The Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien

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Title: Bas les coeurs!

Author: Georges Darien

Release Date: July 27, 2006 [EBook #18918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! ***




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                   VREUX, IMPRIMERIE CHARLES HRISSEY


                             GEORGES DARIEN



                             BAS LES COEURS!



                                 PARIS
                     NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
                        ALBERT SAVINE, DITEUR
                      _12, Rue des Pyramides, 12_

                                 1889



                            BAS LES COEURS



                                  I


La guerre a t dclare hier. La nouvelle en est parvenue  Versailles
dans la soire.

M. Beaudrain, le professeur du lyce qui vient me donner des leons tous
les jours, de quatre heures et demie  six heures, m'a appris la chose
ds son arrive, en posant sa serviette sur la table.

Il a eu tort. Moi qui suis  l'afft de tous les prtextes qui peuvent
me permettre de ne rien faire, j'ai saisi avec empressement celui qui
m'tait offert.

--Ah! la guerre est dclare! Est-ce qu'on va se battre bientt,
monsieur?

--Pas avant quelques jours, a rpondu M. Beaudrain avec suffisance. Un
de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontr en venant ici,
m'a dit que nous ne passerions gure le Rhin avant un huitaine de jours.

--Alors, nous allons passer le Rhin?

--Naturellement. Il est ncessaire de franchir ce fleuve pour envahir la
Prusse.

--Alors, nous envahirons la Prusse?

--Naturellement, puisque nous avons 1813 et 1815  venger.

--Ah! oui, 1813 et 1815! Aprs Waterloo, n'est-ce pas, monsieur? Quand
Napolon a t battu?...

--Napolon n'a pas t battu. Il a t trahi, a fait M. Beaudrain en
hochant la tte d'un air sombre. Mais donnez-moi donc votre devoir;
c'est un chapitre des _Commentaires_, je crois?

--Oui, monsieur... J'ai vu chez M. Pion...

--... Les _Commentaires_... Ah! c'tait un bien grand capitaine que
Csar! Eh! eh! nous suivons ses traces. Seulement nous n'aurons pas
besoin de perdre trois jours, comme lui,  jeter un pont sur le Rhin;
nous irons un peu plus vite, eh! eh!... Qu'est-ce que vous avez vu, chez
M. Pion?

--Une gravure qui reprsente Napolon partant pour Sainte-Hlne et
prononant ces mots: O France...

Le professeur m'a coup la parole d'un geste brusque; et, passant la
main droite dans son gilet, la main gauche derrire le dos, il a murmur
d'une voix lugubre en levant les yeux au plafond:

--O France, quelques tratres de moins et tu serais encore la reine des
nations!...

--C'est sur le _Bellrophon_, n'est-ce pas, monsieur, que l'Empereur
tait embarqu?

--Je vous apprendrai cela plus tard, mon ami. Pour le moment, nous n'en
sommes qu' l'histoire grecque...  la Tyrannie des Trente... Mais
donnez-moi votre devoir.

J'ai tendu sans peur la feuille de papier. M. Beaudrain me l'a rendue
dix minutes aprs avec un trait de crayon bleu  la onzime ligne et une
croix en marge:

--Un non-sens, mon ami, un non-sens. Hier, vous n'aviez qu'un
contre-sens. Somme tout, ce n'est pas mal, car le passage n'est pas
commode. Je m'tonne que vous vous en soyez si bien tir.

a ne m'tonne pas, pour une bonne raison: je copie tout simplement mes
versions, depuis deux mois, sur une traduction des _Commentaires_ que
j'ai achete dix sous au bouquiniste de la rue Royale. Les jours pairs,
je glisse tratreusement un tout petit contre-sens dans le texte
irrprochable; les jours impairs, j'y introduis un non-sens. Hier,
c'tait le 17.

Mon pre est entr.

--Bonjour, monsieur Beaudrain. Eh bien! votre lve?...

--Ma foi, monsieur Barbier, j'en suis vraiment bien content, je lui
faisais justement des loges... A propos, dites donc, a y est.

--a y est, a rpt mon pre, et ce n'est vraiment pas trop tt. Ces
canailles de Prussiens commenaient  nous chauffer les oreilles. a ne
vaut jamais rien de se laisser marcher sur les pieds. Avant un mois nous
serons  Berlin.

--Un mois environ, a fait M. Beaudrain. Il faut bien compter un mois. Un
de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontr en venant ici,
m'a dit que nous ne passerions gure le Rhin avant une huitaine de
jours.

--Oui, oui, les prparatifs... les... les... les prparatifs. On n'a
jamais pens  tout...

--Oh! pardon, pardon, papa! s'est crie ma soeur Louise qui a ouvert la
porte, un journal dpli  la main, le marchal Le Boeuf a affirm que
tout tait prt et, dans quatre ou cinq jours...

--Eh! eh! a rican M. Beaudrain en saluant ma soeur, les dames sont
toujours presses. J'apprenais justement  monsieur votre pre,
mademoiselle, qu'un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai
rencontr en venant ici, m'a dit...

Ce matin,  neuf heures, mon pre m'a envoy chercher le journal  la
gare.

--Tu demanderas le _Figaro_.

J'ai demand le _Figaro_.

--Vous ne prfrez pas le _Gaulois_ ou le _Paris-Journal_? insinue la
marchande qui est justement en train de lire, derrire sa table, le
dernier numro qui lui reste.

--Non, non, le _Figaro_.

Elle replie lentement la feuille et me la tend en soupirant. Comme a
doit tre intressant!

Au coin de la rue, je dplie  demi le journal. On me dfend de le lire,
 la maison; mais tant pis, je risque un oeil--un oeil que tire un titre
flamboyant: _La Guerre_.

Je dvore l'article. Non plus furtivement, comme je fais quelquefois, un
oeil dchiffrant les lignes aperues dans l'entre-billement du papier,
un oeil explorant les environs, mais sans gne, tranquillement, _coram
populo_, portant le journal tout dpli devant moi,  bras tendus, comme
une affiche que je vais coller le long d'un mur. Et, quand je le ferme,
 vingt pas de la maison, des phrases dansent encore devant moi,
pesantes comme des massues, des lignes longues, droites comme des pes,
les petites lignes des alinas acres comme des couteaux; j'ai dans la
tte comme un remuement d'armes, un cliquetis de ferrailles. Je
rciterais l'article d'un bout  l'autre, j'indiquerais la place des
virgules et mme des points d'exclamation:

Le tambour bat, le clairon sonne,--c'est la guerre! Aux armes! Aux
armes!

... Aux armes! Sus  ces beaux fils de la sabretache, qui pient 
l'horizon les baonnettes de la France!...

... Place au canon! Et chapeau bas! Il va faire la troue  la
civilisation! A l'humanit!... C'est sa voix qui va chanter l'hosanna de
la victoire!

... La France reculer?... C'est le soleil qui s'arrte... Et quel est
le nouveau Josu qui fera reculer le soleil de la France?... Moltke,
peut-tre?...!!!--

Je suis empoign...

                                   ***

--Tu as l'air tout chose, Jean, me dit mon pre  djeuner.

--C'est probablement la dclaration de de guerre qui le tracasse, rpond
ma soeur en ricanant.

Je ne rplique pas. A quoi bon? Cette pimbche de Louise se figure que
je suis trop petit pour m'occuper de politique et,  deux ou trois
questions, que je lui ai poses ce matin elle m'a fait des rponses
moqueuses. Mais, attends un peu, ma belle, dans cinq ou six ans je m'en
occuperai, de politique; et tant que je voudrai, encore. Tandis que toi,
tu n'es qu'une femme; et les femmes... Quand j'en aurai une, je ne lui
permettrai de lire que les faits-divers, dans mon journal. Et si Jules
n'est pas un imbcile, il fera comme moi. Il faudra que je le lui dise,
tout  l'heure.

Je le lui dis. Je le retiens dans un coin de sa maison de l'avenue de
Villeneuve-l'tang o nous avons t lui rendre visite, l'aprs-midi, et
je lui explique mon systme. Il m'coute en souriant.

--Tu n'as peut-tre pas tort, mon ami. Seulement, tu oublies une chose:
c'est que je ne suis pas encore ton beau-frre et que...

--Oh! c'est tout comme, Jules, car dans deux mois Louise et toi vous
serez maris.

--Et si la guerre tourne mal?

Je rpondrais bien que ce n'est pas possible, mais il faudrait avouer
que j'ai lu le journal qui prdit la victoire, et j'aime mieux ne pas
rpondre, passer pour manquer d'informations.

Je suis Jules au jardin o Lon, le frre de Jules, un garon de mon
ge, et Mlle Gteclair, leur tante, causent avec mon pre et ma soeur.
Ils parlent de certains changements  apporter  l'arrangement du
terrain.

--Il faudrait avant tout, dit Louise, un massif d'arbres verts pour
cacher le rservoir.

--Jules y a song ce matin, rpond Mlle Gteclair.

--Et que penseriez-vous, fait mon pre qui vient de rflchir
profondment, sa canne sous le bras, son menton dans la main, que
penseriez-vous d'une jolie corbeille de verveines ou de graniums au
milieu de cette pelouse?

--Ce serait gentil, dit Jules.

--Adorable, s'crie Louise.

--Maintenant, continue mon pre en se pourlchant les lvres et en
arrondissant les bras, on pourrait gayer un peu la faade en plaant,
par exemple,  droite une boule rouge,  gauche une boule verte et au
milieu une boule dore. Hein? Ce serait-il gentil?

--Charmant! Charmant!

a me parat bte, tout simplement. On ferait bien mieux de conserver
cette grande pelouse o l'on peut se rouler  son aise et faire de
bonnes parties de quilles. Depuis un mois, chaque fois que nous venons
chez Jules, c'est pour dresser des plans dont l'excution doit
rvolutionner sa proprit. Il n'est question que de changement, de
transformation, de drangement. Et Jules qui trouve a tout naturel! Il
renverserait sa maison pour les beaux yeux de Louise. Ah! s'il la
connaissait comme moi...

--Viens-tu arroser les fleurs avec moi? me demande Lon.

--Mais non. Il fait encore trop chaud.

La vrit, c'est que je ne veux pas quitter les grandes personnes. Elles
vont certainement parler de la guerre, des Prussiens, et je ne veux pas
perdre un mot de ce qu'elles vont dire.

J'attends une bonne heure, prtant l'oreille, tout en faisant semblant
de m'intresser aux fleurs, aux arbustes. Rien; ils n'ont parl de rien;
a a joliment l'air de les occuper, la guerre! Dieu de Dieu! comme je
m'ennuie!

Nous nous en allons, quand mon pre se tourne vers Jules.

--Croyez-vous? Cette vieille canaille de Thiers qui ne trouvait pas de
motif avouable de guerre?

--Ah! Gambetta a march, lui, rpond Jules. Dcidment, c'est mon homme.

--Peuh! un drle de pistolet!

Et mon pre fait un geste de mpris pendant que ma soeur pince les
lvres.

--Oh! moi, vous savez, reprend vivement Jules tout rougissant, je
m'occupe si peu de politique...

--C'est comme moi, dit Mlle Gteclair.

J'ai demand la permission de rester une heure de plus pour aider Lon 
arroser les fleurs. Je l'entrane dans un coin du jardin.

--Est-ce que Jules t'a parl de la guerre?

--Oui.

--Qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Que c'tait bien embtant.

--Et ta tante t'en a-t-elle parl?

--Oui.

--Qu'est-ce qu'elle t'a dit?

--Que c'tait bien malheureux.

Ah! comme on voit qu'ils ne s'occupent pas de politique!

                                 ***

Le soir, aprs dner, j'ai ma revanche. Les voisins font invasion chez
nous. M. Pion, d'abord, le capitaine en retraite qui entre en criant:

--Hein! qu'est-ce que je vous disais, Barbier? a finit-il par la
guerre, oui ou non, cette question Hohenzollern?

Et Mme Pion ajoute, en retirant son chapeau:

--Les Prussiens se figuraient, parce qu'ils ont t vainqueurs  Sadowa,
qu'ils allaient nous avaler d'une bouche! On n'a pas ide d'une
pareille insolence.

Et s'asseyant  ct de ma soeur, prs de la fentre:

--Vous comprenez bien, mon enfant, qu' Sadowa, comme le dit si bien mon
mari, les Prussiens n'avaient aucun mrite  vaincre: ils avaient le
fusil  aiguille. Nous, avec le Chassepot, je vous rponds...

Puis, c'est M. Legros, l'picier, qui entre en riant aux clats.

--Avez-vous vu comme le marquis de Pir a clou le bec  Thiers, au
Corps lgislatif? Il lui a dit: Vous tes la trompette des dsastres de
la France. Allez  Coblentz! Il lui a dit: Allez  Coblentz! Elle est
bien bonne?

--Savez-vous ce qu'on leur promet, l dedans, aux opposants? demande M.
Pion en frappant sur un numro du _Pays_ qu'il tire de sa poche: le
billon  la bouche et les menottes au poignet. Si j'tais quelque chose
dans le gouvernement, ce serait dj fait, ajoute-t-il en caressant sa
grosse moustache.

--Bah! laissez-les donc faire, dit Mme Arnal, qui fait son entre  son
tour. Tenez, j'arrive de Paris. Savez-vous ce qu'on fait dans les rues?
On crie: A Berlin!  Berlin!... Prs de la gare, je vois un
rassemblement. J'approche. Savez-vous ce que c'tait? Un mdaill de
Sainte-Hlne, messieurs, qui pleurait  chaudes larmes au milieu de la
foule... Il pleurait de joie, le brave homme! Vrai, j'ai eu envie de
l'embrasser.

Ah! je comprends a. a devait tre beau. Mon enthousiasme augmente de
minute en minute. Il est prs de dborder. Je voudrais tre assez grand
pour crier:  Berlin! dans la rue. Oh! il faudra que je me paye a un de
ces jours.

Les ides guerrires tourbillonnent dans mon cerveau comme des papillons
rouges enferms dans une bote. J'ai le sang  la tte, les oreilles qui
tintent, il me semble percevoir le bruit du canon et des cymbales, de la
fusillade et de la grosse caisse; ce n'est que peu  peu que j'arrive 
comprendre M. Pion qui donne des dtails.

Ah! les Prussiens peuvent venir. Nous les attendons. Nous sommes prts:
jamais le service de l'intendance n'a t organis comme il l'est, nos
arsenaux regorgent d'approvisionnements de tout genre; nous pouvons
armer cinq cent mille hommes en moins de dix jours et notre artillerie
est formidable.

--Et puis, s'crie M. Legros, nous avons la _Marseillaise!_

--Bravo! Bravo! s'crient Mme Arnal et ma soeur.

Et elles se prcipitent vers le piano.

--Non, non, je vous en prie, murmure Mme Pion qui se pme. Pas de
musique ce soir, je vous en prie. Je suis tellement nerve! Tout ce qui
touche  l'arme,  la guerre, voyez-vous, a me remue au del de toute
expression. Ah! l'on n'est pas pour rien la femme d'un militaire...

--Vive l'Empereur! crie M. Pion.

--Tiens! j'ai une ide, fait mon pre qui disparat et revient au bout
de cinq minutes avec un grand carton  la main et plusieurs botes sous
le bras.

--Qu'est-ce que c'est, papa?

--Tu vas voir, curieux. Louise, va donc dire  Catherine de tendre un
drap blanc, le long du mur.

Je hausse les paules ddaigneusement. C'est la lanterne magique qu'on
veut nous montrer.

--A notre ge, dis-je tout bas  Lon qui vient d'entrer.

--C'est rudement bte, mais a ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je
pincerai ta soeur.

--Pince-la fort.

Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle
est trop intressant. Ah! mon pre est un malin. Ce ne sont pas les
verres reprsentant l'histoire du Chaperon Rouge ou du Chat Bott qu'il
glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en couleurs vives
les pisodes divers des campagnes de Crime et d'Italie, de bons vieux
verres que j'avais oublis, qui m'ont amus autrefois, qui aujourd'hui
m'meuvent.

Et puis, dcidment, mon pre a le chic pour montrer la lanterne
magique. Il ne vous place pas le verre, btement, entre les rainures du
fer-blanc, pour le laisser l, immobile, jusqu' ce que le spectateur
lui crie: Assez!--Il a un systme  lui. Les premiers tableaux--le
dpart des rgiments,--il les pousse lentement, peu  peu, dans la
lanterne, et l'on croit voir dfiler, au pas acclr, le long du drap,
les lignards  l'allure ferme et les lourds grenadiers; pour les
chasseurs  pied, le verre va un peu plus vite: du pas gymnastique.
Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats prcurseurs des
grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec
les bersagliers, rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves.
Pour les batailles, c'est terrible. C'est  peine si, dans le
va-et-vient rapide des personnages qui s'gorgent sur le drap blanc, on
arrive  distinguer les formes humaines,  voir autre chose qu'une
effrayante mle, une masse informe et bariole clabousse de boue
rouge. Comme a donne l'ide d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai
mme pas la force de hurler comme les autres spectateurs qui, dans
l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements
d'anthropophages.

Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargs apparaissent.
Trois ou quatre personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs
et des zouaves effrayants, aux longues moustaches en croc, embrochant
des Russes qui joignent les mains et des Autrichiens tombs  terre.

--Pas de piti pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en
faire autant aux Prussiens.

--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emball, et dont je
perois dans l'obscurit la longue silhouette tendant le poing vers
l'orbe o un soldat bless agonise, un coup de baonnette au ventre.

Mon pre glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains
derrire le dos. Il sait que ce tableau-l n'a pas besoin d'tre agit
comme les autres, que tous les artifices sont inutiles cette fois-ci. Il
est sr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un bateau o
des malheureux se tordent dans les flammes.

C'est pouvantable.

--Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces brigands de Prussiens, si l'on
pouvait les faire griller tous comme a!




                                   II


J'ai douze ans. Mon pre en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf.
Catherine, notre bonne, n'a pas d'ge.

Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promen en lisires
dans les alles du parc et qui a guid mes premiers pas le long des
charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me rapportait  la maison dans
ses bras quand j'tais fatigu d'avoir tran mes souliers bleus sur les
tapis verts de Le Ntre.

Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure
au travail comme un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au dfi
par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos  bras tendu. Elle
est longue comme un jour sans pain et a l'ennuie parce qu'elle est
oblige de faire elle-mme ses tabliers bleus: ceux qu'on achte tout
confectionns sont trs _bons_ et cotent moins cher, mais on n'en
trouve pas  sa taille. Elle est plate comme une limande et a lui est 
peu prs gal. Quand on la taquine l-dessus, elle se borne  fournir
une explication trs simple: elle a mont en graine tout d'un
coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagn en hauteur, elle l'a
perdu en largeur. Elle ressemble  un gendarme: un gendarme qui aurait
un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui
aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque ct du
menton.

Les poireaux, voil le malheur de Catherine. Elle en a trois  la figure
et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir autre
part.

--Pas un seul! s'crie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai
les preuves  qui voudra.

Personne ne lui en a jamais demand.

Elle a essay de diffrents remdes qui devaient faire disparatre en un
clin-d'oeil ses vgtations importunes. Ils ont chou. Quelqu'un, il y
a six mois, lui en a indiqu un nouveau: les artichauts sauvages. Depuis
ce temps-l, elle en cherche; elle leur fait la chasse partout; elle y
passe ses heures de libert, elle y dpense ses demi-journes du
dimanche, jusqu' l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu.

Si Catherine a une haine et un dgot: les poireaux, elle a une
admiration et un amour: son frre. Il existe en chair et en os, ce
frre, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en effigie, tout le long
des murs de la chambre de sa soeur. Il est l debout, assis,  pied, 
cheval, en veste d'curie, en grande tenue, tte nue, cuirass et
casqu. Chaque fois qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie
les deux tiers et lui rclame une photographie. La dernire qu'elle a
reue est superbe: elle a vingt centimtres de haut, elle est peinte et
la tte du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lvres, a t
dlicatement colle par le photographe entre le casque et la cuirasse
d'un cavalier acphale, comme on en fabrique d'avance,  la grosse.

Catherine ne tarit pas d'loges sur son frre.

--Vous auriez d vous engager dans son rgiment, fait mon pre. Vous
avez la taille, je crois?

--Ah! monsieur, si 'avait t possible! Comme je l'aurais soign!

Mon pre et ma soeur rient aux clats. Je ne sais pas pourquoi, mais je
leur en veux de leur rire.

A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup
d'affection pour Catherine, autrefois, mais je m'en suis dtach
insensiblement. M'ayant connu au berceau, elle a continu  me traiter
en enfant; elle ne peut arriver  se figurer que je vais tre bientt un
homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la
nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des
petits tapotements trs doux, des lissages d'toffes, de ces gestes qui
ajustent les robes de bbs--qui arrangent les bavettes.--Et puis, au
point de vue intellectuel, nous avons cess toutes relations. Elle a un
mot qui explique tout et qui a fini par me dplaire. A toutes mes
questions sur les chiens crass, les aveugles et les boiteux, les
chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu'on mne au cimetire,
elle faisait la mme rponse: C'est le bon Dieu qui l'a puni.

--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui tait dans l'aquarium
est mort?

--C'est le bon Dieu qui l'a puni.

a m'a paru insuffisant--et douteux.

Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver  trouver du plaisir
dans la socit d'un tre aussi born. Je la mprise un peu. Elle
m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperue, et en souffre.

Tant pis.

Ma soeur est une pimbche. C'est une petite poupe, pas vilaine, si l'on
veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, goste, rapporteuse,
pince. Orgueilleuse comme un paon.

--Pourquoi?

J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois:

--On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendme.

Ma foi, oui.

Elle m'embte.

Mon pre est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est
propritaire,  Versailles, de l'tablissement du _Vieux Clagny_. C'est,
lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom: Barbier,
le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver  la gare. Il
possde aussi un chantier  Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est
tout voisin d'un autre: _le chantier des Grands-Hommes_, qui lui fait
une concurrence dsastreuse. Mon pre a essay de reprendre le dessus,
plusieurs fois, sans aucun rsultat apprciable. A chaque chec, une
envie folle lui venait de se dbarrasser de son tablissement parisien.

--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a
Versailles!

Pourtant, il ne pouvait se rsoudre  vendre. A la fin, une ide, une
ide fixe, l'a possd: acheter les _Grands Hommes_.

Il y a sept ans qu'il rve  cette acquisition--qu'il sait
impossible--et 'a t le sujet de discussions terribles que je me
rappelle vaguement, avec ma mre. Mon pre lui reprochait, de plus en
plus prement, avec brutalit dans les derniers temps, de ne pas avoir
pay sa dot. Il l'accusait de l'avoir vol, de s'tre entendue avec son
pre  elle, le grand-pre Toussaint, pour le filouter.

--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as
mme pas pens  tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!...
Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de
fripons, de canailles!... De canailles!...

J'ai encore de ces cris-l dans les oreilles, de ces cris haineux, mal
touffs par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier
dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et
s'insultaient, que mon pre bousculait ma mre _pour de l'argent_. Et
depuis ce temps-l j'ai le dgot et la peur de l'argent. J'ai presque
devin,  douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et
d'infme une ignoble pice de cent sous.

J'ai grandi au milieu de discussions d'intrt coupes de scnes de plus
en plus violentes jusqu' la mort de ma mre. Ces scnes ont effac en
moi,  la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir
quand j'voque son souvenir, que ple et craintive, baissant la tte,
pauvre bte maltraite sans piti par son matre, et fuyant sous les
coups. J'ai gard aussi, de ce temps-l, une grande frayeur de mon pre.

Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque
chose de mchant qu'il ne peut arriver  adoucir.

--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.

C'est  peu prs a: pas commode, raboteux,  angles droits. Il me gne.
Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a
rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en
truquant de toutes les faons.--Je lui dsobis rarement. Je n'ai pas
peur qu'il me mette  mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse
remarquer, de son ton froid, qu'il a la bont de ne pas me priver de
dessert.

A part les deux heures de leons que me donne M. Beaudrain, le soir je
suis  peu prs libre. Je ne m'amuse gure. Sans Lon qui vient souvent
jouer avec moi, et le pre Merlin, notre voisin, que je vais voir
presque tous les jours, je crverais d'ennui. J'aimerais bien aller
m'amuser au chantier; mais mon pre me dfend de parler aux ouvriers. Un
jour, Louise m'a vu causer  l'un d'eux. Elle a mouchard. J'ai reu un
savon et l'ouvrier aussi.

--a t'apprendra  parler  ces gens-l, m'a dit Louise. Avec a que tu
es dj si bien lev!

Je voudrais demeurer  Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y
vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner  Versailles. C'est
ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que
c'est mort.

--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.

Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur
ses lvres, qui plent comme de l'corce de bouleau.

M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens
qui habitent Versailles: drles comme des enterrements. M. Legros, seul
de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement
il est bte comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines
poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton ras de
prs, tout piqu de trous, qui ressemble  une pomme d'arrosoir.

Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent  Paris
o son mari tient un magasin, et a se voit. J'aimerais bien me marier
avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautt un peu moins, par
exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent
quelque part. Mais je n'en suis pas encore l. J'ai le temps d'attendre.

Pour le moment, mon pre me gne, Catherine m'ennuie, Louise m'embte,
Versailles m'assomme.

Voil.




                                   III


Nous finissons de djeuner. Mme Arnal entre.

--Vous ne savez pas?

--Quoi donc?

--Le pre Merlin est revenu.

--Bah! Vous tes sre?

--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs.

Et, plus bas:

--Il a un linge blanc autour de la tte; le front tout entortill... Il
y a quelque chose l-dessous.

--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux
savoir  quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas frquenter toute
sorte de monde. N'est-ce pas, papa?

--Sans doute, sans doute; mais...

--Oh! tu sais, tu ne m'teras pas de l'ide qu'il a attrap ses horions
 la manifestation... tenez, madame, j'ai gard le journal. Le voil.

Elle lit:

--A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande compose de quelques
centaines de voyous, escortant un grand drle portant un drapeau, se
dirige vers le Chteau-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette
manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-cts des
boulevards. Et bientt la foule, ne pouvant plus contenir son
indignation, se prcipite sur ces stipendis de Bismarck et les
disperse, non sans avoir administr  quelques-uns des plus acharns une
correction bien mrite.

Mme Arnal hoche la tte.

--Dame! vous comprenez bien qu'avec des ides comme les siennes...

--Oh! il faut savoir  quoi s'en tenir, rpte Louise trs surexcite.
Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le pre Merlin pour lui
tirer les vers du nez.

Ce rle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon
pre.

--Mais papa ne voudra peut-tre pas...

--Avec a que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des
demi-journes entires, chez le pre Merlin! Allons, tche de faire ce
qu'on te dit.

Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au pre
Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me
raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne rpterai rien,
rien.

                                  ***

Je sonne  sa porte. Il vient m'ouvrir, un bton de frotteur  la main
et un pied dchauss. Il frotte. Gare  mes oreilles si je fais des
btises.

--Ah! c'est toi! Ton ami Lon n'est pas avec toi? C'est dommage. La
premire fois que je le verrai, ce garnement-l, je lui donnerai de mes
nouvelles; il m'a cass un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va
au jardin. Tu peux bcher la troisime plate-bande, celle du fond.

--Oui, monsieur Merlin; et vous...

--Je frotte!

Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends
bientt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement
de la brosse qui,  temps gaux, heurte les plinthes.

C'est un brave homme, le pre Merlin, mais il a ses manies. Quand il est
en colre, quand il a quelque sujet de contrarit ou d'affliction,
vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne
faudrait pas choisir ce moment-l pour le taquiner. Quand il vous a dit:
Je frotte! il n'y a plus qu' le laisser tranquille. Je frotte!
c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le
croire, l'nonc d'une occupation domestique. a veut dire: Je suis en
colre. Je passe ma colre sur mon plancher. J'aime mieux a que de la
passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles. a veut dire:
Fichez-moi la paix.

On sait  quoi s'en tenir l-dessus, dans le voisinage. Mais on continue
 le frquenter,  lui faire bon visage, malgr a, malgr ses opinions
ultra-rpublicaines qu'il affiche trs ouvertement. Il a de si belles
fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gdon,
l'horticulteur, pour ses hortensias, le pre Merlin, plein de ddain
pour les produits prims, a traduit son opinion par un mot qui a fait
rougir les dames. Il a dit:

--C'est de la fouterie.

Les dames qui ont rougi ont d se rendre compte qu'il n'y avait rien
d'exagr dans cette apprciation, car elles ont continu  demander au
bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement.

Car il est gracieux quand il veut, le pre Merlin, trs gracieux mme.
On voit qu'il a t bien lev. Il est fort comme un Turc, aussi, malgr
ses cinquante ans passs. Je l'ai entendu dire,  propos d'un jeune
homme de vingt-deux ans, bien rbl, qui le tournait en ridicule:

--Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette.

Et le jeune homme s'est tenu coi.

Il aime beaucoup les enfants. Il parat qu'il en a eu, mais qu'ils sont
morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prtend qu'il n'a
jamais t mari et qu'il vivait en concubinage. a m'intrigue fort.
J'ai demand des renseignements  Catherine qui m'a rpondu, mais avec
un grand accent de conviction cette fois:

--Le pre Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni.

Un jour que le vieux m'avait parl longtemps de ses enfants et de _sa
femme_, comme si de rien n'tait, en se dclarant mme trs malheureux
de les avoir perdus, j'ai os demander  Mme Arnal ce que c'tait que le
concubinage. Elle a commenc une explication vague, s'est trouble et a
fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait
jamais parler de ces choses-l, que tout a c'tait bien vilain.

Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue.
Pourtant le pre Merlin, tous les soirs rgulirement, recueille celui
du quartier. Il se promne dans les rues, pendant une petite heure, avec
une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours
pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent 
lui faire plaisir.

J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse  l'engrais, dans ses
prgrinations  la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a
rencontr un soir, prcdant la brouette, la pelle sur l'paule, faisant
le service d'claireur; elle a prvenu mon pre qui m'a formellement
dfendu de continuer  me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin!
Est-ce que j'aurais l'intention de devenir rpublicain, par hasard? Ma
soeur en rougissait jusqu'aux oreilles.

Le lendemain soir, comme je voyais le pre Merlin rder autour de sa
brouette et que je cherchais un prtexte pour ne pas l'accompagner, il
m'a dit lui-mme de ne pas venir avec lui.

--Car on te l'a dfendu, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

Il a hauss les paules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes
parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la
ville, il hausse les paules. C'est surtout lorsque je lui demande un
bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'paules
accompagn d'un mince sourire railleur--toujours le mme--qui en dit
long. Il ne doit gure se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a
jamais parl mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est
fix  son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit
savoir juger les hommes, le pre Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est
peut-tre pour cela qu'il les mprise un peu--et qu'il n'en dit rien.

Son haussement d'paules ne signifie pas: Ce que vous me dites ne
m'intresse pas. a me laisse froid. Il veut dire: Je le savais avant
vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.

Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de
sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il
aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions
causer srieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne
a, et--le plus tt possible.

Tiens! le voil qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est
plus ple que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la
tte. Je vais lui demander des nouvelles de sa sant et tcher de le
faire causer. Il peut se fier  moi et me raconter tout ce qu'il voudra.
Je ne dirai rien,  la maison.

--Vous allez souvent  Paris, maintenant, monsieur Merlin?

--Mais oui.

--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez t pour
l'enterrement de Victor Noir.

--Ah!

--Est-ce que c'tait un bel enterrement?

--Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de
vivants.

--Ah!... Et la dernire fois, vous y tes rest trois jours?

Pas de rponse.

--Est-ce que c'est  Paris que vous vous tes fait mal  la tte?

Le pre Merlin m'a pris aux paules, m'a fait tourner comme un toton et
m'a mis bien en face de lui.

--coute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce
sale mtier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou
plutt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je
ne te rpterai pas a deux fois.

Et il est all s'asseoir sous le berceau, devant une table o sont
dposs ses journaux.

                                ***

Ah! c'est comme a?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas
confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler
mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reoit encore chez
nous... tu peux parler!

Je dirai tout!

Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de
vouloir desserrer les dents... Si, il vient de dposer son journal pour
bourrer sa pipe et il a murmur:

--Nous allons voir combien de temps ces cochons-l vont encore nous
pousseter avec leurs panaches.

J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut.

--Monsieur Merlin, je m'en vais.

--Si tu veux.

--Ah! te voil, s'crie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas
malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien?

Je lche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en
oublier une syllabe.

--Eh bien! il a dit: Nous allons voir combien de temps ces cochons-l
vont encore nous pousseter avec leurs panaches.

--Tonnerre de Brest! s'crie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le
salaud qui a dit a?

--C'est M. Merlin, dit ma soeur en tendant les bras.

--Misrable! Gredin!

--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut
pas mdire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a
grandi  l'ombre de deux panaches: celui du Barnais et celui de
Napolon.

--Oser dire des choses pareilles! s'crie ma soeur.

--Et le jour mme o l'on parle d'illuminer la ville pour fter le
dpart de nos braves troupiers, gmit Mme Arnal.

Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations?

Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon pre
au sujet de la dcoration de la rue. M. Beaudrain dclare, peut-tre
pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le pre Merlin,
qu'il a encore en sa possession les lanternes vnitiennes qui lui ont
servi en 48.

--Ah! en 48. Des lampions! Des lampions.

Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en
mmoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par
coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baonnettes, les
barricades, une femme aux longs cheveux dnous brandissant une
escopette qui avait frapp tout particulirement M. Beaudrain, et un
jeune voyou, port par les cheveux,  bras tendu, par un municipal 
cheval, dont l'image ne peut s'chapper du cerveau de mon pre.

On en oublie un peu les illuminations, le dpart des soldats.

--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise  mon pre, quand
nous sommes seuls, il faut dfendre  Jean de retourner chez le pre
Merlin.

--Oh! je n'y retournerai pas!

--Alors, tu vois bien, fait mon pre, que ce n'est pas la peine de le
lui dfendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me
brouiller avec quelqu'un pour des btises, pour de la politique...

Des btises! Des insultes lances  notre brave arme,  ceux qui nous
gouvernent, qui vont nous mener  la victoire, comme disait tout 
l'heure M. Pion? Des btises! les injures de ce vieux brigand de
rpublicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?...

Mon pre n'a pas de nerf.




                                    IV


C'est aujourd'hui que part le dernier rgiment casern dans la ville: un
rgiment de ligne.

Lon et moi, nous avons t l'attendre sur la place du March pour
l'accompagner jusqu' la gare.

C'est pique le dpart des troupes. Jamais je n'ai prouv ce que
j'prouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil
de juillet qui fait briller les armes et tinceler les cuirasses, vous
met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie
qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que
rebondissent sur les pavs les lourds caissons aux roues cercles de
fer, pendant que s'allongent au-dessus des affts les canons de bronze 
la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la
_Marseillaise_, l'or des paulettes et les broderies des uniformes
clatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes o l'aigle ouvre
ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et
l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes pars pour le combat,
au-dessus de ces btes de chair et de fer qui vont se ruer  la
bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le
sang gonfle les veines, la fivre vous brle, et il faut crier, crier,
crier encore, pour ne pas devenir fou.

Ah! j'ai cri: A Berlin! depuis quelques jours. Je m'en suis donn 
coeur-joie. J'en ai presque attrap une extinction de voix. Pourvu que
je puisse encore acclamer le rgiment qui va venir...

--Est-ce qu'il va se dcider,  la fin? demande Lon qui s'impatiente.
Si nous allions un peu plus loin?

--Mais non, mais non, nous sommes bien ici.

C'est jour de march, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui
ont apport leurs lgumes; leurs talages sont sous les arbres, et,
par-ci par-l envahissent les trottoirs. Nous nous sommes cass entre
une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les
clients  quatre pattes. Il est oblig de se tenir  quatre pattes parce
que,  chaque instant, un oignon se dtache du tas et roule sur le
bitume; le vieux n'a qu' tendre la main pour le ratteindre. C'est un
malin, ce vieux-l.

Bon! un oignon qui roule. Le marchand se prcipite pour le rattraper;
mais un officier qui passe, bott et peronn, vient de mettre le pied
dessus. Il glisse et tombe sur le genou.

Le vieux retire sa casquette.

--Pardon, excuse, mon officier.

L'officier se relve, saisit sa cravache par le petit bout et,  toute
vole, envoie un coup de pommeau sur le crne dnud du vieux qui tombe
 la renverse. Du sang jaillit sur les oignons.

--V'l l'rgiment! crie Lon.

La musique clate au bout de la rue. Nous nous prcipitons.

--As-tu vu ce pauvre vieux?

--C'est bien fait. Il n'avait qu' faire attention  ses oignons. Si
l'officier s'tait cass la jambe, hein?

Je ne rponds pas. Je suis trop occup  regarder les soldats que nous
escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs.

Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et
l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'motion
insparable d'un dpart--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronn, 
ct de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans
moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'paule. a
fait plaisir de voir l'union qui rgne entre officiers et soldats. Le
colonel, un vieux tout gris, salue de l'pe quand on l'acclame et un
clairon, au premier rang, a fourr un gros bouquet de roses dans le
pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres
bouquets sont enfoncs dans les canons des fusils, des bouteilles
montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois
chiens, les pattes croises, sont tendus sur la toile de tente roule
autour des havre-sacs. On applaudit les chiens.

Place du March, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au
rgiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre
ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs
casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que,
derrire lui,  travers ses jambes, on aperoit la blouse bleue du
marchand d'oignons, tendu sur le parquet.

Rue Duplessis,  chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs,
offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des
bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros,
l'picier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apport des cigares
qu'il distribue.

--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs...

Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat
s'y trompe.

--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir  l'oeil, tes
cigares, eh! sale pkin?

M. Legros proteste. Malgr tout, il a de la peine  s'en tirer.

--A l'oeil, mes cigares,  l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez
besoin d'allumettes, voil ma bote.

De-ci de-l, on entrane les troupiers dans les cabarets. Devant
Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens
sont aligns sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et
bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de dbandade.

Mais, tout  coup, la musique entame la _Marseillaise_.

    Allons enfants de la patrie,
    Le jour de gloire est arriv...

Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations
enthousiastes les suivent jusqu' la gare.

                                ***

A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller
le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche.

--Attendez, je vais vous donner des sous.

Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma
poche. Je lui paierai son litre.

                                ***

--Tenez, voil votre bidon.

--Merci bien, jeune homme. C'est peut-tre le dernier litre que je
boirai que vous m'offrez l.

--Le dernier! s'crie Lon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge
comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un
guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand
vous reviendrez vainqueur!

Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la
tte.

--Merci tout de mme...

Il n'a pas l'air d'avoir confiance, rellement.

                                ***

--Comprends-tu a? me demande Lon en revenant. Douter de la victoire!
Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais
quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas
de coeur!...

Je ne sais pas trop. Il ne considre peut-tre pas la guerre comme une
partie de plaisir, il s'en fait peut-tre une ide plus exacte que nous,
au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore
pens se prsentent  mon esprit...

--Eh bien? tait-ce beau? me demande mon pre qui prend le caf, sous la
tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.

--Oh! oui.

--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain
endiabl! Moi, voyez-vous, j'ai d renoncer  assister au dpart des
troupes. a me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une
guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde dition de la campagne
de Prusse...

--En 1806, fait M. Beaudrain... Ina...

--Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier 
Saint-Cloud par un personnage des plus haut placs: Cette guerre de
1870, comme celle de 1859, sera mene _tambour battant_. L'Empereur,
qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, rpte M. Pion en
tordant sa longue moustache.

--Le fait est que les Allemands ne sont gure de taille  se mesurer
avec nous, dit mon pre. Les services de leur arme sont trs
dfectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent 
prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les
grandes maisons de commerce font faillite les unes aprs les autres...

--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons
vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le
dmontre. Dans l'histoire passe on peut lire l'histoire future... Et
puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu
de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet
produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs,
voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa
serviette--voyez l'avis d'un homme gnralement froid, toujours sens,
d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tte--M. Francisque Sarcey:

Il faut crier fort si l'on veut tre entendu loin.

Si ce foyer ptillait d'une flamme moins vive, il ne rpandrait pas sa
chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas
sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes 
s'mouvoir.

Qu'on se rappelle l'immortel lan de 92. C'taient les mmes transports
qui prludrent aux mmes victoires.

--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va
bientt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean...

Et le professeur disparat, sa serviette sous le bras.

--Et nos gnraux, s'crie M. Pion en frappant sur l'paule de mon pre.
Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse?

--L'Empereur a agi sagement en se rservant le commandement en chef, dit
mon pre.

--Et en confiant le poste de major gnral au marchal Le Boeuf. Il a
prpar la victoire de longue main celui-l. C'est grce  lui que tout
est prt.

--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous.

--On l'a vu  l'oeuvre.

--C'est comme le gnral de Cousin-Montauban.

--C'est Bazaine qui m'intresse tout particulirement. C'est un
compatriote, un enfant de Versailles...

--A qui le dites-vous? Sa maison est  deux pas de la mienne.

--Ah! dites donc, il y a dans le _Figaro_ d'aujourd'hui un article sur
le gnral Frossard, le gouverneur du Prince Imprial... un article
d'douard Lockroy... c'est trs intressant.

Le gnral Frossard est un homme g, froid, calme. On le dit un
stratgiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien command. Le
gnral Frossard a expliqu  son auguste lve toutes les guerres de
l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le
jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain
lances par de petits canons en bois.

Quand le gnral Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et
faire rtrograder l'arme franaise, le Prince Imprial se fcha:

--Non!... Jamais!... s'cria-t-il avec un mouvement de colre. Et,
malgr les instances de son prcepteur, il disposa ses batteries et
crasa d'un coup l'arme anglaise, l'arme prussienne, Blcher et
Wellington.

--Ah! c'est beau! s'crie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions
de la victoire! Allons donc!

Non, il n'y a pas  en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la
gare tait ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbcile; une figure
idiote--quelque Bas-Breton--un illettr.

Oui, un illettr; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi...

Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en
propritaire. Mon pre ne m'en empche pas et ma soeur, heureuse de
pouvoir causer avec moi des vnements du jour, me les passe elle-mme.

J'apprends ainsi que c'est  peine si l'on s'aperoit qu'un vide s'est
produit dans nos arsenaux, que la guerre ne peut avoir aucune surprise
inquitante pour nous; notre admirable corps d'claireurs, dont le
moindre trappeur rendrait des points  Bas-de-Cuir, sondera le terrain
devant chaque soldat; et que l'administration franaise a, de son
ct, un service d'espions parfaitement organis.

J'ai lu la rponse de l'Empereur  l'adresse du Corps lgislatif. J'ai
vu comment il a rpondu  l'Impratrice qui disait au Prince Imprial,
en l'embrassant, au moment du dpart:

--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir.

--Madame, nous le ferons tous.

J'ai vu comment il a veill aux arrangements de sa maison militaire avec
une austrit toute spartiate. Son domestique est rduit  un seul valet
de chambre. Deux cantines suffiront  transporter tout le bagage
imprial. Pour bien faire la guerre, a rpondu Sa Majest  un gnral,
il faut la faire en sous-lieutenant.

Il parat que l'enthousiasme est norme, en province, au passage des
rgiments.

On s'embrasse, dit la _Libert_--un journal srieux,--les mains et les
coeurs s'treignent. Il faut bien le dire, le succs est surtout pour
les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une
verve tourdissante.

--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la mnagerie d'Afrique?
Eh bien! ils la verront!

De fait, ils sont effroyables  voir:  moiti nus, coiffs de rouge,
l'oeil allum par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr!

Au moment o j'cris, douze cents zouaves entrent en gare, perchs sur
les wagons, dansant un cancan chevel et hurlant  pleins poumons.

Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves!

                                ***

J'en ai vu un--sur un journal illustr qu'expose le libraire, au bout de
la rue.--Il est couch  plat ventre, en face d'un Prussien qui le
regarde, de l'autre ct de la frontire.

--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave.

--Et Paris?

--Qu qu'a t'fait? T'y vas pas.

Il y a aussi une caricature qui reprsente un militaire faisant ses
adieux  sa payse.

--Reviendras-tu bientt? dit la payse.

--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens.

C'est trs drle.

Ce qui est drle, aussi, c'est les nouvelles  la main des journaux:

Connaissez-vous la dernire mode? Appeler son chien Bismarck et lui
accrocher un criteau portant: Vive la France! Faire acclamer la
France par Bismarck, c'est tout de mme raide.

Ou bien:

M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que
nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco,
devenu Franais maintenant, y mettra de la dcence, il n'abusera pas
trop du... Prussien.

Les chansons sont plus srieuses,--mais aussi belles:

    Puisque c'est l'heure de la haine,
    Faisons parler les chassepots...

Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte:

    _Berceau du progrs_, pays magnanime,
    _Ton bras glorieux_ qui frappe et rdime,
    Reprend sa vigueur et reporte enfin
    Notre aigle immortel aux rives du Rhin.

Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scne et les
Prussiens ont t prvenus qu'ils pouvaient, s'ils tenaient  conserver
un spcimen de leur marine, le placer immdiatement dans le muse de
Berlin.--Ma soeur la chante, cette chanson-l. Du matin au soir on lui
entend rpter le refrain:

    Et vous, hache au poing, race antique,
    Debout, matelots!... La Baltique
    _Dresse pour vous ses flots vengeurs!_

Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus
srieuses: je copie les proclamations. J'ai achet un cahier tout exprs
pour a. Lon aussi. Nous rdons par la ville, piant le moment o
l'afficheur colle sur les murs des carrs de papier blanc,  l'afft des
placards manant de l'autorit. Nous passons notre travail  M.
Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre  fermoir.

Entre autres choses importantes, nous avons dj transcrit la
Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation  l'Arme.

Dans la premire, il est dit que:

Le glorieux drapeau que nous dployons encore une fois devant ceux qui
nous provoquent est le mme qui porta  travers l'Europe les ides
civilisatrices de notre grande Rvolution.

Et, dans la seconde:

De nos succs dpend le sort de la libert et de la civilisation.

D'ici peu, nous nous livrerons  d'autres travaux. Jules a fait cadeau 
Lon d'une carte du Thtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour
marquer les positions des belligrants. Les petits drapeaux dorment dans
leur bote, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux franais, en
attendant que le canon les rveille et qu'on les pique sur les places
conquises.

Pour nous distraire, le soir, Lon et moi, nous parcourons la ville avec
une troupe de camarades, en chantant la _Marseillaise_ et le _chant du
Dpart_.

    Mourir pour la Patrie,
    C'est le sort le plus beau...

--Sacre bande de polissons! a cri l'autre soir le pre Merlin, par sa
fentre, comme nous passions devant chez lui en hurlant a; si vos
parents n'taient pas des nes, il y a longtemps qu'ils vous auraient
flanqus au lit  coups de martinet!

Quelle vieille canaille!




                                    V


Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck.

--Si tu veux, me dit Lon, nous laisserons la carte du Thtre de la
Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme a, tous ceux qui
entreront ici pourront voir o nous en sommes... Si nous piquions
quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin?

--Gardez-vous-en bien! s'crie M. Beaudrain qui recopie sur son registre
la dpche de l'empereur  l'impratrice, que nous venons de lui
apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous rserve tant de surprises!
Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur
Rastadt? Connaissez-vous le plan labor par notre tat-major? tes-vous
dans le secret des dieux?... Ah! jeunes tourneaux... Mais, dites-moi
donc, tes-vous bien srs d'avoir transcrit fidlement la dpche?...
Louis vient de recevoir le baptme du feu; il a t _admirable de
sang-froid_ et n'a _nullement t impressionn_... a fait un
plonasme.

--Monsieur, c'tait comme a.

--Ah!... Une division du gnral Frossard a pris les hauteurs qui
dominent la rive gauche de Saarbruck.... La _rive_..., la _rive_ d'une
_ville_...

--Vous tes certains qu'il y avait: _la rive_?

--Oui, monsieur.

--Nous tions en _premire ligne_, mais les balles et les boulets
_tombaient  nos pieds_.

--Monsieur, dit Lon, voil une phrase qui m'a tonn.

--A tort, mon ami,  tort. Cela prouve simplement que les fusils 
aiguille ne valent rien... et dmontre en mme temps la supriorit du
Chassepot. Louis a conserv une balle qui est tombe prs de lui. Il y
a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme.

M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche.

--Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tus. Les risques de la
guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas
d'omelette sans casser des oeufs.

Et il ajoute:

--Cette dpche du chef de l'tat est modeste. Elle l'est mme beaucoup
trop. Elle ferait croire  une simple escarmouche; et c'est une grande
victoire que nous avons remporte, une grande victoire!

Le soir, on a illumin et on a pavois la ville. Je voudrais bien tre 
demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux?

                                ***

Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commenc, que la division
Frossard a culbut trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses
ont impitoyablement fauch l'ennemi, et que l'empereur est rentr
triomphant  Metz.

Il parat que Sa Majest semblait rajeunie de vingt ans. Le prince
imprial tait trs crne. Son oeil bleu lanait des clairs. Des
milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs.

On a bombard et brl Saarbruck, aussi. Tant mieux. a apprendra aux
Prussiens  dmolir le pont de Kehl, les vandales.

Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui
l'affirme; et il apprend au public qu'il est dj arriv au ministre
de l'intrieur six demandes pour la place de sous-prfet de Saarbruck.

--Et ce n'est qu'un commencement, rpte M. Pion en se frottant les
mains, un tout petit commencement. L'arme allemande meurt de faim.
Avant-hier, six cents Badois affams ont pass la frontire et sont
venus se faire hberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade.

--Ainsi, du reste, que le gnral de Moltke, fait ma soeur. Quant 
Frdric-Charles, il est gravement indispos...

--Et Bismarck a la colique! s'crie M. Legros en tamponnant son front
avec son mouchoir, car il fait trs chaud et il transpire facilement...
Ah!  quand la grande racle?

Oui,  quand? A bientt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue
au Pain, prs du march. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait
clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots:

    AU PRUSSIEN

    _Spcialit de vestes_.




                                   VI


Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a
partout, au-dessus des portes, aux fentres, dans les arbres et aux
ridelles des charrettes. Le boueux qui enlve les ordures, le matin, a
piqu un tendard d'un sou, surmont d'une plume rouge, sur le collier
de son cheval et la prfecture a arbor une grande bannire, toute
frange, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubann
comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnat
plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite.
La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu a. Il y a du monde
dans les rues jusqu' dix heures. Mon pre m'a dj emmen deux fois au
caf avec lui, et j'ai profit de la cohue--presque la moiti des
chaises est occupe, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au
kirsh. Mon pre avale son grog  petites gorges en trinquant toutes les
deux minutes  la victoire de la France et  la sant de l'empereur et
nous ne partons que trs tard, aprs neuf heures et demie. Nous passons
par les rues qu'clairent les lampions et les lanternes vnitiennes aux
raies multicolores. a sent la vieille graisse, et, quand on passe trop
prs des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule
dans le cou. C'est trs beau.

                                ***

Mais, tout  coup, un drapeau disparat, puis dix, puis vingt. On les
arrache par centaines, on les arrache tous et on dcroche les lampions.

Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris!

D'abord, 'a t un engourdissement. On en est rest l. Puis, on s'est
rvolt, on n'a pas voulu croire; on a parl de mensonge ignoble, de
manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait  quoi s'en tenir: nous
avons t surpris, pris en tratre, crass sous le nombre.

--Nous sommes manche  manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais 
nous la _belle_.

                                ***

Eh bien! nous l'avons gagne, la belle! Et rapidement encore! On vient
de coller sur les murs, ce soir, 6 aot, une dpche qui annonce une
revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a t battu  plate couture
et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son arme.

--40,000 prisonniers! s'crie ma soeur... Et on a bien d en tuer
autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion?

--Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... 
condition qu'ils appartiennent tous  l'arme rgulire, car, dans le
cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan
imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes
sans autre forme de procs. Vous savez que, dans les guerres de
l'Empire, particulirement en Espagne, tout habitant pris les armes  la
main tait fusill sommairement.

--Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse excuter ces
Prussiens... Ah! si nous avions des dtails sur la bataille...

--Nous en aurons demain.

Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des dtails pour illuminer et
pavoiser. Tout le monde, en ville, a dj sorti ses drapeaux et rattach
ses lampions.

Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas
jug  propos de pavoiser son tablissement. Pourquoi? C'est ce que se
demande la foule, qui s'est masse sur le trottoir, en face de chez lui.
Un vieux monsieur  la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien
souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne  bec de corne entre
les jambes s'crie:

--Ce sont des Prussiens!

--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens!

Et une chaise de la terrasse, lance  toute vole, brise la glace de la
devanture. Le tumulte augmente. Les vocifrations se croisent. On
continue  jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les
becs de gaz.

--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!

Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement,
tout est dj cass et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis dsol.

--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!

Le patron et la patronne du caf sortent en faisant des gestes. Mais on
les accueille par des hues, par des grossirets sans nom.

a me semble exagr ces insultes, car enfin si ce n'taient pas des
Prussiens?

La femme rentre, terrifie, en se bouchant les oreilles, pendant que le
mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout ple, mais on voit
qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas tre un Prussien.

Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie:

--Lches!... Imbciles!... Sauvages!...

Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang,
profite d'un moment d'accalmie pour dire:

--Arborez le drapeau franais et l'on vous laissera tranquille.

La patronne, qui a d entendre, apparat  une fentre du premier avec
un drapeau qu'elle droule. On applaudit... Mais, presque aussitt, les
hues et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais,
tout rouge, avec un petit carr bleu, ray d'argent  l'angle.

Un monsieur, employ  la prfecture, cravat de blanc, et un maon, se
prcipitent sur le propritaire du caf; celui-ci, d'un coup de poing en
pleine figure, envoie rouler l'employ sur le trottoir, le nez en sang;
mais il est saisi  la gorge par la main pltreuse du maon. Alors, la
foule se rue...

--Arrtez! arrtez! au nom de la loi!

C'est la police, le commissaire, ceint de son charpe, en tte. On se
disperse,  la hte.

                                ***

J'apprends, en rentrant  la maison, par M. Legros, que le cafetier
n'est pas un Prussien. Il le connat: il lui fournit des cigares. C'est
un Anglais naturalis franais, mais sa femme est Anglaise.

--Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client,
vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu' un certain point;
c'tait son droit, aprs tout, de ne pas pavoiser.

--Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu' moiti
Franais? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger
notre pain, alors?

--Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne...  mon
avis, du moins.

--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un tranger, c'est un parasite,
ni plus ni moins. Je ne connais que a et le port d'armes. D'abord, on
devrait tous les expulser, dans ce moment, les trangers: ce sont tous
des espions.

Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de
briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque
le caillou que j'ai lanc. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir
un mouvement d'admiration lorsqu'on a dploy le drapeau anglais. Il est
trs beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le franais. Au point
de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le
drapeau franais est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux
fentres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus
je le regarde, plus je le trouve agaant, gueulard et crapuleux. Je
n'irai dire a  personne, pour sr.

Ce ne serait gure le moment. On vient d'apprendre que la bataille
annonce par la dpche n'a pas eu lieu et que, par consquent, nous
n'aurons la peine d'hberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000
hommes. La dception est norme. Les drapeaux et les lampions ont
disparu des faades comme par enchantement. Il parat que ce n'tait
qu'un canard, un coup de Bourse.

--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et
l'on a bris toutes les chaises; puis, on a t saccager une maison de
banque allemande.

Trs bien! a servira de leon aux Prussiens.

--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontr Capoul dans la rue
et qu'on lui a fait chanter la _Marseillaise_. Si vous aviez pu entendre
a! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien!

--Avec la _Marseillaise_, dit M. Pion, le Franais est invincible.

Voil: A Wissembourg, on n'avait pas chant la _Marseillaise_.
Maintenant, on va la chanter partout, et, a va changer de note. J'ai
copi tout  l'heure une dpche ministrielle qui en dit long sans en
avoir l'air:

L'ennemi parat vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce
qui nous donnerait de grands avantages stratgiques.

Et j'ai lu un journal qui affirme que la prise de Wissembourg est une
faute commise par l'arme prussienne.

Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils
n'en sortiront pas vivants.

                                ***

Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent  pas de gants. J'en ai dj
plant pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Thtre de
la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique
encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, o, pourtant, Frossard a
_failli vaincre_.

Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement,
hroquement, battus comme Roland  Roncevaux, battus comme une poigne
de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entire de barbares.
Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour
surprendre les corps les plus faibles et les craser sans danger! Beaux
vainqueurs, que ces lches Teutons qui ne savent combattre que
lorsqu'ils sont dix contre un!

M. Pion ne drage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de
sauvages, depuis le matin jusqu'au soir.

M. Beaudrain cite le vers fameux:

    A vaincre sans pril on triomphe sans gloire.

Et il ajoute chaque fois:

--Eh! eh! on jurerait que Corneille a prvu les Prussiens.

Cependant, il ne faut pas dsesprer. Tout n'est pas perdu. On vient
d'afficher une proclamation de l'Impratrice:

Vous me verrez la premire au danger pour dfendre le drapeau de la
France.

--Des phrases comme a vous rconfortent, dit Mme Pion. C'est capable de
rchauffer les plus froids.

--Pour sr, rpond M. Legros qui s'ponge avec nergie.

Mon pre lit le journal du jour.

Les Prussiens sont  bout de souffle.

La Prusse foule notre terre franaise. Songez-vous bien  cela? Oui,
n'est-ce pas?--Et vous avez compris? Et au lieu de craindre quoi que ce
soit, vous riez, vous haussez les paules, et vous vous apprtez _aux
volupts du massacre_?

Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les vieux de 1814, la France
meurtrie et sanglante, laisse pour morte sous le talon des barbares?

Ce sera le dernier sang vers! Soit! Mais, du moins, _qu'il soit vers
par cataractes, avec la divine furie du dluge_!

L'arme prussienne est chez nous! _Nous la tenons!_ La voici _enfin_,
non plus seulement en face de nos braves, mais en face de deux millions
de citoyens, qui veulent mourir ou qui veulent tuer.

La Prusse s'est laisse prendre  _cette ruse de la Providence. C'est
Dieu qui a t le seul vrai tacticien dans toute cette affaire_.

--Les Prussiens? dit Catherine qui vient annoncer que le dner est servi
et qui a entendu les dernires phrases; c'est le bon Dieu qui les punit.

Le 8 aot le dpartement de Seine-et-Oise est dclar en tat de sige.




                                   VII


Le ministre Olivier n'existe plus. C'est le gnral Cousin-Montauban,
comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau
cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans
la situation actuelle, la plume doit faire place  l'pe.

--_Cedat toga armis_, rpte-t-il depuis deux jours.

Le nouveau ministre de la guerre est un rsolu. Il a dit, en prenant
possession de son portefeuille:

--Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt  trente ans. Il s'agit de
mettre cette force immense  mme de rsister, par le nombre qu'elle
reprsente,  l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_.

--L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au
Corps lgislatif. Une dpche que j'ai reue m'annonce que des dragons
prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans
organiss militairement en francs-tireurs sont sortis arms, ont tu dix
dragons et ramen des prisonniers.

La Chambre a applaudi bruyamment.

D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Aprs la
premire bataille, si le sort favorise les armes franaises, ces
puissances entreront immdiatement en ligne.

Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui
manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation
dplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue
jusqu'au ventre.

Ce qu'il faut, dit un journal, c'est tre prt pour la retraite des
Prussiens, retraite qui, forcment, s'effectuera avant peu, et que les
volontaires changeront en droute en se jetant sur les flancs de
l'arme. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chasss de France! Des
coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en
change de leur victoire, ni un ruisseau, ni un cu, _dussent-ils mme
nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'me de la
France en serait humilie et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage.
_Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._

Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et
stratgiques entre mon pre, M. Pion et M. Legros. L'picier-marchand de
tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des ides  lui:
il vient d'tre nomm lieutenant de la garde nationale.  ne fait pas
l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici,  lui faire
partager ses opinions, ou au moins  lui imposer silence. Ils vont
parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le
hol.

--Il n'est peut-tre pas mauvais que nous ayons t vaincus, dit M.
Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts 
cancaner et  dnigrer, que nous avions besoin d'une leon.

--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.

--Je parle des Franais en gnral, monsieur.

--Le Franais en gnral est magnanime, monsieur, chevaleresque,
monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans
embches et sans tratrises..... et quant  ceux qui lui souhaitent des
dfaites.....

--Vous ne parlez pas pour moi, j'espre?

--Je parle des mauvais Franais en gnral. D'ailleurs, maintenant que
vous avez acquis un grade...

--Je n'ai rien acquis du tout! s'crie M. Legros qui doit son grade 
l'lection. On m'a librement lu, librement, vous entendez? Pourquoi ne
vous tes-vous pas prsent  l'lection, vous aussi?

--Moi, rpond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai
servi. J'ai occup un grade lev dans la hirarchie militaire et je ne
tiens pas, vous comprenez pourquoi,  faire partie d'une milice
bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment 
l'autre, me confier un poste important...

--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous tiez capitaine d'habillement,
n'est-ce pas?

--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous dj
fait faire votre uniforme de lieutenant?

--Oui, monsieur.

--Et les galons ne vous gnent pas?

--Vous verrez a quand nous irons au feu! s'crie M. Legros furieux.

Monsieur Beaudrain intervient.

--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment o l'ennemi
a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions
intestines... des... des... voyons, voyons...

M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le prfet qu'il accuse
de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expdie. C'est
honteux: les hommes de sa compagnie sont obligs de faire l'exercice
avec des btons. Ils ont un fusil  piston pour douze et une baonnette
pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui
perd dj confiance. Si l'administration tait moins bte...

--Ne calomniez pas le gouvernement imprial, fait M. Pion, svrement.

--Mais, fichtre de fichtre! on prend des prcautions, au moins; on ne
livre pas un dpartement sans dfense aux coups de l'ennemi... Avez-vous
vu cette invitation ridicule lance  tous les pompiers de France de
venir dfendre la capitale?

--Je l'ai copie hier, dit M. Beaudrain.

--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans?

--Il est peut-tre dj trop tard, fait mon pre. Si on leur donnait des
armes, ils ne mettraient pas longtemps  les enterrer. Pourvu qu'on ne
touche pas  ce qu'ils possdent, ils se fichent pas mal du reste,
allez.

--Vous exagrez, rpond M. Legros. Mais il est certain que nos
populations sont bien abattues. Et si deux rgiments de Prussiens,
seulement, se prsentaient devant Versailles, nous n'aurions qu' leur
ouvrir les portes.

M. Pion lve les paules.

--On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune exprience des
choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme a.

Eh bien! si, on prend les villes comme a. Quatre uhlans prussiens, le
12 aot,  trois heures, ont pris possession de Nancy.

La nouvelle produit une motion profonde. Quatre uhlans! Est-ce
possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille
habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats?

Pas un seul.

Et les citoyens?

Ils n'avaient pas d'armes.

--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait d se faire tuer!

--Pourquoi? demanda M. Legros tonn.

--Pour l'exemple, Monsieur!

La population, comme avertie par un de ses pressentiments prcurseurs
des catastrophes, se dcourage tout  fait. De temps en temps elle
s'anime; on dirait qu'elle a la fivre.

Un beau jour, on s'aperoit que, depuis dix ans, les pturages du
plateau de Satory sont afferms  des Allemands et que des gens suspects
occupent les abords de l'cole de Saint-Cyr. L-dessus, on ne voit plus
partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fentres des
maisons occupes par les trangers. Un sergent de ville, voyant un
aveugle marcher lentement en ttant devant lui le terrain avec son
bton, lui donne un croc-en-jambe pour voir si c'est un vrai aveugle.
C'est un vrai aveugle. Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord
du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras.

Je n'ai pas encore vu arrter d'espion--mais j'ai vu arrter un individu
qu'on prenait pour un espion.--C'tait un vieux bonhomme, portant des
lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son
chemin  un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mcontent
sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a cri:

--C'est un espion.

On a saisi le vieillard, on l'a rou de coups, on a lacr ses habits,
on a cass ses lunettes, et on l'a tran chez le commissaire. Nous
avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le
vieux bonhomme est sorti, accompagn par un agent qui l'a aid  se
rendre chez un de ses parents qu'il tait venu visiter.

Si l'on perd confiance  Versailles, il parat qu' Paris on conserve
bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir
un dimanche, M. Arnal entre autres, s'tonnent de nous voir conserver
des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils
sont certains du succs. Bazaine va oprer sa jonction avec Mac-Mahon et
leurs deux armes n'en formeront plus qu'une seule, norme, en face
d'armes ennemies, dcimes et pouvantes. Nous pouvons, d'un moment 
l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. a dpend d'un rien.

--A Paris, disent-ils, on attend le rsultat des oprations avec la plus
entire confiance...

Le fait est qu'ils ne sentent gure la dfaite. Ils sont gais comme des
pinsons.

Leur entrain a fini par nous gagner.

Nous avons t visiter le muse, au chteau, avec eux. Nous nous sommes
arrts longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui
reprsentent les victoires de la Rpublique et de l'Empire.

--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-l! dit M. Arnal en
secouant la tte.

--Des Romains, dit M. Beaudrain.

Devant le tableau qui reprsente la bataille d'Ina, mon pre fait halte
en frappant le parquet du pied. Il a l'air mcontent. C'est son
habitude, quand il arrive devant cette toile-l. Il trouve que Napolon
n'est pas ressemblant.

--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur
Beaudrain, il n'y est pas?

--Pas tout  fait, en effet.

--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le russit bien...
Ah! ce diable d'Horace Vernet!...

Et, comme on longe une interminable galerie peuple de statues, mon pre
raconte l'histoire de l'hirondelle trace avec un bouchon noirci sur un
plafond du Palais-Royal.

--Est-ce que vous croyez rellement, demande M. Arnal en se croisant les
bras thtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que,
lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut
se laisser flanquer une vole par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez,
on devrait faire visiter le muse de Versailles  toutes les troupes qui
partent pour la frontire. a les lectriserait.

Avant de rentrer  la maison, mon pre fait voir  ses invits, tout 
ct, la proprit qui appartient  Bazaine. Il est tout fier d'avoir
pour voisin l'illustre marchal.

Le soir,  dner, on trinque et on retrinque aux succs de l'arme
franaise et  la sant de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu
parti. Et, malgr les coups de coude de sa femme, il entonne.

    As-tu vu Bismarck?...

Ah! ils sont srs de la victoire, les Parisiens!

                                ***

Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succdent. Dans la Baltique, une
partie de la flotte franaise bloque Koenigsberg et une autre partie,
Dantzig. L'Empereur a quitt Metz, le 14, pour aller combattre
l'invasion, et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont t
livres aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la
journe du 18, particulirement, les Prussiens ont subi un chec
considrable. Trois divisions allemandes ont t culbutes dans les
carrires de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrs, des dessins
d'envoys spciaux reprsentant la chute des rgiments tombant les uns
sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux
entremlement d'armes, d'hommes et de chevaux. a vous donne froid dans
le dos.

On assure que, de la splendide arme du prince Frdric-Charles, il ne
reste que des dbris. Et le ministre de la guerre a annonc au Corps
lgislatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck
a t ananti. Il n'en subsiste pas un.

Les trangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus
leurs sympathies pour la France. Le _Figaro_ reoit de Louvain une
lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs  tous les
Belges.

Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis
donc pas riche.

Tant que durera la guerre contre ces _brigands de Prussiens_, je vous
enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blesss franais. Fils
d'un rvolutionnaire de 1830, je donne pour _mon pre qui n'est plus_...

Courage, Franais!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore
des couteaux et si cette dernire arme vous manque, alors... _alors, il
vous reste de l'arsenic_!

Faites qu'ils crvent _tous_ en France, tous les Prussiens qui ont eu
l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacr de la
patrie! O France de 89! les cosaques dposent leur fumier dans vos
champs, qui ne devraient tre abreuvs _que de leur sang_!

Je suis mari et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque
soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays: _j'aurais
l'occasion d'en tuer_.

Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe  personne ni de mon
nom, ni de l'acte que j'accomplis.

a vous met de la joie au coeur, des lettres comme a. On voit qu'on
n'est pas abandonn, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent
remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend
que Bazaine est coup. Il est vrai qu'on annonce, aussitt, que le
maintien des communications du marchal avec Verdun et Chlons n'entrait
pas dans les plans du commandant en chef.

La situation du marchal Bazaine, dit un journal, est le rsultat d'une
tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine 
rester sous Metz.

Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son
fils--notre Fritz--et de ses gnraux! Quant aux simples Prussiens, ce
sont des misrables qui meurent de faim; mais la France est toujours
charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire
est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir.

--Et pourtant, dit mon pre, ces gens-l ont recours, pour escamoter la
victoire,  des procds bien odieux.

--Je crois bien! s'crie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils
brlent les villages, ils envoient des espions partout et il parat mme
que vingt navires formidablement arms viennent de partir d'Amrique,
emportant une quantit considrable de flibustiers, tous allemands; ces
pirates se proposent de dbarquer dans les ports ouverts de France, et
de les mettre au pillage!

--Oui! mais  bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un
journal  la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui 
la Chambre une dpche ainsi conue:

Corps franc compos de quelques Franais a pntr sur territoire
badois; trains badois manquent aujourd'hui.

Il y a un instant de stupfaction. Ma soeur revient la premire  elle.

--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur!

Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions:

--Vive la France! Vive l'Empereur!

--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu dj cette ide-l; mais je
n'avais os en faire part  personne. Les gens sont si drles! Ah!
'aurait t un coup  tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont
occups en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire!

--Oh! oui, fait ma soeur, merveille.

--Ah! j'ai eu bien d'autres ides, continue M. Pion en s'asseyant,
pendant que nous l'coutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez
que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts
de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh
bien! j'avais pens  une chose...

--Faire vrifier les chaussures avant leur entre en magasin? insinue
mon pre.

--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pens tout
simplement  habituer le soldat  marcher pieds nus. Oh! pas une longue
trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomtres.
D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient
facilement, voyez-vous; a leur serait trs utile. En cas de besoin, ils
pourraient se dchausser et continuer l'tape pieds nus. Ce n'est qu'une
habitude  prendre: voyez les Arabes, les sauvages...

--videmment, videmment, fait ma soeur. Mais je pense encore  votre
premire ide. Il serait peut-tre encore temps de la mettre 
excution.

--Peut-tre bien, rpond M. Pion en tirant sa moustache.

Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques
jours, une vritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour
la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'tre
reconduit  Berlin par deux officiers gnraux. Sa folie a un caractre
furieux: c'est le dsastre de Jaumont qui en a provoqu la
manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en
diffrentes rencontres. Le _Figaro_ annonce que nous avons remport une
grande victoire--chrement achete, il est vrai-- Grandpr.

Mais, justement, des personnes qui ont des parents  l'arme viennent de
recevoir des lettres--qui sont arrives en bloc.

Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de
l'indiscipline gnrale de l'arme franaise et de l'organisation
pitoyable de l'intendance militaire. Les rgiments sont disloqus,
bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les
bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre
heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'arme.

On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine,
pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la mme phrase: Nous
avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle. Est-ce qu'ils se
seraient donn le mot?

Pour le calembour peut-tre, mais pour le reste?

Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: Hier soir, de six
heures et quart  neuf heures et demie, la gare des marchandises de
Reims a t mise au pillage par trois ou quatre cents tranards du corps
de Failly. Ces soldats, appartenant  diffrentes armes, s'taient
entendus  l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont bris
ou ouvert prs de cent cinquante wagons, ont jet sur les voies, au
risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre,
les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les
barils de salaisons, les effets d'habillement et d'quipement, et aussi
une grande partie des bagages de l'Empereur.

Les revendeurs attendaient de l'autre ct de la clture brise. Ils
payaient 20 centimes pice les draps de l'Empereur, 50 centimes les
pains de sucre. Les bagages des officiers d'un rgiment d'infanterie de
marine ont t pris dans la bagarre...

                                ***

Que croire?




                                VIII


Mon grand-pre maternel, le pre Toussaint, croit que a finira mal.

Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans
le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau  nous
donner.--Il a expos des tas de raisons.

Il avait l'air de chercher  faire excuser sa visite: il est trs mal
avec mon pre. Il a parl du temps, qui est trs beau, des rcoltes qui
ne seront pas mauvaises, de sa sant  lui, qui va cahin-caha, de la
sant de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout.

--Ah! pour a, non; pas bien du tout.

Et, comme mon pre lui demandait quand il l'avait vue pour la dernire
fois, le vieux a fait une rponse vague. Puis, il a parl d'une maladie
terrible qui frappait les dindons: il en avait dj perdu une bonne
douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remde: le marc
de caf. Ah! s'il avait su a huit jours plus tt...

--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donn ce remde-l?
a demand mon pre en souriant malignement.

--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aim les
voir crever tous les uns aprs les autres, mes dindons!... Ah! le
brigand! Et dire qu'on l'a nomm maire de la commune! C'est la ruine du
pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner
tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enrags dans
les rues... C'est une calamit!

Mon pre a laiss le vieux dblatrer  son aise contre Dubois--sa bte
noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a
cherch  savoir ce qui avait pu le pousser  nous faire une visite. Le
pre Toussaint, contre son habitude, a t trs franc. Il tait venu
nous proposer un trait d'alliance, tout simplement. Convaincu que la
guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour
arriver  Paris, il tait d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des
autres avant peu et qu'il valait mieux, par consquent, oublier les
discussions passes que de continuer  vivre comme chiens et chats.

--Voil mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est
l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui
ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous rserve--sans
embrasser ses petits-enfants.

Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon pre dans celle de
mon grand-pre et j'ai t embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis
piqu les lvres, car il n'avait pas fait sa barbe.

--Ainsi, c'est entendu? a demand le vieux en partant. Comme c'est le 3
septembre la fte  Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le
lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez.

--C'est entendu, a dit mon pre qui a referm la porte en murmurant:

--Quelle comdie! Il a tout simplement peur de rester tout seul 
Moussy, si les Prussiens viennent dans le dpartement, et il veut
s'assurer un logement chez nous, pour faire des conomies...

Malgr tout, mon pre a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, aprs
avoir travers les bois qui relient Versailles  Moussy-en-Josas, nous
arrivons chez mon grand-pre. Il nous guette, depuis quelque temps dj,
assure-t-il, de la porte du jardinet qui prcde la maison, et il nous
fait entrer dans la salle  manger o Germaine, sa bonne, vient de
servir le djeuner.

C'est une crature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme,
toute petite--six pouces de jambes et le derrire tout de suite,--sche
comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau,
noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent
dans le potage, car elle est toujours dcoiffe.--Avec a, pas vilaine
du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux
et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prtend qu'elle aurait
fait un beau petit garon.

Mon grand-pre n'a qu'une opinion sur elle:

--Elle vaut son pesant d'or.

Germaine, au contraire, a deux opinions sur son matre. Tantt, c'est
la crme des hommes et tantt, c'est un vieux grigou. Expliquez-moi
a.

--Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle rpondu
un jour que je lui demandais la raison de ces apprciations compltement
opposes. Et d'abord, si votre grand-pre avait le sens commun, il ne
mettrait jamais les pieds  Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire
a  votre papa de ma part.

Elle le lui a dit elle-mme  plusieurs reprises; elle venait 
Versailles exprs pour se plaindre de la conduite du pre Toussaint qui
passait des trois et quatre jours  Paris.

--Des trois et quatre jours, monsieur, et il tait parti pour une
aprs-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel tat, je vous en
rponds!

--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon pre, visiblement ennuy.
a ne me regarde pas.

--a ne vous fait gure honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en
allant.

Ce qui nous fait honneur, c'est la faon dont nous accueillons les
diffrents plats qu'elle a prpars. Germaine est un vrai cordon-bleu et
mon pre lui fait des loges.

--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments,
voyez-vous, a me fait tourner la tte, et je serais capable de manquer
mes pets-de-nonne.

--C'est vrai, a! s'crie mon grand-pre, elle n'aime pas les
compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle
ne les aurait pas vols.

Ma soeur, qui doit tre au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux
oreilles. Le bonhomme s'en aperoit; immdiatement, il change de sujet
de conversation:

--Figurez-vous, Barbier, que ce sclrat de Dubois...

Le voil parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lche
pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-l; Dubois est un misrable; Dubois ne
vaut pas la corde pour le pendre...

Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a t nomm il y a six mois
environ, au dsespoir de mon grand-pre qui avait fait des pieds et des
mains pour arriver  dcrocher l'charpe tricolore. Dubois possde la
plus belle ferme du pays; c'est un gros garon rjoui, pas trop bte,
assez honnte homme. Comme il aime  rire, il a blagu le pre Toussaint
 propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste  propos de
quoi.--Il s'est moqu de Germaine aussi--c'est elle-mme qui me l'a
dit.--Il prtend qu'elle ressemble  un hrisson. De plus, Dubois passe
pour tre _libral_ et mon grand-pre prtend que c'est un rouge.

--Oui, un rouge! Il ne va jamais  la messe, d'abord.

Mon grand-pre non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine 
la messe et aux vpres. Elle va  la messe pour son propre compte et aux
vpres pour celui de son matre.

--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans a, il laisserait
les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied
dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un
chapelet, le long du chemin. Et puis, il a vot: _Non_, au plbiscite.
J'en suis sr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait
peut-tre pas maire,  cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire
 des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper
en petits morceaux que de faire du tort  mon prochain... N'empche que
la commune n'est gure en sret entre les mains d'un gueux pareil.

Dubois est un gueux, videmment. Et la preuve, c'est qu'il a russi 
empcher mon grand-pre de s'adjuger un grand morceau de pr qui fait
suite  son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il
prtend audacieusement que ce pr fait partie de sa proprit et il a
essay plus de dix fois de mettre la main dessus; il tait mme arriv,
du temps de l'ancien maire,  en faire couper le foin rgulirement et 
le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il
lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe;
Dubois vient mme de prouver, dernirement, que le pr appartient bel et
bien  la commune, et il a fourni des pices qui tablissent le fait.

--Ce sont des faux! hurle mon grand-pre; des faux abominables!

Et, comme nous passons, aprs djeuner, pour nous rendre chez la tante
Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empcher de crier:

--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-l
tranerait le boulet!

                                ***

La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur
du pre Toussaint, la tante de ma mre. Elle a aujourd'hui soixante-huit
ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros,  Bercy! A
la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas
d'enfant, elle avait rsolu de venir se fixer  Versailles,  ct de
nous. Mais le grand-pre Toussaint est intervenu. Il a dclar que sa
soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville,
c'tait toujours trs bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la
campagne tait bien prfrable, surtout pour une personne qui avait
longtemps habit Paris. L, depuis, il s'est mis  vanter les charmes de
la vie champtre, a assur qu'il vivait au milieu des champs comme un
coq en pte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni
moins. Et, lorsqu'il a eu  moiti convaincu sa soeur, il a annonc
qu'il y avait justement,  Moussy-en-Josas,  ct de chez lui, une
belle proprit  vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse
de Louis XIII, _arrang  la moderne_.

Mme Moreau a achet la proprit, sduite par l'espoir de se voir
chtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un chteau; il a
grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et
briques rouges, prcd d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux
tilleuls. Par derrire, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec
vases, balustrade en pierre et pice d'eau.

Mon grand-pre avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur  venir
habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver 
se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa
succession, qu'il savait considrable. D'abord, sa tactique lui russit
bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappe de
paralysie; la maladie la rendit dfiante et,  la suite de quelques
tentatives peu dlicates, elle rompit presque compltement avec mon
grand-pre.

J'ai appris tout cela peu  peu,  la maison, par des indiscrtions de
Catherine ou par des conversations entre mon pre et ma soeur. J'ai
appris aussi que, par testament dpos chez un notaire, ma tante Moreau
a divis ce qu'elle possde en trois parts: la premire doit revenir 
Louise, la seconde  moi et la troisime est rserve aux hpitaux.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense,  ce testament, en entrant dans
la grande pice o la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle
ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si dcrpite, si use, la
pauvre femme! A notre entre, pourtant, un clair de joie a illumin sa
physionomie suranne, mais maintenant elle a repris son aspect morne;
ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses
joues creuses, sa mchoire troite et prominente, ses yeux qui ont
l'air de trous, tout dans son visage voque l'ide d'un crne sur lequel
on aurait coll de la peau tanne et jaunie comme celle d'un tambour de
basque.

a sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne
que, peu  peu, l'impression de frayeur glace, qui m'avait saisi en
entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre sant, elle
s'informe de nos tudes.

--Et vous tes-vous bien amuss, ce matin, chez votre grand-pre?

--Mais, nous sommes arrivs pour djeuner, ma tante.

--Vous a-t-il mens  la fte, au moins? Car c'est la fte du pays,
aujourd'hui et demain.

--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout  l'heure.

--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entr? Justine,
allez donc demander  monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me
voir.

La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vtue de noir, un
bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-pre qui
se promne dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue
des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...

Mais le voil qui parat. Il s'avance, courb, son chapeau appuy sur le
ventre, tout souriant.

--H! ma chre Clotilde, comme vous paraissez bien portante,
aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je
crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui,
mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur
pied tout d'un coup, un de ces jours...

--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, rpond ma tante en
tendant la main  son frre; mais il me semble, depuis que ces enfants
sont entrs, que je vais un peu mieux.

Elle nous invite  dner. Mon grand-pre, pendant le repas, trouve moyen
de faire preuve d'un amabilit surprenante. Sa figure de vieux renard
s'adoucit prodigieusement, ses lvres pinces s'paississent, l'clat
cruel de ses yeux se voile de bont. On lui donnerait le bon Dieu sans
confession. Il m'tonne beaucoup.

La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau  Louise
d'une belle paire de boucles d'oreilles enferme dans un crin bleu. A
moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or.

--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donn, mais je
n'en ai pas: je m'attendais si peu  votre visite. Tu t'en achteras
avec.

Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois
qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui
joue le _Chant du Dpart_. Ils vont trs bien, ces chevaux de bois et,
avec la baguette en fer, j'enlve au moins une douzaine d'anneaux.
Louise n'en a attrap que deux. C'est si maladroit, les femmes!

Je reviendrai  la fte. J'y reviendrai demain matin--car nous passons
la nuit chez le grand-pre et nous ne retournons  Versailles que demain
soir.

                                ***

J'y reviens. J'y passe la journe. Elle n'est pas mal du tout, cette
fte, pour une fte de village. Il y a au moins une cinquantaine de
baraques, des tourniquets o l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en
pain d'pice; des massacres o l'on abat des Prussiens  tour de bras.
On peut s'en payer: deux balles pour un sou.

Du reste, tout est  la prussienne, cette anne, tout, jusqu'aux tirs
enfantins,  l'arbalte. On a remplac les animaux par des Allemands--le
marchand dit que c'est la mme chose--et, lorsqu'on plante la flche au
milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son
trne--celui o il va  pied, bien entendu.

En rentrant chez mon grand-pre, je le trouve, dans le verger, causant
avec mon pre sous un pommier. Une discussion d'intrt, sans doute.
J'coute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche  sa fin; je
ne puis arriver  savoir de quoi il est question.

J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drle de tte! Oh! il n'est
pas franc du collier, pour sr. Deux petits yeux de cochon, en vrille,
ptillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche
toute petite, rentrs aux coins, sans lvres: une fente  peine
perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mchoire forte,
carre, qui avance et qui a l'air de vouloir se dmantibuler quand il
mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque
carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en
travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils  des plis de
soufflet de forge.

Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant  mon pre qu'il ne dsire
pas froisser cependant, car en mme temps il a des gestes qui veulent
tre bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au
passage: Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais  la
place des autres.--Dame, la sensibilit, c'est beau, mais a mne
loin;--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:

--Toutou, tou, tou...

a fait un drle d'effet. On pense  du miel dans du vinaigre...

                                ***

Germaine apporte un journal.

--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles.

Ma soeur s'empare de la feuille de papier.

--Lis  haute voix, dit mon pre.

--D'aprs les renseignements qui nous sont parvenus d'une source
particulire, mais en laquelle nous avons une entire confiance, de
graves vnements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre
correspondant dsigne comme le troisime jour de combat.

Le marchal Mac-Mahon, aprs avoir t renforc par le corps du gnral
Vinoy, a livr un combat dans lequel nos armes auraient remport un
clatant succs. Les Prussiens seraient vaincus, culbuts, et trente
canons leur auraient t enlevs.

Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot massacre
appliqu  l'arme allemande ne serait pas une expression exagre.

                                ***

Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand
crdit, surgit  l'instant mme. Ce matin,  dix heures, un ami de la
famille d'Orlans,  Paris, a reu une lettre du prince de Joinville,
date de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre
a quatre pages, qui contiennent de nombreux dtails sur les journes des
30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de
notre arme.

Mais elle se complte par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de
triomphe et un vritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce
_post-scriptum_ de la bouche mme de la personne qui l'a lu dans la
lettre originale elle-mme.

Le voici intgralement:

La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons.
Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!

--Tout a, fait mon grand-pre quand ma soeur a fini sa lecture, tout
a, a ne me dit rien de bon. a sent le roussi, mes amis, a sent le
roussi.

                                ***

--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur  mon
pre lorsque le grand-pre nous a quitts, le soir,  la dernire maison
du village.

--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tent de croire,
moi aussi, que a ne va pas bien.

Nous revenons  pied  Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans
le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes
que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer
des choses dans les taillis; tout  l'heure, dans un sentier que nous
traversions, une branche m'a cingl le visage et j'ai saut en arrire
en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande alle qui mne  la
route, ma frayeur s'accrot devant les formes imprvues des branches
noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros
troncs qui ressemblent  des hommes, devant le fouillis mystrieux des
buissons o je crois percevoir des bruits de voix, o je dcouvre avec
terreur les canons de fusil d'une embuscade.

Enfin, au dtour du chemin, le rideau sombre de la fort se dchire.
Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.

Nous y sommes. Il me semble qu'on me dcharge les paules d'un poids
norme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les
maisons qui prcdent la ville...

                                ***

A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-mnage impossible.
Les gardes nationaux d'un poste qu'on a d installer dans la journe,
discutent  grands cris avec une douzaine de voituriers dont les
charrettes restent en panne, le long du trottoir.

--Alors, il n'y a plus moyen de passer?

--Vous passerez quand le chef de poste aura examin vos papiers.

Un charretier s'esclaffe.

--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu,
pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier
pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape.

L-dessus, c'est un toll gnral Le factionnaire lui-mme pose son
fusil contre la grille et se mle  la discussion.

Nous sommes dj loin que nous entendons encore les cris:

--On devrait vous fusiller, espce de Prussien!

--Prussien vous-mme!

--Vous allez voir a quand nous aurons la Rpublique!

--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon pre  chaque pas; mais
qu'est-ce qu'il y a donc?

Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avanons, plus la rue est
encombre. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un
rassemblement considrable. Des hommes,  la lueur des becs de gaz,
lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres
prorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui
s'allongent sur la chausse jaunie par l'clairage de la prfecture, en
face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu,
on ne comprend pas trs bien; ce sont les mmes mots, pourtant, qui
reviennent le plus souvent: patriotisme, Rpublique, dfense
nationale...

--Mon pre attrape par le bras un de ces orateurs improviss: c'est M.
Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il l,
cet homme placide? Mon pre l'interroge:

--Eh bien! a va donc mal!

--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...

--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous t battus, oui ou non?

M. Legros croise les bras, et regardant mon pre bien en face:

--La France vient d'essuyer une horrible dfaite. L'Empereur a t fait
prisonnier avec 80,000 hommes.

Ma soeur pousse un cri, pendant que mon pre reste bouche be. Des gens
nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons tre
assez btes pour ignorer des choses pareilles. Mon pre sent qu'il est
ncessaire de donner une explication.

--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez...

On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.

--Oui, vous n'tes pas au courant; a se voit, fait M. Legros avec
compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a
dcrt sa dchance et la Rpublique vient d'tre proclame  Paris.

--Ah! bah! Quand a?

--Aujourd'hui. Aussitt la dpche officielle arrive, on va la
proclamer ici. Restez donc; vous allez voir a. Tenez! vous apercevez
bien Vilain qui se promne dans la cour de la mairie, les mains derrire
le dos. Eh bien! il attend la dpche pour grimper sur une chaise et
proclamer la Rpublique. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint,
Vilain l'avocat qui a plaid contre le sminaire et qui a flanqu une
vole  sa femme pour l'empcher d'aller  la messe. C'est un pur,
celui-l! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes!
L'oubli des principes, mon cher ami, voil ce qui nous a perdus; on le
disait tout  l'heure  ct de moi, et c'est bien vrai... Les
principes! Les principes d'abord!...

Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.

J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-pre, une vieille gravure qui
reprsente Charlotte Corday conduite  l'chafaud par une bande de
sans-culottes.

Je me tourne vers ma soeur.

--Dis donc, Louise, ce sont bien des rpublicains, ceux qui escortent la
charrette de Charlotte Corday?

--Oui. Des rpublicains rouges.

Ah! trs bien. Il y a peut-tre des rpublicains qui ne sont pas des
rpublicains rouges.

Un gendarme sort de la prfecture, arrive au grand trot. Il tient un
papier  la main. Tout le monde se prcipite en hurlant.

On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc.
Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle 
hauteur du visage.

Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il
s'arrte: des applaudissements clatent.

Il fouille dans la poche de sa redingote.

Je me cache entre les jambes de mon pre. Ce qu'il cherche, ce doit tre
le couteau de la guillotine...

Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met  lire.

Ce ne doit pas tre un rpublicain rouge. Allons! tant mieux.

Il arrive  la proraison. Un grand geste  la Mirabeau. Il flanque les
deux chandelles par terre.

--Vive Vilain!!!

--Vive la Rpublique!

--C'est a, ronchonne le pre Merlin qui se trouve  ct de nous et que
je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien a: les principes d'abord--mais
les hommes avant.




                                    IX


Nous sommes en rpublique, et a se voit: on a enlev l'aigle du drapeau
de la mairie et on l'a remplac par un fer de lance; on a effac le mot
_Imprial_ du fronton des difices et on appelle l'Empereur Badinguet.

--C'est un beau spectacle, rpte mon pre dix fois par jour, que celui
de cette rvolution pacifique.

--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de
violences, de dsordres...

--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en
riant le pre Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la
basse-cour impriale, je crois. Elle a pris sa vole assez vite pour
mettre ses plumes  l'abri. Et, quant  la simple canaille bonapartiste,
 moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves o elle s'est
cache...

--Le fait est, dit gnreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus
monsieur Pion, depuis quelques jours.

Le pre Merlin sourit.

--Il aura trouv, dit mon pre, que l'cho manque ici lorsqu'il pousse
ses cris de: Vive l'Empereur!

--Ah! bah! fait le pre Merlin, trs tonn. Il me semble pourtant que
vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la
rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en
l'honneur de son ex-majest; je crois mme avoir reconnu la jolie voix
de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean.

Je baisse la tte, tout confus; c'est vrai, j'ai cri: Vive
l'Empereur! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse.

--Nous avons eu confiance en lui jusqu' Sedan.

--Oui, jusqu' Sedan, appuie mon pre. Sedan nous a ouvert les yeux.
Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais t ce qu'on
appelle un csarien.

--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.

--L'Empire tant tabli, j'ai bien t forc de l'accepter.

--De le tolrer. Le mot est plus juste.

--Le commerce a ses exigences.

--Le professorat aussi.

--Au fond je n'ai jamais t partisan de la tyrannie napolonienne.

--Moi non plus.

--Je suis, croyez-le bien, un dmocrate convaincu.

--Moi aussi.

--Enfin, dclare mon pre qu'embarrasse le regard narquois de son
interlocuteur, enfin, nous avons la Rpublique. C'est dj une grande
chose.

--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le pre Merlin
en se levant pour se retirer.

--Ce monsieur Merland est tonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a
disparu. Il n'est jamais content.

                                ***

Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi,  sa place,
je serais enchant. Son mariage avec ma soeur, qui devait tre clbr 
la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achvement de la guerre.
Voil-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais,  sa place,
que la guerre ne se termint jamais. J'aime beaucoup Jules et, si
j'osais, je lui dcouvrirais le fond de ma pense. J'ai guett
l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux
dfauts que j'ai dcouverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je
l'ai manque. Dcidment, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre
Jules, si triste, qu'il me fait piti. Je n'aurais jamais l'audace
d'augmenter son chagrin par des rvlations utiles sans doute, mais
affligeantes.

--D'ailleurs, m'a dit Lon, tu perdrais ton temps. Il en est toqu, de
ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?

Oh! non, je ne le crois pas. Je suis mme certain qu'elle ne l'aime pas.
Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de
Jules,  la maison, on le fait suivre immdiatement de l'nonc de ses
capacits, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que
lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un
des principaux employs. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme
Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degr d'affection qu'elle
portait  son fianc, j'ai entendu ma soeur rpondre:

--Il aime tant sa tante et son frre. Comment voulez-vous qu'on
n'prouve pas de la sympathie pour lui?

Le ton tait faux. Je ne m'y suis pas tromp. Mme Arnal non plus, car
elle a ajout en souriant  demi:

--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an,
mazette!

Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fire d'avoir
dcroch avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que a,--mais
elle n'aime pas Jules. Aprs tout, si Jules est toqu d'elle au point de
ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de
continuer  m'occuper de ces affaires l. Et puis, si le mariage ne se
faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la crmonie, un
beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles 
celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour
enseigne une rose entoure de ces mots: _A l'image des dames_.

Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper
de lui: j'ai bien d'autres chats  fouetter. Des vnements plus srieux
rclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il parat que les
Prussiens s'avancent vers Paris  marches forces. J'ai dj copi un
bulletin qui engage les cultivateurs du dpartement  porter leurs
rcoltes  Paris.

--On ferait bien mieux de les laisser o elles sont et de les dfendre,
dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde
nationale, et le sabre au cot.

                                ***

J'ai t le voir commander la manoeuvre  ses hommes, dans la cour de
l'usine  gaz, et je m'en suis tenu les ctes toute la journe. Je n'ai
encore rien vu d'aussi ridicule.

a n'empche pas le marchand de tabac de se prendre au srieux. Il
prtend qu'il faut enflammer les courages et dblatre du matin au soir
contre le gouvernement qui s'obstine  ne pas envoyer d'armes.

--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait
pas livrer  l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!

--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros tait le
dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irrparables qui
peuvent rsulter d'une rsistance inutile.

--Je ne songe  rien, quand j'ai le sol sacr de la patrie  dfendre.

--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins...

--Je pense  la patrie!

--Mais par piti...

--Pas de piti...

                                ***

On dirait que les autorits ont pris les avis de M. Legros, car elles
font afficher des dcisions impitoyables. Ordre est donn par la
prfecture de mettre le feu aux granges, de dtruire par la flamme
toutes les meules du dpartement et d'incendier en mme temps avec du
ptrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se
rpandent dans les campagnes pour mettre ces ordres  excution.

Il parat que ce n'est pas la crme des honntes gens, ces
francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et
se dclarent prts  les repousser par la force. La prfecture est
oblige de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une
proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment pris de
s'abstenir des actes d'hostilit isole qui n'auraient d'autre rsultat
que d'attirer des reprsailles terribles sur des populations sans
dfense. Le document se termine par le cri de: Vive la patrie.

--Des populations sans dfense! s'crie amrement M. Legros. Je crois
bien! On nous enlve jusqu' notre garde mobile!

Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chausss,
vtus pour la plupart d'une mchante blouse de toile grise, arms de
pitoyables fusils  tabatire, ils sont partis en chantant. Ils n'ont
pas d chanter longtemps, par exemple. Quand les ttes se sont un peu
refroidies, quand les fumes de l'alcool et du vin se sont dissipes,
ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats
chapps de Sedan. Fantassins aux souliers culs, aux pieds sanglants,
cavaliers harasss monts sur des fantmes de chevaux, artilleurs sans
pices et sans caissons, ils fuient devant l'arme allemande; et ces
longues files misrables, ces bandes lamentables, ces clops, ces
extnus, ces dcourags, ces fourbus, traversent la ville, tous les
jours, en criant  la trahison. Ils ont tous le mme clair de haine
dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont mens  la
dfaite, et le mme geste de menace, aussi,  l'adresse de leur chefs
qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus.

--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'criait l'autre jour un petit
voltigeur qui s'tait assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui
entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons
sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous
commencerions par descendre pas mal de Franais avant de canarder les
Prussiens!

Et,  ce pitoyable dfil des dbris de notre arme, s'ajoute la dbche
des habitants des campagnes. Affols par les rcits terribles colports
de bouche en bouche, par les dtails pouvantables donns par les
journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants,
chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures
charges de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs
longs convois terrifis.

Ils se htent, car derrire eux on ouvre des tranches profondes sur les
chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les
chausses, avec leur branches.

                                ***

--Bravo! voil ce qu'il fallait! s'crie M. Legros qui revient enchant
d'une visite qu'il a t faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voil
ce qui s'appelle donner du fil  retordre  messieurs les Allemands!
S'ils ont jamais envie de venir  Versailles, ils n'y entreront pas
facilement.

--A moins, dit mon pre, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour
revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne
sautent les tranches.

--Ou  moins, plutt, dit le pre Merlin, qu'ils ne vous prient de
combler trs proprement vos petits fosss et qu'ils ne vous engagent 
ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en
servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus.

--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir a!... D'abord,
vous, monsieur Merlin, vous n'tes pas un patriote.

--Vous croyez?

--Oui.

--Et pourquoi a?

--Parce que vous avez dclar que le gouvernement agissait en sauvage en
dcrtant la destruction par le feu des btiments qui gnent la dfense
et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de
l'ennemi.

--J'ai dit a, c'est vrai. Et j'ai mme ajout que les Prussiens, qui
ont leurs derrires assurs, trouveraient o ils voudraient les
ressources qui leur sont ncessaires. Ces destructions taient donc
parfaitement inutiles.

--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout
brl.

--Except, pourtant, les rserves des fourrages de l'intendance
militaire,  Rambouillet et  Versailles.

--On les a oublies.

--Heureusement qu'on n'a pas _oubli_ de les vendre  des particuliers
qui n'ont pas _oubli_, eux non plus, de les acheter  un prix
drisoire.

                                ***

Le 15, Jules, qui fait partie d'un des rgiments de Paris, vient nous
faire ses adieux. Il emmne avec lui Lon et Mlle Gteclair. A-t-il de
la chance, ce Lon! C'est moi qui voudrais bien aller  Paris.

--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu?

--Oui, n'aie pas peur.

--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-tre pas grand'chose. C'est une
affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront
pas, naturellement, investir compltement la capitale et, ma foi,
lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils
seront bien obligs de faire la paix.

--C'est mon avis, dit mon pre.

--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous
qu'ils fassent une brche dans les remparts? Avez-vous remarqu
l'paisseur des remparts, monsieur Gteclair?

--Mais oui.

--Et vous, monsieur Barbier?

--Mais oui.

--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une paisseur!... Un
mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--l.--Et,
derrire, une masse norme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le
mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la
terre. Voil... Ah! quelle paisseur!...

Nous accompagnons Jules  la gare. Elle est assige par les migrants;
les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va
partir. J'embrasse Lon et Mlle Gteclair  laquelle Mme Arnal, qui est
venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national  Paris.

--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du
coton dans ses oreilles, le soir.

Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon pre et celle de M.
Legros. Il s'approche de ma soeur.

--Allons, embrassez-vous, fait mon pre.

Louise avance son front et Jules y dpose un baiser...

La locomotive siffle et les voyageurs, aprs un dernier adieu, se
prcipitent vers les wagons.

                                ***

Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de
crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.

--Il faut se faire une raison, ma chre petite. Ainsi moi, regardez
donc, j'ai mon mari  Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus
triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...

Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son
voyage:

--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux sparations. a
me fend le coeur. Cette pauvre petite!

Il dit a tout bas, la main sur la troisime cte. Puis, tout haut:

--Allons! encore un soldat de plus pour la dfense de la Ville-Lumire!
Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis
certain, quant  moi, que les Prussiens vont trouver leurs matres sous
Paris. L'arme a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui
l'assurent--: elle est anime du patriotisme le plus pur... Tiens!
qu'est-ce que je vois l-bas?

--Un rassemblement, je crois...

Oui, un rassemblement qui s'est form autour d'un turco assis sur le
trottoir, le dos appuy  un mur. Son sac tout charg est jet  ct de
lui et il a envoy, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce
turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge,
ses grands yeux brillant du feu de la fivre et ses dents blanches,
serres par la souffrance et la colre, qui clatent dans le noir du
visage dont la peau est colle aux os. Il refuse de se lever, parat-il;
il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demand
du pain et qu'on l'a maltrait. Il veut mourir l. La foule regarde.

M. Legros s'approche.

--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester l. Allez  la mairie...

Le turco secoue la tte. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros
montre son sabre et les galons de sa manche.

--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne
plus causer de scandale et d'aller  la mairie.

Le turco secoue encore la tte.

--Moi, plus connatre officiers... officiers trahi...

M. Legros n'y tient plus.

--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme
franais...

Mais il n'achve pas; le turco se dresse  demi et s'crie d'une voix
terrible:

--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui,
Prussien!...

Et il retombe.

--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose
en face.

Et elle dsigne un caf, de l'autre ct de la rue, dont le
propritaire, en bras de chemise, regarde la scne tranquillement, du
pas de sa porte.

--Jamais de la vie! s'crie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son
drapeau! Rien! rien! qu'il crve comme un chien!...

Il nous entrane  sa suite...

                                ***

Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pens  ce
turco--et j'ai pens aussi au petit soldat qui m'avait donn son bidon 
remplir,  la gare, le jour du dpart des rgiments, et qui avait l'air
si triste... A-t-il t tu?...




                                    X


Je viens d'entendre dire, dans une papeterie o j'ai t acheter un
cahier, qu'on a aperu les Prussiens  Ablon. Je me dpche de rentrer
pour porter cette nouvelle  la maison. a fera plaisir  mon pre; il
soutenait hier  M. Legros que les Allemands seraient  Versailles avant
huit jours et M. Legros prtendait qu'ils ne mettraient probablement pas
le pied dans le dpartement. Depuis quelques jours du reste, on fait
chez nous, du matin au soir, de vritables cours de stratgie. M.
Beaudrain, mon pre, le marchand de tabac, exposent tour  tour leurs
systmes; les dames s'en mlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte
souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon pre
s'crie, en haussant les paules:

--Laissez-moi donc tranquille!

Et M. Beaudrain lui rpond:

--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira
par s'entendre.

Mais mon pre ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et
l'on ne s'entend jamais.

Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des
revers prouvs par nos gnraux, des batailles perdues, des dsastres
qui se multiplient, tout le monde s'crie  la fois:

--C'est infme!

Et l'on convient, avec une unanimit touchante, que, si nous sommes
vaincus, c'est que nous avons t trahis, vendus, livrs. Infme Le
Boeuf! Infme Palikao! infme de Failly! infme Frossard! Infme
l'empereur--Badingue--Invasion III!

--C'est infme!

Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-l dans l'oreille.

Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon.
Il a un drle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent
des places invraisemblables. Le tapis de la table est  demi arrach et
trane  terre. M. Legros a les pieds dessus et le trpigne avec fureur;
M. Beaudrain lve les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un
trapze; ma soeur, tout bouriffe, se dissimule derrire un fauteuil o
le pre Merlin, trs tranquille, est assis, les jambes croises.

--Oui, c'est infme! infme! C'est moi qui vous le dis!

Et mon pre, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes cartes,
le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuy au mur, les mains
dans ses poches. C'est  M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas
vu  la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il
ple comme a, si ple qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse
derrire le canap.

--Rellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'crie M. Beaudrain.
Oser prtendre que Badinguet...

--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion.

--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac.

--... oser prtendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en
hochant la tte, ne s'est rendu  Sedan que pour sauver son arme!

--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien
fait!

--C'est infme! crie mon pre.

--C'est votre sale Rpublique qui est infme! Rien n'tait perdu si le
gouvernement imprial tait rest debout. Avec votre Rpublique, vous
allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne!

--Espce de Prussien!

--Badingueusard!

--Mauvais patriote!

--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en
fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la
France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!

--A bas Badinguet! hurle M. Legros.

--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. a vous va mieux,
sans-culotte manqu!

Des hues couvrent la voix de M. Pion.

--C'est scandaleux!... C'est infme!... A bas Badinguet!... A bas la
Marianne!...

--On devrait vous fusiller!...

M. Pion s'lance vers M. Legros qui a prononc la dernire phrase.

--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourn
casaque...

M. Beaudrain cherche  s'interposer.

--Permettez! Messieurs, permettez!...

Mais mon pre met la main sur l'paule de M. Pion.

--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez
comprendre que votre prsence... dsormais...

M. Pion se retourne, tout d'une pice.

--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis
pas prs de remettre les pieds chez vous... C'est gal, Barbier, vous
n'avez pas t long  changer votre fusil d'paule... Moi, je joue franc
jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi!

Et il sort, en faisant claquer la porte.

--Il n'y avait qu' l'expdier, dit mon pre en se frottant les mains.
Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur...
Il n'a jamais coup cinq bras  deux Suisses, peut-tre... Qu'est-ce que
vous dites de a, monsieur Merlin?

--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide.

--Certainement, appuie M. Legros. On est rpublicain ou on ne l'est pas.

Le pre Merlin sourit. Mon pre, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperoit.

--Tu tais l? Qu'est-ce que tu fais?

--Papa, j'ai appris tout  l'heure qu'on a aperu les Prussiens  Ablon.
Je venais te le dire.

--A Ablon! s'crie M. Beaudrain. Diable de diable!

Et il sort une carte du dpartement qu'il porte toujours sur lui.

--Tenez! l!

Toutes les ttes se penchent.

--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine
 traverser. On va leur disputer le passage, j'espre. Ah! si tout le
monde fait son devoir...

M. Beaudrain relve la tte. Il a l'air inspir.

--Faire son devoir! Oui, tout est, l!... Il faut lever nos coeurs...
Elevons nos coeurs! _Sursum corda!..._

--_Sursum corda!_ rptent mon pre et le marchand de tabac, qui ne
savent pas le latin.

--_Sursum corda!_ Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en
frappant sur la table, que ce ne soit pas l un vain mot. Prenons ds
maintenant l'engagement de dfendre, par tous les moyens en notre
pouvoir, le sol sacr de la patrie. Faisons serment...

a va devenir intressant. Malheureusement, mon pre s'avise de ma
prsence.

--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs
t'attendent.

Le soir, j'ai demand  ma soeur des dtails sur ce qui s'tait pass
aprs mon dpart. Elle a refus de m'en donner.

--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prt serment.

--Oui.

--Monsieur Merlin aussi?

--Non. Il est parti aussitt aprs toi. Il avait ses fleurs  arroser.

--Ah!... Et l'on a fait serment de...

--a ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je
puis te dire, c'est qu'il faut lever ton coeur. _Sursum corda!..._

                                ***

J'lve mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de
Picardie pour voir si je n'aperois pas les Prussiens. Quand j'ai
constat l'absence de tout casque  pointe  l'horizon, je vais passer
le reste de ma matine dans le parc. Ce n'est pas bien drle, le parc:
avec ses alles montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases,
ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pice
monte. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en
dniche un, a va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est
un dsastre. J'en suis rduit  examiner le parc dans ses moindres
dtails. C'est triste  mon ge, allez! Ce fameux Le Ntre tait
dcidment au-dessous de tout comme jardinier.

--C'tait le modle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre
par coeur, dans les_ Morceaux choisis_, une pice o il est question de
la pit filiale du planteur de buis.

--C'tait le modle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut
honor de l'amiti du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver 
quelque chose de bien, il faut avoir  un haut degr le sentiment de la
famille.

M. Beaudrain doit me tromper.

Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses,
les bronzes  crouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent
les vieux arbres, les murs des terrasses tapisss d'un buis sale qui
ressemble  du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis 
toutes les sauces, coup  toutes les coupes; on l'a taill en carrs,
en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste
 faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu
plus gai: on pourrait se croire dans un cimetire. Mais on n'a point
plant de fleurs. Pas de frivolits! On a prfr l'utile  l'agrable.
On a mis de petits treillages au pied des plantations du modle des fils
et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.

Il y a, du ct de l'alle o les marmousets prennent leur bain de
pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadr par des
rampes de marbre, lpreuses, moussues, pareilles  des crotes
de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de
buis--toujours--vgtent de misrables arbustes gringalets, tout ronds,
tondus  la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs
pitoyables, taills en pointes--pointus  y empaler des mcrants.--Je
ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette faon des vgtaux qui
ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'tre au supplice, ces arbres. J'en
ai vu qui leur ressemblaient, dans une bote champtre, en sapin, qu'on
m'avait donne dans le temps pour mes trennes: ils avaient un feuillage
en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de
bois; ils n'taient pas aussi vilains que ceux-l et ils sentaient bon
la colle et la peinture, au moins.

Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me
retourne pas, mme lorsque je suis arriv au bout. Je sais que, si je me
retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du chteau, avec ses
hautes fentres  petits carreaux qui font l'effet d'normes pices de
canevas dpiautes, o manquent la laine de la tapisserie, la vie des
couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la
trame des treillages. A travers les trous, j'aperois de l'herbe qu'on
n'a pas passe  la tondeuse, des mousses  l'alignement incorrect, des
pquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent
l tranquillement, sans rgle,  la bonne franquette, comme si ce
n'tait pas dfendu. a doit tre dfendu, pourtant. Ah! si Le Ntre
vivait encore!...

                                ***

L'autre jour, en rentrant pour le dner, j'ai rencontr Mme Pion. Elle
m'a demand si mon pre tait toujours aussi toqu. Je lui ai rpondu,
pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. L-dessus, nous
avons caus et, comme elle revenait du march, elle m'a offert, avant de
me quitter, une belle grappe de raisin.

--Mais, madame, je vous remercie.

--Prends donc, bta. Vas-tu faire des manires, toi aussi?

--Mais c'est que je n'ai pas encore dn.

--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.

Je rentre  la maison, ma grappe  la main.

--Sapristi! me dit Louise. Tu as l un beau raisin. O as-tu pris a?

--On me l'a donn.

--Qui a?

--Mme Pion.

--Tu dis?...

--Mme Pion.

--Ah!!!

Louise se prcipite dans le jardin o mon pre fume sa pipe en prenant
son vermouth. Une minute aprs, j'entends la voix paternelle. Je manque
de m'trangler avec un grain trs gros que je viens d'avaler.

--Jean, arrive ici tout de suite.

Je m'avance,  pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe
derrire mon dos.

--Tu as accept un raisin de Mme Pion?

Je lve la tte. Horreur! mon pre n'est pas seul. Il y a l M. et Mme
Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal...

--Veux-tu me rpondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donn ce
raisin?

--Oui, papa.

--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des
raisins badingueusards? Tu n'as pas honte?

J'essaye de sauver mon raisin.

--Si, papa, j'ai honte.

--Alors, jette ta grappe.

J'hsite. Quel dommage! De si bon raisin!

--Jette ta grappe!

Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant
de partir, de quelle faon M. Legros me regardait, j'ai aperu le
sourcil fronc de M. Beaudrain et les lvres pinces de Mme Arnal. Je
comprends toute l'tendue de ma faute. Je comprends que tout le monde
sait dj que je suis un corrompu, un vendu, un tratre. Quelle honte!
Il ne me reste plus qu' aller me cacher dans ma chambre.

Mais Catherine m'arrte au passage, sur la premire marche de
l'escalier. Elle a une lettre  la main.

--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre?

Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis charg de dpouiller sa
correspondance.

--Ce n'est pas encore de mon frre. C'est de mes parents. Je reconnais
l'criture du matre d'cole. Il y a bien le timbre de Chatelbeau,
Haute-Vienne, n'est-ce pas?

--Oui.

--J'esprais que ce serait de mon frre. Il y a si longtemps que je n'ai
pas reu de ses nouvelles. Enfin! voyons...

Je lis:

    Ma chre fille,

Nous avons une nouvelle  t'apprendre avec beaucoup de mnagements, car
elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme
ta mre en a reu en l'apprenant sans mnagements. C'est donc un grand
malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reu un
procs-verbal militaire apprenant le dcs de ton pauvre frre Grgoire,
ma chre fille. Ta mre est dans les larmes sans dcesser la nuit et le
jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous
dsolons tant que l'on ne peut gure la consoler non plus. Il y a trois
garons de la commune qui ont t tus aussi et pas un seul 
Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et
c'est un grand malheur, car les rcoltes sont belles ici et nous n'avons
point  nous plaindre pour quant  nous, nous avons deux cochons gras 
vendre. Monsieur le cur te fait dire de prier pour l'me de ton pauvre
frre et je ne connais pas d'autres nouvelles.

    Ton pre pour la vie qui t'embrasse...

Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laiss
tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup,
elle se lve et s'essuie les yeux.

--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi o il y a
les _deux cochons gras  vendre_.

--L, Catherine.

La bonne prend la plume qui lui sert  marquer, en signes bizarres, ses
comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je
lui ai indiqu la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin.
Je la suis.

--Pardon de vous dranger, monsieur, dit-elle  mon pre, mais j'ai reu
une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente
si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous...

Mon pre recommence la lecture que je viens de faire.

--Il n'y a pas  en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini.
Votre frre est mort en dfendant la patrie.

--Mort comme un hros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces hros obscurs
qui...

--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme,  ces mots,
saisit par le bras. Oui, Amlie, comme nous mourrons tous plutt que de
laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacr de la France.

--Oui, tous, approuve mon pre d'une voix sombre. Consolez-vous,
Catherine; songez...

--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver  me figurer
que c'est arriv... Un garon si fort, si beau... Vingt-quatre ans,
monsieur... vingt-quatre ans...

Elle fond en larmes.

--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux.

--Et ces pauvres parents, gmit Mme Legros. Cette pauvre vieille mre...
Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...

--Avez-vous remarqu le style de la lettre? demande tout bas M.
Beaudrain  mon pre. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant!
Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement,
mais une motion qui dborde. Et ce passage sur les rcoltes! cette
antithse entre les ruines que fait la guerre et les dons gnreux de
Crs! C'est d'une simplicit... rustique... Pas une expression
triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les rcoltes! Ah! le
terme est choisi de main de matre, fait le professeur en secouant la
tte.

Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_!

Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprs d'elle et la
console. Mme Legros continue  dblatrer contre Bismarck, Guillaume et
Badinguet.

--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices
affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les
attacher  un poteau et les faire mourir  coups d'pingle... Les faire
souffrir des journes entires, quoi!...

--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme
saint Laurent. Le feu, il n'y a que a. Je me suis brl il y a quinze
jours, moi, en torrfiant du caf. Eh bien! j'ai encore la marque de la
brlure. C'est d'un douloureux!

--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien?
C'est pouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de
l'cartlement, ou de l'corchement, ou du crucifiement; mais ce sont
des moyens bien rapides... Non, en vrit, je crois que le pal...

--Ce qu'il faudrait, fait mon pre, je vais vous le dire: il faudrait
attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et
les laisser mourir l!

--Bravo! crie M. Legros.

Catherine lve la tte, tonne et, de ses yeux rougis tout grands
ouverts, semble interroger l'picier.

--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons
votre frre, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils
ont vers! La vengeance!...

Catherine s'est leve et semble boire les paroles du marchand de tabac.

--Eh bien! s'crie-t-elle tout  coup, et comme hors d'elle-mme, eh
bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frre!...
Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un
chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai,
je le tuerai...

Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants.

--Vraiment, a fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!...

--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en tendant le bras. C'est une
hrone! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle
vient de dire! Ah! c'est beau!

--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se lchant les lvres.

--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande
mon pre.

--Je n'en doute nullement, rpond le professeur... Eh! eh! ce ne serait
point la premire fois qu'une femme se serait conduite d'une faon
virile... L'histoire nous apprend...

--Judith et Holopherne! s'crie Mme Legros.

--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mcontent de voir sa phrase
interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente
dans la tte de Sisara.

--Ah! fait philosophiquement l'picire... C'est que c'est moins connu,
voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith!

--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment
dirai-je?...

--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith!

M. Legros essaye de calmer sa femme.

--Tu te montes, ma chre amie... Tu avances l des choses, vraiment...
Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est...
enfin...

--Et puis aprs? demande l'picire agace. Quand il s'agit de sauver la
patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frre. Ah!
Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jug
jusqu'ici? Mettre en balance des intrts suprieurs et un lger
sacrifice!

--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagrez un
peu.

--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle,
moi!

--C'est brave, je l'avoue, dclare M. Beaudrain; mais c'est peut-tre
aller trop loin.

Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve a tout naturel. Judith
s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe
la tte. Voil. C'est trs simple. Et je ne comprends pas pour quelle
raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge
comme une pivoine.

--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'crie
l'picire en regardant Mme Arnal, pendant que son poux lui frappe sur
l'paule et que mon pre sourit, ainsi que M. Beaudrain.

--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a gure de pice sans
prologue, et que, lorsqu'on tient  arriver  l'pilogue...

--Ah! c'est ! dit Mme Arnal. L'pilogue,  la bonne heure; j'en suis.
Mais le prologue...

Quel prologue? quel pilogue?

Mme Arnal minaude.

--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non,
dcidment... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble
que si un tranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette
ide-l... Je ne comprends pas...

--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgr les
supplications de son mari; ah! mais oui, tout!...

Mme Legros est une vraie patriote.

Elle comprend tout. a ne fait pas un pli.




                                    XI


Quelqu'un qui parat bien tonn en pntrant chez nous ce matin, c'est
M. Legros. Il trouve mon pre en train d'enterrer, dans une grande fosse
qu'il a creuse tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de
petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide
mon pre dans ce travail et mon grand-pre Toussaint, qui a quitt
Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons
huils et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse
paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil  pierre qui
ornaient ma chambre gisent  ct de lui.

--Comment! s'crie l'picier d'une voix absolument consterne, comment!
Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!

--Ma foi, fait mon pre embarrass, je... c'est--dire... c'est  cause
des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arriv...

--Et l'ennemi qui est  nos portes! gmit le marchand de tabac.

--Oh! soyez tranquille! si la ville songe  se dfendre...

--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros
indign. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez
plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.

--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai l,
dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment
complet.

--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'nergie du corps
d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne
serait gure possible de rsister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun
fasse son devoir...

--Vous savez bien que nous avons jur de le faire... Entortillez bien le
revolver, pre Toussaint, le mcanisme craint l'humidit... Alors,
Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...

--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront  qui parler. Du reste, nous ne
les attendons gure avant trois ou quatre jours. Toutes nos prcautions
sont prises; les barrires sont fermes et les postes qui les gardent
ont ordre de n'ouvrir qu' des parlementaires. Nous sommes  Versailles
une douzaine de mille hommes au moins...

--Dont trois mille arms, dit le pre Toussaint en ricanant. Et encore!

--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son
fusil de chasse. Avec ce fusil-l, on pourrait armer un homme, donner un
dfenseur  la patrie.

--Allons donc! a ferait un fusil de plus  reporter  la mairie, aprs
l'entre des Prussiens, et voil tout. Tenez, Barbier, voil votre fusil
et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre,
monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous prfrez le
remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.

Mon pre arrange les armes dans la fosse.

--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacr diable de loir qui vient manger
les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien
voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais,
 propos, monsieur Legros, vous me prterez bien votre fusil, vous? Vous
me rendrez service.

--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...

L'picier balbutie, se trouble, rougit. Le pre Toussaint le regarde
curieusement et, tout  coup, clate de rire.

--Dites donc que vous l'avez enterr aussi, votre fusil, sacr
farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la
place dans le trou...

M. Legros s'en va, rouge de colre.

--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-pre, que si les Prussiens
arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait
parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort
de me moquer de lui?

--C'est bien possible, fait mon pre qui achve de combler la fosse.
Heureusement, les Allemands ne sont pas encore l...

--Au fait, Jean, as-tu port  la poste les lettres que j'ai crites ce
matin?

--Pas encore, papa.

--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la leve a lieu 
onze heures.

Je vais  la poste, je laisse tomber les lettres dans la bote et je
reviens en chantonnant, le nez baiss, comme si je comptais les brins
d'herbe qui poussent entre les pavs. Un grand bruit de galopade, en
haut de la rue Duplessis, me fait lever la tte.

--Oh!

Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des
cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop.
C'est terrible! Ils me font l'effet de gants et leurs chevaux, dont les
fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des tincelles, me
semblent normes, eux aussi. Oh! que j'ai peur!

Ils sont passs, ils sont dj loin, que je ne puis bouger de ma place.
Je tourne la tte, seulement, et je les aperois, tout l-bas, galopant
toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrtent. Comment! ils ne
sont que quatre! J'aurais jur qu'ils taient cent. On dirait des
lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au
poing et, attache au bras droit, une longue lance avec une banderole
noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils
reprennent le galop et je ne distingue plus que l'tincellement des
sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et
les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effars, devant
l'pouvantable chevauche...

Je rentre  la maison, en courant.

--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens
sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre
Prussiens!...

On se prcipite, on m'entoure, on me demande des dtails. J'en
donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on
m'en redemande encore. On m'coute en frissonnant.

--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses
membres.

--Oh! oui! Et grands! grands!

--Brrr!!

--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing?

--Deux fois plus gros que le revolver de papa!

--Et des lances?

--Et des lances.

--Et des sabres?

--Et des sabres.

--Brrr!!

--Ils ne t'ont rien dit en passant?

--Non, rien... mais ils m'ont regard d'un air furieux. Un, surtout, qui
avait une grande barbe rouge.

En ralit, je ne sais mme pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore
absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends a sous mon bonnet;
a fait bien. a me donne l'air homme. Je murmure mme en avanant le
menton:

--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer.

Ma soeur m'embrasse. a ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit
rudement mue.

--Les brigands! s'crie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables,
ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on
pense...

Et sa figure, terrible tout  l'heure lorsque j'ai annonc l'entre des
Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir
menti.

--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains.

--Il faut fermer tous les contrevents des fentres qui donnent sur la
rue, rpond mon pre, verrouiller les portes et, ma foi... djeuner en
attendant les vnements... Ce sera toujours un djeuner que les
Prussiens n'auront pas.

Nous djeunons tristement, du bout des dents, changeant nos craintes,
nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante
Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refus de
venir  Versailles.

--Elle aurait pourtant t plus en sret ici, dans une ville, qu'en
pleine campagne, dit Louise.

--Ah! s'crie mon grand-pre, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu
pour la dcider. Je lui ai dit: Vous voyez bien; moi, je suis un homme
et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je
reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu.
Barbier sera enchant de vous offrir l'hospitalit...

--Parbleu! s'crient mon pre et ma soeur.

--Elle s'est obstine  rester quand mme. Savez-vous ce qu'elle m'a
rpondu: Que voulez-vous que les Allemands fassent  une vieille bonne
femme comme moi? Il faudrait tre bien mchant pour me faire du mal.

--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux.

--Je souhaite, dit mon pre...

Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons  la
pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne  cette heure-l...

Qui peut sonner? Qui peut avoir sonn? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?

Nous nous consultons. Enfin, je suis charg d'aller regarder, avec
prcaution, par une fentre des mansardes, quelle est la personne qui se
prsente  notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne
sans faire de bruit, je me penche et j'aperois M. Legros. Il n'a plus
son uniforme; il est en civil. Il m'a mme l'air de trembler trs fort;
il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je
vais lui ouvrir la porte.

--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une
voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intrieure. Les
Prussiens sont dans la ville... c'est--dire une avant-garde... des
parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laisss entrer,
car on a beau tre ferme... patriote... il faut tre sens, rflchir...
se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter
contre une arme... On a sign  midi un capitulation honorable... trs
honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est trs
honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit tre
dsarme... oui... et puis, on doit combler les tranches et enlever les
abatis qui barrent les routes... C'est naturel, aprs tout, puisque les
Prussiens arrivent ici  deux heures et qu'on a sign une
capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pens  vous dire que
les Prussiens arrivent  Versailles  deux heures? Ils arrivent  deux
heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable:
une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-tre pas bon dans les rues,
bientt... Au revoir.

Le marchand de tabac s'en va. Sa dernire phrase me donne  rflchir:
il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie
d'aller faire un tour... du ct o vont arriver les Allemands. Si je
parle de mon envie  mon pre, il ne me laissera pas sortir, c'est
clair. Alors, il faudrait m'clipser  la muette ou me rsigner 
manquer l'entre des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil,
ce serait bien embtant... Je m'clipserai...

                                ***

Je m'clipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant
encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je
prends ma course vers le boulevard du Roi.

Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fentres fermes, toutes
les portes closes. Je le remonte presque jusqu' la grille; le poste des
gardes nationaux est dsert. Deux douaniers seulement montent la
faction, les yeux tourns du ct de la campagne. J'attends--en
tremblant. Pourvu que personne ne vienne me dranger, ne s'aperoive de
ma prsence et ne me force  dguerpir! Je tremble de plus en plus--mais
c'est rudement bon de trembler comme a.

J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura
encore pour longtemps, mais je n'ose pas...

Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche  un
bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien
que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement.
Le coeur me bat  craquer, la respiration me manque...

--Les voil!

Ce sont les douaniers qui ont cri a, et ils prennent leur course vers
la ville. Ils me frlent en passant et leur terreur me gagne. Je les
suis. Mais, en courant, j'aperois, de l'autre ct du boulevard, cinq
ou six curieux qui se sont arrts et qui se dissimulent derrire les
arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache
derrire un arbre, moi aussi, et je regarde en carquillant les yeux.

L-bas, sur la route,  cinquante pas de la barrire, une douzaine de
cavaliers, pareils  ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas
et s'arrtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans
la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs.

--Les uhlans! dit une voix  ct de moi.

Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au
poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que
mes ongles s'enfoncent dans l'corce de l'arbre contre lequel je suis
coll. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux
banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de
leurs uniformes dchirs et l'un d'eux, au premier rang, a la figure
entoure d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de
se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller!

Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au
pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrire, une
masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence 
distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits
tambours, gure plus grands que des tambours de basque, et les fifres.
Ils jouaient une marche guerrire, ces tambours et ces fifres, suivis de
fantassins  l'uniforme bleu sombre, qui dfilent, chausss de bottes o
ils ont fourr leurs pantalons, le fusil  plat sur l'paule, le manteau
roul en sautoir. Et ces hommes, souills de boue et de poussire, noirs
de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce
matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pnible, conservent
l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se
cadence d'un bout  l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent
sur le flanc des troupes et les officiers, l'pe  la main, en costume
simple, sans dorures, sans paulettes, orn seulement d'un peu de
velours, s'avancent  la tte de leurs compagnies, raides et droits
comme des automates.

Il en passe, il en passe toujours. Je suis  moiti sorti de derrire
mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur.
Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une
musique dont j'aperois les instruments, tout l-bas, devant un groupe
d'officiers  cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne
des troupes, depuis les premiers rangs qui dj ont atteint le chteau
jusqu'aux derniers qui dbouchent du Chesnay, des hurrahs clatent et
couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique,
de nouveau, dchire l'air de ses notes victorieuses...

Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient
les musiques de nos rgiments partant pour la frontire, l'hymne qui
rend le Franais invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de
la dclaration de guerre et que j'ai chant, moi aussi, lorsque nous
croyions  la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des
drapeaux tricolores sur la route de Berlin...

Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps,
peut-tre; et il nous faudra regarder flotter les tendards noirs et
blancs, pareils  celui que porte un officier dcor d'une croix en fer,
au milieu du dernier rgiment d'infanterie.

C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs
couchs sur les affts peints en bleu, avec ses servants  pied et 
cheval coiffs de casques surmonts d'une boule en cuivre. Il y a des
fleurs  la gueule des pices et les caissons et les prolonges sont
enguirlands de lierre et de feuillage...

La cavalerie succde  l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des
hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tte de mort au
bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures 
chelles...

Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des
derniers caissons, avoir aperu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien
des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baonnette au
canon, marchent des soldats franais prisonniers, sans armes, sales,
dguenills, l'air abattu, dsespr. Ils sont deux cents, au moins...
et je regarde, tant que je puis les voir, les kpis rouges de ces
malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les
voitures passent toujours, escortes par des uhlans. Il y a des
prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout  la fin, des caissons
pleins de paille, des voitures de tous modles, des camions mme,
portant le drapeau blanc  croix rouge des ambulances, d'o s'chappent
des cris  faire frmir, des gmissements lamentables.

Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.

--C'est tout un corps d'arme qui vient de passer, me dit un monsieur
qui est rest derrire un arbre, pas loin de moi, pendant le dfil des
troupes, c'est le 5e corps prussien, gnral de Kirchbach.

J'ai dj vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il
demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la
canne  la main.

Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur
long et maigre qui sort craintivement d'une alle o il s'tait tapi
pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard,
jette  droite et  gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfonc
sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles.
Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon ct.

--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?

C'est M. Beaudrain. Je le reconnais  la voix, beaucoup plus qu' la
figure, une figure qui a pris des tons jaune ple--une couleur de
panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain
doit avoir une fire peur.

--Ce que je fais, monsieur? Je rentre  la maison...

--Et vous avez assist  l'entre des Prussiens?

--Oui, monsieur.

--Exprs?

--Oui, monsieur.

Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front,
l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le dfil triomphal
des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau  l'envers,
une tte brle?

--Mais, vous-mme, monsieur...

--Moi, c'est diffrent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que
l'arme ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela,
croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'tais all faire une visite 
ct, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercept
par les hordes prussiennes... Et vous tes rest l tout le temps.

--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu
les prisonniers?

--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'tais dans cette alle, l, et
je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sr. Un mauvais coup est vite
attrap et je n'ai qu'une mdiocre confiance dans la gnrosit des
Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons,
filons...

M. Beaudrain m'entrane. Nous passons par des rues dtournes, des
chemins dserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blmit. Au
coin d'une rue, il me quitte.

--coutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez
vous, mais... je crains... une personne seule attire moins
l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!...

Et il part, se dissimulant le long des murailles.

Je rentre  la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien.
Mon pre m'ouvre la porte.

--D'o viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...

Je vois venir une rprimande--autre chose peut-tre.--Je me tire de ce
mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements.
Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai
vu--mme un peu plus.--Lorsque je dclare que j'ai vu des prisonniers
franais, Catherine pleure  chaudes larmes. Ma soeur s'tonne
d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon pre s'indigne
fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la
_Marseillaise_.

--C'est infme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnat
bien l l'esprit teuton!

Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je
profite de sa colre pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre,
mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux
le spectacle de tout  l'heure et je ne puis penser  autre chose.

J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fentre, tout
doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mtres,
devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien  cheval
est arrt. Il parle avec une personne qui se trouve  l'intrieur, mais
je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau
 la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute,
qu'il ne possde pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un
signe bref, indiquant la ville; et l'picier, qui a compris, part en
courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en
examinant les maisons du voisinage.

Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant,
essouffl. Il tend au Prussien, en se dcouvrant, une chose enveloppe
dans du papier. C'est un norme cigare. L'officier l'allume, paye et
s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne,
bien doucement, pour qu'il n'entende rien.

J'ai envie de descendre pour raconter  mon pre ce que je viens de
voir; mais il m'a formellement dfendu d'ouvrir les contrevents et il me
gronderait certainement. Je suis forc de garder a pour moi. C'est
dommage. Ah! ce fameux M. Legros!

                                ***

Le soir, le garon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris
qu'un rgiment prussien faisait boire ses chevaux  l'usine  gaz, dans
les bassins. Il parat aussi que les Prussiens ont allum des feux de
bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et
qu'ils se prparent  passer la nuit  la belle toile.

--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-pre.

--Ils supposent sans doute qu'elles sont mines, fait le garon boucher.

--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pens  miner les avenues! s'crie
Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit.

--Oh! ils prennent bien leurs prcautions, assure le garon boucher. Il
passe des patrouilles partout et ils ont pos des sentinelles  tous les
coins de rues; j'ai vu a il y a une demi-heure, en allant porter de la
viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dgotant, des
sauvages comme a; ils n'achtent mme pas de la viande aux commerants;
ils tranent derrire eux des bestiaux qu'ils ont vols  droite et 
gauche et ils les ont parqus sur la place d'Armes. Comme c'est propre!

--C'est infme, dit mon pre.

--Est-ce qu'ils resteront longtemps  Versailles? demande Catherine,
songeuse.

--Oh! non. Du moment qu'on a sign une capitulation...

--Une capitulation honorable, fait ma soeur.

--Dans ce cas-l, comme le disait tout  l'heure le patron, ils ont le
droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.

--, dit le pre Toussaint, ce n'est pas aussi sr que du vinaigre.

--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a sign une
capitulation honorable...

                                ***

Nous apprenons, le lendemain matin, que l'tat-major prussien a fait
cette rflexion qu'il n'avait pas  traiter avec une ville ouverte.
Aprs quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux.




                                   XII


Les Prussiens se sont installs en matres  Versailles. La ville est
devenue le quartier gnral de l'arme qui doit assiger Paris. Tous les
jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons
verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des
gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffs d'immenses casques 
chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est
formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Aprs mon escapade
de l'autre jour, mon pre m'a dclar que, si je sortais sans sa
permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et  l'eau, et je
suis forc de m'en rapporter aux rcits des divers fournisseurs qui nous
apportent des nouvelles en mme temps que des provisions.

Il parat que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal.
Ils respectent les personnes et les proprits et se bornent  faire des
rquisitions. Ils ont d'abord rclam toutes les armes qui se trouvaient
dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont t invits 
rapporter leurs fusils  la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire
tirer l'oreille. Hier matin, mon pre est sorti avec tout son
quipement; il a t rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui
portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough,
son beau sabre  dragonne d'argent. Ce lger sacrifice n'a pas content
les Prussiens qui rclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets
les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais,
matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages
herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous
reprsentait comme d'affreux barbares, sont fort civiliss et trs au
courant des objets ncessaires  la vie moderne.

--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne
prennent rien, a ne va pas trop mal.

--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent?
ricane mon grand-pre.

On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa
porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous.

C'est moi qui ai t leur ouvrir--aprs avoir constat leur identit par
la fentre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux
grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une pe au
ct. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade?
Il nous l'apprend lui-mme en pntrant dans la salle  manger, o mon
pre, mon grand-pre et ma soeur attendent, debout.

--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour
moi, sous-officier porte-pe au 58e rgiment d'infanterie, et deux
hommes.

Ma soeur a l'air bien tonne d'entendre un Prussien parler franais;
celui-ci n'est pas vilain, aprs tout, il a une petite moustache trs
gentille, des yeux bruns trs intelligents. Quant aux soldats qui
l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils
promnent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai
peur.

Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils
prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient dposs en entrant et
ils suivent mon pre, qui les guide vers une grande pice inoccupe o
l'on va leur dresser des lits.

--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, dclare le
sous-officier.

Mon pre insiste. Il veut faire bien les choses; il tient  donner des
lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la _chambre d'amis_, o
il sera trs bien.

--Tenez, par ici, tout au fond du couloir.

Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre;
elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas,
heureusement, mais mon pre devient blanc comme un linge.

--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons install l'Allemand dans
sa chambre, tu vas aller  la cuisine, tu prendras tous les couteaux
pointus et tu les donneras  ta soeur pour qu'elle les enferme  clef
dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche.

Je descends  la cuisine et je commence  ramasser les couteaux. Je ne
suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche.

--Catherine, voulez-vous me dcrocher le tourne-broche?

--Pourquoi faire, monsieur Jean?

--Pour l'emporter.

--L'emporter o?

--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer.....

--Est-ce que vous tes fou, monsieur Jean?

--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous
laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empcher
de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en
tuer un. Mais nous vous en empcherons.

Catherine me regarde avec piti. Elle lve les paules et me prend par
le bras.

--Vous n'empcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que
je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me
racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre
jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du
sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me
retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens?

Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle  chaque
interrogation. Elle a fini par me coller  la porte vitre dont je vais
casser les carreaux avec mes paules. Mais tout d'un coup, la porte
s'ouvre, je manque de tomber et mon pre parat derrire moi. Il est
tout vert de rage.

--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire  cet enfant...
C'est moi qui l'avais envoy chercher les couteaux... pour vous empcher
de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous song aux consquences
de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au
dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez
pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre
chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer  clef... jusqu' ce
que j'aie pris une dtermination...

Catherine monte l'escalier quatre  quatre, furieuse, pleurant, suivie
par mon pre, et j'entends la clef qui grince dans la serrure.

                                ***

Nous achevons la journe dans les transes. La belle-soeur du charcutier
a consenti  remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui
nous a fait  dner et qui a fabriqu, pour les deux soldats allemands,
un norme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le
sous-officier porte-pe dne avec nous. Il a l'air bien lev, se
montre trs galant vis--vis de ma soeur et engage avec mon grand-pre
une longue conversation sur la langue franaise que, d'ailleurs, il
parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains
idiotismes. Le pre Toussaint lui donne les renseignements les plus
tendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et
d'pithtes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit:

--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes...
votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement mene... Bismarck,
ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krpp...

Le Prussien est enchant. Aprs dner il se met au piano et joue deux ou
trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous
souhaite trs poliment une bonne nuit.

--Un charmant garon, dit mon pre.

--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean?

--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien.

--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-pre.
Les Allemands ne sont pas si froces qu'on veut bien le dire, au bout du
compte... Mais c'est cette damne Catherine qui m'inquite.

Mon pre aussi semble trs inquiet. Je suis sr qu'il ne ferme pas
l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquitude se change en
trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le
jardin.

--Vous avez de belles fleurs. Cela vous drangerait-il de m'apprendre
les noms que j'ignore?

--Mais non, au contraire... avec plaisir...

Mon grand-pre et moi nous suivons mon pre qui accompagne l'Allemand.

--Quel est le nom de cette fleur rouge?

--Un granium.

--Et celle-l?

--Un oeillet d'inde.

--Et celles-l, l-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces
fleurs.

Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au
grand dsespoir de mon pre qui lve les bras au ciel et fait  mon
grand-pre des signes dsesprs. Qu'y a-t-il?

Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous
de la fentre de Catherine et l-haut, contre la vitre, on aperoit
l'immobile silhouette de la bonne.

--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le pre Toussaint qui
frmit. Et ton pre qui a oubli d'enlever les pots de fleurs qui se
trouvent sur la fentre! Quelle imprudence! S'il prenait envie  cette
fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prvu a, moi! je lui aurais
enlev jusqu' son pot de chambre et j'aurais cadenass la croise.
Jean, surveille-la bien, cette croise.

--Oui, grand-papa.

--Je vais essayer d'engager le Prussien  rentrer.

Mais celui-ci, pench sur la plate-bande, s'abme dans la contemplation
d'une touffe de rosiers.

--Quel est le nom de ces rosiers?

--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin
est un peu frais...

--Non, non. Trs beau, ce matin. Cette fleur se nomme?

--Un glaeul... mais, permettez. Il me semble avoir oubli de vous
offrir la goutte, et si vous...

--Merci beaucoup. J'ai pris du caf et cela me suffit.

Le Prussien ne s'en ira pas et, l-haut, la terrible silhouette guette
toujours. Mon pre se tord les mains...

Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte,
mais mon grand-pre m'arrte. Il a une inspiration. Il s'approche de
l'Allemand, le chapeau  la main.

--Qu'y a-t-il monsieur?

--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le prsume du moins,
une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je
craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pntrant ici... je
craindrais... une crise, peut-tre... Les sentiments chevaleresques de
votre nation me sont trop connus...

--Oh! je rentre, alors; je rentre immdiatement, fait le Prussien en
frisant sa moustache.

Mon pre et mon grand-pre l'escortent pendant que je vais ouvrir.

                                ***

Ce n'est pas une dame qui a sonn, c'est une femme. C'est Germaine.

--Monsieur est ici?

--Oui, Germaine.

--Je veux lui parler tout de suite.

--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici?

--Qu'est-ce que a me fait! Je ne vois que a et des chiens, depuis
bientt huit jours.

Germaine expose  mon grand-pre l'objet de sa visite. Il parat que les
Allemands qui se sont installs  Moussy ont dclar que toute maison
inhabite appartient aux soldats et qu'ils considrent comme telle toute
habitation o ne rsident que des domestiques.

--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabites. On
dirait qu'ils ne rvent que plaies et bosses, ces animaux-l.

--Ont-ils commis des dgts  la maison? demande mon grand-pre anxieux.

--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq  loger. Et ils mangent,
vous savez! L'argent file d'une drle de faon. Il faudra mme que
monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais
monsieur ferait mieux de revenir.

--Et au Pavillon? demande ma soeur.

--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripote: quinze ou vingt, au
moins; c'est l que demeure le commandant.

--Ah! mon Dieu s'crie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle
doit avoir peur!

--Aprs a, dit Germaine, ils ne sont pas trop mchants. Il faut dire
aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la
commune trouve qu'il se conduit trs bien.

--Une canaille comme a! murmure mon grand-pre. Ah! il a ses raisons,
bien sr, pour faire le bon aptre! Un Dubois! en voil un qui est fait
pour pcher en eau trouble comme les chiens pour mordre!

--Enfin, dit Germaine impatiente, je voudrais bien avoir une rponse de
monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les
mains de ce qui arrivera.

Mon grand-pre rflchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de
ses yeux noirs. Enfin, il prend une dtermination; il se lve.

--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi.

Nous essayons de combattre sa rsolution; mais le vieux est compltement
dcid. Il nous fait ses adieux, trs mu.

--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tt possible.

Avant de partir, pourtant, il engage mon pre  se dbarrasser de
Catherine.

--Le plus tt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous
obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections.
Si vous gardez cette fille-l ici, il vous arrivera malheur, je vous en
rponds...

--Vous avez raison, dit mon pre. Je vais m'occuper de cela.

                                ***

Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'aprs-midi et revient vers
quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui
me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait 
l'entre des troupes,  ct de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris
qu'elles formaient le 5e corps prussien.

Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se
cachent derrire des lunettes d'or, une bouche dente o sautille un
bout de langue violtre, et un nez norme, cass en deux, en forme de
potence, et picot comme un d  coudre.

Ce nez m'avait dj stupfait, chaque fois que j'avais rencontr le
monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais  un accident; je supposais
que le monsieur avait fourr son appendice nasal dans un nid de gupes.
Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a
de drles de choses dans la nature.

--C'est un nez d'Isralite, me dit mon pre, le soir. M. Zabulon Hoffner
est isralite.

--Ah! c'est un Juif!

--Un Isralite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est trs impoli.

--Ah!... Il a un nom allemand.

--C'est possible, fait mon pre, mais il n'est pas Allemand. Il est
Luxembourgeois. Ce n'est pas la mme chose. Du reste, il s'est montr
fort complaisant. Je le connaissais trs peu, et il s'est charg de me
procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans
les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchant
d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyaut
mmes...

Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous.




                                   XIII


Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aide  faire sa malle et  y
emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus.
Elle est partie sans colre, en disant mme qu'_elle comprenait a_, en
nous souhaitant toutes sortes de prosprits. Et ce n'est qu'une fois
dans la rue qu'elle a laiss chapper ses sanglots qu'elle avait
contenus jusque-l. Je l'ai suivie des yeux, de ma fentre, aussi
longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trbuchant 
chaque pas, les yeux voils par les larmes,  ct de l'homme qui
tranait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient
remonter ses paules et elle tait oblige de s'arrter pour sortir son
mouchoir  carreaux bleus de la poche de sa robe noire.

J'ai pleur comme un veau.

Pauvre fille! J'ai mpris son ignorance, j'ai fait fi de son affection,
je lui ai fait bien des mchancets. Et, maintenant qu'elle n'est plus
l, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arrach
quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis
triste comme tout.

J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de
sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours
dehors. Il y a tant de choses  voir!

Je connais tous les uniformes de l'arme allemande, infanterie,
artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes franais. Les
Bavarois seuls ne reprsentent pas trop mal, avec leurs grands casques
qui ressemblent  ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales,
sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du pre Adam
et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi
aussi, quand j'tais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais
je les suais aprs, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils
devraient tre propres.

Les Prussiens sont bien moins dgotants, mais leurs casques  pointes
les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte
sans visire, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr
sont  peu prs pareils  ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont
beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans
les remplir. Les pantalons des cavaliers m'tonnent: ils sont basans
trs haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop
sombre, pas lgante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes,
d'paulettes, de clinquant, de panaches.

Les officiers eux-mmes sont vtus trs simplement; ils sont coiffs
d'une casquette plate  visire et portent presque tous au bras droit un
brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais
accrocher leurs sabres et de les laisser traner derrire eux sur les
pavs, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se
figurer qu'on a attach des casseroles  la queue de tous les chiens de
la ville.

J'ai vu les fameux fusils  aiguilles, les canons Krpp, les singulires
voitures  chelles; j'ai t voir l'abattoir qu'on a install  la
gare, les postes de police qu'on a installs un peu partout, les canons
pris sur les Franais, rangs dans la grande cour du Chteau, autour de
la statue de Louis XIV. J'ai regard, l'autre jour, de la place d'Armes,
un gnral, qu'on dit tre le prince royal, distribuer des mdailles aux
soldats au pied de cette statue. Le chteau est converti en
ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau nerlandais flotte
sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les
rues: aux fentres des trangers qui se mettent sous la protection de
leurs pavillons nationaux, aux croises des gens qui ont obtenu de
soigner chez eux des blesss et qui ont arbor le pavillon de la
convention de Genve.

                                ***

Mme Arnal est de ces derniers. On a plac chez elle un capitaine
allemand bless, un grand gaillard  belle barbe blonde. Elle le soigne
avec un dvouement sans exemple. Elle espre qu'avant quinze jours le
bless sera sur pied. Elle est trs fire des compliments que lui fait
tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle dclare
que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de
charit. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de
mnagements, de commisrations, d'attendrissements. Elle a des
apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes  prix
fixe. Son temps est mesur, en effet. Elle ne peut gure s'absenter. Son
bless a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie,  ce
monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses dfendues par le
mdecin.

--Il faut tre l, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les
enfants...

Et elle ajoute, tout bas:

--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter
trop d'intrt  mon bless. A force de voir souffrir les gens, on s'y
attache; on ne les considre plus comme des ennemis... Ah! savoir
concilier ses obligations d'infirmire avec ses devoirs de Franaise!...
C'est  faire tourner la tte!... l'humanit!... la patrie!... Je me
sauve. A tout  l'heure...

                                ***

M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se
contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gnant.

--Les routes sont toutes dfonces; on ne peut mme pas aller  Buc sans
se crotter jusqu'aux genoux.

M. Legros prtend ne pas se faire de bile.

--A quoi a servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis
fataliste.

Depuis l'arrive des Prussiens, pourtant, il parat avoir engraiss. Ma
soeur, justement tonne de cet embonpoint subit, a t malicieusement
aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livr
navement le secret de la corpulence exagre de son poux: M. Legros se
plastronne--plastron par devant, plastron par derrire.--On assure mme
qu'il ne tourne pas le coin d'une rue,  partir de cinq heures du soir,
sans crier: Ami! Ami!  tue-tte.

Qu'y a-t-il de vrai l dedans?

--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas
vous moquer de lui. Aucune prcaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille
avait t tremp tout entier dans les ondes du Styx, la flche troyenne
n'et point caus sa mort...

Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est
positivement malade de peur; il a d renoncer, depuis quelque temps
dj,  me donner des leons. Il passait le temps des rptitions  se
murmurer  lui-mme:

--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent
pas a....

Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il tait arriv  se
figurer que Versailles allait sauter.

--Les gouts sont mins! disait-il. J'en suis sr. Notre dernire heure
est venue.

Ce jour-l, il a chang de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus
changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des
jaunes: il a t jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune
citron. Prsentement, il est d'une nuance mal dtermine, nuance
d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran.

                                ***

--Et dire, s'crie mon pre, un matin que presque tous nos amis sont
runis dans le jardin pour prendre l'apritif, dire qu'il y a des gens
qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un
peu jouer, Jean...

Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends trs bien.

--Hier soir, j'avais t faire un tour du ct de la porte de Bthune.
Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont tabli l?

--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le pre Merlin intrigu.

--Une femme! une Franaise, monsieur!

--Oh! fait ma soeur.

--Si l'on peut appeler a une Franaise. Cette gueuse, vous
savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas
pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse  soldats qui passait
sa vie dans les postes, lorsque nos troupes taient ici, et que nos
troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles.

--En change de ses bons services, ricane le pre Merlin. Vous voyez
bien que c'est une Franaise.

--C'tait, monsieur, c'tait; elle a abdiqu ce titre. Quoi! faire  ce
point litire de ses sentiments, se livrer  l'ennemi de sa patrie! Ah!
a t plus fort que moi; malgr le dgot que m'inspire cette crature,
je me suis approch d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa
conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a rpondu? Elle m'a rpondu que le
rata des Prussiens valait bien celui des Franais. Alors, ma foi, je
n'ai plus pu me contenir et je l'ai traite comme elle le mrite...

--Ah! monsieur Barbier, s'crie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les
Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous
en conjure!

--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indigne. Laisser passer sans
protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des
monstruosits... Dans quel sicle vivons-nous?...

--C'est infme! dit ma soeur.

--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier
dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste?

--Je n'en ai point vu, rpond mon pre.

--C'est a. Les officiers sont des gens bien levs qui ne laisseraient
pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer
... l'entre de ces cratures dans les postes... Mon bless me le
disait hier... La discipline est de fer,  ce sujet-l...

--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'arme prussienne est
admirable.

--Admirable. C'est le mot, dit le pre Merlin.

--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est
elle qui protge l'habitant inoffensif contre les fureurs de la
soldatesque.

--Et puis, sans discipline, pas d'arme, dit mon pre. C'est  leur
discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires.

--A propos de discipline, dit le pre Merlin, j'ai vu tout  l'heure, de
ma fentre, un spectacle bien intressant.

--Quoi donc? demandent en mme temps ma soeur et Mme Arnal.

--J'tais... Mais on ne doit pas avoir encore baiss le rideau. Si, au
lieu de vous raconter la pice, je vous la faisais voir? Voulez-vous
venir chez moi, un instant?

--Mais oui, mais oui. Dpchons-nous. Jean, viens-tu?

Nous suivons le pre Merlin jusque dans son cabinet de travail, au
premier tage. La croise, grande ouverte, donne sur un vaste terrain
vague o les Allemands ont amoncel du bois  brler et du charbon. Cinq
ou six soldats, d'habitude, gardent le dpt. Que peut-il se passer l?

Nous nous prcipitons  la fentre.

Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit
doigt sur la couture du pantalon, la tte droite, les talons joints, est
camp devant un tas de fagots, la face au bois. Derrire lui, un
officier--un lieutenant je crois--se promne de long en large, lisant un
journal, fumant un cigare gros comme un manche  balai. Chaque fois
qu'il passe derrire le soldat, v'lan! il lui envoie  toute vole un
coup de pied dans le bas des reins. On entend trs distinctement le
bruit de la botte qui,  intervalle rguliers, toutes les minutes  peu
prs, se colle au postrieur du troupier.

A chaque coup, l'homme tressaute lgrement, trs lgrement; mais il ne
bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marque dans
le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongs le
long du passepoil et il semble toujours regarder,  l'ordonnance, 
quinze pas devant lui.

--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le pre Merlin, a durait
dj depuis un bon quart d'heure. a fait donc maintenant cinquante
minutes.

--Sapristi! dit mon pre, quelle obissance! quelle soumission!
cinquante coups de pieds au derrire!

Le pre Merlin veut fermer la fentre.

--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, merveille.

Le pre Merlin lui jette un regard trange. Puis il pousse la croise et
tourne l'espagnolette.

--Vous trouvez donc ce spectacle bien intressant, mademoiselle?

--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit tre bien drle aussi, c'est la
figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir.

--Eh! eh! si Frdric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme!
s'crie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants
sont dignes de toi!

--Qu'est-ce qui vous prend? demande le pre Merlin avec intrt.
tes-vous malade, monsieur Beaudrain?

--Non; mais cette discipline, cette obissance passive... c'est
extraordinaire, vraiment.

--Le fait est que c'est beau, dit mon pre. C'est le manque de
discipline qui nous a perdus, nous autres.

--Esprons que a nous servira de leon, dit Louise.

--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'arme
allemande est trop svrement commande pour se livrer  des dsordres
graves. Il y a beaucoup  esprer d'une discipline semblable.....

                                ***

Nous descendons l'escalier.

--Ah! la discipline, s'crie mon pre, c'est beau. On dira ce qu'on
voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les
Franais en aient un jour une pareille.

--Ainsi soit-il! dit le pre Merlin.




                                  XIV


Le pre Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses tats. Il entre
en tremblant dans la salle  manger, s'assied dans un coin et, aprs
avoir demand  mon pre si les Prussiens ne rdent pas par l, si
personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible.

--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le gnral en chef...

Et le vieux dsigne d'un geste l'habit noir dont il est revtu, sa
cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a pos sur la table.
Nous l'coutons avec anxit.

--Hier,  Moussy, on a tir sur une patrouille allemande... Hier soir,
vers huit heures...

--Ah! s'crie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle
catastrophe!...

--Un affreux malheur! fait mon grand-pre en hochant la tte, car les
Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont
pris comme otages six habitants et le maire de la commune.

--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne
fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme!

--Chut! fait mon pre en mettant un doigt sur ses lvres et en indiquant
du regard la porte qui ouvre sur le vestibule.

Et il demande tout bas, terrifi:

--Rellement, ils vont les fusiller?

--Quand je suis parti, ce matin, c'tait une chose convenue...

--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait
ce qui nous serait arriv!

--Les Prussiens, continue mon grand-pre, avaient enchan ces
malheureux et les avaient enferms dans l'glise. Ils y ont pass la
nuit, gards par des factionnaires qui menaaient de faire feu sur
quiconque approchait et rpondaient par des coups de crosse aux
supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'tait
affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait
que des gmissements et des sanglots...

Mon grand-pre a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous
aussi,  retenir nos larmes.

--Mais quel est le misrable qui avait tir sur les Prussiens? demande
mon pre.

--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous
parisiens qui ne sont bons qu' faire arriver du mal aux gens
inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une
dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: Monsieur
Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur
grce au gnral,  Versailles; dire que ceux qui ont tir sur les
Allemands sont trangers  la commune; que nous sommes incapables de
nous livrer  des actes semblables; que mme nous les empcherions, si
c'tait en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vrit, quoi!...
Vous tes au courant de bien des choses, vous connaissez les
usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller? Comment dire:
Non. Comment? Je vous le demande.

--Pas possible, dit mon pre... Et vous avez t chez le gnral?

--J'en viens. Et j'ai l...

Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppe
elle-mme dans une feuille de papier bleu.

--J'ai l une lettre de grce.

--Tous les prisonniers sont gracis?

--Tous. Ils doivent tre mis en libert immdiatement...  l'exception
du maire.

--Ah! le maire ne sera pas mis en libert? Mais on ne le fusillera pas?

--Non, non; on se contentera de le garder  vue... C'est tout ce que
j'ai pu obtenir...

--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur.

--Ah! c'est bien malheureux, gmit mon grand-pre... surtout pour moi.
Nous n'tions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore
de mchantes langues pour prtendre que je n'ai pas fait tout mon
possible... Dieu m'est tmoin, pourtant, que je me suis mis en quatre.
J'ai pris le gnral par tous les bouts. Je me suis jet  ses genoux en
pleurant... J'aurais donn tout pour obtenir une grce entire... Dans
des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des
offenses; on ne connat plus d'ennemis... on ne connat que des
Franais...

Louise saute au cou du pre Toussaint pendant que, trs mus, mon pre
et moi, nous serrons les mains rides du vieillard.

--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant  se dgager.
Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que
les Prussiens, ceux-l!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si
a a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand mme ils
auraient tu un ou deux Allemands, la belle pousse!... Mais je
m'attarde ici et l'on m'attend...

--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras  ces
malheureux que la libert leur est rendue! Je voudrais tant
t'accompagner!

--Quelle ide folle! dit mon pre. Ce n'est pas la place d'une femme.

En effet. Mais moi, moi qui suis un garon si j'allais  Moussy?
Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition
repousse par mon pre et accepte par mon grand-pre.--Il y a dbat,
mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crve de jalousie.

--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques
jours, il nglige ses leons..... Il n'apprend rien, et il oublie trs
vite...

--Je le ramnerai aprs-demain, dit le pre Toussaint en souriant.

                                ***

Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrive, nous
aperoit et court prvenir les habitants. Ils accourent et pressent mon
grand-pre de questions.

--Eh bien? Eh bien?

--J'ai russi. J'ai la grce, la grce...

--Oh! ah! oh!

                                ***

Nous traversons le village  grands pas. Les femmes se penchent par les
fentres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer
d'un air indiffrent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon
grand-pre lui remet la lettre du gnral.

Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de
profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble  un taureau.

--Je suis content que vous ayez russi, monsieur, dit-il  mon
grand-pre quand il a fini, en excellent franais. Content pour vous,
non pour moi. Je crois qu'un exemple tait ncessaire. Vous pouvez aller
porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres
pour qu'on les relche immdiatement...  l'exception du nomm Dubois,
maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?

Mon grand-pre fait un signe de tte affirmatif.

Nous entrons dans l'glise. Les otages, les pieds et les mains lis,
sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placs une cruche d'eau
et des pains de munition. Un officier allemand, assis  l'orgue, joue
une valse.

Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et
les dlient. Mon grand-pre, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et
lui parle  voix basse. Dubois dtourne la tte et ne rpond pas.

Nous sortons; et les habitants masss sur la place, les malheureux
dlivrs, flicitent le pre Toussaint, lui serrent la main, le
remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une
ovation.

                                ***

Mais les groupes se disloquent, les habitants s'cartent. Le tambour
vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place.

Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux
francs-tireurs, s'ils en trouvent.

--Ma foi, a sera pain bnit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens
se font arranger comme il faut. Des canailles comme a! Si les Prussiens
avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien
volontiers un coup de main.

Tout le monde l'approuve. Le commandant se met  la tte des Allemands
qui partent dans la direction du bois.

Ils ne sont pas encore revenus,  quatre heures du soir, lorsque je vais
faire une visite  la tante Moreau. Mais j'ai  peine mis les pieds au
Pavillon que des coups de feu clatent au loin, dans le bois.

--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose
affreuse que la guerre!

Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa
figure amaigrie, de ses mains dcharnes, me produit un lugubre effet.
Elle s'en aperoit.

--A mon ge, vois-tu, a frappe rudement des vnements pareils...

Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop mchants. Le
commandant lui-mme, malgr ses allures brutales, ne manque point de
politesse.

Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses
bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du
petit salon o nous nous trouvons et passe sa tte dans
l'entre-billement.

--Ne vous inquitez pas, madame, dit-il  la tante Moreau,  cause des
coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de srieux absolument. Un
bcheron, dans la cabane duquel nous avons trouv un vieux fusil, et que
nous avons pass par les armes.

Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois
plir, ses yeux se ferment, sa tte se renverse sur le dossier de son
fauteuil. Elle se trouve mal.

--Justine! Justine!

La femme de chambre accourt avec la cuisinire et Germaine, qui vient me
chercher, arrive presque au mme moment. Les trois femmes prodiguent
leurs soins  ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant 
elle, qu'on se voit forc de la porter dans sa chambre. Elle est dsole
de s'tre vanouie.

--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette
histoire de bcheron, qui m'a bouleverse...

Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux.

En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une
seconde; elle a deux mots  dire au commandant, de la part de mon
grand-pre. L'officier se promne en fumant sa pipe sous les tilleuls;
et j'entends sa grosse voix qui rpond:

--Dites  votre matre que je ne sortirai pas. Je l'attends ici.

De quoi peut-il tre question? Je vais le demander  mon grand-pre. Et,
aussitt arriv, j'ai dj tourn le bouton de la porte de la salle 
manger o le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par
le bras.

--Il ne faut pas dranger monsieur. Il cause avec quelqu'un.

J'ai eu le temps de voir ce _quelqu'un_. C'est un individu qui a l'air
d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va
trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si
c'tait un officier de francs-tireurs? Un espion franais? Si mon
grand-pre s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements
ncessaires pour surprendre les Prussiens? Si?...

Je questionne Germaine. Elle semble trs tonne de mon insistance.

--Cet homme-l? Mais, c'est un homme qui avait t chez Dubois. Il
voulait parler au maire,  ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en
prison, le garon d'curie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais
pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean.

J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va.
Mon grand-pre arrive.

--Eh bien! comment va ta tante?

Je raconte ce qui s'est pass, l'affreuse nouvelle donne par
l'officier, l'vanouissement...

--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante...
Germaine, donnez-moi mon manteau... Un vanouissement...

--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa?

--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure.

Vingt-cinq minutes aprs, il est l.

--Tu vois que je tiens parole. J'ai t vite, hein?

--Et ma tante va-t-elle mieux?

--Ta tante... oui... c'est--dire... beaucoup mieux.

Nous nous mettons  table.

                                ***

--Jean, me dit mon grand-pre aprs dner, je ne devais te ramener chez
ton pre qu'aprs-demain; mais j'ai justement  faire  Versailles
demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. a
t'ennuie?

--Mais oui, un peu.

--Bah! tu rattraperas a une autre fois. Je dirai  ton pre de te
laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu ngligeras
tes leons... a fera enrager Louise...

Je ris. Dcidment, je m'tais tromp tout  l'heure. L'homme qui tait
l, assis  ma place, tait bien un paysan. Mon grand-pre serait moins
gai si l'on devait se battre  Moussy ce soir, se tirer des coups de
fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne
par la fentre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je
ne puis arriver  m'endormir.

                                ***

Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon paule. Je me rveille
en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit.

--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rviez?

Je regarde, effar, autour de moi. Il fait grand jour.

--Dpchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prt et monsieur vous
attend.

Une demi-heure aprs, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui
donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tte d'un peloton de
Prussiens, baonnette au fusil, apparat sur la route. Mon grand-pre
m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur,
derrire une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands
s'avancent  grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains
attaches derrire le dos. J'aperois un grand chapeau neuf, un visage
ple, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le
reconnais...

--Grand-papa, cet homme...

--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne
a ramass le long d'un foss. Les Prussiens sont trs svres... pour
a... pour les vagabonds... On l'aura ramass... Seulement, il vaut
mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-l... a vaut mieux...

Mon grand-pre ment, j'en suis sr. Pourquoi ment-il? O mne-t-on cet
homme enchan? Pourquoi nous sommes-nous cachs?

Nous nous remettons en route et bientt nous atteignons l'entre des
bois qui s'tendent jusqu' Versailles. Mais, tout  coup, je saisis 
deux mains le bras de mon grand-pre.

L-bas, derrire le village, une dcharge terrible vient d'clater.

--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...

Le vieux blmit affreusement.

--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le
matin... c'est leur habitude... le matin......

Ses dents claquent.




                                     XV


Mon pre est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre
s'ternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui
entoure Paris et le sige de la capitale, qui semble dispose  se bien
dfendre, peut traner en longueur. a ne fait pas marcher les affaires,
tout a, au contraire.

Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon
pre se plaint du matin au soir d'tre oblig de rester les bras croiss
et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le
moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de
Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le grant qui le
dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires,
que diable! Dans une ville assige, on a besoin de matriaux, de
planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en
bois--toujours en bois.--Mon continue  se dsoler.

--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du grant! Est-ce
bte, la guerre! Comme a gnerait les belligrants, hein? de laisser
passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau
dire, si les affaires marchaient si bien  Paris, le grant aurait
trouv moyen de me le faire savoir...

--Mais, comment, papa?

--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles.

Mon pre se monte. La colre le fait draisonner. C'est  qui, parmi nos
amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain
et les poux Legros chouent compltement dans leurs tentatives et Mme
Arnal n'obtient que de trs minces rsultats. Quant au pre Merlin, il
prtend qu'un peuple qui a dclar la guerre  un autre peuple et qui
n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices.

--Mais, nom d'une pipe! s'crie mon pre, est-ce que c'est moi qui ai
dclar la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement,
moi?

--Sans aucun doute. Vous tes une des units qui constituent le peuple
souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos
mandataires...

--Et si ces mandataires me trompent?

--Il faut les flanquer dehors.

--C'est commode  dire.

--Et  faire.

--Et s'ils dclarent la guerre sans mon assentiment?

--Alors, il ne faut pas crier: A Berlin! Il faut crier: Vive la
paix!

--Je ne suis pas socialiste, moi.

--Tant pis pour vous.

--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon pre, furieux.

Et il ne drage pas de toute la soire-- moins que M. Zabulon Hoffner
ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus
grande sur l'esprit de mon pre, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de
longues conversations ensemble, des conversations  voix basse.
Quelquefois, j'en saisis des bribes:

--Il n'y a pas qu'avec les Franais qu'on puisse gagner de l'argent...
Aprs tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-tre quelque chose
 faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et
une pice de cent sous vaut partout cinq francs...

Parfois, mon pre a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser
des questions embarrassantes, et l'autre semble se drober; il lche des
phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa
franchise. J'ai remarqu que le nom du prfet prussien, M. de
Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.

Car, maintenant, le dpartement de Seine-et-Oise est organis  la
prussienne. Nous avons un prfet prussien, des fonctionnaires prussiens;
certains employs franais ont conserv leurs fonctions, d'autres ont
t remplacs. Il y a une administration prussienne au lieu d'une
administration franaise, mais du moment que l'administration ne nous
manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annonc le
maintien de toutes les lois franaises, _en tant que l'tat de guerre
n'en rclamait pas la suppression_. Des instructions ont paru qui
rorganisent l'administration dpartementale sur la base du canton; le
maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est charg
des communications avec l'autorit centrale, du service de la poste, de
la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec
les habitants ont t rgularises et les maires ont t invits 
verser, tous les mois,  la caisse de la prfecture, un douzime de
l'impt foncier fix pour l'anne 1870.

On voit tout de suite que le prfet prussien connat son affaire.
Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il
ressemble  Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en
forme de cerf-volant, couleur de jus de rglisse.

J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de
Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promne
dans les rues,  pied, sans escorte, habill trs simplement; il a l'air
d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux
terribles: des yeux d'une nergie froide et sinistre, brillants et durs
comme l'acier, qui clatent dans la pleur de son masque austre.
Bismarck se promne seul, souvent, mont sur un grand cheval, dans les
alles du parc; et c'est un spectacle trange, mais empoignant, que
celui de ce colosse  la face hargneuse et tourmente, chevauchant
tranquillement sur les gazons des tapis verts, vtu d'habits civils,
mais coiff d'une large casquette blanche  lisrs jaunes--la casquette
des cuirassiers blancs.

Le 5 octobre, j'ai assist  l'entre du roi de Prusse. Au moment o sa
calche allait pntrer dans la cour de la prfecture, o il doit
habiter, il s'est lev tout droit dans la voiture et a salu la foule
qui l'acclamait. Les soldats allemands ont pouss des hurrahs et des
Versaillais, masss en grand nombre sous les arbres de l'avenue de
Paris, ont cri: Vive le Roi! Parmi les manifestants, j'ai reconnu M.
Zabulon Hoffner.

En rentrant, j'ai racont la chose  mon pre.

--Eh bien? Et puis, aprs? Tu n'es qu'une petite bte. M. Hoffner sait
ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il et t bien habile d'aller crier: A
bas Guillaume! C'est dj trs beau de la part d'un tranger comme lui,
d'un Luxembourgeois, de servir nos intrts comme il l'a fait jusqu'ici.
Il nous a rendu dj bien des services et donn bien des renseignements.

Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous
apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a t intern
en Allemagne et que mon grand-pre Toussaint a t nomm maire  sa
place.

--Ah! vraiment, fait Louise, voil pourquoi nous n'avons pas vu
grand-papa, depuis quelque temps.

--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont trs occups. Rien
que la collection des impts et des rquisitions en argent leur prend
beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemniss largement.

--Comment cela? demande mon pre.

--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a dcid de passer aux maires, pour les
ddommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme impose
au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune.

--Ah! diable! Ah! diable! fait mon pre; mais c'est un mtier trs
lucratif, que celui de maire prussien.

M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme a chaque fois qu'il vient de
nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques
jours, il nous en donne beaucoup.

Il parat que les Allemands sont bien loin d'tre tranquilles. Des
vnements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment 
l'autre...

--O? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intrigues.

M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu  peu, se laisse arracher
des dtails.

Les Prussiens redoutent un mouvement de l'arme de Metz. Ils savent
bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous
soyons--que le marchal Bazaine n'est pas rest pour rien sous cette
place forte. Il attendait le moment d'agir.

--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur
Zabulon.

--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lvres. Je ne
sais encore rien,--rien de prcis, tout au moins.--Mais, un de ces
jours...

                                ***

Ce jour est venu. M. Hoffner, aprs avoir fait fermer toutes les portes
 clef, a tir de dessous son gilet une feuille de papier de soie
couverte de caractres microscopiques. C'est une dpche apporte de
Metz par un ballon.

--Un ballon! s'crie Mme Arnal. Il est arriv  Versailles? Il est?...

M. Hoffner, trs digne, l'interrompt.

--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai jur de garder le
secret. La moindre indiscrtion...

--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux.

Le Luxembourgeois lit la dpche. Elle est courte, mais expressive:

Grande sortie de nuit a eu lieu. Marchal Bazaine avait fait
entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler
paille autour des roues des pices et caissons. Prussiens compltement
surpris dans leur sommeil et mis compltement en droute. En avons fait
un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands
sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications
coupes. Le marchal, laissant seulement  Metz le nombre d'hommes
ncessaires  la garde des remparts, va les poursuivre l'pe dans les
reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et
charpie. Vive la France!

--Enfin! s'crie ma soeur! enfin!...

--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on
pouvait...

--C'est possible, madame, rpond M. Hoffner. Trs possible. A l'heure
qu'il est, cette dpche est parvenue dans toutes les villes non
occupes par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute
nature n'affluent bientt  Metz, car les routes vont tre libres, si
elles ne le sont pas dj. Mais, puisque les petits ruisseaux font des
grandes rivires, si un comit de Dames se formait ici, je serais--ou
plutt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire
parvenir au marchal les objets destins  son arme.

--Mais comment?... demande Mme Arnal.

--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas.

                                ***

Le comit est form. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une
mercenaire. Une quantit de dames l'imitent. Mme Arnal en nglige son
capitaine bless qui commenait  se lever, pourtant.

--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant
tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs...

--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le pre Merlin qui
est venu nous voir et qui a paru tout tonn de trouver le salon
transform en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous
demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie?

Ma soeur lui fait des rponses vagues. Elle se dfie de lui. C'est un
mauvais patriote.

Moi, je me dfie plutt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et
puis, il a prtendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi,
que a m'amuserait. Depuis ce temps l, on me fait faire de la charpie
et a m'embte.

Tous les soirs on porte avec mille prcautions de gros paquets chez le
Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se
frottant les mains, comme s'il tait enchant d'avoir jou un bon tour
aux Prussiens.

--C'est parti! dit-il.

--O?




                                    XVI


M. Zabulon Hoffner est venu parler  mon pre de deux de ses amis qui
habitent Saint-Cloud et qui sont forcs d'abandonner la ville, expose
au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont dj,
depuis le 5 octobre, quitt leurs demeures, mais MM. Hermann et
Mller--les amis en question--ne se sont dcids  partir qu' la
dernire extrmit. On leur a offert un refuge au grand sminaire de
Versailles, mais ils ne savent o mettre leurs meubles qu'ils ont tenu 
emporter avec eux. Si M. Barbier tait assez complaisant pour vouloir
bien leur prter un des hangars qui ne lui servent pas...

--Mais comment donc! a dit mon pre. Certainement!

--D'ailleurs, a affirm M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur
avoir rendu service. Ce sont de fort honntes gens et, qui plus est,
d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des
Alsaciens: c'est tout dire.

--Alsaciens! a cri Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils
apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?

--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire  vos amis que
le hangar est  leur disposition. Ils peuvent venir.

                                ***

Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme
un coup de trique, et M. Mller court et gros--loin du ciel et prs de
l'obsit.--Ils amnent avec eux quatre grandes voitures charges de
meubles. Aprs avoir fait force compliments, aprs avoir remerci mon
pre pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procder au
dchargement. On a empil le contenu des voitures sous le hangar, qui
s'est trouv  moiti plein.

--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon pre, qui assiste 
l'opration, avec moi.

--Heureusement, rpond M. Mller, car nous en aurons besoin.

--Auriez-vous autre chose  apporter? demande mon pre tonn.

--Oui, des meubles. Encore autant,  peu prs; peut-tre un peu plus.

--Votre tablissement tait donc bien important?

--Extrmement important.

--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous tiez lampistes?

--Oui, lampistes, dclare Mller.

Mais Hermann ajoute bien vite:

--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles.

--C'est a mme, approuve Mller; nous vendions des meubles, comme a,
de temps  autre... Et nous avons mme en dpt quelques mobiliers que
des amis nous ont confis avant leur dpart. Nous tenons expressment 
ne pas les laisser  Saint-Cloud; ils n'auraient qu' tre vols ou
dtriors... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous...

--Je comprends a, dit mon pre. Mais vous n'avez pas apport vos
lampes.

--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann lgrement gn. Eh bien! nous
avons rflchi; nous les laissons  Saint-Cloud. C'est si fragile! Et
que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'tait des
pendules...

Il clate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas
d'Allemands  loger pour le moment et nous invitons les deux associs 
dner.

Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous
sommes  peine au rti qu'ils ont dj charg Guillaume et Bismarck de
plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc missaire. Ils nous ont
prouv, clair comme le jour, que le feu avait t mis au Chteau de
Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu,
des soldats activer les flammes et mettre le palais  sac.

--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments
impriaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux proprits
particulires; ils dvalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel
a fait expdier huit pianos en Allemagne.

--C'est ignoble, dit ma soeur.

--Infme! dit mon pre.

--La race teutonne a t de toute antiquit une race de voleurs, affirme
Mller.

--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rvent de
s'annexer notre chre Alsace, notre Alsace si loyale, si honnte, si
franaise!

--La province la plus franaise, dit Mller la larme  l'oeil.

Les Alsaciens ne nous quittent que trs tard, en s'excusant des
drangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment.

Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette
fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrire eux. Ils en
ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit.

--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire
Hermann.

Comment bourrons-nous chamais regonnatre fotre gomblaisance?

Et Mller, qui tient  hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous
quitter, ajoute avec un gmissement:

--C'est pien tr t'dre oplich d'apantonner ses bnades!

--Quels braves gens! s'crie ma soeur, quand ils sont partis. Une
dtresse pareille, a fend le coeur.

Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils
parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de
vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop
polis.

--La politesse ne gte jamais rien, dit mon pre. Vois donc, lorsque le
gnral franais Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les
Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reu impoliment!...

Ma foi, non. Les Prussiens ont t trs honntes. Ils ont promen le
gnral, plusieurs fois, de la prfecture o rside Guillaume jusqu' la
maison de la rue Clagny o demeure Bismarck, avec tous les gards dus 
son rang. J'ai t faire le pied de grue, avec mon pre, devant cette
maison o flotte le drapeau tricolore de la Confdration germanique,
pour apercevoir le gnral franais.

Au bout d'une heure, il est sorti en calche, accompagn de deux
gnraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai
cri: Vive la France!

Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon pre m'a flanqu une gifle.

--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?

Qu'est venu faire  Versailles le gnral Boyer? Voil la question que
chacun se pose et  laquelle personne ne rpond. M. Zabulon Hoffner
lui-mme ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait,
c'est que le gnral arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout
bas, que le marchal Bazaine a remport de grandes victoires qui mettent
les armes allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armes
franaises couvrent la ligne de l'Eure et le gnral Trochu combine un
mouvement tournant de la dernire importance.

--Il se pourrait mme, dclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous
en prie--que le roi de Prusse soit compltement cern  l'heure qu'il
est et qu'il ne reste  Versailles que parce que le chemin de
l'Allemagne lui est ferm. Ah! les Prussiens ne sont pas  la noce!

Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les alles et
venues des soldats qui logent chez nous, qui pie leurs moindres
mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur
leurs visages, assure qu'ils sont plongs dans le dsespoir le plus
profond.

On ne le dirait gure. Ils ont des figures larges comme des derrires de
papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes
d'api.

L'autre jour, j'ai assist avec M. Legros au passage d'un cercueil
allemand qu'on portait au cimetire.

--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'picier; du reste,
on s'aperoit bien qu'ils sont tous malades.

Encore une maladie comme a et on ne leur verra plus les yeux.

On ne parle partout, dans la ville, que d'un succs prochain, dfinitif.
Mme Arnal a compltement abandonn son bless qui se promne
mlancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai
rencontr: il a l'air de s'amuser comme un cur sans casuel. A la
maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratgiques
les plus extravagantes. Le pre Merlin qui nous a surpris, deux ou trois
fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqu de nous trs
ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prtend qu'il n'a
jamais t Franais et qu'il pourrait trs bien tre vendu aux
Prussiens.

--On a vu des choses plus drles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le
menton.

Et Mme Arnal s'crie:

--C'est un vieux rossignol  glands!

Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands  loger, Louise se met au
piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne.

Il chante comme une serrure.

                                ***

Mais, tout  coup, la nouvelle de la reddition de Metz se rpand. Les
Allemands affirment que Bazaine a capitul, le 28 octobre, et a mis bas
les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la
prfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville.
Un journal rdig en franais par des Prussiens et auquel, dit-on,
collabore le chancelier, donne les dtails les plus circonstancis sur
la capitulation. Malgr tout, on refuse de croire au dsastre.

Il faudrait tre fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations
du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que
le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que
d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.

--Je suis bien de votre avis, fait mon pre.

Ce qui ne l'empche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur
officiel_ coll sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire
un rsum fidle de ce que contient le journal.

Le plus souvent, il contient de drles de choses. Il prtend que la
lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous
manquons aussi de gnraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par
les avocats et les journalistes qui aspirent  les remplacer. La France
est divise en deux camps: une minorit turbulente et malsaine, plus
dispose  tourner ses armes contre les prtres que contre les
Prussiens--tmoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des
sminaires et des couvents de Carmlites;--et la grande majorit de la
nation, effraye de ces menaces de rvolution sociale et demandant la
paix  tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Franais
n'ont plus depuis longtemps qu'un dsir: vendre cher leurs produits et
vivre grassement dans les jouissances de la matire.

Un jour, un article sur Gambetta et la guerre  outrance indigne tout le
monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhteur du caf de
Madrid, qui, sous le prtexte de dfense nationale, vise au triomphe
d'un parti. La France est gouverne par des tragdiens, des tragdiens
de petits thtres, sans engagements fixes.

--C'est pouvantable! dit M. Legros.

--Peut-tre, rpond le pre Merlin, mais a me semble assez juste.

M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait mme
plus au pre Merlin l'honneur de lui rpondre.

A quoi bon? Malgr les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles
se succdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation
inaccoutume rgne dans le camp ennemi. Les Prussiens lvent partout
d'normes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails
des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils?
On parle mystrieusement de locomotives blindes qui devaient, pendant
la nuit, transporter les troupes franaises en plein coeur de
Versailles; on parle de ceci, de cela...

                                ***

Pourtant, il faut se rendre  l'vidence: Metz a capitul; il n'y a plus
 en douter. Alors, c'est un concert de maldictions. On injurie Bazaine
sur tous les tons possibles.

--C'est un tratre! un bandit! un vendu!

Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les
catastrophes.

--C'est infme!

--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint
dans son honneur la ville qui a donn le jour au gnral en chef de
l'arme de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas dsesprer. Nous
avons jur d'lever nos coeurs. Que notre devise soit celle du
gouvernement de la Dfense nationale: A outrance!

On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme
les autres, mais quelque chose m'en empche.

L'autre jour, une colonne de prisonniers franais s'est arrte devant
chez lui. Ces malheureux mouraient de soif.

--Donnez donc  boire  ces braves gens! a cri l'officier prussien qui
commandait l'escorte, en se tournant vers l'picerie.

Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un
bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puis  tour de
rle.

Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie,
de l'abondance. Maintenant, comme il a jur d'lever son coeur, il tient
peut-tre  garder son vin pour lui. a doit lever les coeurs, le vin
pur.....

                                ***

M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage
diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxit depuis quelque
temps.

Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule
qu'il tait lorsqu'il s'est oppos, au mois de juillet,  la dclaration
de guerre. On ne parle plus de l'envoyer  Coblentz; on parle de
l'envoyer au Panthon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un
grand homme, un citoyen illustre; ce peut tre un sauveur.

M. Legros l'affirme.

--Si M. Thiers russit, s'crie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est
moi qui vous le dis.




                                   XVII


Il y a quelque temps dj que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons
qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la
Jonchre, lorsque le canon franais, se rapprochant, semblait toucher
aux portes de Versailles, il a t pris d'une crise de nerfs. Il a fallu
le remonter  grand'peine de sa cave o il s'tait blotti et le
transporter mourant dans sa chambre.

Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a
obtenu des autorits prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se
rendre  Caen, o demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir
nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville,
d'tre victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en
veulent, etc., etc.

--Si nous allions le voir? demande mon pre. C'est bien le moins que tu
ailles serrer la main de ton professeur avant son dpart, Jean.

Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien  faire, nous
accompagne. Quant  Mme Arnal, elle ne peut nous suivre,  son grand
regret; elle est oblige d'aller chercher son bless qui est parti
prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre
heures, pour le ramener chez elle.

--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement
nerveux! Un rien entrave leur gurison. Un rien! la moindre
contrarit!...

Mais elle nous remet une lettre  l'adresse de son mari,  Paris, en
nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen
quelconque, dans la capitale assige.

--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...

Le professeur demeure dans une maison contigu au lyce. L'entre
principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la
jouissance d'une entre particulire sur une cour du lyce; c'est la
cour des cuisines. M. Beaudrain est trs fier de cette entre.

Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous cts
gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites
barbouilles de graisse, des casseroles vert-de-grises. Des tas de
vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de lgumes
putrfis entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur
cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des
poireaux qui ressemblent  des algues, des feuilles de choux blafardes,
et, de temps en temps, apparat la forme indcise d'un arlequin qui fait
la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par
l'_entre particulire_ et nous poursuit dans l'escalier.

Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous
explique qu'il se hte, car il a peur que les Allemands se ravisent et
lui enlvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait piti; ce n'est plus
que l'ombre de lui-mme. Il est horriblement troubl et, rellement, il
ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton 
chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un
tuyau-de-pole tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses
prparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal
l'embarrasse beaucoup; il ne sait o la fourrer. Si les Prussiens la
dcouvraient! Enfin il dclare que, pour plus de sret, il la mettra
dans ses bottes.

Nous nous en allons aprs lui avoir souhait un bon voyage et le
professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moiti de sa
langue. Il murmure:

    Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...

Et, aprs du Virgile, du Casimir Delavigne:

    Adieu, Madeleine chrie...

La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais...

    ... Qui te rflchis dans les eaux...

Les eaux grasses...

Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge
du lyce nous barre le passage. Un convoi de blesss entre dans
l'tablissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des
voitures, dont les bches de toile grise portent la croix rouge, et d'o
sortent des gmissements, me glace le sang dans les veines.

--Tous des blesss prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de
Franais ici.

--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!

Le concierge nous donne des dtails. D'aprs lui, toutes les nuits, on
emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs
morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.

--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le
marchand de tabac.

Et il ajoute:

--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Chteau. J'ai l'habitude
de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blesss franais.
C'est ma femme qui veut a. Une ide de femme. Elle voulait que je donne
dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.

--Mais, demande mon pre, on vous laisse donc pntrer dans l'ambulance
du Chteau?

--Non, non. Seulement, je passe devant, tout prs. Je fais signe  un
cur--un cur franais, l'abb Chrtien--qui se trouve toujours l
l'aprs-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les
Franais. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux
Allemands! Tout pour les ntres! On peut se fier  lui pour a. Tout le
monde le sait. Vous connaissez l'abb Chrtien?

--Je l'ai vu. Il a une sale tte.

--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous
dis que a...

Nous arrivons au Chteau. Nous passons devant la galerie des marchaux
o est installe l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M.
Legros, qui regarde par toutes les fentres, n'aperoit pas l'abb
Chrtien.

--C'est qu'il n'est pas l... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voil
une soeur de charit.

Il lui fait signe. Deux minutes aprs, la soeur ouvre la porte et
s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et
ple.

--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu
d'argent... un peu d'argent pour les blesss... D'habitude, je donne la
mme somme, tous les huit jours,  l'abb Chrtien...

Il allonge la pice de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.

--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les ntres,
pas pour les Prussiens... rien que pour les ntres...

La soeur a retir la main et, tendant le bras vers la longue galerie o
souffrent les mutils:

--Pour tous, dit-elle.

M. Legros est stupfait.

--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je
ne peux pas...

--Alors, gardez votre argent, mon frre. Je ne peux pas le prendre.

Et la soeur est rentre, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a
ferm la porte tout doucement.

M. Legros est furieux; mon pre aussi.

--Ah! la bguine! la garce! la sale bguine! Avez-vous vu a? Pas pour
deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!...

Et le marchand de tabac frappe sur la pice de cent sous qu'il a remise
dans le gousset de son gilet.

--J'aimerais mieux la jeter dans la pice d'eau des Suisses que de la
donner aux Prussiens!

--Sacr nom d'un chien! vous avez raison, dit mon pre. Et on appelle a
des soeurs de charit! Quelque chose de propre!...

                                ***

En rentrant, nous trouvons  la maison Justine, la femme de chambre de
la tante Moreau. Elle vient prier mon pre, de la part de la tante, de
venir la voir le plus tt possible  Moussy.

--Diable! dit mon pre, a tombe mal. J'ai justement  faire ce soir
avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... trs
importante... Et je serai probablement trs occup pendant quelque
temps...

Mon pre rflchit.

--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint
surtout de la solitude dans laquelle elle vit,  ce qu'affirme
Justine... a lui ferait une socit.

Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalirement. Petite
pronnelle! Attends un peu! Mais mon pre approuve l'ide qu'elle vient
d'mettre et je suis pri--pas trop poliment--d'aller m'habiller.

--Tu resteras  Moussy deux jours, trois jours, peut-tre une semaine.
a dpend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu' Versailles, aprs tout.

Une heure aprs, je pars avec Justine.




                                  XVIII


--Mon enfant, on veut me faire mourir!

Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pntre
dans le salon du Pavillon o l'on a roul son fauteuil, devant la
chemine.

--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entoure
d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout prs de moi, l...

J'approche, trs mu. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre.
C'est malgr moi que je lui tends mon visage et je frmis quand, de ses
lvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux
mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles
m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles
froides o brille un point blanc, terrible.

Une ide m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dgager. Je ne
veux pas rester l. Elle est folle!

--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi l, tiens,
prs de moi, tout prs...

La voix est lugubre et douce; une voix de mourant.

--Prends une chaise... Mets-toi prs du feu... Je suis si heureuse de te
voir...

Et, brusquement, d'un ton rauque:

--Ton pre est-il venu avec toi?

--Non, ma tante. Il est trs occup pour le moment. Il a dit qu'un de
ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi.

La vieille femme porte la main  son coeur:

--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!...
pourvu que je n'y sois plus...

Elle clate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras
dcharns:

--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que
tu m'aimeras tout de mme... que tu ne me le reprocheras jamais... quand
je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

Je me suis jet  ses genoux.

--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie...

--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misrable...
Ah! qu'on est lche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie
ne valait pas la peine...

--Ma tante, je vous en prie...

Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle
quelqu'un.

--Justine!

Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras.

--N'appelle pas?... Je te dfends!... Cette fille ne m'obit plus...
Elle obit  _lui_. Il la paye... J'en suis sr...

Je la regarde, stupfait. Elle n'a point lch mon bras; elle m'attire 
elle.

--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh!
bien, coute. Je vais te parler comme je parlerais  ton pre, s'il
tait ici. Je vais tout te dire. coute-moi bien. Et, plus tard, quand
je serai morte, quand on dira que je n'tais qu'une vieille gueuse, tu
pourras...

Elle recommence  pleurer et,  travers ses sanglots, me raconte des
choses affreuses. Depuis prs d'un mois, des scnes atroces ont lieu
chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer  tous
les excs,  toutes les orgies,  tous les outrages.

--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses
que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai t prs d'en mourir de
frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils
taient pays pour le faire...

--Pays! ma tante; et par qui?

Elle me regarde douloureusement.

--Pauvre, pauvre petit!

Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de
soupirs:

--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue  bout de forces...
n'en pouvant plus. Et il m'a propos de faire cesser ces... ces
choses... de faire partir les Prussiens de chez moi...  condition...
que je vous... que je vous dpouille, mes pauvres enfants... que je vous
dshrite... Et moi, lche, lche, pour conserver ma vie... ma misrable
vie que je sentais s'en aller... j'ai accept... j'ai fini par
accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont
recommenc... Tout le monde est vendu  _lui_. _Il_ veut me faire
mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande
pardon, mais dfends-moi, dfends-moi... Jean!...

Et ses bras qu'elle a croiss autour de mon cou, tout d'un coup se
dtendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute
blanche, sur le dossier du fauteuil.

Cette fois, j'appelle. J'appelle  grands cris.

Justine accourt.

--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur!

Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas
revenue  elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire
difficilement.

--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le mdecin, me dit la femme de
chambre. C'est le major allemand qui nous sert de mdecin. L'autre est
parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher
M. Toussaint.

--Oui, j'y vais.

                                ***

Je pars en courant. J'ai dj dpass la ferme de Dubois, l'ancien
maire, lorsque des appels, derrire moi, me font tourner la tte.

--Pst! pst! petit, coute donc un peu.

Une femme vtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la
ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche.

--Que me voulez-vous, madame?

--O vas-tu si vite que a? Chez ton grand-pre, au moins?

--Oui.

Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil:

--Alors, c'est que la vieille est claque?

--Quelle vieille?

--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on
ne connaissait pas vos affaires!

Je reste tout interloqu. Cette femme se moque de moi, c'est clair.

--Madame, vous n'tes gure polie. Dans tous les cas, si vous vous
intressez  ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte.

--Si je m'intresse!... Petit bandit!...

La femme de Dubois a saut sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une
belle cravate bleue toute neuve--:

--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire  ton grand-pre, 
ton vieux cochon de grand-pre, de te payer une cravate encore plus
belle que celle-l. a ne le gnera pas, car il aura pu mettre dans son
sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui
qu'il a reu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre
l'officier de francs-tireurs qu'on a fusill l-bas dans le pr.
Entends-tu, morveux? Et, tiens, voil pour toi!

Elle lche ma cravate et me flanque une paire de gifles.

--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin!

                                ***

Elle ferme sa porte  la vole. Je reste l, hbt, sans voir, sans
oser comprendre. Puis, des larmes s'chappent de mes yeux et je cours me
jeter  plat-ventre derrire un buisson o je reste  pleurer, malgr le
froid, jusqu' ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre
au Pavillon en tremblant, me retournant  chaque pas pour regarder
derrire moi.

--Vous n'avez donc pas t chercher votre grand-pre? me demande
Justine.

--Non... Je me suis amus en route... Et puis, il tait trop tard...

--Heureusement qu'il est venu tout  l'heure. Il vient de s'en aller. Je
vous conduirai demain matin chez lui pour djeuner.

Des dtonations clatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet.

--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?

--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui
s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlvent les balles de
leurs cartouches et jettent les cartouches dans la chemine. C'est trs
drle; a fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger,
puisque les balles sont enleves.

De nouvelles dtonations crpitent. J'entr'ouvre la porte du salon.
Devant la chemine o ptille un feu de bois, ma tante est assise, la
figure terreuse, les yeux ferms, les bras pendants. De chaque ct
d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tte, ivre sans
doute, dpouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a
un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui clate, la vieille
tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre mme pas les yeux.

--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrter!

--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean.
Vous verrez comment vous serez reu!

--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre...

--Mais a la distrait, a, monsieur Jean!

--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite!

--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fchez pas. Si vous y
tenez...

Justine appelle la cuisinire--une paysanne des environs--et,  nous
trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre
les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole.

--L, dit Justine. Je vais la dshabiller et l'aider  se coucher. Allez
donc dner, monsieur Jean. Votre dner est servi, en bas, dans la salle
 manger. J'attends que vous soyez parti pour dshabiller madame.

Je descends. Je dne en deux bouches et je demande  remonter auprs de
ma tante.

--Elle dort, dclare la femme de chambre. Le mdecin a dfendu de la
dranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre
madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous
pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux
jours elle se lve. C'est dj quelque chose, puisque dernirement elle
est reste quatre jours couche. Cette fois-l nous avons bien cru que
c'tait fini....

Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne
comprends plus. Je n'ai plus d'ides. Il me semble qu'on m'a coul du
plomb dans le cerveau.

--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean?

--Oui... Oui...

On me conduit  la chambre qu'on m'a prpare, une chambre du premier
tage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au
rez-de-chausse, dans une chambre contigu  celle de ma tante.

--C'est moi qui couche l maintenant, me dit Justine. C'est tout  ct
de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit...

Je suis extnu, j'ai la tte en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je
fais un rve trange, dans lequel je vois passer le paysan que les
Prussiens escortaient--celui qu'on a fusill, dans le pr;--j'assiste 
son excution; et, immdiatement aprs le bruit dchirant du feu de
peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des
cris affreux, des hurlements, un vacarme pouvantable... Puis, le bruit
s'apaise... et je me vois, fuyant  Versailles,  travers le bois et
poursuivi par mon grand-pre qui, pour me saisir tend des mains toutes
rouges...

                                ***

J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me rveille en sursaut,
terrifi, couvert de sueur. C'est Justine qui entre.

--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre
tante... votre pauvre tante...

Une ide me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon sant.

--Morte?

--Non... non... mais...

--Justine! dites-moi la vrit!

--Venez vite, monsieur Jean...

Deux minutes aprs, je suis en bas. La chambre de ma tante est claire
par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en
uniforme, est assis, les jambes croises, sur une chaise basse. Au pied
du lit, prs d'une table sur laquelle est pos un crucifix, la
cuisinire campagnarde est agenouille, un mouchoir appuy sur les yeux.
Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face
couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remont trs haut et
qu'ont agripp avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts
semblent se resserrer de plus en plus, les paupires battent, doucement.
Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se dtendent, par saccades,
les paupires se relvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute
blanche, parat sortir de l'orbite.

La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie  la chemine pour
ne pas tomber.

                                ***

Un coup de sonnette retentit.

--Voil M. Toussaint, dit Justine qui pleure  chaudes larmes. Je vais
lui ouvrir.

Je la suis; mais je ne dpasse pas le salon. Aussitt que la femme de
chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fentre, j'enjambe la
barre d'appui et je me laisse glisser  terre.

Et je me sauve,  travers champs,  travers bois comme dans mon rve,
dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces...

Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin!

Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon
grand-pre!...

Jamais!... Jamais!...




                                    XIX


Quelques jours se sont passs. Je me suis raisonn. J'ai rflchi. Je ne
dirai rien.

Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux
terribles que j'ai vus se drouler devant moi, bien que les paroles
affreuses de la paysanne me poursuivent sans relche, bien que je sente
sa dernire insulte imprime sur mon front comme avec un fer rouge, je
suis dcid  garder pour moi la honte,  ne rien rvler des turpitudes
qui me font frmir et crier, la nuit,  ne pas trahir le secret des
ignominies qui m'crasent.

L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai t prs de tout
dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me
monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les
paroles qui me brlaient la langue, qui m'tranglaient pourtant, que
j'avais besoin de hurler. Et j'ai racont seulement la mort de la tante,
devant moi; j'ai dit l'pouvante que ce spectacle m'avait caus, et
comment je m'tais sauv, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.

Mon pre et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insist. Ils ne m'ont
pas sembl s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et
lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funrailles, ils
n'avaient pas du tout--mme ma soeur--des figures d'enterrement.

Moi, je n'ai pas t  l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne
pourrais pas supporter la vue de mon grand-pre.

J'ai pass la journe dans ma chambre,  pleurer,  couter le
frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les
pices de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chmait
depuis longtemps, a repris son activit. Cela m'a fort tonn,  mon
retour. Comment le travail a-t-il recommenc, tout d'un coup? Pour qui
travaille-t-on?

                                ***

Mon pre,  qui j'ai pos ces questions, m'a fait des rponses vagues.
On dirait qu'il est embarrass, qu'il a quelque chose  cacher. Mais,
aujourd'hui, je vais savoir  quoi m'en tenir. Mon pre et ma soeur sont
partis ce matin, de bonne heure. Ils vont  Moussy, pour la leve des
scells, et ne rentreront gure avant une heure, pour djeuner. Midi va
bientt sonner et les ouvriers enfilent dj leurs vestes. Je descends
au chantier et je m'approche du contrematre.

--Monsieur Benot, pour qui donc travaille-t-on, maintenant?

--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'tat-major.

--L'tat-major allemand?

--Dame!

--Alors, mon pre travaille pour les Allemands?

--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait
bien bte de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....

Le contrematre se rapproche de moi et, tout bas:

--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu a
l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des
madriers; ils tablissent des batteries, des redoutes, un tas de
machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez.

--Bombarder Paris!

--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacres fournitures
de bois  leur faire. Ah! le patron a eu une fire chance de tomber
l-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait
avoir a... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?

--Oui, je sais... Ah! vous croyez?

--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je
pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouv en
conversation  propos des fournitures avec le citoyen en question... Et
puis, vous savez, ce particulier-l a bien une tte  s'entendre avec
les Prussiens... a ne m'tonnerait mme pas, qu'il ait demand une
bonne petite commission  votre papa.....

                                ***

--Jean!

Je me retourne. C'est mon pre qui m'appelle par la fentre de la salle
 manger. Il a l'air en colre.

--Viens ici tout de suite!

--Oui, papa.

Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui
m'attend: un bon savon pour avoir caus avec les ouvriers. C'est
l'affaire d'un quart d'heure. Mon pre y met le temps.

                                ***

--Jean, tu es un petit malheureux!

Quel drle de dbut! Mon pre prouve-t-il le besoin de changer la forme
de ses prologues?

--Tu m'as menti!

Mon pre me crie a d'une voix furieuse. Il n'est pas question des
ouvriers. Qu'y a-t-il?

--Tu m'as menti! Tu as menti  ta soeur! Tu as menti  tout le monde!

--Mais, papa... mais, papa...

--Viens ici, et tche de dire la vrit, cette fois. Lorsque tu es
arriv chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il pass?

--Mais, rien, papa.

--Sacr nom d'un chien! si tu continues  mentir, tu auras affaire 
moi!... Que s'est-il pass? que t'a dit ta tante, pendant le temps que
tu es rest seul avec elle, en arrivant? Car tu es rest seul avec elle,
j'en suis sr; la cuisinire nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?

--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le
rougir.

Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon pre m'a
appel. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.

--Allons, veux-tu parler? que s'est-il pass?

--Rien.

--Que t'a dit ta tante?

--Elle m'a dit qu'elle tait bien malheureuse... et bien malade... C'est
tout.

--Et puis?

--Et puis elle s'est vanouie.

--Et alors?

--Justine a envoy la cuisinire chercher le mdecin allemand...

--Et toi, on t'a envoy chercher ton grand-pre?

--Oui, papa.

--Y as-tu t?

--Non, papa.

--Et tu es rest prs de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce
temps-l?

--Je me suis amus en route.

--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas
dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer 
mentir! Petit misrable!

Mon pre s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de
m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui,  ct de Louise.

--Reste l, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler
pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as t chez ton
grand-pre. Tu es rest chez lui jusqu' la nuit! Et tu t'es entendu
avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prvenir!... Est-ce
cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgr tes
mensonges?...

Mon pre se lve et me secoue de toutes ses forces.

--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donn, le pre Toussaint,
ce qu'il t'a promis, plutt, pour te faire son complice. Tu vas nous le
dire! Et tout de suite! Parle!

--Allons, parle donc! s'crie ma soeur en grinant des dents. Maintenant
que c'est fait!...

--Je n'ai pas t chez grand-papa!

Mon pre m'allonge une gifle terrible.

--Non! je n'y ai pas t!

--Alors, qu'as-tu fait?

--Rien!

Mon pre se rassied, blanc de colre. Pendant deux minutes, un grand
silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en
trpignant sur le parquet.

--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon pre, d'une voix qui veut
tre douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent,
les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me dsoler,
nous rduire au dsespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous
ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?...

--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, srement.

Et ma soeur me lance un coup d'oeil froce.

--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait?
Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais
que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, 
toi et  ta soeur; elle avait fait un testament, dpos chez un notaire
de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas?

Je ne rponds pas. Mon pre frappe du pied et continue en crispant les
doigts sur son pantalon:

--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scells, on a dcouvert
un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton
grand-pre--le pre Toussaint--lgataire universel!

Mon pre hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne
bronche pas.

--Lgataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier
testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune 
chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous
n'avez plus rien! rien! rien!... Et le pre Toussaint a tout! tout!...
Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez t vols, ta soeur et toi?
Indignement, atrocement vols!... Et ta tante avait d te prvenir de
a! Elle t'en avait prvenu, j'en suis convaincu! Moralement
convaincu!... Et tu aurais d venir nous prvenir, nous avertir
immdiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais
fait dchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout
l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-pre, tu
restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille
canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit
Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta
tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-pre, des moyens qu'il a
employs... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?...
Rponds!... Mais rponds donc!...

--Ma tante ne m'a rien dit.

Mon pre se lve.

--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...

--Non! Elle ne m'a rien dit.

--Prends garde  toi, Jean! Prends garde  toi!... Si tu ne dis pas la
vrit, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de
grand-pre...

--Je n'ai pas t chez grand-papa!

Mon pre lve le poing; mais je me gare et je reois, sur le coude, un
coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu' la
porte.

--Menteur! Hypocrite! Jsuite!

Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lvres, s'crie
en me tendant le poing:

--On devrait te mettre dans une maison de correction!

Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je
ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'crie en regardant mon
pre bien en face:

--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux a!

J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me
prcipite dans la rue.




                                 XX


Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuy sur les yeux.

                                ***

--Eh bien! matre Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc?

C'est le pre Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin,
en ce triste quipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relve la
tte.

--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu?

--Oui... oui, monsieur...

--Et qui? Ce n'est pas ton pre, je pense?

--Si, monsieur...

--Qu'est-ce que tu as donc fait?

Je ne rponds pas. Je recommence  pleurer. Le pre Merlin me prend par
la main.

--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux.
Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un
froid de chien, ce matin...

Je suis assis dans la salle  manger, au coin du feu, la tte dans les
mains, sanglotant toujours.

--Alors, on n'a pas t sage? On a fait de grosses btises? Qu'est-ce
qu'on a fait, allons?

--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais...

--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?

--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non...

Et je secoue la tte en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux
brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la
loyaut et de la douceur, de la bont pour les faibles, de la sympathie
pour les souffrants. Tout remu encore par la scne atroce  laquelle je
viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur
dbordant de terreur et de honte, je me sens entran vers ce vieil
homme  la face honnte et digne. Je sens que derrire ce visage, sur
lequel une expression de raillerie douce a fait place  la piti, il ne
peut y avoir qu'une me droite. Et je comprends que je puis avoir
confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera
peut-tre du courage et du coeur,  moi qui n'ai plus de force, qui ne
sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.

J'essuie mes larmes et, bravement:

--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout.

Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un dtail, sans passer un
mot...

Le vieux s'est lev et se promne de long en large. De temps en temps,
il crispe les poings en murmurant:

--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...

--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte 
vous, je n'ai pas voulu le raconter  mon pre, mme quand il m'a battu.
Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction,
je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je
crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller
le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que
papa travaille pour les Prussiens pour les aider  bombarder Paris...

Je crierai a tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de
correction!...

Le pre Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.

--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et coute-moi un peu... Tu
veux bien m'couter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?

--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me
parliez... que vous me parliez comme  un ami, parce que, voyez-vous,
je... j'ai trop de chagrin...

Je recommence  sangloter.

--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle  un ami,
comme on parle  un homme, car il te faut maintenant la force, le
courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le
dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colre, laisser tes nerfs
se dtendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de
toi-mme. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas
rentrer chez toi pour djeuner, n'est-ce pas?

Je secoue la tte.

--Non. Eh bien! tu vas djeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne
prvenir tes parents que je t'ai rencontr en route et que je te
garderai avec moi pendant l'aprs-midi. Je te reconduirai moi-mme ce
soir, quand nous aurons caus.

Nous djeunons tranquillement et peu  peu, je sens mes angoisses
s'apaiser, ma colre dcrotre et, malgr les frissons qui me secouent
encore, je sens le calme descendre en moi.

                                ***

--Mon enfant, me dit le pre Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais
tout  l'heure d'aller rvler les horribles secrets qui te psent, de
crier sur les toits les iniquits dont tu as t le tmoin, de publier
les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne
faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces
choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire,
repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse l ta colre, mais conserve
ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour
cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frmissements qui
t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-tre au
souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'tre un
homme. C'est une dure leon qui t'est donne l, mon enfant, tu le
comprendras un jour. Elle peut te profiter  toi, si tu veux. Si tu
veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans
au moins, ton me d'enfant qui est sincre et droite; si tu es assez
robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui.

Quant  divulguer ce que tu as vu,  quoi bon? A quel rsultat
arriverais-tu, en agissant ainsi?

--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de
correction!...

Le pre Merlin sourit.

--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuads, maintenant, que tu
ne sais pas grand'chose; que tu t'es laiss entortiller btement, sans
rien voir, que tu es tomb sans t'en douter dans les panneaux que te
tendait ton grand-pre, pour t'empcher de revenir  Versailles avant la
mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbcile, vois-tu, un imbcile
qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu
commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sr. Mais toi, de
ton ct, garde-toi bien...

--Oh! je ne parle  personne,  la maison! Je ne peux parler  personne.
Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon pre?
Il ne m'coute pas ou ne me rpond pas. A ma soeur? Elle se moque de
moi.

Le vieux hausse les paules.

--Eh bien! tu me parleras,  moi. Et si tu manques de courage, je t'en
donnerai.

--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a
longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu
vous causer, voulu tre votre ami...

--Bah! dit le pre Merlin, qui cependant semble mu, je ne vaux pas
mieux que les autres!

--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon pre, vous ne
livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner
Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris a, ce matin, a m'a boulevers. Il
me semble que mon pre est un brigand, un tratre...

--Ton pre est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voil tout...

Et le vieux parcourt la pice, de long en large, les mains derrire le
dos.

--... Un bourgeois, parbleu!...

--Et dire qu' la maison, on ne parlait que de patriotisme, de dfense
nationale, de guerre  outrance! On ne parlait que d'lever son
coeur!...

--Le patriotisme, murmure le pre Merlin qui semble se parler 
lui-mme, mais dont la voix s'lve peu  peu, le patriotisme! Une
trouvaille du sicle! Une cration toute nouvelle! Une invention des
bourgeois merveills par la lgende de l'an II, hbts par les
panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drle, ils en rvent
tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture  glands d'or des
commissaires de la Convention aux armes!... On n'a qu' dsosser
Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en
guerre, les sires de Framboisy; mais a ne les empche pas de faire les
crnes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix,  ces
nes-l, pour voir comment vous serez reus... J'en sais quelque
chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches
et les casse-ttes tricolores!... Et puis, la dbcle: encore le
patriotisme... Seulement plus de casse-ttes: les souvenirs de 92. a
vous assomme tout de mme... Ah! les souvenirs de 92! Le pass pris 
tmoin du prsent! Les fantmes devant les fantoches! Les objurgations,
les vocations, les exhumations... Mnes de Bonaparte, protgez-nous!
Aprs Bonaparte, c'est Klber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et
Palafox?... Voil: ils avaient moins de panaches... Et puis, le
dnigrement prconu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les
annonces mensongres de victoires, les enthousiasmes, les nervements,
les dfaillances, les chaises qu'on brise  la Bourse, la _Marseillaise_
qu'on fait chanter  Capoul. C'est du patriotisme, tout a! C'est du
patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'picier et celui du
journaliste--les journalistes! Quels misrables!--... Mais le
patriotisme de premire classe, le patriotisme extra, le fin et le rp,
c'est celui de Gambetta. Ah! celui-l, par exemple, j'espre bien lui
voir lever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une
pierre de forteresse!... Et une fiert de thtre, et des phrases
creuses, et des dclamations ampoules, et encore 92--lorsqu'il n'y a
plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu' une
chute plus irrmdiable, aprs des tueries inutiles, des boucheries
idiotes, des carnages imbciles. Ah! il a tenu haut le drapeau,
celui-l...

Le drapeau!... Voil Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours
fait litire de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera
encore, le chacal; et il pourra, si a lui plat, recommencer
Transnonain. Qu'est-ce que a fait? C'est un patriote...

Ah! ils y tiennent,  leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient
aux sentiments factices, ceux qu'on n'prouve pas--et qu'on se targue
d'prouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intrt. Oh!
alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la
poudre d'ardoise pile, la viande pourrie, la farine avarie... Tiens,
petit, tu serais  l'arme, toi,--et le vieux me frappe sur l'paule--tu
serais soldat, que ton pre, entends-tu, ton pre? fournirait, pour de
l'argent, aux Prussiens, de quoi tablir les batteries qui devraient
tirer sur toi!...

C'est dgotant, hein? C'est infme? Oui, je sais bien... mais c'est
logique, aprs tout. Ou plutt, ce serait logique s'il n'y avait pas le
patriotisme... L'intrt! l'intrt!... Le paysan, au moins, ne cache
pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il
vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes...
Mais le bourgeois! ce mouton affubl d'une peau de tigre! cet imbcile
qu'un plumet rend enrag et qu'une paulette fait rver de batailles...
et qui ne comprend mme pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations
tiennent  faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples...

La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils
las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impt du sang?... Refuser
l'impt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un
peu, mon garon, attends un peu, et tu verras de drles de choses, plus
tard...

Tout le monde soldat... Tu verras a... Plus de peuples: des armes.
Plus d'humanit: du patriotisme. Plus de progrs: des drapeaux. Plus de
libert, d'galit, de fraternit: des coups de fusil... Ah! salet
humaine! Ah! btise! Ah! cochonnerie!.....

                                ***

Le pre Merlin s'arrte devant moi.

--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-l, vois-tu... La
guerre, je la hais.

--Oh! moi aussi, je la hais!

--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as dj des convictions?

Et il ajoute, trs srieux:

--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent.

                                ***

Quand je rentre  la maison, reconduit par le pre Merlin, des tas
d'ides tourbillonnent dans ma tte. J'prouve des sensations que je
n'ai jamais prouves. Je rve de fraternit et de justice. Et tout le
reste me semble trs bas, trs bas.




                                    XXI


J'ai pass bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'viter,
de s'loigner de moi comme d'une bte galeuse; ma soeur surtout affecte
un mpris de moi, un ddain de ma personne qui se traduisent de mille
faons. Quant  mon pre, il se contente de ne m'adresser la parole que
lorsque la chose est tout  fait indispensable. Le temps n'est pas gai,
non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans
discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles;
les vivres commencent  manquer; les denres les plus indispensables
font dfaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de
spculation sur la misre publique. On dblatre contre certains
commerants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui
se font les pourvoyeurs de l'ennemi.

Le prfet prussien s'est mu. Il s'est arrang avec un groupe de
ngociants dont fait partie mon pre pour crer un immense entrept de
marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour
subvenir aux besoins du dpartement. J'ai entendu mon pre parler
plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.

Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il parat
que l'opposition du conseil municipal, des vnements imprvus, ont fait
chouer la combinaison,  la grande colre du prfet. Et ce
fonctionnaire, irrit de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner
l'arme allemande avec l'argent franais, a fait mettre le maire en
prison et a frapp la ville d'une amende de 50,000 francs.

--C'est une sale affaire, m'a dit le pre Merlin, l'autre jour, sans
vouloir m'apprendre pourtant quel rle avait jou mon pre.

Un vilain rle, j'en suis sr. Ah! je suis bien content de pouvoir
passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journes. J'avais
craint, tout d'abord, qu'on s'effaroucht,  la maison, de la frquence
de mes visites chez le vieux, qu'on me dfendt de retourner chez lui.
Mais on n'a pas l'air fch, tout au contraire, de mes longues absences;
ma prsence gnait mon pre et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine
au pre Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage,
aujourd'hui. D'ailleurs, il conomise  mes parents des frais de
rptiteur; il me donne des leons, pour m'entretenir la main, dit-il.
Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M.
Beaudrain.

                                ***

L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir
depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'tais
seul dans le cabinet du vieux, au premier tage, lorsque, en regardant
par la fentre, du ct de la maison de Mme Arnal, j'ai t tmoin d'un
spectacle qui m'a fortement tonn. J'ai appel le bonhomme.

--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!

--Quoi donc? m'a-t-il demand d'en bas.

--Madame Arnal... Elle est contre sa croise, dans sa chambre... et elle
embrasse le Prussien..., son bless prussien... Tenez! tenez! elle
l'embrasse!

--Ce n'est que cela! a cri le vieux en redescendant les trois marches
qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle
l'embrasse... Un concubinage en rgle...

Ah! c'est a, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui
disait que c'tait si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en
rgle...

                                ***

Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens...
Le bombardement de Paris a commenc hier et 'a t, toute la nuit, un
roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des
coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais
rougir, dans l'ombre, en pensant que mon pre avait aid  mettre en
batterie ces pices qui crachaient la mort sur la grande ville.

Il a d gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien
joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a pass sur son
front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que
nous hbergeons, que les obus dpassaient la rue Saint-Jacques. Si le
chantier de Paris tait atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont
dsign, sur un plan de la capitale, comme ayant dj souffert des
projectiles, le Panthon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...

M. Legros se mprend  l'expression soucieuse du visage de mon pre.

--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne
tiennent pas, les brigands,  imiter nos zouaves  l'assaut de
Sbastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les ntres vont
faire une sortie en rgle et forcer les casques  pointes  sortir de
leurs retranchements. Ah! si les Franais venaient seulement jusqu'
Versailles! nous sommes ici dix mille hommes...

                                ***

Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, 
la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des
Glaces, au chteau, que Guillaume ressaisit la couronne de Frdric
Barberousse. Et, le soir, une fte triomphale a lieu  la prfecture,
illumine  giorno, enguirlande de lierre et de rubans, pendant que des
musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville.
La foule regarde, applaudit mme, comme elle a dj regard et applaudi
lorsque des rjouissances semblables ont clbr la capitulation de
Metz.

--L'Empire d'Allemagne, me dit le pre Merlin  qui je vais donner des
dtails sur la crmonie, et que je trouve en train de frotter avec
rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homognit des
peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires,
plutt! Le parquage de la chair  canon... Chauvin peut battre la caisse
des deux cts du Rhin, maintenant... a prsage un avenir tout rose 
la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi
tranquille aujourd'hui. Je frotte...!

Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire
continue  rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier,
c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente,
semble se rapprocher et,  plusieurs reprises, le crpitement de la
fusillade arrive  nos oreilles. Une bataille est engage non loin de
nous, une bataille terrible, sans doute.

--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.

                                ***

Toute la journe, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans
interruption; on dirait, au bruit des dtonations qui devient plus clair
d'heure en heure, que les Franais gagnent du terrain. On dit dj
qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlev les redoutes de Montretout,
qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck
se sont sauvs  Saint-Germain...

Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes  cheval parcourent la ville en
sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne dfilent au
grand trot, les rgiments d'infanterie se succdent sur la route de
Saint-Cloud...

Le soir vient, que la bataille dure encore. Les rserves allemandes sont
masses, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les
Franais entreront  Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans
sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du
boulevard de la Reine et les a dvastes...

Mais il fait jour, et nous attendons en vain le ptillement de la
mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands
qui, rgulirement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares
clatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les
Prussiens qui reviennent, chantant  pleins poumons, tranant derrire
eux des Franais prisonniers.

                                ***

--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un
officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.

Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la
capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi
nous apprend qu'une insurrection terrible a clat  Paris, le 22, que
les Franais ont t battus  Saint-Quentin et que l'arme de l'Est est
en droute. Nous sommes rsigns  tout. Et, lorsque la nouvelle de la
capitulation se rpand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque
insensibles.

Depuis quatre mois nous vivons compltement isols, sans communications
avec la province et avec Paris, sans nouvelles prcises mme des
oprations qui ont lieu tout  ct de nous. Nous avons d'abord espr,
puis attendu la dlivrance; mais, peu  peu, le dcouragement nous a
abattus, la dmoralisation nous a gangrens et affaiblis. Une torpeur
insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont
rendus incapables du moindre effort, de toute rsolution, et nous nous
sommes trouvs, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Franais. Il
fallait un coup de tonnerre, un vnement imprvu, comme la sortie du 19
janvier, pour nous tirer de notre lthargie, pour produire chez nous une
surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs,
lorsque notre espoir se trouvait du, nous nous assoupissions, de
nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale.

Moi, je l'ai souhaite, cette chute, je l'ai dsire ardemment.
J'touffe, je me sens empoisonn peu  peu par l'air vici que je
respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je
vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux
en sortir, en sortir  tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux
pas grandir dans l'touffante atmosphre familiale, comme les plantes
qu'on fait pousser dans les serres chaudes o montent des vapeurs
malsaines, et qui s'tiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux
grandir  l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.

Oh! que je voudrais tre un homme! Tous les jours...

Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Mller, sont arrivs
devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils
ont demand  mon pre s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours
seulement, mettre  l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont
appris, disent-ils, que les Prussiens ont rsolu d'incendier Saint-Cloud
et, immdiatement, ils ont entrepris de dmnager les choses les plus
prcieuses--pour les rendre plus tard  leurs propritaires.

--Nous nous zommes tfous bour saufer ze que nous afons bu, a sanglot
Mller.

Et Hermann a ajout:

--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier?

Mon pre a hsit et je l'ai entendu qui disait tout bas  ma soeur:

--Ce sont des filous, tu sais.

Ma soeur a fait un signe de tte affirmatif; et, aussitt, elle s'est
approche d'une des voitures.

--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez l? Et une horloge de
Boule? Et une glace de Venise.

--Foui, matemoiselle, a rpondu Mller. Tes obchets brzieux. Et si
matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te
regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honors.

Ma soeur a rougi--trs lgrement--mais elle a accept. On a rang les
meubles sous un hangar.

                                ***

Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu 
Saint-Cloud et que la ville entire est en flammes...

Oh! que je voudrais tre un homme!




                                XXII


Jules est revenu. Il est revenu sans nous prvenir, profitant de
l'armistice, au moment o nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en
l'apercevant, a pli et pouss un cri comme si elle avait march sur un
crapaud. Il est revenu charg de vivres--il croyait Versailles dnu de
tout.--Il a apport avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de
chocolat, du caf, du th, du vermicelle, un tas de choses qu'il a
trimballes tout le long de la route stratgique n 15--une route
horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait  suivre, 
pied.--Il ne m'a mme pas oubli, l'excellent garon; il me donne un
beau livre, un beau livre dor, que Lon a absolument voulu m'envoyer.

--Et Lon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gteclair, a-t-elle beaucoup
souffert, pendant le sige? Vous ne saviez donc rien de Versailles?

Des masses de questions auxquelles Jules rpond de son mieux. Il n'a pas
beaucoup chang; il a un peu maigri, seulement.

--Ah! nous tions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les
mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent
pens  vous, allez!

C'est dgotant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu
prononcer le nom de son fianc.

--Et les affaires? demande mon pre. a ne va pas fort, hein?

--Oh! non, pas fort, rpond Jules, pas fort du tout.

Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres
maisons de la capitale, a reu une rude atteinte. On sera oblig d'y
mettre du sien, de tous les cts. Ainsi, il a accept, lui, une
diminution de plus de moiti sur ses appointements.

--Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible
d'abandonner une maison  laquelle je suis aussi attach; a durera ce
que a durera; pas longtemps, esprons-le. Et puis, je crois qu'il y a
l-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche
aprs la cogne...

--Oh! videmment, dit mon pre.

Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis
sr, a esquiss une petite moue que je connais trs bien: sa moue de
dception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu
peux courir aprs.

    Rage, rage, rage,
    Tu mangeras du cirage...

Jules a dn avec nous, naturellement.

--Hein! a fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon pre.

Et la viande frache, et les lgumes verts, voil ce qui lui fait
plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne
connat pas son bonheur. Il n'a pas l'air trs joyeux. Souffre-t-il du
peu de sympathie que nous semblons lui tmoigner, de notre manque de
dmonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain
blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgr ses efforts pour
paratre gai, il est morose.

--J'aurais d vous prvenir de mon arrive, dit-il  la fin du repas.
Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris...

--Oui, oui, dit Louise. L'motion, le plaisir...

--Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles!
Et,  vrai dire, je n'y ai mme pas pens. J'avais si grande envie de
vous voir...

                                ***

Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'tait valable que
pour quarante-huit heures, jours d'arrive et de dpart compris. Nous
l'avons accompagn jusqu' la porte de la ville. Louise, en le quittant,
s'est contente de lui tendre la main. Il avait l'air trs triste.

--Esprons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon pre. Tout fait
prsumer que les hostilits ne seront pas reprises et qu'on va signer la
paix.

--C'est plus que probable, a rpondu Jules. Aussi,  bientt.

                                ***

Il est probable, en effet, que la paix va tre signe. En attendant,
l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend
la France  elle-mme. Les lections ont lieu sous la direction du maire
de Versailles charg des fonctions du prfet. Le dpartement de
Seine-et-Oise a lu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon pre a vot
pour Jules Favre.

Il ne sait pas pourquoi.

M. Legros a vot pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir
faire un calembour. Le marchand de vins du coin a vot pour Gambetta et
M. Legros rpte toute la journe, en riant:

--Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac,
Thiers.

                                ***

L'assemble ainsi lue doit discuter les prliminaires de la paix. Pour
baser la demande d'indemnit qu'ils doivent prsenter  la France, les
Prussiens font le calcul des dpenses auxquelles ils ont t entrans
pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et
rquisitions de toute nature dont l'Allemagne a t victime, de 1792 
1815.

--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le pre Merlin, s'lve  six
milliards.

--Six milliards!

--Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon
ami, en mme temps que celles du second. Et remarque bien que si les
Allemands, maintenant, en pleine trve, frappent les dpartements
occups par eux d'normes contributions de guerre, remarque bien que
s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des
prcdents. Ils peuvent opposer  nos rclamations, comme ils le font,
du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulirement
en Prusse, par Napolon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre...

                                ***

Oh! oui, c'est beau!

Mon pre m'a emmen avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les
points qui dominent Paris, les endroits o les Prussiens avaient tabli
leurs batteries, o ont eu lieu des combats.

Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc
de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du chteau, noirci par les
flammes, est effrayant. Les murailles perces  jour sont encore debout:
de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les
planchers se sont effondrs en emplissant de dcombres des salles o
tremblotent des lambeaux de tapisserie, o l'on entrevoit des morceaux
de bas-reliefs, des dbris d'ornements. Les branches d'un lustre
mergent d'un tas de pltras. Une corniche norme est tombe tout d'une
pice devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fentres
ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre,
mange par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conserv leurs
barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu
de bleu, au dernier tage, un tableau est accroch dans son cadre d'or,
au-dessus d'une chemine qui branle.

Il y a des alles du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans
croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets poss sur le gazon des
tapis verts. De grands arbres coups au pied se sont abattus avec leurs
branches en mutilant des statues. Des retranchements sont levs
partout, des paulements, des palissades, des chevaux de frise; et,
derrire les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont
t entasss les uns sur les autres. Des alles nouvelles ont t
ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus.

Partout la mort, la dvastation. Saint-Cloud est presque compltement
brl. Les murs des maisons restes debout sont percs de meurtrires et
garnis de crneaux, des tranches sont creuses dans les jardins et des
arbres fruitiers ont t coups par le milieu et aiguiss comme des
piques pour hrisser les abords des retranchements. Des barricades ont
t leves avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des
charrues. Les ponts ont saut. A Svres, dans le quartier qui avoisine
la Seine, les maisons sont ventres par les bombes. Et, comme nous
passons, des soldats vendent publiquement aux enchres les meubles des
habitations dsertes: il y a l des convoyeurs prussiens qui ont arrt
leurs fourgons chargs d'objets vols,--et des brocanteurs franais.

Ah! oui, c'est beau; a fait partie du programme de la guerre, tout a.
Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entre de l'arme victorieuse
dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oubli. Nous avons
appris, le 25 fvrier, qu'ils doivent faire prochainement leur entre
triomphale  Paris.

Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tte, tout
fiers d'effacer ainsi la honte de l'entre de Napolon  Berlin, aprs
Ina.

--Maintenant, dit le pre Merlin, la France n'a plus qu'une chose 
faire: c'est de chercher un nouveau Napolon. Et tu verras qu'elle ne
mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'tre en
vrai. Il peut tre en toc. a ne fait rien.

                                ***

Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuye au bras de son
mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de
passer quarante-huit heures  Versailles.

--Dire qu'on n'a pas encore sign la paix! s'crie Mme Arnal en frappant
du pied. Quand on pense que tu es oblig de retourner  Paris, mon gros
chien-chien!

Et sans se gner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari.

--Pauvre mignonne, dit M. Arnal trs mu, en se dbarrassant de
l'treinte conjugale, comme tu as d t'ennuyer! surtout dans la
compagnie d'un clop, en tte  tte avec un malade!...

--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une ide! Les jours, a passait
encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces ides qu'on se fait...
ces... ides... quand on n'a pas de nouvelles...

--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non
plus. Mais, maintenant... Oh!  propos, j'avais oubli; il faut que je
vous montre...

--Quoi donc? demande mon pre.

M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier pli en huit, le dplie
avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature reprsentant
un gamin de Paris brlant du sucre, sur une pelle rouge, derrire le dos
des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elyses.

--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux!




                                   XXIII


Nous sommes redevenus Franais. Les Allemands doivent demeurer encore
quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est
dbarrass de leur prsence. Les communications sont rtablies. Mon pre
en a profit pour aller  Paris--d'o il est revenu songeur.

Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant
de ses perplexits. Il parat que la situation de notre chantier de la
rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier des
_Grands Hommes_ est dplorable.

--Ah! dit mon pre, il y aurait l une affaire magnifique... Le
propritaire des _Grands Hommes_ est  bout de ressources... Il n'a pas
gagn d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille
francs... Hein? vois-tu a d'ici, Louise? acheter les _Grands Hommes_,
ne faire des deux tablissements qu'un seul... un seul, norme,
colossal... rserver une large place  la menuiserie; et, qui sait?
peut-tre entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence
au Vieux Chne. Vois-tu a d'ici, hein?...

Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relche par son
ide fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille
canaille de pre Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la
tante Moreau! Si l'on avait pu prvoir!...

--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dpouiller
ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la
bouche!... Et vous verrez qu'il ne crvera pas, le vieux chenapan, qu'il
ne nous dbarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez a... Crapule,
va!...

Mon pre ne drage pas. Quelquefois il passe sa colre sur moi.

--C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais t moins bte! Ah! je
t'apprendrai  faire l'imbcile, idiot!

Pour viter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Lon
et Mlle Gteclair qui viennent d'arriver  Versailles.

                                ***

C'est drle, Lon est convaincu que les Franais ont t vainqueurs. Je
ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme a. Il admet bien
qu'en dfinitive nous sommes battus, mais battus sans l'tre, battus
avec le beau rle, battus pour la forme. Il prtend qu'au fond, en
poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la
question, il est impossible de douter de notre succs dfinitif. C'est
un succs moral, ce succs-l; mais enfin c'est un succs--et le plus
grand.

--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux
et digne, assistant avec une hauteur mprisante  l'entre des
Prussiens, n'a pas remport sur l'ennemi une grande victoire morale?

Je n'en sais rien.

--Et puis, vois-tu, continue Lon, dans cette guerre, nous nous sommes
conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous
en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas t trahis!... Tiens! regarde ce
morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et
dis-moi si une population qui se rsigne  en faire son unique
nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population hroque.
Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris!

Je crois qu'on en trouverait pas mal. Lon a videmment une aptitude
toute spciale  expliquer et  justifier nos revers.

--C'est que je suis un bon Franais, un patriote!

Je m'en doutais.

L-dessus, il me fait voir une quantit de dessins et de gravures qu'il
a rapports de Paris, des chromolithographies reprsentant l'Alsace et
la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la
France prise  la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche  la
main; et, enfin, il droule une grande image, enlumine de couleurs
criardes, o l'on voit trois dames habilles, la premire en bleu, la
seconde en blanc, la troisime en rouge, qui passent, la tte haute,
devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitul:
A Metz. Quand mme!

--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Lon.

Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson l-dessus. Et il
ouvre de beaux livres, dors sur tranche,  couvertures multicolores,
qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions hroques
des Franais, ils clbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur
d'me, et, comme intermde, ravalent les Allemands et les dnigrent sur
tous les tons. Ils sont illustrs, ces livres-l; et les gravures qu'ils
renferment vous font assister  la dfense de Belfort, de Bitche,  la
bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de
Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen...

--Trouve-moi des faits pareils  l'actif des Prussiens, me dit Lon.
Trouves-en et tu me les apporteras.

--Oui, je te les apporterai.

                                ***

Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me dfend de continuer 
frquenter Lon. On prtend que sa socit m'est nuisible, qu'il fume,
qu'on l'a rencontr dans la rue la cigarette  la bouche: des prtextes
qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est
venu  la maison dans la journe et qu'il a tenu avec mon pre une
longue conversation.

Il est parti avec une figure longue comme a.

--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas  la noce cette
anne.

Que s'est-il pass? Je le demande au pre Merlin qui se contente de
hausser les paules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des
pices de cent sous.

--Pauvre Jules!

--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais
beaucoup d'intrt, pourtant.

Je ris, pendant que le pre Merlin me fait signe de m'asseoir.

--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes dmarches auprs de ton pre
ont abouti. Je suis parvenu  lui faire comprendre qu'il tait dans ton
intrt d'aller passer quelque temps dans un tablissement scolaire.
Aussitt que la tranquillit sera compltement rtablie, on t'enverra 
Paris, dans un lyce, pour continuer tes tudes. Ce n'est pas gai, un
collge. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi
non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-mme que tu aimais mieux
vivre entre les quatre murs d'un btiment noir que dans un milieu que tu
excres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait
passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus
tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre
mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours l, tu sais.

Trs mu, je serre les mains du vieillard.

--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lyces, monsieur Merlin?

--Bientt, probablement.

                                ***

C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une
lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir dans nos murs trs
prochainement. Il nous explique aussi de quelle faon il a pass le
temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pice de vers qu'il
adresse  Gambetta, le coryphe de la guerre  outrance. M. Beaudrain
nous laisse entendre que c'est peut-tre un moyen trs habile d'obtenir
les palmes d'officier d'acadmie. Pourtant, il se trouve fort
embarrass; il n'a pas tout  fait termin sa pice.

Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis
arrt  ce distique:

    Tu compris...

(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en posie. Voyez
notre matre Boileau.)

    Tu compris qu'il fallait lever notre coeur
    Et, si l'on succombait, tomber, _non sans grandeur_.

C'est prcisment ce: _non sans grandeur_ qui cause mon tourment. Il me
semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis: _avec
honneur_. Mais je crois avoir dj lu cette fin d'alexandrin quelque
part. J'ai dpouill, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs
recueils de posies, mais je ne suis pas encore compltement rassur. Un
auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de
plagiat. Rflexion faite, je laisserai peut-tre: _non sans grandeur_.
Et pourtant...

Esprons qu'il se dcidera.

--Si M. Beaudrain revient, dit mon pre en fermant la lettre, c'est que
nous n'avons plus rien  craindre.

Je le crois aussi.

                                ***

Mais, tout  coup, le soir du 18 mars, le bruit se rpand dans la ville
qu'une insurrection terrible vient d'clater  Paris.




                                XXIV


Versailles offre depuis quelques jours un spectacle trange. Ainsi que
le pristyle d'un thtre, dsert et silencieux pendant la
reprsentation de la pice, se remplit de spectateurs bruyants aussitt
que le rideau a cach la scne, la ville du Grand Roi, si taciturne et
si triste, a vu tout  coup envahir ses rues et ses boulevards
tranquilles par l'agitation apeure d'un peuple en fivre. Autour de
l'Assemble qui sige dans le chteau sont venus se masser les migrs
de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille rfugis, appartenant
 toutes les classes de la socit, sont accourus s'abriter derrire les
baonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hte
d'armer et de former en rgiments pour combattre l'insurrection.

Les troupes qui se sont chappes de Paris, les gendarmes, les sergents
de ville qui ont entour leurs kpis d'un manchon blanc, les prisonniers
sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses,
sont camps sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les
oprations sont commences, dj. Thiers n'a pas voulu perdre de temps.
Et les jeunes lgants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes
du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent
aller, le soir, en sortant du thtre o des acteurs illustres jouent
des vaudevilles clbres, entendre les canons franais cracher leurs
obus sur la grande ville o flotte le drapeau rouge.

Les migrs se sont cass o ils ont pu, dans les htels et dans les
maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez
nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministre
des finances--et sa mre.

M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce  genoux. Il a une
mine de pain d'pice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste,
on dirait qu'un imprsario, cach derrire lui, vient de tirer une
ficelle. J'y ai t pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien,
derrire M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote
sangle sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il
doit y avoir aussi un fond de culotte lustr par l'abus des ronds de
cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu.

M. de Folbert est trs solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide
comme un manche  balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses
petites paules remontent. Elles sont si troites que j'ai toujours peur
d'en voir passer un morceau par l'chancrure du faux-col. En politique,
il est modr comme une lampe carcel remonte par une main circonspecte.
Il s'exprime en phrases officielles:

--La hirarchie... les propinants... les statuts organiques... la
prpondrance administrative de l'tat....

Il est trs poli. Il dit:

--Voudriez-vous tre assez aimable pour avoir l'extrme obligeance de me
faire parvenir la salire?

Il me fait suer.

Sa mre est une vieille personne solennelle,  figure longue, ple,
ple--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises.

Mon pre professe une admiration sans bornes pour son locataire.

--Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin.

Sans chasses? Peut-tre bien. M. de Folbert a un oncle dput, un oncle
 hritage, s'il vous plat, et trs populaire dans sa circonscription;
cet oncle, fatigu de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu
pour lui cder son sige  la Chambre.

--Quel avenir! rpte mon pre merveill.

Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et
financire, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance
mme de temps en temps,  la drobe, de petits coups d'oeil amricains.
Est-ce que ma soeur aurait l'ide?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madame
_de_, a fait bien Madame _de_... Tout le monde ne s'appelle pas madame
_de_. Et puis, elle serait dpu... Dit-on _dpute_ ou _dputte_?

                                ***

Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figur.--Il a fait
obtenir  mon pre la construction d'une norme ambulance en bois, dans
le grand terrain vague qu'on voit des fentres du pre Merlin, et o les
Prussiens avaient tabli un dpt de charbons. Mon pre pousse le plus
possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter
gros.--Une chose, pourtant, le dsole; c'est de ne pas pouvoir employer
des piles entires de planches pourries qui moisissent dans le chantier
de la rue Saint-Jacques.

--'aurait t si facile de placer a ici. a aurait pass comme une
lettre  la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez
malheureux!

Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il
ait le temps d'achever sa construction.

--C'est qu'on me ferait une rduction sur le prix convenu... Pourvu que
les communards se dfendent encore un mois!...

Mais, bientt, une crainte encore plus terrible le saisit.

Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris  mon pre que
le pre Toussaint, depuis le dpart des Allemands, mne une vie de
polichinelle.

--Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a
des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il
les amne au Pavillon, o il s'est install.

--Quelle honte! s'crie Louise.

--Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que a finira mal. Je
fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui
arrivera malheur, pour sr!... Un homme sanguin et fort comme lui...
Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgr son ge. Il se met dans
des tats, je ne vous dis que a! Et c'est toujours aprs djeuner ou
aprs dner, quand il s'est empiffr de nourriture, qu'il...

Mon pre interrompt brutalement Germaine.

--Laissez-nous tranquille avec a! Ne nous racontez pas ces ignominies.
Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas.

--Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'tait pour vous montrer que
vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez
ensemble, mais, en qualit de parent.....

--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou!
Et je vous dfends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous
venez ici.

--Pour votre bien, monsieur, pour sr.

Et elle revient, pour notre bien,  peu prs tous les trois jours.

La dernire fois, elle a pris mon pre  part et mon pre, au lieu de
l'conduire, l'a entrane dans la salle  manger o il l'a coute
longtemps. Quand il est sorti, il tait blanc comme un linge.

                                ***

Je sais,  prsent, ce que lui a appris Germaine. Le pre Toussaint a
amen au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et  qui
il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait dfiler ses amis
et connaissances dans la maison o est morte la tante Moreau et o ont
lieu, maintenant, des orgies  faire rougir un templier. Mon pre a
appris autre chose encore; il a t mis au courant des bruits qui
courent  Moussy sur le compte de mon grand-pre.

Les premiers jours, il a russi  se contenir. Mais,  prsent, sa
colre clate  chaque instant en imprcations terribles:

--Le vieux cochon! Le vieux tratre! Un bandit qui mrite la mort dix
fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on
sait!

Ma soeur, qui s'aperoit de l'effet dplorable que produisent ces
emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils,
essaye de calmer mon pre. Elle n'y russit pas pour longtemps.

--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu' moi de
le faire fusiller!

Il rpte a, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui
commencent  se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses ides de
vengeance, rien, ni l'achvement de l'ambulance--qu'on va dmolir, car
on s'est aperu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun
service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrive des bandes de
prisonniers que l'on trane  Versailles.

--Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je
vous assure que a en vaut la peine. Si vous saviez comme on les
arrange! Ah! les canailles! Et ils ne rpliquent pas, je vous assure! On
les charperait sur place, sans les soldats de l'escorte!

                                ***

Moi, j'ai t les voir, une fois. Je suis arriv au bout de la rue
Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de
Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes
nationaux, en habits civils, en haillons, blesss, clops, portant au
front la colre de la dfaite et le dsespoir de la cause perdue,
s'avanaient farouches, la tte haute, avec la vision de la mort. La
foule les huait. Des bourgeois, la face claire par la satisfaction
immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient
entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus.
Derrire, venaient des femmes, toutes ttes nues; des femmes du peuple,
portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habilles de
riches costumes. On leur avait enlev leurs ombrelles,  celles-l,
leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon
avait accroches  sa selle. Elles se htaient, les pauvres, faisant de
grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups
pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs trs bien leur jetaient
des insultes sans nom, que des dames du monde leur lanaient des
pierres.

Je me suis sauv, coeur, et j'ai regard longtemps, le soir, le ciel
tout rouge, sanglant, du ct de Paris, o la bataille continue.

Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut rsister jusqu' la
mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'arme
versaillaise, ptrolent la ville et l'incendient.

Mon pre est dsol. Il se souvient qu'il n'a pas renouvel la police
d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les
communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes.

                                ***

Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon pre va lui ouvrir et revient,
en tenant une lettre  la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert
assises sur un banc du jardin. Il dchire l'enveloppe, mais, au moment
d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est
forc de la passer  ma soeur.

--Tiens, lis... C'est de Paris...

Louise commence:

--Monsieur--Tout est sauv...

--Hein? fait mon pre. Tu dis?...

--Tout est sauv. Au moment de l'entre des troupes nous avions pris
nos prcautions. Nous avions mis en lieu sr les fonds et les livres de
caisse...

Et elle continue pendant que mon pre donne les preuves de la joie la
plus exubrante. Il s'est lev et se livre, pendant la lecture,  des
tentatives d'exercices chorgraphiques qu'il ne mne point toujours 
bonne fin. C'est gal, j'en suis tout tonn. Il a d danser le cancan
dans sa jeunesse, mon pre.

Il s'interrompt tout  coup.

--Il tait grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent 
percer le mur de la maison voisine et  se prcipiter dans le chantier.
Les insurgs avaient dj apport du ptrole. Ils n'ont pas eu le temps
de s'enfuir. On en a tu huit sous la porte cochre...

--Huit! s'crie mon pre. Ah! tant mieux!

Ce _tant mieux_ m'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je
n'oublierai jamais ce cri-l.

                                ***

Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure  chaudes larmes.

--Ah! mes amis, ces canailles-l m'ont tout brl! Mon Dieu! Mon Dieu!

Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour
d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de
sels et un verre d'eau sucre.

--Oui... tout brl, continue-t-elle... tout perdu...

Et, au bout d'une minute:

--Heureusement que nous tions assurs et que mon mari avait mis en
sret la plus grande partie des marchandises. Comme a...

--Vous serez indemniss, fait mon pre avec un geste goste.

--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'crie-t-elle. Et plutt deux fois
qu'une. Il ne manquerait plus que cela!

Et elle se reprend  pleurer.

--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne
me reste plus rien; rien, pas mme un mouchoir pour m'essuyer les
yeux!...

Prenez le pan de votre chemise, alors.

Et la morale?

Embtant!




                                   XXV


En descendant dans la salle  manger,  huit heures, Louise et moi, pour
le djeuner du matin, nous trouvons notre pre qui semble nous attendre
en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont poss sur
la table.

--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle  vous apprendre.
Votre grand-pre est mort.

--Grand-papa Toussaint! s'crie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel
pouvantable malheur!

Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de dsespoir.
Mais l'accent est faux, le geste exagr; les inflexions brusques de
l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est
contrefait, dissonant; et l'agitation outre qu'affecte ma soeur achve
de dfigurer le peu d'motion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon
pre tait plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en
assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les
larmes hypocrites d'un dsespoir factice.

--J'ai appris cette nouvelle, continue mon pre, hier au soir, vers dix
heures, lorsque vous tiez dj couchs. Je n'ai pas voulu vous en faire
part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit...

--Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant.

--Votre grand-pre est mort hier, subitement, d'un coup de sang,  sept
heures et demie, aprs son dner. Je vais aller  Moussy tout de
suite...

                                ***

Mais Mme de Folbert et son fils font leur entre, et il faut recommencer
pour eux le rcit de la mort du grand-pre. Ils paraissent profondment
affects. Mme de Folbert dclare que c'est un malheur irrparable.

--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les
grands-parents.

C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, 
pousser de longs soupirs entrecoups de sanglots.

Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui
s'est content de secouer la tte de droite  gauche, se lever avec
prcaution et s'approcher  petits pas de la chaise de ma soeur. Il
bredouille, tout en avanant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en
prtant l'oreille, on peroit des bouts de phrases:

--C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en
prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je
pouvais, si... j'osais esprer... s'il m'tait permis... si j'tais
assez heureux pour voir des liens plus srieux... non, plus solides...
non... oui, plus solides que ceux d'une simple amiti... unir nos deux
familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle...

Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimtre
par seconde. Louise se lve, tamponne ses yeux une dernire fois et,
avec un norme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle
du chef de bureau.

Nous nous sommes levs, nous aussi. Et Mme de Folbert s'crie en
tendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas:

--Soyez heureux, mes enfants!

J'ai dj vu quelque chose comme a, dans le temps, avec Jules. Louise
avait la mme tte. Allons, elle sera dpu... Je ne sais toujours pas
comment on fminise ce mot-l. Il faudra que je regarde dans un
dictionnaire.

                                ***

Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me
faut, toute la journe, faire des courses qui n'en finissent pas: aller
chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier
pour commander des crpes, chez celui-ci, chez celui-l. Ma soeur aussi
se donne beaucoup de mal. Et c'est  peine si elle trouve une minute, le
soir, lorsque mon pre revient de Moussy, pour lui dire  l'oreille:

--Une bonne journe, hein?

Oui, une bonne journe pour tous les deux. Mon pre cache mal sa joie:
ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouve, et le
rve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se raliser. Il va
pouvoir acheter les _Grands Hommes_ et fonder  Paris un tablissement
important.

Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a
trouv dans les papiers du grand-pre--qui n'a pas laiss de
testament--une note datant de plusieurs annes dj. Dans cette note le
vieux demandait que son corps ft inhum  Versailles.

Mon pre hsite  exaucer ce dsir.

--Des tracas, des drangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien 
Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de
faire un testament, le pre Toussaint aurait probablement chang
d'avis...

Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce dtail devant nos
locataires, et ma soeur le supplie d'excuter les dernires volonts du
vieux.

--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. a fera
mieux,  tous les points de vue. a fera voir que nous n'avons pas de
rancune.

--Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon pre.

Pourtant, il finit par se dcider. Le grand-pre sera enterr 
Versailles.

                                ***

Il sera enterr  Versailles, mais je n'aurai pas de vtements de deuil.
Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va
mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement
reprsent  mon pre que des habits noirs seraient bien plus
convenables. Car, enfin, un costume marron...

--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de mme. D'abord, le marron, c'est
deuil. Et puis, c'est assez bon.

                                ***

Et c'est habill de marron que je suis le cercueil, depuis l'glise de
Moussy o l'on a dit une messe jusqu' la porte des Chantiers o les
employs de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons l la plus
grande partie des invits  qui nous avons donn rendez-vous, pour leur
pargner de trop grands drangements,  l'entre de la ville: M. et Mme
Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner...

Le Luxembourgeois se place  ct de mon pre, lorsque le convoi se
remet en marche.

--J'ai trouv la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi,
et je me suis empress...

--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir
depuis quelque temps dj...

M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanment quitt
Versailles. Il est rest  Paris pendant la Commune. Il a mme profit
de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a
fourni des renseignements--des renseignements prcieux-- ses risques et
prils. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montr
ingrat. M. Hoffner a t rcompens, il le dclare lui-mme, bien au
del de ses mrites. Et, de plus, il va tre l'objet d'une distinction
des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur.

--En vrit? fait mon pre. Mes compliments, mes compliments... Et vos
amis,  propos, vos amis... messieurs Hermann et Mller... que sont-ils
devenus? Ils ont enlev leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais
j'tais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retourns
 Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce?

--Non, non. Ils avaient l'intention de s'tablir  Versailles, mais on
leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accept. Ils ont vendu...
rendu, c'est--dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils
avaient apports de Saint-Cloud. Ils les ont rendus  leurs
propritaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position,  la
Prsidence.

--A la Prsidence! Ah! bah! Ah! bah!...

--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces
malheureuses provinces sacrifies... Les Alsaciens avant tout! Voil le
mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice...

--Je crois bien!...

                                ***

Nous arrivons au cimetire. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de
toutes les larmes qui se rpandent sur la tombe du vieillard, ce sont
peut-tre celles que je verse qui sont encore les plus sincres...

                                ***

La crmonie est termine; les fossoyeurs achvent de combler la fosse.
On se spare  la porte du cimetire. Ma soeur, les yeux tout rouges,
rentre en voiture  la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je
suis mon pre qui se rend  pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter
la facture. Le pre Merlin nous accompagne.

Mon pre semble dcharg d'un grand poids. Les ides funbres ne le
tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau
temps, et enfin, de politique.

--Oui, nous avions raison de ne pas dsesprer, pendant la guerre. Nous
avons t battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre
civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que
jamais; et les Prussiens,  Saint-Germain et  Saint-Denis, assistent
avec rage  son rveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple
qui, pour vivre, n'hsite pas  couper le mal  sa racine,  s'amputer
hroquement? Oui, nous avions raison. Il faut lever nos coeurs!
Debout! Encore plus haut! _Sursum corda!_ Il s'agit de prendre notre
revanche aujourd'hui. La grande! La dfinitive! La patrie est forte,
maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune,
le baptme de sang ncessaire. Ce sang lave toutes les hontes passes:
nous n'avons plus de boue  essuyer, nous n'avons qu'une revanche 
prendre. Haut les coeurs!...

                                ***

Nous sommes arrivs sur la place d'Armes. Et je regarde les pices
d'artillerie prises  Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons
rays et  me lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangs
symtriquement, ainsi que de glorieux trophes. A droite, l'Orangerie,
o sont entasss les prisonniers;  gauche, les Grandes curies, o
sigent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de
Satory, o on les fusille.

                                ***

Mon pre continue:

--La revanche! La revanche terrible, sans piti! l'anantissement de
l'Allemagne! Que tout Franais tienne le fusil! Tout pour la guerre!
Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voil ce que je pense, moi; et
je vous le dis comme je le pense, tout crment. Je ne sais pas faire de
phrases, moi. Je suis un bon bourgeois...

Tout  coup, il s'arrte. L-bas, dbouchant de la cour du Chteau,
passant dans l'alle mnage entre les canons parqus sur la place, une
voiture arrive au grand trot.

                                ***

--C'est Thiers! s'crie mon pre. Le vainqueur de la Commune! Le grand
patriote!

Et il ajoute:

--Il faut l'acclamer.

Le coup approche rapidement. Par la portire, j'entrevois un toupet
blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon pre m'empoigne par le
bras et, levant son chapeau:

--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive
Thiers!

Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a t. Je sais ce qu'il est. Je
ne saluerai pas.

La voiture est dj passe, et je n'ai pas salu, je n'ai pas mis le
doigt  mon chapeau.

                                ***

Mon pre se tourne vers moi:

--Pourquoi n'as-tu pas salu?

Je ne rponds pas. Il lve la main.

Qu'il frappe.

Mais le pre Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon
pre et moi et, souriant:

--Dcidment, Barbier,--pour revenir  nos moutons--je dois avouer que
vous aviez raison tout  l'heure: vous tes un bon bourgeois.


Villerville, aot 1889.






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     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

