pour toi.

--Ah! oui, l'hritire dont vous m'avez parl chez maman. Mais vous
m'avez dit que vous en tiez encore  la chercher.

--Oui, je t'ai dit a dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai
reu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouve, l'hritire aux six
millions.

--O se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose.

Cette dcouverte, qui semblait passionner le pre Bardin, le touchait
mdiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intresser, c'tait pour
flatter la manie du vieil avocat.

--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est
 Paris.

--Diable!... c'est vague!...

--Jusqu' prsent, oui; mais, demain, je saurai o... dans quel
quartier... dans quelle maison.

--Est-ce que vous la ferez chercher par la police?

--Fi donc!... je sais maintenant  qui m'adresser pour m'aboucher avec
elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oubli son histoire
que je t'ai raconte dimanche dernier, en dnant avec toi chez ta
mre...

--J'avoue que je ne m'en souviens pas trs bien. Il s'agissait, je
crois, d'une jeune fille qui habitait le dpartement de l'Hrault.

--Oui...  Fabrgues... un village, pas trs loin de Montpellier.

--Et qui a disparu depuis plusieurs annes.

--Disparu... c'est--dire qu'elle a quitt le pays en mme temps qu'une
personne qui s'intressait  elle...

--Une demoiselle de grande famille...

--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais mme pri de demander  ce
Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc.

--Je le lui ai demand et je me rappelle trs bien ce qu'il m'a rpondu.
Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait
jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait,
c'est qu'elle tait trs jolie, trs riche et qu'elle avait le malheur
d'tre paralyse d'une main...

--Paralyse?... c'est la premire fois que j'entends parler de cela, dit
Bardin. Mirande doit se tromper.

--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-l,  ce qu'il
parat, et Mirande croit qu'elle est morte.

--Elle est vivante et trs vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et
elle nous dira o est sa protge.

--Sa protge, c'est l'hritire?

--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire
de l'hritage que je t'ai raconte et nous avons des raisons de croire
que la protge ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber
du ciel.

C'est pour a que j'avais pens  te la faire pouser. J'y penserais
encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te
fourrant dans cette mauvaise affaire.

Nous ne pourrons pas dcemment lui proposer d'pouser un garon qui va
passer en Cour d'assises, un de ces jours.

--Ce serait, je crois, tout  fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous
au pluriel?... vous dites: _nous_...

--Parce que je ne serai et ne puis tre en cette affaire qu'un
auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils
et lui seul peut la mener  bien...

--Un avocat de Montpellier, je crois?

--Oui... un ancien btonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize
ans et qui a t longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En
dpit de son ge, il a pris la chose  coeur et voil un mois que nous
changeons des lettres  propos de l'orpheline. Il est tout  fait dans
mes ides sur la ncessit de la marier promptement et convenablement...
Je lui avais parl de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il
faut en rabattre... tes chances ont baiss de cinquante pour cent.

Cormier eut un geste d'indiffrence et Bardin reprit, avec humeur:

--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu prfres continuer la vie qui t'a
men o tu en es. Eh bien! je te prdis que tu regretteras de l'avoir
manqu par ta faute, ce mariage que je t'avais trouv.

--Vous en parlez comme si je n'avais qu' me prsenter pour le faire,
dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord
la principale intresse.

--a, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est
tout dvou et qui userait de son influence sur la dernire des
Marsillargues.

--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue...

--Oui, depuis qu'elle s'est marie; mais maintenant qu'il sait o la
prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il tait autrefois: son
ami, son conseil, presque son tuteur.

--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose.

--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le
consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occup de l'orpheline de
Fabrgues. Si tu plaisais  la protectrice, tu plairais certainement 
la protge.

--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous
raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel
ge a-t-elle donc?

--Vingt ans... peut-tre vingt-deux... je ne sais pas au juste...
Lestrigou te le dira...

--Lestrigou?... mais il est  Montpellier.

--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du
retard, car il devrait dj tre ici.

--Comment!  son ge, il s'est dcid  faire un si long voyage.

--Mais trs bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la
chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte  une pauvre fille
qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il
tient  se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle.

--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas crit, ni  cette dame non
plus?

--A personne qu' moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas
deux jours qu'il sait o demeure la protectrice.

--La protectrice seulement?

--a suffit. La protge ne sera pas difficile  dcouvrir. Lestrigou a
des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et mme domicile. La
dame doit tre assez grandement loge pour donner l'hospitalit  une
amie pauvre.

Du reste, nous parlons l fort inutilement, puisque tu ne te mets pas
sur les rangs... et tu n'as peut-tre pas tort... au moins pour le
moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrange... si elle s'arrange
comme je le souhaite... nous recauserons de l'hritire.

Bardin s'interrompit pour prter l'oreille  un bruit de roues qui lui
arrivait d'en bas.

--Une voiture qui s'arrte  ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne
peut tre que Lestrigou.

--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose
 vous dire... mais je vous gnerais pour recevoir votre ami. Je
reviendrai demain, si vous le permettez.

--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien
longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te prsenter 
Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchant de te voir. Et
puis, a ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon  montrer.
Aprs, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

C'tait bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres  quatre
places et  grille qu'on ne trouve gure qu'aux gares des chemins de
fer.

Il n'en fallait pas davantage pour mettre en moi la paisible maison de
la paisible rue des Arquebusiers.

Le portier, prvenu par Bardin, s'tait prcipit hors de sa loge pour
aider le cocher  dcharger la malle de l'ancien btonnier du barreau de
Montpellier.

Quelques fentres s'taient ouvertes et on y voyait des ttes de
locataires, curieux d'assister  ce dbarquement.

Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une
allumette, qui, en trois enjambes, disparut sous la vote de la
porte-cochre.

Bardin s'tait prcipit dans l'escalier pour courir au-devant de son
vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrrent 
mi-chemin.

Ils entrrent, en se tenant par la taille, dans la salle  manger, o
Paul les attendait, et Lestrigou commena par battre un entrechat pour
montrer que le voyage ne l'avait pas fatigu.

C'tait un type que ce vieux bazochien, dessch par le soleil du
Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tte ronde
comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout
d'une pice, une tte claire par deux petits yeux noirs, percs comme
avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents.

--H! dit-il, sais-tu _qu_ tu es bien log ici! _T_ rappelles-tu _l_
temps o nous perchions sur les gouttires dans une vieille _cassine d_
la rue _d_ la Pomme?

Bardin, jadis, avait fait sa premire anne de droit  Toulouse, o son
pre tait alors employ de l'enregistrement, et c'tait l qu'il avait
connu Lestrigou.

--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat.

Et il ajouta sagement:

--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en
sortiras pas. Tu dois avoir faim.

--_Un_ faim _d_ loup des Cvennes. _J n m_ suis rien mis sous la
dent _d_puis _l_ buffet _d_ Vierzon.

--Eh! bien, mets-toi  table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de
Nrac que j'ai achete  ton intention. Demain, mon cordon-bleu te
cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles.

--Tu es donc toujours gourmand?

--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon apptit. Tu
pourras t'en convaincre  djeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas
compagnie. J'ai dn.

--Tu as bien fait, mon petit, et _j_ vais _t_ rattraper; mais _j n_
veux pas tre incivil, et avant _d m_ mettre  table, tu vas _m_
prsenter _c june_ homme...

Le _june_ homme c'tait Paul, qui mourait d'envie de rire, en dpit de
ses chagrins et de ses proccupations.

--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parl dans mes
lettres, dit Bardin, et dont la veuve est reste mon amie. Tu goteras
tout  l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave.

--Monsieur, permettez-moi _d_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en
tendant la main  Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser
avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande.

--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garon fait sa
troisime anne de droit. Je ne rpondrais pas qu'il n'ait eu que des
boules blanches  ses examens, mais il sera reu avocat tout de mme.

--Tous confrres, alors! s'cria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_,
nous allons rire; _ dmain_ les affaires srieuses!...

--Ah! oui, l'hritage.

--Tu l'as dit, Bardin _d_ mon coeur, _j_ t'apporte _c_ coquin
d'hritage; tout est en rgle. _J_ n'ai plus qu' faire une _hureus_;
mais ton _june_ ami _n_ sait pas _d_ quoi il est question.

--Je lui en ai dit un mot en t'attendant.

--As _bien_ fait. _C_ n'est plus un _scret_. _Demain j_ verrai
l'hritire et dans peu _d_ jours, _touts_ les gazettes en parleront.

--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu crit,
au moins, pour la prparer  recevoir la tuile d'or qui va lui tomber
sur la tte?

--Ta sais bien _qu j n_ pouvais pas.

--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sr qu'elle est 
Paris?

--Si _j_ n'en tais pas sr, _j n srais_ pas venu.

Tout en rpondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne
faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce
vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que
c'est qu'une indigestion.

--Ah! a _sra_ un beau parti que ma _ptite_ Vnus de Fabrgues,
soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, aprs avoir vid son
verre d'un trait.

--Vnus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle?

--Comme la mre des Amours... si elle n'a pas chang.

--H! h! changer, a arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y
a-t-il de temps que tu ne l'as vue?

--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrgues avec
mademoiselle _d_ Marsillargues, qui s'est marie  Montpellier six mois
aprs, et qui l'a emmene  Paris. a fait donc  peu prs cinq ans.
Mais _j_ suis bien sr qu'elle est reste la mme. Les filles _d_ chez
nous ne sont pas comme les Parisiennes, des djeuners de soleil. Ma
petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra.

--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'gare. Les Languedociennes
vieillissent comme les autres et quelquefois mme plus vite. A Toulouse,
on en voit sur les portes qui sont rides comme des pommes cuites et qui
n'ont pas quarante ans.

Je ne dis pas a pour ton hritire qui n'en a que vingt.

--Vingt-deux, _l_ mois prochain. Mais _j t_ garantis qu'elle est
charmante... Une brune avec _un_ peau qu'on dirait _qu l_ bon Dieu
s'est amus  la dorer avec un rayon _d_ soleil.

--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec
ses six millions. Mais, dis moi... quelle ducation a-t-elle reue dans
ce village de Fabrgues?

--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _l_ pre, l'avait prise en
amiti, quand elle tait toute petite. Elle passait toutes ses journes
au chteau et elle avait les mmes matres que mademoiselle. Elle sait
l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de premire force
sur _l_ piano.

--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas
la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'pouserai, je m'en
console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait
apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue  Paris, aprs
avoir beaucoup voyag.

--Oui, et elle demeure dans _l_ quartier des Champs-Elyses.

--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme?

--Est-ce que _j_ ne _t_ l'ai pas crit?... alors, c'est _qu_ j'ai
oubli. Elle est marquise _d_ Ganges, _d_ par son mariage.

A ce nom, lch _ex-abrupto_ par le ci-devant btonnier de Montpellier,
Paul tressaillit, et changea de visage.

Les cailles tombaient de ses yeux; et il s'tonnait de ne pas avoir
devin plus tt que la protectrice de cette hritire dont il ignorait
encore le nom, c'tait la marquise.

--Et pourtant, comment aurait-il devin, alors qu'il ne savait pas que
madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de
Marsillargues?

Bardin, lui, ne s'mut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du
marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme
tu sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononc pendant la courte
visite qu'il venait de faire au vieil avocat.

--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier.
Il figure dans le recueil des causes clbres.

--Oui, _j_ sais, rpliqua Lestrigou. _Clui_ qui _l_ porte maintenant
est _l_ dernier de sa race, et il _n_ lui fait pas honneur. C'est un
trs mauvais sujet, qui a rendu sa femme trs _malhureuse_. _J_ crois
_qu j t_ l'ai crit.

--Tu m'as crit qu'il s'tait ruin et qu'il ne vivait pas avec elle.

--C'est la vrit... mais _j_ n'aurai rien  dmler avec lui... alors
mme qu'il serait revenu  Paris, car il ne s'est jamais occup _d_ la
protge _d_ son pouse. C'est  madame _qu_ j'aurai  faire. Ds
demain, _j m_ prsenterai chez elle.

--Tu as son adresse?

--Un peu _qu j_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein?

--Trs beau... mais pas tout prs d'ici.

--Peuh! les fiacres _n_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras
avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin?

--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame?

--Tu m'aideras  lui expliquer la situation. Et puis, elle _n m_
connat pas. Tu rpondras _d_ moi.

--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe.
Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon
jeune ami, ici prsent.

--H! h! a _n srait pas si mal imagin. La jeunesse aime la
jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa
protge... et si elle a tenu _c_ qu'elle promettait, elle doit tre
trs jolie.

--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'oeil, tu ne serais
peut-tre pas fch de la voir? Elle te prsenterait  l'hritire.

--Je ne crois pas, murmura Cormier.

--H! au fait! s'cria Lestrigou, il lui faudra bientt un mari  ma
petite paysanne, et si monsieur lui plaisait...

--Je ne songe pas  me mettre en mnage, interrompit l'ami de Jean de
Mirande, sans se proccuper des regards courroucs que lui lanait le
pre Bardin.

Le bonhomme revenait  son ide fixe qui tait de le conjoindre avec la
fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son
mieux pour contrecarrer ce beau projet.

Lestrigou, du reste, semblait mdiocrement dispos  l'appuyer, car il
reprit:

--A _t_ parler franchement, mon vieux Bardin, _j n_ serais pas trs
surpris que la petite et dj fait un choix. Elle a d rencontrer des
beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un
sentiment...

--Oh! elle ne manquera pas de prtendants, ds qu'on saura qu'elle
hrite, grommela le pre Bardin. J'avais rv de la faire pouser au
fils de ma vieille amie, mais il me parat manquer d'enthousiasme... et
toi aussi. N'en parlons plus. Gote-moi ce Corton, a vaudra mieux que
de causer des chimres que je m'tais fourres dans la tte.

Lestrigou ne tenait pas du tout  s'tendre sur ce sujet. Il se
recueillit pour dguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il
dclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approcht.

Ce grand cr bourguignon le remit en belle humeur et lui dlia si bien
la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est
tout au plus s'il laissait  Bardin le temps de lui donner la rplique.
Leurs souvenirs de jeunesse dfilrent les uns aprs les autres, voqus
par le bonhomme qui se grisait en parlant.

Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le dterminer  s'en aller
finir sa soire  la Closerie des Lilas.

Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire,
fit signe au pre Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que
Lestrigou y prt garde.

Il tardait  Paul d'tre seul pour remettre un peu d'ordre dans ses
ides fortement troubles par la nouvelle qu'il venait d'apprendre.

Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de
l'hritire, n'taient qu'une seule et mme personne.

Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en
s'efforant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se
souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre
eux.

Il n'y russissait gure, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis
qu'il connaissait la marquise, il ne se dgageait rien de clair.

La lumire ne se faisait pas sur le pass de la veuve, ni mme sur le
prsent.

Comment avait-elle vcu depuis qu'elle avait pous M. de Ganges? O se
cachait cette protge qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait
pas quitte depuis quatre ans.

Un fait revint tout  coup  la mmoire de Paul. Il se rappela que, dans
le jardin de l'htel de madame de Ganges, il s'tait crois avec une
jeune femme merveilleusement belle.

Une de mes amies, avait dit la marquise; et cette amie avait bien
l'air d'tre l chez elle.

Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer.

Et, si c'tait elle, Lestrigou n'aurait pas de peine  la trouver.
Madame de Ganges pourrait la lui montrer sance tenante, si elle
consentait  le recevoir.

Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant,
avait annonc l'intention de se prsenter, lui aussi, le lendemain, 
l'htel de l'avenue Montaigne.

--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier.
Aprs son dner, il a d rentrer. Je suis  peu prs certain de le
trouver... et s'il tait sorti, je chargerais son portier de le prvenir
que je reviendrai demain matin  la premire heure, comme nous en tions
convenus.

Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire
de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui
marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver.

Les passants y sont rares, pass une certaine heure, et les boutiques
claires n'y abondent pas.

En traversant la chausse dserte, Cormier aperut, devant la maison o
demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et
revenant sur ses pas, sans jamais s'loigner de la porte.

En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention  cet
homme qui pouvait bien tre un simple flneur; mais depuis qu'il avait
eu affaire  la justice, il tait sur ses gardes et il se dfiait de
tout.

Ce gredin qui s'tait mis  ses trousses aprs le duel et qui l'avait
dnonc au juge d'instruction continuait peut-tre  l'espionner.

Paul ralentit le pas, obliqua un peu  droite afin de ne pas aborder le
trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin
faisant, l'individu qui lui paraissait suspect.

Il n'eut qu' l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se
convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout  l'affreux Brunachon.

Celui-ci tait beaucoup plus grand et accoutr d'une tout autre faon:
longue redingote boutonne, chapeau haute forme  larges bords, enfonc
jusqu'aux yeux.

Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois.

Ds qu'il aperut Cormier, il dmasqua la porte devant laquelle il avait
l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'loigna.

Cormier ne s'amusa point  le suivre. Il n'y aurait rien gagn, mme en
supposant que ce personnage ft l en surveillance, et il n'avait aucune
envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur
qui ne songeait pas  mal.

Que lui importait qu'on le vt entrer chez Mirande? On savait bien qu'il
tait son ami et mme son complice, si on qualifiait de complicit le
fait de lui avoir servi de tmoin dans son duel.

Et il avait hte de raconter  Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez
Bardin; de le consulter mme, quoique ce batailleur ne ft pas
prcisment ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil.

Paul n'avait qu'une peur: c'tait de ne pas le trouver chez lui.

Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer.

Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il
s'exclama joyeusement:

--Tu arrives bien, s'cria-t-il; j'allais passer ma soire  avaler ma
langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des
pipes et en buvant des grogs.

--C'est que... j'en ai long  te raconter, murmura Paul.

--Et moi, donc!... Nous allons nous tablir dans mon salon. Tu verras
pourquoi.

Mirande occupait un joli appartement de garon, pas trs grand, mais
trs complet, qu'il s'tait plu  meubler suivant ses gots.

Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et
des ustensiles de salle d'armes, accrochs  tous les murs: masques,
fleurets, pes de combat et le reste.

Sur la table, des botes de cigares, des pots  tabac, des verres et une
bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine.

--A toi la parole, dit Mirande. Aprs, ce sera  mon tour. Sieds-toi,
verse-toi  boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu
viens de dner au Marais?

--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dn et je ne dnerai pas ce
soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coup l'apptit.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrter?... Ce juge
m'a pourtant dit...

--Il ne s'agit pas de a. J'ai vu le pre Bardin et j'ai trouv chez lui
un monsieur qui arrive de Montpellier.

--C'est a tes fameuses nouvelles!

--Il arrive tout exprs pour voir madame de Ganges.

--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troubl son
existence?

--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oubli que je t'ai demand, de
la part du pre Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays,
la famille de Marsillargues.

--Je t'ai rpondu que j'avais entendu parler de ces gens-l, mais que je
ne les connaissais pas.

--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la
dernire de sa race.

--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les paules.

--Alors, a ne t'intresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du
Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois?

--Ma foi! non.

--Tu m'as tenu, tantt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais
absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troubl sa vie.

--Je le veux encore, et je suis plus dcid que jamais  aller la voir
demain pour le lui demander.

--Tu rencontreras peut-tre chez elle l'ami du pre Bardin..., l'homme
qui est venu de Montpellier, tout exprs pour s'aboucher avec elle... M.
Lestrigou, un ancien btonnier de l'ordre.

--Trop avocats  la cl, dcidment, ricana Mirande. Eh bien! je verrai
ce qu'il a dans le ventre, ce btonnier.

Paul eut sur les lvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami
Jean. Il ne lui avait jamais parl de la protge de madame de Ganges,
de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et
qui ne savait pas encore qu'elle hritait de six millions. C'tait le
cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien;
non qu'il voult garder pour lui cette hritire; mais il se dit que ce
secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de
trouver mauvais qu'il le confit  quelqu'un, mme  un camarade.

Il se tut donc et Mirande reprit gaiement:

--Mon cher, tu me remets en mmoire la fable de la Fontaine: la
montagne qui accouche d'une souris... Les rvlations que tu m'avais
annonces si pompeusement me paraissent manquer d'intrt...

--Pour toi, peut-tre, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu
voulais bien prendre la peine de rflchir, tu reconnatrais qu'elles
devraient t'intresser aussi... ne ft-ce qu'indirectement.

--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je
tiens  l'interroger demain, c'est pure curiosit de ma part. Il me
suffit qu'on ne me tracasse plus  propos de ce duel et si j'ai bien
compris ce que tu m'as laiss entendre, le fils de ton vieil avocat n'a
pas l'intention de revenir sur sa dcision. Demain, je verserai la
caution dont il a fix le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une
ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses o je
serai acquitt. a me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper
d'ici-l.

--Une nouvelle matresse?

--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps  m'amouracher de
femmes dont je me dgote au bout d'un mois. Je cherche mieux...

--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rves de te faire nommer dput
dans ton pays?

--Je n'en suis pas encore l. Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans.
Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre  ma guise.

--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre
heures par jour.

--Tu te figures a! Eh bien! je m'embte  mort, et je n'aspire qu'
changer d'existence.

--Voil du nouveau, par exemple!... Depuis quand?

--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir.

--Vraiment?... Je ne m'en doutais gure.

--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'clairer...

--Sur tes sentiments?

--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je
le sais maintenant. Il me manquait un intrt dans ma vie.

--Tu tournes toujours dans le mme cercle. Explique-toi un peu plus
clairement. Quelle espce d'intrt?

--J'prouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher...

--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'coeuraient..

--Et je te le rpte. Je me suis dcouvert une autre bosse...

Et comme Paul le regardait d'un air bahi:

--La bosse de la paternit, reprit Mirande.

--Elle est forte, celle-l! Du diable si j'aurais devin que tu
ambitionnes de t'lever  la dignit de pre de famille.

--Non... pas prcisment... mais...

--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possdes, si tu t'y
dcides, ce sera tt fait.

--Peut-tre, mais je ne m'y dciderai pas.

--As-tu un btard  reconnatre?

--Non... heureusement.

--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie
que tu rves...  moins que tu ne t'adresses  l'hospice des
Enfants-trouvs. L, tu n'auras que l'embarras du choix.

--Ce ne serait pas si bte, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon
affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre a.

Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre
 coucher, spare du salon o ils causaient par une portire en
tapisserie.

Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement
le rideau et dit tout bas:

--Regarde-le dormir.

La chambre tait claire par une lampe dont un abat-jour adoucissait la
lumire.

Allong sur un canap, la tte appuye sur un coussin et les jambes
enveloppes dans un burnous, un enfant dormait  poings ferms.

Cormier avait compltement oubli ce qui s'tait pass sur la terrasse
et  la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le
singulier garonnet que Mirande y avait trouv.

--Quoi! s'cria-t-il, c'est  propos de ce petit malheureux que tu me
tiens de si beaux discours!

--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lvres. Tu
vas le rveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et
revenons  nos grogs... et  ce que je te disais.

--Dcidment, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places  table, tu
es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmen cet enfant!

--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir
emmen, rpondit Mirande, sans s'mouvoir.

--Et o l'as-tu conduit, bon Dieu!

--Dner chez Foyot, avec Vra et Maria, que j'ai rencontres, en chemin,
rue de Vaugirard.

--Jolie socit pour un morveux de son ge!

--Si tu avais entendu comme il les a traites! Il les a appeles:
vilaines. Je me tenais les ctes.

--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir  l'amusement de ces
balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternit!

--Je l'ai... et je m'en vante?

--Je parierais qu'elles l'ont gris, le petit malheureux.

--Pas du tout, je m'y serais oppos; et, du reste, il ne se serait pas
laiss faire. Il a une volont, je t'en rponds.

--Parbleu! je l'ai bien vu, tantt, quand il se chamaillait avec
l'adjudant. Il a d recevoir une drle d'ducation.

--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne
famille. Seulement, il a mauvais caractre. Il s'est fch dix fois
depuis que nous l'avons rencontr... Pas contre moi, par exemple... il
ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu.

--Les affinits lectives, parbleu!... Il a devin que tu as toi-mme un
affreux caractre... Vous tes faits l'un pour l'autre.

--Je le crois, dit srieusement Mirande.

--Bon! Mais il n'a donc pas de mre qu'il se jette comme a  la tte du
premier venu?

--Pas de mre? Il en a deux,  ce qu'il dit.

--Et combien de pres? demanda ironiquement Cormier.

--Pas mme un, je crois.

--Trs bien. Voil ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mres
veulent bien y consentir. Tu aurais bien d commencer par le leur
demander.

--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su o les trouver...
c'est--dire o trouver la vraie; car je suppose que la mre numro deux
est une tante ou une soeur ane... Mais il n'a pas su me donner
l'adresse; il sait bien o c'est, et il reconnatra la maison... mais il
parat qu'elle est trs loin d'ici, cette maison... et le soir, il
n'aurait pas pu trouver son chemin.

--Bon! je reviens  l'ide que j'ai eue tantt. Ses excellents parents
ont voulu se dbarrasser de lui; et puisque tu as t assez sot pour le
recueillir, ils vont te le laisser sur les bras.

--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande.

--Ah a! d'o t'est venue cette subite dmangeaison de paternit?

--Que veux-tu que je rponde? Je n'en sais rien. a m'a pris tout d'un
coup et a me tient ferme.

--La voix du sang, peut-tre! ricana Paul Cormier.

--a expliquerait tout et j'y ai bien pens, rpondit trs srieusement
Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mmoire, je n'y ai rien trouv
qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais t pre.

--On peut l'tre et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le pre
sans le savoir... drame en beaucoup d'actes.

--Blague tant que tu voudras. Je suis enchant de ce qui m'arrive. Je ne
m'ennuierai plus.

--Tu vas te faire le prcepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le
march, car il est encore  l'ge o on a besoin d'tre mouch. Ce sera,
en effet, trs gai.

--Ne t'inquite pas. Je lui donnerai tous les matres qu'il faudra...
mais je lui apprendrai moi-mme l'quitation... l'escrime...

--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes
leons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de
me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la
mre?

--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient
tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse o il tait rest quand
nous l'avons rencontr tantt. Je l'y mnerai demain, et si elle y est,
il faudra bien que je me rsigne  le lui remettre.

--Je serais bien curieux de la voir.

--Rien ne t'empche de te trouver l. Je compte y passer l'aprs-midi.

--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument  voir demain
madame de Ganges.

--Moi aussi, parbleu! je tiens  la voir. Mais il y a temps pour tout...
Et maintenant que j'ai charge d'mes...

--Tu es superbe dans ce rle-l!... Heureusement ton sacerdoce va
prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mres de cet
nigmatique garon... oui, nigmatique, car tu auras beau dire, un
enfant ne se perd pas comme a... il y a certainement quelque chose
l-dessous.

--C'est possible, mais je m'en moque.

--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans
une nouvelle affaire, quand nous en avons dj une terrible sur le dos.
L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dnonc n'a pas dit
son dernier mot. Tout  l'heure, je viens de voir un homme qui se
promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de
surveiller ta maison.

--Te voil comme Vra qui voit des espions partout. Pendant que nous
dnions chez Foyot, elle m'a montr un individu plant au coin de la rue
de Vaugirard et elle a prtendu que c'tait un mouchard.

--Vra s'est peut-tre trompe, mais, moi, je suis sr d'avoir bien vu.
Et je parierais que l'homme y est encore.

Mirande alla ouvrir la fentre tout doucement, se pencha en dehors pour
regarder dans la rue et revint dire  Paul:

--C'est vrai. Il se promne sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il
nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au
juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous
faisons.

--Ce n'est pas la police que je redoute.

--Qui donc, alors?

--Je ne sais pas... mais je crains tout.

--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons
d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise?

--A l'heure o il lui conviendra de me recevoir; je me prsenterai chez
elle dans la matine. Trs probablement, elle ne me recevra pas, mais je
lui ferai savoir que je reviendrai dans l'aprs-midi et j'espre que
cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela?

--Parce que, toutes rflexions faites, je ne la verrai que plus tard.
J'avais pens  t'accompagner avenue Montaigne, mais je prfre rester
libre de disposer de ma journe. Il peut arriver tant de choses...

--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller
sparment, dit Paul, qui ne tenait pas du tout  emmener son ami chez
madame de Ganges.

--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le
matin, je causerai longuement avec lui et je tcherai d'en tirer des
renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'
parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement,
posment, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi  table, parce
qu'il tait fatigu; mais demain, il sera veill comme une pote de
souris. Je le ferai bien djeuner et aprs djeuner, grande promenade au
Luxembourg. Je m'y tablirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je
fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu' la nuit, s'il le
faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en
conclurai qu'on l'a perdu exprs et qu'il n'a plus au monde que moi.

--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup
mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce
commissaire recevrait ta dclaration; il donnerait des ordres pour qu'on
chercht les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme
ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de mme
que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et...

--Chut! fit Mirande, en prtant l'oreille et en baissant la voix.
coute!... il me semble qu'il appelle.

--Non, murmura Cormier, il rve tout haut.

Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la
tapisserie qui sparait le salon de la chambre  coucher.

Il tait curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant.

Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intresst beaucoup moins.

Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait
souvent un nom: Maman Jacqueline.

--Bon! murmura Mirande, il rve de sa mre.

--Sa mre! dit tout bas Paul, quoi! sa mre s'appelle Jacqueline!

--Une de ses mres, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de
celle-l que de l'autre. C'est sa prfre.

Ce nom, pour Mirande, tait un nom comme un autre.

Pour Cormier, ce fut une rvlation.

Il n'avait jamais oubli que, dans le fiacre o il tait mont avec
elle, le jour o il l'avait vue pour la premire fois, madame de Ganges,
au moment o il allait la quitter, il lui avait dit: Quand vous
penserez  moi, pensez  Jacqueline.

On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il tait
trange qu'il s'en trouvt deux  porter le mme nom parmi les habitues
de la terrasse du Luxembourg.

L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours.

Fallait-il en conclure qu'il tait le fils de la marquise et que c'tait
elle qui l'avait oubli sous les marronniers o les deux amis l'avaient
trouv?

Paul tait tent de le croire.

Et si madame de Ganges tait la mre de l'enfant, M. de Ganges n'tait
pas son pre, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant  Cormier
avant le duel o il avait succomb, n'aurait pas manqu de lui parler de
son fils, s'il en avait eu un.

Ce fils, d'ailleurs, s'il et t lgitime, et t lev ostensiblement
dans l'htel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas
laiss, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'aprs-midi dans un
jardin public.

Il tait donc btard on adultrin, suivant qu'il tait n avant le
mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des
longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait lever en
cachette.

Mais elle ne se privait pas de le voir souvent.

Ainsi s'expliquait la nave erreur de l'enfant qui croyait avoir deux
mres.

L'autre, c'tait une femme charge de le garder.

Maman Jacqueline tait la vraie.

Et cette marquise que tout le monde croyait irrprochable avait une
grosse tare dans sa vie.

Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait  vue
d'oeil.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une
Jacqueline?

--Moi! pas du tout, rpondit vivement Cormier, qui n'avait garde
d'exposer ses perplexits  son turbulent camarade.

Et presque aussitt, il reprit:

--Comment s'appelle l'autre?

--La mre numro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien
dit, et je n'ai pas pens  le lui demander. Il me le dira demain. a
t'intresse donc?

--Oh! c'est pure curiosit de ma part.

--Ta curiosit sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as cach
tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le
mystrieux  propos de cet enfant, et de quelque faon que tourne
l'aventure, j'agirai au grand jour.

--Tu auras bien raison.

--Je prvois, du reste, que le dnouement ne se fera pas attendre.
Demain soir, aprs ma promenade au Luxembourg, je serai fix.

--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute
l'histoire  la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en
pensait.

Aprs ce court change de questions et de rponses, la conversation
cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des rflexions qui
n'avaient pas le mme objet.

Mirande se remit  caresser sa chimre de paternit et Paul  rappeler
ses souvenirs,  seule fin de se faire une ide nette du cas de madame
de Ganges.

Aprs tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences
fondes sur une concidence de nom.

Le jour o il l'avait rencontre au Luxembourg, l'enfant n'tait pas
avec elle. Peut-tre jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la
surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle et t avec
sa mre, elle ne serait pas partie sans l'embrasser.

Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait  sa maman et qui
tait rest grav dans la mmoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de
la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elyses.

Il se souvint tout  coup que madame de Ganges en avait un autre. La
baronne Dozul, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appele:
ma chre Marcelle, devant quinze personnes assembles dans le _hall_ 
ciel ouvert o elle recevait ses invits.

Donc, ce joli prnom tait bien celui de la marquise.

Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne
voulait pas dire le vritable  un homme que peut-tre elle ne reverrait
jamais et que,  ce moment-l, elle connaissait  peine.

Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui tait venu  l'esprit,
Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andre.

Ce raisonnement, fond sur un fait, rassrna Cormier; et de peur de
s'assombrir de nouveau en coutant discourir Jean de Mirande, il prit le
parti de s'en aller.

Ils avaient assez parl de l'enfant. Le sujet tait puis et ils
n'avaient plus rien  se dire.

Mirande ne demandait qu' se remettre  veiller sur le sommeil du
mystrieux gamin qu'il hbergeait.

Cormier ne songeait qu' rentrer chez lui pour rver solitairement  la
marquise.

Ils se sparrent donc d'un commun accord, en se disant: Au revoir! et
 demain! mais sans prendre de rendez-vous prcis.

Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprvus
drangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien
ne les en empchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg.

Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le dpart de
Paul, qui se garda bien de le rveiller.

Le temps avait march et il tait assez tard lorsque Cormier descendit.
Cependant, le portier n'tait pas couch et il tira le cordon sans
attendre que l'ami de son locataire frappt au carreau de la loge.

La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment o Cormier posa le
pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit
heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'viter.

Il y avait justement l un bec de gaz dont la clart tomba en plein sur
le visage de ce promeneur que Paul avait dj remarqu en arrivant, et
que, cette fois, il reconnut.

L'homme le reconnut aussi et fit un bond de ct, en tournant le dos et
en s'loignant  grands pas.

C'tait le personnage qui avait eu maille  partir, au Luxembourg, avec
Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'tait
prsent pour voir la marquise.

C'tait le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son pre,
disait-elle, et ancien militaire.

Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'tait pas de la police,
quoiqu'il ft videmment l en surveillance comme un simple agent.

Il y avait sans nul doute t envoy par la marquise, et ce n'tait pas
 Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le
suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans
peine ce qu'il faisait l.

Il gardait l'enfant.

Il avait d le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmen du
Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison o l'enfant
allait passer la nuit; d'y rester jusqu' ce qu'il en sortt et de ne
pas le perdre de vue jusqu' ce qu'il rencontrt sa mre.

La lumire se faisait enfin.

La mre, c'tait bien madame de Ganges. Elle avait laiss l'enfant au
Luxembourg pour que Mirande l'y trouvt, et elle avait fait la leon au
petit pour qu'il se laisst conduire par Mirande qu'elle avait d lui
dsigner de loin, sans se montrer elle-mme.

Tout cela tait le rsultat d'un plan combin d'avance, et la journe du
lendemain dnouerait la situation, car Mirande, renseign par
l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener  l'endroit o il
l'avait trouv.

Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui,
puisqu'elle l'avait dit  Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture.
Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas
reconnue?

C'tait incomprhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la
rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tte pour tcher de trouver
la cl de ce mystre.

Et cette pense lui revenait sans cesse: le pre, c'est Mirande. Voil
pourquoi madame de Ganges m'a tant interrog sur lui. Il est pre sans
le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une
femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-tre pas su qui il
tait; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis
qu'elle le sait, elle cherche  le revoir. Elle n'ose pas s'adresser 
lui directement et elle emploie des moyens dtourns pour l'attirer 
elle.

C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour o elle nous a vus ensemble,
elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine  me sduire et que je
serais entre ses mains un instrument docile. J'ai t sa dupe et j'ai
jou un rle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle
n'a pas renonc  le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tu son mari.
Cette femme est un monstre.

Ainsi draisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait
bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens
commun.

La passion l'aveuglait  ce point qu'il aurait ni l'vidence plutt que
de convenir qu'il se trompait.

Il en tait  former des projets de vengeance contre une femme qu'il
aimait. Il souhaitait que Brunachon la dnont comme ayant fait
assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la
marquise n'en serait pas moins perdue de rputation dans le monde o
elle vivait.

Il n'en voulait pas  Mirande; mais, elle, il la hassait autant qu'il
l'avait adore; ou du moins, il croyait la har, car il n'y voyait pas
encore trs clair dans les sentiments qui l'agitaient.

Et il se jurait d'en finir avec elle.

Mais avant de la chasser de son coeur qu'elle occupait tout entier, il
voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son
indigne conduite.

Il l'avait condamne sans l'entendre; il rsolut de l'excuter, ds le
lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui
porterait pas conseil.




VI


Elle parut longue  Paul Cormier, cette nuit qu'il passa tout entire 
s'agiter dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil qui le fuyait, et
dont il aurait eu grand besoin pour remettre un peu d'ordre dans ses
ides.

Le jour tait lev depuis longtemps, lorsqu'il put fermer l'oeil, et il
fut rveill par sa femme de mnage qui vint lui dire que deux messieurs
demandaient  le voir.

Elle ne les connaissait pas et ils n'avaient pas voulu dire leurs noms.

En d'autres circonstances, Paul aurait absolument refus de les
recevoir; mais il tait dans le cas de ne pas renvoyer les gens, sans
savoir ce qu'ils lui voulaient.

Il leur fit dire d'attendre qu'il ft lev et il sauta en bas du lit
pour s'habiller rapidement.

Son logement n'tait pas si grand que les visiteurs qui se prsentaient
fussent hors de porte d'entendre ce qui se passait dans la chambre o
il couchait.

La femme de mnage avait d'ailleurs nglig de fermer les portes de
communication.

Si bien qu'une voix s'leva, voix que Paul reconnut et qui disait:

--Ne fais pas tant de faons. C'est moi, Bardin, et je suis avec un ami
qui te dispense de toute crmonie. Tu peux nous recevoir en chemise, si
tu veux.

--Entrez alors, cria Paul, tout en se demandant qui Bardin lui amenait.

Dans la situation o il tait, tout l'inquitait.

Il se rassura en voyant Lestrigou, mais il ne devina pas ce que venaient
faire chez lui, si matin, les deux vieux avocats qu'il avait quitts la
veille au soir.

--Encore au lit, _june_ homme? lui dit le ci-devant btonnier.

--Quelle heure est-il donc? demanda Paul en passant un pantalon.

--Midi pass et trs pass, mon garon, rpondit Bardin.

 quoi donc as-tu employ ta nuit, que tu te rveilles si tard?...
Est-ce que tu as encore fait des btises?

--Oh! non...,  minuit, j'tais au lit..., seulement j'ai eu beaucoup de
peine  m'endormir.

--Parce tu as l'habitude de te coucher  des heures indues. Lestrigou et
moi, ce matin, nous tions debout ds l'aurore... et pourtant Lestrigou
avait pass l'autre nuit en chemin de fer.

Tu ne te doutes pas d'o nous venons?

--Pas du tout.

--Nous venons de l'avenue Montaigne. Lestrigou avait hte de voir cette
marquise de Ganges pour lui demander l'adresse de l'hritire. J'ai eu
beau lui dire qu'il ne fait pas jour chez les marquises avant quatre
heures du soir, il a voulu absolument se prsenter chez elle, le matin.

--Et elle vous a reus?

--Ah! bien, oui!... nous nous sommes heurts  un grand laquais galonn
sur toutes les coutures, qui a commenc par nous rpondre que sa
matresse n'tait pas visible. Nous avons insist. Lestrigou a donn sa
carte sur laquelle il avait crit quelques mots pour indiquer le but de
sa visite. Le laquais a refus de s'en charger. Et comme je me fchais,
il a fini par me dire que madame la marquise tait en voyage.

--C'est peut-tre vrai, murmura Paul.

Madame de Ganges, la dernire fois qu'il l'avait vue, lui avait annonc
qu'elle tait  peu prs dcide  quitter Paris.

--Je n'en ai pas cru un mot, reprit Bardin. Lestrigou non plus. Quelles
raisons a cette dame pour se cacher? Nous n'en savons rien, mais
certainement elle se cache. Nous pouvons nous passer d'elle, mais il
nous faut l'hritire; et je viens de dcider Lestrigou  s'adresser 
la prfecture de police qui saura bien la retrouver.

--Vous ne ferez pas cela! s'cria Paul.

--Et pourquoi pas?

--Parce que vous compromettriez une femme qui n'a peut-tre rien  se
reprocher.

--Qu'en sais-tu? Est-ce que tu la connais?

--Non... mais elle est trs honorablement connue  Paris, et si vous
faisiez intervenir la police dans une affaire o son nom serait ml,
vous lui feriez le plus grand tort.

--J'en serais bien fch, dit Lestrigou. Je suis un vieil ami de la
famille, et quand elle tait jeune fille, je n'ai jamais eu qu' me
louer d'elle. Le diable, c'est que je ne sais comment m'y prendre pour
mettre la main sur Bernadette.

--Bernadette! rpta Paul, qui entendait pour la premire fois prononcer
ce nom-l.

--Eh! oui... Bernadette Lamalou... l'orpheline que mademoiselle de
Marsillargues a recueillie  Fabrgues et qui ne l'a pas quitte depuis
cinq ou six ans... Celle-l aussi m'intresse, et il me tarde de
m'aboucher avec elle... si je connaissais un moyen d'y parvenir, sans
mettre sa protectrice en cause...

--Voulez-vous que j'essaie, moi? demanda brusquement Cormier.

--Vous, _june_ homme!... eh! mais, _a n srait_ pas _d_ refus, si
_j_ croyais _qu_...

--Perds-tu l'esprit? s'cria Bardin. Comment feras-tu pour...

--Ne me demandez pas d'explication. Je ne pourrais pas vous en donner.
Mais je m'engage  vous dire ce soir si la marquise de Ganges est encore
 Paris et si sa protge habite avec elle.

Bardin consulta d'un coup d'oeil son ami Lestrigou qui approuva d'un
signe de tte.

--Quand les sages sont  bout de leur latin, dit en haussant les paules
le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux  faire c'est de
passer la main  un fou. Va donc, mon garon. Tu as carte blanche,
jusqu' demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des
dmarches officielles... nous l'attendrons chez moi, jusqu' midi... Et
maintenant, sois libre de ton temps... tu n'en as pas  perdre, si tu
veux russir... J'tais venu te chercher pour m'aider  faire 
Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument
revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!...  demain matin!

Lestrigou n'ajouta rien; il s'tait mis sous la direction de Bardin, et
il ne voyait plus que par ses yeux.  Montpellier, c'et t l'inverse;
mais  Paris, l'ancien btonnier se trouvait tout dpays et il sentait
la ncessit de se laisser guider par son vieil ami.

Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gn; ils le
gnaient dj. Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrive
l'avait tir de la torpeur o il tait aprs une mauvaise nuit, comme un
coup de fouet remet le coeur au ventre  un bon cheval accabl de
fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succdant  une
longue insomnie, s'tait rveill tout  coup; ses ides s'taient
claircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle tait.

Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver 
pntrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir  tout
prix, qu'elle le voult ou non, et d'avoir avec elle une explication
dcisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait rsolu la
veille, mais pour exiger d'elle la vrit sur tous les points et pour
rompre, s'il acqurait la certitude qu'elle s'tait moque de lui.

Il ne croyait pas  son dpart prcipit et il se promettait de faire,
s'il le fallait, le sige de son htel jusqu' ce qu'elle consentt 
l'entendre.

Autrement, il n'avait pas de plan arrt. Il comptait s'inspirer des
circonstances.

Il acheva de s'habiller et il djeuna en toute hte, comme il l'avait
fait le jour de sa premire visite  madame de Ganges, le lendemain du
duel.

Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperut pas de
fiacre suspect.

Brunachon semblait avoir dsarm, car il n'avait plus donn signe de vie
 Cormier, depuis qu'ils s'taient trouvs face  face dans le cabinet
du juge d'instruction.

Peut-tre comptait-il sur l'appui du vicomte de Servon pour monter une
agence de renseignements.

Et quoi qu'il en ft, Paul n'avait plus  se proccuper des attaques de
ce matre chanteur, car Paul n'avait plus rien  cacher de ce qui le
concernait personnellement, et il ne se croyait plus tenu de prserver
madame de Ganges d'un dnonciation.

En descendant de voiture  l'entre de l'avenue Montaigne, il s'assura
d'un coup d'oeil que ce drle ne rdait pas aux abords de l'htel et il
se glissa en rasant les maisons jusqu' la porte cochre qu'il
s'attendait  trouver ferme.

 sa grande surprise, il la trouva, non pas ouverte, mais largement
entrebille.

C'tait une heureuse chance et il n'hsita pas  en profiter pour entrer
sans sonner.

Il prvoyait qu'il n'irait pas loin sans avoir maille  partir avec le
valet rcalcitrant qui lui avait barr le passage, lors de sa premire
et unique visite.

Il ne vit personne, et au lieu de manifester sa prsence en appelant, il
traversa vivement la cour et pntra dans le jardin o la marquise
l'avait reu.

Si elle y tait, il allait la surprendre et elle ne pourrait pas lui
chapper.

Il ne souhaitait rien de mieux, car le lieu tait propice entre tous 
une explication dcisive qui pouvait devenir orageuse.

La marquise n'y tait pas.

Il fit le tour du jardin sans la rencontrer et sans qu'aucun domestique
se montrt.

Paul se demanda si l'htel tait abandonn et il fut tent de croire que
madame de Ganges avait vraiment quitt Paris, en emmenant tout le
personnel de sa maison.

Une dcouverte qu'il fit changea le cours de ses ides.

Sur le banc o il l'avait vue assise, au pied d'un acacia, il aperut un
sabre, une giberne et un fusil minuscules: tout l'attirail d'un petit
garon qui aime  jouer au soldat.

--Ah! murmura-t-il, en plissant, l'enfant est  elle.

Il n'y avait gure moyen d'en douter.

Ces jouets oublis l attestaient que le jardin de l'htel servait aux
bats d'un enfant, et que cet enfant tait un garon; car les petites
filles n'ont pas coutume de s'amuser avec des rductions d'ustensiles
militaires. Les petites filles s'amusent avec des poupes.

Et ce garon ne pouvait tre que le belliqueux gamin qui s'tait si bien
gendarm, la veille, contre un gardien du Luxembourg.

En fait de joujoux, celui-l devait prfrer les sabres.

Et si la marquise venait de quitter Paris, il tait permis de supposer
qu'elle l'avait laiss pour compte  Mirande.

Son garde-du-corps, Coussergues, tait rest pour veiller  ce que
Mirande ne se dbarrasst pas du petit, en le dposant  la Prfecture
de police comme il aurait dpos un parapluie trouv dans la rue.

Tout s'expliquait ainsi; et madame de Ganges, qui n'avait pas cess de
mentir  Paul Cormier depuis qu'elle le connaissait, madame de Ganges,
fille-mre ou pouse infidle, ne mritait pas que Paul la dfendt.

Ses indignations le reprirent, et cette fois, il ne se donna pas la
peine d'examiner le pour et le contre, ni mme de chercher un valet qui
le renseignt sur le brusque dpart de la dame.

Il ne pensa qu' sortir de cet htel o il se jurait de ne plus remettre
les pieds.

Que lui importait maintenant l'hritire aux six millions? Il avait
promis  Bardin et  Lestrigou de leur dire o ils trouveraient cette
protge introuvable; mais  l'impossible, nul n'est tenu. Il leur
dirait qu'elle avait probablement quitt Paris avec sa protectrice et il
ne se gnerait plus pour leur dire tout ce qu'il savait sur la marquise.

Ah! Lestrigou, maintenant, pouvait bien s'adresser  la police! Paul
n'interviendrait pas pour l'en empcher.

Il s'en alla comme il tait venu, sans rencontrer personne, et il trouva
la porte entrouverte comme il l'avait laisse.

Rien ne bougea dans cette vaste demeure o les domestiques taient
nombreux. On et dit le chteau de la Belle au bois dormant.

Paul, une fois dehors, se demanda comment il emploierait le reste de sa
journe.

Il serait bien all rue des Arquebusiers,  seule fin de renseigner ses
vieux amis, mais il n'esprait pas les y trouver.

Ils avaient annonc l'intention de parcourir le quartier Latin, en qute
de leurs anciens souvenirs, et cette tourne rtrospective les
retiendrait probablement plusieurs heures.

Mieux valait que Paul attendt au lendemain pour leur faire son rapport.

Et comme il prouvait le besoin de confier ses peines  un ami, il
songea aussitt  se rendre chez Mirande et  lui dire tout ce qu'il
avait sur le coeur.

Il cherchait des yeux une voiture, lorsqu'il vit venir  lui le vicomte
de Servon.

Ce gentilhomme arrivait du ct des Champs-Elyses et il avait tout
l'air d'aller faire une visite  la marquise.

Il l'avait  peu prs annonce, la veille, cette visite, en causant avec
Paul, au caf Soufflot, et il tait tout naturel qu'il la ft.

Paul aurait voulu l'viter, car il n'tait pas dispos  le prendre pour
confident; mais le vicomte l'avait aperu de trs loin et Paul n'avait
plus le temps de se drober.

Ils s'abordrent poliment et le premier mot de M. de Servon fut:

--Vous venez de voir madame de Ganges, je suppose?

--Je n'ai pas t reu, rpondit vasivement Cormier. Peut-tre,
monsieur, serez-vous plus heureux que moi.

--Ma foi! je vais essayer... et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire,
hier, je me propose de lui signaler les manoeuvres de l'homme qui vous a
dnonc et qui pourrait la calomnier, si on n'y met ordre.

--C'est ce que j'aurais fait si je l'avais vue... mais vous tes mieux 
mme que moi d'agir contre ce misrable, puisque vous connaissez tous
ses antcdents.

M. de Servon avait cette finesse que donne la pratique du monde et des
hommes. Il remarqua trs bien que l'tudiant paraissait ne plus
s'intresser autant  madame de Ganges, et pour savoir  quoi s'en tenir
sur les sentiments qu'elle lui inspirait, il se mit  parler d'elle sur
un ton plus dgag que respectueux.

--C'est, en vrit, une trange personne que cette marquise, dit-il en
souriant. On lui pardonne tout, parce qu'elle est adorablement jolie,
mais il faut convenir qu'elle a fait tout ce qu'il fallait pour se
dclasser. Toute autre qu'elle y aurait russi depuis longtemps; mais le
monde a de ces indulgences pour les femmes qui savent se bien poser ds
le dbut. Dcidment, elle est trs forte.

Paul aurait volontiers fait chorus avec M. de Servon, mais il lui dplut
de l'entendre traiter si lgrement madame de Ganges et, de par son
instinct d'amoureux mal guri, il essaya de la dfendre.

--J'ignorais qu'on mdt d'elle dans les salons o on la reoit,
rpliqua-t-il assez schement.

--Oh! pas dans ceux-l..., mais elle ne tient pas  Paris le rang auquel
son nom et sa fortune lui permettraient de prtendre...

Et lorsqu'on saura comment son mari est mort, elle va se trouver dans
une situation difficile. Mais nous sommes, vous et moi, disposs  la
soutenir et tout s'arrangera, j'en suis persuad.

Paul ne rpondit pas. Il cherchait une transition pour prendre cong
sans brusquerie de ce causeur malveillant.

--Elle est singulire en tout, reprit l'indiscret vicomte. Avez-vous
remarqu, cher monsieur, qu'elle ne se dgante jamais?

--Non, balbutia Cormier, je l'ai si peu vue...

--Elle a encore une autre manie: celle de ne jamais permettre qu'on lui
serre la main... pas mme le bout des doigts.

Paul s'en tait aperu deux fois, mais il ne lui convenait pas de le
dire et il prit un air tonn qui n'arrta pas le cours des mdisances
du vicomte, car il ajouta:

--Il parat qu'elle est afflige d'une infirmit bizarre. La peau de ses
mains est glace comme la peau d'un serpent. Quand elle tait jeune
fille, ses compagnes l'appelaient la Main-Froide. Si jamais elle faisait
une exception en ma faveur, je me figure qu'en la touchant,
j'prouverais une impression dsagrable.

Et comme Paul persistait  ne pas rpondre, M. de Servon reprit
gaiement:

--Je ne sais pourquoi je vous parle de cela, cher monsieur. Ce sont des
bruits de salon qui ne valent pas qu'on les rapporte; et, qu'ils soient
fonds ou non, madame de Ganges est charmante.

Et puis, il y a le dicton: main froide, chaudes amours... J'incline 
croire qu'il s'applique trs bien  la marquise... je voudrais qu'il me
ft donn d'en faire l'exprience, mais je ne l'espre pas... et je vous
quitte pour aller lui prsenter mes hommages trs platoniques... si elle
veut bien ne pas me fermer sa porte.

Au revoir, et toutes mes excuses de vous avoir retenu si longtemps.

Cormier se garda de le retenir. Ce gentilhomme l'agaait avec ses
insinuations et son persifflage dont il n'apercevait pas le but.

Cormier voulait bien maudire madame de Ganges, mais il avait souffert
impatiemment qu'un autre en dt du mal devant lui, et il ne pensa qu'
s'loigner pour viter de rencontrer de nouveau M. de Servon, quand il
sortirait de l'htel de la marquise absente.

Il tourna donc  droite et il se jeta sous les arbres, afin de gagner le
quai en passant derrire le Palais de l'Industrie.

L, il sauta dans une voiture et il se fit conduire au boulevard
Saint-Germain.

Il en fut pour sa course. Mirande tait sorti avec le petit garon. Paul
l'avait manqu d'un quart d'heure. Le concierge lui dit qu'il tait
sorti  pied. Paul pensa qu'il devait tre all au Luxembourg comme il
le lui avait annonc la veille, et Paul remonta en fiacre pour l'y aller
rejoindre.

Il savait ce que son camarade y allait faire: chercher la mre de
l'enfant perdu ou plutt l'y attendre.

C'tait une raison pour que Paul qui la cherchait aussi, et qui croyait
la connatre, se rendt l o il lui restait quelque chance de la
rencontrer.

Il descendit devant la grille qui borde la rue de Vaugirard,  la
hauteur de la rue Fron, paya son cocher et entra dans le jardin, bien
dcid  n'en pas sortir avant d'avoir trouv son camarade.

Mirande venait l comme un pcheur va tendre ses filets. L'enfant allait
lui servir d'appt pour attirer la mre. Mirande avait d s'tablir  la
place o la mre avait laiss la veille ce singulier petit garon.

Paul commena donc sa tourne par ce bout de la terrasse. Il reconnut la
boutique  joujoux prs de laquelle le gamin s'tait retranch pour
rsister  l'adjudant qui voulait l'emmener; mais il ne vit ni Mirande
ni le jeune Roch. Sans doute, il les avait devancs et ils n'allaient
pas tarder  paratre.

L'ide lui vint d'interroger la marchande en lui expliquant comment
l'enfant tait habill, et cette femme lui rpondit qu'il venait  peu
prs tous les jours avec sa mre, vers quatre heures.

Elle l'avait encore vu la veille et comme elle avait ferm boutique de
bonne heure, elle n'avait pas assist  la scne avec le gardien.

Paul, ainsi renseign, poussa plus loin sur la terrasse, dans la
direction de la Ppinire, afin de s'assurer que Mirande ne se promenait
pas de ce ct-l.

Il ne le rencontra point et il rebroussa chemin, dans l'intention de
revenir  son point de dpart et d'y rester.

Ce n'tait pas dimanche et le temps n'tait pas trs sr. Il y avait peu
de monde sur la terrasse: quelques femmes assises, par ci, par l, sur
des chaises.

Paul, avant de revenir sur ses pas, se mit  les passer en revue, et
resta ptrifi en apercevant la marquise de Ganges.

Elle s'tait assise  la place qu'elle occupait dj le jour o il
l'avait rencontre pour la premire fois, au bout de la terrasse du ct
de l'alle de l'Observatoire, adosse au pidestal d'une statue--la
mme--et absolument seule.

Elle ne voyait pas Paul Cormier, et elle ne l'avait pas remarqu
lorsqu'il avait pass devant elle, pas plus qu'il ne l'avait remarque.

Ce n'tait pas elle qu'il cherchait, c'tait Mirande et le petit garon.

Mais il suffit qu'il apert madame de Ganges pour qu'il oublit ce
qu'il tait venu faire au Luxembourg.

Il la retrouvait enfin, cette marquise introuvable qui faisait dire par
ses gens qu'elle avait quitt Paris.

L'occasion tait belle pour lui demander une explication qu'elle lui
devait bien et il alla droit  elle, rsolu  en finir et  ne pas la
mnager.

Il fut presque brutal.

An lieu de la saluer, en l'abordant, il fit ce que Mirande avait fait,
le dimanche de la premire rencontre.

Il s'empara d'une chaise et il s'assit en face d'elle, sans prononcer
une parole.

Elle plit et fut sur le point de se lever, mais elle resta et elle lui
dit d'une voix altre par l'motion:

--Je vous en supplie, monsieur, laissez-moi.

--Dsol de vous refuser, rpliqua-t-il durement. Je me suis prsent
chez vous et vous n'y tiez pas. Puisque je vous rencontre, il faut
absolument que je vous parle.

--Pas maintenant. Je vous recevrai quand vous voudrez; mais en ce
moment, je ne puis pas vous entendre.

--Vous m'entendrez, pourtant; car je vous prviens que si vous quittez
la place, je vais vous suivre. Ce sera, si vous voulez, une nouvelle
promenade en fiacre, mais cette fois je ne descendrai pas en route pour
vous tre agrable.

--Que vous ai-je fait pour que vous preniez ce ton avec moi? demanda
madame de Ganges qui se remettait peu  peu de son trouble.

--Vous vous tes moque de moi... vous avez menti... il faut bien que
j'appelle les choses par leur nom...

--Je n'ai jamais menti de ma vie, interrompit froidement la marquise.

--Except le jour o vous m'avez jur que mon ami, Jean de Mirande, vous
tait indiffrent.

--Vous vous trompez. Je vous ai dit que je ne l'aimais pas et que je ne
pouvais pas l'aimer, voil tout.

--Oh! je ne viens pas vous faire une scne de jalousie!

--Vous n'en avez pas le droit, dit avec beaucoup de dignit madame de
Ganges. Il vous a plu de me dclarer que vous m'aimiez, moi que vous
connaissiez  peine. Je ne vous y ai pas encourag, et surtout je ne
vous ai rien promis. Que me reprochez-vous?

--D'avoir essay de me faire jouer un rle ridicule, en vous servant de
moi pour en venir  vos fins.

--Je ne comprends pas.

--Vous comprenez trs bien. Votre but, je ne l'ai pas encore devin,
mais je suis certain que vous n'oseriez pas l'avouer... et tenez! je
voudrais que Mirande ft ici... peut-tre vous dcideriez-vous  jouer
cartes sur table... Il y viendra, du reste...

Madame de Ganges tressaillit, mais elle ne dit mot.

--Oui, madame, je comptais l'y trouver et je vais l'attendre.

--Comme il vous plaira, monsieur. Vous tes libre de rester, et je suis
libre de partir.

--Pas seule.

--Est-ce  dire que vous prtendez me suivre, malgr ma volont?

--Je prtends que vous m'coutiez jusqu'au bout.

--Htez-vous alors et parlez clairement. Que voulez-vous de moi?

--Je veux la vrit.

--Sur quoi?

Paul hsita, retenu par un reste de dlicatesse qui l'empchait de
blesser une femme qu'il aimait en lui posant  brle-pourpoint une
question qu'il avait sur les lvres.

La passion l'emporta et il lui dit brusquement:

--Vous n'avez jamais eu d'enfants?...

Cette fois, la grossiret tait si forte que les larmes vinrent aux
yeux de madame de Ganges; mais elle resta matresse d'elle-mme et ce
fut avec calme qu'elle rpondit:

--Jamais, monsieur. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que je croyais que vous en aviez un.

--Et sur quoi fondiez-vous cette supposition offensante pour moi.

--Offensante? mais non, puisque vous n'tes veuve que depuis trois
jours. Vous tiez marie, je pense, depuis plusieurs annes. Vous pouvez
bien avoir eu un enfant de votre mari.

--Si j'en avais un, il ne me quitterait pas, et vous ne l'avez jamais vu
avec moi.

--Non... je n'ai vu que ses joujoux qu'il a oublis sur un banc de votre
jardin. J'y suis entr aujourd'hui, dans ce jardin. La porte de votre
htel tait ouverte, et je n'ai pas trouv un de vos gens pour me
rpondre.

--Et de ce qu'un enfant a laiss ses jouets chez moi, vous concluez que
je suis sa mre?

--J'ai d'autres preuves.

--Lesquelles, je vous prie?

--Comment vous appelez-vous de votre petit nom?

--Marcelle, rpondit sans hsiter la marquise.

--Vous avez donc deux noms?... L'autre, c'est Jacqueline... vous me
l'avez dit, en voiture, dimanche dernier.

--C'est vrai. Je m'en souviens. Vous me pressiez de vous l'apprendre et
 ce moment-l, je ne savais pas encore si je vous reverrais jamais. Je
vous ai donn le premier nom qui m'est venu  l'esprit.

Du reste, un quart d'heure aprs, vous avez pu entendre mon amie madame
Dozul me nommer Marcelle.

--Marcelle de Marsillargues, alors?

--Oui, je suis ne de Marsillargues. Comment la savez-vous?... je ne
vous l'ai jamais dit.

--Qu'importe comment je le sais?

--Par mon mari; peut-tre, balbutia madame de Ganges, lgrement
trouble.

--Non, madame, ce n'est pas votre mari qui m'a renseigne.

--Qui donc alors?

--Connaissez-vous,  Montpellier, Me Lestrigou?

--L'ancien btonnier!... oui, certes... il tait l'ami et le conseil de
mon pre... mais il y a plusieurs annes que je ne l'ai vu.

--Il ne tiendra qu' vous de le voir.

--Je le voudrais... mais il est si g qu'il ne se dplace plus.

--Il est  Paris.

--Depuis quand? demanda la marquise, tout tonne.

--Depuis hier soir. Il est venu tout exprs pour vous.

--Pour moi!... que ne m'a-t-il crit!... il se serait pargn la fatigue
de ce long voyage.

--Il ignorait votre adresse. Il l'a apprise tout rcemment... Et il
s'est prsent ce matin  votre htel. Vous avez refus de le recevoir.

--Je n'tais pas chez moi, dit vivement madame de Ganges. Et si je
savais o il loge  Paris...

--Je le sais moi, et je vous le dirai... quand vous aurez rpondu aux
questions que je vais vous adresser.

--Parlez, monsieur!

Paul prit un temps, pour prparer son effet, et quand il lut dans les
yeux de madame de Ganges une inquitude qui ressemblait fort  de
l'anxit, il commena ainsi:

--Vous souvenez-vous des sjours que vous faisiez au chteau de
Fabrgues, avant votre mariage?

--Oui, certes, rpondit sans hsiter la marquise.

--Alors, vous vous souvenez aussi d'une petite paysanne... une
orpheline,  laquelle vous vous intressiez?...

--Et  laquelle je m'intresse encore; oui, monsieur.

--Eh! bien, M. Lestrigou la cherche. Il ignore o elle est et il pense
que vous ne l'ignorez pas.

--Pourquoi la cherche-t-il?

--Pour lui annoncer une bonne nouvelle.

--Je ne comprends pas. Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie.

--Elle hrite d'une fortune norme.

--C'est impossible. Ses parents taient pauvres.

--Son pre s'est enrichi en Californie o il est mort en lui laissant
six millions.

--Que dites-vous? murmura la marquise, trs mue.

--La vrit, madame. La succession est liquide, M. Lestrigou a fait
toutes les dmarches ncessaires. Votre protge n'a qu' entrer en
possession. Seulement, il faut qu'elle se montre. Et si elle ne se
montre pas, le brave homme qui la cherche va s'adresser  la police qui
saura bien la trouver.

--Moi, je la trouverai et M. Lestrigou la verra... chez moi.

--Quand?

--Quand il lui plaira.

--Cela suffit, madame. M. Lestrigou est descendu  Paris chez un de ses
anciens amis, qui est aussi un vieil ami de ma famille. Je ne suis pas
certain de le rencontrer aujourd'hui, mais j'irai demain matin lui
annoncer que vous tes prte  le mettre en prsence de Bernadette
Lamalou.

--Vous savez son nom! s'cria madame de Ganges.

--Pourquoi M. Lestrigou me l'aurait-il cach?... Il a confiance en moi
et il m'a racont toute l'histoire de cette jeune fille...

--Que vous a-t-il dit d'elle? demanda vivement la marquise.

--Qu'elle a t leve avec vous, au chteau de Fabrgues, qu'elle vous
a suivie  Montpellier, et qu'aprs votre mariage, elle ne vous a pas
quitte... vous avez fait avec elle de longs voyages; M. Lestrigou a
perdu sa trace et mme la vtre.

--Il ne vous a dit que cela?

--Il m'a dit aussi que vous n'avez pas trouv le bonheur avec M. de
Ganges et que vous avez d vous attacher encore davantage  votre
protge.

--C'est vrai. Son amiti m'a console de bien des chagrins... mais elle
a souffert encore plus que moi.

--Eh bien, ses mauvais jours sont passs. La voil riche.

--Ce n'est pas de la pauvret qu'elle a souffert, murmura la veuve du
marquis. La pauvret n'est rien. J'ai toujours t riche et je n'ai
jamais t heureuse.

--Que vous a-t-il donc manqu pour l'tre? demanda Paul, en regardant
fixement la marquise.

--Il m'a manqu d'tre aime, rpondit-elle, sans hsiter.

--Qu'en savez-vous?

--Ne me dites pas que vous m'aimez... je ne pourrais pas vous croire...
et alors mme que vous ne vous feriez pas illusion sur la nature du
sentiment que vous prtendez avoir pour moi, je ne pourrais pas y
rpondre... c'est trop tard... ma vie est finie... je n'ai plus qu'une
seule affection... celle que je porte  Bernadette... elle aussi, a
souffert par le coeur... la blessure qu'elle a reue saigne encore, et si
je parvenais  la gurir, je ne demanderais plus rien  Dieu.

Cette dclaration dsespre qui n'clairait pas Paul Cormier sur la
situation des deux amies, ne le toucha pas comme elle aurait d le faire
s'il et t moins prvenu contre madame de Ganges.

L'enfant recueilli par Mirande ne lui sortait pas de la tte, et les
rponses de la marquise ne l'avaient pas convaincu qu'elle n'tait pas
la mre de ce garonnet qui oubliait ses jouets chez elle.

Il n'avait pas pouss  fond l'interrogatoire et il s'tait perdu dans
des questions accessoires sur le pass de mademoiselle de Marsillargues
avant de lui parler de l'incident qui avait conduit le petit Roch chez
Jean de Mirande.

Mais il n'avait pas renonc  aborder ce sujet, et il tait temps d'y
arriver, car madame de Ganges allait se lasser de l'entendre et, quoi
qu'il en et dit, il ne songeait pas  la retenir de force, si elle se
levait pour partir.

Et, emport par la vivacit du dialogue qu'il avait entam avec elle, il
oubliait que Jean ne devait pas tarder  arriver sur la terrasse,
conduisant l'enfant qui ne manquerait pas de trancher la question en
reconnaissant sa mre, si elle tait l.

Il ne remarquait pas non plus que la marquise semblait s'attendre  un
vnement, car il lui tait arriv plus d'une fois, surtout au dbut de
l'entretien, de regarder au loin, comme si elle et guett l'apparition
de quelqu'un.

Depuis que Paul s'tait mis  la presser de questions embarrassantes,
elle s'occupait moins de ce qui se passait sur la terrasse. Elle
tournait moins souvent la tte et elle ne cessait gure de regarder son
interlocuteur en face, sans doute afin de deviner son arrire-pense et
de se tenir prte  la riposte.

--Madame, reprit Cormier, sans s'apitoyer sur les chagrins de coeur de la
marquise, je vous ai parl tout  l'heure d'un enfant que je croyais
tre  vous. Vous affirmez le contraire et il se peut que je me sois
tromp. Mais je ne vous ai pas dit que je l'ai vu hier... que je lui ai
parl... et que je sais o il est.

Et, comme madame de Ganges ne soufflait mot, et baissait les yeux:

--Il est chez quelqu'un que vous connaissez bien...

 ce moment, Roch, sorti on ne sait d'o, arriva, courant  toutes
jambes, et sauta sur les genoux de la marquise en s'criant:

--Maman Jacqueline! Bonjour, maman Jacqueline!

Et sans lui laisser le temps de se reconnatre, il lui jeta ses petits
bras autour du cou et il se mit  la manger de caresses.

Elle tait trs trouble et il y avait de quoi, mais elle ne le repoussa
pas et elle lui rendit tendrement ses baisers.

--Allons! pensait Cormier, elle avoue, parce qu'elle ne peut faire
autrement... L'enfant est bien  elle, car si elle n'tait pas sa mre,
elle le chasserait.

--Tiens! s'cria le petit garon, ds qu'il se fut rassasi
d'embrassades. Bonjour, monsieur!... a va bien depuis hier?

Il avait tout de suite reconnu Paul, quoiqu'il ne l'et pas beaucoup vu
la veille, et Paul, enchant de l'incident, s'empressa de lui dire:

--a va trs bien, et vous? Avez-vous bien dormi chez notre ami?

--Oh! oui. Je ne me suis rveill que ce matin, trs tard, et j'ai t
soign chez lui comme chez maman Jacqueline. Il m'a men djeuner dans
un caf o il y avait des glaces partout... J'ai mang des fraises tant
que j'en ai voulu... des belles grosses... Mais je suis joliment content
tout de mme de retrouver maman Jacqueline.

--Et o est-il, notre ami?... Il est venu avec vous au Luxembourg?

--Oui... mais au bas de l'escalier de la terrasse il a rencontr deux
vilaines femmes... celles qui ont dn avec nous, hier... il s'est mis 
leur parler... a m'ennuyait... alors j'ai mont les marches 
cloche-pied... quand j'ai t en haut, j'ai vu maman Jacqueline... et me
voil!

--Il doit tre inquiet de vous. Vous ferez bien d'aller le chercher.
Vous lui direz que je suis l.

--Faut-il, maman? demanda Roch en interrogeant des yeux la marquise.

--Va, mon enfant, rpondit-elle avec calme.

Le gamin partit comme une flche et se prcipita dans l'escalier.

Paul n'attendait que son dpart pour entamer l'explication dcisive.
Madame de Ganges le prvint.

--Eh bien! monsieur, lui dit-elle, le voil, cet enfant que vous
prtendiez tre  moi...

--Mais il me semble qu'il ne peut pas tre  une autre.

--Pourquoi?... Parce qu'il m'appelle maman?

--Maman Jacqueline... il ne vous connat sans doute que sous ce
nom-l... le premier qui vous est venu  l'esprit, quand je vous l'ai
demand l'autre jour, disiez-vous tout  l'heure!

--Ce nom est  moi... j'en ai deux, je m'appelle Marcelle-Jacqueline.

--Marcelle, pour le monde... Jacqueline, pour votre fils?

--Vous persistez donc  croire que Roch est mon fils?

--Oseriez-vous encore soutenir le contraire?

--Oui, et je vous le prouverai bientt.

--Alors, c'est un enfant trouv que vous avez adopt?... Vous aviez dj
adopt une orpheline... c'est une manie!...

--La manie d'aimer, murmura la marquise.

Ce fut dit si doucement que Paul fit un retour sur lui-mme. Madame de
Ganges, au lieu de se fcher de l'accusation qu'il lui jetait  la face,
rpondait sans s'mouvoir et sans prendre la peine de se justifier. Il
recommenait  se demander si cette attitude rsigne qu'il avait prise
d'abord pour un aveu n'tait pas une preuve d'innocence.

Et il reprit d'un ton moins assur:

--Il est all rejoindre un homme que vous connaissez... Jean de Mirande.

--Je le sais.

--Mais il va revenir... et Mirande ne manquera pas de vous aborder.

--Je m'y attends.

--Que ferez-vous, alors?

--Vous le verrez. Maintenant, je vous prie de rester. Je dsire que vous
assistiez  l'entretien que j'aurai avec votre ami. Vous serez libre d'y
prendre part.

--Quoi!... en prsence de l'enfant!

--L'enfant jouera autour de nous. Il ne comprendrait pas... et il ne
cherchera pas  comprendre. J'espre que M. de Mirande n'amnera pas les
femmes qu'il vient de rencontrer, ajouta en souriant tristement madame
de Ganges.

--Il suffira qu'il vous aperoive pour qu'il se dbarrasse d'elles. Vous
les avez dj vues... dimanche... elles taient ici et elles l'ont
emmen...

--Je m'en souviens trs bien.

--Mais depuis ce jour-l, il s'est pass des choses...

--Qui ont chang l'humeur de votre ami. C'est la grce que je lui
souhaite.

--Je ne vous cacherai pas que je comptais le trouver ici... et je savais
qu'il y conduirait l'enfant, qui nous a dit, hier, que sa mre y venait
tous les jours... sa mre! vous entendez, madame?

--J'entends trs bien... et Roch vous a dit la vrit.

--Alors, c'est moi qui ne comprends plus. Mais, puisque tout va
s'claircir, nous pouvons parler d'autre chose... De votre protge, par
exemple. Elle ne doit gure s'attendre  la nouvelle que vous allez lui
apprendre... car je suppose que vous la verrez avant qu'elle ait vu cet
excellent M. Lestrigou qui lui apporte six millions.

--Je la verrai certainement aujourd'hui.

--Et Lestrigou ne la verra que demain. Vous aurez donc le plaisir de lui
annoncer qu'elle est millionnaire. Oserai-je vous demander si elle est
marie?

--Non, monsieur, elle ne l'est pas.

--Elle ne manquera pas de prtendants. Je vais bien vous tonner en vous
disant qu'on m'a mis sur les rangs sans me consulter.

--Vous! murmura madame de Ganges en rougissant un peu.

--Mon Dieu, oui... et voici comme: l'ami de M. Lestrigou s'intresse
beaucoup  moi; il rve de me marier, et ds qu'il a su que M. Lestrigou
connaissait une hritire, il s'est mis en tte de me la faire pouser.
Il m'a prch longuement; il m'a menac de me donner sa maldiction si
je me drobais.

--Puis-je savoir ce que vous lui avez rpondu?

--Que je ne voulais pas de sa millionnaire... qui, trs probablement
d'ailleurs, ne voudrait pas de moi. Ai-je eu tort?

--Non, monsieur, Bernadette ne veut pas se marier.

--Ni moi non plus. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des
mondes.

--J'envie votre optimisme, soupira madame de Ganges.

--Que ne puis-je vous y convertir!

--Il faudrait pour cela des vnements... qui n'arriveront pas... Mais
il me semble que Roch tarde bien... Pourvu que M. de Mirande nous le
ramne!

--Vous pouvez y compter... Le petit sait que vous tes l et Mirande qui
l'adore ne le quitterait pas pour un empire.

--Ah! il s'est dj attach  lui?

--C'est--dire qu'il en est fou!... Il a dcouvert tout  coup qu'il a
une vocation prononce pour la paternit... et je parierais qu'il a une
peur atroce qu'on lui reprenne l'enfant. Si la mre l'avait abandonn,
il serait ravi parce qu'il pourrait le garder... et si elle voulait le
lui vendre, il l'achterait au poids de l'or.

--Roch n'est pas  vendre.

--Oh! je le pense bien... mais il s'arrangerait  merveille de vivre
avec mon ami. J'tais l, hier soir, quand Mirande l'a rencontr sur la
terrasse. L'enfant tait en train de se chamailler avec un gardien qui
voulait le faire sortir du jardin, parce qu'on allait fermer. Ds que
Mirande s'en est ml, il est devenu doux comme un mouton et il l'a
suivi, sans faire l'ombre d'une difficult. Ils se sont entendus tout de
suite. Et j'ai pu m'apercevoir qu'ils ont le mme caractre. Le petit
est aussi rageur que le grand est violent.

--Ce n'est pas peu dire, je crois. Votre ami me fait l'effet d'un
sauvage qu'on aurait jet tout  coup au milieu des civiliss. Il
n'obit qu' ses passions ou plutt  ses instincts... il ne connat
aucun frein. Il marche  travers le monde sans se soucier des victimes
qu'il crase... Il m'effraie.

--Vraiment? Je croyais que vous vous intressiez  lui.

--Comme on se proccupe d'un dangereux ennemi... comme un berger
s'inquite du loup qui rde autour du troupeau...

--Je vous assure, madame, que Jean vaut beaucoup mieux que vous ne
pensez... les brebis qu'il a enleves ne demandaient qu' tre croques.

--Qu'en savez-vous? demanda vivement madame de Ganges.

--Celles que je connais du moins... des demoiselles du quartier Latin...

--Il n'a pas toujours vcu  Paris.

--Il n'en est pas sorti depuis qu'il a quitt le collge.

--Je croyais qu'il avait un oncle dans la province o je suis ne..., en
Languedoc.

--Il ne l'a pas vu depuis cinq ans, cet oncle... et il s'est brouill
avec lui pendant un voyage  Montpellier..., le seul qu'il ait fait
depuis sa majorit.

--Vous a-t-il parl quelquefois de ce voyage?

--Trs peu. Il en a gard un mauvais souvenir et c'est un sujet qu'il
vite d'aborder. J'ai cru comprendre qu'il lui est arriv l-bas une
aventure dsagrable, mais il ne me l'a jamais raconte.

--Le contraire m'tonnerait beaucoup.

--Vous la connaissez donc, cette aventure?

--Dispensez-moi, monsieur, de vous rpondre.

--Vous prfrez rpondre  Jean que vous allez voir bientt, et qui ne
va pas manquer de vous interroger...

--Sur quoi, je vous prie?

--Mais... quand ce ne serait que sur cet enfant qui, tout  l'heure,
viendra se jeter dans vos bras.

--Se jeter dans mes bras?... non... je ne crois pas, murmura madame de
Ganges qui, depuis quelques instants, regardait avec persistance du ct
o, la veille, les deux amis avaient rencontr le petit Roch.

Mais, reprit-elle, quoi qu'il arrive, je remercierai M. de Mirande.

--De quoi le remercierez-vous?... d'avoir t inconvenant, lorsqu'il
vous a aborde, dimanche dernier, sur cette terrasse?

--Je le remercierai d'avoir recueilli ce pauvre petit.

--Il vous rpondra en vous demandant s'il est  vous.

--Je dois m'y attendre, puisque vous m'avez adress la mme question.

--Une question qui ne parat pas vous embarrasser.

--Oh! pas du tout. Et vous ne tarderez gure, monsieur,  savoir  quoi
vous en tenir.

--Qu'attendez-vous pour me dire la vrit?

--J'attends que votre ami soit l. Il est plus intress que vous  la
connatre.

--Voil un commencement d'aveu! s'cria Cormier; mais tenez!... Le
voici!... ou plutt les voici!

Mirande, en ce moment, apparaissait en haut de l'escalier, tenant par la
main le petit Roch et dlivr de la compagnie des donzelles qui
l'avaient accost prs du bassin.

Sans doute, il venait de les congdier en apprenant de la bouche de
l'enfant que l'nigmatique maman Jacqueline tait sur la terrasse.

Paul Cormier se leva pour l'appeler du geste. La marquise ne bougea pas,
et Roch lcha la main de Mirande pour courir  elle; mais tout  coup,
obliquant  droite, il se lana  toutes jambes vers les quinconces o
ne manquaient ni les gamins de son ge, ni les femmes assises au pied
des marronniers.

Mirande n'essaya point de le rattraper. Il avait aperu son ami et la
blonde qui s'tait nagure montre si revche  ses galanteries  la
hussarde. Il savait par Paul que cette blonde rcalcitrante tait la
marquise de Ganges, mais il ne se doutait pas qu'elle tait aussi maman
Jacqueline, et il ne rsista pas  l'envie qui lui prit de s'expliquer
avec elle avant de courir aprs l'enfant.

Il avait tu son mari. Ce n'tait pas une raison pour la fuir, et il
vint  elle avec toute la bravacherie de Don Juan invitant  souper la
statue du Commandeur qu'il avait envoy dans l'autre monde.

Ple, mais rsolue, madame de Ganges le regardait, sans baisser les
yeux. Elle attendait qu'il parlt et ce fut Cormier qui dit  son ami:

--Madame te connat. Il est inutile que je te prsente.

--Parfaitement inutile, appuya Mirande. Je sais que j'ai l'honneur
d'tre le compatriote de madame qui s'appelait autrefois mademoiselle de
Marsillargues... et je sais aussi qu'elle m'accuse d'avoir troubl sa
vie... c'est  toi qu'elle l'a dit et c'est toi qui me l'as rpt.

Et comme la marquise continuait  se taire, il reprit d'un ton moins
assur:

--Si ce reproche s'appliquait  un malheur rcent que je dplore, je
prierais madame de me pardonner... mais, si je ne me trompe, il
s'agirait de torts graves que j'aurais eus autrefois...

--Il y a cinq ans, interrompit madame de Ganges.

--Envers vous, madame?... Je pensais vous avoir vue pour la premire
fois, dimanche dernier,  la place o vous tes assise en ce moment.

--Vous avez donc oubli que vous tes venu  Fabrgues?

-- Fabrgues! rpta Mirande en fronant le sourcil.

--Oui... au village prs duquel mon pre avait un chteau.

--Je sais... mais je ne me rappelle pas vous avoir rencontre pendant le
trs court sjour que j'ai fait tout prs de l, dans un domaine qui
appartient encore  mon oncle.

--Vous y tiez le jour de l'ouverture des vendanges?

--Oui... je crois...

--Vous croyez! rpta la marquise; vous n'tes pas sr?... alors, vous
n'avez pas gard de ce jour un souvenir distinct!... il aurait d
pourtant marquer dans votre vie.

Paul fut trs tonn de voir que Mirande changeait de visage. Il le fut
bien plus encore de l'entendre rpondre:

--C'est vrai... ce jour-l, j'ai commis une mauvaise action.

--Non, monsieur... pas seulement une mauvaise action... un crime, car
vous pouviez la rparer et vous ne l'avez pas fait.

Paul tombait de son haut. Il se demandait de quelle espce de crime son
camarade avait pu se charger la conscience, en Languedoc. C'tait bien
assez d'avoir tu le marquis sur le boulevard Jourdan.

Il commenait pourtant  deviner qu'il ne s'agissait pas d'un autre
meurtre et que la premire victime de Mirande n'tait pas un homme.

--Comment l'aurais-je rpare? balbutia le coupable. Je suis parti le
lendemain.

--Et vous n'tes jamais revenu... et vous ne vous tes jamais inquit
de savoir ce qu'il adviendrait de la malheureuse enfant que vous aviez
indignement trompe!

--Vous pourriez ajouter qu'elle n'a rien fait pour se rappeler  moi.

--Qu'aurait-elle pu faire?... vous aviez pris un faux nom, parce qu'elle
ne vous aurait pas cd si elle avait su que vous tiez le neveu du
comte de Mirande, le plus riche propritaire du dpartement de
l'Hrault. Mais elle a cru  vos promesses de mariage... car vous tes
all jusqu' lui jurer de l'pouser... et quand elle a connu la
vrit... c'est moi qui la lui ai apprise... il tait trop tard... elle
avait t oblige de m'avouer sa faute.

--Elle aurait pu m'crire.

--Pourquoi? pour vous demander un secours? elle n'y a pas pens... et si
cette pense lui tait venue je l'aurais dtourne de tenter une
dmarche humiliante. Ce n'tait pas de l'argent qu'elle voulait de
vous... qu'en aurait-elle fait d'ailleurs?... depuis son malheur, je me
suis charge d'elle, et elle n'a jamais eu  souffrir de la misre...
c'et t trop!... elle a assez souffert par le coeur...

--Oh! par le coeur!... murmura ironiquement Mirande, dj las de
supporter des reproches sans y rpondre.

--Oui, monsieur, rpliqua madame de Ganges. Elle vous aimait et vous
l'avez trahie.

--Elle m'aimait, dites-vous?

--Et elle vous aime encore.

--Singulier amour qui ne lui a pas inspir l'ide si simple de me donner
de ses nouvelles. Un silence de cinq ans!... j'avais bien le droit de me
croire oubli.

--Elle n'a pas cess un seul instant de penser  vous... mais elle
n'tait plus en France... elle voyageait avec moi, car elle ne m'a
jamais quitte... et elle ne me quittera jamais...

--Elle est donc  Paris?

--Depuis que j'y suis revenue, oui, monsieur.

--Et elle n'a pas cherch  me voir?

--Elle vous a vu.

--Sans que je la voie, alors.

--Vous l'avez peut-tre vue sans la reconnatre.

--Je ne crois pas... ou il faudrait qu'elle ft bien change.

--Elle est aussi belle qu'au temps o on l'appelait: la perle de
Fabrgues.

--Eh bien! pourquoi se cache-t-elle?

--Elle ne se cache pas, rpondit madame de Ganges qui regardait du ct
o le petit Roch avait couru.

Paul Cormier commenait  comprendre.

Depuis l'entre en scne de son camarade, il n'avait pas dit un mot,
mais il avait vu o tait all l'enfant, et il attendait avec anxit
que la marquise se dcidt  expliquer une situation qu'il croyait
deviner.

--Monsieur, reprit-elle, toujours en s'adressant  Mirande, vous ne
nierez plus maintenant que vous avez troubl ma vie. Je vous ai pardonn
le mal que vous m'avez fait. Il me reste  vous dire que je vous suis
reconnaissante d'une bonne action... Sans vous, Dieu sait ce que serait
devenu l'enfant dont vous avez pris soin, depuis hier...

--Quoi!... vous savez...

--Votre ami m'a renseigne.

--Il est ici, cet enfant... Je l'ai amen... Il vient de me quitter.

--Il n'est pas loin, murmura Paul.

--Et il parat que sa mre y est aussi... il me l'a dit... et je suppose
que l'ayant aperue, il aura couru la rejoindre...

Puis, se reprenant, Mirande ajouta:

--Non, il s'est tromp... ce n'est pas elle, car le voil qui revient.

Roch arrivait, en effet, lanc  fond de train, et sans s'inquiter de
son bon ami Jean, comme il l'appelait dj, il sauta d'un bond sur les
genoux de madame de Ganges, en criant:

--Ne me gronde pas maman Jacqueline!... c'est petite mre qui m'a
retenu.

Le maman Jacqueline fit encore une fois son effet. Mais ce fut Mirande
qui reut le coup.

Comme tout  l'heure Paul Cormier, il crut comprendre que Roch tait le
fils de la marquise et cette dcouverte n'tait pas faite pour lui
plaire. Il n'tait pas amoureux de madame de Ganges, lui, et peu lui
importait qu'elle et cach la naissance d'un enfant illgitime; mais il
ne pouvait gure esprer qu'elle le lui laisserait, cet enfant qu'il
aurait voulu garder.

Et il ne se gna pas pour exprimer tout haut ce qu'il ressentait.

--Allons! dit-il, dcidment, je n'ai pas de chance! je m'tais attach
 ce petit et je ne le reverrai plus.

--Qu'en feriez-vous, s'il restait avec vous? demanda la marquise, en le
regardant fixement.

--J'en ferais un homme.

--Un homme  votre image! soupira maman Jacqueline.

--Non, madame; un homme qui vaudrait mieux que moi... ce ne serait pas
difficile... et je l'aurais adopt, pour qu'il hritt de mon nom et de
ma fortune... je cherchais  me persuader qu'il n'avait personne pour
l'aimer... Je vois que je me suis tromp... c'tait un rve... je
tcherai de l'oublier.

--Vous y parviendrez... vous avez dj oubli tant de choses!

--Pas tant que vous croyez... mais que voulez-vous!... il parat que
j'ai la bosse de la paternit et que je n'ai pas la bosse du mariage...

--En d'autres termes, vous avez de la sympathie pour cet enfant, et s'il
tait orphelin, vous seriez heureux de vous charger de lui...

--Vous devinez ma pense... mais il a au moins une mre... et une mre
qui ne consentirait pas  se sparer de lui.

--Oh! non, murmura madame de Ganges, en treignant le petit Roch.

--Vous voyez bien que je n'ai plus qu' essayer de me consoler. On ne
lutte pas contre sa destine. Il tait crit l-haut que je finirais
seul... comme mon oncle, qui mne depuis des annes la vie d'un vieux
sanglier solitaire... C'est dans le sang des Mirande... personne ne les
aime... eux, n'aiment pas souvent et quand a leur arrive, a ne leur
russit pas... ma foi! je me rsigne.

--C'est dommage! vous aviez la vocation... il a suffi de quelques heures
pour que vous vous attachiez  cet enfant que vous n'aviez jamais vu.
Que serait-ce donc s'il tait votre fils!

--S'il tait mon fils, je le prendrais, quoi qu'on ft pour m'en
empcher; aucun sacrifice ne me coterait...

--Mme celui de votre libert?

--Oui, madame, j'irais jusqu' pouser sa mre... Mais vous savez mieux
que personne que c'est impossible.

--Pourquoi mieux que personne? Cet enfant n'est pas le mien.

Mirande s'inclina en souriant pour exprimer qu'il ne voulait pas donner
un dmenti  une femme.

--Maman Jacqueline, s'cria tout  coup le petit Roch, je ne sais pas
pourquoi maman Bernadette a du chagrin... elle ne fait que pleurer...
allons la consoler veux-tu?...

Ce nom de Bernadette fit tressaillir les deux amis.

Paul savait par Lestrigou que c'tait celui de l'hritire. Il ne
l'avait pas prononc devant Mirande, mais Mirande le connaissait de
longue date, ce nom, assez rpandu dans le midi de la France, et presque
ignor  Paris. Mirande avait eu de bonnes raisons pour le retenir, et
il s'tonnait de l'entendre sortir de la bouche de cet enfant.

--Il parle de sa mre, dit madame de Ganges, et sa mre est ma meilleure
amie... je vais le lui ramener.

--Elle est donc ici? demanda Mirande, fortement troubl.

--Oui, monsieur; et je me reprocherais de la priver plus longtemps de
son fils.

Madame de Ganges ajouta en se levant:

--Je ne vous empche pas de me suivre, messieurs.

Ils profitrent de la permission, sans trop savoir o elle allait les
conduire, car ils n'apercevaient sous les quinconces que des bandes de
gamins et des bonnes qui les surveillaient.

Roch courait devant la marquise et ils le virent disparatre derrire le
tronc d'un gros marronnier qui leur cachait en partie une femme assise 
l'ombre de ce vtran des plantations du Luxembourg.

Ils pressentaient tous les deux qu'ils touchaient au dnouement d'une
situation qui, depuis trois jours ne faisait que se compliquer de plus
en plus, et ils taient trop mus pour changer leurs impressions, mme
 voix basse.

Paul fut le premier  apercevoir le profil de Bernadette, entre deux
embrassades du petit garon qui la tenait par la tte et la couvrait de
caresses pour scher ses larmes.

Et, du premier coup d'oeil, Paul reconnut la charmante jeune femme qu'il
avait rencontre dans le jardin de l'htel de l'avenue Montaigne, le
jour de sa visite  la veuve du marquis.

La vrit clatait enfin. L'enfant qui avait oubli ses jouets sur un
banc tait l'enfant de l'amie de madame de Ganges, qui n'avait pas 
rougir d'une maternit clandestine.

Paul se reprochait dj de l'avoir souponne.

Mirande reut un coup au coeur.

Lui aussi, il reconnut Bernadette, et pas pour l'avoir entrevue un
instant, l'avant-veille.

C'tait Bernadette qu'il avait sduite  Fabrgues, pendant ce fatal
voyage d'o il avait rapport la maldiction de son vieil oncle et le
remords d'avoir abus de l'innocence d'une jeune fille sans dfense.

Son pass se dressait tout  coup devant lui, et, devant cette
apparition, il restait immobile et sans voix.

Il aurait voulu demander pardon  sa victime et il ne trouvait pas une
parole.

Elle le regardait, ple, perdue, et elle serrait contre son coeur le
petit Roch, comme si elle et craint que Mirande le lui arracht.

--Il est  vous, monsieur, dit madame de Ganges, en montrant l'enfant.
L'aimerez-vous moins parce que vous tes son pre?

Le beau Mirande, le brillant champion des coles, le Don Juan du
quartier Latin, passa un cruel moment. Sa fiert se rvoltait encore 
la pense de confesser ses torts et de s'humilier devant celle qu'il
avait offense, en la suppliant de lui rendre cet enfant qu'il avait
abandonn comme il avait abandonn la mre.

--Demandez-lui donc de choisir entre elle et vous, reprit la marquise.

Et comme il se taisait:

--Roch, demanda-t-elle, veux-tu aller demeurer chez monsieur, ou bien
rester avec maman Bernadette?

--Je veux rester avec maman, rpondit sans hsiter l'enfant, mais je
veux bien qu'il vienne chez nous, parce que je l'aime bien.

--Il a choisi, dit madame de Ganges. Vous ne le verrez plus, car vous ne
verrez plus sa mre. Et votre fils, qui ne portera pas votre nom, aura
le droit de vous maudire.

L'orgueil de Mirande ne tint pas contre cette vocation de l'avenir qui
attend les pres coupables.

Il flchit le genou, sans se soucier de l'tonnement des promeneurs du
Luxembourg, o les amoureux ne s'agenouillent gure, et prenant la main
de Bernadette il lui dit:

--Pardonnez-moi et... soyez ma femme.

Les derniers mots se firent un peu attendre, mais il les pronona trs
distinctement et trs rsolument.

--Non, rpondit Bernadette, c'est trop. Vous regretteriez peut-tre de
m'avoir pouse. Que notre fils reconnu puisse porter votre nom, et je
vous bnirai. Je vous ai dj pardonn.

--Si je me bornais  le reconnatre, Roch de Mirande ne serait que mon
fils naturel. Notre mariage le lgitimera.

Madame de Ganges, trop mue pour parler, tendit silencieusement la main
 son compatriote qui la prit et qui, en la serrant, ne put pas
dissimuler un tressaillement de surprise.

--Oui, dit-elle en souriant tristement, j'ai la main froide. Ne le
saviez-vous pas, vous qui tes de mon pays? C'est  cela qu'on reconnat
les filles de ma race... Ma mre tait ainsi...

--Il y a un proverbe sur les mains glaces, essaya de dire Mirande.

Elle ne le laissa pas achever, et elle reprit:

--Aurez-vous le courage de tenir l'engagement que vous venez de prendre?
Vous tes noble et Bernadette est du peuple... vous tes riche et elle
n'a rien...

--Je me moque des prjugs de caste, et je suis trs heureux qu'elle
soit pauvre. Si elle tait plus riche que moi, j'hsiterais  l'pouser.

--Non, dit vivement la marquise, vous n'hsiteriez pas. Vous ne
renonceriez pas  tre heureux par crainte d'tre accus de vous tre
msalli par intrt. Vous tes au-dessus d'un tel soupon et votre ami
est tmoin que vous ne vous tes pas occup de savoir si Bernadette
avait de la fortune.

--Petite mre ne pleure plus, interrompit Roch. Veux-tu me permettre
d'aller jouer, dis, maman Jacqueline?

--Va, mon ami, mais ne t'loigne pas.

L'enfant ne se le fit pas dire deux fois. Il se prcipita pour aller se
joindre  une bande de gamins qui jouaient  la toupie, et en courant,
il se jeta dans les jambes de deux messieurs qu'il faillit renverser.

Le plus grand trbucha si bien qu'il lcha de sonores jurons; et comme
il jurait en patois languedocien, madame de Ganges et Bernadette se
retournrent pour le regarder, car elles s'tonnaient d'entendre parler
la langue d'_oc_ sous les marronniers du Luxembourg.

Paul Cormier se retourna aussi et il ne put retenir un cri de surprise
en voyant M. Lestrigou, flanqu de son vieux confrre Bardin.

Les deux vtrans du barreau taient venus achever au Luxembourg leur
tourne  travers le quartier Latin et ils s'attendaient un peu  y
rencontrer Paul; mais ils ne s'attendaient gure  y rencontrer
l'hritire des six millions.

Lestrigou la reconnut plus vite qu'elle ne le reconnut; mais, pour
madame de Ganges, il y mit plus de temps, parce qu'elle avait chang, 
son avantage, depuis qu'elle n'tait plus mademoiselle de Marsillargues.

Il les aborda toutes les deux  la fois: la marquise respectueusement et
Bernadette familirement. Et aprs de courtes salutations, il entama un
exorde _ex-abrupto_:

--P__tite, dit-il en se frottant les mains,--c'tait son tic--j__
t'apporte d__ quoi trouver un mari  ton got... tu n'auras qu'
choisir.

Ce dbut fit froncer le sourcil  Mirande et Bernadette rougit jusqu'aux
oreilles.

L'ancien btonnier venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le
plat.

--Si tu commenais par me prsenter? interrompit Bardin.

--C'est juste, rpondit l'imperturbable Lestrigou.

Madame la marquise... et toi p__tite... _j_ vous prsente mon ami
Bardin, qui fut jadis une des lumires du barreau parisien et qui est
aussi l'ami _d_ M. Paul Cormier _qu_ j'ai le plaisir _d_ voir en
votre compagnie... Es-tu content? demanda d'un air goguenard l'ancien
btonnier.

--Trs content. Il ne me reste qu' prier Paul de nous mettre en rapport
avec monsieur?

--Monsieur Jean de Mirande, commena Paul, en regardant le vieil avocat
dans le blanc des yeux.

Bardin fit la grimace, mais il ne dit plus mot.

--Mais si j__ n__ m__ trompe, M. d__ Mirande est un compatriote?
reprit Lestrigou.

--Originaire du Languedoc, oui, monsieur, rpondit froidement
l'tudiant, qui donnait  tous les diables les deux vieux avocats,
survenus si mal  propos.

--Tous pays! s'cria Lestrigou. _J_ puis donc parler sans contrainte
d'un__ nouvelle qui va rvolutionner notr__ province. Six millions qui
tombent dans l__ tablier d'une honnte fille.

Des cinq personnes qui coutaient ce brave homme, Bernadette seule
ignorait la grande nouvelle et elle ne devina pas du tout qu'il
s'agissait d'elle.

Lestrigou s'empressa de mettre les points sur les i.

--Oui, p__tite, reprit-il, t__ voil six fois millionnaire.

Cette fois, tous furent tonns, except peut-tre Bardin, qui venait
d'entendre, un instant auparavant, son vieil ami appeler par son nom
l'hritire, et Paul Cormier, qui savait depuis le matin que ce nom
tait celui de la protge de la marquise.

--Moi! murmura Bernadette, ce n'est pas possible!... De qui donc me
viendrait cette fortune?... Je n'ai plus de parents...

--Tu avais encore ton pre, il y a six mois, rpondit Lestrigou. Tu l__
croyais mort parce qu'il n__ t'a jamais donn d__ ses nouvelles... Eh
bien! il vivait trs bien  San-Francisco o il s'tait enrichi et il y
est dcd... subitement... C'est heureux, car il n'a pas eu le temps de
tester et il t'aurait peut-tre dshrite... la loi amricaine lui en
donnait _l_ droit depuis qu'il s'tait fait naturaliser citoyen des
Etats-Unis... Mais il n'a pas laiss d__ testament et toute la fortune
de Franois Lamalou t'appartient... les formalits ont t remplies
l-bas, par l'intermdiaire du consul d__ France. Il n__ reste plus
qu' t'envoyer en possession et c__ n__ sera pas long.

Eh bien! _ptit_ Bernadette, avais-je raison de t__ dire tout 
l'heure qu'en fait _d_ maris, tu n'aurais qu__ l'embarras du choix.

Depuis qu__ je suis arriv  Paris, c'est--dire d__puis hier soir, on
m'en a dj recommand un, ajouta l'ancien btonnier on regardant du
coin de l'oeil Paul Cormier, qui le donnait mentalement  tous les
diables.

Personne ne comprit l'allusion, si ce n'est celui qu'elle concernait et
aussi le pre Bardin qui en fut charm.

La marquise avait entendu Paul lui dire, quelques instants auparavant,
que Bardin rvait de la marier  l'hritire languedocienne, mais elle
n'y pensait dj plus et elle se hta de prendre la parole pour couper
court aux projets des deux vieux avocats.

--Bernadette a choisi, messieurs, dit-elle simplement. Bernadette est
fiance  M. Jean de Mirande que M. Cormier vient de vous prsenter.

--Vous badinez! s'cria Lestrigou.

Badiner! Madame de Ganges n'y songeait gure et dans la situation le mot
tait grotesque; mais les mridionaux le mettent  toutes sauces et
Lestrigou l'avait dit si naturellement qu'il n'y avait pas lieu de se
fcher.

--Si vous en doutez, messieurs, reprit la marquise, interrogez M. de
Mirande.

Il tait trs troubl, Mirande, et il hsita avant de rpondre:

--Quand j'ai demand la main de mademoiselle, j'ignorais qu'elle avait
des millions...

--Et qu'importe qu'elle soit riche! s'cria la marquise.

--Je ne le suis pas assez pour l'pouser.

Bernadette plit; sa protectrice frona le sourcil et Lestrigou ne
manqua pas l'occasion de dire, comme aurait pu le faire en pareil cas le
lgendaire M. Prud'homme:

--Voil un trait de dsintressement qui devrait servir d'exemple  la
jeunesse d'-prsent.

Bardin approuva du geste la sentence mise par son ami. Il n'avait pas
encore renonc tout  fait  sa toquade de marier Paul aux millions de
Bernadette, et il trouvait fort bon que Mirande retirt sa candidature.

A ce moment, le conciliabule fut drang tout  coup par un survenant
qu'on n'attendait pas si tt.

Roch, aprs avoir bouscul les deux vieillards, tait all se mler 
une bande enfantine qui l'avait mal reu. Il n'tait pas du jeu et on ne
voulut pas l'y admettre. Dans le petit monde, c'est comme dans le grand.
Il y a des coteries.

Et Roch, repouss par ces gamins exclusifs, se repliait en courant sur
le groupe qui entourait les deux mres.

Il ne s'adressa ni  la vraie, ni  l'autre. Il grimpa aux jambes de
Mirande qui ne rsista pas  l'envie de l'enlever dans ses bras pour
l'embrasser.

--Voulez-vous me prter votre canne? criait le gamin en se dbattant.

--Ma canne?... et pourquoi faire? demanda l'tudiant.

--Pour battre les polissons qui jouent l-bas  la toupie.

--Elle est plus haute que toi, ma canne... tu ne pourrais pas la
porter...

--Eh! bien, alors, venez avec moi et laissez-moi vous appeler papa
devant eux... Ils croiront que vous l'tes et ils n'oseront plus refuser
de jouer avec moi.

--Parbleu! dit tout bas le bonhomme Bardin, ce ferrailleur serait
vraiment le pre de ce moutard qui parle dj de rosser les autres, a
ne m'tonnerait pas, car bon sang ne peut mentir.

Mirande faisait la plus singulire figure du monde.

Aprs la dclaration qu'il venait de lancer, il aurait d, pour tre
consquent avec lui-mme, rendre l'enfant  sa mre, qu'il ne voulait
plus pouser, de crainte qu'on ne l'accust de se msallier par
spculation.

Mais Roch, qui s'tait accroch  son cou, ne le lchait pas et criait
de sa voix flte:

--Papa!... papa!... j'ai retrouv petite mre, mais je ne veux pas vous
quitter... Venez avec nous.

--C'est par dlicatesse que vous refusez, dit madame de Ganges; vous le
croyez? Eh! bien, non, c'est par vanit. Si vous aviez du coeur, vous ne
penseriez qu' rparer le mal que vous avez fait, au lieu de vous
proccuper de l'opinion du monde. Bernadette en a, elle, du coeur, et je
suis sre qu'elle renoncerait  cet hritage, s'il le fallait, pour
lgitimer son enfant.

--J'y renonce, murmura la jeune femme.

--Pardon! s'cria Lestrigou, on n__ renonce pas comme a  une
succession... il n__ suffit pas d__ dire: j__ _n_ veux pas...

La rsolution de Mirande ne tint pas devant cette scne o le petit Roch
jouait le principal rle. Il le porta dans les bras de sa mre, et comme
le gamin se cramponnait, il lui dit:

--N'aie pas peur. Nous serons deux  t'aimer.

En mme temps, il baisa la main de Bernadette, sans s'agenouiller cette
fois; mais ce baiser devant quatre tmoins, c'tait comme s'il lui et
pass au doigt l'anneau des fianailles.

--Alors, vous allez venir demeurer avec nous? demanda l'enfant terrible.

Et comme sa mre avait les larmes aux yeux:

--Pourquoi pleures-tu, maman Bernadette?... mon bon ami nous reste... tu
vois bien que maman Jacqueline est contente.

Il n'y avait pas que maman Jacqueline. Bernadette pleurait, mais c'tait
de joie. Mirande tait heureux, comme on l'est quand on vient de se
mettre en rgle avec sa conscience, et Lestrigou se frottait les mains
en disant:

--Comme j'ai bien fait de venir  Paris!

Relgu au second plan, Paul Cormier approuvait, mais le pre Bardin ne
s'associait pas  la satisfaction gnrale.

Il n'avait jamais port Mirande dans son coeur et il trouvait
souverainement injuste que ce batailleur couronnt sa carrire de
mauvais sujet en pousant une archi-millionnaire qui aurait trs bien pu
faire le bonheur de Paul Cormier.

Il oubliait que ce mariage n'tait qu'une rparation, et il ne se
doutait pas que son protg Paul avait d'autres vises.

--Alors, continua Roch, nous allons tous rentrer chez maman Jacqueline,
j'en ai assez, moi, du Luxembourg.

--Il va bien, l__ p__tit! dit en riant Lestrigou.

La marquise saisit l'occasion de s'expliquer sur un point intressant
pour tout le monde.

--Messieurs, dit-elle, mon amie, Bernadette Lamalou, n'a jamais cess
d'habiter chez moi depuis que nous avons quitt le Languedoc. Elle et
son fils y resteront jusqu'au jour o elle se mariera. En attendant, ma
maison vous sera ouverte et je serai charme de vous y voir.

L'invitation tait collective. Paul crut lire dans les yeux de madame de
Ganges qu'elle tenait  ce qu'il en profitt, et il se reprit  esprer
que l'avenir le ddommagerait des pnibles preuves par lesquelles il
venait de passer.

--Tiens! cria tout  coup Roch qui ne restait jamais en repos bien
longtemps, voil Coussergues. Je vais lui dire bonjour.

Et il partit  toutes jambes pour aller joindre l'homme que Paul avait
surpris, la veille au soir, en faction devant la maison de Mirande et
qui, plant maintenant sous les arbres,  cinquante pas du groupe qui
entourait la marquise, semblait monter la garde en attendant qu'on
l'appelt.

Et la marquise lui fit signe de venir.

Il vint  pas compts, ramenant l'enfant, et madame de Ganges le
prsenta sans qu'il desserrt les dents.

Elle ne l'avait appel que pour l'interroger avant d'entamer une
confession que Paul Cormier pressentait.

Aux brves questions qu'elle lui adressa, M. Coussergues rpondit
brivement et la marquise commena en s'adressant  Mirande:

--Monsieur, c'est moi qui ai tout fait. Je n'ai pas pu me rsigner 
laisser souffrir plus longtemps Bernadette. Nous ne pouvions, ni elle,
ni moi, tenter une dmarche directe... surtout aprs ce qui s'tait
pass dimanche entre vous et moi. Et Bernadette ne pouvait pas continuer
 vivre comme elle vivait. Alors, j'ai eu une ide. J'ai toujours cru 
la voix du sang... j'ai voulu faire un essai... je me suis dit que
peut-tre, si vous voyiez votre fils, votre coeur parlerait... je ne me
trompais pas, puisque vous l'avez recueilli sans le connatre...

--C'est donc volontairement que, hier, vous l'avez laiss sur cette
terrasse? interrompit Mirande.

--Contre l'avis et malgr les prires de sa mre, oui, monsieur. J'ai eu
beaucoup de peine  dcider Bernadette  partir et j'avais pris mes
prcautions pour qu'il ne msarrivt pas  l'enfant. M. Coussergues
veillait sur lui. Si vous n'aviez pas parl  Roch, en passant, M.
Coussergues l'aurait reconduit chez moi. Vous vous tes intress  cet
enfant, vous l'avez emmen. M. Coussergues vous a suivi. Il y aura
bientt vingt-quatre heures qu'il vous suit.

--Vous aviez donc devin que je reviendrais aujourd'hui, au Luxembourg,
puisque je vous y ai trouve?

--Je savais, par M. Cormier, que vous y veniez tous les jours, et je
supposais que vous rechercheriez la mre de l'enfant que vous aviez
recueilli.

Si vous n'tiez pas venu, je serais alle moi-mme le rclamer chez
vous.

--Et lui?... vous l'aviez mis dans la confidence?

--Non, monsieur. Je savais qu'il n'aurait pas peur en se voyant tout
seul... Il n'a peur de rien... et je ne doutais pas qu'il ne vous
demandt lui-mme de le ramener aujourd'hui  l'endroit o vous l'avez
trouv hier.

Tout s'est pass comme je l'avais prvu, et j'ai tout dit.

Il ne me reste plus qu' vous demander pardon d'avoir eu recours  ce
moyen.

Mon excuse, c'est que je n'en avais pas d'autre  ma disposition.

Et, ajouta en souriant la marquise,  l'employer, je risquais quelque
chose... je risquais de passer pour tre la mre de Roch!... demandez
plutt  M. Cormier.

Paul rougit et balbutia quelques mots de protestation, mais madame de
Ganges reprit:

--Tout le monde s'y serait tromp. Cet enfant est accoutum  ne faire
aucune diffrence entre ma chre Bernadette et moi. Il croit qu'il a
deux mres.

--Il me l'a dit, murmura Mirande.

--Il ne se trompe qu' demi, car je l'aime comme s'il tait  moi.

Il n'est pourtant pas sans dfaut, ajouta malicieusement la marquise en
regardant d'une certaine faon Mirande, qui comprit et qui dit sans
hsiter:

--Il a les miens.

--Il a aussi les qualits de sa mre.

--Et je ne suis pas fch qu'il ait mes dfauts, dit Mirande, rassrn.

Puis,  Bernadette:

--Vous l'en gurirez, n'est-ce pas?... Je ferai de mon mieux pour vous y
aider.

Cette dclaration quivalait  une nouvelle promesse de mariage, et, de
celle-l, Mirande ne se ddirait plus, sous prtexte que Bernadette
tait trop riche.

Madame de Ganges pensa qu'il fallait en rester l.

--Au revoir, messieurs! dit-elle.

Et elle le dit si bien que tous comprirent qu'ils n'avaient plus qu'
s'loigner, sans en demander davantage.

Cet au revoir s'adressait aussi bien  Lestrigou qu'aux deux
tudiants; mais Bardin ne le prit pas pour lui, et peut-tre n'eut-il
pas tort.

Roch ne laissa pas partir Mirande sans lui faire promettre qu'il
reviendrait ds le lendemain jouer avec lui dans le jardin de maman
Jacqueline.

Mirande n'avait garde d'y manquer.

Il prit le bras de Paul qui tait plus troubl que satisfait.

Lestrigou s'accrocha au pre Bardin.

Et pour ne pas gner plus longtemps ces dames en restant sur la terrasse
o ils les laissaient, ils s'acheminrent deux par deux vers l'escalier
par lequel Mirande tait arriv avec le petit Roch.

Les vieux ne se runirent aux jeunes qu'au bord du bassin central, et ce
fut pour se sparer, aprs avoir chang quelques mots.

--Eh bien! demanda brusquement Mirande, ds qu'il fut seul avec son ami,
et la voix du sang?

--Je commence  y croire, murmura Paul. Cet enfant est le tien. Tu ne
peux pas le renier.

--Alors, tu m'approuves de le reconnatre!

--C'est ton devoir. Et je t'approuve aussi d'pouser la mre.

--Je l'pouserai, mais toi... n'pouseras-tu personne?

--Qui voudrait de moi?

--La marquise. Elle t'aime.

--Tu te trompes. Je lui suis indiffrent,  moins qu'elle ne me hasse,
et je n'en serais pas surpris.

--Tu n'y entends rien. Je m'y connais, moi, et je t'affirme qu'elle sera
ta femme, si tu veux. Nous nous marierons le mme jour.

--Dans dix mois, alors, car il n'y a pas quatre jours qu'elle est
veuve... cherche l'article du Code civil... Ce serait trop faire
attendre Bernadette.




PILOGUE


Les dix mois sont passs et madame de Ganges est toujours veuve.

Elle pousera Paul Cormier, mais elle a voulu attendre, pour l'pouser,
que la fin tragique de son mari ft oublie.

Elle l'est dj. Le drame o le malheureux marquis a trouv la mort n'a
pas eu de retentissement, car il ne s'est pas dnou en cour d'assises.

Aprs avoir longtemps hsit, Charles Bardin a rendu une ordonnance de
non-lieu et les conseils de son pre ont influenc sa dcision que, du
reste, ses suprieurs hirarchiques ont approuve.

Il a dmontr jusqu' l'vidence que le duel avait t loyal.
L'acquittement tait certain. Les magistrats ont sagement jug qu'il
valait mieux ne point infliger la publicit de l'audience  des jeunes
gens qui pouvaient invoquer beaucoup de circonstances attnuantes.

Du reste, la marquise n'tait pas femme  se marier, au pied lev, par
un coup de tte, comme une excentrique lady qui s'prend d'un tnor.

Paul, ds le jour de leur premire rencontre, avait fait sur elle une
trs vive impression et il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour
l'aimer, mais elle a voulu le connatre avant de lier sa destine 
celle d'un garon  peine plus g qu'elle, et qui n'tait ni de sa
caste ni de son monde.

Elle lui a impos un stage. Paul n'a pas trouv la condition trop dure.
Marcelle lui en a su gr. Elle sait maintenant tout ce qu'il vaut et
elle est dcide  s'appeler madame Cormier, quand le moment lui
paratra tenu de mettre fin  l'preuve que son amoureux subit de bonne
grce.

Jean de Mirande et Bernadette Lamalou n'ont pas fait tant de crmonies
pour consacrer leur union.

Mirande a voulu rparer ses torts, et il a saut  pieds joints
par-dessus les prjugs sociaux. Son oncle l'a dshrit, mais il s'en
moque. Il est assez riche pour se passer de sa succession et pour vivre
sans toucher aux revenus de sa femme.

Il a pous Bernadette, brlant ce qu'il avait ador, et cette
conversion fait du bruit au quartier.

Ce fut, l'anne dernire, un beau tapage dans le quartier Latin, quand
on y sut que le Roi des coles renonait  la vie d'tudiant pour se
rfugier dans le port du mariage.

Ses favorites l'ont regrett, mais elles se sont vite consoles; et
Vra, la nihiliste, a dclar hautement que Mirande, au fond, n'tait
qu'un bourgeois.

Il a rompu si brusquement avec ses amis et avec ses habitudes qu'il n'a
pas song un seul instant  enterrer sa vie de garon en offrant  la
jeunesse latine un festin pantagrulique.

Bernadette n'a pas tard  devenir, dans les dlais de rigueur, la femme
lgitime du pre de son enfant.

Elle n'tait plus veuve et elle tait mre: deux excellentes raisons
pour hter le mariage rparateur.

Roch n'a plus qu'une maman, car petite mre, depuis qu'elle est madame
de Mirande, n'habite plus chez maman Jacqueline; mais il a un pre, un
vrai, qu'il adore et qui le lui rend bien.

Si jamais homme s'est vu renatre dans son fils, cet homme, c'est Jean
de Mirande.

Roch lui ressemble tant que Bernadette trouve qu'il lui ressemble trop;
car s'il a toutes les qualits de sa race paternelle, il en a aussi tous
les dfauts.

Il est volontaire et querelleur; il n'obit qu' son pre et la douce
Bernadette s'inquite dj de l'avenir de ce batailleur en herbe. Mais
les tourments qu'il lui donne ne l'empchent pas de le chrir.

Il sera lev  la campagne, car elle achtera le chteau de
Marsillargues, et les nouveaux poux comptent passer huit mois de
l'anne prs de ce village de Fabrgues o ils se sont rencontrs.

Ils y remplaceront la famille de la marquise, et ils seront  leur tour
les bienfaiteurs du pays.

Lestrigou est au comble de la joie. Il ne cesse plus de se frotter les
mains depuis qu'ils les a dcids  venir s'tablir en Languedoc.

Il fera leurs affaires pour rien, pour le plaisir.

Coussergues ne quittera pas la marquise quand elle aura chang de nom.
Ce fidle gardien est comme un immeuble par destination. Il fera partie
de la maison jusqu' la fin de ses jours et il vivra en meilleure
intelligence avec Paul qu'il n'a jamais vcu avec le dfunt marquis.

Marcelle ne s'est brouille avec personne, parce qu'elle a pris le parti
de dire la vrit aux gens de son monde. La baronne Dozul et ses
invits du th de cinq heures savent maintenant qu'elle devra son
bonheur conjugal  une mprise d'un domestique.

Le vicomte de Servon, renseign comme les autres, a renonc  consoler
la charmante veuve de M. de Ganges.

Il sait que la place est prise et il s'est ralli de bonne grce aux
amis de son rival heureux.

Il a mme dbarrass Paul et Mirande de l'affreux Brunachon en signalant
 la police les mfaits anciens et rcents de ce dangereux drle.

Bardin ne boude plus le fils de sa vieille amie, mais il regrette
encore--sans le dire--que le sien ait manqu d'avancer dans la
magistrature, faute d'avoir  instruire un crime clbre.

Les personnes bien informes assurent que la marquise de Ganges
convolera en secondes noces avant la fin de l'hiver.

Elle a et elle aura toujours la main froide, mais pas le coeur, et elle
aimera passionnment son nouveau mari.

Le proverbe aura raison, une fois de plus.





End of the Project Gutenberg EBook of La main froide, by Fortun Du Boisgobey

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN FROIDE ***

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