The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napolon et de la Grande-Arme
pendant l'anne 1812, by Gnral Comte de Sgur

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Title: Histoire de Napolon et de la Grande-Arme pendant l'anne 1812
       Tome I

Author: Gnral Comte de Sgur

Release Date: November 29, 2006 [EBook #19972]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLON ET DE ***




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[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conserve.]




HISTOIRE DE NAPOLON ET DE LA GRANDE-ARME PENDANT L'ANNE 1812;

                           par

                M. le gnral comte de Sgur.

     Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
     incipiam.........

                                     Virg.

                      TOME PREMIER.

                       BRUXELLES,
            ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
               RUE DE LA MONTAGNE, N 1015.
                         1825.

       *       *       *       *       *

              Aux Vtrans de la Grande-Arme.

       *       *       *       *       *

Mes Compagnons,

J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-arme et de son chef
pendant l'anne 1812. J'adresse ce tableau  ceux d'entre vous que les
glaces du nord ont dsarms, et qui ne peuvent plus servir la patrie que
par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arrts dans
votre noble carrire, vous existez plus encore dans le pass que dans le
prsent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne
vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le
plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chrement
achet. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurit, les regards de
l'homme dchu se tournent involontairement vers l'clat de son existence
passe, mme lorsque cette lueur brille sur l'cueil o se brisa sa
fortune, et quand elle claire les dbris du plus grand des naufrages.

Moi-mme, je l'avouerai, un sentiment irrsistible me ramne sans cesse
vers cette dsastreuse poque de nos malheurs publics et privs. Je ne
sais quel triste plaisir ma mmoire trouve  contempler et  reproduire
les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laisses. L'ame
aussi est-elle donc fire de ses profondes et nombreuses cicatrices? se
plat-elle  les montrer? est-ce une possession dont elle doive
s'enorgueillir? ou plutt, aprs le dsir de connatre, son premier
besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire
prouver, sont-ce l les plus puissans mobiles de notre ame?

Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entrane, je
cde au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai prouves dans
le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs 
dmler,  rassembler avec ordre, et  rsumer mes souvenirs pars et
confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vtres! ne laissez pas se
perdre de si grands souvenirs, achets si cher, et qui sont pour nous le
seul bien que le pass laisse  l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis,
vous tombtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevrent. Sachez donc
tre vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonns de toutes
les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de
capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute
un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il dpend de vous d'en
faire un noble usage. Dictez  l'histoire vos souvenirs; la solitude et
le silence du malheur sont favorables  ses travaux; et qu'enfin la
vrit, toujours prsente aux longues nuits de l'adversit, claire des
veilles qui ne soient pas infructueuses.

Pour moi, j'userai du privilge, tantt cruel, tantt glorieux, de dire
ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-tre avec un soin trop scrupuleux
jusqu'aux moindres dtails: mais j'ai cru que rien n'tait minutieux
dans ce prodigieux gnie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous
ne saurions pas jusqu'o peut aller la force, la gloire et l'infortune
de l'homme.





HISTOIRE DE NAPOLON ET DE LA GRANDE-ARME PENDANT L'ANNE 1812.




LIVRE PREMIER.




CHAPITRE I.


DEPUIS 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Nimen tait franchi, et
ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions  Tilsitt, aux
dpens de la Prusse, de la Sude et de la Turquie, Napolon n'avait
gagn qu'Alexandre. Ce trait tait le rsultat de la dfaite de la
Russie, et la date de sa soumission au systme continental. Il
attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et
l'intrt, que tous comprennent.

Par le systme continental, Napolon avait dclar une guerre  mort aux
Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle
de la France. Ce systme repoussait du continent toutes les
marchandises, ou anglaises, ou qui avaient pay un droit quelconque 
l'Angleterre. Il ne pouvait russir que par un accord unanime: on ne
devait l'esprer que d'une domination unique et universelle.

D'ailleurs la France s'tait alin les peuples par ses conqutes, et
les rois par sa rvolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus
avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns
eussent t faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous
lui fussent soumis, ou elle  tous.

C'est ainsi que son chef, entran par sa position, et pouss par son
caractre entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul matre
de l'Europe, en crasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le
contenait avec tant de peine que dj il commenait  lui chapper de
toutes parts. Les immenses prparatifs que ncessitait une si lointaine
entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes,
de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce
cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre
l'Orient, tout annonait  l'Europe que ses deux plus grands colosses
taient prs de se mesurer.

Mais, pour atteindre la Russie, il fallait dpasser l'Autriche,
traverser la Prusse, et marcher entre la Sude et la Turquie: une
alliance offensive avec ces quatre puissances tait donc indispensable.
L'Autriche tait soumise  l'ascendant de Napolon, et la Prusse  ses
armes; il n'eut qu' leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y
prcipita d'elle-mme: il y poussa facilement la Prusse.

Nanmoins la premire s'y jeta sans aveuglement. Situe entre les deux
colosses du nord et de l'ouest, elle se plut  les voir aux prises;
elle espra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force
s'accrotrait de leur puisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente
mille hommes  la France: mais elle leur prpara en secret de prudentes
instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour
indemnit de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la
Gallicie. Toutefois elle admit la possibilit  venir de la cession
d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle et reu en
ddommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du trait secret en
fait foi.

Ainsi le succs de la guerre ne dpendit pas de la cession de la
Gallicie, et des mnagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour
cette possession. Napolon aurait donc pu, ds son entre  Wilna,
proclamer ouvertement la libration de toute la Pologne, au lieu de
tromper son attente, de l'tonner, de l'attidir par des paroles
incertaines.

C'tait l pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de
politique comme de guerre, sont dcisifs, auxquels tout se rattache et
sur lesquels il faut s'opinitrer. Mais, soit que Napolon comptt trop
sur l'ascendant de son gnie, sur la force de son arme et sur la
faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrire lui,
il crt une guerre si lointaine trop dangereuse  faire lentement et
mthodiquement; soit, comme lui-mme va le dire, incertitude sur le
succs de son entreprise, il ngligea ou n'osa point encore se dcider 
proclamer la libration du pays qu'il venait affranchir.

Et cependant il avait envoy un ambassadeur  sa dite. Lorsqu'on lui
fit observer cette contradiction, il rpliqua que cette nomination
tait un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis
que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix. Aussi
ne l'a-t-on entendu rpondre  l'enthousiasme lithuanien que par des
paroles vasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps  corps
jusque dans Moskou.

Il ngligea mme de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles
armes ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par
leur insurrection fortement organise, une base solide d'opration.
Accoutum aux voies courtes,  des coups de foudre, il voulut s'imiter
lui-mme, malgr la diffrence des lieux et des circonstances: car telle
est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou
des autres, ou de lui-mme, c'est--dire, dans ce dernier cas, celui des
grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-mme;
aussi est-ce par leur ct le plus fort que ces hommes extraordinaires
prissent!

Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'tait prpar une
arme de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'tait avoir
assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout
sacrifier pour arriver  cette victoire, c'est par elle qu'il voulut
arriver  tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait tre
son but. Il la rendit ainsi trop ncessaire: elle ne l'tait dj que
trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle
responsabilit, qu'il la fit pressante et indispensable. De l sa
prcipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si
critique.

Au reste, qu'on ne se presse point de juger un gnie aussi grand et
aussi universel: bientt on l'entendra lui-mme; on verra combien de
ncessits le prcipitrent, et qu'en admettant mme que la rapidit de
son expdition ait t tmraire, le succs l'aurait vraisemblablement
couronne, si l'affaiblissement prcoce de sa sant et laiss, aux
forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conserve
son esprit.




CHAPITRE II.


QUANT  la Prusse, dont Napolon tait le matre, on ne sait si ce fut
son incertitude sur le sort qu'il lui rservait, ou sur l'poque de la
guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui
proposait, et dont il dicta lui-mme les, conditions en 1812.

Son loignement pour Frdric-Guillaume tait remarquable. On avait
souvent entendu Napolon reprocher au cabinet prussien ses traits avec
la rpublique franaise. C'tait, disait-il, avoir abandonn la cause
des rois.. Selon lui, les ngociations de la cour de Berlin avec le
directoire dcelaient une politique timide, intresse, sans noblesse,
qui sacrifiait sa dignit et la cause gnrale des trnes  de petits
agrandissemens. Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le trac
des frontires prussiennes, il s'irritait de les voir encore si
tendues, et s'criait: Se peut-il que j'aie laiss  cet homme tant de
pays!

Cette aversion pour un prince pacifique et doux tonnait. Comme rien
dans Napolon n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les
causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier
consul prouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens
par l'intermdiaire du roi de Prusse: ils croient que Napolon; s'en
prit au mdiateur de l'inutilit de sa mdiation. D'autres l'attribuent
 l'enlvement de l'agent anglais Rumbolt, que Napolon fit saisir 
Hambourg, et que Frdric, protecteur de la neutralit du nord de
l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-l une correspondance secrte
avait li Frdric et Napolon; elle tait si intime qu'ils se
confiaient jusqu' des dtails de leur intrieur: cet vnement la fit,
dit-on, cesser.

Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et
l'Angleterre cherchaient encore vainement  engager Frdric dans leur
troisime coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes,
la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excits
par l'ardeur de faire valoir l'hritage de gloire que leur avait laiss
le grand Frdric, ou par le dsir d'effacer la honte de la campagne de
1792, s'unissaient au voeu de ces trois puissances; mais la politique
pacifique de Frdric et de son ministre Haugwitz leur rsistait, quand
la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un
corps franais, exaspra tellement toutes les passions prussiennes, que
leur cri de guerre prvalut.

Alexandre tait alors en Pologne; on l'appelle  Postdam; il y court,
et, le 3 novembre 1805, il engage Frdric dans la troisime coalition.
Aussitt l'arme prussienne s'loigne des frontires russes, et M. de
Haugwitz se rend  Brnn pour en menacer Napolon. Mais la bataille
d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours aprs, l'habile
ministre, s'tant agilement retourn vers le vainqueur, signe avec lui
le partage des fruits de la victoire.

Cependant Napolon dissimule son mcontentement; car il a son arme 
rorganiser, le grand-duch de Berg  donner  Murat son beau-frre,
Neufchtel  Berthier, Naples  conqurir pour son frre Joseph, la
Suisse  mdiatiser, le corps germanique  dissoudre, la confdration
du Rhin  former: il veut s'en faire dclarer protecteur; changer en un
royaume la rpublique hollandaise et la donner  son frre Louis; c'est
pourquoi, le 15 dcembre, il a cd le Hanovre  la Prusse, en change
d'Anspach, de Clves et de Neufchtel.

D'abord la possession du Hanovre sduisit Frdric; mais, quand il
fallut signer, sa pudeur hsita: il ne voulut accepter cette province
qu' demi et comme un dpt. Napolon, ne put concevoir une politique si
timide. Ce prince, s'cria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la
guerre? Me prfre-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se
prpare? mprise-t-on mon alliance? Cette supposition l'indigne, et le
8 mars, par un nouveau trait, il force, Frdric  dclarer la guerre 
l'Angleterre,  s'emparer du Hanovre, et  recevoir des garnisons
franaises dans _Wesel_ et dans _Hameln_.

Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exasprent; ils
reprochent  leur roi de s'tre laiss vaincre sans avoir os combattre,
et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appels 
triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent
le ministre de Napolon: ils ont aiguis leurs armes sur le seuil de sa
porte; Napolon lui-mme, ils l'outragent. Leur reine elle-mme, si
brillante de grces et d'attraits, revt un habit de guerre; leurs
princes, l'un d'eux sur-tout, dont la dmarche et les traits, dont
l'intrpidit et l'esprit semblent leur promettre un hros, s'offrent 
les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous
leurs esprits.

On assure qu'en mme temps des hommes, ou perfides, ou abuss, ont
persuad  Frdric que Napolon est forc de se montrer pacifique, que
ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite
perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du
Hanovre, qu'il veut reprendre  la Prusse. Frdric, entran par le
mouvement gnral, laisse enfin clater toutes ces passions. Son arme
s'avance, il en menace Napolon, et quinze jours aprs il n'a plus
d'arme, plus de royaume; il fuit seul, et Napolon date de Berlin ses
dcrets contre l'Angleterre.

La Prusse humilie et conquise, il devint impossible  Napolon de s'en
dessaisir; elle se serait range sous le canon des Russes. Ne pouvant la
gagner, comme la Saxe, par un grand acte de gnrosit, il restait  la
dnaturer, en la divisant: et cependant, soit piti, soit effet de la
prsence d'Alexandre, il ne se dcida pas  la dmembrer. Cette position
tait fausse, comme la plupart de celles o l'on s'arrte en chemin;
Napolon ne tarda pas  le sentir, et quand il s'criait, Se peut-il
que j'aie laiss  cet homme tant de pays! c'est que vraisemblablement
il ne pardonnait pas  la Prusse la protection d'Alexandre: il la
hassait, s'y sentant ha.

En effet, les tincelles d'une haine jalouse et impatiente chappaient 
la jeunesse prussienne, qu'exaltait une ducation patriotique, librale
et mystique. C'tait au milieu d'elle que s'tait leve une puissance
formidable contre celle de Napolon: elle se composait de tout ce que sa
victoire avait ddaign ou offens; elle avait toutes les forces des
faibles et des opprims, le droit naturel, le mystre, le fanatisme, la
vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces
morales chappaient  la puissance matrielle de Napolon. Anime de cet
esprit de secte ardent, dvou, infatigable, elle piait tous les
mouvemens de son ennemi, tous ses cts faibles, se glissait dans tous
les intervalles de sa puissance; et, se tenant prte  saisir toutes les
occasions, elle savait attendre avec ce caractre patient et flegmatique
des Allemands, cause de leur dfaite, et contre lequel s'usait notre
victoire.

Cette vaste conspiration tait celle des _amis de la vertu_[1].

[Note 1: En 1808, plusieurs hommes de lettres de Koenigsberg,
affligs des maux qui dsolaient leur patrie, s'en prirent  la
corruption gnrale des moeurs; elle avait, selon ces philosophes,
touff le vritable patriotisme dans les citoyens, la discipline dans
l'arme, le courage dans le peuple. Les hommes de bien devaient donc se
runir pour rgnrer la nation par l'exemple de tous les sacrifices. En
consquence ceux-ci formrent une association qui prit le nom d'_Union
morale et scientifique_. Le gouvernement l'approuva, en lui interdisant
toutefois, la politique. Cette rsolution, toute noble qu'elle tait, se
serait peut-tre perdue, comme tant d'autres, dans le vague de la
mtaphysique allemande; mais, vers le mme temps, le prince Guillaume,
dpossd du duch de Brunswick, s'tait retir dans, sa principaut
d'Oels en Silsie: on dit que du sein de ce refuge, il aperut les
premiers progrs de l'union morale dans la nation prussienne. Il s'y
affilia et, le coeur tout rempli de haine et de vengeance, il conut
l'ide d'une autre ligue: elle devait se composer d'hommes dtermins 
renverser la confdration du Rhin et  chasser les Franais du sol de
la Germanie. Cette union, dont le but tait plus rel et plus positif
que celui de la premire, l'attira tout entire dans son sein, et de ces
deux associations se forma celle des _amis de la vertu_.

Dj, vers le 31 mai 1809, trois entreprises, celles de Katt, Doernberg
et de Schill, avaient signal son existence. Celle du duc Guillaume
commena le 14 mai. Les Autrichiens la soutinrent d'abord. Aprs des
fortunes diverses, ce chef abandonn  lui-mme au milieu de l'Europe
soumise, et seul avec deux mille hommes contre toute la puissance de
Napolon, ne cda pas; il lui tint tte: il se jeta sur la Saxe et sur
le Hanovre; mais, n'ayant pu les soulever, il se fit jour  travers
plusieurs corps franais qu'il battit, joignit la mer  Elsflet, et
s'chappa du continent sur des vaisseaux anglais qui l'attendaient l
pour recueillir sa haine et la gloire qu'il venait d'acqurir.]

Son chef, c'est--dire celui qui vint  propos pour donner une
expression prcise, une direction de l'ensemble  toutes ces volonts,
fut _Stein_. Peut-tre Napolon et-il pu le gagner, il prfra le
punir. Son plan venait d'tre dcouvert par un de ces hasards auxquels
la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations
sont dans les intrts, dans les passions, et jusque dans les
consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se
communiquer, ou plutt tout est communication; c'est une sympathie
gnrale et simultane.

Ce foyer rpandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait
la puissance de Napolon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'tendait
jusqu'en Italie, et menaait toute son existence. Dj l'on avait pu
voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes
ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, mme avant le malheur
d'Esslingen, c'taient des Prussiens qui, les premiers, avaient os
lever contre Napolon l'tendard de l'indpendance. Il les avait fait
jeter dans les fers destins aux galriens: tant ce cri de rvolte, qui
rpondait  celui des Espagnols, et pouvait devenir gnral, lui avait
paru important  touffer.

Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre
la France et la Russie obligeait Napolon  y tre le matre: il ne
pouvait y rgner que par la force; il ne pouvait y tre fort qu'en
l'affaiblissant.

Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvret rend
audacieux; que l'espoir de gagner devient seul matre chez ceux qui
n'ont plus rien  perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'tait
les forcer de s'en servir. Aussi, ds que l'anne 1812 s'approcha, avec
la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frdric, inquiet et
fatigu de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par
la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de
Napolon pour l'expdition qui se prparait. Dans le mois de mai, et
sur-tout en aot suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle
reste sans rponse satisfaisante, il dclare que les grands mouvemens
militaires qui environnent, qui traversent, ou puisent la Prusse, lui
font craindre qu'on ne mdite son entire destruction; il arme donc,
puisque les circonstances en imposent imprieusement la ncessit, et
que mieux vaut mourir l'pe  la main que de succomber avec opprobre.

On a dit qu'en mme temps Frdric offrit secrtement  Alexandre
Graudentz, ses magasins, et lui-mme  la tte de tous ses sujets
insurgs, si l'arme russe s'avanait jusqu'en Silsie. S'il faut en
croire les mmes rapports, cette proposition plut  Alexandre. Il
envoie aussitt  Bagration et  Witgenstein des ordres de marche
cachets. Ces gnraux ne devaient les ouvrir qu' l'a rception d'une
nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'crivit pas; il
changea de rsolution, soit qu'il n'ost pas commencer le premier une si
grande guerre, ou qu'il voult mettre la justice du ciel et l'opinion
des hommes de son ct, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutt
que Frdric, moins inquiet des projets de Napolon, se ft dcid 
suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre
exprima dans sa rponse  ce prince aient t ses seuls motifs: on
assure qu'il lui crivit que, dans une guerre qui pouvait commencer par
des revers, et o il faudrait de la persvrance, il ne se sentait assez
de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un alli branlerait
peut-tre sa rsolution; qu'il rpugnerait  enchaner la Prusse  sa
mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel
qu'et t le parti que la ncessit l'aurait forc de prendre.

Un tmoin, subalterne  la vrit, mais enfin un tmoin, affirme ces
dtails. Au reste, qu'un tel conseil ait t donn par la gnrosit ou
par la politique d'Alexandre, ou que la ncessit ait seule dtermin
Frdric, ce qui est certain, c'est qu'il tait temps pour lui qu'il se
dcidt: car, en fvrier 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils
existrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France,
l'ayant fait hsiter  rpondre aux propositions dfinitives de
Napolon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement
Dantzick, et poussa Davoust en Pomranie; ses ordres, pour cet
envahissement d'une province sudoise, furent rpts, pressans, et
motivs, d'abord, sur le commerce illicite de la Pomranie avec les
Anglais, et ensuite sur la ncessit de forcer la cour de Berlin 
accder  ses propositions. Le prince d'Eckmhl reut mme l'ordre de
se tenir prt  s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi,
si ce monarque, huit jours aprs la rception de cette instruction,
n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait;
mais, tandis que le marchal traait le peu de marches ncessaires pour
cette opration, il apprit que le trait du 24 fvrier 1812 tait
ratifi.

Cette soumission n'a point encore rassur Napolon.  sa force il ajoute
la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse  Frdric, sa
dfiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque
n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il
veut qu'il souffre la prsence de plusieurs officiers franais dans les
autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses
ordres. Sa sollicitude s'tend  tout. Spandau, dit-il dans ses lettres
au marchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle
de Koenigsberg; et dj des troupes franaises ont l'ordre de se tenir
prtes  s'y introduire au premier signal: il en indique mme la
manire.  Potsdam, que le roi s'est rserv, et qui est interdit  nos
troupes, il veut que les officiers franais se montrent souvent pour
observer, et pour accoutumer le peuple  leur vue. Il recommande les
plus grands gards pour Frdric et ses sujets; mais il exige en mme
temps qu'on leur enlve tout ce qui pourrait leur servir dans une
rvolte. Il dsigne tout, jusqu' la moindre arme; et, prvoyant la
perte d'une bataille et des vpres prussiennes, il ordonne que ses
troupes soient, ou casernes, ou campes, et mille autres prcautions
d'un dtail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre
l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent
occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assur d'un
secours de dix mille Danois.

Au milieu de toutes ces prcautions, sa dfiance subsiste encore: quand
le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq
millions pour les frais de la guerre qui se prpare, il a rpondu  Daru
qu'il se garderait bien de donner  un ennemi des armes contre
lui-mme. C'est ainsi que Frdric, enlac dans un rseau de fer, qui
l'environne et le saisit de toutes parts, s'est rsign  mettre vingt 
trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins
 la disposition de Napolon.[2]

[Note 2: Par ce trait, la Prusse s'engageait  fournir deux cent
mille quintaux de seigle, vingt-quatre mille de riz, deux millions de
bouteilles de bire, quatre cent mille quintaux de froment, six cent
cinquante mille de paille, trois cent cinquante mille de foin, six
millions de boisseaux d'avoine, quarante-quatre mille boeufs, quinze
mille chevaux, trois mille six cents voitures atteles, conduites, et
portant chacune 1500 pesant; enfin, des hpitaux pourvus de tout pour
vingt mille malades. Il est vrai que toutes ces fournitures devaient
tre faites en dduction du reste des taxes imposes par la conqute.]




CHAPITRE III.


CES deux traits ouvraient  Napolon le chemin de la Russie; mais, pour
pntrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer
de la Sude et de la Turquie.

Toutes les combinaisons militaires s'taient tellement agrandies, qu'il
ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considrer la
configuration d'une province, celle d'une chane de montagnes, ou le
cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napolon se
disputaient l'Europe, c'tait la position gnrale et relative de tous
les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'oeil universel; ce
n'tait plus sur des cartes particulires, mais sur le globe entier que
leur politique devait tracer ses plans guerriers.

Or, la Russie est matresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont
appuys aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que
difficilement tre accul et forc  composer, dans un espace presque
imaginaire, dont la conqute exige de longues campagnes, auxquelles son
climat s'oppose. Il en rsulte que, sans le concours de l Turquie et de
la Sude, la Russie est moins attaquable. C'tait donc avec leur secours
qu'il fallait la surprendre, attaquer au coeur cet empire dans sa
moderne capitale, tourner au loin, en arrire de sa gauche, sa grande
arme du Nimen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une
partie de son front, dans des plaines o l'espace empche le dsordre,
et laisse toujours mille chemins ouverts  la retraite de cette arme.

Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils  apprendre la
marche combine du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en
Finlande. Dj huit monarques taient rangs sous les drapeaux de
Napolon; mais les deux souverains les plus intresss  sa querelle
manquaient encore  son commandement. Il tait digne du grand empereur
de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe
 l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succs tait
assur; et si la voix d'un nouvel Homre et manqu  ce roi de tant de
rois, la voix du dix-neuvime sicle, devenu le grand sicle, l'aurait
remplace; et ce cri d'tonnement d'un ge-entier, pntrant et
traversant l'avenir, aurait retenti de gnration en gnration jusqu'
la postrit la plus recule.

Tant de gloire ne nous tait pas rserve.

Qui de nous, dans l'arme franaise, ne se souvient de son tonnement,
au milieu des champs russes,  la nouvelle des funestes traits des
Turcs et des Sudois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se
tournrent vers notre droite dcouverte, vers notre gauche affaiblie, et
sur notre retraite menace? Alors nous ne pensions qu'aux funestes
effets de cette paix entre nos allis et notre ennemi; aujourd'hui nous
prouvons le besoin d'en connatre les causes.

Les traits conclus vers la fin du sicle dernier avaient soumis  la
Russie le faible sultan des Turcs: l'expdition d'gypte l'avait arm
contre nous. Mais depuis l'avnement de Napolon, un intrt commun bien
entendu, et l'intimit d'une correspondance mystrieuse, avaient
rapproch Slim du premier consul: une troite liaison s'tait tablie
entre ces deux princes; tous deux avaient mme chang leurs portraits.
Slim tentait une grande rvolution dans les usages ottomans. Napolon
l'excitait et l'aidait  introduire dans l'arme musulmane la discipline
europenne, quand la victoire d'Ina, la guerre de Pologne et Sbastiani
dcidrent le sultan  secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais
accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chasss de la mer de
Constantinople. Alors Napolon crivit ainsi  Slim.

     Osterode, le 3 avril 1807.

     Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des
     Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montr le digne
     descendant des Slim et des Soliman. Tu m'as demand quelques
     officiers, je te les envoie. J'ai regrett que tu ne m'eusses pas
     demand quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demand que cinq
     cents, j'ai ordonn aussitt qu'ils partissent. J'entends qu'ils
     soient solds et habills  mes frais, et que tu sois rembours des
     dpenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au
     commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les
     munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mmes ordres 
     Naples, et dj des canons ont t mis  la disposition du pacha de
     Janina. Gnraux, officiers, armes de toute espce, argent mme, je
     mets tout  ta disposition. Tu n'as qu' demander, demande d'une
     manire claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur
     l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi
     des Russes; engage-le  tenir ferme et  attaquer vivement l'ennemi
     commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai
     pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de
     prisonniers. Je suis  quatre-vingts lieues en avant de Varsovie,
     et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne  mon
     arme, pour me rendre  Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je
     sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais
     offert  ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte
     d'alarmer la dlicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes
     besoins; je suis assez puissant et assez intress  tes succs,
     tant par amiti que par politique, pour n'avoir rien  te refuser.
     Ici on m'a propos la paix. On m'accordait tous les avantages que
     je pouvais dsirer; mais on voulait que je ratifiasse l'tat de
     choses tabli entre la Porte et la Russie par le trait de Sistowe,
     et je m'y suis refus. J'ai rpondu qu'il fallait qu'une
     indpendance absolue ft assure _ la Porte, et que tous les
     traits qui lui ont t arrachs pendant que la France sommeillait
     fussent rvoqus_.

Cette lettre de Napolon avait t prcde et suivie d'assurances
verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'pe dans le
fourreau que la Crime n'ait t rendue au Croissant. Il avait mme
autoris Sbastiani  donner au divan la copie des instructions qui
renfermaient ces promesses.

Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles
s'accordrent. Sbastiani demanda le passage par la Turquie d'une arme
de vingt-cinq mille Franais. Il la commandera; elle se runira 
l'arme ottomane. Il est vrai qu'un incident imprvu drange ce projet;
mais alors Napolon fait accepter  Slim la promesse d'un secours de
neuf mille Franais, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de
ligne devront porter  Constantinople. En mme temps, l'ambassadeur turc
est accueilli avec des gards minutieux dans le camp franais: il
accompagne Napolon dans ses revues; les soins les plus caressans lui
sont prodigus, et dj le grand-cuyer de France traitait avec lui
d'une alliance offensive et dfensive, quand une attaque inopine des
Russes vint interrompre cette ngociation. Cet ambassadeur retourne 
Varsovie, o la mme considration l'environne.

Il en jouissait encore le jour de la victoire dcisive de Friedland;
mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit nglig:
car ce n'est plus Slim qu'il reprsente: une rvolution vient de
prcipiter du trne ce souverain, l'ami de Napolon, et avec lui
l'espoir de donner aux Turcs une arme rgulire sur laquelle on pt
s'appuyer. Napolon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours
de ces barbares. Son systme change: c'est dsormais Alexandre qu'il
veut gagner; et, comme jamais son gnie n'hsite, il est dj prt  lui
abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire
d'Occident.

C'est sur-tout le systme continental qu'il veut tendre; il faut qu'il
en environne l'Europe, et la coopration de la Russie va complter son
dveloppement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il
forcera la Sude  rompre avec ces insulaires; en mme temps, les
Franais les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe.
Dj mme Napolon mdite l'expdition du Portugal, si ce royaume
n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un
accessoire dans ses projets, et il consent  l'armistice et  l'entrevue
de Tilsitt.

Cependant une dputation de Wilna vient lui demander la libert, et lui
offrir le mme dvouement qu'a montr Varsovie; mais Berthier, satisfait
dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoys, qu'il
appelle des tratres  leur souverain. Le prince d'Eckmhl les
accueille, il les prsente  Napolon, qui s'irrite contre Berthier, et
reoit avec bont ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son
appui. Davoust reprsenta vainement que l'occasion tait favorable,
l'arme russe tant dtruite; mais Napolon rpondit que la Sude
venait de lui dnoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa
mdiation entre la France et la Russie, dmarche qu'il jugeait hostile;
que les Prussiens, en le voyant s'loigner autant de la France,
pourraient revenir de leur tonnement; qu'enfin Slim, son alli
fidle, venait d'tre dtrn, et que Mustapha IV, dont il ignorait les
dispositions, l'avait remplac.

L'empereur de France continua donc  traiter avec la Russie, et
l'ambassadeur turc, ddaign, oubli, erre dans nos camps, sans tre
appel aux ngociations qui vont terminer la guerre: bientt il retourne
 Constantinople y porter son mcontentement. Ce ne fut ni la Crime, ni
mme la Moldavie et la Valachie, que le trait de Tilsitt rendit  cette
cour barbare; il y fut seulement stipul la restitution de ces deux
dernires provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas
tre excutes. Cependant, comme Napolon s'tait dit mdiateur entre
Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'taient
rendus  Paris. Mais l, pendant la longue dure de cette feinte
mdiation, il ne daigna pas recevoir les plnipotentiaires turcs.

Si mme on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on
assure qu'il fut question d'un trait de partage de la Turquie. On
proposait  la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la
Bulgarie et d'une partie du mont Hmus. L'Autriche aurait eu la Servie
et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province,
l'Albanie, la Macdoine, et toute la Grce jusqu' Thessalonique:
Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.

On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition
srieuse, ou seulement la communication d'une grande pense: ce qui est
sr, c'est que, bientt aprs l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se
trouva plus dispos  tant d'ambition. De prudentes suggestions lui
avaient fait envisager le danger de substituer,  l'ignorante, aveugle
et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans
ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe rpondit-il alors:
qu'il avait assez de terres dsertes; qu'il savait trop, par
l'occupation de la Crime, encore dpeuple, ce que valaient ces
conqutes sur des religions et des moeurs trangres et ennemies, que de
plus, la Russie et la France taient trop fortes pour devenir si
voisines; que deux corps si puissants, en contact immdiat, se
froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermdiaires.

De son ct l'empereur des Franais n'insistait plus; l'insurrection
espagnole dtournait son attention et l'appelait imprieusement avec
toutes ses forces. Dj mme, avant l'entrevue d'Erfurt, quand
Sbastiani tait revenu de Constantinople, quoique Napolon part tenir
encore  ce dpcement de la Turquie d'Europe, il avait cd  ce
raisonnement de son ambassadeur: que, dans ce partage, tout serait
contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces
contigus qui complteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait
sans cesse quatre-vingt mille Franais en Grce pour la contenir; qu'une
telle arme, vu son loignement et ses pertes, suites des longues
marches, de la nouveaut, de l'insalubrit du climat, exigerait
annuellement trente mille recrues, ce qui puiserait la France; qu'une
ligne d'oprations de Paris  Athnes tait dmesure; que, d'ailleurs,
elle tait trangle  son passage  Trieste; que, sur ce point, deux
marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper
l'arme d'observation en Grce de toutes ses communications avec
l'Italie et la France.

Ici Napolon s'tait cri: qu'en effet l'Autriche compliquait tout,
qu'elle tait l comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager
l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'
Passau, les montagnes de Bohme jusqu' Koenigsgratz, et l'Elbe jusqu'
la Baltique, seraient leur dmarcation. Alexandre deviendrait l'empereur
du nord, et lui celui du midi de l'Europe. Alors, descendant de cette
hauteur, et revenant aux observations de Sbastiani sur le partage de la
Turquie europenne, il avait termin trois jours de confrences par ces
mots: C'est juste! il n'y a rien  rpondre  cela! J'y renonce.
D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la runir 
la France. Comment donc! s'tait alors cri Sbastiani, la runir! Et
votre frre? Eh! qu'importe mon frre! avait repris Napolon: est-ce
qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la runir  la France.
Je lui donnerai une grande reprsentation nationale. J'y ferai consentir
l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au
Danube, et en vacuant Berlin. Quant  Joseph, je le ddommagerai.

Ce fut alors que le congrs d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait tre
celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'arme franaise,
imprudemment engage au milieu de l'Espagne, n'y tait point heureuse.
La prsence de son chef, et celle de ses armes du Rhin et de l'Elbe, y
devenaient de plus en plus ncessaires, et l'Autriche avait saisi cet
instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napolon a donc voulu
s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance
offensive et dfensive, et mme occuper cet empereur par une guerre.
C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.

Ainsi la Porte crut bientt avoir  nous reprocher la guerre qui se
ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha,
renvers du trne, ayant fait place  Mahmoud, celui-ci avait annonc
son avnement  l'empereur des Franais; mais Napolon, forc de mnager
Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Slim, dtestant la
barbarie des Musulmans, et mprisant un gouvernement si peu stable, ne
rpondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas
le reconnatre.

Il tait dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout--coup,
le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il
demande  Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours aprs cette
communication, toute ngociation des Turcs avec les Russes soit rompue;
enfin qu'une arme de cent mille Turcs, commande par le sultan, soit
rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet
effort, c'est cette mme Valachie, cette Moldavie que, dans cette
circonstance, les Russes taient trop heureux de rendre au prix d'une
prompte paix; c'est aussi cette mme Crime, promise  Slim six ans
plus tt.

On ignore si le temps que devait mettre cette dpche  arriver fut mal
calcul, si Napolon crut l'arme turque plus forte qu'elle ne l'tait,
ou s'il espra surprendre et enlever la dtermination du divan par une
proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut prsumer, c'est
qu'il ignort que les usages invariables des Musulmans s'opposaient  ce
que le grand-seigneur commandt en personne son arme.

Il parat que le gnie de Napolon ne put s'abaisser jusqu' supposer au
divan la stupide ignorance qu'il montra de ses vritables intrts.
Aprs l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Franais avait fait des
intrts de la Turquie, peut-tre ne calcula-t-il pas assez que les
Musulmans se dfieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils taient trop
ignorans pour apprcier le changement qu'alors de nouvelles
circonstances avaient impos  sa politique; que ces barbares
comprendraient encore moins tout l'loignement qu' cette poque ils lui
avaient inspir par la dposition et par le meurtre de Slim, qu'il
aimait, et avec lequel il avait espr faire de la Turquie d'Europe une
puissance militaire capable de rsister  la Russie.

Peut-tre aurait-il encore entran Mahmoud dans sa cause s'il se ft
servi plus tt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il
rpugna  sa fiert d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs
bientt hsiter  s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur
l'effroi que ses immenses prparatifs inspireraient  ce prince. Il se
peut encore que les dernires propositions qu'il avait  faire aux Turcs
tant une dclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardes
pour mieux tromper le czar sur l'poque de son invasion. Enfin, soit
toutes ces causes, soit confiance motive sur la haine des deux nations,
et sur son trait d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux
Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur
qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier
moment.

Mais les envoys russes, anglais, autrichiens, sudois mme, entouraient
le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: Que les Turcs ne
devaient leur existence europenne qu'aux divisions des princes
chrtiens; que, ds que ceux-ci seraient runis sous une mme influence,
les Mahomtans d'Europe seraient accabls, et que l'empereur des
Franais tant prs d'atteindre  cet empire universel, c'tait donc lui
qu'ils devaient le plus redouter.

 ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi.
Ils taient de la mme religion qu'Alexandre: ils en attendaient la
Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trsors de
l'Angleterre, ces drogmans clairrent l'ignorante insouciance des Turcs
sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontires
ottomanes par les Franais. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit
matre de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du
grand-visir et de l'arme; et, comme le fier Mahmoud rsistait et ne
voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent
dbander son arme, et le forcrent, par des soulvemens,  signer avec
les Russes le trait honteux de Bucharest.

Telle est, dans le srail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que
les Turcs mprisaient, y dcidrent du sort de la Turquie malgr le
sultan. Celui-ci, dpendant des intrigues de son palais, comme tous les
despotes qui s'y renferment, cda; les Morozi l'emportrent, mais
ensuite il leur fit trancher la tte.




CHAPITRE IV.


CE fut ainsi que nous perdmes l'appui de la Turquie: mais la Sude nous
restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre arme,
c'tait  elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: ds la premire
occasion de montrer sa reconnaissance, dserterait-il notre cause? On ne
pouvait s'attendre  tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore
moins prvoir, c'est qu'il sacrifierait les vritables et ternels
intrts de la Sude  son ancienne jalousie contre Napolon, et
peut-tre  une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la
fortune; si toutefois cette sujtion des hommes nouvellement parvenus
aux grandeurs  ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est
point une ncessit de leur position plus qu'une erreur de leur
amour-propre.

Dans cette grande guerre de la dmocratie contre l'aristocratie,
celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharns.
Bernadotte, jet presque seul au milieu des noblesses et des cours
anciennes, ne songea qu' s'en faire adopter: il russit; mais ce succs
dut lui coter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner,
au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire.
Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans,
s'unir  tous leurs ennemis, nagure les siens, pour craser son
ancienne patrie, et par l mettre sa patrie adoptive  la merci du
premier czar ambitieux de rgner sur la Baltique.

D'un autre ct, il semble que le caractre de Bernadotte et
l'importance de la Sude dans la lutte dcisive qui s'engageait, ne
pesrent pas assez dans la balance politique de Napolon. Ardent et
entier, son gnie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide,
qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprci les
intrts des Sudois, comme tant naturellement lis aux siens, ds
qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans
leur promettre assez; sa fiert ne calculant pas leur fiert, et les
jugeant trop intresss  sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en
dtacher.

Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits
montreront que c'est  la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'
l'inflexible fiert de Napolon qu'il faut attribuer la dfection de la
Sude. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est charg d'une grande
partie de la responsabilit de cette rupture, en mettant son alliance au
prix d'une perfidie.

Quand Napolon revint d'gypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il
devint le chef de ses gaux. Alors ceux-ci, jaloux dj de sa gloire,
envirent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une,
ils essayrent de se refuser  l'autre. Moreau et plusieurs gnraux,
soit entranement, soit surprise, avaient coopr au 18 brumaire; ils
s'en repentaient. Bernadotte s'y tait refus. Seul, la nuit, chez
Napolon, au milieu de mille officiers dvous qui attendaient les
ordres de ce conqurant, Bernadotte, alors rpublicain, avait os
rsister  ses raisonnemens, refuser la seconde place de la rpublique,
et rpondre  sa colre par des menaces. Napolon le vit sortir,
firement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses
rvlations, et se dclarant son adversaire et mme son dnonciateur.
Cependant, soit considration pour l'alliance de ce gnral avec son
frre, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit tonnement, il
le laissa sortir.

Dans cette mme nuit, un conciliabule, form de dix dputs du conseil
des cinq-cents, s'tait rassembl chez S....; Bernadotte s'y rend. On y
convient que le lendemain, ds neuf heures, la sance du Conseil
s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y
dcrtera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil
des anciens en nommant Bonaparte gnral de sa garde, le conseil des
cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci,
tout arm, se tiendra prt  y tre appel. C'est chez S.... que ce
projet est form, c'est S.... qui court le rvler  Napolon. Une
menace suffit pour contenir ces conjurs: aucun n'osa paratre au
conseil, et le lendemain la rvolution du 18 brumaire s'accomplit.

Depuis, Bernadotte satisfit  la prudence par une feinte soumission:
mais Napolon garda dans son coeur le souvenir de sa rsistance. Il
suivait des yeux tous ses mouvemens; bientt il entrevit  la tte d'une
conspiration rpublicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une
proclamation prmature la dcouvrit; un officier, arrt pour d'autres
causes, et complice de Bernadotte, en dnona les auteurs. Cette fois
Bernadotte tait perdu si Napolon et pu l'en convaincre.

Il se contenta de l'exiler en Amrique sous le titre de ministre de la
rpublique. Mais la fortune aida Bernadotte, dj  Rochefort, 
retarder son embarcation jusqu' ce que la guerre avec l'Angleterre et
clat. Alors il refuse de partir, et Napolon ne peut plus l'y
contraindre.

Ainsi toutes leurs relations taient haineuses: cette animadversion ne
fit qu'augmenter. Bientt, on entendit Napolon reprocher  Bernadotte
son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son
ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la
victoire. Il lui reprochait son caractre plus ambitieux que patriote,
et peut-tre la sduction de ses manires, toutes choses dangereuses 
un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, dcorations, il lui
avait tout prodigu: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les
avoir accepts que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces
griefs taient fonds.

De son ct Bernadotte, abusant de la douceur et des mnagements de
l'empereur, s'attirait de plus en plus son mcontentement, que son
ambition appelait inimiti. Il demandait par quel motif Napolon l'avait
plac  Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le
rapport de cette victoire lui avait t si dsavantageux;  quoi
devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son loge dans les
journaux par des notes insidieuses. Jusque-l pourtant cette obscure et
sourde opposition de ce gnral contre son empereur tait sans
importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit  leur
msintelligence.

 Tilsitt, la Sude, comme l'empire ottoman, avait t sacrifie  la
Russie et au systme continental. La fausse ou folle politique de
Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait
s'tre mis  la solde de l'Angleterre; lui-mme avait rompu le premier
l'ancienne alliance de la France et de la Sude. Il s'tait opinitr
dans cette fausse politique, jusqu' lutter d'abord contre la France
victorieuse de la Russie, et bientt, contre la Russie runie  la
France. La perte de la Pomranie en 1807, celle mme de la Finlande et
des les d'Aland, runies  la Russie en 1808, n'avaient pas branl son
obstination.

Ce fut alors que son peuple irrit ressaisit la puissance qui lui avait
t ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur
faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrt, dpos, sa
descendance directe exclue du trne, son oncle mis  sa place, et le
prince de Holstein-Augustenbourg lu prince hrditaire de Sude. La
guerre avait t la cause de cette rvolution, la paix en fut le
rsultat: elle fut signe avec la Russie en 1809; mais le prince
hrditaire nouvellement lu mourut alors subitement.

L'an 1810 venait de commencer. Ds ses premiers jours, la France avait
rendu la Pomranie et l'le de Rgen  la Sude, pour prix de son
accession au systme continental. Les Sudois, fatigus, appauvris et
devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient 
contre-coeur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcs;
d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si
conqurante des Russes: se sentant faibles et isols, ils cherchrent un
appui.

Bernadotte venait de commander le corps d'arme franais qui s'tait
empar de la Pomranie: sa rputation militaire, et plus encore celle de
sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses gards
gnreux, ses soins carssans pour les Sudois, avec lesquels il avait
eu  traiter, conduisirent quelques-uns d'eux  jeter les yeux sur lui.
Ils parurent ignorer la msintelligence de ce marchal avec son chef:
ils s'taient imagin qu'en le choisissant pour leur prince, ils se
donneraient en lui non-seulement un gnral redout, mais aussi un
puissant conciliateur entre la France et la Sude, et dans son empereur
un protecteur assur: il arriva tout le contraire.

Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte
 ses plaintes prcdentes contre Napolon, crut pouvoir en ajouter
d'autres. Quand, malgr Charles XIII et la plupart des membres de la
dite, il a t propos pour la couronne de Sude; lorsque, soutenu dans
cette prtention par le premier ministre de Charles, homme sans
anctres, grand comme lui par lui-mme, et par le comte de Wrede, le
seul membre de la dite qui lui ait gard sa voix, il vient demander 
Napolon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a
demand ses ordres, a-t-il montr tant d'indiffrence? Pourquoi lui
a-t-il prfr la runion des trois couronnes du nord sur la tte d'un
prince danois? Si lui, Bernadotte, a russi dans cette entreprise, il ne
le doit donc point  l'empereur des Franais; il n'en est redevable qu'
la prtention du roi de Danemarck, qui a nui  celle du duc
d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival;  l'audacieuse
reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir
de se mettre sur les rangs, et  l'aversion des Sudois pour les Danois;
il le doit sur-tout  un passe-port adroitement obtenu par son agent du
ministre de Napolon. Cette pice a, dit-on, t audacieusement produite
par l'missaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission
autographe dont il se disait charg, et du dsir formel de l'empereur
des Franais de voir un de ses lieutenans, et l'alli de son frre, sur
le trne de Sude.

[Note 3: Frre du prince dfunt du mme nom.]

Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a
fait natre dans une religion semblable  celle des Sudois; de la
naissance de son fils, qui assurait l'hrdit; de l'adresse de ses
agens, qui, autoriss ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves
quatorze millions dont son lection enrichirait le trsor de l'tat;
enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagn plusieurs Sudois
nagure ses prisonniers. Mais pour Napolon, que lui doit-il? Quelle fut
sa rponse  la nouvelle de l'offre de quelques Sudois, que lui-mme
est venu lui annoncer? Je suis trop loin de la Sude, a rpliqu
l'empereur des Franais, pour me mler de ses affaires: ne comptez pas
sur mon appui. Il est vrai qu'en mme temps, soit ncessit, soit qu'il
redoutt l'lection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse
russe qui lui avait refus sa main, soit enfin respect pour les volonts
de la fortune, Napolon ayant dclar qu'il la laisserait en dcider,
Bernadotte avait t lu prince de Sude.

Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napolon. Celui-ci l'accueille
franchement. On vous offre donc la couronne de Sude, lui dit-il, je
vous permets de l'accepter. J'avais un autre dsir, vous le savez; mais
enfin c'est votre pe qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est
pas  moi  m'opposer,  votre fortune. Il lui dcouvre alors toute sa
politique. Bernadotte parat entran: tous les jours il se montre au
lever de l'empereur avec son fils, se mlant aux autres courtisans. Par
ces marques de dfrence, il pntre dans le coeur de Napolon. Il va
partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se prsente au trne
de Sude ainsi dpourvu et comme un aventurier: il lui donne
gnreusement deux millions de son trsor; il accorde mme  la famille
du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver
comme prince tranger; enfin ils se sparent satisfaits.

Mais les esprances de Napolon sur l'alliance de la Sude s'taient
accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de
Bernadotte fut celle d'un infrieur reconnaissant; mais, ds ses
premiers pas hors de la France, se sentant comme soulag d'une longue et
pnible contrainte, on dit que sa haine contre Napolon s'exhala en
discours menaans: vrais on faux, ils furent dnoncs  l'empereur.

De son ct, ce souverain, forc d'tre absolu dans son systme
continental, gne le commerce de la Sude; il veut exclure jusqu'aux
vaisseaux amricains des ports de ce royaume; enfin il dclare qu'il ne
reconnat plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne.
Bernadotte fut forc de choisir: l'hiver et la mer le sparaient des
secours ou de l'agression des Anglais; les Franais touchaient  ses
ports: la guerre avec la France aurait donc t relle et prsente; la
guerre avec l'Angleterre pouvait n'tre que fictive. Le prince de Sude
choisit ce dernier parti.

Cependant Napolon, aussi conqurant dans la paix que dans la guerre, et
se dfiant des intentions de Bernadotte, avait demand plusieurs
quipages de vaisseaux  la Sude, pour sa flotte de Brest, et l'envoi
d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses allis
pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait matre des uns et des
autres. Il exige ensuite que les denres coloniales soient soumises en
Sude, comme en France,  un droit de cinq pour cent. On assure mme
qu'il fit demander  Bernadotte que des douaniers franais fussent
soufferts  Gothenbourg. Ces demandes furent ludes.

Bientt aprs Napolon proposa une alliance entre la Sude, Copenhague
et Varsovie: confdration du Nord, dont il se serait fait chef comme de
celle du Rhin. La rponse de Bernadotte, sans tre ngative, eut le mme
effet; il en fut de mme pour un trait offensif et dfensif que lui
offrit encore Napolon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans
ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilit o il se
trouvait d'obtemprer aux dsirs de Napolon, et protesta de son
attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui
rpondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut
s'attribuer qu' la fiert de Napolon, blesse des refus de Bernadotte.
Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour
qu'elles mritassent une rponse.

On s'irritait: les communications devenaient dsagrables; elles
s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Sude, qui fut
rappel. Cependant, la prtendue dclaration de guerre de Bernadotte
contre l'Angleterre restait sans effet, et Napolon, qu'on ne pouvait ni
refuser ni tromper impunment, faisait la guerre au commerce sudois par
ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Pomramie
sudoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses dviations au
systme continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des
milliers de matelots et de soldats sudois, qu'il avait inutilement
demands comme auxiliaires.

Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitt Napolon s'adresse
au prince de Sude: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans
l'intrt de son vassal, qui sent ses droits  sa reconnaissance, ou 
sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte dclart une
guerre relle  l'Angleterre, qu'il lui fermt la Baltique, et qu'il
armt quarante mille Sudois contre la Russie. En rcompense, il lui
promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une
valeur pareille de denres coloniales, que les Sudois devraient d'abord
livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais
Bernadotte, dj fait au trne, rpondit en prince indpendant.
Ostensiblement, il se dclarait neutre, ouvrait ses ports  toutes les
nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanit,
conseillait la paix, et se proposait lui-mme pour mdiateur:
secrtement, il s'offrait  Napolon au prix de la Norwge, de la
Finlande, et d'un subside.

 la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napolon est saisi
d'tonnement et de colre. Il y voit, non sans raison, une dfection
prmdite par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite
d'indignation: il s'crie, en frappant violemment cette lettre et la
table sur laquelle elle est ouverte: Lui! le misrable! il me donne des
conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie [4]! Un
homme qui tient tout de ma bont! Quelle ingratitude!

[Note 4: Napolon voulait srement parler de la proposition que lui
faisait Bernadotte d'ter la Norwge au Danemarck, son alli fidle,
pour acheter par cette perfidie le secours de la Sude.]

Puis, se promenant  grands pas, il laisse par intervalles chapper ces
paroles: Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifi  ses
intrts! C'est le mme homme qui, pendant son court ministre, a tent
la rsurrection des infmes jacobins! Quand il n'esprait que dans le
dsordre, il s'est oppos au 18 brumaire! C'est lui qui a conspir dans
l'ouest contre le rtablissement de la justice et de la religion! Son
envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas dj trahi l'arme franaise
 Auerstaedt! Que de fois, par gard pour Joseph, j'ai pardonn  ses
intrigues et dissimul ses fautes! Pourtant je l'ai fait gnral en
chef, marchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font  un ingrat
tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un sicle, si
la Sude,  demi dvore par la Russie, existe encore indpendante,
c'est grce  l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut 
Bernadotte le baptme de l'ancienne aristocratie! un baptme de sang, et
de sang franais! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et
son ambition, il va trahir  la fois et son ancienne et sa nouvelle
patrie.

En vain on cherche  le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose 
Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande  la
Russie a spar la Sude du continent; en a fait comme une le, et
consquemment l'a range sous le systme anglais. Dans de si graves
circonstances, tout le besoin qu'il a de cet alli ne peut vaincre sa
fiert, rvolte d'une proposition qu'il regarde comme outrageante;
peut-tre aussi, dans le nouveau prince de Sude, voit-il trop encore ce
Bernadotte nagure son sujet, son infrieur militaire, et qui prtend
enfin s'tre fait une destine indpendante de la sienne. Ds lors ses
instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en
adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture tait invitable.

On ignore ce qui y contribua le plus, de la fiert de Napolon, ou de
l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du ct
de l'empereur des Franais les motifs furent honorables. Le Danemarck
tait, disait-il, son alli le plus fidle; son attachement  la France
lui avait cot sa flotte et avait amen l'incendie de sa capitale.
Fallait-il encore payer une fidlit si cruellement prouve, par une
perfidie, en lui arrachant la Norwge pour la donner  la Sude?

Quant au subside qu'on lui demandait, il rpondit, comme pour la
Turquie, que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent,
l'Angleterre renchrirait toujours sur lui. Et sur-tout qu'il y avait
de la faiblesse et de la honte  russir par la corruption. Rentrant
par l dans son orgueil bless, il termina cette ngociation en
s'criant: Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que
j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaner  ma victoire, et le
forcer de suivre mon impulsion souveraine!

Cependant l'active et spculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait
sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles
 ses suggestions. C'tait elle qui depuis trois ans cherchait  attirer
et  puiser les forces de Napolon dans les dfils de l'Espagne; ce
fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimiti des
princes de Sude.

Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui
parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes
anciennement parvenus, elle et Alexandre employrent les promesses, et
sur-tout les manires les plus sduisantes, pour enivrer Bernadotte.
Ainsi ils caressrent ce prince, quand Napolon irrit le menaait; ils
lui promirent la Norwge et un subside, quand celui-ci, forc de lui
refuser cette province d'un alli fidle, faisait occuper la Pomranie.
Quand Napolon, prince n de lui-mme, se fondant sur des traits, sur
d'anciens bienfaits et sur les intrts rels de la Sude, exigeait des
secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Ptersbourg
lui demandaient des avis avec dfrence, ils se soumettaient d'avance
aux conseils de son exprience. Enfin, quand le gnie de Napolon, la
grandeur de son lvation, l'importance de son entreprise, et l'habitude
de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son
lieutenant, ceux-ci semblaient dj le regarder comme leur gnral.
Comment ne pas chercher  chapper d'une part  cette infriorit, et de
l'autre rsister  des formes et  des promesses si sduisantes? Aussi
l'avenir de la Sude y fut sacrifi, et son indpendance livre pour
jamais  la foi des Russes par le trait de Ptersbourg, que Bernadotte
signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud,
fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdmes l'appui de nos deux
ailes.

Nanmoins l'empereur des Franais,  la tte de plus de six cent mille
hommes, et dj engag trop avant, espra que sa force dciderait de
tout; qu'une victoire sur le Nimen trancherait toutes ces difficults
diplomatiques qu'il mprisa trop peut-tre; qu'alors tous les princes de
l'Europe, forcs de reconnatre son toile, s'empresseraient de rentrer
dans son systme, et qu'il entranerait dans son tourbillon tous ces
satellites.





LIVRE SECOND.




CHAPITRE I.


CEPENDANT Napolon est encore  Paris, au milieu de ses grands, effrays
du terrible choc qui se prpare. Ceux-ci n'ont plus rien  acqurir, ils
ont beaucoup  conserver: ainsi leur intrt personnel se runit au voeu
gnral des peuples, fatigus de la guerre; et sans contester l'utilit
de cette expdition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en
parlent qu'entre eux, secrtement, soit qu'ils craignent de dplaire, de
nuire  la confiance des peuples, ou d'tre dmentis par le succs:
c'est pourquoi, devant Napolon, ils se taisent, et semblent mme ne pas
tre instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des
conversations de toute l'Europe.

Mais enfin ce respect silencieux, que lui-mme avait pris soin
d'imposer, l'importune; il y souponne plus d'improbation que de
rserve, l'obissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la
conviction: ce sera une nouvelle conqute! Il sait d'ailleurs mesurer,
mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, _cre
ou tue les souverains_. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il
aime  persuader.

Telles taient les dispositions de Napolon et celles des grands qui
l'entouraient, quand le voile tant prs de se dchirer et la guerre
vidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques
paroles hasardes  propos. Les uns prirent donc l'initiative;
l'empereur prvint les autres.

On[5] parut d'abord concevoir toutes les ncessits de sa position: Il
fallait achever l'ouvrage commenc; on ne pouvait s'arrter sur une
pente aussi rapide, et si prs du sommet. L'empire de l'Europe convenait
 son gnie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle,
grande et entire, elle ne verrait que de faibles tats, tellement
diviss, que toute coalition deviendrait mprisable et impossible: mais,
avec un tel but, pourquoi ne commenait-il pas par soumettre et partager
ce qui tait autour de lui?

[Note 5: L'archichancelier]

 cette objection, Napolon rpondit que tel avait t son projet en
1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait
drang son plan: que mme telle avait t sa pense, quand, ds Tilsitt
et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier  la Russie par un
mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union
prcipite avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit  pouser une
princesse autrichienne, et  s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre
l'empereur russe.

Qu'il ne crait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les
laisser chapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prt, tout ce
qui tait possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour
accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas
le temps de les attendre.

Qu'au reste, il n'avait pas provoqu cette guerre; qu'il avait t
fidle  ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez
dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Sude, livres 
la Russie, l'une presque entire, l'autre dpossde de la Finlande, et
mme de l'le d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait rpondu
aux cris de dtress des Sudois qu'en leur conseillant cette cession.

Que cependant, ds 1809, l'arme russe, destine  agir de concert avec
Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'tait prsente trop lard,
trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par
l'ukase du 31 dcembre 1810, avait manqu au systme continental, et
avait, par ses prohibitions, dclar une guerre relle au commerce
franais; qu'il savait bien que l'intrt et l'esprit national des
Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire 
leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous
les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au
lieu de modifier son ukase, avait rassembl quatre-vingt-dix mille
hommes, sous prtexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'tait laiss
gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de
reconnatre la trente-deuxime division militaire, et demandait
l'vacuation de l Prusse par les Franais; ce qui quivalait  une
dclaration de guerre.

 travers ces griefs, dont plusieurs taient fonds, on croyait voir que
la fiert de Napolon tait encore blesse du refus qu'en 1807 la Russie
avait fait de sa main, puisqu'il s'tait expos  la guerre en
expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duch.

Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les
autres hommes taient de trop faibles mobiles pour un gnie aussi ferme
et aussi vaste; elles purent tout au plus dterminer en lui de premiers
mouvemens qui l'engagrent plus tt qu'il n'et voulu. Mais, sans
pntrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pense,
un fait vident suffisait pour le prcipiter tt ou tard dans cette
lutte dcisive: c'tait l'existence d'un empire rival du sien par une
gale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant
chaque jour; quand l'empire franais, dj mr comme son empereur, ne
pouvait plus gure que dcrotre.

 quelque hauteur qu'il et lev le trne du sud et de l'ouest de
l'Europe, Napolon apercevait le trne septentrional d'Alexandre prt
encore  le dominer par sa position ternellement menaante. Sur ces
sommets glacs de l'Europe, d'o jadis s'taient prcipits tant de
flots de barbares, il voyait se former tous les lmens d'un nouveau
dbordement. Jusque-l l'Autriche et la Prusse avaient t des barrires
suffisantes, mais lui-mme les avait renverses ou abaisses: il restait
donc seul en prsence, et seul le dfenseur de la civilisation, de la
richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la
rudesse ignorante, contre les dsirs avides des peuples pauvres du nord,
et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.

Il tait vident que la guerre seule pouvait dcider de ce grand dbat,
de cette grande et ternelle lutte, du pauvre contre le riche; et
cependant, de notre ct, cette guerre n'tait ni europenne, ni mme
nationale. L'Europe y marchait  contre-coeur, parce que le but de cette
expdition tait d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La
France puise voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de
Napolon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion
de nos armes de Cadix  Moskou; et tout en concevant la ncessit 
venir de ce grand dbat, l'urgence ne leur en tait pas dmontre.

Ils savaient que c'tait sur-tout dans l'intrt de sa politique qu'il
fallait chercher  branler un prince dont le principe tait qu'il y a
des hommes dont la conduite ne peut que rarement tre rgle par leurs
sentimens, mais toujours par les circonstances. Dans cette pense, ses
ministres lui dirent, l'un[6], que ses finances avaient besoin de
repos; mais il rpondit:

Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre. Un autre
ajouta[7]: qu' la vrit jamais l'tat de ses revenus n'avait t plus
satisfaisant: qu'aprs un compte rendu de trois  quatre milliards, il
tait admirable qu'on se trouvt sans dettes exigibles, mais que tant de
prosprits touchaient  leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec
l'arme 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-l la
guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouv la table
mise, mais qu' l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dpens de
l'Allemagne, devenue notre allie; bien loin de l, il faudrait nourrir
ses contingens, et cela sans espoir de ddommagement, quel que ft le
succs; car on aurait  payer de Paris chaque ration de pain qui se
mangerait  Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant 
recueillir, aprs la gloire que des chanvres, des goudrons et des
mtures, qui ne serviraient sans doute pas  acquitter les frais d'une
guerre continentale. Que la France n'tait pas en tat de dfrayer ainsi
l'Europe, sur-tout dans l'instant o ses ressources s'coulaient vers
l'Espagne; que c'tait mettre  la fois le feu aux extrmits, et
qu'alors, refluant vers le centre puis par tant d'efforts, il pourrait
nous consumer nous-mmes.

[Note 6: Le comte Mollien.]

[Note 7: Le duc de Gate.]

Ce ministre avait t cout; l'empereur le regardait d'un air riant,
accompagn d'une caresse qui lui tait familire. Il pensait avoir
persuad, mais Napolon lui dit: Vous croyez donc que je ne saurai pas
bien  qui faire payer les frais de la guerre? Le duc cherchait 
comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul
mot, dvoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche  son
ministre tonn.

Il n'apprciait pourtant que trop bien toutes les difficults de son
entreprise. Ce fut l peut-tre ce qui lui attira le reproche de s'tre
servi d'un moyen qu'il avait repouss dans la guerre d'Autriche, et
dont, en 1793, le clbre Pitt avait donn l'exemple.

Vers la fin de 1811, le prfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un
imprimeur contrefaisait secrtement des billets de banque russes; il
l'envoie saisir; celui-ci rsiste, mais enfin sa maison est force, et
il est conduit devant le magistrat, qu'il tonne par son assurance, et
plus encore en se rclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut
relch sur-le-champ; on a mme ajout qu'il continua sa contrefaon, et
que, ds nos premiers pas en Lithuanie, nous rpandmes le bruit qu'
Wilna nous nous tions empars de plusieurs millions de billets de
banque russes, dans les caisses de l'arme ennemie.

Quelle qu'ait t l'origine de cette fausse monnaie, Napolon ne la vit
qu'avec une extrme rpugnance: on ignore mme s'il se dcida  en faire
usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand
nous abandonnmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvrent
intacts, et furent brls, par ses ordres.




CHAPITRE II.


CEPENDANT Poniatowski,  qui cette expdition semblait promettre un
trne, se joignait gnreusement aux ministres de l'empereur, pour lui
en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie
tait une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouv; mais
elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie dserte, peu
praticable; sa noblesse dj presque  demi russe, le caractre des
habitans froid et peu empress: mais l'empereur impatient l'interrompit;
il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.

Il est vrai que la plupart de ces objections n'taient qu'une faible
rptition de toutes celles qui, ds long-temps, s'taient prsentes 
son esprit. On ignorait jusqu' quel point il avait mesur le danger;
ses efforts multiplis, depuis le 30 dcembre 1810, pour connatre le
terrain qui tt ou tard devait infailliblement devenir le thtre d'une
guerre dcisive; combien d'missaires il avait envoys le reconnatre;
la multitude de mmoires qu'il s'tait fait donner sur les routes de
Ptersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur
celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature
que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de
s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui
peut-tre empchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie
importait  l'existence  venir du grand empire franais.

Dans cette vue, il s'adressa encore  trois de ses grands-officiers[8],
dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise:
tous les trois, comme ministres, envoys et ambassadeurs, avaient, 
diffrentes poques, connu la Russie. Il s'attacha  leur persuader
l'utilit, la justice et la ncessit de cette guerre; mais l'un d'eux
sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, ds qu'une
discussion tait tablie, Napolon en souffrait les carts.

[Note 8: Le duc de Frioul, le comte de Sgur, le duc de Vicence.]

[Note 9: Le duc de Vicence.]

Ce grand-officier, s'abandonnant  cette imptueuse et inflexible
franchise qu'il tenait de son caractre, de son ducation militaire, et
peut-tre aussi de la province o il tait n, s'criait: qu'il ne
fallait pas s'abuser, ni prtendre abuser les autres; qu'en s'emparant
du continent, et mme des tats de la famille de son alli, on ne
pouvait accuser cet alli de manquer au systme continental! Quand les
armes franaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur
arme? tait-ce  l'ambition de Napolon  dnoncer l'ambition
d'Alexandre.

Qu'au reste, la dtermination de ce prince tait prise; que la Russie
une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix  attendre tant qu'un
Franais resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et
obstin des Russes tait d'accord avec celui de leur empereur.

Qu' la vrit ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'tait 
tort; qu'il ne fallait pas le juger d'aprs toutes les complaisances
dont,  Tilsitt et  Erfurt, son admiration, son inexprience et quelque
ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il
tenait  mettre le bon droit de son ct, et pouvait hsiter jusqu' ce
qu'il s'en crt appuy, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin,
en le considrant par rapport  ses sujets, il y aurait plus de danger
pour lui  faire une honteuse paix qu' soutenir une guerre
malheureuse.

Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout tait 
craindre, jusqu' nos allis? Napolon n'entendait-il pas leurs rois
inquiets dire qu'ils n'taient que ses prfets? Pour se tourner contre
lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire
natre?

Alors, appuy de ses deux collgues, ce gnral ajoutait: que, depuis
1805, un systme de guerre qui forait au pillage le soldat le plus
disciplin, avait sem de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui
l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son arme,
par-del, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatris les plaies
qu'ils nous doivent? Que d'inimitis, que de vengeances ce serait mettre
entre la France et lui!

Et  qui demandait-il ses points d'appui?  cette Prusse que nous
dvorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et force. Il va
donc tracer la plus longue ligne d'oprations qui fut jamais,  travers
une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre
des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire
l'ruption[10]!

[Note 10: Duc de Vicence, le comte de Sgur.]

Aprs tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conqutes? de
substituer  des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les
gnraux d'Alexandre, les imiteront peut-tre, sans attendre la mort de
leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant
de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolid son ouvrage,
chaque guerre rveillant dans l'intrieur l'espoir de tous les partis,
et remettant en question ce qui tait rsolu.

Voulait-il connatre les discours de l'arme? Eh bien! on y disait que
ses meilleurs soldats taient en Espagne; que les rgimens, trop souvent
recruts, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre
eux; qu'on tait incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre
dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des
deux autres; que dj, faute d'ge et de sant, beaucoup succombaient
dans les premires marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs
armes.

Et pourtant, dans cette expdition, c'tait moins la guerre qui
dplaisait que le pays o l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens
nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au
milieu de quelles moeurs? On les connaissait trop par la campagne de
1806: o pouvoir jamais s'arrter dans ces plaines plates et dmanteles
de toute espce de position fortifie par l'art ou la nature?

[Note 11: Le duc de Frioul, le comte de Sgur, le duc de Vicence.]

Ne savait-on pas que tous les lmens dfendaient ces contres depuis le
premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle
compris entre ces deux poques, une arme engage dans ces dserts de
boue ou de glace, y pouvait prir tout entire et sans gloire! Et ils
ajoutaient: que la Lithuanie tait dj l'Asie plus encore que
l'Espagne n'tait l'Afrique; et l'arme franaise, dj comme exile de
la France par une guerre perptuelle, voulait du moins rester
europenne.

Enfin, quand on serait en prsence de l'ennemi dans ces dserts, par
quels motifs diffrens chaque arme serait-elle anime? Pour les Russes,
la patrie, l'indpendance, tous les intrts privs et publics,
jusqu'aux voeux secrets de nos allis! Pour nous, et contre tant
d'obstacles, la gloire toute seule, mme sans la cupidit, que
l'affreuse pauvret de ces climats ne pourrait tenter.

Et quel but pour tant de travaux? Les Franais ne se reconnaissaient
dj plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontire naturelle ne
limitait plus, et tant y devenait grande la diversit des moeurs, des
figures et des langages.  ce propos le plus g de ces
grands-officiers[12] ajouta: qu'on ne s'tendait pas ainsi sans
s'affaiblir; que c'tait perdre la France dans l'Europe, car enfin quand
la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: dj mme un
tel dpart ne va-t-il pas la laisser solitaire, dserte, sans chef, sans
arme, accessible  toute diversion; qui donc la dfendra? _Ma
renomme_! s'cria l'empereur: _J'y laisse mon nom et la crainte
qu'inspire une nation arme!_

Et, sans se laisser branler par tant d'objections, il annonait: qu'il
allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrire-ban, et
laisser, sans dfiance,  des Franais la garde de la France, de sa
couronne et de sa gloire.

Que quant  la Prusse, il s'tait assur de sa tranquillit, par
l'impossibilit o il l'avait mise de remuer, mme dans le cas d'une
dfaite, ou d'une descente des Anglais sur les ctes de la mer du Nord
et sur nos derrires. Qu'il tenait dans sa main la police civile et
militaire de ce royaume; qu'il tait matre de Stettin, Custrin, Glogau,
Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers
clairvoyans  Colberg et une arme  Berlin; qu'avec ces moyens et la
loyaut de la Saxe, il n'avait rien  craindre de l'inimiti prussienne.

[Note 12: M. de Sgur.]

Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait  la
France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavire et
d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur
nouveau titre. Qu'aprs avoir enchan l'anarchie, et s'tre rang du
parti des rois, fort comme il l'tait, ceux-ci ne pourraient l'attaquer
qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la dmocratie: mais
que sans doute les souverains ne s'allieraient pas  cette ennemie
naturelle des trnes, qui sans lui les aurait renverss, et contre
laquelle lui seul pouvait les dfendre.

Que d'ailleurs les Allemands taient d'un gnie mthodique et lent, et
qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il rgnait dans
toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick tait un second
Gibraltar. Ce qui tait inexact sur-tout en hiver. Que la Russie
devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conqurant,
comme de sa population sauvage dj si nombreuse, et qui augmentait d'un
demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armes dans toute
l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant
l'vacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que
se dessaisir de la Prusse, aprs l'avoir tant ulcre, c'tait la donner
 la Russie, qui s'en servirait contre nous.

Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'criait: Pourquoi
menacer mon absence des diffrens partis encore existans dans
l'intrieur de l'empire? O sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre
moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse,
vieux et sans exprience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la
dsirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort
comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle gure de
moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et
de plus utile, a t d'arrter le torrent rvolutionnaire; il aurait
tout englouti, l'Europe et vous! J'ai runi les partis les plus
opposs, ml les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques
nobles obstins rsistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe 
moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que
feriez-vous seuls et sans moi? Vous tes une poigne contre des masses!
Ne voyez-vous pas qu'il faut teindre cette guerre du tiers-tat contre
la noblesse, par un mlange complet de ce qu'il y a de mieux dans les
deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je
besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort  moi-mme dans
l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-tat: n'est-ce
point assez?

Alors, passant avec plus de calme  une autre question, il connaissait,
disait-il, l'ambition de ses gnraux; mais elle tait dtourne par la
guerre, et ne serait pas appuye dans ses excs par des soldats
franais, trop fiers et trop attachs  leur belle patrie. Que si la
guerre tait prilleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant
ses armes dans l'intrieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop
d'intrts et de passions audacieuses, que le repos et leur runion
feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait
donner un cours  toutes ces ambitions; qu'aprs tout, il en craignait
moins l'effet au dehors qu'au dedans.

Enfin il ajouta: Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi
qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se
trouvait par-tout sur mes pas; ce misrable devait tirer sur moi. Eh
bien! il aurait tu mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi,
c'tait impossible! avais-je donc accompli les volonts du destin? Je me
sens pouss vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint,
ds que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre;
mais jusque-l tous les efforts humains ne pourront rien contre moi.
Paris ou l'arme, c'est donc une mme chose; quand mon heure sera venue,
une fivre, une chute de cheval  la chasse, me tueront aussi bien qu'un
boulet: les jours sont crits!

Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les
conqurans sur le prix auquel les grands rsultats qu'ils obtiennent
sont achets. Ils aiment  croire  la prdestination, soit que plus que
d'autres ils aient prouv tout ce qu'il y a d'inattendu dans les
affaires des hommes, soit qu'elle les dcharge d'une trop pesante
responsabilit. C'tait en revenir au temps des croisades, o ces mots,
_Dieu le veut_, rpondaient  toutes les objections d'une politique
pacifique et prudente.

Car l'expdition de Napolon en Russie a une triste ressemblance avec
celles de Saint Louis en gypte et en Afrique. Ces invasions
entreprises, les unes, pour les intrts du ciel, l'autre pour ceux de
la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands dsastres
apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du
sicle des lumires peuvent avoir le mme rsultat que les lans
dsordonns des passions religieuses des sicles de l'ignorance et de la
superstition.

Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunit,
ni leurs chances de succs. Celle-ci tait indispensable  l'achvement
d'un grand dessein presque accompli; son but n'tait point hors de
porte; les moyens pour l'atteindre taient sffisans: il se peut que
l'instant en ait t mal choisi; que la conduite en ait t, tantt trop
hte, tantt incertaine; et,  cet gard, les faits parleront, c'est 
eux  en dcider.




CHAPITRE III.


CEPENDANT Napolon rpondait  tout; son habile main savait saisir et
manier  propos tous les esprits; et, en effet, ds qu'il voulait
sduire, il y avait dans son entretien une espce d'enchantement dont il
tait impossible de se dfendre: on se sentait moins fort que lui, et
comme contraint de se soumettre  son influence. C'tait, si l'on peut
s'exprimer ainsi, une espce de puissance magntique; car son gnie
ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses dsirs, le moindre
comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses
facults se runissent pour accomplir; elles accourent, se prcipitent,
et, dociles, elles prennent  l'instant mme les formes qui lui
plaisent.

Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils
entrans comme hors d'eux-mmes. On se sentait flatt de voir ce matre
de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volont que
celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si
terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance;
d'entendre cet homme mystrieux, et dont chaque parole tait historique,
cder comme pour vous seul  l'irrsistible attrait du plus naf et du
plus confiant panchement: et cette voix, en vous parlant, si
caressante, n'tait-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans
toute l'Europe, dclarait des guerres, dcidait des batailles, fixait le
sort des empires, levait ou dtruisait les rputations! Quel
amour-propre pouvait rsister au charme d'une si grande sduction! on en
tait saisi de toutes parts; son loquence tait d'autant plus
persuasive, que lui-mme semblait persuad.

Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si varies dont sa vive
et fertile imagination ne colort, son projet pour convaincre et
entraner. Le mme texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le
caractre et la position de chacun de ses interlocuteurs qui
l'inspirent; il l'entrane dans son entreprise, en la lui faisant
envisager sous la forme, avec la couleur, et du ct qui doit lui
plaire.

Voil comme il fait entrevoir  celui qu'effraie la dpense, qu'un autre
paiera cette conqute de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.

Il dit au militaire que cette expdition hasardeuse tonne, mais qui
doit tre facilement sduit par la grandeur d'une ide ambitieuse, que
la paix est  Constantinople, c'est--dire  la fin de l'Europe: il lui
est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement  un bton de
marchal, mais  un sceptre qu'on pourra prtendre.

Il rpond au ministre[13] lev dans l'ancien monde, et qu'pouvanterait
tant de sang  verser, et d'ambition  satisfaire, que c'est une guerre
toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en
Russie; que la campagne sera courte; qu'aprs on se reposera; que c'est
le cinquime acte, le dnouement.

[Note 13: Le comte Mol]

Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des
vnemens qui l'entranent  la guerre malgr lui. Devant les hommes
superficiels et sans exprience, avec lesquels il ne veut ni
s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'crie brusquement:
Vous ne comprenez rien  tout ceci, vous en ignorez les antcdens et
les consquens!

Mais avec les princes de sa famille, il s'est dclar depuis long-temps;
il s'est plaint de ce qu'ils n'apprciaient pas assez sa position. Ne
voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point n sur le trne;
que je dois m'y soutenir comme j'y suis mont, par la gloire; qu'il faut
qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme
moi, ne peut plus s'arrter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il
est perdu s'il reste stationnaire?

Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armes contre la
sienne, tramant des complots, prparant des guerres, et cherchant 
dtruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voil pourquoi
toute paix,  ses yeux, tait une conspiration des faibles contre le
fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur
naissance contre les grands par eux-mmes. Tant de coalitions
successives l'avaient confirm dans cette apprhension! Aussi pensait-il
souvent  ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et
voulait-il seul faire poque, tre une re nouvelle pour les trnes, et
qu'enfin tout, datt de lui.

Il se dcouvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives
peintures de sa position politique, qui ne paratront peut-tre plus
aujourd'hui ni fausses, ni trop charges; et pourtant la douce
Josphine, toujours occupe  le retenir et  le calmer, lui avait
souvent fait entendre, qu'avec le sentiment de la supriorit de son
gnie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que,
comme  ces caractres jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves.
Comment,  travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille
inquite pouvait-elle entendre quelques voix isoles qui contestaient sa
lgitimit? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation
comme son lment; que, fort pour dsirer, faible pour jouir, il serait
donc le seul qu'il n'et pu, vaincre.

Mais, en 1811, Josphine tait spare de Napolon; et, quoiqu'il allt
encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette
impratrice avait perdu cette influence que donne une prsence
continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux panchemens.

Cependant, de nouveaux dmls avec le pape compliquaient la position de
la France. Napolon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'tait un
prtre zl, et tout bouillant d'une vivacit italienne: il dfendait
les droits ultramontains avec une ardente opinitret; et telle tait la
chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion
prcdente, celui-ci, tout irrit, s'tait emport jusqu' lui crier,
qu'il le rduirait  obir!--Eh! qui conteste votre puissance? rpondit
le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute
votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majest
sait que je ne crains pas le martyre.--Le martyre! rpliqua Napolon en
passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le
cardinal; c'est une affaire o il faut tre deux, et quant  moi je ne
veux martyriser personne.

Ces discussions prirent, dit-on, un caractre plus grave vers la fin de
1811. Un tmoin assure qu'alors le cardinal, jusque-l tranger  la
politique, la mla  ses controverses religieuses; qu'il conjura
Napolon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux lmens, aux
religions,  la terre et au ciel  la fois; et qu'enfin il lui montra la
crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitis.

Pour toute rponse  cette vive attaque, l'empereur le prit par la main,
le conduisit  la fentre, l'ouvrit, et lui dit: Voyez-vous l-haut
cette toile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh
bien! moi je la vois! s'cria Napolon. Le cardinal, saisi
d'tonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine
assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle
atteignait dj les cieux.

Quant au tmoin de cette scne singulire, il comprit tout autrement les
paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une
confiance exagre dans sa fortune, mais plutt celle de la grande
diffrence que Napolon tablissait entre les aperus de son gnie et
ceux de la politique du cardinal!

Mais, en supposant mme que l'ame de Napolon n'ait point t exempte
d'un penchant  la superstition, son esprit tait  la fois trop ferme
et trop clair pour laisser dpendre d'une faiblesse d'aussi grandes
destines. Une grande inquitude le proccupait: c'tait la pense de
cette mme mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces
s'affaiblir, et craignait qu'aprs lui cet empire franais, ce grand
trophe de tant de travaux et de victoires, ne ft dmembr.

L'empereur russe tait, disait-il, le seul souverain qui pest encore
sur le sommet de cet immense difice. Jeune et plein de vie, les forces
de ce rival croissaient encore, quand dj les siennes dclinaient. Il
lui semblait que, des bords du Nimen, Alexandre n'attendait que la
nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher
des mains de son faible successeur. Quand l'Italie entire, la Suisse,
l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles,
qu'attendrait-il donc pour prvenir ce danger, et pour consolider le
grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de
la perte de toute la Pologne, au-del du Borysthne?

Telles furent ses paroles prononces dans le secret de l'intimit; elles
renferment sans doute le vritable motif de cette terrible guerre. Quant
 sa prcipitation  la commencer, il semblait qu'il se htt, pouss
par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre rpandue dans sang,
et qu'il accusait de son irascibilit, mais sans laquelle, disait-il,
on ne gagnait pas de batailles, le dvorait.

Qui de nous a su pntrer assez avant dans l'organisation humaine pour
affirmer que ce vice cach ne ft pas l'une des causes de cette inquite
activit qui htait les vnemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?

Cet ennemi intrieur manifestait de plus en plus sa prsence par une
douleur secrte, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui
faisait prouver. Ds 1806,  Varsovie, dans une de ces crises
douloureuses, on[14] avait entendu Napolon s'crier, qu'il portait en
lui le principe d'une fin prmature, et qu'il prirait du mme mal que
son pre.

[Note 14: Le comt de Lobau.]

Dj pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux
les plus doux, taient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les
longues journes, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les
combats se prparent? Aussi pendant que, mme autour de lui, la plupart
le croyaient emport vers la Russie par sa grande ambition, par
l'inquitude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et
presque sans tmoin, il en pesait l'norme poids, et, pouss par la
ncessit, il ne s'y dcidait qu'aprs une pnible hsitation.

Enfin, le 3 aot 1811, dans une audience, au milieu des envoys de toute
l'Europe, il clate; mais cet emportement, prsage de la guerre, est une
preuve de plus de sa rpugnance  la commencer. Peut-tre la dfaite que
viennent d'essuyer les Russes  Routschouk a-t-elle enfl son espoir, et
pense-t-il qu'en menaant il arrtera les prparatifs d'Alexandre.

C'est au prince Kourakin qu'il s'est adress. Cet ambassadeur vient de
protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt:
Non, son matre veut la guerre! il sait par ses gnraux que les armes
russes accourent sur le Nimen! L'empereur Alexandre trompe et gagne
tous ses envoys! Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement
la salle, et l'interpelant avec violence: Oui, vous aussi vous tes
devenu Russe. Vous tes sduit par l'empereur Alexandre. Le duc
rpliqua fermement: Oui, sire, parce que je le crois Franais.
Napolon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce
grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois mme il essaya,
par de nouveaux raisonnemens, entremls de caresses familires, de le
faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours
inflexible, prt  le servir, mais sans l'approuver.




CHAPITRE IV.


PENDANT que Napolon, entran par son caractre, par sa position et par
les circonstances, paraissait ainsi dsirer et hter l'instant des
combats, il gardait le secret de sa perplexit; l'anne 1811 s'coulait
en pourparlers de paix et en prparatifs de guerre. 1812 venait de
commencer, et dj l'horizon s'obscurcissait. Nos armes d'Espagne
avaient flchi: Ciudad-Rodrigo venait d'tre reprise par les Anglais (19
janvier 1812); les discussions de Napolon avec le pape s'aigrissaient;
Kutusof avait dtruit l'arme turque sur le Danube (8 dcembre 1811); la
France mme devenait inquite pour ses subsistances: tout enfin semblait
dtourner les regards de Napolon de la Russie, les ramener sur la
France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait
dans ces contrarits les avertissemens d'une fortune toujours fidle.

Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, o l'on reste
long-temps seul avec soi-mme, que son toile parut l'clairer de sa
plus vive lumire; elle lui montre les diffrens gnies de tant de
peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure;
les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrire lui, mme
chez lui; que, comme les tats de son arme, les tables de la population
de son empire taient trompeuses, non par leur force numrique, mais par
leur force relle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou
par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! O
taient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mres le disaient
assez! penches laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait
inculte, elles maudissent la guerre en lui!

Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne;
oubliant ce principe, dont lui-mme donna si souvent le prcepte et
l'exemple, de ne jamais entreprendre sur deux points  la fois, mais
sur un seul et toujours en masse! Pourquoi enfin sortirait-il d'une
situation brillante, quoique non assure, pour se jeter dans une
position si critique, o le moindre chec pouvait tout perdre, o tout
revers serait dcisif?

En ce moment, aucune ncessit de position, aucun sentiment
d'amour-propre ne pouvait forcer Napolon  combattre ses propres
raisonnemens, et l'empcher de s'couter lui-mme. Aussi devient-il
soucieux et agit. Il rassemble les diffrens tats de situation de
chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un rsum exact et
complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxit s'accrot; pour
lui sur-tout l'irrsolution est un supplice.

Souvent on le voit  demi renvers sur un sofa, o il reste plusieurs
heures, plong dans une mditation profonde; puis il en sort
tout--coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations;
il croit s'entendre nommer, et s'crie: Qui m'appelle? Alors se
levant, et marchant avec agitation: Non, sans doute, s'est-il enfin
cri, rien n'est assez tabli autour de moi, mme chez moi, pour une
guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans. Et aussitt
il dicte prcipitamment le projet d'une note dtaille, par laquelle
l'empereur d'Autriche, son beau-pre, deviendrait mdiateur entre la
Russie, l'Angleterre et la France.

Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas;
on lui en fait l'observation; il rpond, comme cela lui arrivait
souvent: Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expdier, la
nuit conseille; et il donne ordre que cette affaire reste secrte, et
qu'on laisse toujours sur sa table le rsum qui l'claire sur les
dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve
et rpte ses premires conclusions.

Celui qui crivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui
est certain, c'est que vers cette poque (le 25 mars 1812), Czernicheff
porta de nouvelles propositions  son souverain. Napolon offrait de
dclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au
rtablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres
griefs.

Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa  Castlereagh un
arrangement relatif  la pninsule et au royaume des Deux-Siciles; et
pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux
puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ter par la
guerre. Mais Castlereagh rpondit que des engagements de bonne foi ne
permettaient pas  l'Angleterre de traiter sans pralablement
reconnatre Ferdinand VII pour roi d'Espagne.

Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette
communication, rptait une partie des griefs de Napolon contre la
Russie. C'tait, premirement, l'ukase du 31 dcembre 1810, qui
prohibait l'entre en Russie de la plupart des productions franaises,
et dtruisait le systme continental; secondement, la protestation
d'Alexandre contre la runion du duch d'Oldenbourg; troisimement, les
armements de la Russie.

Ce ministre rappelait que Napolon avait offert d'accorder une indemnit
au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement  ne jamais concourir
au rtablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait propos 
Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs ncessaires pour
qu'il traitt avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que
l'empereur russe avait lud cette invitation, en promettant d'envoyer
Nesselrode  Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.

L'ambassadeur moskovite remit presque en mme temps l'ultimatum
d'Alexandre. Il voulait l'entire vacuation de la Prusse; celle de la
Pomranie sudoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste
il offrait d'accepter une indemnit pour le duch d'Oldenbourg; il se
prtait  des arrngemens de commerce avec la France, et enfin  de
vaines modifications  l'ukase du 31 dcembre 1810.

Mais il tait trop tard; d'ailleurs au point o l'on en tait venu, cet
ultimatum entranait la guerre. Napolon tait trop fier et de lui-mme
et de la France, il tait trop command par sa position, pour cder
devant un ngociateur menaant, pour laisser la Prusse libre de se jeter
dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la
Pologne. Il s'tait engag trop avant, il fallait rtrograder pour
trouver un point d'arrt; et, dans sa position, Napolon considrait
tout pas rtrograde comme le commencement d'une chute complte.




CHAPITRE V.


SES voeux tardifs n'tant pas exaucs, il envisage l'normit de ses
forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il
accueille des renseignements inexacts sur le caractre de son rival.
Tantt il espre qu'Alexandre flchira devant l'approche d'une si
menaante invasion, tantt il cde  son imagination conqurante; il la
laisse avec complaisance se dployer de Cadix  Kasan, et couvrir
l'Europe entire. Alors son gnie semble ne plus se plaire qu' Moskou.
Cette ville est  huit cents lieues de lui, et dj il prend sur elle
des renseignemens comme sur un lieu qu'on est  la veille d'occuper. Un
Franais, un mdecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a
rpondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois,
nourrir son arme: il l'attache  sa personne.

Toutefois, sentant le pril o il s'engage, il cherche  s'entourer de
tous les siens. Talleyrand mme a t rappel; il devait tre envoy 
Varsovie, mais la jalousie d'un comptiteur et une intrigue le rejettent
dans la disgrace. Napolon, abus par une calomnie adroitement rpandue,
crut en avoir t trahi. Sa colre fut extrme, son expression terrible.
Savary fit pour l'clairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'
l'poque de notre entre  Wilna; l, ce ministre envoyait encore 
l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la
Turquie et de la Sude sur la guerre de Russie, et offrait son zle pour
ces deux ngociations.

Mais Napolon n'y rpondit que par une exclamation de ddain. Cet homme
se croyait-il si ncessaire! pensait-il l'instruire! Puis il fora son
secrtaire d'envoyer cette lettre  celui-l mme de ses ministres qui
redoutait le plus le crdit de Talleyrand.

Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napolon tous virent cette
guerre d'un oeil inquiet: on entendit dans l'intrieur du palais, comme
au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires rpondre  la politique de
leur chef. La plupart s'accordrent sur la possibilit de conqurir la
Russie, soit que leur espoir y vt  acqurir suivant leur position,
depuis un simple grade jusqu' un trne; soit qu'il se fussent laiss
prendre  l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expdition,
conduite avec sagesse, dt russir; soit enfin qu'avec Napolon tout
leur part possible.

Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs dsapprouvrent; le plus
grand nombre se tut; un seul fut accus de flatterie, et ce fut sans
fondement. On l'entendait, il est vrai, rpter, que l'empereur n'tait
pas assez grand, qu'il fallait qu'il ft plus grand encore pour pouvoir
s'arrter. Mais ce ministre tait rellement ce que tant de courtisans
veulent paratre: il avait une foi relle et absolue dans le gnie et
dans l'toile de son souverain.

Au reste, c'est  tort qu'on impute  ses conseils une grande partie de
nos malheurs; on n'influenait pas Napolon: ds que son but tait
marqu et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de
contradictions. Lui-mme semblait vouloir n'accueillir que ce qui
flattait sa dtermination; il repoussait avec humeur, et mme avec une
apparente incrdulit, les nouvelles fcheuses, comme s'il et craint de
se laisser branler par elles. Cette faon d'tre changea de nom suivant
sa fortune: heureux, on l'appela force de caractre; malheureux, on n'y
vit plus que de l'aveuglement.

Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes  lui
faire des rapports infidles. Un ministre lui-mme se crut parfois
oblig de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les
esprances de succs, pour imiter la fire assurance de leur chef, et
pour que leur aspect laisst dans son esprit l'impression d'un heureux
prsage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour
viter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il tait
accueilli.

Mais cette crainte, qui n'arrtait pas Caulincourt et plusieurs autres,
n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et
parfois mme sur Berthier. Ces ministres et ces gnraux, chacun en ce
qui le concernait, n'pargnaient pas la vrit  l'empereur. S'il
arrivait qu'elle l'irritt, alors Duroc, sans cder, s'enveloppait
d'impassibilit; Lobau rsistait avec rudesse; Berthier gmissait et se
retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un plissant,
l'autre rougissant de colre, repoussaient les vives dngations de
l'empereur; le premier avec une imptueuse opinitret, et le second
avec une fermet nette et sche. On les vit plusieurs fois terminer ces
altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux
avec violence.

On doit au reste ajouter ici que ces discussions animes n'eurent jamais
de suites fcheuses: on se retrouvait l'instant d'aprs, sans qu'il y
part autrement que par un redoublement d'estime de Napolon, pour la
noble franchise qu'on venait de lui montrer.

J'ai donn ces dtails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal
connus, parce que Napolon, dans son intrieur, ne ressemblait pas 
l'empereur en public, et que cette partie du palais est reste secrte.
Car, dans cette cour srieuse et nouvelle, on parlait peu: tout tait
class svrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce
qu'on ne peut bien comprendre les grands vnemens de l'histoire qu'en
connaissant bien le caractre et les moeurs de ses principaux
personnages.

Cependant une famine s'annonait en France. Bientt la crainte
universelle accrut le mal par les prcautions qu'elle suggra.
L'avarice, toujours prte  saisir toutes les voies de fortune, s'empara
des grains, encore  vil prix, et attendit que la faim les lui
redemandt au poids de l'or. Alors l'alarme devint gnrale. Napolon
fut forc de suspendre son dpart: impatient il pressait son conseil;
mais les mesures  prendre taient graves, sa prsence ncessaire; et
cette guerre o chaque heure perdue tait irrparable, fut retarde de
deux mois.

L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard
donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de crotre. Elles
nourriront sa cavalerie; son arme tranera moins de transports  sa
suite; sa marche tant plus lgre, en sera plus rapide: il atteindra
donc l'ennemi, et cette grande expdition, comme tant d'autres, sera
termine par une bataille.

Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait
la puissance sur les autres: elle entrait dans l'valuation de ses
forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout o le reste lui manquait,
l'ajoutant  ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de
l'user  force de l'employer, sr que ses allis, que ses ennemis y
croiraient encore plus que lui-mme. Toutefois, dans la suite de cette
expdition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et
qu'Alexandre sut y chapper.

Tel tait Napolon! au-dessus des passions des hommes par sa propre
grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car
ces matres du monde le sont-ils jamais entirement d'eux-mmes? Et
cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrire, les
fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils
semblent tre les ministres, et que n'ont jamais arrt ni guerre, ni
tremblement de terre, ni tous ces flaux que le ciel permet, sans
daigner en faire comprendre l'utilit  ses victimes.





LIVRE TROISIME.




CHAPITRE I.


LE temps de dlibrer tait pass, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai
1812, Napolon, jusque-l toujours triomphant, sort d'un palais o il ne
devait plus rentrer que vaincu.

De Paris  Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'tait d'abord
la France orientale qu'il avait  traverser; cette partie de l'empire
lui tait dvoue: bien diffrente de l'ouest et du sud, elle ne le
connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et
brillantes armes, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient
marcher  une gloire prompte et certaine, traversaient firement ces
contres, y rpandaient de l'argent, en consommaient les produits. La
guerre de ce ct avait toujours l'apparence de la justice.

Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivrent, l'imagination,
tonne de se voir dpasse par la ralit, s'enflamma; l'enthousiasme
saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Ina: on formait
des groupes nombreux autour des courriers, on les coutait avec ivresse,
et, transport de joie, l'on ne se sparait qu'aux cris de Vive
l'empereur! Vive notre brave arme!

On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut
belliqueuse. Elle est frontire: on y est lev au bruit des armes, et
les armes y sont en honneur. On y est lev au bruit des armes, et les
armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir
la Pologne, tant aime de la France; que les barbares d'Asie, dont on
menaait l'Europe, allaient tre repousss dans leurs dserts; que
Napolon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne
seraient-ce pas les dpartemens de l'est qui les recueilleraient?
Jusque-l n'avaient-ils pas d leurs richesses  la guerre, qui faisait
passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En
effet, bloqu par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne
s'alimentait que par ses provinces de l'est.

Depuis dix ans, leurs routes taient couvertes de voyageurs de tous les
rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour
embellie, les chefs d'oeuvre de tous les arts et de tous les sicles,
que la victoire y avait rassembls; et sur-tout cet homme
extraordinaire, prt  porter la gloire nationale au-del de toutes
gloires connues. Satisfaits dans leurs intrts, combls dans leur
amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout  la
victoire. Ils ne se montrrent point ingrats; aussi accompagnrent-ils
l'empereur de tous leurs voeux: ce fut par-tout des acclamations et des
arcs de triomphe, par tout un mme empressement.

En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages
peut-tre. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit
penchant pour le merveilleux, taient tents de voir dans Napolon un
tre surnaturel. tonns, comme hors d'eux-mmes, et emports par le
mouvement universel, ces bons peuples s'efforaient d'tre de bonne foi
ce qu'il fallait paratre.

Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes
quittrent leurs capitales et remplirent les villes o devait s'arrter
quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impratrice et une
cour nombreuse suivaient Napolon; il marchait aux terribles chances
d'une guerre lointaine et dcisive, comme on en revient, vainqueur et
triomphant. Ce n'tait pas ainsi que jadis, il avait coutume de se
prsenter au combat.

Il avait souhait que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une
foule de princes, vinssent  Dresde sur son passage; son dsir fut
satisfait; tous accoururent: les uns, guids par l'espoir, d'autres
pousss par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son
pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.

Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se
plut  montrer  l'Allemagne une runion de famille. Il pensa que cette
assemble brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du
prince russe, qu'il s'effrayerait peut-tre de cet abandon gnral.
Enfin, cette runion de monarques coaliss semblait dclarer que la
guerre de Russie tait europenne.

L, il tait au centre de l'Allemagne, lui montrant son pouse, la fille
des Csars, assise  ses cts. Des peuples entiers s'taient dplacs
pour se prcipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme
plbiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule
curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les
places publiques; ils passaient des jours, des nuits entires, les yeux
fixs sur la porte et sur les fentres de son palais. Ce n'est point sa
couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent
contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent 
recueillir: ils veulent pouvoir dire  leurs compatriotes,  leurs
descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napolon.

Sur les thtres, des potes s'abaissrent jusqu' le diviniser; ainsi
des peuples entiers taient ses flatteurs.

Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de diffrence entre les
rois et leurs peuples; on n'attendit pas mme  s'imiter, ce fut un
accord unanime. Pourtant les sentimens intrieurs n'taient pas les
mmes.

Dans cette importante entrevue nous tions attentifs  considrer ce que
ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fiert.
Nous esprions en sa prudence, ou que blas sur tant de puissance, il
ddaignerait d'en abuser; mais celui qui, infrieur encore, n'avait
parl qu'en ordonnant, mme  ses chefs, aujourd'hui vainqueur et matre
de tous, pourrait-il se plier  des gards suivis et minutieux?
Cependant il se montra modr, et chercha mme  plaire; mais ce fut
avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en prouvait. Chez
ces princes, il avait plutt l'air de les recevoir que d'en tre reu.

De leur ct, on et dit que, connaissant sa fiert, et n'esprant plus
le vaincre que par lui-mme, ces monarques et leur peuples ne
s'abaissaient tant autour de lui, que pour accrotre disproportionnment
son lvation, et l'en blouir. Dans leurs runions, leur attitude,
leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur
eux. Tous taient l pour lui seul! Ils discutaient  peine, toujours
prts  reconnatre sa supriorit, que lui ne sentait dj que trop
bien. Un suzerain n'et pas beaucoup plus exig de ses vassaux.

Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes
souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils
taient tellement mls  ses officiers, que souvent ceux-ci
s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser
involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la
prsence de Napolon faisait disparatre les diffrences; il tait
autant leur chef que le ntre. Cette dpendance commune semblait tout
niveler autour de lui. Peut-tre alors, l'orgueil militaire mal contenu,
de plusieurs gnraux franais, choqua ces princes: on se croyait lev
jusqu' eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du
vaincu, le vainqueur est son gal.

Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais
sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dnaturer et
dplacer ainsi, sans craindre d'tre entran soi-mme dans ce
bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais
de Napolon, l'oeil et le sein gonfls des plus amers ressentimens. Ils
croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant
sortir de leurs coeurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient
dvors. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle tait importune cette
foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir  la porte de leur
superbe dominateur; et cependant, la leur restait dserte; car tout,
mme leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne
voyait on pas qu'on insultait  leur infortune? Ils taient donc venus 
Dresde pour relever l'clat du triomphe de Napolon; car c'tait d'eux
qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, tant un cri
de reproche contre eux; sa grandeur tant leur abaissement; ses
victoires, leurs dfaites.

Ils rpandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine
se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord
un prince se soustraire  cette pnible position par un dpart
prcipit. L'impratrice d'Autriche, dont le gnral Bonaparte avait
dpossd les aeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle
dguisait vainement: elle lui chappait par de premiers mouvemens que
saisissait Napolon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait
son esprit et sa grace  pntrer doucement dans les coeurs pour y semer
sa haine.

L'impratrice de France augmenta involontairement cette funeste
disposition. On la vit effacer sa belle-mre par l'clat de sa parure:
si Napolon exigeait plus de rserve, elle rsistait, pleurait mme, et
l'empereur cdait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On
assure encore que, malgr son origine, il chappa  cette princesse de
mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesures,
entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napolon l'en grondait, mais
doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspir, lui plaisait; il croyait
rparer ces imprudences par des prsens.

Cette runion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs
amours propres en sortirent blesss. Toutefois Napolon, s'tant efforc
de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant  Dresde le rsultat
des marches de son arme, dont les nombreuses colonnes traversaient
encore les terres des allis, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.

Le gnral Lauriston, ambassadeur de France  Ptersbourg, reut l'ordre
de demander  l'empereur russe qu'il l'autorist  venir lui communiquer
 Wilna des propositions dfinitives. Le gnral Narbonne, aide-de-camp
de Napolon, partit pour le quartier-imprial d'Alexandre, afin
d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour
l'attirer, dit-on,  Dresde. L'archevque de Malines fut envoy pour
diriger les lans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait 
perdre le grand-duch; il fut flatt de l'espoir d'une indemnit plus
solide.

Cependant, ds les premiers jours, on s'tait tonn de n'avoir point vu
le roi de Prusse grossir la cour impriale; mais bientt on apprit
qu'elle lui tait comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus
qu'il avait moins de torts. Sa prsence devait embarrasser. Toutefois,
encourag par Narbonne, il se dcide  venir. On annonce son arrive 
l'empereur: celui-ci, irrit, refuse d'abord de le recevoir: Que lui
veut ce prince? N'tait-ce pas assez de l'importunit de ses lettres et
de ses rclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le perscuter
de sa prsence! Qu'a-t-il besoin de lui! Mais Duroc insiste; il
rappelle le besoin que Napolon a de la Prusse contre la Russie, et les
portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reu froidement, mais
avec les gards que l'on devait  son rang suprme. On accepta les
nouvelles assurances de son dvouement, dont il donna des preuves
multiplies.

On dit qu'alors on fit esprer  ce monarque la possession des provinces
russes allemandes, que ses troupes devaient tre charges d'envahir. On
assure mme, qu'aprs leur conqute, il en demanda l'investiture 
Napolon. On a dit encore, mais vaguement, que Napolon laissa le prince
royal de Prusse prtendre  la main de l'une de ses nices. C'tait l
le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle
guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frdric, devenu l'alli
de Napolon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves
manquent pour affirmer que cette union sduisit le roi de Prusse, comme
l'espoir d'une alliance pareille avait sduit le prince d'Espagne.

Telle tait alors la rsignation des souverains  la puissance de
Napolon. Ceci est un exemple de l'empire de la ncessit sur tous, et
montre jusqu'o peut conduire, chez les princes, comme chez les
particuliers, l'espoir d'acqurir et la crainte de perdre.

Cependant Napolon attendait encore le rsultat des ngociations de
Lauriston et du gnral Narbonne. Il esprait vaincre Alexandre par le
seul aspect de son arme runie, et sur-tout par l'clat menaant de son
sjour  Dresde.  Posen, quelques jours aprs, lui-mme en convint,
quand il rpondit au gnral Dessolls: La runion de Dresde n'ayant
pas dtermin Alexandre  la paix, il ne faut plus l'attendre que de la
guerre.

Ce jour-l, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que,
doutant de l'avenir, il se retrancht dans le pass, et qu'il et besoin
de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand pril.
En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion
sur la faiblesse prtendue du caractre de son rival. Aux approches
d'une si grande invasion, il hsitait de l'envisager comme certaine: car
il n'avait plus la conscience de son infaillibilit, ni cette assurance
guerrire que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment
du succs qui l'assure.

Au reste, ces pourparlers taient non-seulement une tentative de paix,
mais encore une ruse de guerre. Par eux, il esprait rendre les Russes,
ou assez ngligens pour se laisser surprendre disperss, ou assez
prsomptueux, s'ils taient runis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou
l'autre cas, la guerre se serait trouve termine par un coup de main ou
par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reu. Pour Narbonne, il
revint. Il avait, dit-il, trouv les Russes sans abattement et sans
jactance. De tout ce que leur empereur lui avait rpondu, il rsultait
qu'on prfrait la guerre  une paix honteuse: qu'on se garderait bien
de s'exposer  une bataille contre un adversaire trop redoutable;
qu'enfin, on saurait se rsoudre  tous les sacrifices, pour traner la
guerre en longueur et rebuter Napolon.

Cette rponse, qui arrivait  l'empereur au milieu du plus grand clat
de sa gloire, fut ddaigne. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un
grand seigneur russe avait contribu  l'abuser: soit erreur ou feinte,
ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait
devant les difficults, et se laissait facilement abattre par les
revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre 
Tilsitt et  Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse
opinion.

Il resta jusqu'au 29 mai  Dresde, fier de ces hommages qu'il savait
apprcier; montrant  l'Europe les princes et les rois, issus des plus
antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse  un prince
n de lui seul. Il semblait se plaire  multiplier les effets de ces
grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel,
celui qui l'avait plac sur le trne, et pour y accoutumer ainsi les
autres et lui-mme.




CHAPITRE II.


ENFIN, impatient de vaincre les Russes et d'chapper aux hommages des
Allemands, Napolon quitte Dresde. Il ne reste  Posen que le temps
ncessaire pour plaire aux Polonais. Il nglige Varsovie, o la guerre
ne l'appelait pas assez imprieusement, et o il aurait retrouv la
politique. Il sjourne  Thorn pour y voir ses fortifications, ses
magasins, ses troupes. L, les cris des Polonais, que nos allis pillent
impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napolon
adressa des reproches au roi de Westphalie, mme des menaces: mais on
sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un
mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accs,
ceux de sa colre sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin,
lui-mme peut se reprocher d'tre la cause de ces dsordres qui
l'irritent: car, de l'Oder  la Vistule et jusqu'au Nimen, si les
vivres sont suffisans et bien placs, les fourrages moins portatifs
manquent. Dj nos cavaliers ont t forcs de couper les seigles verts,
et de dpouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir
leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus l; mais
quand un dsordre est autoris, comment dfendre les autres?

Le mal s'accrut au-del du Nimen. L'empereur avait compt sur une
multitude de voitures lgres et sur de gros fourgons, destins chacun 
porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des
chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces
transports taient organiss en bataillons et en escadrons. Chaque
bataillon de voitures lgres, dites comtoises, tait de six cents
chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon
de voitures lourdes, tranes par des boeufs, portait quatre mille huit
cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures
charges d'quipages militaires, une multitude de chariots d'outils de
toute espce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et
d'artillerie, six quipages de ponts et un de sige.

Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins
tablis sur la Vistule. Quand l'arme passa ce fleuve, elle reut
l'ordre de prendre, sans s'arrter, pour vingt-cinq jours de vivres,
mais de ne s'en servir qu'au-del du Nimen. Au reste, la plupart de ces
moyens de transport manqurent, soit que cette organisation de soldats,
conducteurs de convois militaires, ft vicieuse, l'honneur et l'ambition
n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent
trop pesantes pour le sol, les distances trop considrables, et les
privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit 
peine la Vistule.

On s'approvisionna en marchant. Le pays tant fertile, chevaux,
chariots, bestiaux, vivres de toute espce, tout fut enlev: on entrana
tout, ainsi que les habitans ncessaires pour conduire ces convois.
Quelques jours aprs, au Nimen, l'embarras du passage, et la rapidit
des premires marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce
pillage avec autant d'indiffrence qu'on avait mis de violence  s'en
saisir.

Toutefois, dans ces moyens irrguliers, il y en avait que l'importance
du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'arme russe,
ensemble ou disperse, de faire un coup de main avec quatre cent mille
hommes. La guerre, le pire de tous les flaux, en et t plus courte.
Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il tait
plus  propos de vivre du pays: on et pu l'en ddommager ensuite. Mais
on fit le mal ncessaire et le mal superflu: car qui s'arrte dans le
mal? Quel chef pouvait rpondre de cette foule d'officiers et de
soldats, rpandus dans le pays, pour en ramasser les ressources?  qui
porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait
le temps ni de juger, ni mme de reconnatre les coupables. Entre
l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'taient
leves! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.

D'ailleurs, quelques chefs donnrent l'exemple: il y eut mulation dans
le mal. En ce genre, plusieurs de nos allis surpassrent les Franais.
Nous fmes leurs matres en tout, mais en imitant nos qualits, ils
outrrent nos dfauts. Leur pillage grossier et brutal rvolta.

Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le dsordre. Au milieu des
cris accusateurs de deux peuples allis, sa colre distingua quelques
noms. On trouve dans ses lettres: J'ai mis  l'ordre les gnraux----
et----. J'ai supprim la brigade----; Je l'ai mise  l'ordre de l'arme,
c'est--dire de l'Europe. J'ai fait crire au----qu'il courait risque
des plus grands dsagrmens, s'il n'y mettait ordre, Quelques jours
aprs il rencontra ce----  la tte de ses troupes, et encore tout
irrit, il lui cria: Vous vous dshonorez; vous donnez l'exemple du
pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre pre, je n'ai pas besoin
de vous.

De Thorn, Napolon descendit la Vistule. Graudentz tait prussienne; il
vite d'y passer: cette forteresse importait a la sret de l'arme; un
officier d'artillerie et des artificiers y furent envoys: le motif
apparent tait d'y faire des cartouches; le motif rel resta secret; car
la garnison prussienne tait nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et
l'empereur, qui avait pass outre, n'y songea plus.

Ce fut  Marienbourg que l'empereur revit Davoust.

Soit fiert naturelle ou acquise, ce marchal n'aimait  reconnatre
pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractre est
absolu, opinitre, tenace; il ne plie gure plus devant les
circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef
pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'arme
en lui dsobissant. De l une haine terrible; pendant la paix, elle
s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient loigns l'un de l'autre:
Berthier  Paris, Davoust  Hambourg; mais cette guerre de Russie les
remit en prsence.

Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui tait odieuse.
Son talent tait sur-tout dans son activit et dans sa mmoire. Il
savait recevoir et transmettre,  toutes les heures du jour et de la
nuit, les nouvelles et les ordres les plus multiplis. Mais, dans cette
occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-mme. Ces ordres dplurent
 Davoust. Leur premire entrevue fut une violente altercation; elle eut
lieu  Marienbourg, o l'empereur venait d'arriver, et devant lui.

Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu' accuser Berthier
d'incapacit ou de trahison. Tous deux se menacrent; et quand Berthier
fut sorti, Napolon, entran par le caractre naturellement souponneux
du marchal, s'cria: Il m'arrive quelquefois de douter de la fidlit
de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tte me tourne de
chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupons.

Pendant que Davoust jouissait peut-tre du dangereux plaisir d'avoir
humili son ennemi, l'empereur se rendait  Dantzick, et Berthier, plein
de vengeance, l'y suivait. Ds lors, le zle, la gloire de Davoust, ses
soins pour cette nouvelle expdition, tout ce qui devait le servir
commena  lui devenir contraire. L'empereur lui avait crit: qu'on
allait faire la guerre dans un pays nu, o l'ennemi dtruirait tout, et
qu'il fallait se prparer  s'y suffire  soi-mme. Davoust lui
rpondit par l'numration de ses prparatifs. Il a soixante-dix mille
hommes dont l'organisation est complte; ils portent pour vingt-cinq
jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maons, des
boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des
ouvriers de toute espce. Elles portent tout avec elles; son arme est
comme une colonie: des moulins  bras suivent. Il a prvu tous les
besoins: tous les moyens d'y suppler sont prts.

Tant de soins devaient plaire, ils dplurent: ils furent mal
interprts. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur.
Ce marchal, lui disait-on, veut avoir tout prvu, tout ordonn, tout
excut. L'empereur n'est-il donc que le tmoin de cette expdition? la
gloire en doit-elle tre  Davoust?--En effet, s'cria l'empereur, il
semble que ce soit lui qui commande l'arme.

On alla plus loin, on rveilla d'anciennes craintes: N'tait-ce pas
Davoust qui, aprs la victoire d'Ina, avait attir l'empereur en
Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de
Pologne? lui qui dj possde de si grands biens dans ce pays; dont
l'exacte et svre probit a gagn les Polonais, et qu'on accuse
d'esprer leur trne.

On ne sait si la fiert de Napolon fut choque de voir celle de ses
lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre
si irrgulire, il se sentit de plus en plus gn par le gnie
mthodique de Davoust; mais cette impression fcheuse s'approfondit;
elle eut des suites funestes; elle loigna de sa confiance un guerrier
hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la
tmrit flatta bien mieux ses esprances. Au reste, cette dsunion
entre ses grands ne dplaisait pas  Napolon, elle l'instruisait: leur
accord l'et inquit.

De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin,  Koenigsberg. L, se
termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxime point de repos
et de dpart de sa ligne d'opration. Des approvisionnemens de vivres,
immenses comme l'entreprise, y taient rassembls. Aucun dtail n'avait
t nglig. Le gnie actif et passionn de Napolon tait alors fix
tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son
expdition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres,
d'argent mme: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient  dicter
des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les rpter
encore. Un seul gnral reut, dans une seule journe, six dpches de
lui, toutes remplies de cette sollicitude.

Dans l'une, on remarque ces mots: Pour des masses comme celles-ci, si
les prcautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne
pourront suffire. Dans une autre: Il faut, dit-il, que tous les
caissons puissent tre employs et chargs de farine, pain, riz, lgumes
et eau-de-vie, hormis ce qui est ncessaire pour les ambulances. Le
rsultat de tous mes mouvemens runira quatre cent mille hommes sur un
seul point. Il n'y aura rien alors  esprer du pays, et il faudra tout
avoir avec soi. Mais d'une part les moyens de transport furent mal
calculs, et de l'autre il se laissa emporter ds qu'il fut en
mouvement.




CHAPITRE III.


DE Koenigsberg  Gumbinen, Napolon passa en revue plusieurs de ses
armes; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque:
sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est
franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les
dlicatesses et les grces que quelques-uns apportent de nos salons sont
 leurs yeux, faiblesse, pusillanimit; que c'est pour eux, comme une
langue trangre, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe
en ridicule.

Suivant son usage, il se promne devant les rangs. Il sait quelles sont
les guerres que chaque rgiment a faites avec lui. Il s'arrte aux plus
vieux soldats;  l'un c'est la bataille des Pyramides,  l'autre celle
de Marengo, d'Austerlitz, d'Ina, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un
mot, accompagn d'une caresse familire. Et le vtran qui se croit
reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses
compagnons moins anciens, qui l'envient.

Napolon continue, il ne nglige pas les plus jeunes; il semble que pour
eux tout l'intresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les
interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle
paye? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.

Enfin il s'arrte au centre du rgiment. L, il s'informe des places
vacantes, et demande  haute voix quels en sont les plus dignes. Il
appelle  lui ceux dsigns, et les questionne. Combien d'annes de
service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'clat?
puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa
prsence, indiquant la manire: particularits qui charment le soldat!
ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse,
s'occupe d'eux dans le moindre dtail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa
vritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et
lui.

Cependant l'arme marchait de la Vistule sur le Nimen. Ce fleuve,
depuis Grodno jusqu' Kowno, coule paralllement  la Vistule. La
rivire de Prgel va de l'un vers l'autre; elle fut charge de vivres.
Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points diffrens.
Ils y trouvrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens
remontrent avec eux cette rivire tant que sa direction permit.

Quand il fallut que l'arme quittt sa flotte, elle lui prit assez de
vivres pour atteindre et traverser le Nimen, prparer une victoire, et
arriver  Wilna. L, l'empereur comptait sur les magasins des habitans,
sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick,
par le Frisch-Haff, le Prgel, la Daine, le canal Frdric et la Vilia.

Nous touchions  la frontire russe; de la droite  la gauche, ou du
midi au nord, l'arme tait ainsi dispose devant le Nimen. D'abord, 
l'extrme droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince
Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens;  leur gauche, venant
de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie,
 la tte de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et
Polonais;  ct d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de runir vers
Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois,
Italiens et Franais; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes,
commands par le roi de Naples, le prince d'Eckmhl, les ducs de
Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de
Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule
masse vers Nogarasky,  une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant
Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois
et Polonais formaient l'extrme gauche de la grande-arme.

Tout tait prt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres
jusqu' ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre
cent quatre-vingt mille dj prsents; six quipages de ponts; un de
sige, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables
troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pices de canon, et des
milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient t appels,
runis et placs  quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande
partie des voitures de vivres taient seules en retard.

Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur
sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent
fidles. Lorsque l'on considrait que le tiers de l'arme de Napolon
lui tait tranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'tonner le plus, ou
de l'audace de l'un, ou de la rsignation des autres. Ainsi Rome faisait
servir ses conqutes  conqurir.

Quant  nous, Franais; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les
soldats, l'habitude; la curiosit, le plaisir de se montrer en matres
dans de nouveaux pays; la vanit des plus jeunes sur-tout, qui avaient
besoin d'acqurir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce
charlatanisme tant aim des soldats; ces rcits toujours enfls de leurs
hauts faits, tant d'ailleurs indispensables  leur dsoeuvrement, ds
qu'ils ne sont plus sous les armes.  cela il faut bien ajouter l'espoir
du pillage; car l'exigeante ambition de Napolon avait souvent rebut
ses soldats, comme les dsordres de ceux-ci avaient gt sa gloire. Il
fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux
souffrirent son ambition; lui, leur pillage.

Toutefois ce pillage, on plutt cette maraude, ne portait en gnral que
sur des vivres, qu' dfaut de distributions on exigeait de l'habitant,
mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables,
c'taient les traneurs, toujours nombreux dans des marches souvent
forces, qui s'en rendaient coupables. Or, ces dsordres ne furent
jamais tolrs. Pour les rprimer, Napolon laissait des gendarmes et
des colonnes mobiles sur les traces de l'arme; puis, quand ces
traneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs taient examins par
leurs officiers, ou mme, comme  Austerlitz, par leurs compagnons
d'armes; et ils se faisaient entre eux une svre justice.

Les dernires leves taient trop jeunes et trop faibles, il est vrai:
mais l'arme avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout
d'excution, accoutums aux situations critiques, et que rien
n'tonnait. On les reconnaissait d'abord  leurs figures martiales et 
leurs entretiens: ils n'avaient de souvenir et d'avenir que la guerre;
ils ne parlaient que d'elle. Leurs officiers taient dignes d'eux, ou le
devenaient: car pour conserver l'ascendant de son grade sr de pareils
hommes, il fallait avoir  leur montrer des cicatrices, et pouvoir se
citer soi mme.

Telle tait alors la vie de ces hommes; tout y tait action, mme la
parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on tait
sans cesse mis  l'preuve, et l il fallait tre ce qu'on avait voulu
paratre. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d'abord plus
qu'ils n'ont t, mais non pas plus qu'ils ne peuvent tre. C'est une
nation de hros! se faisant valoir au-del de la vrit, mais ensuite
mettant leur honneur  rendre vrai ce qui d'abord n'avait t ni vrai ni
mme vraisemblable.

Quant aux anciens gnraux, quelques uns n'taient plus ces durs et
simples guerriers de la rpublique; les honneurs, les fatigues, l'ge,
et l'empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napolon forait au
luxe par son exemple et par ses ordres: c'tait, selon lui, un moyen
d'imposer  la multitude. Peut-tre aussi cela empchait d'accumuler, ce
qui aurait rendu indpendant; car tant la source des richesses, il
tait bien aise d'entretenir le besoin d'y puiser, et ainsi de ramener
toujours  lui. Il avait donc pouss ses gnraux dans un cercle dont il
tait difficile de sortir; les forant  passer sans cesse du besoin 
la prodigalit, et de la prodigalit au besoin, que lui seul pouvait
satisfaire.

Plusieurs n'avaient que des appointemens qui accoutumaient  une aisance
dont on ne pouvait plus se passer. S'il accordait des terres, c'tait
sur ses conqutes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre
pouvait seule conserver.

Mais pour les retenir dans la dpendance, la gloire, habitude chez les
uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napolon,
matre absolu de son sicle, et commandant mme  l'histoire, tait le
dispensateur de cette gloire. Quoiqu'il la mt  un prix fort haut, on
n'osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse
devant sa force, et de s'arrter devant un homme qui ne s'arrtait pas
encore, quoique si haut parvenu.

D'ailleurs, le bruit d'une si grande expdition attirait; son succs
paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu' Ptersbourg
et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-tre termin. C'tait
une dernire occasion qu'on se repentirait d'avoir laiss chapper: on
serait importun des rcits glorieux qu'en feraient les autres. La
victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas
vieillir avec elle!

Et puis, quand la guerre tait par-tout, comment l'viter? Les champs
de bataille n'taient pas indiffrens: ici Napolon commanderait en
personne; ailleurs c'tait bien pour la mme cause qu'on combattrait,
mais ce serait sous un autre chef. La renomme qu'on partagerait avec
lui serait trangre  Napolon, de qui pourtant dpendait tout, gloire
et fortune; et l'on savait que, soit penchant, ou politique, il n'en
dispensait abondamment les faveurs qu' ceux dont la gloire rappelait sa
gloire; qu'il rcompensait moins gnreusement les exploits qui
n'taient pas aussi les siens. Il fallait donc tre de l'arme qu'il
commandait. De l l'empressement de tous pour y accourir, jeunes ou
vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n'y avait
pas d'espoir qu'il ne pt flatter, exciter, rassasier.

Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous
avait conduits  la renomme. L'tonnement, l'admiration qu'il
inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous tait commun
avec lui.

Quant  cette jeunesse d'lite qui, dans ces temps de gloire,
remplissait nos camps, son effervescence tait naturelle. Qui de nous,
dans ses premires annes, ne s'est point enflamm  la lecture de ces
hauts faits de guerre des anciens et de nos anctres? alors
n'aurions-nous pas voulu tous tre ces hros, dont nous lisions
l'histoire relle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout--coup
ces souvenirs s'taient raliss pour nous; si nos yeux, au lieu de
lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux 
notre porte, et que des places se fussent offertes  ct de ces
paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse
et la brillante renomme; qui de nous aurait hsit, et ne se serait pas
lanc plein de joie et d'espoir, en mprisant un odieux et honteux
repos!

Telles taient les gnrations nouvelles. Alors on tait libre d'tre
ambitieux! Temps d'ivresse et de prosprit, o le soldat franais,
matre de tout par la victoire, s'estimait plus que le seigneur, ou
mme le monarque, dont il traversait les tats! Il lui semblait que les
rois de l'Europe ne rgnaient que par la permission de son chef et de
ses armes.

Ainsi, l'habitude entranait les uns, l'ennui des cantonnemens les
autres; la plupart la nouveaut et sur-tout la passion de la gloire,
tous l'mulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et
l'espoir d'une prompte victoire, qui terminerait tout d'un coup la
guerre, et nous rendrait  nos foyers; car, pour l'arme entire de
Napolon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une
guerre n'tait souvent qu'une bataille ou qu'un brillant et court
voyage.

Aujourd'hui on allait atteindre aux confins de l'Europe, o jamais arme
europenne n'avait t! on allait poser les colonnes d'Hercule! la
grandeur de l'entreprise, l'agitation de toute l'Europe qui y cooprait,
l'appareil imposant d'une arme de quatre cent mille fantassins et de
quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons
belliqueux, exaltaient jusqu'aux vtrans! Les plus froids ne pouvaient
chapper  ce mouvement gnral,  cet entranement universel.

Enfin, sans tous ces motifs d'ardeur, le fond de l'arme tait bon, et
toute bonne arme veut la guerre.





LIVRE QUATRIME.




CHAPITRE I.


NAPOLON satisfait se dclare. Soldats, dit-il, la seconde guerre de
Pologne est commence. La premire s'est termine  Friedland et 
Tilsitt.  Tilsitt, la Russie a jur ternelle alliance  la France et
guerre  l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut
donner aucune explication de son trange conduite, que les aigles
franaises n'aient repass le Rhin, laissant par l nos allis  sa
discrtion. La Russie est entrane par la fatalit; ses destins doivent
s'accomplir. Nous croit-elle donc dgnrs? Ne serions-nous donc plus
les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le dshonneur et la
guerre; le choix ne saurait tre douteux! Marchons donc en avant,
passons le Nimen, portons la guerre sur son territoire. La seconde
guerre de Pologne sera glorieuse aux armes franaises comme la premire:
mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle
mettra un terme  la funeste influence que la Russie exerce depuis
cinquante ans sur les affaires de l'Europe.

Ces accens, qu'on croyait alors prophtiques, convenaient  une
expdition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et
croire  son empire, quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de
gloire.

L'empereur Alexandre harangua aussi son arme, mais tout autrement.
Quelques-uns virent dans ses proclamations la diffrence des deux
peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En
effet, l'une, dfensive, fut simple et modre; l'autre, offensive,
pleine d'audace et respirant la victoire: la premire s'appuya de la
religion, l'autre de la fatalit; celle-ci de l'amour de la patrie,
celle-l de l'amour de la gloire: mais aucune ne parla de
l'affranchissement de la Pologne, qui tait le vritable sujet de cette
guerre.

Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord, notre droite au
midi.  notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses voeux; au
centre, c'tait Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant
notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en
silence.

L'arme d'Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces
peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris mme, Napolon
l'avait juge. Il avait vu que son centre, command par Barclay,
s'tendait de Wilna et Kowno jusqu' Lida et Grodno, s'appuyant  droite
 la Vilia, et  gauche au Nimen.

Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le dtour qu'il fait de
Grodno  Kowno; car c'est de l'une  l'autre de ces deux villes
seulement que le Nimen, en courant vers le nord, se prsentait en
travers de notre attaque; et servait de frontire  la Lithuanie. Avant
Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.

Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers
Wolkowisk; au nord de Kowno;  Rossiana et Keydani, Witgenstein avec
vingt-six mille hommes, remplaaient cette frontire naturelle par leurs
baonnettes.

En mme temps, une autre arme, forte de cinquante mille hommes, et dite
de rserve, se rassemblait  Lutsk en Volhinie, pour contenir cette
province et observer Schwartzenberg: elle tait confie  Tormasof,
jusqu' ce que le trait prt  tre sign  Bucharest, et permis 
Tchitchakof et  la meilleure partie de l'arme de Moldavie, de le
joindre.

Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre,
dirigeaient toutes ces forces. Elles taient partages en trois armes,
dites premire d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous
Bagration, et arme de rserve sous Tormasof. Deux autres corps se
formaient, l'un  Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre  Riga et
 Dnabourg. Les rserves taient  Wilna et Swentziany. Enfin un vaste
camp retranch s'levait devant Drissa, dans un repli de la Dna.

L'empereur franais jugea que cette position derrire le Nimen n'tait
ni offensive ni dfensive, et que l'arme russe n'tait gure mieux
place, pour oprer une retraite; que cette arme, ainsi rpandue sur
une ligne de soixante lieues, pouvait tre surprise, disperse, ce qui
lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l'arme de Bagration
tout entire, se trouvant  Lida et  Wolkowisk, en avant des marais de
la Brzina qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir, pourraient y
tre refoules et prises; ou du moins, qu'une attaque brusque et directe
sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d'opration,
qu'indiquait Swentziany et le camp retranch de Drissa.

En effet, Doctorof et Bagration taient dj spars de cette ligne, et
au lieu d'tre rests en masse avec Alexandre, devant les routes qui
conduisent  la Dna, pour les dfendre ou pour s'en servir, ils se
trouvaient placs  quarante lieues  leur droite.

C'est pourquoi Napolon a partag ses forces en cinq armes. Pendant que
Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille
Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagrer le nombre, contiendra
Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration, tandis que
le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en
face ce gnral vers Grodno, sans le pousser d'abord trop vivement; et
que le vice-roi d'Italie, vers Pilony, se tiendra prt  s'interposer,
entre ce mme Bagration et Barday; enfin, pendant qu' l'extrme gauche,
Macdonald, dbouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et
dbordera la droite de Witgenstein, lui, Napolon, avec deux cent mille
hommes, se prcipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le
dtruira du premier choc.

Si l'empereur russe plie et cde, il le poussera, il le rejettera sur
Drissa et jusqu' la naissance de sa ligne d'opration; puis, tout  la
fois, lanant des dtachements  droite, il enveloppera Bagration et
tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption
il aura spars de leur droite.

Je vais me hter de tracer un court prcis de l'histoire de nos deux
ailes, press de revenir au centre et de pourvoir m'occuper sans
distraction  reproduire les grandes scnes qui s'y sont passes.
Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'appuyait  la
Baltique, dbordait l'aile droite russe; elle menaait Revel, puis Riga,
et jusqu' Ptersbourg. Riga le vit bientt. La guerre se fixa sous ses
murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec
sagesse, science et gloire, mme dans sa retraite, qui ne lui fut
command ni par l'hiver ni par l'ennemi, mais seulement par Napolon.

Quant  son aile droite, l'empereur avait compt sur l'appui de la
Turquie; il lui manqua. Il avait pens que l'arme russe de Volhinie
suivrait le mouvement gnral de retraite d'Alexandre, et Tormasof au
contraire s'avana sur nos derrires. L'arme franaise se trouva donc
dcouverte, et menace d'tre tourne dans ces vastes plaines. La nature
n'y offrant point de garantie comme  l'aile gauche, il fallut s'y
suffire et s'appuyer sur soi-mme. Quarante mille Saxons, Autrichiens et
Polonais y restrent en observation.

Tormasof fut battu; mais une autre arme, que la paix de Bucharest
rendit disponible, vint se joindre aux restes de la premire. Ds lors,
la guerre sur ce point devint dfensive. Elle se fit mollement, comme on
devait s'y attendre, et quoique, avec cette arme d'Autrichiens, on et
laiss des Polonais et un gnral franais. La renomme vantait celui-ci
depuis long-temps, avec obstination, malgr des revers, et ce n'tait
point un caprice.

Aucun succs, aucun revers ne fut dcisif. Mais la position de ce corps,
presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la
grande-arme se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa
confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Brzina, et s'il est vrai
qu'il parut alors ne vouloir plus tre qu'un tmoin arm de ce grand
diffrend.




CHAPITRE II.


ENTRE ces deux ailes, la grande-arme marchait au Nimen en trois masses
spares. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se
dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille
hommes, sur Pilony; Napolon, avec deux cent vingt mille hommes, sur
Nogaraski, ferme situe  trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin,
avant le jour, la colonne impriale atteignit le Nimen, mais sans le
voir. La lisire de la grande fort prussienne de Pilwisky et les
collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande arme prte  le
franchir.

Napolon, qu'une voiture avait transport jusque-l, monta  cheval 
deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se dguiser
comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour
franchir cette frontire, que, cinq mois aprs, il ne put repasser qu'
la faveur d'une mme obscurit. Comme il paraissait devant cette rive,
son cheval s'abattit tout--coup, et le prcipita sur le sable. Une voix
s'cria: Ceci est d'un mauvais prsage; un Romain reculerait! On
ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui pronona ces mots.

Sa reconnaissance faite, il ordonna qu' la chute du jour suivant, trois
ponts fussent jets sur le fleuve prs du village de Ponimen; puis il
se retira dans son quartier, o il passa toute cette journe, tantt
dans sa tente, tantt dans une maison polonaise, tendu sans force dans
un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le
repos.

Ds que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent
quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversrent d'abord.
tonns, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe.
L, ils trouvent la paix; c'est de leur ct qu'est la guerre: tout est
calme sur cette terre trangre, qu'on leur a dpeinte si menaante.
Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se
prsente bientt  eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix,
et ignorer que l'Europe entire en armes est devant lui. Il demande 
ces trangers qui ils sont.-Franais, lui rpondirent-ils.-Que
voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un
sapeur lui rpliqua brusquement: Vous faire la guerre! prendre Wilna!
dlivrer la Pologne! Et le Cosaque se retire; il disparat dans les
bois, sur lesquels trois de nos soldats, emports d'ardeur, et pour
sonder la fort, dchargent leurs armes.

Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne rpondit
pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande
invasion tait commence.

Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence
ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passrent aussitt le fleuve,
pour protger l'tablissement des ponts.

Alors sortirent des vallons et de la fort toutes les colonnes
franaises. Elles s'avancrent silencieusement jusqu'au fleuve  la
faveur d'une profonde obscurit. Il fallait les toucher pour les
reconnatre. On dfendit les feux et jusqu'aux tincelles; on se reposa
les armes  la main, comme en prsence de l'ennemi. Les seigles verts et
mouills d'une abondante rose, servirent de lit aux hommes et de
nourriture aux chevaux.

La nuit, sa fracheur qui interrompait le sommeil, son obscurit qui
alonge les heures et augmente les besoins, qui te aux yeux leur
utilit, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour
se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers
du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une
grande journe soutenait. La proclamation de Napolon venait d'tre lue:
on s'en rptait  voix basse les passages les plus remarquables, et le
gnie des conqutes enflammait notre imagination.

Devant nous tait la frontire russe. Dj,  travers les ombres, nos
regards avides cherchaient  envahir cette terre promise  notre gloire.
Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens  l'approche
de leurs librateurs. Nous nous figurions ce fleuve bord de leurs mains
suppliantes. Ici tout nous manquait, l tout nous serait prodigu! Ils
s'empresseraient de pourvoir  nos besoins: nous allions tre entours
d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour
allait bientt renatre, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions!
Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, dsert, et de mornes
et sombres forts. Nos yeux alors se tournrent tristement sur
nous-mmes, et nous nous sentmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le
spectacle imposant de notre arme runie.

 trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus leve, on
apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines,
leurs pentes, les valles, taient couvertes d'hommes et de chevaux. Ds
que la terre eut prsent au soleil toutes ces masses mobiles, revtues
d'armes tincelantes, le signal fut donn, et aussitt cette multitude
commena  s'couler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les
voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les sparait du
Nimen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se
rtrcir pour les traverser et atteindre enfin ce sol tranger, qu'ils
allaient dvaster, et qu'ils devaient bientt couvrir de leurs vastes
dbris.

L'ardeur tait si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant
l'honneur de passer les premires, furent prs d'en venir aux mains; on
et quelque peine  les calmer. Napolon se hta de poser le pied sur
les terres russes. Il fit sans hsiter ce premier pas vers sa perte. Il
se tint d'abord prs du pont, encourageant les soldats de ses regards.
Tous le salurent de leur cri accoutum. Ils parurent plus anims, que
lui, soit qu'il se sentt peser sur le coeur une si grande agression,
soit que son corps affaibli ne pt supporter le poids d'une chaleur
excessive, ou que dj il ft tonn de ne rien trouver  vaincre.

L'impatience enfin le saisit. Tout--coup, il s'enfona- travers le
pays, dans la fort qui bordait le fleuve. Il courait de toute la
vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voult
tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette
direction, toujours dans la mme solitude, aprs quoi il fallut bien
revenir prs des ponts, d'o il redescendit avec le fleuve et sa garde
vers Kowno.

On croyait entendre gronder le canon. Nous coutions, en marchant, de
quel ct le combat s'engageait. Mais  l'exception de quelques troupes
de Cosaques, ce jour-l comme les suivans, le ciel seul se montra notre
ennemi. En effet,  peine l'empereur avait-il pass le fleuve qu'un
bruit sourd avait agit l'air. Bientt le jour s'obscurcit, le vent
s'leva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel
menaant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns mme,
nagure enthousiastes, en furent effrays comme d'un funeste prsage.
Ils crurent que ces nues enflammes s'amoncelaient sur nos ttes, et
s'abaissaient sur cette terre, pour nous en dfendre l'entre.

Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant
plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'paissirent et pesrent
sur toute l'arme de la droite  la gauche et sur cinquante lieues
d'espace, elle fut tout entire menace de ses feux, et accable de ses
torrens: les routes et les champs furent inonds; la chaleur
insupportable de l'atmosphre fut change subitement en un froid
dsagrable. Dix mille chevaux prirent dans la marche, et sur-tout dans
les bivouacs qui suivirent. Une grande quantit d'quipages resta
abandonne dans les sables, beaucoup d'hommes succombrent ensuite.

Un couvent servit d'abri  l'empereur, contre la premire fureur de cet
orage. Il en repartit bientt pour Kowno, o rgnait le plus grand
dsordre. Le fracas des coups de tonnerre n'tait plus entendu; ces
bruits menaans, qui grondaient encore sur nos ttes, semblaient
oublis. Car si ce phnomne, commun dans cette saison, a pu tonner
quelques esprits, pour la plupart le temps des prsages est pass. Un
scepticisme, ingnieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les
autres, de terrestres passions, des besoins imprieux, ont dtourn
l'ame des hommes de ce ciel d'o elle vient, et o elle doit retourner.
Ainsi dans ce grand dsastre, l'arme ne vit qu'un accident naturel
arriv mal  propos; et loin d'y reconnatre la rprobation d'une si
grande agression, dont au reste elle n'tait pas responsable, elle n'y
trouva qu'un motif de colre contre le sort, ou le ciel qui, par hasard
ou autrement, lui donnait un si terrible prsage.

Ce jour-l mme, un malheur particulier vint se joindre  ce dsastre
gnral. Au-del de Kowno, Napolon s'irrite contre la Vilia, dont les
Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il
affecte de la mpriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il
ordonne  un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette
rivire. Ces hommes d'lite s'y prcipitrent sans hsiter.

D'abord ils marchrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils
redoublrent d'efforts. Bientt ils atteignirent  la nage le milieu
des flots. Mais ce fut l que le courant plus rapide les dsunit. Alors
leurs chevaux s'effraient, ils drivent, et sont emports par la
violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent disperss. Leurs
cavaliers luttent et se dbattent vainement, la force les abandonne;
enfin ils se rsignent. Leur perte est certaine, mais c'est  leur
patrie, c'est devant elle, c'est pour leur librateur qu'ils se sont
dvous, et prs d'tre engloutis, suspendant leurs efforts, ils
tournent la tte vers Napolon et s'crient: Vive l'empereur! On en
remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau,
rptrent ce cri, et prirent aussitt. L'arme tait saisie d'horreur
et d'admiration.

Quant  Napolon, il ordonna vivement et avec prcision tout ce qu'il
fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paratre mu; soit
habitude de se matriser, soit qu' la guerre il regardt les motions
du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple,
et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevt de plus grands
malheurs, devant lesquels celui-l n'tait rien.

Un pont, jet sur cette rivire, porta le marchal Oudinot et le
deuxime corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'arme
passait encore le Nimen. Il lui fallut trois jours entiers. L'arme
d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'arme du roi de
Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.

De Kowno, Napolon se rendit en deux jours, jusques aux dfils qui
dfendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des
nouvelles de ses avant-postes. Il esprait qu'Alexandre lui disputerait
cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait dj son
espoir; quand on vint lui annoncer que la ville tait ouverte. Il
s'avance soucieux et mcontent. Il accuse ses gnraux d'avant-garde
d'avoir laiss s'chapper l'arme russe. C'est  Montbrun, au plus
actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu' le menacer.
Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme
d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient
toute l'importance qu'il attachait  une prompte victoire.

Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions,
pour entrer  Wilna. Il se fit prcder et suivre par des rgimens
polonais. Mais, plus occup de la retraite des Russes que des cris
d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa
rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs
hussards du 8, engags sans tre soutenus dans un bois, venaient d'y
prir sous les efforts de la garde russe: Sgur, qui les commandait,
aprs une dfense dsespre, tait tomb perc de coups.

L'ennemi avait brl ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs
routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napolon fit recueillir
ce que le feu avait pargn, et rtablir les communications. Il poussa
Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en mme temps, il jeta
Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-l mme, culbutait
Witgenstein depuis Deweltowo jusqu' Wilkomir; puis il revint occuper
dans Wilna la place d'Alexandre.

L, ses cartes dployes, les rapports militaires, et une foule
d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il tait sur le thtre
de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de
promptes et imminentes dcisions  prendre, des ordres de mouvement 
donner, des hpitaux, des magasins, des lignes d'opration  tablir.

Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir
la vrit, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille
rponses et rapports contradictoires.

Ce n'tait pas tout. Napolon, dans Wilna, avait un nouvel empire 
organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le
gouvernement de la France  diriger. Sa correspondance politique,
militaire et administrative, qu'il avait laisse s'accumuler depuis
plusieurs jours, l'appelait imprieusement. Car tel tait son usage,
dans l'attente d'un grand vnement qui dcidait de plusieurs de ses
rponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il
se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour mditer en repos; et
bientt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres
qu'il venait de concevoir.

Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'arme autrichienne. Le
discours d'ouverture de la dite polonaise dplut  l'empereur; il
s'cria en le jetant: C'est du franais; il fallait du polonais! Quant
aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur arme, il
ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut
suffisante.




CHAPITRE III.


CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme
vivant encore, quoique dj vieilli; d'un ct, la retraite prcipite
des Russes et la prsence de Napolon; de l'autre, le cri d'indpendance
qu'avait jet Varsovie, et sur-tout la vue de ces hros polonais qui
rentraient, avec la libert, sur ce sol dont ils s'taient exils avec
elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers  la joie; le
bonheur parut gnral, l'pnchement universel.

On crut voir par-tout les mmes sentimens, dans l'intrieur des maisons,
comme aux fentres, et sur les places publiques. On se flicitait, on
s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vtus de leur
ancien costume, qui rappelait des ides de gloire et d'indpendance. Ils
pleuraient de joie  la vue des bannires nationales, qu'on venait enfin
de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air
d'acclamations. Mais cette exaltation irrflchie chez les uns, excite
chez les autres, dura peu.

De leur ct, les Polonais du grand-duch brlaient toujours du plus
noble enthousiasme: dignes de la libert, ils lui sacrifiaient tous les
biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion,
ils ne se dmentirent pas: la dite de Varsovie se constitua en
confdration gnrale, dclara le royaume de Pologne rtabli; convoqua
les ditines, invita toute la Pologne  se confdrer, somma tous les
Polonais de l'arme russe d'abandonner la Russie, se fit reprsenter par
un conseil-gnral, maintint du reste l'ordre tabli, et enfin envoya
une dputation au roi de Saxe, et une adresse  Napolon.

Le snateur Wibicki la lui porta  Wilna. Il lui dit: que-les Polonais
n'avaient t soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la
trahison; qu'ils taient donc libres de droit devant Dieu, comme devant
les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'tre de fait, ce droit devenait un
devoir; qu'ils rclamaient l'indpendance de leurs frres, les
Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de runion
 toute la famille polonaise; mais que c'tait  lui qui dictait au
sicle son histoire, en qui la force de la providence rsidait, 
appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient
demander  Napolon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le
royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se
dvoueraient aux ordres du chef de la quatrime dynastie franaise,
devant qui les sicles n'taient qu'un moment, et l'espace qu'un point.

Napolon rpondit: Gentilshommes, dputs de la confdration de
Pologne, j'ai entendu avec intrt ce que vous venez de me dire.
Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais vot comme vous
dans l'assemble de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir
de l'homme civilis.

Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intrts  concilier et beaucoup de
devoirs  remplir. Si j'avais rgn pendant le premier, le second, ou le
troisime partage de la Pologne, j'aurais arm mes peuples pour la
dfendre. Aussitt que la victoire m'eut mis en tat de rtablir vos
anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces,
je le fis sans chercher  prolonger la guerre, qui aurait continu 
rpandre le sang de mes sujets.

J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats  mes cts,
dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis  ce
que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je
ferai tout ce qui dpendra de moi pour seconder vos rsolutions. Si vos
efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de rduire vos
ennemis  reconnatre vos droits; mais dans des contres si loignes et
si tendues, c'est entirement dans l'unanimit des efforts de la
population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succs.

Je vous ai tenu le mme langage ds ma premire entre en Pologne. Je
dois y ajouter, que j'ai garanti  l'empereur d'Autriche l'intgrit de
ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun
mouvement, qui tende  troubler la paisible possession de ce qui lui
reste des provinces de la Pologne.

Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la
Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animes du mme esprit que j'ai
vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause
par des succs. Je rcompenserai ce dvouement de vos contres, qui vous
rend si intressans, et vous acquiert tant de titres  mon estime et 
ma protection, par tout ce qui pourra dpendre de moi dans les
circonstances.

Les Polonais avaient cru s'adresser  l'arbitre souverain du monde, 
celui dont chaque parole tait un dcret, et qu'aucun mnagement
politique n'tait capable d'arrter: ils ne surent  quoi attribuer la
circonspection de cette rponse. Ils doutrent des intentions de
Napolon: le zle des uns en fut glac, la tideur des autres justifie:
tous s'tonnrent. Mme autour de lui, on se demanda les motifs de cette
prudence, qui paraissait intempestive, et  laquelle il n'avait pas
accoutum: Quel tait donc le but de cette guerre? craignait-il
l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle dconcert? doutait-il
de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des
engagemens qu'il n'tait pas sr de pouvoir tenir?

Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagn? ou plutt, se
dfiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu
matriser, et ne s'tait-il pas encore dcid sur le sort qu'il lui
rservait?

Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent
s'affranchir d'eux-mmes; et comme en mme temps il leur crait un
gouvernement, et leur dictait jusqu'aux lans de leur patriotisme, cela
le plaa, ainsi qu'eux, dans une fausse position, o tout devint fautes,
contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas rciproquement;
une dfiance mutuelle en rsulta. Pour tant de sacrifices que les
Polonais avaient  faire, ils voulurent des engagemens plus positifs.
Mais leur runion en un seul royaume n'ayant pas t prononce, la
crainte ordinaire  l'instant des grandes dcisions, s'accrut, et la
confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en
eux-mmes.

Ce fut alors qu'il dsigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau
gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il dplut  la
fiert jalouse d'une noblesse difficile  contenter.

Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et
Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des
sous-prfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalit; mais
la Lithuanie fut en effet gouverne par un commissaire imprial, et par
quatre auditeurs franais, avec le titre d'intendans.

Enfin, de ces fautes invitables peut-tre, et sur-tout des dsordres
d'une arme, place dans l'alternative de piller ses allis ou de mourir
de faim, il rsulta un refroidissement gnral. L'empereur n'en put
douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques
milliers seulement le secondrent! Leur pospolite*, qu'il avait
estime  plus de cent mille hommes, lui avait dcern une garde
d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie
resta immobile, et Napolon en appela encore  la victoire. Heureux,
cette froideur ne l'inquita pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit
pas, soit fiert, soit justice.

[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszeni". Il
dsignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la leve en masse de toute
la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopdique
Quillet" publi en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la
Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain,  Paris 7me.
(Note du transcripteur.)]

Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mmes, d'abord les
dispositions des Lithuaniens nous occuprent peu; mais quand nos forces
diminurent, nous regardmes autour de nous; avec notre attention
s'veilla notre exigence. Trois gnraux lithuaniens, grands par leurs
noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les gnraux
franais leur reprochrent enfin la froideur de leurs compatriotes.
L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut propose pour exemple. La
vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il
faut runir, se passa chez Napolon, prs du lieu o il travaillait; et
comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les
allgations opposes se combattent sans se dtruire, comme enfin les
premires et dernires causes de la froideur des Lithuaniens s'y
trouvent dveloppes, il est impossible de les omettre.

Ces gnraux rpondirent donc: qu'ils croyaient avoir bien reu la
libert que nous leur avions apporte. Qu'au reste chacun aimait avec
son caractre: que les Lithuaniens taient plus-froids que les Polonais,
et consquemment moins communicatifs. Qu'aprs tout, les sentimens
pouvaient tre les mmes, quoique l'exprssion ft diffrente.

Que d'ailleurs les positions n'taient pas  comparer. Qu'en 1806,
c'tait aprs avoir vaincu les Prussiens, que les Franais en avaient
dlivr la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la
Lithuanie du joug russe, c'tait avant d'avoir subjugu la Russie.
Qu'ainsi les uns avaient d accueillir avec transport une libert
victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une libert
incertaine et prilleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du mme air
qu'on le recevait gratuitement. Qu' Varsovie, six ans plus tt, on
n'avait eu qu' se prparer  des ftes; tandis qu'aujourd'hui,  Wilna,
o l'on venait de voir toute la puissance des Russes, o l'on savait
leur arme intacte, et les motifs de leur retraite, c'tait  ds
combats qu'on avait  se prparer.

Et avec quels moyens? Pourquoi la libert ne leur avait-elle pas t
apporte en 1807! Alors la Lithuanie tait riche et peuple! depuis, le
systme continental, en fermant  ses productions leur seul dbouch,
l'a appauvrie, en mme temps que la prvoyance des Russes l'a dpeuple
de recrues, et plus rcemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de
chariots et de bestiaux que l'arme russe venait d'entraner avec elle.

 ces causes ils ajoutrent: La disette, rsultat de l'inclmence du
ciel de 1811, et les avaries auxquelles les bls trop gras de ces
contres sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces
du sud? L, taient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espce.
Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son arme. Schwartzenberg
peut-tre y marchait, mais tait-ce bien  des Autrichiens, usurpateurs
inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la dlivrance de la
Volhinie? voudraient-ils asseoir la libert si prs de l'esclavage? Que
n'y envoyait-on des Franais et des Polonais? Mais alors il faudrait
s'arrter, faire une guerre plus mthodique, se donner le temps
d'organiser; et Napolon, sans doute press par l'loignement o il se
trouvait de ses tats, par la dpense que ncessitait chaque jour
l'entretien de son arme, s'en tenant  elle, et courant aprs une
victoire, sacrifiait tout  l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.

Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des
excuses insuffisantes. Ils taisaient la plus forte cause de
l'immobilit de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement
intress des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait
leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur
des paysans, que les Franais venaient affranchir. On ajouta que, sans
doute, l'indpendance nationale leur paraissait trop chre  ce prix.

Ce reproche tait fond, et bien qu'il ne ft pas personnel, les
gnraux lithuaniens s'en irritrent. L'un d'eux s'cria: Vous parlez
de notre indpendance, mais il faut qu'elle soit bien prilleuse,
puisque vous,  la tte de quatre cent mille hommes, vous craignez de
vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni
par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout
neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos
provinces. Ils exigent imprieusement, et nous laissent ignorer  qui
nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu' sa patrie. Ils nous
montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la rpublique. Vous
ne donnez donc point de but  notre marche, et vous vous tonnez qu'elle
soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous
nous les donnez pour chefs. Wilna, malgr nos prires, reste spare de
Varsovie; dsunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces,
que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous,
vous sont offerts; trente mille seraient dj prts, mais vous leur
refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.

Toutes ces imputations pouvaient peut-tre encore tre combattues; mais
il ajouta: Certes nous ne marchandons pas la libert, mais nous
trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas dsintresse. Par-tout le
bruit de vos dsordres vous prcde; ils ne sont pas partiels, car votre
arme marche sur cinquante lieues de front.  Wilna, mme, malgr les
ordres multiplis de votre empereur, les faubourgs ont t pills; et
l'on s'y dfie d'une libert qu'apporte la licence.

Qu'attendez-vous donc de notre zle? un visage satisfait, des cris de
joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous
apprend que ses villages, que ses granges sont dvastes; car le peu que
les Russes n'ont point entran avec eux, vos colonnes affames le
dvorent. Dans leurs marches rapides, il s'chappe de leurs flancs une
foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se dfendre.

Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage,
vous apportant leurs bls, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils
s'offrent eux-mmes tout arms et prts  vous suivre? Eh! qu'ont-ils 
vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous
offrir. Regardez d'ici l'entre du quartier-imprial; y voyez-vous cet
homme? il est presque nu! il gmit; il vous tend une main suppliante! eh
bien, ce malheureux qui excite votre piti, c'est un de ces nobles dont
vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur,
avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir  votre
empereur; mais il a rencontr des pillards wurtembergeois, et il est
dpouill; il n'est plus pre,  peine est-il homme.

Chacun gmit et l'alla secourir! Franais, Allemands et Lithuaniens,
tous s'accordaient pour dplorer ces dsordres, aucun n'en pouvait
trouver le remde. Comment, en effet, rtablir la discipline dans de si
grandes masses, pousses si prcipitamment, conduites par tant de chefs,
de moeurs, de caractres et de pays diffrens, et forces de vivre de
maraude.

En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre  son arme que pour vingt
jours de vivres. C'tait ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une
bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi
ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en
surprenant les Russes, il les avait dsunis, il ne voulut pas lcher
prise et perdre son avantage. Il lana donc sur leurs traces quatre cent
mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas
pu nourrir les vingt mille Sudois de Charles XII.

Ce ne fut pas dfaut de prvoyance: car d'immenses convois de boeufs
suivaient l'arme, la plupart en troupeaux, le reste attel  des
chariots de vivres. On avait organis leurs conducteurs en bataillons.
Il est vrai que ceux-ci, ennuys de la lenteur de ces pesans animaux,
les assommaient, ou les laissaient prir d'inanition. On en vit pourtant
un grand nombre  Wilna et  Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk,
mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui
nous suivirent.

D'un autre ct, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule et
pu nourrir l'arme: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres
remonter le Prgel sur de grands bateaux jusqu' Vehlau, et sur de plus
lgers jusqu' Insterburg. Les autres convois allaient par terre de
Koenigsberg  Labiau, et de l, par le Nimen et la Vilia, jusqu' Kowno
et Wilna. Mais la Vilia dessche se refusa  ces transports; il fallut
y suppler.

Napolon hassait les traitans. Il voulut que l'administration de
l'arme organist des chariots lithuaniens; cinq cents furent
rassembls; leur vue l'en dgota. Il permit alors qu'on traitt avec
des Juifs, qui sont les seuls commerans de ce pays; et les vivres,
arrts  Kowno, arrivrent enfin  Wilna: mais l'arme en tait
partie.




CHAPITRE IV.


CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle
suivait le chemin que les Russes avaient ruin, et que l'avant-garde
franaise venait d'achever de dvorer. Les colonnes qui prirent des
routes latrales, y trouvrent le ncessaire; mais elles ne mirent point
assez d'ordre pour le recueillir et pour le mnager.

Le poids des calamits qu'entrana cette marche rapide ne doit donc pas
peser tout entier sur Napolon; car l'ordre et la discipline se
maintinrent dans l'arme de Davoust; elle souffrit moins de la disette;
il en fut  peu prs de mme de celle du prince Eugne. Dans ces deux
corps, lorsqu'on eut recours  la maraude, ce fut avec mthode; ou ne
fit que le mal ncessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs
jours de vivres; on l'empcha de les gaspiller. Ailleurs, les mmes
prcautions eussent donc pu tre prises: mais, soit habitude de faire la
guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs
pensrent plus  combattre qu' administrer.

Aussi Napolon tait-il le plus souvent forc de fermer les yeux sur un
maraudage qu'il dfendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout
l'attrait qu'a pour le soldat cette manire de subsister; qu'elle lui
fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plat par l'autorit
que souvent elle lui donne sur des classes suprieures  la sienne;
qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le
riche; enfin que le plaisir d'tre et de prouver qu'on est le plus fort,
s'y fait sentir sans cesse.

Pourtant,  la nouvelle de ces excs, il s'indigne! Il fait proclamer
ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Franais et de
Lithuaniens, de les excuter: et nous, que la vue de ces pillards
irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait
arrach le pain ou le btail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se
retirer lentement, vous regardant, tantt avec un dsespoir concentr,
tantt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, que non
content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait
donc qu'ils prissent d'inanition! alors on s'accusait de barbarie
envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car
c'tait l'imprieuse ncessit qui poussait au maraudage. L'officier
lui-mme ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.

Une position si excessive amena des excs. Ces hommes rudes et arms,
assaillis par tant de besoins immodrs, ne purent rester modrs. Ils
arrivaient affams prs des habitations: ils demandaient d'abord; mais,
soit dfaut de s'entendre, soit refus ou impossibilit aux habitans de
les satisfaire,  eux d'attendre, une altercation s'levait; alors de
plus en plus irrits par la faim, ils devenaient farouches, et aprs
avoir boulevers les cabanes et les chteaux, sans y trouver la
subsistance qu'ils cherchaient, dans l'garement de leur dsespoir, ils
accusaient les habitans d'tre leurs ennemis, et se vengeaient des
propritaires sur les proprits.

Il y en eut qui se turent avant d'en venir  ces extrmits; d'autres
aprs: c'taient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs
fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais
plusieurs s'endurcirent; un excs les entranait  un autre, comme on
s'chauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-l, quelques
vagabonds se vengrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu
de cette nature ingrate, ils se dnaturrent;  cette distance,
abandonns  eux-mmes, ils crurent que tout leur tait permis, et que
leurs souffrances les autorisaient  faire souffrir.

Dans cette arme si nombreuse, et compose de tant de nations, il dut
aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de
tant de malheurs en amenrent de nouveaux; dj faibles par la faim, il
fallait aller  marches forces pour la fuir, et pour atteindre
l'ennemi. La nuit venue, on s'arrtait, et les soldats entraient en
foule dans les maisons; l, sur une paille dgotante, ils tombaient
autant de lassitude que de besoin.

Les plus robustes, n'avaient que le courage de ptrir la farine qu'ils
trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont
munies; les autres, d'aller  quelques pas faire les feux ncessaires
pour apprter quelques alimens; leurs officiers, puiss comme eux,
ordonnaient faiblement plus de prcautions, et ngligeaient de voir
s'ils taient obis. Alors une flammche qui s'chappait de ces fours,
une tincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier
un chteau, un village, et pour faire prir plusieurs des malheureux
soldats qui s'y taient rfugis. Au reste, ces dsastres furent
trs-rares en Lithuanie.

L'empereur n'ignora point ces dtails; mais il tait engag: dj, ds
Wilna, tous ces dsordres avaient eu lieu; le duc de Trvise, entre
autres, l'en instruisit: Du Nimen  la Vilia, il n'a vu, dit-il, que
des maisons dvastes, que chariots et caissons abandonns; on les
trouve disperss sur les chemins et dans les champs; ils sont renverss,
ouverts, et leurs effets rpandus  et l, et pills comme s'ils
avaient t pris par l'ennemi. Il a cru suivre une droute. Dix mille
chevaux ont t tus par les froides pluies du grand orage, et par les
seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la
route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur
mphitique, insupportable  respirer; c'est un nouveau flau que
plusieurs comparent  la famine; mais celle-ci est bien plus terrible:
dj plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.

Jusque-l Napolon avait cout avec calme; ici il interrompt
brusquement: il veut chapper  la douleur par l'incrdulit; il
s'crie: C'est impossible! o sont leurs vingt jours de vivres? Les
soldats bien commands ne meurent jamais de faim.

Un gnral, l'auteur de ce dernier rapport, tait l; Napolon se tourne
vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce gnral,
soit faiblesse, soit incertitude, rpond que ces malheureux ne sont
point morts d'inanition, mais d'ivresse.

L'empereur demeure alors persuad qu'on exagre  ses yeux les
privations de ses soldats. Quant au reste, il s'crie qu'il faut bien
supporter la perte des chevaux, de quelques quipages, celle mme de
quelques habitations: c'est un torrent qui s'coule; c'est le mauvais
ct de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa
part; ses trsors, ses bienfaits le rpareront: un grand rsultat
couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la
gagner, il sufft.

Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus mthodique,
que suivraient les magasins; mais il ne fut pas cout. Ceux auxquels ce
marchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui rpondirent,
qu'en effet l'empereur s'irritait au rcit de maux qu'il jugeait
irrmdiables, sa politique lui imposant la ncessit d'un succs prompt
et dcisif.

Ils ajoutaient, qu'ils voyaient bien que la sant de leur chef tait
affaiblie; et que cependant, forc de se lancer dans des positions de
plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des
difficults  ct desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler
derrire lui: difficults qu'il couvrait alors de mpris, pour en
dguiser l'importance, et afin de conserver lui-mme la force d'esprit
ncessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, dj inquiet et fatigu
de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter,
impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son arme en avant,
toujours en avant, pour en finir plus tt.

Ainsi, Napolon tait contraint de s'aveugler lui-mme. On sait assez
que la plupart de ses ministres n'taient point des flatteurs: les faits
et les hommes parlrent; mais que purent-ils lui apprendre?
qu'ignorait-il? tous ses prparatifs n'avaient-ils pas t dicts par la
prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'et dit,
qu'il n'et crit cent fois? C'tait aprs avoir prvu jusqu'aux
moindres dtails, s'tre prpar contre tous les inconvniens, avoir
tout dispos pour une guerre lente et mthodique, qu'il se dpouillait
de toutes ces prcautions, qu'il abandonnait tous ces prparatifs, et se
laissait emporter par l'habitude, par la ncessit des guerres courtes,
des victoires rapides et des paix subites.




CHAPITRE V.


DANS de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de
l'empereur de Russie, un parlementaire, se prsenta aux avant-postes
franais. Il fut accueilli, et l'arme, dj moins ardente, espra la
paix.

Il apportait  Napolon des paroles d'Alexandre: Il tait,
disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le
climat et le caractre russe rendraient interminable, tait commence;
mais tout rapprochement n'tait pas devenu impossible, et d'une rive 
l'autre du Nimen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout,
que son matre dclarait devant l'Europe, qu'il n'tait pas l'agresseur;
que son ambassadeur  Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas
entendu rompre la paix; qu'ainsi les Franais se trouvaient en Russie
sans dclaration de guerre. Du reste, point de nouvelles propositions,
ni par crit, ni dans la bouche de Balachoff.

Le choix du parlementaire avait t remarqu; c'tait le ministre de la
police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il
venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus dfiant sur le caractre
du ngociateur, c'est que la ngociation parut n'en avoir aucun, si ce
n'est celui d'une grande modration, qu'on prit alors pour de la
faiblesse.

Napolon n'hsita point. Il n'avait pas pu s'arrter  Paris,
reculerait-il  Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel rsultat prsenter
aux armes franaises et allies, pour motiver tant de fatigues, de si
grands dplacemens, tant de dpenses individuelles et nationales: ce
serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes,
depuis son dpart de Paris, l'avaient autant engag que ses actions, de
sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses allis que devant
ses ennemis.

Alors mme, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entrana,
dit-on, encore. Qu'tait-il venu faire  Wilna? que lui voulait
l'empereur de Russie? prtend-il lui rsister? il n'est gnral qu' la
parade. Quant  lui, sa tte est son conseil, tout part de l. Mais
Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois
gnraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen,
trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci
manoeuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un gnral de
retraite. Et il ajouta: Vous croyez tous savoir la guerre, parce que
vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre,
l'aurais-je donc laiss publier!

Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il
dit encore: qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque
dans son quartier-imprial. Alors, montrant Caulincourt au ministre
russe: Voil, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe
dans le camp franais.

Peut-tre Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par l, Napolon
voulait se prparer en lui un ngociateur qui plt  Alexandre; car
aussitt que Balachoff fut sorti, il s'lana vers l'empereur, et, d'une
voix irrite, il lui demanda pourquoi il l'avait insult? s'criant
qu'il tait Franais, bon Franais, qu'il l'avait prouv, qu'il allait
le lui prouver encore, en lui rptant que cette guerre tait
impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'arme, la France et lui.
Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui
demandait une division en Espagne, o personne ne dsirait servir, et le
plus loin de lui possible.

L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire couter, il se
retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier,
prsent  cette scne, s'tait interpos sans succs; Bessires, plus en
arrire, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le
lendemain, Napolon ne put ramener  lui son grand-cuyer, que par des
ordres formels et ritrs. Enfin il le calma par des caresses et par
l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt mritait.
Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et
inadmissibles.

Alexandre n'y rpondit pas; on n'avait point compris toute l'importance
de la dmarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser 
Napolon, ni mme lui rpondre. C'tait, avant une rupture sans retour,
une dernire parole; ce qui la rend remarquable.

Cependant Murat courait aprs cette victoire tant dsire; il commandait
la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la
route de Swentziany, et le poussait sur Drua. Chaque matin,
l'arrire-garde russe semblait lui avoir chappe, chaque soir, il
l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, aprs
une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris
de nourriture; c'taient donc tous les jours de nouveaux combats sans
rsultats importans.

D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la mme direction.
Oudinot avait pass la Vilia ds Kowno, et dj en Samogitie, au nord de
Wilna,  Deweltowo et  Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il
poussait devant lui vers Dnabourg. Il marchait ainsi  la gauche de Ney
et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Ds le 15
juillet, la Dna avait t aborde de Disna  Dnabourg par Murat,
Montbrun, Sbastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois
divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.

Ce fut Oudinot qui se prsenta devant Dnabourg; il tta cette ville,
que les Russes s'taient inutilement efforcs de fortifier. Cette marche
trop excentrique du duc de Reggio mcontenta Napolon. Le fleuve
sparait les deux armes. Oudinot le remonta pour se rapprocher de
Murat, et Witgenstein pour se runir  Barclay. Dnabourg resta sans
assaillans et sans dfenseurs.

Dans sa marche, Witgenstein aperut, de la rive droite, Drua, et la
cavalerie de Sbastiani, qui occupait cette ville avec trop de scurit.
La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve  l'un de ses corps, et le
15 au matin, les avant-postes franais furent surpris, l'une de leurs
brigades presque tout enleve, et Sbastiani forc de reculer. Aprs
quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa
route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un gnral
franais. Ce coup de main fit esprer une bataille  Napolon; croyant
que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa
marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant
les circonstances. Son espoir fut court.

Pendant ces vnemens, Davoust  Osmiana, au sud-est de Wilna, avait
entrevu quelques coureurs de Bagration, qui dj cherchait avec
inquitude une issue vers le nord. Jusque-l, hors une victoire, le plan
form ds Paris avait russi. Sachant l'ennemi tendu sur une trop
longue ligne dfensive, Napolon l'avait rompue, en l'attaquant
brusquement d'un seul ct, et avait ainsi rejet et fait poursuivre sa
plus grande masse sur la Dna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait
aborder que cinq jours plus tard, tait encore sur le Nimen. C'tait
pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la mme
manoeuvre que Frdric II avait souvent employe sur deux lieues de
terrain et en quelques heures.

Dj Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une  l'autre de ces
deux masses spares, n'avaient chapp que grce  l'tendue du pays,
au hasard, et  toutes les causes de cette ignorance, o l'on est
toujours  la guerre, sur ce qui se passe si prs de soi, chez l'ennemi.

Plusieurs ont prtendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de
ngligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule,
cette arme d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les
prcautions d'une arme attaque; que l'agression commence, et
Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napolon aurait d remonter plus
rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'arme
d'Italie suivre de plus prs ce mouvement. Peut-tre alors Doctorof,
commandant l'aile gauche de Barclay, forc de traverser notre attaque,
pour fuir de Lida vers Swentziany, et t fait prisonnier. Pajol le
repoussa  Osmiana, mais il s'chappa par Smorgoni. On ne lui enleva que
des bagages, et Napolon s'en prit au prince Eugne, quoiqu'il lui et
prescrit tous ses mouvemens.

Mais bientt l'arme d'Italie, l'arme bavaroise, le premier corps et la
garde occuprent et entourrent Wilna. L, couch sur ses cartes, dont
sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frdric II, le
forait de se rapprocher ainsi, Napolon suivait des yeux l'arme russe;
elle tait divise en deux masses ingales; l'une avec son empereur vers
Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.

 quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Dna et le Borysthne
sparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves
coulent paralllement de l'est  l'ouest, laissant entre eux un
intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain ingal, bois et
marcageux. Ils arrivent ainsi de l'intrieur de la Russie sur ses
confins; mais  cette hauteur, en mme temps, et comme de concert, ils
tournent, l'un brusquement  Orcha vers le midi, l'autre prs de
Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que
leur cours trace les frontires de la Lithuanie et de la vieille Russie.

L'troit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de
prendre un direction si oppose, semble tre l'entre, et comme les
portes de la Moskovie. C'est le noeud des routes qui conduisent aux deux
capitales de cet empire.

Tous les regards de Napolon restrent fixs sur ce point. Par la
retraite d'Alexandre sur Drissa, il prvit celle que Bagration allait
tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou
par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitt vers Minsk, entre ces
deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie,
les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie lgre.

Pendant qu' sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur
Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et
s'emparera du cours du Borysthne; tandis qu' sa gauche, Murat, Oudinot
et Ney, dj devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son
empereur; lui avec son arme d'lite, l'arme d'Italie, l'arme
bavaroise et trois divisions dtaches de Davoust, se dirigera sur
Vitepsk, entre Davoust et Murat, prt  se joindre  l'un ou  l'autre;
s'interposant et pntrant ainsi entre les deux armes ennemies, se
jetant entre elles et au-del d'elles; enfin les tenant spares,
non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude
qu'elle donnera  Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait
alors  dfendre. Les circonstances devaient dcider du reste.

Telle tait sa pense, le 10 juillet,  Wilna; c'est ainsi qu'elle fut
crite, ce jour-l mme, sous sa dicte, et corrige de sa main, pour
l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir  son
excution. Aussitt le mouvement, dj commenc, devint gnral.




CHAPITRE VI.


LE roi de Westphalie dpassait alors  Grodno le Nimen, pour le
repasser  Bielitza, dborder la droite de Bagration, le mettre en fuite
et le poursuivre.

Cette arme, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un
gnral et un pays difficiles  vaincre. Il fallait qu'elle envaht le
plateau de la Lithuanie; l, sont les sources des rivires qui versent
leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent 
dcider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y sjournent
et inondent au loin le pays. On a jet quelques chausses troites sur
ces champs boiss et marcageux; elles y forment de longs dfils, que
Bagration dfendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci
l'attaqua ngligemment; son avant-garde seule joignit trois fois
l'ennemi  Nowogrodeck,  Myr et  Romanof. La premire rencontre fut
tout  l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg
resta matre d'un champ de bataille sanglant et disput.

En mme temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et
Ygumen, derrire le gnral russe, et s'emparait de l'issue des dfils
o le roi de Westphalie forait Bagration de s'engager.

Entre ce gnral et sa retraite se trouvait une rivire qui prend sa
source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, 
travers un sol pourri, ne dment pas son origine; ses eaux bourbeuses
coulent vers le sud-est; son nom a une funeste clbrit, qu'il doit 
nos malheurs.

Les ponts de bois et les longues chausses que, pour en approcher, il a
fallu jeter sur les marcages qui la bordent, aboutissent  une ville
nomme Borizof, situe sur sa rive gauche, du ct de la Russie. Cette
rive est en gnral moins basse que la droite; remarque applicable 
toutes les rivires qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un
ple  l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale,
comme l'Asie, l'Europe.

Ce passage tait important, Davoust y prvint Bagration, en se
saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la
Vilia jusqu' la Brzina; aussi, quand le prince russe et son arme,
qu'Alexandre appelait vers le nord, poussrent leurs claireurs, d'abord
sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzo et
Sobsnicki, ils se heurtrent contre Davoust et furent forcs de se
replier sur eux-mmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrire et 
droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y
sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du marchal
y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y prsentait
par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.

 cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coups de
l'arme d'Alexandre, et envelopps par deux fleuves et deux armes,
Napolon s'cria: Ils sont  moi! En effet, il ne s'en fallut pas de
trois marches que Bagration ne ft compltement cern. Mais Napolon,
qui depuis accusa Davoust de l'vasion de l'aile gauche des Russes, pour
tre rest quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de
Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du marchal. Ce
fut changement trop tardif, et au milieu d'une opration qui en
dtruisit l'ensemble.

Cet ordre tait arriv dans l'instant o Bagration, repouss de Minsk,
n'avait plus pour retraite qu'une chausse longue et trote. Elle
s'lve sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust
crivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce dfil, dont il
allait  Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais
le roi, dj irrit des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses
premires oprations lui avaient attirs, ne put souffrir pour chef un
sujet; il quitta son arme, sans se faire remplacer, sans mme, s'il
faut en croire Davoust, communiquer  aucun de ses gnraux l'ordre
qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rtirer en
Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.

Cependant, Davoust attendit vainement  Glusck Bagration. Ce gnral
n'tant plus assez pouss par l'arme westphalienne, put faire un
nouveau dtour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Brzina, et
atteindre le Borysthne vers Bickof. L encore, si l'arme westphalienne
et eu un chef, si ce chef et serr le Russe de plus prs, s'il l'et
remplac  Bickof, quand il se heurta  Mohilef contre Davoust, il est
certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le
Borysthne et la Brzina, et t forc de vaincre ou de se rendre. Car
on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Brzina qu' Bobruisk,
ni atteindre le Borysthne que vers Novo-Bickof,  quarante lieues au
midi d'Orcha, et  soixante lieues de Vitepsk, qui tait son but.

Se trouvant jet si loin de sa direction, il se hta de la regagner, en
remontant le Borysthne jusqu' Mohilef. Mais il y trouva encore
Davoust, qui l'avait prvenu l comme  Lida, en passant la Brzina,
sur le point mme o Charles XII l'avait franchie.

Ce marchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de
Mohilef. Il le supposait dj sur la rive gauche du Borysthne. Leur
surprise mutuelle tourna d'abord  l'avantage de Bagration, qui lui
enleva tout un rgiment de cavalerie lgre. Bagration avait alors
trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci
choisit un terrain haut, dfendu par un ravin, et resserr entre deux
bois. Les Russes ne pouvaient s'tendre sur ce champ de bataille;
nanmoins ils l'acceptrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaqurent
en hommes srs de vaincre; ils ne songrent seulement pas  profiter des
bois; pour tourner la droite de Davoust.

Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en
prsence de Napolon les avait troubls; car chaque gnral ennemi le
croyait devant lui, Bagration  Mohilef, et Barclay  Drissa. On croyait
le voir par-tout  la fois; tant la renomme agrandit l'homme de gnie,
en remplit le monde, et en fait comme un tre surnaturel, en le rendant
prsent par-tout.

Ce choc fut violent et opinitre de la part des Russes, mais sans
combinaison. Bagration, rudement repouss, fut encore forc de retourner
sur ses pas. Il alla passer le Borysthne  Novo-Bickof, o il centra
dans l'intrieur de la Russie, pour se joindre enfin  Barclay, au-del
de Smolensk.

Napolon ddaigna d'attribuer ce mcompte  l'habilet du gnral
ennemi: il s'en prit aux siens. Dj, il sentait que sa prsence tait
par-tout ncessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de
ses oprations s'tait tellement agrandi, que, forc de rester au
centre, il manquait sur toute la circonfrence. Ses gnraux, fatigus
comme lui, trop indpendans les uns des autres, trop spars, et en mme
temps trop dpendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses
ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette tendue. Il fallait une
trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste
qu'elle ft, n'y pouvait suffire.

Mais enfin, le 16 juillet l'arme entire tait en mouvement. Pendant
que tout se htait et s'efforait ainsi, il tait encore dans Wilna,
qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la leve de onze regimens
lithuaniens. Il y tablissait le duc de Bassano, pour gouverner la
Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique,
et mme militaire, entre lui, l'Europe, et les gnraux commandant les
corps d'arme qui ne devaient pas le suivre  Moskou.

Cette apparente inaction de Napolon dans Wilna dura vingt jours: les
uns crurent que, se trouvant au centre de ses oprations avec une forte
rserve, il attendait l'vnement, prt  se porter vers Davoust, Murat,
ou Macdonald; d'autres pensrent que l'organisation de la Lithuanie, et
la politique de l'Europe, dont il tait plus prs  Wilna, le retenaient
dans cette ville, ou qu'il ne prvoyait pas d'obstacles dignes de lui
jusqu' la Dna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta
trop. L'vacuation prcipite de la Lithuanie par les Russes, sembla
l'blouir: l'Europe put en juger; ses bulletins rptrent ses paroles.

Le voil donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un
dsert o ses peuples disperss sont insuffisans; ils seront vaincus par
son tendue, qui devait les dfendre: ce sont des barbares!  peine
ont-ils des armes! Point de recrues prtes. Il faut plus de temps 
Alexandre pour les rassembler, qu' lui pour arriver  Moskou. Il est
vrai que sans cesse, depuis le passage du Nimen, le ciel inonde ou
brle une terre sans abri: mais cette calamit est moins un obstacle 
la rapidit de notre agression, qu'une entrave  la fuite des Russes;
ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir
de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette
Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais
seulement par la perfidie.

 ces motifs du sjour, peut-tre trop prolong, que Napolon fit 
Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se
disaient entre eux, que ce gnie si vaste, et toujours de plus en plus
actif et audacieux, n'tait plus second, comme autrefois, par une
vigoureuse constitution. Ils s'tonnaient de ne plus trouver leur chef
insensible aux ardeurs d'une temprature brlante. Ils se montraient
l'un  l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps tait
surcharg, signe prcurseur d'un affaiblissement prmatur.

Quelques-uns s'en prenaient  des bains dont il faisait un frquent
usage. Ils ignoraient que, bien loin d'tre une habitude de mollesse,
ils lui taient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une
nature grave et inquitante, que sa politique cachait avec soin, pour ne
pas donner  ses ennemis un cruel espoir.

Telle est l'invitable et malheureuse influence des plus petites causes
sur la destine des nations. On verra bientt, quand les plus profondes
combinaisons qui devaient assurer le succs de l'entreprise la plus
hardie et peut-tre la plus utile  l'Europe se seront dveloppes,
comment,  l'instant dcisif, dans les champs de la Moskowa, la nature
paralysa le gnie, et l'homme manqua au hros. Les nombreux bataillons
de la Russie n'auraient pu la dfendre: un jour d'orage, une fivre
soudaine la sauvrent.

Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en
jetant les yeux sur le tableau que je serai forc de tracer de la
bataille de la Moskowa, on me verra rpter toutes les plaintes et mme
les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutume arrachrent
aux amis les plus dvous et aux admirateurs les plus constans de ce
grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont crit sur cette
journe, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son
abattement, s'efforait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un
malheur, ces tmoins l'ont appel une faute.

Au reste,  huit cents lieues de la patrie, aprs tant de fatigues et de
sacrifices,  l'instant o l'on voit la victoire s'chapper et
commencer un avenir effrayant, on devient naturellement svre, et l'on
souffre trop pour tre entirement juste.

Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuad que la vrit est
de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre
capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, mme de
ses revers; de cet homme qui s'leva  une si grande hauteur, que la
postrit aura peine  distinguer les nuages pars sur une telle
gloire.




CHAPITRE VII.


CEPENDANT, il apprend que ses ordres sont excuts, son arme runie,
qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet,  onze
heures et demie du soir; il s'arrte  Swentziany, pendant que le soleil
du 17 est le plus ardent; le 18, il est  Kluboko; il y sjourne dans
un monastre, d'o le bourg que ce couvent domine, lui semble tre
plutt une runion de huttes de sauvages qu'une habitation europenne.

Une adresse des Russes aux Franais venait d'tre rpandue dans son
arme: on la lui apporta. Il y vit de dures vrits, que gtait une
invitation inutile et maladroite  la dsertion. Cette lecture excite sa
colre; dans son agitation, il dicte une rplique qu'il dchire, puis
une autre qui prouve le mme sort, enfin une troisime dont il reste
satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom
d'un grenadier franais. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui
partaient de son cabinet, ou de son tat-major. Il rduisait sans cesse
ses ministres et Berthier  n'tre que ses secrtaires. Dans son corps
appesanti, son esprit tait rest actif; l'accord manquait, ce fut une
cause de nos malheurs.

Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonn
son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement
l'claire: retenu par l'chec qu'avait reu Sbastiani vers Drua, et
sur-tout par les pluies et le mauvais tat des chemins, il reconnat
trop tard peut-tre que l'occupation de Vitepsk est pressante et
dcisive, qu'elle seule est minemment agressive en ce qu'elle spare
les deux fleuves et les deux armes ennemies. De cette position, il
pourra prendre  revers l'arme incomplte de son rival, lui interdire
le midi de son empire, et de sa force craser sa faiblesse. Que si
Barclay l'a prvenu dans cette capitale, sans doute il voudra la
dfendre; l peut-tre l'attendait cette victoire tant dsire, qui
vient de lui chapper sur la Vilia.

Aussitt il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat
et Ney, alors vers Polotsk, o il laisse Oudinot. Quant  lui, de
Kluboko, o il se trouvait au milieu de sa garde, de l'arme d'Italie
et de trois divisions dtaches de Davoust, il se rend  Kamen, toujours
en voiture, mais pendant la nuit, par ncessit, o peut-tre pour que
le soldat ignort que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues.

Jusque-l, la plus grande partie de l'arme marchait, tonne de ne
point trouver d'ennemis; elle s'y tait habitue. Le jour, c'tait la
nouveaut des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le
soir, c'tait la ncessit de se choisir ou de se faire des abris, de
chercher sa nourriture et de la prparer: on tait tellement distrait
par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un pnible
voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi,
jusqu'o irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme
l'empereur, l'arme espra une victoire et la paix.

C'tait vers Beszenkowiczi. Le prince Eugne venait d'y rencontrer
Doctorof: ce gnral conduisait l'arrire-garde de Barclay. En le
suivant de Polotsk  Vitepsk, il s'tait fait clairer sur la rive
gauche de la Dna,  Beszenkowiczi; il en brla le pont en se retirant.
Le vice-roi, matre de cette ville, vit la Dna, et rtablit le passage:
quelques troupes laisses en observation sur l'autre rive contrarirent
faiblement cette opration. Napolon accourut: il contempla pour la
premire fois ce fleuve, sa nouvelle conqute. Il blma avec raison et
schement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux
rives.

Ce ne fut point une vanit purile qui lui fit alors passer ce fleuve,
mais l'empressement de voir par lui-mme o en tait l'arme russe dans
sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage,
ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait
l'arrire-garde ennemie, et les rponses de quelques prisonniers, lui
prouvrent que Barclay l'avait prvenu, qu'il avait laiss Witgenstein
devant Oudinot, et que le gnral en chef russe tait dans Vitepsk. Dj
mme, il tait prt  disputer  Napolon les dfils qui couvrent cette
capitale.

Napolon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste
d'arrire-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armes y arrivaient en
ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens
avaient t excuts avec une telle prcision, que tous ces corps,
partis du Nimen  des poques et par des routes diffrentes, malgr des
obstacles de tout genre, aprs un mois de sparation, et  cent lieues
du point o ils s'taient quitts, se trouvrent  la fois runis 
Beszenkowiczi, o ils arrivrent le mme jour et  la mme heure.

Aussi le plus grand dsordre y rgnait; de nombreuses colonnes de
cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y prsentaient de tous cts;
elles se disputaient le passage; chacun, irrit par la fatigue et par la
faim, tait impatient d'arriver  sa destination.

En mme temps, les rues taient obstrues par une foule d'ordonnances,
d'officiers d'tat-major, de valets, de chevaux de main et de bagages.
Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des
vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se
croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant  chaque
instant, ce fut bientt comme un chaos.

Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres presss, cherchent vainement 
s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds  leurs avertissements,
mme  leurs ordres; de l des querelles, des clameurs, dont le bruit se
joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit
des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, mme aux
combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prtendent forcer
l'entre, et que d'autres, dj tablis, dfendent.

En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'taient presque mles, se
dbrouillrent; cet amas de troupes s'coula vers Ostrowno et dans
Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succda le plus profond
silence.

Ce rassemblement, les ordres multiplis qui arrivaient de toutes parts,
la rapidit avec laquelle tous les corps s'taient ports en avant, mme
pendant la nuit, tout annonait un combat pour le lendemain. En effet,
Napolon n'avait pas pu prvenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les
y forcer; mais ceux-ci, aprs y tre entrs par la rive droite de la
Dna, avaient travers cette ville, et venaient au-devant de lui, pour
dfendre les longs dfils qui la couvrent.

Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie.  deux
lieues de ce village, Domon, du Cotlosquet, Carignan, et le huitime de
hussards, s'avanaient en colonne, sur une lange route, marque par un
double rang de grands bouleaux. Ces hussards taient prs d'atteindre le
sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus
faible partie d'un corps, compos de trois rgimens de cavalerie de la
garde russe, et de six pices de canon. Pas un tirailleur ne couvrait
cette ligne.

Les chefs du huitime se croyaient prcds par deux rgimens de leur
division, qui marchaient  travers champs,  droite et  gauche de la
route, et dont les arbres, qui la bordent, leur drobaient la vue. Mais
ces corps s'taient arrts, et le huitime, dj bien en avant d'eux,
s'avanait toujours, persuad que ce qu'il entrevoyait au travers des
arbres,  cent cinquante pas devant lui, tait ces deux mmes rgimens
que, sans s'en apercevoir, il venait de dpasser.

L'immobilit des Russes acheva de tromper les chefs du huitime. L'ordre
de charger leur paraissant une erreur, ils envoyrent un officier
reconnatre la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancrent
toujours sans dfiance. Tout--coup ils voient leur officier, sabr,
renvers, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils
n'hsitent plus, et sans perdre de temps  tendre leur troupe sous ce
feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour
l'teindre. D'un premier lan ils se saisissent des pices, ils
culbutent le rgiment qui est au centre de la ligne ennemie, et
l'crasent. Dans le dsordre de ce premier succs, ils voient le
rgiment russe de droite, qu'ils venaient de dpasser, rester comme
immobile d'tonnement; ils reviennent sur lui par derrire, et le
dfont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperoivent le
troisime rgiment de gauche de l'ennemi, qui, tout dconcert,
s'branlait et cherchait  se retirer; ils se retournent agilement, avec
tout ce qu'ils peuvent runir vers ce troisime ennemi, qu'ils attaquent
au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.

Anim par ce succs, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui
semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pntrer, mais alors une forte
rsistance l'arrta.

La position d'Ostrowno tait bien choisie: elle dominait, on y voyait
sans tre vu; elle coupait une grande route; la Dna  droite, un ravin
devant, des bois pais sur sa surface et  gauche. D'ailleurs elle tait
 porte des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale
de ces contres. Ostermann accourait pour la dfendre.

De son ct, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi
victorieux, comme jadis il l'avait t des jours d'un soldat obscur,
s'obstine contre ce bois, malgr les feux qui en sortent. Mais il
s'aperoit qu'il ne s'agit plus d'un premier lan. Le terrain enlev par
les hussards du huitime lui est disput, et il faut que sa tte de
colonne, compose des divisions Bruyres et Saint-Germain et du huitime
d'infanterie, s'y maintienne contre une arme.

On s'y dfendit, comme des vainqueurs se dfendent, en attaquant. Chaque
corps ennemi qui se prsenta sur nos flancs comme assaillant, fut
assailli; la cavalerie fut refoule dans les bois, et l'infanterie
rompue  coups de sabre. Pourtant on se fatiguait  vaincre, quand la
division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et
vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la
victoire.

Ces dfils ont plusieurs lieues. Le soir mme le vice-roi rejoignit
Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position.
Pahlen et Konownitzin s'taient joints  Ostermann. Dj, aprs avoir
contenu la gauche des Russes, les deux princes franais marquaient aux
troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point
d'appui et de dpart pour attaquer, quand tout--coup de grandes
clameurs s'lvent  leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie
et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois
elles ont t repousses, et voil les Russes enhardis, qui sortent par
masses de leur bois, en poussant des cris pouvantables. L'audace,
l'ardeur de l'attaque a pass chez eux, et chez les Franais
l'incertitude et l'tonnment de la dfense.

Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrime rgiment essayaient
vainement de rsister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se
jonchait de leurs morts; derrire eux, la plaine se couvrait de leurs
blesss qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de
bien d'autres encore qui, sous prtexte de soutenir les blesss, ou
d'tre blesss eux-mmes, se dtachaient successivement des rangs. Ainsi
commence une droute. Dj les artilleurs, troupe toujours d'lite, ne
se voyant plus soutenus, commenaient  se retirer avec leurs pices;
quelques instans de plus, et les troupes des diffrentes armes, dans
leur fuite vers un mme dfil, allaient s'y rencontrer; de l une
confusion, o la voix et les efforts des chefs sont perdus, o tous les
lmens de rsistance se confondant deviennent inutiles.

On dit qu' cette vue, Murat irrit s'lana  la-tte d'un rgiment de
lanciers polonais, et que ceux-ci, excits par la prsence du roi,
exalts par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes
transportait de rage, se prcipitrent sur ses pas. Murat n'avait voulu
que les branler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de
se jeter avec eux dans la mle, d'o il n'aurait pu ni voir, ni
commander: mais les lances polonaises taient en arrt et serres
derrire lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le
poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre
de ct ni s'arrter: il fallut qu'il charget devant ce rgiment, comme
il s'y tait mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne
grace.

En mme temps le gnral d'Anthouard courut  ses canonniers, le prince
Eugne au cent sixime rgiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du
gnral Pir aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la
fortune; les Russes rentrrent dans leurs forts.

Cependant,  leur gauche, ils s'obstinaient  dfendre un bois pais,
dont la position avance coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzime
rgiment, tonn du feu qui en sortait, tourdi par une grle de balles,
demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux
craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'vitant ni
l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrants courut le ranimer par ses
paroles, le gnral Roussel par son exemple, et le bois fut emport.

Par ce succs, une forte colonne, qui s'tait avance sur notre droite
pour la tourner, se trouva tourne elle-mme; Murat s'en aperut;
aussitt, l'pe  la main, Que les plus braves me suivent!
s'cria-t-il. Mais ce pays est sillonn de ravins, qui protgrent la
retraite des Russes; tous allrent s'enfoncer dans une fort de deux
lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.

Aprs un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hsitaient 
se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils
accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'tre fait, et ce qui
restait  faire. Napolon se porta d'abord sur le sommet le plus lev
et le plus prs de l'ennemi: de l son gnie, planant sur tous les
obstacles, eut bientt perc le mystre de ces forts et l'paisseur de
ces montagnes: il ordonna sans hsiter, et ces bois qui avaient arrt
l'audace des deux princes, furent traverss de part en part: enfin, ce
soir-l mme, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos
tirailleurs dboucher dans la plaine qui l'environne.

Ici, tout arrta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui
couvraient cette plaine, une terre inconnue, la ncessit de la
reconnatre pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il
fallait  cette foule de soldats, engags dans un long et troit dfil,
pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnatre, se
rallier, se nourrir, et prparer ses armes pour le lendemain. Napolon
coucha sous sa tente, sur une hauteur  gauche de la grande route, et
derrire le village de Kukowiaczi.




CHAPITRE VIII.


LE 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers
rayons lui montrrent enfin l'arme russe campe sur une plaine haute,
qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivire qui s'est
creus profondment son lit, marquait le pied de cette position. En
avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient
vouloir en dfendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande
route, sa gauche dans des bois levs; toute la cavalerie  droite, en
ligne redouble, et s'appuyant  la Dna.

Le front des Russes n'tait plus en face de notre colonne, mais sur
notre gauche; il avait chang de direction avec le fleuve, qu'un dtour
loignait de nous; il fallut que la colonne franaise, aprs avoir pass
sur un pont troit un ravin qui la sparait de ce nouveau champ de
bataille, se dployt par un changement de front  gauche, l'aile droite
en avant, pour conserver de ce ct l'appui du fleuve, et faire face 
l'ennemi: dj sur les bords de ce ravin, prs du pont, et  gauche de
la grande route, un monticule isol avait attir l'empereur. De l, il
pouvait voir les deux armes, plac sur le ct du champ de bataille,
comme l'est un tmoin dans un duel.

Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvime rgiment de
ligne, qui dbouchrent les premiers; ils furent aussitt jets  gauche
devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle  la Dna, et
marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizime de chasseurs 
cheval vint ensuite, puis quelques pices lgres. Les Russes nous
regardaient froidement dfiler devant eux, et prparer notre attaque.

Cette inaction nous tait favorable: mais le roi de Naples,
qu'enivraient tant de regards, se livrant  sa fougue ordinaire,
prcipita les chasseurs du seizime sur toute la cavalerie russe; on vit
alors avec effroi cette faible ligne franaise, rompue dans sa marche
par un terrain tranch de profondes ravines, s'avancer contre les masses
ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifis, marchaient avec
hsitation  une perte certaine. Aussi, ds le premier mouvement que
firent les lanciers de la garde russe, tournrent-ils le dos: mais les
ravins, qu'il fallait repasser, arrtrent leur fuite: ils furent
atteints, et culbuts dans ces bas-fonds, o beaucoup prirent; le reste
se rfugia prs du cinquante-troisime rgiment de ligne, qui les
protgea.

Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait
pntrer jusqu'au pied de la colline d'o Napolon donnait aux corps
d'arme leur direction. Quelques chasseurs de la garde franaise
venaient de mettre pied  terre, suivant l'usage, pour former une
enceinte autour de lui, ils cartrent les lanciers ennemis  coups de
carabine. Ceux-ci, repousss, rencontrrent, en retournant sur leurs
pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizime de
chasseurs  cheval avait laisss seuls entre les deux armes; ils les
assaillirent. Tous les regards se fixrent alors sur ce point.

Des deux cts on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne
dsesprrent pas d'eux-mmes. D'abord leurs capitaines gagnrent, en
combattant, un terrain entrecoup de buissons et de crevasses, que
bordait la Dna: tous s'y runirent aussitt, par l'habitude que chacun
avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par
le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les prils
imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens,
et tous, leurs officiers cherchant  lire dans leur contenance ce qu'ils
devaient esprer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance,
et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur
soi-mme.

On s'aida du terrain avec habilet. Les lanciers russes, embarrasss
dans les broussailles et arrts par les cravasses, alongeaient en vain
leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient  pntrer, atteints
par les balles, ils tombaient blesss, leurs corps et ceux de leurs
chevaux s'ajoutaient aux obstacles que prsentait le terrain. Enfin, ils
se rebutrent; leur fuite, les cris de joie de notre arme, l'ordre
d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ mme aux plus braves, ses
paroles que l'Europe a lues, tout apprit  ces vaillans soldats, leur
gloire, qu'ils n'apprciaient pas encore, les belles actions paraissant
toujours simples  ceux qui les font. Ils s'taient crus prs d'tre
tus ou pris, ils se virent presque au mme instant victorieux et
rcompenss.

Cependant, l'arme d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient
trois divisions du premier corps, confies, depuis Wilna, au comte de
Lobau, attaquaient la grande route, et les bois o s'appuyait la gauche
de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court.
L'avant-garde russe se retira prcipitamment derrire le ravin de la
Luczissa, pour ne pas y tre jete. Alors l'arme ennemie se trouva
toute runie sur l'autre rive; elle prsentait quatre-vingt mille
hommes.

Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une
capitale, trompa Napolon: il crut qu'ils tiendraient  honneur de s'y
dfendre. Il n'tait que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de
pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se
prparer  un combat dcisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla
placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il
djena. De l, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des
siens; fort prs de lui. Les heures suivante furent employes 
parcourir,  reconnatre le terrain, et  attendre les autres corps
d'arme.

Napolon annonait une bataille pour le lendemain. Ses adieux  Murat
furent ces paroles:  demain  cinq heures, le soleil d'Austerlitz!
Elles expliquent cette suspension d'hostilits au milieu du jour, au
milieu d'un succs qui animait les soldats. Eux furent tonns de cette
inaction,  l'instant o ils avaient atteint une arme, dont la fuite
les puisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait du, fit
observer  l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux  cette
heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la
nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla tmrairement planter sa
tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette
position plut  son dsir, d'entendre les premiers bruits de leur
retraite,  son espoir de la troubler, et  son caractre aventureux.

Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napolon avait raison,
et l'vnement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune.
L'empereur des Franais avait bien jug des intentions de Barclay. Le
gnral russe, croyant Bagration vers Orcha, s'tait dcid  se battre
pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reut
le soir, de la retraite de Bagration par Novo-Bickof, vers Smolensk,
qui changea subitement sa dtermination.

En effet, le 28, ds l'aurore, Murat fit dire  l'empereur qu'il allait
poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait dj plus; Napolon persvra
dans son opinion, s'obstinant  prtendre que toute l'arme ennemie
tait l, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps.
Enfin il monta  cheval; chaque pas dtruisit son illusion: il se
trouva bientt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.

Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la
symtrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de
l'emploi auquel chacune d'elles avait t destine; l'ordre, la propret
qui en resultaient; du reste, rien d'oubli, pas une arme, pas un effet,
aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pt
indiquer au-del du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il
parut plus d'ordre dans leur dfaite que dans notre victoire! vaincus,
ils nous laissaient en fuyant des leons dont les vainqueurs ne
profitent jamais: soit que le bonheur mprise, ou qu'on attende le
malheur pour se corriger.

Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul
rsultat de cette journe qui devait tre dcisive. On entra dans
Vitepsk, qu'on trouva dserte comme le camp des Russes; quelques Juifs
immondes et des jsuites y taient seuls rests; on les questionna, mais
en vain. Toutes les routes furent essayes inutilement. Les Russes
s'taient-ils dirigs vers Smolensk? avaient-ils remont la Dna? Enfin,
une bande de Cosaques irrguliers nous attira dans cette dernire
direction, pendant que Ney tentait la premire. Nous fmes six lieues
dans un sable profond,  travers une poussire paisse, et par une
chaleur suffocante; la nuit nous arrta autour d'Aghaponovchtchina.

Pendant que dessche, altre et puise de fatigue et de faim, l'arme
n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napolon, le roi de Naples, le
vice-roi et le prince de Neufchtel tinrent conseil sous les tentes
impriales, dresses dans la cour d'un chteau et sur une hauteur 
gauche de la grande route.

Cette victoire tant dsire, tant poursuivie, et que chaque jour
rendait plus ncessaire, venait donc encore de s'chapper de nos mains
comme  Wilna. On avait rejoint l'arrire-garde russe, il est vrai; mais
tait-ce celle de leur arme? n'tait-il pas plus vraisemblable que
Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'o faudrait-il donc
poursuivre les Russes, pour les dcider  une bataille? la ncessit
d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des
hpitaux, d'tablir un nouveau point de repos, de dfense, et de dpart,
pour une ligne d'opration qui s'allogeait d'une manire si effrayante,
tout enfin ne devait-il pas dcider  s'arrter sur les confins de la
vieille Russie?

 ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dvorant, rflchi par
un sable ardent. L'empereur fatigu se dcida: le cours de la Dna et
celui du Borysthne marqurent la ligne franaise. L'arme fut ainsi
cantonne sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle:
Poniatowski et ses Polonais  Mohilef; Davoust et le premier corps 
Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'arme d'Italie et la garde,
depuis Orcha et Dubrowna jusqu' Vitepsk et Suraij. Les avant-postes 
Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux
armes ennemies, l'une fuyant Napolon au travers de la Dna, par Drissa
et Vitepsk, l'autre s'chappant des mains de Davoust au travers de la
Brzina et du Borysthne, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient
enfin de se runir dans l'intervalle de ces deux fleuves.

Les grands corps dtachs de l'arme centrale, taient alors placs
comme il suit:  la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le
corps de douze mille hommes du gnral russe Hoertel.

 la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr  Polotsk et  Bielo, sur la
route de Ptersbourg, que dfendait Witgenstein avec trente mille
hommes.

 l'extrme gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et
Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient  droite sur l'Aa et vers
Dnabourg.

En mme temps, Schwartzenberg et Regnier,  la tte des corps saxon et
autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Nimen au Bug,
couvrant Varsovie et les derrires de la grande-arme, que Tormasof
inquitait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une rserve de
quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzime arme 
Stettin.

Quant  Wilna, le duc de Bassano y tait rest au milieu des envoys de
plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec
tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de
Napolon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traneurs,
 mesure qu'ils lui arrivaient.

Ds que l'empereur eut pris sa rsolution, il revint  Vitepsk avec ses
gardes; l, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-imprial,
il-dtacha son pe, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses
tables taient couvertes, il s'cria: Je m'arrte ici, je veux m'y
reconnatre, y rallier, y reposer mon arme, et organiser la Pologne; la
campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.





LIVRE CINQUIME.




CHAPITRE I.


LA Lithuanie conquise, le but de la guerre tait atteint, et pourtant la
guerre semblait  peine commence; car on avait vaincu les lieux, et non
les hommes. L'arme russe tait entire; ses deux ailes, spares par la
vivacit d'une premire attaque, venaient de se runir. On tait dans la
plus belle saison de l'anne. Ce fut dans cette situation que Napolon
se crut irrvocablement dcid  s'arrter sur les rives du Borysthne
et de la Dna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions,
qu'il se trompa lui-mme.

Dj, sa ligne de dfense est trace sur ses cartes: l'artillerie de
sige marche sur Riga;  cette ville forte s'appuiera la gauche de
l'arme; puis  Dnabourg et  Polotsk, elle va garder une dfensive
menaante. Vitepsk, si facile  fortifier, et ses hauteurs boises,
serviront de camp retranch au centre. De l jusqu'au sud, la Brzina
et ses marais, que couvre le Borysthne, n'offrent pour passage que
quelques dfils: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque
l droite de cette grande ligne, et l'ordre est donn de se saisir de
cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des
provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg  chasser
Tormasof, et l'arme s'accrotra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus
grands propritaires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'
l'extrieur, est distingu, est accouru se joindre aux librateurs de sa
patrie. C'est lui que l'empereur dsigne pour commander cette
insurrection.

Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald;
la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Kluboko, l'empereur; les
provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de
l'arme est  Dantzick, ses grands entrepts  Wilna et  Minsk. Ainsi
l'arme se trouvera lie au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette
terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit  nous, tout
est d'accord pour se dfendre.

Tel fut le plan de Napolon. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses
environs, comme pour reconnatre des lieux qu'il devait long-temps
habiter. Des tablissemens de toute espce y furent forms. Trente
fours, qui pouvaient donner  la fois vingt-neuf mille livres de pain,
s'y construisirent. On ne s'en tint pas  l'utile, on voulut des
embellissemens. Des maisons de pierre gtaient la place du palais,
l'empereur ordonna  sa garde de les abattre et d'enlever les dbris.
Dj mme, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris
viendront  Vitepsk; et comme cette ville est dserte, des spectatrices
de Varsovie et de Wilna y seront attires.

Alors son toile l'clairait: heureux, s'il n'et pas pris ensuite les
mouvemens de son impatience pour des inspirations de gnie! Mais, quoi
qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-mme: car en lui
tout venait de lui, et ce fut sans succs qu'on tenta sa prudence.
Vainement alors, l'un de ses marchaux lui promit le soulvement des
Russes,  la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde
taient chargs de rpandre. Des Polonais avaient enivr ce gnral, de
promesses inconsidres, dictes par cet espoir trompeur, commun  tous
les exils, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.

Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus
frquentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de
gloire, et qui sentait l'ennemi prs de lui, ne put se contenir. Il
quitte l'avant-garde, il vient  Vitepsk, et seul avec l'empereur, il
s'emporte: il accuse l'arme russe de lchet:  l'entendre, il semble
que devant Vitepsk, elle ait manqu  un rendez-vous, comme s'il et t
question d'un duel. C'tait une arme terrifie, que sa cavalerie lgre
mettrait seule en droute. Cet emportement d'ardeur fit sourire
Napolon; puis pour le modrer: Murat, lui dit-il, la premire campagne
de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves
marquent notre position; levons des blocs-house sur cette-ligne: que
les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carr. Des canons
aux angles et  l'extrieur. Que l'intrieur contiennent les
cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra  Moskou, 1814 
Ptersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!

Ainsi son gnie concevait tout par masses, et il voyait une arme de
quatre cent mille hommes comme un rgiment.

Ce jour-l mme, il interpela hautement un administrateur par ces mots
remarquables: Pour vous, monsieur, songez  nous faire vivre ici: car,
ajouta-t-il  haute voix, en s'adressant  ses officiers, nous ne ferons
pas la folie de Charles XII! Mais bientt, ses actions dmentirent ses
paroles, et chacun s'tonna de son indiffrence  donner des ordres pour
un si grand tablissement.  gauche, on n'envoyait  Macdonald, ni les
instructions ni les moyens de s'emparer de Riga;  droite, c'tait
Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'lve du lieu d'un
vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de
l'assiger.

Autrefois Napolon n'ordonnait gure qu'avec la possibilit d'tre obi,
mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis,
l'impossibilit ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant
tre tent, puisque jusque-l tout avait russi. Cela fit d'abord faire
de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le
chef persistait: il s'tait accoutum  tout commander; on s'accoutuma 
ne pas tout excuter.

Cependant Dombrowski fut laiss devant cette place avec sa division
polonaise, que Napolon disait tre de huit mille hommes, quoiqu'il st
bien qu'elle n'tait alors que de douze cents hommes; mais telle tait
sa coutume; soit qu'il crt que ses paroles seraient rptes, et
qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette valuation exagre,
il voult faire sentir  ses gnraux tout ce qu'il attendait d'eux.

Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge  pic dans la Dna, ou
jusqu'au fond des prcipices dont ses murs sont environns. Dans ces
contres, les neiges sjournent long-temps sur les terres: elles
filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pntrent
profondment, qu'elles dlavent et effondrent. De l ces profonds ravins
si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prvoir, inaperus
 quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines,
surprendre et arrter tout--coup des charges de cavalerie.

Il ne fallait  des Franais qu'un mois pour mettre cette ville  l'abri
d'un sige, mme rgulier: on ngligea d'ajouter ce peu d'art  la
nature. En mme temps quelques millions indispensables  la leve des
troupes lithuaniennes, leur furent refuss. C'tait le prince Sangutsko
qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au
quartier imprial.

Au reste, la modration des premiers discours de Napolon n'avait pas
tromp ceux de son intrieur. Ils se rappelaient qu' la premire vue du
camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonne, les entendant se rjouir
de cette conqute, il s'tait retourn brusquement vers eux, en
s'criant: Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conqurir
cette masure! On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait
jamais qu'un plan vague, n'aimant  prendre conseil que de l'occasion,
ce qui convenait  la promptitude de son gnie.

Au reste, l'arme entire fut comble des faveurs de son chef. S'il
rencontrait des convois de blesss, il les arrtait, s'informait de leur
sort, de leurs souffrances, des actions o ils avaient succomb, et ne
les quittait qu'aprs les avoir consols par ses paroles et secourus de
ses largesses.

On remarqua pour sa garde des attentions particulires; lui-mme en
passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le
blme, mais qui ne tombait gure que sur les administrateurs; ce qui
plaidait aux soldats et dtournait leurs plaintes.

Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus prs de
lui. Un jour on le vit rassembler l'lite de ses gardes; il s'agissait
de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec
son pe qu'il le leur prsenta: puis il l'embrassa en leur prsence.
Tant de soins furent attribus, par les uns,  sa reconnaissance pour le
pass, et par d'autres,  son exigence pour l'avenir.

Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napolon s'tait
flatt de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part
d'Alexandre, et que la misre et l'affaiblissement de l'anne l'avaient
occup. Il fallait bien laisser  la longue file des traneurs et des
malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les
hpitaux. Enfin crer ces hpitaux, rassembler des vivres, refaire les
chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se
tranaient encore pniblement dans les sables lithuaniens pour nous
atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire.
Enfin, un ciel dvorant l'arrtait car tel est ce climat: le ciel y est
extrme, immoder, il dessche ou inonde, brle ou glace cette terre et
ses habitans, qu'il semble fait pour protger: atmosphre perfide, dont
la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles
aux frimas, qui devaient bientt les pntrer.

L'empereur n'y tait pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut
rafrachi, qu'il ne vit arriver aucun envoy d'Alexandre, et que ses
premires dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit
inquiet: soit que, comme  tous les hommes d'action, l'inaction lui
pest, et qu' l'ennui d'attendre il prfrt le pril, ou qu'il ft
agit par cet espoir d'acqurir qui, chez la plupart, est plus fort que
la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.

Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnire obsda sois
esprit: c'tait le terme de ses craintes, le but de ses esprances. Dans
sa possession, il trouvait tout. Ds lors, on commena  prvoir qu'un
gnie ardent, inquiet, accoutum aux voies courtes, n'attendrait pas
huit mois, quand il sentait son but  sa porte, quand vingt journes
suffisaient pour l'atteindre.

Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur
des faiblesses communes  tous les hommes: on va l'entendre lui-mme, on
verra jusqu' quel point sa position politique compliquait sa position
militaire. Plus tard encore, on blmera moins la rsolution qu'il va
prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint  un jour de sant
de plus, qui manqua  Napolon sur le champ mme de la Moskowa.

Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer  lui-mme une si
grande tmrit: mais peu  peu il s'enhardit  la considrer. Alors il
dlibre, et cette grande irrsolution, qui tourmente son esprit,
s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens
comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le
fixer;  chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il
marche sans objet, demande l'heure, considre le temps; et, tout
absorb, il s'arrte, puis il fredonne d'un air proccup et marche
encore.

Dans sa perplexit, il adresse des paroles entrecoupes  ceux qu'il
rencontre. Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus
avant? Comment s'arrter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas
leur rponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou
quelqu'un qui le dcide.

Enfin, tout surcharg du poids d'une si considrable pense, et comme
accabl d'une si grande incertitude, il s'est jet sur un des lits de
repos qu'il a fait tendre sur le parquet de ses chambres; son corps,
qu'puise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gard qu'un
lger vtement; c'est ainsi qu'il passe  Vitepsk une partie de ses
journes.

Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif.
Que de motifs le prcipitent vers Moskou! comment supporter  Vitepsk
l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqu, il
va donc tre rduit  se dfendre, rle indigne de lui, dont il n'a pas
l'exprience, et qui convient mal  son gnie.

D'ailleurs,  Vitepsk, rien n'est dcid, et pourtant  quelle distance
se trouve-t-il dj de la France! l'Europe le verra donc enfin arrt,
lui que rien n'arrtait! La dure de cette entreprise n'en
augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il  la Russie le temps de
s'armer tout entire? jusques  quand pourra-t-il prolonger cette
position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilit,
qu'affaiblissait dj la rsistance de l'Espagne, et sans faire natre
en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le
tiers de son arme, malade ou dispers, manquait aux drapeaux? Il
fallait donc blouir promptement par l'clat d'une grande victoire, et
cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.

Ds lors,  Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dpense, ce sont tous
les inconvniens, toutes les inquitudes d'une position dfensive qu'il
considre;  Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre,
et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de
prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises
hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours  commencer et qu'on
gagne souvent  achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur
faut de succs. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, tonner
l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pt
compenser tant de pertes.

Ainsi, le mme danger qui peut-tre aurait d le rappeler sur le Nimen,
ou le fixer sur la Dna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des
fausses positions; tout y est pril: tmrit, prudence; on n'a plus que
le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de
l'ennemi et dans le hasard.

Alors dcid, il se relve soudainement, comme pour ne pas laisser  ses
rflexions le temps de lui rendre une pnible incertitude; et dj, tout
rempli du plan qui doit lui livrer sa conqute, il court  ses cartes:
elles lui montrent Smolensk et Moskou. La grande Moskou, la ville
sainte, noms qu'il rpte avec complaisance, et qui semblent accrotre
son dsir.  cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il
parat possd du gnie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard
devient tincelant, et son air farouche. On s'carte de lui, par frayeur
autant que par respect; mais enfin son plan est arrt, sa dtermination
prise, sa marche trace: aussitt tout en lui s'apaise, et, dlivr de
sa terrible conception, ses traits reprennent une gaiet douce et
sereine.




CHAPITRE II.


SA rsolution fixe, il lui importait qu'elle ne mcontentt pas ses
entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de zle que
l'obissance. C'tait d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de
ceux du reste de l'arme: enfin, comme tous les hommes, le chagrin
tacite de ceux de son intrieur le gnait; il se sentait mal  l'aise,
entour de regards dsapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et
puis, faire approuver un tel projet, c'tait en quelque sorte en faire
partager la responsabilit, qui peut-tre lui pesait.

Mais ceux de son intrieur y apportrent leur opposition, chacun suivant
son caractre: Berthier par une contenance triste, des plaintes et mme
des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier,
avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier,
et qui, dans le second, tait persvrante jusqu' l'opinitret et
imptueuse jusqu' la violence. L'empereur repoussa leurs observations
avec humeur; il s'criait, en s'adressant sur-tout  son aide-de-camp,
ainsi qu' Berthier: qu'il avait fait ses gnraux trop riches, qu'ils
n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu' faire briller dans
Paris leurs somptueux quipages, et que sans doute ils taient dgots
de la guerre! L'honneur ainsi attaqu, il n'y avait plus de rponse; on
baissait l tte et l'on se rsignait. Dans un mouvement d'impatience il
avait dit  l'un des gnraux de sa garde: Vous tes n au bivouac, et
vous y mourrez.

Pour Duroc, il dsapprouva d'abord par un froid silence, puis par des
rponses nettes, des rapports vridiques et de courtes observations.
L'empereur lui rpondit: qu'il voyait bien que les Russes ne
cherchaient qu' l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller
jusqu' Smolensk; qu'il s'y tablirait, et qu'au printemps de 1813, si
la Russie n'avait pas fait la paix, elle tait perdue; que Smolensk
tait la clef des deux routes de Ptersbourg et de Moskou; qu'il fallait
s'en saisir: alors il pourrait marcher en mme temps sur ces deux
capitales pour tout dtruire dans l'une et tout conserver dans l'autre.

Ici, le grand-marchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la
paix  Smolensk, et mme  Moskou, qu  Vitepsk; et que pour s'loigner
autant de la France les Prussiens taient des intermdiaires peu srs.
Mais l'empereur rpliqua que dans cette supposition, la guerre de
Russie ne lui prsentant plus aucune chance avantageuse, il y
renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui
ferait payer les frais de la guerre.

Daru vint  son tour. Ce ministre est droit jusqu' la roideur, et ferme
jusqu' l'impassibilit: la grande question de la marche sur Moskou
s'engagea; Berthier seul tait prsent; elle fut agite pendant huit
heures conscutives; l'empereur demanda  son ministre sa pense sur
cette guerre: Qu'elle n'est point nationale, rpliqua Daru; que
l'introduction de quelques denres anglaises en Russie, que mme
l'rection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes
pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-mmes, nous n'en
concevons ni le but, ni la ncessit, et que du moins tout conseille de
s'arrter ici.

L'empereur se rcria: Le croyait-on un insens! Pensait-on qu'il
faisait la guerre par got! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la
guerre d'Espagne et celle de Russie taient deux chancres qui rongeaient
la France, et qu'elle ne pouvait supporter  la fois.

Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait tre deux, et il
tait seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?

Qu'attendrait-il donc  Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai,
une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce
pays. Ainsi, c'tait une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une
dmarcation plutt qu'une sparation. Il faudrait donc en lever une
factice, construire des villes, des forteresses  l'preuve de tous les
lmens et de tous les flaux; tout crer, le ciel et la terre; car tout
manquait, jusqu'aux vivres,  moins d'puiser la Lithuanie et de la
tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout
prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne
pouvons, ni vous me faire vivre  Vitepsk, ni moi vous y dfendre; ni
l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre mtier.

Que s'il retournait  Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais
qu'il ne s'y dfendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'
la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu' Smolensk il trouverait ou
une bataille dcisive, ou du moins, une place et une position sur le
Dnieper.

Qu'il voyait bien qu'on pensait  Charles XII; mais que si l'expdition
de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqu d'un
homme pour l'entreprendre; qu' la guerre, la fortune est de moiti dans
tout; que si l'on attendait toujours une runion complte de
circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour
finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise o tout
concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place;
qu'enfin la rgle ne fait pas le succs, mais le succs la rgle, et que
s'il russissait par de nouvelles marches, on ferait d'aprs un nouveau
succs de nouveaux principes.

Il n'y a pas encore de sang vers, ajouta-t-il, et la Russie est trop
grande pour cder sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'aprs une
grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu' la ville sainte
cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de
Moskou. Mais, l'honneur sauv, si Alexandre s'obstine encore, eh bien,
je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette
capitale; elle est considrable, ensemble et consquemment claire;
elle entendra ses intrts, elle comprendra la libert. Et il termina
en disant: que d'ailleurs Moskou hassait Ptersbourg: qu'il
profiterait de cette rivalit: que les rsultats d'une telle jalousie
taient incalculables.

Ainsi l'empereur, que la conversation et le dner avaient chauff,
dcouvrait son espoir. Daru lui rpondit: que la guerre tait un jeu
qu'il jouait bien, o il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure
qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'taient moins les hommes
que la nature qu'il fallait vaincre; que dj, soit dsertion, maladie
ou famine, l'arme tait diminue d'un tiers.

Si les vivres manquaient  Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les
officiers qu'il envoie pour en requrir, ne reparaissent plus, ou
reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on
parvient  runir, est aussitt dvor par la garde: on entend les
autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une
classe privilgie. Ambulances, fourgons, troupeaux de boeufs, rien n'a
pu suivre. Les hpitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de
vivres, de places, de mdicamens.

Tout conseille donc de s'arrter, et d'autant plus, qu' dater de
Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des
habitans. D'aprs ses ordres secrets, ils ont t sonds, mais
inutilement. Comment les soulever pour une libert dont ils ne
comprennent pas mme le nom? par o avoir prise sur ces peuples presque
sauvages, sans proprits, sans besoins? Qu'avait-on  leur arracher?
Avec quoi les sduire? Leur seul bien tait la vie, qu'ils emportaient
dans des espaces presque infinis.

Berthier ajouta: que si nous marchions plus avant, les Russes auraient
pour eux nos flancs trop alongs; la famine, et sur-tout leur puissant
hiver; tandis qu'en s'arrtant, l'empereur mettrait l'hiver de son ct,
et se rendrait matre de la guerre; qu'il la fixerait  sa porte, au
lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, indtermine.

Berthier et Daru rpliquaient ainsi. L'empereur les coutait doucement;
plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la
question suivant ses dsirs, ou la dplaant, quand elle devenait trop
pressante. Mais quelque fcheuses que fussent les vrits qu'il eut 
entendre, il les couta patiemment et y rpondit de mme. Dans toute
cette discussion, ses paroles, ses manires, tous ses mouvemens furent
remarquables par une facilit, une simplicit, une bonhomie, qu'au reste
il avait presque toujours dans son intrieur; ce qui explique pourquoi,
malgr tant de malheurs, il est encore aim par ceux qui ont vcu dans
son intimit.

L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des
gnraux de son arme; mais ses questions leur indiqurent leurs
rponses; et quelques-uns de ces chefs, ns soldats et accoutums 
obir  sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs
de bataille.

D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'vnement: taisant leur
crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion
que le succs leur reprocherait peut-tre un jour.

La plupart approuvrent, sachant bien d'ailleurs, que quand mme ils
s'exposeraient  dplaire, en conseillant de s'arrter, on n'en
marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils
aimrent mieux paratre les affronter volontairement. Ils trouvaient
moins d'inconvniens  avoir tort avec lui, que raison contre lui.

Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une
coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant  ses yeux la
force de sa division. Car aprs tant de fatigues, sans dangers, c'tait
un grand mrite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles,
un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son
ct le plus faible, et le temps des rcompenses arrivait. Celui-l,
pour mieux plaire, rpondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont
les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef.
L'empereur croyait  cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce
qu'il ne voyait le soldat qu' des revues: dans ces occasions o sa
prsence, la pompe militaire, cet entranement mutuel des grandes
runions, exaltait les esprits; o, tout enfin, jusqu' l'ordre secret
des chefs, commandait l'enthousiasme.

Encore n'tait-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'arme,
les soldats se plaignaient de son absence. Ils ne le voyaient plus
qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire
vivre. Tous taient l pour lui, et lui ne semblait plus y tre pour
eux.

Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que
c'tait l un des malheurs attachs  cette campagne. La dispersion des
corps d'arme tant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des
subsistances dans ces dserts, cette ncessit tenait Napolon loin
des siens.  peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de
lui: le reste tait hors de sa porte. Il est vrai que plusieurs
imprudences venaient d'tre commises; on ignore par quel ordre, au
quartier-imprial, on avait os retenir  leur passage, et pour la
garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient  d'autres corps.
Cette violence, jointe  la jalousie qu'inspirent toujours les corps
d'lite, mcontenta l'arme.

Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la ncessit
soutenaient; on se sentait engag trop avant; il fallait une victoire
pour se dgager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur
avait pur l'arme: ce qui en restait n'en pouvait tre que l'lite,
d'esprit comme de corps. Pour tre arriv jusque-l, il fallait avoir
rsist  tant d'preuves! l'ennui et le mal-tre de leurs misrables
cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait
insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.

Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des
temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples
nouveaux, cet loignement qui agrandit tout, aurait repouss. C'tait ce
qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations
hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles
des prils nouveaux donnent un air de singularit: motions pleines
d'attraits pour des esprits actifs qui avaient got de tout, et
auxquels il fallait des choses nouvelles.

Alors, l'ambition tait sans entraves; tout inspirait la passion de la
renomme; on avait t lanc dans une carrire sans terme. Et comment
mesurer l'ascendant qu'avait d prendre, et l'lan qu'avait donn un
puissant empereur, capable de dire  ses soldats d'Austerlitz, aprs
cette victoire: Donnez mon nom  vos enfans, je vous le permets; et si
parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui lgue tous mes biens,
et je le nomme mon successeur.




CHAPITRE III.


CEPENDANT la runion des deux ailes de l'arme russe, vers Smolensk,
avait forc Napolon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'arme.
Aucun signal d'attaque n'tait encore donn; mais la guerre l'entourait;
elle semblait tenter son gnie par des succs, et l'exciter par des
revers.

 sa gauche, le 1er aot, le duc de Reggio par une marche hardie sur
Sbez, jusqu' la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de
Witgenstein. Ce gnral ennemi, laiss vers Drissa, avait  couvrir la
route de Sbez  Ptersbourg. Craignant  la fois Oudinot et Macdonald,
il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de Dnabourg,
se runissent  Sbez. Le 30 juillet, se sentant dpass  gauche par
Oudinot, il accourut, dcid  reprendre, par une victoire, cette
branche de sa ligne d'opration.

Sa rsolution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a dur
deux jours; le marchal franais a cd son avantage dans une position
rtrcie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a
point attaqu pour en sortir; il s'est retir, et le Russe, sentant
l'ennemi flchir, en est devenu plus pressant; il a jet du dsordre
dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages
sont tombs entre les mains de Koulnief.

Witgenstein, chauff par ce facile succs, l'a pouss sans mesure. Dans
l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa  Koulnief et 
douze mille hommes, pour aller  la poursuite d'Albert et de Legrand.
Ceux-ci s'taient arrts; ils se couvraient d'une colline, et voyant le
gnral russe s'aventurer imprudemment dans un dfil entre eux et la
rivire, ils s'lancent tout--coup sur lui, le renversent, le tuent, et
lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes.

La-mort, de Koulnief fut, dit-on, hroque; un boulet lui brisa les deux
jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Franais
s'approcher, il arracha ses dcorations, et s'indignant contre lui-mme
de sa tmrit, il se condamna  mourir sur le lieu mme de sa faute, en
ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'arme russe le regretta;
elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul
avait cru faire des gnraux,  l'poque o cet empereur, tout nouveau,
imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible
hritage.

La tmrit passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des
Franais; ce succs inattendu les exalte; ils oublient  quelle faute
ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils
viennent de profiter, ils se prcipitent sur les traces des Russes.
L'avant-garde franaise fait ainsi deux lieues tte baisse, et n'ouvre
les yeux sur sa tmrit que pour se voir en prsence de l'arme russe.
Alors ramen et rejet  son tour derrire la Drissa, Oudinot perd tout
son avantage; bientt mme Witgenstein, ayant reu des renforts, le
repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa premire
position d'Osweia. Ce fut alors que Napolon, mcontent, envoya de ce
ct Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta  trente-cinq mille hommes
ce corps d'arme.

Presqu'en mme temps on apprit  Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi
avait eu des succs vers Suraij, mais qu'au centre, prs du Dnieper, 
Inkowo, Sbastiani, surpris par le nombre, avait t battu.

Napolon crivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de
nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu
que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il
s'occupait encore de ce soin, quand des dputs de la Russie-Rouge
vinrent  Vitepsk, et apprirent  Duroc, qu'ils avaient entendu le canon
des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signe par
Kutusof, avait t ratifie le 14 juillet.

 cette nouvelle, que Duroc transmit  Napolon, celui-ci fut saisi d'un
violent chagrin. Il ne s'tonne plus du silence d'Alexandre. D'abord,
c'est la lenteur des ngociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle
ineptie des Turcs  qui leurs paix taient toujours plus funestes que
leurs guerres: enfin la perfide politique de ses allis, qui tous, dans
cet loignement, et dans l'obscurit du srail, avaient sans doute os
se runir contre le dominateur de tous.

Cet vnement lui rend une prompte victoire encore plus ncessaire. Tout
espoir de paix est dtruit. Il vient de lire les proclamations des
Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient tre grossires: en
voici quelques passages: L'ennemi, avec une perfidie sans pareille,
annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur
ses bataillons et les dtruire; mais nous ne voulons pas les sacrifier
sur les autels de ce Moloch. Il faut une leve gnrale contre le tyran
universel. Il vient, la trahison dans le coeur et la loyaut sur les
lvres, nous enchaner avec ses lgions d'esclaves. Chassons cette race
de sauterelles. Portons la croix dans nos coeurs, le fer dans nos mains.
Arrachons les dents  cette tte de lion, et renversons le tyran qui
veut renverser la terre.

L'empereur s'mut. Ces injures, ces succs, ces revers, tout l'excite.
La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait
dcele l'chec d'Inkowo, et la vigoureuse dfensive de Witgenstein,
promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une dfensive
longue, pnible, sanglante, inaccoutume, difficile  soutenir  cette
distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.

Napolon se dcide: mais sa dcision, sans tre tmraire, est grande et
hardie comme l'entreprise. S'il s'carte d'Oudinot, c'est aprs l'avoir
renforc de Saint-Cyr, et lui avoir ordonn de se lier au duc de
Tarente: s'il marche  l'ennemi, c'est en changeant devant lui,  sa
porte et  son insu, sa ligne d'opration de Vitepsk contre celle de
Minsk; sa manoeuvre est si bien combine, il a accoutum ses lieutenans
 tant de ponctualit, de prcision et de secret, que dans quatre jours,
pendant que l'arme ennemie surprise cherchera vainement un Franais
devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq
mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrires de cet ennemi,
qui, un moment, osa concevoir la pense de le surprendre.

Cependant, l'tendue et la multiplicit des oprations, qui de toutes
parts appellent sa prsence, le retiennent encore  Vitepsk. Ce n'est
que par ses lettres qu'il peut tre prsent par-tout. Sa tte seule
travaille; il se plat  croire que ses ordres, pressans et rpts,
suffiront pour vaincre mme la nature.

L'arme vivait d'industrie et  la journe; elle n'avait pas pour
vingt-quatre heures de vivres; il lui ordonne d'en prendre pour quinze
jours; il dicte sans cesse. Le 10 aot, on lui voit adresser huit
lettres au prince d'Eckmhl, et presque autant,  chacun de ses autres
lieutenans. Dans les unes, il attire tout  lui, suivant son principe:
que la guerre n'est autre chose que l'art de runir plus de monde que
l'ennemi sur un point donn. Il crit donc  Davoust: Faites venir
Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient  Smolensk, comme je suis fond  le
penser, ce sera une affaire dcisive, et nous ne saurions tre trop de
monde. Orcha deviendra le point central de l'arme. Tout porte  penser
qu'il y aura une grande bataille  Smolensk; il me faut donc des
hpitaux; il en faut  Orcha, Dombrowna, Mohilef, Kochanowo, Bobre,
Borizof et Minsk.

Alors seulement, il montre une vive inquitude sur les approvisionnemens
d'Orcha. C'est le 10 aot, dans l'instant mme o il dicte cette lettre,
qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son arme
doit tre rassemble sur la rive gauche du Borysthne, vers Liady. Ce
fut le 13 qu'il partit de Vitepsk. Il y tait rest quinze jours.





LIVRE SIXIME.




CHAPITRE I.


L'CHEC d'Inkowo venait de dcider Napolon; dix mille chevaux russes,
dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbut Sbastiani et sa
cavalerie. Le gnral battu, son rapport, l'audace de l'attaque,
l'espoir, le pressant besoin d'une bataille dcisive, tout porta
l'empereur  croire que l'arme russe se trouvait entre la Dna et le
Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce
qui tait vrai.

La grande arme tait disperse, il fallait la runir: Napolon s'tait
dcid  dfiler avec sa garde, l'arme d'Italie et trois divisions de
Davoust, devant le front d'attaque des Russes;  abandonner sa ligne
d'opration de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin  se jeter
avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de
l'arme ennemie. Couvert par le fleuve, il la dpassera; c'est dans
Smolensk qu'il veut la prvenir; s'il russit, il aura spar l'arme
russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de
l'empire: elle sera relgue dans le nord; il aura effectu dans
Smolensk, contre Bagration et Barclay runis, ce qu'il a tent vainement
 Vitepsk contre l'arme de Barclay, toute seule.

Ainsi, la ligne d'opration d'une si grande arme allait tre change
subitement; deux cent mille hommes, rpandus sur plus de cinquante
lieues de terrain, allaient tre runis tout--coup,  l'insu de
l'ennemi,  sa porte, et sur son flanc gauche. C'est l sans doute, une
de ces grandes dterminations, qui, excutes avec l'ensemble et la
rapidit de leur conception, changent tout--coup la face de la guerre,
dcident du sort des empires, et font clater le gnie des conqurans.

Nous marchions, et depuis Orcha jusqu' Liady, l'arme franaise formait
une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le
premier corps, form par Davoust, se distinguait par l'ordre et
l'ensemble qui rgnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats,
le soin avec lequel ils taient approvisionns, celui qu'on mettait 
leur faire mnager et conserver leurs vivres, que le soldat imprvoyant
se plat  gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux rsultat
de cette svre discipline, tout les faisait reconnatre et citer au
milieu de toute l'arme.

La division Gudin manquait: un ordre mal crit l'avait fait errer
pendant vingt-quatre heures dans des bois marcageux; elle arriva
cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne rpare
ces erreurs que par des marches forces, o les plus faibles succombent.

L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et bois qui spare
la Dna du Borysthne; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve.
Sa distance de notre patrie, jusqu' l'antiquit de son nom, tout en lui
excitait notre curiosit; pour la premire fois, les eaux de ce fleuve
moskovite allaient porter une arme franaise, et rflchir nos armes
victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs dfaites;
c'tait sur ces mmes flots que descendaient les sauvages du nord, les
enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps
avant de l'apercevoir, nos regards le cherchrent avec une ambitieuse
impatience; nous rencontrmes une rivire troite et encaisse entre des
bords boiss et incultes: c'tait le Borysthne qui se prsentait  nos
yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses penses
s'abaissrent  cet aspect, et bientt elles s'vanouirent devant la
ncessit de pourvoir  nos premiers besoins.

L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain
l'arme marcha ensemble, prte  se ranger en bataille, l'empereur 
cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de
Cosaques, qui ne rsistaient que pour avoir le temps de dtruire des
ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, o l'on remplaait
l'ennemi, taient aussitt pills; on les dpassait en toute hte et en
dsordre.

On traversait les cours d'eau  des gus bientt gts; les rgimens qui
venaient ensuite passaient ailleurs, o ils pouvaient; on s'en
inquitait peu: l'tat-major-gnral ngligeait ces dtails; personne ne
restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en
existait plusieurs. Chaque corps d'arme semblait n'tre l que
pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du
sort de l'un n'et pas dpendu celui de l'autre.

On laissait par-tout des traneurs, des hommes gars, prs desquels les
officiers passaient indiffremment; il y aurait eu trop  reprendre: on
avait trop  faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup
de ces hommes isols taient des maraudeurs qui feignaient une maladie
ou une blessure, pour s'carter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps
d'empcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on
pousse en avant avec tant de prcipitation, l'ordre intrieur ne pouvant
exister au milieu d'un dsordre gnral.

Jusqu' Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les
Lithuaniens fuyaient quelquefois  notre approche; les Juifs restaient:
rien n'aurait pu les rsoudre  abandonner leurs misrables demeures; on
les reconnaissait  leur prononciation grasse,  leur locution voluble
et prcipite,  la vivacit de leurs mouvemens,  leur teint
qu'chauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs
regards avides et perans, leurs figures et leurs traits alongs en
pointes aigus, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et
cette taille longue, souple et maigre, cette dmarche empresse; enfin
leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que
relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur
salet, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un
peuple dgrad.

Ils semblent avoir conquis la Pologne, o ils pullulent et dont ils
sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir
d'une rprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis
des hommes autrefois, c'tait par les armes qu'ils les attaquaient, 
prsent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes,
peut-tre parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les
Moskovites poussent l'adoration des images jusqu' l'idoltrie. Enfin,
soit superstition, soit rivalit d'intrt, ils lui ont interdit leurs
terres; les Juifs taient forcs de souffrir leurs mpris: leur
impuissance hassait; mais ils dtestrent encore plus notre pillage.
Ennemis de tous, espions des deux armes, ils vendaient l'une  l'autre
par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent
tout.

Aprs Liady, la vieille Russie commenant, les Juifs finissent; les yeux
furent donc soulags de leur dgotante prsence; mais d'autres besoins
rduisirent  les regretter; on regretta leur intrt actif et
industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand,
seul langage que nous comprenions dans ces dserts, et qu'ils parlent
tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.




CHAPITRE II.


LE 15 aot,  trois heures, on dcouvrit Krasno, ville de bois, qu'un
rgiment russe voulut dfendre: mais il n'arrta le marchal Ney que le
temps ncessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise,
on vit au-del six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes,
dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'tait le corps de
Newerowsko.

Le sol tait ingal, mais nu: il convenait  la cavalerie; Murat s'en
empara: mais les ponts de Krasno taient rompus; la cavalerie franaise
fut force de s'carter  gauche, et de dfiler longuement, dans de
mauvais gus, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en prsence, la
difficult du passage qu'on venait de laisser derrire soi, et la bonne
contenance des Russes firent hsiter; on perdit du temps  s'attendre et
 se dployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.

Newerowsko, se voyant dcouvert, runit ses colonnes; il en forma un
carr plein et si pais, que la cavalerie de Murat y pntra plusieurs
fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre.

Il est mme vrai que nos premires charges chourent  vingt pas du
front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop presss, ils
se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient 
coups de fusil; puis aussitt, profitant de notre dsordre, ils
continuaient leur retraite.

On voyait leurs Cosaques frapper  grands coups de bois de lance ceux de
leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'loignaient de
leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, piaient
tous leurs mouvemens, pntraient dans les moindres intervalles, et
enlevaient aussitt tout ce qui se sparait de la masse.

Newerowsko eut un moment trs-critique: sa colonne marchait  la gauche
de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout--coup la
longue enceinte d'un champ, forme par un rang de fortes palissades,
l'arrta; ses soldats, presss par nos mouvemens, n'eurent pas le temps
d'y faire une troue, et Murat lana contre eux les Wurtembergeois pour
leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la tte de la colonne
russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournrent et
tinrent ferme. Ils tirrent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et
comme des gens troubls, mais de si prs, que la fume, les feux, et le
fracas de tant de coups pouvantrent les chevaux wurtembergeois, elles
renversrent ple-mle.

Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette
barrire qui aurait d leur tre fatale. Leur colonne en profita pour se
reformer et gagner du terrain. Quelques canons franais arrivrent
enfin; seuls, ils purent faire brche dans cette forteresse vivante. Ce
fut alors que nos escadrons y pntrrent, mais peu, les chevaux restant
comme engravs dans cette foule paisse et opinitre.

Newerowsko se htait pour atteindre un dfil, o Grouchy avait ordre
de le prvenir; mais ce gnral et sa cavalerie arrivrent trop tard,
soit qu'ils se fussent trop cartes  gauche, ou que le terrain se ft
refus  un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en et pas assez
senti l'importance. Elle tait grande, puisque, entre Smolensk et Murat,
il n'y avait que ce corps russe, et que lui dfait, Smolensk aurait pu
tre surprise sans dfenseurs, enleve sans combat, et l'arme ennemie
coupe de sa capitale. Mais cette division russe russit enfin  gagner
un terrain bois, o ses flancs furent couverts.

Newerowsko fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ
de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pices de
canon. La cavalerie franaise eut l'honneur de cette journe. L'attaque
y fut aussi acharne que la dfense opinitre; elle eut plus de mrite,
n'ayant  employer que le fer contre le fer et le feu: le courage
clair du soldat franais tant d'ailleurs d'une nature plus releve
que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie
moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont mouss la
sensibilit.

Le hasard voulut que le jour de ce succs ft celui de la fte de
l'empereur. L'arme ne pensa pas  la clbrer. Dans la disposition des
hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait  une fte: de vaines
acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans
notre position, il n'y avait de jour de fte que celui d'une victoire
complte.

Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succs  l'empereur,
en firent hommage  cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent
coups de canon. L'empereur, mcontent, remarqua qu'en Russie il fallait
mieux mnager la poudre franaise; mais on lui rpondit qu'elle tait
russe et conquise de la veille. L'ide d'entendre l'anniversaire de sa
fte clbr aux dpens de l'ennemi fit sourire Napolon. On trouva que
ce genre assez rare de flatterie convenait  de tels hommes.

Le prince Eugne crut aussi devoir lui apporter ses voeux. L'empereur
lui dit: Tout se prpare pour une bataille; je la gagnerai, et nous
verrons Moskou. Le prince garda le silence; mais en sortant il rpondit
aux questions du marchal Mortier, Moskou nous perdra! Ainsi, l'on
commenait  dsapprouver. Duroc, le plus rserv de tous, l'ami, le
confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prvoyait pas
d'poque  notre retour. Toutefois, ce n'tait qu'entre soi qu'on
s'panchait ainsi, car on sentait que, la dcision prise, tous devaient
concourir  son excution; que plus la position devenait prilleuse,
plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zle,
serait une trahison: voil pourquoi nous vmes ceux dont le silence, ou
mme les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paratre au
dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur tait dicte par
l'honneur: la foule l'a impute  flatterie.

Newerowsko, presque cras, courut se renfermer dans Smolensk. Il
laissa derrire lui quelques Cosaques pour brler les fourrages: les
habitations furent respectes.




CHAPITRE III.


PENDANT que la grande-arme remontait ainsi le Dnieper par sa rive
gauche, Barclay et Bagration, placs entre ce fleuve et le lac
Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en prsence de l'arme
franaise. Ils hsitaient: deux fois, entrains par les conseils du
quartier-matre-gnral Toll, ils avaient rsolu d'enfoncer la ligne de
nos cantonnemens, et deux fois, tonns d'une dtermination si hardie,
ils s'taient arrts au milieu de leur mouvement commenc. Enfin, trop
timides pour ne prendre conseil que d'eux-mmes, ils paraissaient
attendre leur dcision des vnemens, et notre attaque pour y conformer
leur dfense.

On put aussi s'apercevoir,  l'incertitude de leurs mouvemens, de la
msintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur
caractre, jusqu' leur origine, tout se heurtait en eux. D'un ct, la
valeur froide, le gnie savant, mthodique et tenace de Barclay, dont
l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux
chances du hasard, s'obstinant  devoir tout  sa tactique et rien  la
fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de
Bagration, vieux Russe de l'cole de Suwarow, mcontent d'obir  un
gnral moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant
d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs,
d'autres conseils que ses inspirations.

Ce vieux Russe, sur les frontires de la vieille Russie, frmissait de
honte  l'ide de reculer encore sans combattre. Dans l'arme, tous
partageaient son ardeur; elle tait appuye d'un ct par l'orgueil
patriotique des nobles, par le succs d'Inkowo, par l'inaction de
Napolon  Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'taient
pas responsables; de l'autre ct, c'tait par un peuple de paysans, de
marchands et de soldats, qui nous voyaient prts  fouler leur terre
sacre, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin
demandaient une bataille.

Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribu  l'Angleterre,
tait arrt dans son esprit depuis 1807; mais il avait  combattre sa
propre arme, comme la ntre: et malgr qu'il ft gnral en chef et
ministre, il n'tait ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir
la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.

Bagration et ses officiers hsitaient  lui obir. Il s'agissait de
dfendre le sol natal, de se dvouer pour le salut de tous: c'tait
l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi
leur malheur se dfiait de la prudence de leur gnral, quand, 
l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglment 
l'audace, jusque-l toujours heureuse, du ntre: car dans le succs, le
commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune
qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur
obissent aveuglment; malheureux, tous les jugent.

Toutefois, entran par l'impulsion gnrale, Barclay venait d'y cder
un instant, de runir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre
l'arme franaise disperse. Mais le faible coup que son avant-garde
vient de frapper  Inkowo, l'a pouvant. Il tremble, s'arrte, et
croyant  tout moment voir apparatre Napolon en face de lui, sur sa
droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense tre couverte par
le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il
hsitait ainsi, quand tout--coup les cris de dtresse de Newerowsko
retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut
aux armes, et l'on se prcipita vers Smolensk pour la dfendre.

Dj Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie,
et du ct o le Borysthne entre dans ses murs; le second  sa sortie,
avec son infanterie, et sur un terrain bois et coup de profonds
ravins. Ce marchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite,
que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.

En cet endroit, deux collines escarpes resserrent le Borysthne; c'est
sur elles que Smolensk est btie. Cette cit offre l'aspect de deux
villes, que le fleuve spare, et que deux ponts runissent. Celle de la
rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte,
mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dpendance.

L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive
gauche, est environne d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, paisse
de dix-huit, longue de trois mille toises, et dfendue par vingt-neuf
grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui
commande la route d'Orcha, et par un large foss servant de chemin
couvert. Quelques ouvrages extrieurs et des faubourgs drobent les
approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont dfendues par
un ravin qui, aprs avoir environn une grande partie de la ville,
devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du ct de
la citadelle.

Les habitans, tromps, sortaient des temples, o ils venaient de louer
Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir
sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'arme franaise victorieuse.
Leur malheur tant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus
grande.

Cependant, la vue de Smolensk avait enflamm l'ardeur impatiente du
marchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal  propos les merveilles de
la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de
nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnatre cette premire
forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au
col; irrit, il lana un bataillon contre la citadelle, au travers d'une
grle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de
ses soldats: les autres continurent; les murailles russes purent seules
les arrter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de
l'effort hroque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il tait une faute
de leur gnral, et qu'il fut inutile.

Refroidi, le marchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et
boise, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand,
de l'autre ct du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de
troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida 
travers des taillis et dans des fonds, pour le drober au feu de la
place.

Napolon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussire, de
longues et noires colonnes d'o jaillissait le reflet d'une multitude
d'armes; ces masses s'avanaient si rapidement, qu'elles semblaient
courir. C'tait Barclay, Bagration, prs de cent vingt mille hommes,
enfin toute l'arme russe.

 cette vue, Napolon, transport de joie, frappa des mains et s'cria:
Enfin je les tiens! Il n'en fallait plus douter! cette arme surprise
accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se
dployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant dsire:
l'instant dcisif du sort de la Russie tait donc enfin venu.

Aussitt il parcourt toute la ligne, et marque  chacun sa place.
Davoust, puis le comte de Lobau, se dployeront  la droite de Ney; la
garde au centre en rserve, et plus loin, l'arme d'Italie. La place de
Junot et des Westphaliens fut indique; mais un faux mouvement les avait
gars. Murat et Poniatowski formrent la droite de l'arme; dj ces
deux chefs menaaient la ville: il les fit reculer jusqu' la lisire
d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'tend
depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'tait un champ de bataille qu'il
offrait  l'ennemi: l'arme franaise ainsi place, tait adosse  des
dfils et  des prcipices; mais la retraite importait peu  Napolon:
il ne songeait qu' la victoire.

Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk  grands pas
l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protger la fuite de
ses habitans et l'vacuation de ses magasins: il tait dcid  ne nous
abandonner que ses cendres. Les deux gnraux russes arrivrent hors
d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirrent qu'en
se voyant encore matres des ponts qui runissent les deux villes.

Napolon faisait alors harceler l'ennemi par une nue de tirailleurs,
afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le
jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laiss entraner, mais
que Barclay ne l'exposa pas  cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et
se chargea de la dfense de la ville.

Selon Barclay, la plus grande partie de notre arme marchait sur Elnia,
pour aller se placer entre Moskou et l'arme russe. Il se trompait par
cette disposition commune  la guerre, de prter  son ennemi des
desseins contraires  ceux qu'il montre. Car la dfensive tant inquite
de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte chauffant
l'imagination, fait supposer  l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il
se peut aussi que Barclay, ayant en tte un ennemi colossal, dt
s'attendre  des mouvemens gigantesques.

Depuis, les Russes eux-mmes ont reproch  Napolon de ne s'tre point
dcid  cette manoeuvre; mais ont-ils assez song qu'aller ainsi se
placer par-del un fleuve, une ville forte et une arme ennemie, c'et
t pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper 
soi-mme toute communication avec ses renforts, ses autres armes et
l'Europe. Ceux-l ne savent gure apprcier les difficults d'un tel
mouvement, s'ils s'tonnent qu'on ne l'ait pas improvis en deux jours
au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et
au milieu d'une autre combinaison, dont l'excution n'tait pas acheve.

Quoi qu'il en puisse tre, dans la soire mme du 16, Bagration commena
son mouvement vers Elnia. Napolon venait de faire planter sa tente au
milieu de sa premire ligne, presque  porte du canon de Smolensk, et
sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust;
le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui
annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Nimen, il a l'habitude
de les voir ainsi s'chapper; il ne croit donc pas  une bataille pour
le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant  l'empereur, il
n'hsita pas  croire ce qu'il dsirait.




CHAPITRE IV.


LE 17, ds le point du jour, l'esprance de voir l'arme russe range
devant lui rveilla Napolon, mais le champ qu'il lui avait prpar
tait rest dsert; nanmoins il persvra dans son illusion. Davoust la
partageait; ce fut de ce ct qu'il se rendit. Dalton, l'un des gnraux
de ce marchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se
ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec
Murat, combat en vain.

Mais pendant qu'il espre encore et attend, Belliard, fatigu de ces
incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande
de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive
oppose, la route de Smolensk  Moscou couverte d'artillerie et de
troupes en marche. Il n'y a plus  en douter, les Russes sont en pleine
retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer  l'espoir d'une
bataille, mais que d'une rive  l'autre ses canons pourront inquiter la
marche rtrograde de l'ennemi.

Belliard proposa mme de faire franchir le fleuve  une partie de
l'arme, afin de couper la retraite  l'arrire-garde russe, charge de
dfendre Smolensk. Mais les cavaliers envoys pour dcouvrir un gu,
firent deux lieues sans en trouver, et noyrent plusieurs chevaux. Il
existait cependant un passage large et commode,  une lieue au-dessus de
la ville. Dans son agitation, Napolon poussa lui-mme son cheval de ce
ct. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et
revint.

Ds lors, il parut ne plus considrer Smolensk que comme un passage,
qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat,
prudent quand la prsence de l'ennemi ne l'chauffait pas, et qui, avec
sa cavalerie, n'avait rien  faire  un assaut, combattit cette
rsolution.

Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se
retiraient d'eux-mmes; et quant au projet de les atteindre, on
l'entendit s'crier: que puisqu'ils ne voulaient point de bataille,
c'tait assez loin les poursuivre, et qu'il tait temps de s'arrter.

L'empereur rpliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien.
Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: qu'il s'tait jet aux
genoux de son frre, qu'il l'avait conjur de s'arrter, mais que
Napolon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui
tait l; que cette Moskou nous perdrait on vit bien quel avait t le
sujet de leur dissentiment.

Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frre, les traits de
Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens taient
brusques, une violence sombre et concentre l'agitait; le nom de Moskou
sortit plusieurs fois de sa bouche.

On avait plac non loin de l, sur la rive gauche du Dnieper, 
l'endroit o Belliard avait aperu la retraite de l'ennemi, une batterie
formidable. Les Russes nous en avaient oppos deux plus terribles
encore.  chaque instant nos canons taient crass, nos caissons
sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval;
l, il s'arrte, met pied  terre et reste immobile. Belliard l'avertit
qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute
rponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il
dsespre du sort de cette guerre; il prvoit un dsastreux avenir, et
il cherche la mort pour y chapper. Toutefois Belliard insiste, et lui
fait remarquer que sa tmrit causera la perte de ceux qui l'entourent.
Eh bien! rpond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul
ici. Mais tous s'y refusrent. Alors le roi, se retournant avec
emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un  qui l'on
fait violence.

Cependant, l'assaut gnral venait d'tre ordonn. Ney avait  attaquer
la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la
ville. Poniatowski, dj sur les bords du Dnieper avec soixante pices
de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le
borde, dtruire les ponts de l'ennemi, et ter  la garnison sa
retraite. Napolon voulut qu'en mme temps l'artillerie de la garde
abattit la grande muraille avec ses pices de douze, impuissantes contre
une masse si paisse. Elle dsobit, prolongea ses feux dans le chemin
couvert et le nettoya.

Tout russit  la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait d
tre dcisive, mais qu'on ngligea. L'ennemi fut rejet brusquement dans
ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y prcipiter prit; jamais
en montant l cet assaut, nos colonnes d'attaque laissrent une longue
et large trane de sang de blesss et de morts.

Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit  couvert de ses feux en
se servant des ouvrages et des btimens extrieurs qu'on venait
d'enlever. La fusillade continuait; son ptillement, redoubl par l'cho
des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut
fatigu; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait
fait commettre la veille  un bataillon, venait d'tre rpte par
l'arme entire; l'une avait cot trois  quatre cents hommes, la
seconde cinq  six mille; mais Davoust persuada  l'empereur de
persvrer dans son attaque.

La nuit vint; Napolon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer
plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, matre du foss,
mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour
en dloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'lever de plusieurs
points d'paisses et noires colonnes de fume, qu'clairrent ensuite,
par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des tincelles; enfin de
longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'tait comme un
grand nombre d'embrasemens. Bientt ils se runirent et ne formrent
plus qu'une vaste flamme qui s'levait en tourbillonnant, couvrait
Smolensk, et la dvorait tout entire avec un sinistre bruissement.

Un si grand dsastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau.
L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet
horrible spectacle. On ne pouvait encore en dterminer ni la cause ni le
rsultat, et l'on passa la nuit sous les armes.

Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda
jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le
silence qui rgnait autour de lui, il pntra dans la ville; tout--coup
plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Franais,
surpris et environn, crut n'avoir plus qu' se faire tuer ou  se
rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrrent, dans
ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les
premiers ils avaient pntr dans la ville, que Barclay venait
d'abandonner.

Smolensk reconnue et ses portes dblayes, l'arme entra dans ses murs:
elle traversa ces dcombres fumans et ensanglants, avec son ordre, sa
musique guerrire et sa pompe accoutume; triomphante sur ces ruines
dsertes, et n'ayant qu'elle-mme pour tmoin de sa gloire. Spectacle
sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la
fume qui nous environnait et qui semblait tre notre seule conqute,
n'tait qu'un trop fidle emblme.




CHAPITRE V.


QUAND l'empereur sut Smolensk entirement occupe, ses feux presque
teints, et que le jour et les diffrens rapports l'eurent suffisament
clair; lorsqu'enfin il vit que l, comme au Nimen, comme  Wilna,
comme  Vitepsk, ce fantme de victoire qui l'attirait, et qu'il se
croyait toujours prs de saisir, avait encore recul devant lui, il
s'achemina lentement vers sa strile conqute. Il parcourut, selon son
habitude, le champ de bataille pour apprcier la valeur de l'attaque, le
mrite de la rsistance, et les pertes mutuelles.

Il le trouva jonch d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des
ntres. La plupart taient dpouills, sur-tout les Franais: on les
reconnaissait  leur blancheur et  leurs formes moins osseuses et
musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans;
compte funeste  faire et  rendre. La contraction des traits de
l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui
la politique tait une seconde nature, qui bientt imposait silence  la
premire.

Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi
trompeur que rebutant; car on avait dj fait disparatre la plupart des
ntres, et laiss en vidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait
pour prvenir de fcheuses impressions sur nos soldats, et par cet
empressement bien naturel, qui porte  ramasser et  secourir ses
mourans, et  rendre  ses morts les derniers devoirs, avant de songer 
ceux de l'ennemi.

Nanmoins, l'empereur crivit que ses pertes, dans la journe
prcdente, taient bien moindres que celles des Moskovites; que la
conqute de Smolensk le rendait matre des salines russes, et que son
ministre du trsor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il
n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laiss aller  de telles
illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait
faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre
lui-mme.

En continuant cette reconnaissance, il parvint  l'une des portes de la
citadelle, prs du Borysthne, en face du faubourg de la rive droite,
que les Russes occupaient encore. L se trouvant entour des marchaux
Ney, Davoust, Mortier; du grand-marchal Duroc, du comte de Lobau et
d'un autre gnral, il se plaa sur des nattes devant une cabane moins
pour observer l'ennemi que par le besoin de dcharger son coeur du poids
qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des gnraux,
ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre
lui-mme.

Il discourut longuement, vivement et sans interruption: Quelle honte
pour Barclay, d'avoir livr, sans bataille, la clef de la vieille
Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien
il lui tait avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses
efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses dbris,
s'il tait vaincu!

Et qu'aurait-il eu  combattre? une arme, grande, il est vrai, mais
gne par un terrain trop troit, n'ayant pour retraite que des
prcipices. Elle s'tait comme livre  ses coups. Il n'avait manqu 
Barclay que de la rsolution. C'en tait donc fait de la Russie. Elle
n'avait une arme que pour assister  la chute des villes et non pour
les dfendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay
s'arrterait-il? quelle position se dterminerait-il  disputer? lui,
qui abandonnerait cette Smolensk, appele par lui-mme Smolensk la
sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la
Russie, annonc comme le tombeau des Franais! on allait voir l'effet de
cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux
mme de Smolensk, dserter de leurs rangs, indigns de l'abandon sans
combat de leur capitale.

Napolon ajouta: que des rapports certains avaient fait connatre la
faiblesse des divisions russes; que dj la plupart taient entames;
qu'elles se faisaient dtruire en dtail; que bientt Alexandre n'aurait
plus d'armes. Les ramassis de paysans, arms de piques, qu'on venait de
voir  la suite de leurs bataillons, montraient assez o leurs gnraux
en taient rduits.

Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs
russes sifflaient autour de sa tte; mais son sujet l'emportait. Il
s'acharnait sur le gnral et sur l'arme ennemie, comme s'il et pu la
dtruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui
rpondit pas; il tait vident qu'il ne cherchait pas de conseils; on
voyait qu'il s'tait tout dit  lui-mme; qu'il se dbattait contre ses
propres rflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait 
s'en imposer, et s'efforait d'entraner ainsi, dans ses illusions, les
autres et lui-mme.

D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant  la
faiblesse et  la dsorganisation de l'arme ennemie, personne n'y
croyait; mais que lui rpondre? il citait des renseignemens positifs:
c'taient ceux qu'avait envoys Lauriston; on les avait altrs, en
croyant les rectifier; car l'valuation des forces russes par Lauriston,
ministre de France en Russie, tait exacte; mais d'aprs d'autres
renseignemens moins srs, et qui plaisaient davantage, on l'avait
diminue d'un tiers.

Aprs une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la
rive droite presque abandonnes par l'ennemi, finit en s'criant: que
les Riasses taient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus. Il
cherchait  se persuader que ces peuples, par leur contact avec
l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs
guerres prcdentes les avaient instruits, et ils en taient  ce point,
o les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et dj des
vertus acquises.

Enfin il remonta  cheval. Ce fut alors que le grand-marchal fit
observer  l'un de nous: que si Barclay avait eu tant de tort de
refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance 
vouloir nous le persuader.  quelques pas de lui, un officier, nagure
envoy au prince de Schwartzenberg, se prsenta; il dit que Tormasof et
son arme s'taient levs dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et
qu'ils avaient march sur notre ligne d'opration. Une brigade saxonne
enleve  Kobryun, le grand-duch envahi, et Varsovie alarme, avaient
t les premiers rsultats de cette agression; mais Regnier a appel
Schwartzenberg  son secours. Alors Turmasof a recul jusqu'
Gorodeczna, o il s'est arrt le 12 aot, entre deux dfils, dans une
plaine entoure de bois et de marais, mais accessible en arrire de son
flanc gauche.

Regnier, si judicieux avant le combat, si habile apprciateur du
terrain, savait prparer les batailles; mais quand les champs
s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il
s'tonnait, et la rapidit des mouvemens semblait l'blouir: aussi, ce
gnral saisit-il d'abord, d'un coup d'oeil, le ct-faible des Russes:
il s'y porta; mais au lieu d'y pntrer par masses, et imptueusement,
il ne fit que des attaques successives.

Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des rgimens  des
rgimens, puis des brigades  des brigades, enfin des divisions  des
divisions.  la faveur de cette lutte prolonge, il gagna la nuit, et
retira son arme de ce champ de bataille, o un effort rapide et
simultan aurait pu la dtruire. Toutefois il perdit quelques canons,
beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrire le
Styr, o Tchitchakof, qui accourait  son secours avec l'arme du
Danube, le rejoignit.

Ce combat, quoique peu dcisif, prservait le grand-duch; il rduisait
sur ce point les Russes  se dfendre, et donnait  l'empereur le temps
de gagner une bataille.

Pendant ce rcit, le gnie tenace de Napolon fut moins frapp de ces
avantages en eux-mmes, que de l'appui qu'ils prtaient  l'illusion
dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attach  sa premire
pense, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses
interlocuteurs, et, comme s'il et continu son prcdent entretien, il
s'cria: Vous le voyez, les misrables! ils se laissent battre, mme
par des Autrichiens! Puis, jetant autour de lui un regard inquiet:
J'espre, ajouta-t-il, que des Franais seuls m'coutent. Alors il
demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de
Schwartzenberg; l'aide-de-camp en rpondit, et il ne se trompa point,
quoique l'vnement ait sembl le dmentir.

Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient
que son dsappointement, et qu'une grande hsitation le ressaisissait;
car en lui, le bonheur tait moins communicatif, et la dcision moins
verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'paisseur
de ses murs, le comte de Lobau s'cria: Voil une belle tte de
cantonnemens. C'tait lui dire de s'y arrter; mais l'empereur ne
rpondit  cet avis que par un coup d'oeil svre..

Ce regard changea bientt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que
sur des dcombres,  travers lesquels se tranaient nos blesss, et sur
des monceaux de cendres fumans o gisaient des squelettes humains,
desschs et noircis par le feu; cette grande destruction l'tonna! Quel
fruit de sa victoire! cette ville o ses soldats devaient enfin trouver
un abri, des vivres, une riche proie; ddommagemens promis  tant de
maux, n'tait plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer.
Sans doute son influence sur les siens tait grande; mais pourrait-elle
s'tendre par-del la nature? Quelle allait tre leur pense?

Ici, il faut le dire, la misre de l'arme ne resta pas sans interprte;
il sut que ses soldats se demandaient entre eux, dans quel but on leur
avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau
maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'taient l
toutes leurs conqutes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient
apport. S'il fallait traner tout avec soi, porter la France en Russie,
pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?

Plusieurs des gnraux eux-mmes commenaient  se fatiguer; les uns
s'arrtaient malades; d'autres murmuraient. Que leur importait qu'il
les et enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les et maris,
s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur et donn
des palais, s'il les forait de coucher sans cesse au loin, sur la terre
nue, au milieu des frimas: car chaque anne la guerre s'aggravait; de
nouvelles conqutes, forant d'aller chercher au loin de nouveaux
ennemis. Bientt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.

Plusieurs, parmi nos allis sur-tout, osrent penser qu'on perdrait
moins  une dfaite qu' une victoire; un revers dgoterait peut-tre
l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus  notre porte.

Les gnraux les plus rapprochs de Napolon s'tonnaient de sa
confiance. N'tait-il pas dj comme sorti de l'Europe; et si l'Europe
se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour
sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en tant tranger, lui
deviendrait ennemi. Ainsi parlrent Murat et Berthier. Napolon, irrit
de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de
l'action, cette mme inquitude contre laquelle il se dbattait,
s'abandonna contre eux  son humeur chagrine: il les en accabla, comme
il arrive souvent dans l'intrieur des princes; les hommes dont ils sont
le plus srs, tant ceux qu'ils mnagent le moins, inconvnient de la
faveur qui en compense les avantages.

Quand son humeur se fut coule dans un torrent de paroles, il les
rappela; mais cette fois, ceux-ci mcontens se tinrent loigns.
L'empereur rpara ses vivacits par des caresses, appelant Berthier sa
femme, et ses emportemens, des querelles de mnage.

Murat et Ney le quittrent le coeur plein de sinistres prssentimens sur
cette guerre, qu' la premire vue des Russes ils allaient eux-mmes
pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action,
d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'tait suivi, tout tait
inattendu; l'occasion les emportait: imptueux, ils changeaient de
propos, de projets, de dispositions  chaque pas, comme le terrain
change d'aspect.




CHAPITRE VI.


CE fut alors que Rapp et Lauriston se prsentrent. Celui-ci venait de
Ptersbourg; Napolon ne fit aucune question  cet officier qui arrivait
de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son
ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit
d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes.

Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: L'arme
n'avait fait que cent lieues depuis le Nimen, et dj tout y tait
chang. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'intrieur de la
France, arrivaient effrays. Ils ne concevaient pas qu'une marche
victorieuse et sans combats, laisst derrire elle plus de dbris qu'une
dfaite.

Ils avaient rencontr tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et
tout ce qui s'en tait dtach; enfin tout ce qui n'tait pas excit, ou
par la prsence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La
contenance de chaque troupe, suivant la distance o elle se trouvait de
son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquitude, ou la piti.

En Allemagne, jusqu' l'Oder, o mille objets rappelaient toujours la
France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout--fait
spars; on les voyait ardens et joyeux; mais aprs l'Oder, en Pologne,
o le sol, ses productions, ses habitans, les vtemens, les moeurs, et
tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect trange; o rien enfin ne
retraait plus  leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils
commenaient  s'tonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et dj une
empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures.

Par quelle singulire distance fallait-il donc qu'ils fussent spars de
la France, puisqu'ils avaient atteint dj des contres inconnues, o
tout tait pour eux d'une si triste nouveaut! combien de pas
avaient-ils faits, que de pas il leur restait  faire! l'ide mme du
retour tait dcourageante; et cependant il fallait marcher, toujours
marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues
eussent t en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.

En effet, d'abord le vin manqua, puis la bire, mme l'eau-de-vie; enfin
l'on fut rduit  l'eau, qui souvent manqua  son tour. Il en fut de
mme pour les alimens, de mme pour les autres ncessits de la vie; et
dans ce dnuement graduel, le dcouragement de l'ame suivait
l'affaiblissement successif du corps. Troubls par une vague inquitude,
ils marchaient  travers la morne uniformit de ces vastes et
silencieuses forts de noirs sapins. Ils se tranaient le long de ces
grands arbres nus et dpouills jusqu' leur cime, et s'effrayaient de
leur faiblesse au milieu de cette immensit. Alors ils se formaient des
ides sinistres et bizarres sur la gographie de ces contres inconnues;
et, saisis d'une secrte horreur, ils hsitaient  s'enfoncer plus avant
dans de si vastes solitudes.

De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs
continuels, aussi dangereux prs du ple que sous l'quateur, et de
l'infection de l'air par les corps, putrfis des hommes et des chevaux
qui jonchaient les routes, taient nes deux affreuses pidmies, la
dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succombrent les premiers; ils
sont moins nerveux que les Franais, moins sobres; ils taient moins
intresss dans une cause qui leur paraissait trangre. De vingt-deux
mille 14 Bavarois, qui avaient pass l'Oder, onze mille seulement
taient arrivs sur la Dna; et cependant ils n'avaient pas encore
combattu. Cette marche militaire cotait aux Franais un quart, aux
allis la moiti de leur arme.

Chaque matin, les rgimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais
ds les premiers pas, leurs rangs desserrs s'allongeaient en files
lches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se
laissaient dpasser; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs
aigles s'loigner de plus en plus; ils s'efforaient encore pour les
rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient
dcourags. Les routes, les lisires des bois en taient semes; on en
vit qui arrachaient des pis de seigle pour en dvorer les grains; puis
ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'hpital ou le village
le moins loign. Beaucoup prirent.

Mais les malades ne se sparrent pas seuls de l'arme; un grand nombre
de soldats, dgots et rebuts d'une part, de l'autre pousss par un
esprit d'indpendance et de pillage, renoncrent volontairement  leurs
drapeaux; et ce ne furent pas les moins dtermins: bientt leur nombre
s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se formrent en
bandes et s'tablirent dans les chteaux et dans les villages voisins de
la route militaire. Ils y vcurent dans l'abondance: il y eut l moins
de Franais que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de
ces petits corps indpendans, composs d'hommes de plusieurs nations,
tait toujours un Franais. Rapp avait vu tous ces dsordres; il
arrivait, et sa brusque franchise n'en pargna pas les dtails  son
chef; mais l'empereur se contenta de lui rpondre: Je frapperai un
grand coup, et tout le monde se ralliera.

Avec Sbastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles
mmes de Napolon. En effet,  Wilna, il lui avait dclar qu'il ne
dpasserait pas la Dna, et que vouloir aller plus loin cette anne, ce
serait courir infailliblement  sa perte.

Sbastiani insista comme les autres sur l'tat de l'arme. Il est
affreux, repartit l'empereur, je le sais; ds Wilna, il en tranait la
moiti, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps
 perdre; il faut arracher la paix; elle est  Moskou. D'ailleurs cette
arme ne peut plus s'arrter: avec sa composition, et dans sa
dsorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer  sa
tte, mais non s'arrter, ni reculer. C'est une arme d'attaque et non
de dfense, une arme d'opration et non de position. Il parlait ainsi
 ceux de son intrieur; mais avec les gnraux commandant ses
divisions, c'tait un autre langage. Devant les premiers, il dcouvrait
les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait
soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la ncessit de
s'arrter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans
ses paroles.

En effet, ce jour-l mme, dans les rues de Smolensk, au milieu de
Davoust et de ses gnraux, dont les corps avaient le plus souffert dans
l'assaut de la veille, il dit qu'il leur devait dans la prise de
Smolensk un succs important; qu'il considrait cette ville comme une
bonne tte de cantonnement.

Voil, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arrtons-nous ici!
derrire ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer,
recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voil toute la
Pologne conquise et dfendue: c'est un rsultat suffisant; c'est en deux
mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans
de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la
Lithuanie et refaire une arme invincible; alors, si la paix n'est pas
venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conqurir
 Moskou.

Puis il confia au marchal, que s'il lui ordonnait de dpasser encore
Smolensk, c'tait seulement pour en loigner les Russes de quelques
journes; mais qu'il lui dfendait formellement d'engager une affaire
srieuse. Il est vrai qu'en mme temps c'est  Murat et  Ney, aux deux
plus tmraires, qu'il a confi l'avant-garde, et qu' l'insu de
Davoust, il vient de mettre ce marchal prudent et mthodique, sous les
ordres de l'imptueux roi de Naples. Ainsi, son esprit parat flotter
entre deux grandes dcisions, et les contradictions de ses paroles
passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit intrieur, on
remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle
disposait tout pour faire natre des circonstances qui devaient
ncessairement l'entraner.




CHAPITRE VII.


CEPENDANT, les Russes dfendaient encore le faubourg de la rive droite
du Dnieper. De notre ct, on employa la journe du 18 et la nuit du 19
 reconstruire les ponts. Le 19 aot, avant le jour, Ney passa le fleuve
 la lueur du faubourg qui brlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que
les flammes, et il commena  gravir la pente longue et roide sur
laquelle il est bti. Ses troupes cheminaient lentement, avec
prcaution, et par mille dtours, pour viter l'incendie. Les Russes
l'avaient habilement dirig; il se prsentait de toutes parts, et
obstruait les principaux passages.

Ney et ses premiers soldats s'avancrent en silence dans ce labyrinthe
de feux, l'oeil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de
cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'lancer
tout--coup sur eux, pour les renverser et les prcipiter dans les
flammes et dans le fleuve. Mais ils respirrent, soulags du poids d'une
grande crainte; en n'apercevant sur la crte du ravin,  l'embranchement
des chemins de Ptersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui
s'coulrent aussitt par ces deux routes. Comme on n'avait ni
prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu' Vitepsk,
interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laiss autant de traces
sur une direction que sur l'autre, en sorte que le marchal, incertain,
s'arrta entre les deux jusqu' midi.

Pendant, ce temps, le passage du Borysthne s'effectua sur plusieurs
points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'
la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontre sur celle
de Moskou: Ney l'eut bientt rejointe; mais comme cette route ctoyait
le Dnieper, il avait  traverser ses affluens. Chacun d'eux s'tant
creus son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la cte oppose tait
une position, o l'ennemi s'tablissait et qu'il fallait emporter: le
premier, celui de la Stubna, l'arrta peu; mais le cteau de Valoutina,
dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.

On a attribu la cause de cette rsistance  une ancienne tradition de
gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain
consacr par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du
soldat russe, est dj loin du patriotisme plus clair de ses gnraux.
Ce fut la ncessit qui les contraignit  ce combat; on a vu que la
route de Moskou, en sortant de Smolensk, ctoyait le Dnieper, et que
l'artillerie franaise, place sur l'autre rive, la traversait de ses
feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y
risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement
aurait dnonc la retraite.

La route de Ptersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux
chemins marcageux s'en dtachaient  droite, l'un  deux lieues de
Smolensk, l'autre,  quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient
la grande route de Moskou, aprs un long circuit, l'un  Bredichino, 
deux lieues au-del de Valoutina, l'autre plus loin,  Slobpnewa.

Ce fut dans ces dfils que Barclay ne craignit pas de s'engager avec
tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait 
parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de
Smolensk  Moskou, que Ney attaqua bientt, tait la corde.  chaque
instant, et comme il arrive toujours, une voiture renverse, une roue
engrave, un seul cheval embourb, un trait rompu, arrtait tout.
Cependant, le bruit du canon franais s'avanait; dj il semblait
devancer la colonne russe, et tre prs d'atteindre et de fermer le
dbouch qu'elle s'efforait de gagner.

Enfin, aprs une pnible marche, la tte du convoi ennemi revit la
grande route,  l'instant o les Franais n'avaient plus pour atteindre
ce dbouch, qu' forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la
Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais
Korf, repouss sur Valoutina, avait appel  son secours la colonne qui
le prcdait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commande,
hsita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position,
dcida son chef  revenir sur ses pas.

Les Russes se dfendirent pour tout dfendre, canons, blesss, bagages;
les Franais attaqurent pour tout prendre. Napolon s'tait arrt 
une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu' une affaire d'avant-garde, il
envoya Gudin au secours du marchal, rallia les autres divisions, et
rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille
hommes s'y engagrent successivement de part et d'autre; on s'aborda,
soldats, officiers, gnraux; la mle fut longue, l'acharnement
terrible: la nuit mme n'arrta point. Matre enfin du plateau, et
puis de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environn que de
morts, de mourans, et de tnbres, se fatigua; il fit cesser le feu,
garder le silence et prsenter les baonnettes. Les Russes n'entendant
plus rien, se turent aussi, et profitrent de l'obscurit pour faire
leur retraite.

Il y eut presque autant de gloire dans leur dfaite que dans notre
victoire; les deux chefs russirent, l'un  vaincre, l'autre,  n'tre
vaincu qu'aprs avoir sauv l'artillerie, les bagages et les blesss
russes. Un des gnraux ennemis, rest seul debout sur ce champ de
carnage, tenta de s'chapper du milieu de nos soldats, en rptant les
commandemens franais; la lueur des coups de feu le fit reconnatre; il
fut saisi. D'autres gnraux russes avaient pri; mais la grande-arme
fit une plus grande perte.

Au passage du pont mal rtabli de la Kolowdnia, le gnral Gudin, dont
la valeur rgle n'aimait  affronter que les dangers utiles, et qui
d'ailleurs tait peu confiant  cheval, en tait descendu pour franchir
le ruisseau, et dans le mme moment un boulet, en rasant la terre, lui
avait bris les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint
chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun
s'arrta constern: la victoire de Valoutina ne parut plus un succs.

Gudin, transport  Smolensk, y reut les soins de l'empereur; ils
furent inutiles, il prit. Ses restes furent enterrs dans la citadelle
de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon
citoyen, bon poux, bon pre, gnral intrpide, juste et doux, et  la
fois probe et habile: rare assemblage, dans un sicle o trop souvent,
les hommes de bonnes moeurs sont inhabiles, et les habiles sans moeurs.

Les Russes, tonns de n'avoir t attaqus que de front, crurent que
toutes les combinaisons militaires de Murat se rduisaient  suivre leur
grande route. Ils l'appelrent, par drision, le gnral des grands
chemins; le jugeant ainsi d'aprs l'vnement, qui trompe plus souvent
qu'il n'claire.

En effet, pendant que Ney attaquait, Murat clairait ses flancs avec sa
cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois  gauche, et des marais 
droite, arrtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux
attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commands
par Junot.

Depuis la Stubna, la grande route, afin d'viter les marais forms par
les divers affluens du Dnieper, se dtournait  gauche, cherchait les
hauteurs, et s'loignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher
ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqu qu'un chemin
de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait
directement  travers ces fonds marcageux, entre le Dnieper et le grand
chemin, qu'il rejoignait en arrire du plateau de Valoutina.

C'tait ce chemin de traverse que Junot parcourait, aprs avoir pass le
fleuve  Prudiszi. Il le conduisit bientt en arrire de la gauche des
Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur
arrire-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire
dcisive. Ceux qui rsistaient de front au marchal Ney, tonns
d'entendre combattre derrire eux, seraient devenus incertains, et le
dsordre, jet au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de
chevaux et de voitures, engags sur cette seule route, et t
irrparable; mais Junot, brave comme individu, hsitait comme chef. Sa
responsabilit le troubla.

Cependant Murat, le jugeant en prsence, s'tonnait de ne pas entendre
son attaque. La fermet des Russes devant Ney lui fit souponner la
vrit; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et
les marais, il court  Junot, il lui reproche son inaction; Junot
s'excuse: il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise
est molle, ses efforts sont simuls, elle ne se dcidera pas  mordre
sur les bataillons ennemis.

Murat rpond  ces paroles par des actions. Il se prcipite  la tte de
cette cavalerie; avec un autre gnral, ce sont d'autres soldats: il les
entrane, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient
 Junot et lui dit: Achve  prsent, ta gloire est l et ton bton de
marchal! Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot
troubl resta immobile. Trop long-temps prs de Napolon, dont le gnie
actif ordonnait tout, l'ensemble et le dtail, il n'avait appris qu'
obir; l'exprience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et
des blessures l'avaient vieilli avant le temps.

Quant au choix de ce gnral pour un mouvement si important, il n'tonna
point: on savait que l'empereur lui tait attach par habitude, c'tait
son plus ancien aide-de-camp; et par une secrte faiblesse, car la
prsence de cet officier se liant  tous les souvenirs de son bonheur et
de ses victoires, il lui rpugnait de s'en sparer. On peut croire
encore que son amour-propre se plaisait  voir des hommes, ses lves,
commander ses armes. Il tait d'ailleurs naturel qu'il comptt plus sur
leur dvouement, que sur celui de tous les autres.

Nanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlrent eux-mmes, et qu'
la vue du pont sur lequel Gudin avait t abattu, il eut observ que ce
n'tait point l qu'il et fallu dboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un
oeil enflamm la position qu'avait occupe Junot, il se fut cri;
C'tait l sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la
bataille tait l! que faisait donc Junot! alors son irritation devint
si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp
et s'crie: qu'il te au duc d'Abrants son commandement! qu'il le
renvoie de l'arme! qu'il a perdu sans retour le bton de marchal! que
cette faute va peut-tre leur fermer le chemin de Moskou! que c'est 
lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue,
et qu'il saura les faire battre. Mais Rapp refusa la place de son
ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colre
s'teignait toujours facilement, ds qu'il l'avait exhale en paroles.

Mais ce n'tait pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli
tre vaincu;  sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand,
l'un des gnraux de Davoust, avait t jet de ce ct au travers des
forts; il marchait sur des hauteurs boises, et se trouvait, ds le
commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et
il dbouchait en arrire de leur droite. Son apparition soudaine et
infailliblement dcid la victoire, elle l'et rendue complte; mais
Napolon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point o
Davoust et lui s'taient arrts.

Dans l'arme, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir
pour un mme but trois chefs indpendans l'un de l'autre, ne s'tait pas
trouv l, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui
impossible. Mais il tait rentr dans Smolensk, soit fatigu, soit
sur-tout qu'il ne se ft pas attendu  un combat si srieux; soit enfin
que par la ncessit de s'occuper de tout  la fois, il ne pt tre 
temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et
de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient prcd,
s'amoncelait. Il fallait dblayer ses porte-feuilles, et donner un cours
aux affaires civiles et politiques, qui commenaient  s'encombrer; il
tait d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.

Aussi, quand Borelli, gnral de Murat, vint crier au secours, le fit-il
attendre; et telle tait sa proccupation, qu'il fallut qu'un ministre
insistt pour le faire entrer. Le rapport de cet officier mut Napolon:
Que dites-vous! s'cria-t-il; quoi, vous n'tes point assez! L'ennemi
montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!
Aussitt il donna ordre  Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il
reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des
combats, car la nuit tait venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille
l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.




CHAPITRE VIII.


LES soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son gnral, y
taient rangs sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des
Russes, au milieu d'arbres  demi briss, sur une terre battue par les
pieds des combattans, sillone de boulets, jonche de dbris d'armes, de
vtemens dchirs, d'ustensiles militaires, de chariots renverss et de
membres pars; car ce sont-l les trophe de la guerre! voil la beaut
d'un champ de victoire!

Les bataillons de Gudin ne paraissent plus tre que des pelotons; ils se
montraient d'autant plus fiers qu'ils taient plus rduits: prs d'eux,
on respirait encore l'odeur des cartouches brles et celle de la
poudre, dont cette terre, dont leurs vtemens taient imprgns et leurs
visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur
front sans avoir  viter,  franchir ou  fouler des baonnettes
tordues par la violence du choc et des cadavres.

Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance
transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, o pendant quelques
heures rgnrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.

Il sentait qu'il tait temps de soutenir ses soldats de ses paroles et
de ses rcompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux;
quant  son langage, ce combat tait le plus beau fait d'armes de notre
histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui
l'on pouvait conqurir le monde; ceux tus, des guerriers morts d'une
mort immortelle. Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au
milieu de cette destruction que l'on songe  l'immortalit.

Il fut magnifique dans ses rcompenses: les 12e, 21e de ligne et
le 17e lger reurent quatre-vingt-sept dcorations et des grades;
c'taient les rgimens de Gudin. Jusque-l, le 127e avait march sans
aigle car alors il fallait conqurir son drapeau sur un champ de
bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.

L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de
Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mmes, et par leur forme. Il
ajouta au don par la manire de donner. On le vit s'entourer
successivement de chaque rgiment comme d'une famille. L, il
interpelait  haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats,
demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et
les rcompensant aussitt. Les officiers dsignaient, les soldats
confirmrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-mme, les
choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirms
avec acclamation par les troupes.

Ces manires paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de
guerre du matre de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages
toujours regretts de la rpublique, les transportrent. C'tait un
monarque, mais c'tait celui de la rvolution, et ils aimaient un
souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien
ne reprochait.

Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter;
le don de cette aigle, si bien mrite, la pompe de ces promotions, les
cris de joie, la gloire de ces guerriers, rcompense sur le lieu mme
o elle venait d'tre acquise; leur valeur proclame par une voix dont
chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand
conqurant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers
entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs
familles,  la fois rassures et enorgueillies; que de biens  la fois!
ils en furent enivrs; lui-mme parut d'abord se laisser chauffer 
leurs transports.

Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de
Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au
conseil qu'intrpide au combat, l'eurent calm; quand toute la chaleur
lourde de ce jour eut pes sur lui et que les rapports apprirent qu'on
faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se dsenchanta. Dans son
retour  Smolensk le cahotage de sa voiture sur les dbris du combat,
les embarras causs sur la route par la longue file de blesss qui se
tranaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de
membres amputs, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est
horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le dsarmer.
Smolensk n'tait plus qu'un vaste hpital, et le grand gmissement qui
en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'lever des
champs de Valoutina.

Les rapports des chirurgiens taient hideux: en ce pays, on supple au
vin et  l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain.
On y mle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, puiss de faim
et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa
chaleur perfide leur a fait jeter  la fois tout le feu qui leur
restait, aprs quoi ils sont tombs puiss, et la maladie s'est empare
d'eux.

On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frapps de
vertiges, de stupfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans
les fosss et sur les chemins. L, leurs yeux ternes,  demi ouverts et
larmoyans, semblent voir avec insensibilit la mort s'emparer
successivement de tout leur tre; ils expirent mornes et sans gmir.

 Wilna, on n'a pu crer d'hpitaux que pour six mille malades; des
couvens, des glises, des synagogues et des granges servent  recueillir
cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains,
toujours trop rares et encombrs, les malades sont souvent sans vivres,
sans lits, sans couvertures, sans paille mme et sans mdicamens. Les
chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux
hpitaux, contribue  faire des malades, et rien  les gurir.

 Vitepsk, quatre cents blesss russes sont rests sur le champ de
bataille; trois cents autres ont t abandonns dans la ville par leur
arme, et comme elle en a emmen les habitans, ces malheureux sont
rests trois jours, ignors, sans secours, entasss ple-mle, mourans
et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin t
recueillis et mls  nos blesss, qui taient au nombre de sept cents
comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employ jusqu' leurs
chemises, et celles de ces misrables, pour les panser, car dj le
linge manque.

Lorsqu'enfin les blessures de ces infortuns s'amliorent, et qu'il ne
faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur gurison, ils
prissent faute de subsistance: Franais ou Russes, peu chappent. Ceux
que la perte d'un membre ou leur faiblesse empche d'aller chercher
quelques vivres, succombent les premiers; ces dsastres se rptent
par-tout o l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa prsence attirant,
et son dpart entranant tout aprs lui, enfin ses ordres n'tant
scrupuleusement accomplis qu' sa porte.

 Smolensk, les hpitaux ne manquent point; quinze grands btimens de
briques ont t sauvs du feu, on a mme trouv de l'eau-de-vie, des
vins, quelques mdicamens, et nos ambulances de rserve nous ont enfin
rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et
jour; on n'en est qu' la seconde nuit, et dj, tout manque pour panser
les blesss; il n'y a plus de linge, on est forc d'y suppler, par le
papier trouv dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent
d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'toupe et du
coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.

Nos chirurgiens accabls s'tonnent; depuis trois jours, un hpital de
cent blesss est oubli; un hasard vient de le faire dcouvrir: Rapp a
pntr dans ce lieu de dsespoir! j'en pargnerai l'horreur  ceux qui
me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame
reste fltrie! Rapp ne les pargna pas  Napolon, qui fit distribuer
son propre vin et plusieurs pices d'or  ceux de ces infortuns qu'une
vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture rvoltante avait
soutenus.

Mais  la violente motion que ces rapports laissrent dans l'ame de
l'empereur, se joignait une effrayante considration. L'incendie de
Smolensk n'tait plus  ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal
et imprvu, ni mme le rsultat d'un acte de dsespoir: c'tait le
rsultat d'une froide dtermination. Les Russes avaient mis  dtruire
le soin, l'ordre, l'-propos qu'on apporte  conserver.

Dans ce mme jour, les rponses courageuses d'un pope, le seul qu'on
trouva dans Smolensk, l'clairrent encore davantage sur l'aveugle
fureur qu'on avait inspire  tout le peuple russe. Son interprte,
qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prtre
vnrable lui reprocha d'abord avec fermet ses prtendus sacrilges; il
ignorait que c'tait le gnral russe lui-mme qui avait fait incendier
les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces
horreurs, afin que les marchands et les paysans ne sparassent pas leur
cause de celle de la noblesse.

L'empereur l'couta attentivement: Mais votre glise, lui dit-il
enfin, a-t-elle t brle?--Non, sire, rpliqua le pope; Dieu sera plus
puissant que vous! il la protgera, car je l'ai ouverte  tous les
malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile! Napolon mu
lui rpondit: Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes
innocentes de la guerre; il vous rcompensera de votre courage. Allez,
bon prtre, retournez  votre poste. Si tous vos popes eussent imit
votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lchement la mission de paix
qu'ils ont reue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonn les temples que
leur seule prsence rend sacrs, mes soldats auraient respect vos
saints asiles: car nous sommes tous chrtiens, et votre Bog est notre
Dieu.

 ces mots, Napolon renvoya le prtre  son temple, avec une escorte et
des secours. Un cri dchirant s'leva  la vue des soldats qui
pntraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effars
se pressrent autour de l'autel; mais le pope levant la voix leur cria:
Rassurez-vous: j'ai vu Napolon, je lui ai parl. Oh! comme on nous
avait tromps, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on
vous l'a reprsent. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et
adorent le mme Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point
religieuse; c'est un dml politique avec notre empereur. Ses soldats
ne combattent que nos soldats! Ils n'gorgent point, comme on nous
l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous
donc, et remercions Dieu d'tre dlivrs du pnible devoir de les har
comme des paens, des impies et des incendiaires. Alors le pope entonna
un cantique d'actions de graces, que tous rptrent en pleurant.

Mais ces paroles mmes montraient  quel point cette nation avait t
abuse. Le reste des habitans avait fui. Dsormais ce n'tait donc plus
leur arme seulement, c'tait la population, c'tait la Russie tout
entire qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur
sentait s'chapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de
conqute.




CHAPITRE IX.


EN effet, ds Vitepsk, Napolon avait charg deux des siens de sonder
l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner  la libert, et de
les compromettre dans notre cause, par un soulvement plus ou moins
gnral. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isols,
abrutis, et que peut-tre les Russes avaient laisss comme espions au
milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu' mettre son projet 
dcouvert, et les Russes en garde contre lui.

D'ailleurs, ce moyen rpugnait  Napolon, que sa nature portait bien
plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit
ngligemment. Plus tard, dans Moskou, il reut plusieurs adresses de
diffrens chefs de famille. On s'y plaignait d'tre trait par les
seigneurs comme des troupeaux de btes que l'on vend et que l'on change
 volont. On y demandait que Napolon proclamt l'abolition de
l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections
partielles qu'ils promettaient de rendre bientt gnrales.

Ces offres furent repousses. On aurait vu, chez un peuple barbare, une
libert barbare, une licence effrne, effroyable! quelques rvoltes
partielles en avaient jadis donn la mesure. Les nobles russes, comme
les colons de Saint-Domingue, eussent t perdus. Cette crainte prvalut
dans l'esprit de Napolon, ses paroles l'exprimrent; elle le dtermina
 ne plus chercher  exciter un mouvement qu'il n'aurait pu rgler.

Au reste, ces matres s'taient dfis de leurs esclaves. Au milieu de
tant de prils, ils distingurent celui-ci comme le plus pressant. Ils
agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous
les genres de servitude. Leurs prtres, qu'ils sont accoutums  croire,
les abusrent par des discours trompeurs; on persuada  ces paysans que
nous tions des lgions de dmons, commands par l'antechrist, des
esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement
souillait. Nos prisonniers s'aperurent que les ustensiles dont ils
s'taient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils
les rservaient pour les animaux les plus immondes.

Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossires
allaient s'vanouir. Mais voil que ces nobles reculent avec leurs serfs
dans l'intrieur du pays, comme  l'approche d'une grande contagion.
Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir,
est sacrifi. Ils mettent la faim, le feu, le dsert, entre eux et nous;
car c'tait autant contre leurs serfs que contre Napolon, que cette
grande rsolution s'excutait. Ce n'tait donc plus une guerre de rois
qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de
parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres
 la fois.

L'empereur envisage alors toute l'normit de son entreprise; plus il
avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontr que
des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs dfaites n'ont t que
des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est
une autre Espagne, mais lointaine, strile, infinie, qu'il retrouve
encore  l'autre bout de l'Europe. Il s'tonne, hsite, et s'arrte.

 Vitepsk, quelque dcision qu'il et prise, il lui fallait Smolensk, et
il semble qu'il ait remis  Smolensk  se dterminer. C'est pourquoi une
mme perplexit le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces
flammes, cette pidmie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggrav;
une fivre d'hsitation s'empare de lui; ses regards se portent sur
Kief, Ptersbourg et Moskou.

 Kief; il envelopperait Tchitchakof et son arme; il dbarrasserait le
flanc droit et les derrires de la grande-arme; il couvrirait les
provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux;
tandis que des cantonnemens fortifis  Mohilef, Smolensk, Vitepsk,
Polotsk, Dnabourg et Riga dfendraient le reste. Derrire cette ligne,
et pendant l'hiver, il soulverait et organiserait toute l'ancienne
Pologne, pour la prcipiter au printemps sur la Russie; opposer une
nation  une nation, et rendre la guerre gale.

Cependant,  Smolensk, il se trouve au noeud des routes de Ptersbourg
et de Moskou,  vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et 
quinze de l'autre. Dans Ptersbourg, c'est le point central du
gouvernement, le noeud o tous les fils de l'administration se
rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de
mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et
l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient
d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant
d'accord avec Saint-Cyr sur Ptersbourg, il enveloppera Witgenstein, et
fera tomber Riga devant Macdonald.

D'un autre ct, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il
attaquera dans ses proprits, dans son antique honneur: le chemin de
cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de
ressources; la grande-arme russe, qu'il ne peut ngliger, qu'il faut
dtruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir
d'branler la nation, en la frappant au coeur dans cette guerre
nationale.

De ces trois projets, le dernier lui parat seul possible, malgr la
saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII tait sous ses
yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la
jugeant romanesque et infidle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il
lisait et qui ne l'arrta point. Dans le rapprochement de ces deux
expditions, il trouvait mille diffrences auxquelles il se rattachait;
car qui peut tre juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple
du pass, dans un monde o il ne se trouve jamais deux hommes, deux
choses, ni deux positions absolument semblables?

Toutefois,  cette poque, on entendit souvent le nom de Charles XII
sortir de sa bouche.




CHAPITRE X.


MAIS les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur
comme  Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les
combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina taient des batailles
ranges, o Davoust, Schwartzenberg et Ney taient vainqueurs:  sa
droite, sa ligne d'opration paraissait couverte: devant lui, l'arme
ennemie fuyait;  sa gauche,  Slowna, le 17 aot, le duc de Reggio
rejet sur Polotsk, y venait d'tre attaqu. L'attaque de Witgenstein
avait t vive et acharne; elle avait chou, mais il conservait sa
position offensive, et le marchal Oudinot avait t bless. Saint-Cyr
l'a remplac, dans le commandement de cette arme, compose d'environ
trente mille Franais, Suisses et Bavarois. Ds le lendemain, ce
gnral,  qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerait
seul, et en chef, en a profit pour donner sa mesure aux siens et 
l'ennemi; mais froidement, suivant son caractre, et en combinant tout.

Depuis le point du jour jusqu' cinq heures du soir, il trompa l'ennemi
par la proposition d'un accord pour retirer les blesss, et sur-tout par
des dmonstrations de retraite. En mme temps, il ralliait en silence
tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et
les cachait derrire le village de Spas et dans des plis de terrain.

 cinq heures, tout tant prt, et Witgenstein endormi, il donne le
signal: aussitt son artillerie clate et ses colonnes se prcipitent.
Les Russes surpris rsistent vainement; d'abord leur gauche est
enfonce, bientt leur centre fuit en droute; ils abandonnent mille
prisonniers, vingt pices de canon, un champ de bataille couvert de
morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre
d'user que pour mieux se dfendre.

Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui
s'appuyait  la Dna, rsista opinitrement. Il fallut en venir  la
baonnette au travers d'une paisse muraille: tout russit; mais
lorsqu'on croyait n'avoir plus qu' poursuivre, tout pensa tre perdu:
des dragons russes, ivres, dit-on, risqurent une charge sur une
batterie de Saint-Cyr; une brigade franaise, place pour la soutenir,
s'avana, puis tout--coup tourna le dos et s'enfuit  travers nos
canons, qu'elle empcha de tirer. Les Russes y arrivrent ple-mle avec
les ntres; ils sabrrent les canonniers, renversrent les pices, et
poussrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en
plus effarouchs, passrent en droute sur leur gnral en chef et sur
son tat-major, qu'ils culbutrent. Le gnral Saint-Cyr fut oblig de
fuir  pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le prserva de
cette bourasque. Dj les dragons russes touchaient aux maisons de
Polotsk, lorsqu'une manoeuvre prompte et habile du quatrime des
cuirassiers franais, termina cette chauffoure. Les Russes disparurent
dans les bois.

Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour clairer
leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques
fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre,
Witgenstein le respecta. De son ct, le gnral franais ne s'occupa
plus qu' observer son ennemi,  maintenir ses communications avec
Macdonald, Vitepsk et Smolensk,  se fortifier dans sa position de
Polotsk, et sur-tout  y vivre.

Dans cette journe du 18, quatre gnraux, quatre colonels et beaucoup
d'officiers avaient t blesss. Parmi eux, l'arme remarqua les
gnraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombrent le 22 aot. Ces
gnraux taient du mme ge; ils avaient t du mme rgiment; ils
firent les mmes guerres; ils marchrent  peu prs du mme pas dans
leur chanceuse carrire, qu'une mme mort, dans la mme bataille,
termina glorieusement. On ne voulut pas sparer, par le tombeau, ces
guerriers que la vie, et la mort elle-mme, n'avaient pu dsunir: une
mme spulture les reut.

 la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bton de marchal
d'empire au gnral Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix  sa
disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens
demands.

Malgr ces succs, la dtermination de dpasser Smolensk tait trop
prilleuse, pour que Napolon s'y dcidt seul; il fallut qu'il s'y ft
entraner. Aprs Valoutina, le corps de Ney, fatigu, avait t remplac
par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frre de l'empereur,
et par son ordre, devait commander. Ney s'y tait soumis, moins par
condescendance que par conformit de caractre. Ils furent d'accord par
leur ardeur.

Mais Davoust, dont le gnie mthodique et tenace contrastait avec
l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom
de deux grandes victoires, s'irrita de cette dpendance. Ces chefs,
fiers et du mme ge, compagnons de guerre, qui s'taient vus grandir
rciproquement, et que gtait l'habitude de n'avoir obi qu' un grand
homme, n'taient gure propre  se commander l'un  l'autre: Murat
sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander  lui-mme.

Toutefois Davoust obit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fiert
blesse sait obir. Il affecta de cesser aussitt toute correspondance
directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre,
allguant sa dfiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de
cet aveu; il ressaisit son indpendance. Ds lors, l'avant-garde eut
deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigu, souffrant, accabl de trop de
soins de toute espce, et forc  des mnagemens pour ses lieutenans,
dissminait le pouvoir comme ses armes, malgr ses prceptes et ses
anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois
command, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient  leur
tour.

Cependant, Barclay ayant recul, sans rsistance, jusqu'auprs de
Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua 
leur msintelligence; mais  quelques werstes de cette ville, le 23
aot, vers onze heures du matin, un bois peu pais que le roi voulut
reconnatre, lui fut vivement disput; il fallut l'emporter deux fois.

Murat, surpris de cette rsistance, et  cette heure, s'opinitra; il
pera ce rideau, et vit au-del toute l'arme russe range en bataille.
L'troit ravin de la Luja l'en sparait; il tait midi: l'tendue des
lignes russes, sur-tout vers notre droite, les prparatifs, l'heure, le
lieu, celui o Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain,
assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille;
il dpcha vers l'empereur pour l'en prvenir.

En mme temps il ordonna  Montbrun de passer le ravin sur sa droite,
avec sa cavalerie, pour reconnatre et dborder la gauche de l'ennemi.
Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'tendaient de ce ct; il
protgeait Montbrun: le roi les rappela  sa gauche, sur la grande
route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par
quelques dmonstrations de front.

Mais Davoust rpondit: que ce serait livrer notre aile droite, au
travers de laquelle l'ennemi arriverait derrire nous sur la grande
route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait  une bataille,
que lui, Davoust, avait l'ordre d'viter, et qu'il viterait, ses
forces tant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous
les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance. Puis aussitt,
il crivit  Napolon qu'il se presst d'arriver, s'il ne voulait pas
que Murat engaget sans lui une bataille.

 cette nouvelle, qu'il reut dans la nuit du 24 au 25 aot, Napolon
sortit avec joie de son indcision. Pour ce gnie entreprenant et
dcisif, elle tait un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze
lieues sans s'arrter; mais, ds la veille au soir, l'arme ennemie
avait disparu.

De notre ct, sa retraite fut attribue au mouvement de Montbrun; du
ct des Russes,  Barclay, et  une fausse position prise par son chef
d'tat-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en
servir. Bagration s'en tait aperu le premier, sa fureur avait clat
sans mesure; il cria  la trahison.

La discorde tait dans le camp des Russes, comme  notre avant-garde. La
confiance dans le chef, cette force des armes, y manquait; chaque pas y
paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk
avait tout aigri; la runion des deux corps d'arme augmenta le mal;
plus cette masse russe se sentait forte, plus son gnral lui semblait
faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef.
Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annonc, et
l'orgueil humili des Russes l'attendit pour combattre.

De son ct, l'empereur, dj  Dorogobouje, n'hsite plus: il sait
qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu o il se
trouvera sera toujours celui o se dcidera le destin des nations; qu'il
peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaantes de la dfection
des Sudois et des Turcs. Ainsi, il nglige les armes ennemies d'Essen
 Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de
Tchitchakof en Volhinie. C'taient cent vingt mille hommes, dont le
nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dpasse, il s'en laisse
environner avec indiffrence, assur que tous ces vains obstacles de
guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre
qu'il va porter.

Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore,  son dpart de
Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est dj rduite  cent
cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes,
dont la moiti occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a
t tu, bless, ou trane et pille, en arrire de lui, nos allis et
les Franais eux-mmes.

Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour dtruire l'arme
russe par une victoire complte, et pour s'emparer de Moskou. Quant 
leur base d'opration, malgr ces cent vingt mille Russes qui la
menaaient, elle paraissait assure. La Lithuanie, la Dna, le Dnieper,
Smolensk enfin, taient ou allaient tre gards, vers Riga et Dnabourg,
par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr
et trente mille hommes;  Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et
quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille
hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier,  la tte de
quarante-cinq mille hommes. Napolon comptait encore sur les divisions
Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui dj
s'approchaient, de Koenigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille
hommes de renfort, qui tous devaient tre entrs en Russie avant le
milieu de novembre.

C'tait, avec les leves lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux
cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq
mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle
tait la distance de Smolensk  Moskou.

Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes taient commands par six
chefs diffrens, indpendans l'un de l'autre, et dont le plus lev,
celui qui occupait le centre, celui qui semblait charg de donner, comme
intermdiaire, quelque ensemble aux oprations des cinq autres, tait un
ministre de paix et non de guerre.

D'ailleurs, les mmes causes qui dj avaient diminu d'un tiers les
forces franaises entres les premires en Russie, devaient disperser ou
dtruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La
plupart arrivaient par dtachemens, forms en bataillons provisoire de
marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au
premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de
gloire, et traversant un sol dvor, que la saison et le climat allaient
rendre chaque jour plus nu et plus rude.

Cependant, Napolon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout
le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus  perdre, que
leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par
leur position, formaient une espce de classe intermdiaire, un
commencement de tiers-tat, que la libert pouvait sduire.

Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arriv, avec l'espoir
d'une bataille, que l'indcision et les discordes des gnraux russes
ont encore ajourne; mais sa dtermination est prise; il n'accueille
plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses
ennemis; son audace s'accrot de leur prudence; il appelle leur
circonspection pusillanimit; leur retraite, fuite; il mprise pour
esprer.





LIVRE SEPTIME.




CHAPITRE I.


L'EMPEREUR tait accouru si rapidement  Dorogobouje, qu'il fut oblig
de s'y arrter pour attendre son arme et laisser Murat pousser
l'ennemi. Il en repartit le 24 aot: l'arme marchait sur trois colonnes
de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand
chemin de Moskou; Poniatowski  droite, l'arme d'Italie  gauche.

La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route
o son avant-garde ne vivait elle-mme que des restes des Russes; elle
ne pouvait gure s'carter de sa direction faute de temps, dans une
marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche
dvoraient tout  ses cts. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir
chaque jour plus tard, s'arrter plus tt, puis s'tendre davantage sur
ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est gure possible sans imprudence,
quand on est aussi prs de l'ennemi.

 Smolensk, l'ordre avait t donn, comme  Vitepsk, de prendre, en
partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la
difficult, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats:
ils taient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir
eux-mmes  leurs besoins. L'habitude en tait prise: et rellement
c'tait un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et
continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme  de si grandes
distances. L'existence de l'arme tait un prodige, que renouvelait
chaque jour l'esprit actif, industrieux et avis des soldats franais et
polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficults, et leur
got pour les hasards et les irrgularits de ce jeu terrible d'une vie
aventureuse.

Il y avait  la suite de chaque rgiment une multitude de ces chevaux
nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays,
qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages taient
conduits par des soldats, car ils se prtaient  tous les mtiers.
Ceux-l manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le dfaut de
vivres, la ncessit de tout traner avec soi, excusait cet attirail; il
fallait, pour ainsi dire, une seconde arme, pour porter ou conduire ce
qui tait indispensable  la premire.

Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'tait pli
aux usages et  toutes les difficults des lieux; le gnie des soldats
avait admirablement tir le meilleur parti possible des faibles
ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres gnraux
supposaient toujours des distributions rgulires, qui ne se faisaient
jamais, chacun d'eux, suivant le degr de son zle, de son intelligence
et de sa fermet, s'tait plus ou moins empar de la maraude, et avait
chang le pillage individuel en contributions rgulires.

Car ce n'tait que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un
pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la
marche arrte, et les bivouacs tablis, des dtachemens, commands
rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par
rgimens, allaient  la dcouverte et s'enfonaient dans la campagne;
ils trouvaient,  quelques werstes de la route, tous les villages
habits, et n'y taient pas reus trop hostilement; mais comme on ne
s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ,
la terreur s'emparait bientt des paysans, qui s'enfuyaient dans les
bois, d'o ils ressortaient en partisans peu redoutables.

Cependant, les dtachemens bien repus et chargs de tout ce qu'ils
avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques
jours aprs; et il arriva frquemment qu'ils furent pills  leur tour
par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrrent. De l des
haines, d'o l'on aurait infailliblement vu natre des guerres
intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite t abattus
par une mme infortune, et runis dans l'horreur d'un mme dsastre.

En attendant leurs dtachemens, les soldats rests autour de leurs
aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus
souvent c'taient des grains de seigle nouveau, qu'ils crasaient et
faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain,  cause des
bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidit des
marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussire
les suffoqurent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y
prcipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyrent; d'autres
s'en remplissaient si immodrment, qu'ils enflaient et ne pouvaient
plus marcher.

On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps
restaient les plus nombreuses; leurs dtachemens, plus disciplins,
rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui
taient rests au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue
reposait les yeux, fatigus d'un dsordre presque universel.

Chacun de ces sacs, rduit au strict ncessaire, quant aux vtemens,
contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des
semelles de rechange, un pantalon et des demi-gutres de toile, quelques
ustensiles de propret, une bande  pansement, de la charpie, et
soixante cartouches.

Dans les deux cts taient placs quatre biscuits, de seize onces
chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et troit,
tait rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi compos, ses
bretelles et la capote roule et attach par-dessus, pesait trente-trois
livres douze onces.

Chaque soldat portait encore en bandoulire un sac de toile contenant
deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne
garnie, trois pierres  feu, son tournevis, sa banderole et son fusil,
il tait charg de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de
pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et
soixante coups  tirer.

Derrire lui, des voitures tranaient encore pour six jours de vivres;
mais on ne pouvait gure compter sur ces transports, pris sur les lieux,
qui eussent t si commodes dans un autre pays, avec une moindre arme,
et dans une guerre plus rgulire.

Quand le sac de farine tait vide, on l'emplissait du grain qu'on
trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en
rencontrait; sinon par des moulins  bras, qui suivaient les rgimens,
ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent
gure d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre,
dans chacun d'eux, le grain ncessaire, pour un jour,  cent trente
hommes.

Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manqurent peu: les
boulangers abondaient; car les rgimens du premier corps renfermaient
des ouvriers de toute espce, de sorte que vivres et vtemens, tout s'y
confectionnait, ou s'y rparait en marchant. C'taient des colonies 
la fois civilises et nomades. L'empereur en avait eu la pense; le
gnie du prince d'Eckmhl s'en tait saisi: le temps, les lieux, les
hommes, rien ne lui avait manqu pour l'accomplir; mais ces trois
lmens de succs furent moins  la disposition des autres chefs. Au
reste, leur caractre, plus imptueux et moins mthodique, n'en aurait
peut-tre pas tir le mme parti; avec un gnie moins organisateur,
ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles  vaincre: l'empereur ne
s'tait pas assez arrt  ces diffrences; elles avaient des suites
funestes.




CHAPITRE II.


CE fut de Slawkowo,  quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27
aot, que Napolon envoya au marchal Victor, alors sur le Nimen,
l'ordre de se rendre  Smolensk. La gauche de ce marchal occupera
Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. L il secourra
Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui  l'arme de Moskou, et
maintiendra ses communications avec la Lithuanie.

Ce fut encore de ce mme quartier-imprial qu'il publia les dtails de
sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux sicles prsent et
 venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y taient le plus
distingus. Mais il ajouta qu' Smolensk la conduite des Polonais avait
tonn les Russes, accoutums  les mpriser!  ces mots, les Polonais
jetrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit  un mcontentement
prvu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.

Dans cette marche, il se plut  dater du milieu de la vieille Russie une
foule de dcrets qui allaient atteindre jusqu' de simples hameaux
franais; voulant paratre  la fois prsent par-tout, remplir de plus
en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable
grandeur croissante de l'me, dont l'ambition n'a d'abord t qu'un
simple jouet, et qui finit par dsirer l'empire du monde.

Il est vrai qu'en mme temps,  Slawkowo, il y avait si peu d'ordre
autour de lui, que sa garde brlait la nuit, pour se chauffer, le pont
qu'elle tait charge de garder, le seul sur lequel il pt sortir le
lendemain de son quartier imprial. Au reste, ce dsordre, comme tant
d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut
rpar ds qu'on s'en aperut.

Ce jour-l mme, Murat poussa l'ennemi au-del de l'Osma, rivire
troite, mais encaisse et profonde, comme la plupart des rivires de ce
pays; effet des neiges, et ce qui,  l'poque de leurs grandes fontes,
empche les dbordemens. L'arrire-garde russe, couverte par cet
obstacle, se retourna et s'tablit sur les hauteurs de la rive oppose.
Murat fit sonder le ravin: on trouva un gu. Ce fut par ce dfil troit
et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la
rivire et leur position, s'tant ainsi toute retraite, et faisant d'une
escarmouche une affaire dsespre. En effet, les ennemis descendirent
en force de leur hauteur, le poussrent, le culbutrent jusque sur les
bords du ravin, et faillirent l'y prcipiter. Mais Murat s'obstina dans
sa faute, l'outra, et en fit un succs. Le quatrime des lanciers enleva
la position, et les Russes s'allrent coucher non loin de l, contens de
nous avoir fait acheter chrement un quart de lieue de terrain, qu'ils
nous auraient abandonn gratuitement pendant la nuit.

Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmhl refusa deux
fois de tirer. Son commandant allgua ses instructions, qui lui
dfendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de
Davoust. Cet ordre vint, selon les uns,  propos, selon d'autres trop
tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet
d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, 
Semlewo.

Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une
inimiti qui datait de l'gypte. Il s'emporta jusqu' lui dire que,
s'ils avaient un diffrend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais
que l'arme ne devait pas en souffrir.

Davoust, irrit, accusa le roi de tmrit; suivant lui, son ardeur
irrflchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait
inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin
que l'empereur st ce qui se passait chaque jour  son avant-garde. Tous
les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette exprience ne
faisait rien changer  la marche: on partait donc tard, tous sur la
grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avanait ainsi dans
le vide jusque vers midi.

Alors, derrire quelque ravin marcageux, dont les ponts taient
rompus, et que dominait le bord oppos, on rencontrait l'arrire-garde
ennemie prte  combattre. Aussitt les tirailleurs taient engags,
puis les premiers rgimens de cavalerie qui se trouvaient l, puis
l'artillerie; mais le plus souvent hors de porte, ou contre des
Cosaques pars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, aprs de
vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait 
mieux reconnatre les forces de l'ennemi, sa position,  manoeuvrer, et
il appelait l'infanterie.

Alors, aprs s'tre long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on
passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci
se retiraient en tiraillant jusqu' une nouvelle position, o la mme
rsistance et le mme mode de marche et d'attaque nous faisaient
prouver les mmes pertes et les mmes retards.

Il en tait ainsi de position en position, jusqu' ce qu'on en
rencontrt une plus forte ou mieux soutenue. C'tait ordinairement vers
cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tt: mais ici
la tnacit des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur arme
entire tait l, dtermine  y coucher.

Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec
un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs
positions taient si bien choisies, prises si  propos, dfendues
chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur gnral
voulait gagner, qu'en vrit leurs mouvemens semblaient tenir  un plan
arrt depuis long-temps, trac soigneusement, et excut avec une
scrupuleuse exactitude.

Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y
tre battus.

Le soir, ils s'tablissaient de bonne heure dans une bonne position, ne
laissant sous les armes que les troupes absolument ncessaires pour la
dfendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.

Et Davoust ajoutait: que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne
tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la
rsistance; qu'il s'opinitrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant
devant la ligne ennemie, la ttant de tous cts; s'irritant, donnant
ses ordres  grands cris, perdant la voix  force de les rpter;
puisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non
combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu' la nuit
close.

Qu'alors il fallait bien lcher prise et s'tablir o l'on tait; mais
que l'on ne savait plus o trouver le ncessaire. C'tait une piti que
d'entendre les soldats errer dans l'obscurit, chercher comme  ttons
des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus
retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnatre, pendant
toute la nuit.  peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de
prparer leur nourriture. Accabls, ils maudissaient leurs fatigues,
jusqu' ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.

Et ce n'tait pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'tait
toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laiss au loin derrire lui,
vingt mille hommes  cheval sur la grande route, et sous les armes.
Cette longue colonne tait reste toute la journe sans manger et sans
boire, au milieu d'une poussire paisse, sous un ciel brillant,
ignorant ce qui se passait devant elle, avanant de quelques pas de
quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrtant pour se dployer au
milieu des seigles, mais sans oser dbrider et y faire patre ses
chevaux affams, car le roi les tenait toujours en alerte. C'tait pour
faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles,
sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargs que les autres,
plus faibles, comme le sont communment les plus grands chevaux, et 
qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps
maigres et efflanqus, se traner plutt que marcher, et  chaque
instant l'un flchir, l'autre tomber sous son cavalier qui
l'abandonnait.

Davoust finit en disant: qu'ainsi prirait toute la cavalerie; qu'au
reste Murat tait le matre d'en disposer, mais que pour l'infanterie du
premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi
prodiguer.

Le roi ne resta pas sans rponse. On vit l'empereur les couter en se
jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait
qu'il y avait dans cette msintelligence entre ces chefs quelque chose
qui ne lui dplaisait pas. Il n'attribuait leur animosit qu' leur
ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus
jalouse.

L'impatiente ardeur de Murat plaisait  la sienne. Comme on n'avait pour
vivre que ce qu'on trouvait, tout tait  l'instant dvor; c'est
pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer
vite. D'ailleurs, la crise gnrale en Europe tait trop forte, la
position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait
en finir  tout prix, pour en sortir. L'imptuosit du roi semblait donc
mieux rpondre  son anxit que la sagesse mthodique du prince
d'Eckmhl. Aussi, quand il les congdia, dit-il doucement  Davoust,
qu'on ne pouvait pas runir tous les genres de mrite: qu'il savait
mieux livrer une bataille que pousser une arrire-garde, et que si Murat
avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-tre ne l'aurait-il pas
laiss chapper. On assure mme qu'il reprocha  ce marchal un esprit
inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est
vrai, par ambition que par zle, et pour que tout ft mieux; mais que ce
zle avait ses inconvniens. Aprs quoi, il les renvoya, avec l'ordre de
s'entendre mieux  l'avenir. Les deux chefs retournrent  leur
commandement et  leur haine. La guerre ne se faisant qu' la tte de la
colonne; ils se la disputaient.




CHAPITRE III.


LE 28 aot, l'arme traversa les vastes plaines du gouvernement de
Viazma; elle marchait en toute hte, tout  la fois,  travers champs,
et plusieurs rgimens de front, chacun formant une colonne courte et
serre. La grande route tait abandonne  l'artillerie,  ses voitures,
aux ambulances. L'empereur  cheval fut vu par-tout: les lettres de
Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une
bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de
canon dont il pourrait craser l'arme ennemie.

Napolon avait assign aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de
brler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, mme les
chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les
mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sret.
La voiture du gnral Narbonne, son aide-de-camp, s'tant trouve sur
son passage, il y fit mettre le feu lui-mme, devant ce gnral, et
sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidt; ordre qui n'tait que
svre, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-mme
l'excution, qu'au reste on n'acheva pas.

Les bagages de tous les corps furent donc runis en arrire de l'arme;
c'tait, depuis Dorogobouje, une longue traine de chevaux de bt et de
kibiks attels de cordes: ces voitures taient charges de butin, de
vivres, d'effets militaires, des hommes prposs  leur garde, enfin de
soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient.
On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers
dmonts, ports sur des chevaux de la taille de nos nes, car ils ne
pouvaient suivre  pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette
foule confondue et dsordonne, comme sur la plupart des maraudeurs de
nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par
l, ils auraient inquit l'arme et retard sa marche; mais Barclay
semblait craindre de nous dcourager: il ne luttait que contre notre
avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous
rebuter.

Cette dtermination de Barclay, l'affaiblissement de l'arme, les
querelles de ses chefs, l'approche du moment dcisif, inquitaient
Napolon.  Dresde,  Vitepsk,  Smolensk mme, il avait vainement
espr une communication d'Alexandre.  Ribky, vers le 28 aot, il
parat la solliciter: une lettre de Berthier  Barclay, peu remarquable
du reste, se terminait ainsi: L'empereur me charg de vous prier de
faire ses complimens  l'empereur Alexandre: dites-lui que les
vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent altrer
l'amiti qu'il lui porte.

Dans cette journe du 28 aot, l'avant-garde repoussa les Russes jusque
dans Viazma; l'arme, altre par la marche, la chaleur et la poussire,
manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit prs des
sources, bientt troubles et taries; l'empereur lui-mme dut se
contenter d'une bourbe liquide.

Pendant la nuit, l'ennemi dtruisit les ponts de la Viazma; pilla cette
ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avancrent prcipitamment pour
l'teindre. L'ennemi dfendit son incendie, mais la Viazma tait guable
prs des dbris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde
combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit
matresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le
pillage eut bientt gaspilles.

L'empereur, en traversant la ville; vit ce dsordre; il s'irrita
violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa
les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il
ft  l'instant jug et fusill. Mais on savait la porte de ce mot dans
sa bouche, et que plus ses accs de colre taient violents, plus ils
taient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer,
un instant aprs, ce malheureux  genoux sur son passage: on mit  ct
de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens.
L'empereur, dj indiffrent demanda ce qu'ils voulaient et le fit
mettre en libert.

Il tait encore  cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis
quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'tat-major de
Murat. tonn, il crut  un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis
il ajoute: qu'au-del de la Viazma, derrire un ravin, sur une position
avantageuse, l'ennemi s'est montr en force et prt  combattre;
qu'aussitt, de part et d'autre la cavalerie s'est engage, et que
l'infanterie devenant ncessaire, le roi lui-mme s'est mis  la tte
d'une division de Davoust, et l'a branle pour la porter sur l'ennemi;
mais que le marchal est accouru, criant aux siens d'arrter: blmant
hautement cette manoeuvre, la reprochant durement au roi et dfendant 
ses gnraux de lui obir: qu'alors Murat en a appel  son rang,  son
grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie
dclarer  l'empereur son dgot pour un commandement si contest, et
qu'il faut opter entre lui ou Davoust.

 cette nouvelle, Napolon s'emporte; il s'crie: que Davoust oublie
toute subordination; qu'il mconnat donc son beau-frre, celui qu'il a
nomm son lieutenant; et il fait partir Berthier, avec l'ordre de
mettre dsormais sous le commandement du roi la division Gompans,
celle-l mme qui avait t le sujet du diffrend. Davoust ne se
dfendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond,
soit prvention contre la tmrit habituelle du roi, soit humeur, ou
qu'en effet il et mieux jug du terrain et de la manoeuvre qui y
convenait: ce qui est fort possible.

Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne
distrayait plus, tait dj tout entier au souvenir de sa querelle.
Renferm avec Belliard et comme cach dans sa tente,  mesure que les
expressions du marchal se retraaient  sa mmoire, son sang
s'embrasait de plus en plus de honte et de colre. On l'avait mconnu,
outrag publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que
lui faisaient la colre de l'empereur et sa dcision! c'tait  lui-mme
 venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son pe seule qui l'a
fait roi, c'est  elle seule qu'il en appelle! et dj il saisissait
ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arrta, en lui
opposant les circonstances, l'exemple  donner  l'arme, l'ennemi 
poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer
l'ennemi par un fcheux clat.

Ce gnral dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher 
dvorer son affront; mais que des larmes de dpit roulaient dans ses
yeux et tombaient sur ses vtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi,
Davoust, s'opinitrant dans son opinion, disait que l'empereur tait
tromp, et demeurait tranquille dans son quartier-gnral.

Napolon rentra dans Viazma, o il fallait qu'il sjournt, pour
reconnatre sa nouvelle conqute et le parti qu'il en pouvait tirer. Les
nouvelles qu'il apprit de l'intrieur de la Russie, lui montrrent le
gouvernement ennemi, s'appropriant nos succs, et s'efforant de faire
croire que la perte de tant de provinces tait l'effet d'un plan gnral
de retraite, adopt d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient
qu' Ptersbourg on chantait des Te Deum pour de prtendues victoires
de Vitepsk ou de Smolensk. tonn, il s'cria: Eh quoi! des Te Deum!
ils osent donc mentir  Dieu comme aux hommes!

Au reste, la plupart des lettres russes interceptes, exprimaient le
mme tonnement. Quand nos villes brlent, disaient-elles, nous
n'entendons ici que le son des cloches, que des chants de reconnaissance
et des rapports triomphans. Il semble qu'on veuille nous faire remercier
Dieu des victoires des Franais. Ainsi l'on ment dans l'air, on ment par
terre, on ment en paroles et par crit, on ment au ciel et  la terre,
on ment par-tout. Nos grands hommes traitent la Russie comme un enfant,
mais il y a de la crdulit  nous croire si crdules.

Rflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent t employs
pour tromper ceux qui savaient crire de pareilles lettres. Toutefois,
quoique ces mensonges politiques soient gnralement mis en usage, on
trouva que, ports  un tel excs, ils faisaient la satire, ou des
gouvernans, ou des gouverns, et peut-tre des uns et des autres.

Pendant ce temps, l'avant-garde poussait les Russes jusqu' Gjatz, en
changeant avec eux quelques boulets; change qui se faisait presque
toujours au dsavantage des Franais, les Russes ayant soin de
n'employer que des pices longues, et d'une plus grande porte que les
ntres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolensk ces Russes
avaient nglig de brler les villages et les chteaux. Comme ils sont
d'un caractre qui vise  l'effet, ce mal obscur leur parut peut-tre
inutile. Les incendies plus clatans de leurs villes leur suffirent.

Ce dfaut, si cette ngligence en fut la suite, tourna comme il arrive
souvent de tous les dfauts, au profit de leurs ennemis. L'arme
franaise trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours
pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observ  ce propos,
que toutes ces dvastations furent confies aux Cosaques,  des
barbares, et que ces hordes, soit haine ou mpris pour la civilisation,
semblrent prendre un plaisir de sauvages  brler sur-tout les villes.




CHAPITRE IV.


LE 1er septembre, vers midi, Murat n'tait plus spar de Gjatz que
par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de dployer ses
premiers rgimens; mais bientt, dans son impatience, il appela quelques
cavaliers, et lui-mme ayant chass les Russes du bois qu'ils
occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz.  cette
vue, les Franais s'animrent, et la ville fut tout--coup envahie
jusqu' la rivire qui la spare en deux, et dont les ponts taient dj
livrs aux flammes.

L, comme  Smolensk, comme  Viazma, soit hasard, soit reste de coutume
tartare, le bazar se trouvait du ct de l'Asie, sur la rive qui nous
tait oppose. L'arrire-garde russe, garantie par la rivire, eut donc
le temps de brler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait
sauv le reste.

On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques
embarcations et  gu. Les Russes disparurent derrire leurs flammes, o
nos premiers claireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en
sortir, accourir  eux, et criant qu'il tait Franais. Sa joie et son
accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent  Davoust. Ce
marchal le questionna.

Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'arme
russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'tait leve contre
Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entire, y avaient rpondu.
Ce gnral, ce ministre tait un tratre: il faisait dtruire en dtail
toutes leurs divisions; il dshonorait l'arme par une fuite sans fin!
et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes
brlaient! S'il fallait se dterminer  cette ruine, on voulait se
sacrifier soi-mme; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis
que, se laisser sacrifier par un tranger, c'tait tout perdre, jusqu'
l'honneur du sacrifice.

Mais pourquoi cet tranger? Le contemporain, le compagnon de guerre,
l'mule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour
sauver la Russie! Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une
bataille. Le Franais ajouta qu'Alexandre avait cd; que
l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui
ce gnral et cette bataille; et que d'ailleurs, aprs avoir attir
l'arme ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-mme jug un
grand choc indispensable.

Enfin il assura que le 29 aot, entre Viazma et Gjatz, 
Tzarewo-zamizcze, l'arrive de Kutusof et l'annonce d'une bataille
avaient enivr l'arme ennemie d'une double joie; qu'aussitt tous
avaient march vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur
cette frontire du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le
dfendre, enfin pour y vaincre ou mourir.

Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle:
ce fut l'arrive d'un parlementaire russe. Il avait si peu  dire qu'on
s'aperut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance dplut
sur-tout  Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un gnral
franais, ayant inconsidrment demand  ce parlementaire ce qu'on
trouverait de Viazma  Moskou: Pultava, rpliqua firement le Russe.
Cette rponse annonait une bataille; elle plut aux Franais, qui aiment
l'-propos, et se plaisent  rencontrer des ennemis dignes d'eux.

Ce parlementaire fut reconduit sans prcaution, comme il avait t
amen. Il vit qu'on pntrait jusqu' nos quartiers-gnraux sans
obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette;
par-tout la mme ngligence, et cette tmrit si naturelle  des
Franais et  des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre,
point de patrouilles: nos soldats semblaient ngliger ces soins comme
trop minutieux. Pourquoi tant de prcautions? eux attaquaient, ils
taient victorieux; c'tait aux Russes  se dfendre. Cet officier a dit
depuis, qu'il fut tent de profiter cette nuit-l mme de notre
imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe  sa porte.

L'ennemi, en se htant de brler les ponts de la Gjatz, avait abandonn
quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya  l'empereur, qui
s'approchait  cheval. Napolon voulut les questionner lui-mme: il
appela son interprte, et fit placer  ses cts deux de ces Scythes,
dont l'trange costume et la physionomie sauvage taient remarquables.
Ce fut ainsi qu'on le vit entrer  Gjatz et traverser cette ville. Les
rponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Franais,
et, pendant la nuit du 1er au 2 aot, toutes les nouvelles des
avant-postes les confirmrent.

Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier
moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vant  l'un de nos
gnraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le
louait de s'tre maintenu dans cette sage dfensive, malgr les clameurs
d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi
si agressif.

Il avait sans doute failli en se laissant surprendre  Wilna, et en ne
reconnaissant pas le cours marcageux de la Brzina pour la vritable
frontire de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis,  Vitepsk et 
Smolensk, il avait prvenu Napolon; que sur la Loutcheza, sur le
Dnieper et  Valoutina, sa rsistance avait t proportionne au temps
et aux lieux; que cette guerre de dtail, et les pertes qu'elle
occasionnait, n'avaient t que trop  son avantage: chacun de ses pas
rtrogrades nous loignant de nos renforts et le rapprochant des siens;
il avait donc tout fait  propos, soit qu'il et hasard, dfendu, ou
abandonn.

Et cependant il s'tait attir l'animadversion gnrale! mais c'tait 
nos yeux son plus grand loge. On l'approuvait d'avoir ddaign
l'opinion publique quand elle s'garait, de s'tre content d'pier tous
nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus
souvent, on sauve les nations malgr elles.

Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce
gnral en chef, ministre de la guerre,  qui l'on venait d'ter le
commandement pour le donner  Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on
le vit obir, comme il avait command, avec le mme zle.




CHAPITRE V.


ENFIN l'arme russe s'arrtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et
une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut!
accouraient se joindre  ses rangs. On nous apprit que les ennemis
remuaient toute la plaine de Borodino, hrissant leur sol de
retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer
davantage.

Napolon annona une bataille  son arme; il lui donna deux jours pour
se reposer, pour prparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se
contenta d'avertir les dtachemens envoys aux vivres que, s'ils
n'taient pas rentrs le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de
combattre.

L'empereur voulut alors connatre son nouvel adversaire. On lui
dpeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulire
avait commenc la rputation. Depuis, il avait su profiter habilement
des circonstances. La dfaite mme d'Austerlitz, qu'il avait prvue,
avait augment sa renomme. Ses dernires campagnes contre les Turcs
venaient encore de l'accrotre. Sa valeur tait incontestable; mais on
lui reprochait d'en rgler les lans sur ses intrts personnels: car il
calculait tout. Son gnie tait lent, vindicatif, et sur-tout rus:
caractre de Tartare! sachant prparer, avec une politique caressante,
souple et patiente, une guerre implacable.

Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile gnral; mais
redoutable par sa renomme, par son adresse  l'accrotre,  y faire
concourir les autres. Il avait su flatter la nation entire, et chaque
individu, depuis le gnral jusqu'au soldat.

On ajouta qu'il y avait dans son extrieur, dans son langage, dans ses
vtemens mme, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans
son ge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air
de nationalit qui le rendait cher aux Russes;  Moskou, la joie de sa
nomination avait t pousse jusqu' l'ivresse, on s'tait embrass au
milieu des rues, on s'tait cru sauv.

Quand Napolon eut pris ces renseignemens, et donn ses ordres, on le
vit attendre l'vnement avec cette tranquillit d'ame des hommes
extraordinaires. Il s'occupa paisiblement  parcourir les environs de
son quartier-gnral. Il y remarqua les progrs de l'agriculture; mais 
la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a
conquis tant de fleuves, il retrouve les premires motions de sa
gloire: on l'entend s'enorgueillir d'tre le matre de ces flots
destins  voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer  cette autre
partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.

Le 4 septembre, l'arme, toujours partage en trois colonnes, partit de
Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devance de quelques lieues.
Depuis l'arrive de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans
cesse autour des ttes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa
cavalerie force de se dployer contre un si faible obstacle. On assure
que ce jour-l, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la
chevalerie, il s'lana seul et tout--coup contre leur ligne, s'arrta
 quelques pas d'eux, et que l, l'pe  la main, il leur fit d'un air
et d'un geste si imprieux le signe de se retirer, que ces barbares
obirent et reculrent tonns.

Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans
incrdulit. L'air martial de ce monarque, l'clat de ses vtemens
chevaleresques, sa rputation et la nouveaut d'une telle action, firent
paratre vrai cet ascendant momentan, malgr son invraisemblance; car
tel tait Murat, roi thtral par la recherche de sa parure, et
vraiment roi par sa grande valeur et son inpuisable activit: hardi
comme l'attaque, et toujours arm de cet air de supriorit, de cette
audace menaante, la plus dangereuse des armes offensives.

Toutefois il ne marcha pas long-temps sans tre forc de s'arrter.
Entre Gjatz et Borodino,  Griednewa, la grande route plonge tout--coup
dans un profond ravin, d'o elle se relve subitement pour atteindre un
vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y dfendre. D'abord ce
gnral s'y maintint assez vigoureusement contre les premires troupes
de Murat; mais l'arme suivant de prs celui-ci, chaque moment
renforait l'attaque et affaiblissait la dfense: bientt mme,
l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut
l une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un
instant, ce qui tonna: ils se mlrent.

Platof a dit lui-mme qu' cette affaire un officier fut bless prs de
lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger,
devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant
hautement de paresse pour n'avoir pas dtourn les balles par ses
conjurations, comme il en tait expressment charg.

Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes
jusqu' l'norme couvent de Kolotsko, fortifi comme ces demeures
l'taient jadis, dans ces temps gothiques trop vants, o les guerres
intestines taient si frquentes, que tout, jusqu' ces saints asiles de
la paix, tait transform en places de guerre.

Konownitzin, dbord  droite et  gauche, ne tint nulle part, ni 
Kolotsko, ni  Golowino: mais quand l'avant-garde dboucha de ce
village, elle vit toute la plaine et les bois infests de Cosaques, les
seigles gts, les villages saccags, une destruction gnrale.  ces
signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof prparait  la
grande-arme. Derrire ces nues de Scythes, on aperut trois villages:
ils prsentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoups
de ravins et de bois, taient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un
premier moment d'ardeur, quelques cavaliers franais s'emportrent
jusqu'au milieu de ces Russes, et allrent s'y perdre.

Napolon partit alors sur une hauteur, d'o il envisagea toute cette
contre avec ce coup d'oeil des conqurans, qui voit tout  la fois et
sans confusion, qui perce  travers les obstacles, carte les
accessoires, dmle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle,
comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec
toute son imptuosit.

Il sait qu' une lieue devant lui,  Borodino, la Kologha, rivire
ravineuse, qu'il ctoie depuis quelques werstes, tourne brusquement 
gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chane de
fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi
subitement la direction. Sans doute, l'arme ennemie les occupe, et de
ce ct elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la
droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en
laisse la gauche  dcouvert.

Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche
ncessairement du ct du principal cours d'eau, qui n'est le plus
considrable que parce qu'il est le plus infrieur, il en rsulte que
les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer
en s'loignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk,
qui court  sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on
jadis loigne du cours d'eau principal, et consquemment des endroits
les plus habitables, si ce n'tait pour lui faire viter des ravins et
leurs ressauts.

Les dmonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son
exprience! point de prcautions, peu de rsistance en avant de leur
droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes,
un soin marqu de profiter des moindres accidens du terrain pour le
disputer, enfin une redoute formidable: c'tait donc leur ct faible,
puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'tait sur le flanc
du grand chemin et sur celui de la grande-arme, que se trouvait cette
redoute; tout portait donc  l'enlever, si l'on voulait s'avancer:
Napolon en donna l'ordre.

Qu'il faut de paroles  l'historien pour exprimer le coup d'oeil d'un
homme de gnie!

Aussitt on se saisit des villages et des bois:  gauche et au centre ce
furent l'arme d'Italie, la division Compans, et Murat;  droite,
Poniatowski. L'attaque fut gnrale: car l'arme d'Italie et l'arme
polonaise paraissaient  la fois sur les deux ailes de la grande colonne
impriale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrire-gardes
russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.

Ce rideau enlev, on dcouvrit la premire redoute russe: trop dtache
en avant de la gauche de leur position, elle la dfendait sans en tre
dfendue. Les accidens du sol avaient oblig de l'isoler ainsi.

Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses lvations
servirent de plate-forme  ses canons pour battre la redoute, et d'abri
 son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e
marcha le premier; la redoute fut enleve d'un seul lan et  la
baonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois
fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechass;
mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et  demi dtruit.

Le lendemain, quand l'empereur passa ce rgiment en revue, il demanda o
tait son troisime bataillon: Il est dans la redoute, repartit le
colonel. Mais l'affaire n'en tait pas reste l; un bois voisin
fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient  chaque instant
de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois
divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois
d'Elnia par Poniatowski, achevrent de dgoter les troupes de
Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout
la tnacit d'un rgiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cdrent,
et cette redoute, qui tait leur avant-poste, devint le ntre.

En mme temps, l'empereur dsignait  chaque corps sa place; le reste de
l'arme entrait en ligne, et une fusillade gnrale, entrecoupe de
quelques coups de canon, s'tait tablie. Elle continua jusqu' ce que
chaque parti se ft fix sa limite, et que la nuit et rendu les coups
incertain.

Un rgiment de Davoust cherchait alors  prendre son rang dans la
premire ligne. Tromp par l'obscurit, il la dpassa, et alla donner
tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu
dsordre, lui enlevrent trois canons, et lui prirent ou turent trois
cents hommes. Le reste se pelotonna aussitt, formant une masse informe,
mais tout hrisse de fer et de feu; l'ennemi n'y put pntrer
davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.




CHAPITRE VI.


L'EMPEREUR campa derrire l'arme d'Italie,  la gauche de la grande
route, la vieille garde se forma en carr autour de ses tentes. Aussitt
que la fusillade eut cess, les feux s'allumrent. Du ct des Russes,
ils brillaient en vaste demi-cercle; du ntre, en clart ple, ingale,
et peu en ordre, les troupes arrivant tard et  la hte, sur un terrain
inconnu, o rien n'tait prepar; et o le bois manquait, sur-tout au
centre et  la gauche.

Cette nuit-l mme, une pluie fine et froide commena  tomber, et
l'automne se dclara par un vent violent. C'tait un ennemi de plus, et
qu'il fallait compter; car cette poque de l'anne rpondait  l'ge
dans lequel entrait Napolon, et l'on sait l'influence des saisons de
l'anne sur les saisons pareilles de la vie.

Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les
officiers, le soin de prparer leurs armes, de rparer leur habillement,
et de combattre le froid et la faim; car leur vie tait un combat
continuel. Chez les gnraux, et mme chez l'empereur, l'inquitude que
le succs de la veille n'et dcourag les Russes, et que dans
l'obscurit ils ne se drobassent. Murat en avait menac; on crut
plusieurs fois voir leurs feux plir; on s'imagina entendre des bruits
de dpart. Mais le jour seul effaa la lueur des bivouacs ennemis.

Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil
du 6 septembre retrouva les deux armes, et les montra l'une  l'autre
sur le mme terrain o la veille il les avait laisses. Ce fut une joie
gnrale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, o nos efforts
s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure,
s'arrtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait tre dcid.

L'empereur profita des premires lueurs du crpuscule pour s'avancer,
entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le
front de l'arme ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crtes,
sur un vaste demi-cercle de deux lieues de dveloppement, depuis la
Moskowa jusqu' la vieille route de Moscou. Leur droite borde la
Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu' Borodino; leur
centre, de Gorcka  Semenowska, est la partie saillante de leur ligne.
Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite
inabordable.

L'empereur s'en aperoit sur le champ, et comme, par son loignement,
cette aile n'est gure plus menaante qu'elle n'est attaquable, il la
nglige. C'est donc  Gorcka, village bti sur la grande route  la
pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence
pour lui l'arme russe. Cette saillie aigu, est enoure par la Kologha
et par un ravin profond et marcageux; sa crte leve; sur laquelle
grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement
retranche; elle forme un ouvrage  part et dtach,  la droite du
centre des Russes, dont elle est l'extrmit.

 sa gauche, et  porte de son feu, un mamelon s'lve comme le
dominateur de cette plaine; il est couronn d'une redoute formidable,
arme de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de
front et  sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et
large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de
la Kologha. La crte de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et
recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-arme; puis
elle se relve jusqu'aux ruines encore fumantes du village de
Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le
centre de l'ennemi. Il est arm d'une forte batterie; couverte par
retranchement.

Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crte moins
leve qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'
Utitza, village sur la vieille route de Moskou, o finit le champ de
bataille. Deux mamelons, arms de redoutes, et aligns diagonalement sur
le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de
Bagration.

De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de
dveloppement. C'est la nature du terrain qui a dcid Kutusof  refuser
ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre,
est dj  sa naissance; il est  peine un obstacle; les pentes de ses
rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont
loigns de ses bords. Ce ct est videmment le plus accessible depuis
que la redoute du 61e, celle que ce rgiment a enleve la veille,
n'en dfend plus les approches. Elles sont mme favorises par un bois
de grands sapins, qui s'tend depuis cette redoute conquise, jusqu'
celle qui parat terminer la ligne des Russes.

Mais leur aile gauche ne s'arrte pas l. L'empereur sait qu'au-del de
ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour
de l'aile gauche des Russes, et passe derrire leur arme, pour aller
rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojask; il juge qu'elle
doit tre occupe, et en effet Tutchkof, avec son corps d'arme, s'est
tabli en travers,  l'entre d'un bois; il s'est couvert par deux
hauteurs, qu'il a hrisses d'artillerie.

Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps dtach et la
dernire redoute russe, il y avait cinq  six cents toises, et un
terrain couvert. Si l'on ne commenait pas par accabler Tutchkof, on
pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernire redoute de
Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne
put s'en assurer par lui-mme, les avant-postes russes et des bois
arrtrent ses pas et ses regards.

Sa reconnaissance faite, il se dcide. On l'entend s'crier: Eugne
sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Ds qu' la
faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est oppose, elle
fera un -gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et
refoulant toute leur arme sur leur droite et dans la Kologha.

L'ensemble ainsi conu, il s'occupe des dtails. Pendant la nuit, trois
batteries de soixante canons chacune, seront opposes aux redoutes
russes; deux en face de leur gauche, la troisime devant leur centre.
Ds le jour, Poniatowski et son arme, rduite  5000 hommes,
s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel
l'aile droite franaise et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera
l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.

Aussitt, toute l'artillerie clatera contre la gauche des Russes, ses
feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y
prcipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par
Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-mme avec vingt
mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers
efforts; c'est par elles qu'on pntrera dans l'arme ennemie, ds lors
mutile, et dont le centre et la droite se trouveront  dcouvert, et
presque envelopps.

Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoubles  leur
centre et  leur droite, menaant la route de Moskou, seule ligne
d'opration de la grande-arme; comme, en jetant ses principales forces
et lui-mme vers leur gauche, Napolon va mettre la Kologha entre lui et
ce chemin, sa seule retraite, il pense  renforcer l'arme d'Italie qui
l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de
Grouchy. Quant  sa gauche, il juge qu'une division italienne, la
cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes,
suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napolon.




CHAPITRE VII.


IL tait sur les hauteurs de Borodino, d'o il embrassait encore d'un
dernier coup d'oeil tout le champ de bataille, et se confirmait dans son
plan, quand Davoust accourut. Ce marchal venait d'examiner la gauche
des Russes d'autant plus soigneusement que c'tait le terrain sur lequel
il devait agir, et qu'il se dfiait de ses yeux.

Il demande  l'empereur de lui laisser ses cinq divisions, fortes de
trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowski, trop faible  lui
seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il mettra cette masse en
mouvement; il couvrira sa marche des dernires ombres de la nuit, et du
bois auquel s'appuie l'aile gauche russe, qu'il dpassera en suivant la
vieille route de Smolensk  Moskou; puis tout--coup, par une manoeuvre
prcipite, il dployera quarante mille Franais et Polonais sur le
flanc et en arrire de cette aile. L, tandis que l'empereur occupera le
front des Moskovites par une attaque gnrale, lui, marchera violemment
de redoute en redoute, de rserve en rserve, culbutant tout de la
gauche  la droite sur la grande route de Mojask, o finiront l'arme
russe, la bataille et la guerre!

L'empereur couta le marchal attentivement; mais, aprs quelques
minutes d'une silencieuse mditation, on entendit lui rpondre: Non!
c'est un trop grand mouvement; il m'carterait trop de mon but, et me
ferait perdre trop de temps.

Cependant, le prince d'Eckmhl, convaincu, persvre, il s'engage 
avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; il proteste
qu'une heure aprs, la plus grande partie de son effet sera produit.
Mais Napolon, contrari, l'interrompt brusquement par cette
exclamation: Ah! vous tes toujours pour tourner l'ennemi; c'est une
manoeuvre trop dangereuse! Le marchal, repouss, se tut; puis il
retourna  son poste, en murmurant contre une prudence qu'il trouvait
intempestive,  laquelle il n'tait pas accoutum, et qu'il ne savait 
quoi attribuer;  moins que les regards de tant d'allis si peu srs,
une arme tant affaiblie, une position si lointaine, et l'ge, n'eussent
rendu Napolon moins entreprenant.

L'empereur, dcid, tait rentr dans son camp, lorsque Murat, que les
Russes ont tant de fois tromp, lui persuade qu'ils vont fuir encore
avant de combattre. En vain Rapp, envoy pour observer leur contenance,
revient dire qu'il les a vus se retranchant de plus en plus; qu'ils sont
nombreux, disposs, et qu'ils paraissent dtermins bien plus 
attaquer, si on ne les prvient pas, qu' se retirer. Murat s'obstine,
et l'empereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de Borodino.

De l, il aperoit de longues et noires colonnes de troupes, couvrir la
grande route, et se drouler dans la plaine; puis de grands convois de
voitures, de vivres et de munitions, enfin toutes les dispositions qui
annoncent un sjour et une bataille. En ce moment mme, et quoiqu'il se
ft peu fait accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le feu de
l'ennemi, il est reconnu par les batteries russes, et un coup de leur
canon vient interrompre le silence de cette journe.

Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si calme que le jour qui
prcda cette grande bataille. C'tait comme une chose convenue!
Pourquoi se faire un mal inutile? le lendemain ne devait-il pas dcider
de tout? D'ailleurs, chacun avait besoin de se prparer; les diffrens
corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions; ils avaient 
reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus ou moins
drang. Les gnraux avaient  observer leurs dispositions rciproques
d'attaque, de dfense et de retraite, afin de les conformer l'une 
l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible.

Ainsi, prs de commencer leur terrible lutte, ces deux grands colosses
s'observaient attentivement, se mesuraient des yeux, et se prparaient
en silence  un choc pouvantable.

L'empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente
pour en dicter l'ordre. L, il mdite sur la gravit de sa position. Il
a vu les deux armes gales. Environ cent vingt mille hommes et six
cents canons de chaque ct. Chez les Russes, l'avantage des lieux,
d'une seule langue, d'un mme uniforme, d'une seule nation combattant
pour une mme cause, mais beaucoup de troupes irrgulires et de
recrues. Chez les Franais, autant d'hommes, mais plus de soldats; car
on vient de lui remettre la situation de ses corps: il a devant les yeux
le compte de la force de ses divisions, et, comme il ne s'agit ici ni
d'une revue, ni de distribution, mais d'un combat, cette fois les tats
n'en sont point enfls. Son arme tait rduite, il est vrai, mais
saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils, qui, venant de
perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus mles et
plus prononces.

Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a
trouve silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou
d'un grand tonnement; comme la nature au moment d'un grand orage, ou
comme le sont les foules  l'instant d'un grand danger.

Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espce qu'il soit, et qu'il
n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a
mise dans une telle ncessit de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe 
tout prix. La tmrit de la position o il l'a pousse est vidente:
mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Franais
pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de
lui, ni du rsultat gnral, quels que soient les malheurs particuliers.

D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renomme,
mme sur leur curiosit; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a
t, y recevoir les rcompenses promises, la piller peut-tre, et
sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais
quelque chose de plus ferme: une foi entire dans son toile, dans son
gnie, la conscience de leur supriorit et cette fire assurance de
vainqueurs devant des vaincus.

Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave,
franche; comme elle convenait  de telles circonstances,  des hommes
qui n'en taient pas  leur dbut, et qu'aprs tant de souffrances, on
n'avait plus la prtention d'exalter.

Aussi ne parle-t-il qu' la raison de tous, ou au vritable intrt de
chacun, ce qui est une mme chose: il termine par la gloire, seule
passion  laquelle il pt s'adresser dans ces dserts, dernier des
nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours
victorieux, clairs par une civilisation avance et par une longue
exprience; enfin, de toutes les illusions gnreuses, la seule qu'ils
aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue
admirable; elle tait digne du chef et de l'arme: elle fit honneur 
tous deux.

Soldats, dit-il, voil la bataille que vous avez tant dsire.
Dsormais la victoire dpend de vous, elle nous est ncessaire, elle
nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour
dans la patrie! Conduisez-vous comme  Austerlitz,  Friedland, 
Vitepsk et  Smolensk, et que la postrit la plus recule cite votre
conduite dans cette journe; que l'on dise de vous: Il tait  cette
grande bataille sous les murs de Moskou.




CHAPITRE VIII.


AU milieu de cette journe, Napolon avait remarqu dans le camp ennemi
un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'arme russe tait debout
et sous les armes: Kutusof, entour de toutes les pompes religieuses et
militaires, s'avanait au milieu d'elle. Ce gnral a fait revtir  ses
popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vtemens,
hritage des Grecs. Ils le prcdent, portant les signes rvrs de la
religion, et sur-tout cette sainte image, nagure protectrice de
Smolensk, qu'ils disent s'tre miraculeusement soustraite aux
profanations des Franais sacrilges.

Quand le Russe voit ses soldats bien mus par ce spectacle
extraordinaire, il lve la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule
patrie qui reste  l'esclavage. C'est au nom de la religion de
l'galit, qu'il cherche  exciter ces serfs  dfendre les biens de
leurs matres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacre,
rfugie dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulve leur
indignation.

Napolon, dans sa bouche, est un despote universel! le tyrannique
perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse
leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du
Seigneur, reprsente par la sainte image, aux profanations des hommes,
aux intempries des saisons.

Puis il montre  ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle
leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et
finit en invoquant leur pit et leur patriotisme. Vertus d'instinct
chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en taient encore qu'aux
sensations, mais par cela mme soldats d'autant plus redoutables; moins
distraits de l'obissance par le raisonnement; restreints par
l'esclavage dans un cercle troit, o ils sont rduits  un petit nombre
de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des dsirs, des
ides.

Du reste, orgueilleux par dfaut de comparaison, et crdules, comme ils
sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idoltres autant
que des chrtiens peuvent l'tre: car cette religion de l'esprit, tout
intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matrielle,
pour la mettre  leur brute et courte porte.

Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de
leurs officiers, les bndictions de leurs prtres achevrent de
fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent
dvous par Dieu lui-mme  la dfense du ciel et de leur sol sacr.

Du ct des Franais, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire,
point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours mme de l'empereur
ne fut distribu que trs-tard, et lu le lendemain si prs du combat,
que plusieurs corps s'engagrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant,
les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient
encore l'pe de Michel, empruntant leurs forces  toutes les puissances
du ciel; tandis que les Franais ne les cherchaient qu'en eux-mmes,
persuads que les vritables forces sont dans le coeur, et que c'est l
l'arme cleste.

Le hasard voulut que ce jour-l mme l'empereur ret de Paris le
portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli
comme l'empereur, avec les mmes transports de joie et d'esprance.
Depuis, et chaque jour, dans l'intrieur du palais, on avait vu Napolon
s'abandonner prs de lui  l'expression des sentimens les plus tendres;
aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces
prparatifs si menaans, il revit cette douce image, son ame guerrire
s'attendrit-elle! lui-mme il exposa ce tableau devant sa tente, puis il
appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant
faire partager son motion  ces vieux grenadiers, montrer sa famille
prive  sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au
milieu d'un grand danger.

Dans la soire, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille
des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'tait ce mme Fabvier
qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur
reut bien l'aide-de-camp du gnral vaincu. La veille d'une bataille si
incertaine, il se sentait dispos  l'indulgence pour une dfaite: il
couta tout ce qui lui fut dit sur la dissmination de ses forces en
Espagne, sur la multiplicit des gnraux en chef, et convint de tout:
mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.

La nuit revint, et avec elle la crainte qu' la faveur de ses ombres,
l'arme russe ne s'vadt du champ de bataille. Cette anxit entrecoupa
le sommeil de Napolon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on
n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi tait
encore en prsence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait
distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain
matin, et en cas qu'il y et bataille.

Rassur pour quelques momens, une inquitude contraire le ressaisit. Le
dnuement de ses soldats l'pouvante. Comment, faibles et affams,
soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considre
sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui rponde des
deux armes. Il fait venir Bessires, celui de ses marchaux  qui il se
fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque  cette
rserve d'lite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses
pressantes questions. Il veut qu'on distribue  ces vieux soldats pour
trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin,
craignant de ne pas tre obi, il se relve, et lui-mme demande aux
grenadiers de garde  l'entre de sa tente, s'ils ont reu ces vivres.
Satisfait de leur rponse, il rentre et s'assoupit.

Mais bientt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tte
appuye sur ses mains; il semble,  l'entendre, qu'il rflchit sur les
vanits de la gloire. Qu'est-ce que la guerre? Un mtier de barbares,
o tout l'art consiste  tre le plus fort sur un point donn! Il se
plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, 
prouver. Paraissant alors revenir  des penses plus rassurantes, il
rappelle ce qu'il lui a t dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof,
et s'tonne qu'on ne lui ait pas prfr Beningsen. Puis il songe  la
situation critique o il s'est jet, et il ajoute qu'une grande journe
se prpare; que ce sera une terrible bataille. Il demande  Rapp s'il
croit  la victoire?--Sans doute, lui rpond celui-ci, mais sanglante!
Et Napolon reprend: Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes;
j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou;
les traneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous
serons plus forts qu'avant la bataille.

Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie.
Alors, ressaisi par sa premire inquitude, il envoie encore examiner
l'attitude des Russes; on lui rpond que leurs feux jettent toujours le
mme clat, et qu' leur nombre et  la multitude des ombres mobiles qui
les entourent, on juge que ce n'est point une arrire-garde seulement,
mais, une arme entire qui les attise. La prsence de l'ennemi
tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.

Mais les marches qu'il vient de faire avec l'arme, les fatigues-des
nuits et des jours prcdens, tant de soins, une si grande attente,
l'ont puis; le refroidissement de l'atmosphre l'a saisi; une fivre
d'irritation, une toux sche, une violente altration, le consument. Le
reste de la nuit, il cherche vainement  tancher la soif brlante qui
le dvore.

Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le
marchal voit encore les Russes, et qu'il demande  attaquer. Cette
nouvelle parat rendre  l'empereur ses forces, que la fivre a
puises. Il se lve, il appelle les siens, et sort en s'criant: Nous
les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!




CHAPITRE IX.


IL tait cinq heures et demie du matin, quand Napolon arriva prs de la
redoute, conquise le 5 septembre. L, il attendit les premires lueurs
du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut.
L'empereur, le montrant  ses officiers, s'cria: Voil le soleil
d'Austerlitz. Mais il nous tait contraire. Il se levait du ct des
Russes, nous montrait  leurs coups, et nous blouissait. On s'aperut
alors que, dans l'obscurit, les batteries, avaient t places hors de
porte de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa
faire: il semblait hsiter  rompre le premier ce terrible silence.

L'attention de l'empereur tait alors fixe sur sa droite, quand
tout--coup, vers sept heures, la bataille clate  sa gauche. Bientt
il apprend qu'un rgiment du prince Eugne, le 106e, vient de
s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait d rompre,
mais qu'emport par ce succs, il a franchi ce passage, malgr les cris
de son gnral, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'o les Russes
viennent de l'craser par un feu de front et de flanc.

On ajouta, que dj le gnral commandant cette brigade tait tu, et
que le 106e aurait t entirement dtruit si le 92e rgiment,
accourant de lui-mme  son secours, n'en avait recueilli promptement et
ramen les dbris.

C'tait Napolon lui-mme qui venait d'ordonner  son aile gauche
d'attaquer violemment. Peut-tre crut-il n'tre obi qu' demi, et
voulut-il seulement retenir de ce ct l'attention de l'ennemi. Mais il
multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front
une bataille qu'il avait conue dans un ordre oblique.

Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la
vieille route de Moskou, avait donn devant lui le signal de l'attaque.
Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes,
jaillir des tourbillons de feu et de fume suivi presque aussitt d'une
multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui dchiraient
l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les
divisions Compans, Desaix, et trente canons en tte, s'avance rapidement
sur la premire redoute ennemie.

La fusillade des Russes commence: les canons franais ripostent seuls.
L'infanterie marche sans tirer; elle se htait pour arriver sur le feu
de l'ennemi et l'teindre, mais Compans, gnral de cette colonne, et
ses plus braves soldats tombent blesss; le reste, dconcert,
s'arrtait sous cette grle de balles pour y rpondre, quand Rapp
accourt remplacer Compans: il entrane encore ses soldats, la baonnette
en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.

Dj, lui le premier, il y touchait, lorsqu' son tour il est atteint:
c'tait sa vingt-deuxime blessure. Un troisime gnral qui lui
succde, tombe encore. Davoust lui-mme est frapp: on porta Rapp 
l'empereur, qui lui dit: Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on
la-haut? L'aide-de-camp rpondit qu'il y faudrait la garde pour
achever. Non, reprit Napolon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la
faire dmolir, je gagnerai la bataille sans elle.

Alors Ney, avec ses trois divisions, rduits  dix mille hommes, se
jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses
feux; Ney se prcipite. Le 57 rgiment de Compans, se voyant soutenu,
se ranime; par un dernier lan, il vient d'atteindre les retranchemens
ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baonnettes les
pousse, les culbute et tue les plus obstins. Le reste fuit, et le 57
s'tablit dans sa conqute. En mme temps Ney s'lance avec tant
d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache  l'ennemi.

Il tait midi, la gauche de la ligne russe ainsi force, et la plaine
ouverte, l'empereur ordonne  Murat de s'y porter avec sa cavalerie et
d'achever. Un instant suffit  ce prince pour se faire voir sur les
hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde
ligne russe et des renforts, amens par Bagawout et envoys par
Tutchkof, venaient au secours de la premire. Tous accouraient,
s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Franais
taient encore dans le dsordre de la victoire, ils s'tonnent et
reculent.

Les Westphaliens, que Napolon venait d'envoyer au secours de
Poniatowski, traversaient alors le bois qui sparait ce prince du reste
de l'arme; ils entrevirent, dans la poussire et la fume, nos troupes
qui rtrogradaient.  la direction de leur marche, ils les jugrent
ennemies, et tirrent dessus. Cette mprise, dans laquelle ils
s'obstinrent, augmenta le dsordre.

Les cavaliers ennemis poussrent vigoureusement leur fortune; ils
envelopprent Murat, qui s'tait oubli pour rallier les siens; dj
mme ils tendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se
jetant dans la redoute, leur chappa. Mais il n'y trouva que des soldats
incertains, s'abandonnant eux-mmes et courant tout effars autour du
parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.

La prsence du roi et ses cris en rassurrent d'abord quelques-uns.
Lui-mme saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il lve et
agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant  leur
premire valeur par cette autorit que donne l'exemple. En mme temps,
Ney a reform ses divisions. Son feu arrte les cuirassiers ennemis,
trouble leurs rangs; ils lchent prise. Murat enfin est dgag et les
hauteurs sont reconquises.

Le roi,  peine sorti de ce pril, court  un autre: il se prcipite sur
l'ennemi avec la cavalerie de Bruyre et de Nansouty, et, par des
charges opinitres et ritres, il renverse les lignes russes, les
pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la
dfaite entire de leur aile gauche.

Mais les hauteurs du village dtruit de Semenowska, o commenait la
gauche du centre des Russes, taient encore intactes; les renforts que
Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu
dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrtait leur victoire; il
fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie
en balaie le front: Friand, gnral de Davoust, le suivait avec son
infanterie. Ce fut Dufour et le 15e lger qui les premiers gravirent
contre cet escarpement. Ils dlogrent les Russes de ce village, dont
les ruines taient mal retranches. Friand soutint cet effort, profita
de son succs, et l'assura, quoique bless.




CHAPITRE X.


CETTE action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il
fallait s'y prcipiter; mais Murat, Ney et Davoust taient puiss; ils
s'arrtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient
demander des renforts. On vit alors Napolon saisi d'une hsitation
jusque-l inconnue: il se consulta longuement; enfin, aprs des ordres
et des contre-ordres ritrs  sa jeune garde il crut que la prsence
des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait,
l'instant dcisif ne lui paraissant pas venu.

Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point esprer; il
appelle au secours de sa gauche dcouverte toutes ses rserves, et
jusqu' la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, rforme sa
ligne; sa droite s'appuie  la grande batterie qu'attaquait le prince
Eugne, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo.
Ses feux dchirent nos rangs; son attaque est violente, imptueuse,
simultane: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand
effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempte; il ne s'agit
plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.

Les soldats de Friand, rangs devant Semenowska, repoussent les
premires charges, mais, assaillis par une grle de balles et de
mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la
retraite. Dans cet instant critique, Murat court  lui, et, le
saisissant au collet, il lui crie: Que faites-vous? Le colonel,
montrant la terre couverte de la moiti des siens, lui rpond: Vous
voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.--Eh! j'y reste bien, moi!
s'crie le roi. Ces mots arrtrent cet officier; il regarda fixement le
monarque, et reprit froidement: C'est juste! Soldats, face en tte!
allons nous faire tuer!

Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli  l'empereur pour demander
du secours; cet officier montre les nuages de poussire que les charges
de cavalerie lvent sur les hauteurs, jusque l tranquilles depuis leur
conqute. Quelques boulets viennent mme, pour la premire fois, mourir
aux pieds de Napolon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et
l'empereur promet sa jeune garde; mais  peine eut-elle fait quelques
pas que lui-mme cria de s'arrter. Toutefois, le comte de Lobau la
faisait avancer peu  peu, sous prtexte de rectifier des alignemens.
Napolon s'en aperut et ritra son ordre.

Heureusement, l'artillerie de la rserve s'avana dans cet instant pour
prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour
cette manoeuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna
moins qu'il ne la permt. Mais bientt elle lui parut si importante,
qu'il en pressa l'excution avec le seul mouvement d'impatience qu'il
ait montr dans toute cette journe.

On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince
Eugne  sa droite et  sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui
est sr c'est qu'il parut craindre que l'extrme gauche des Russes,
chappant aux Polonais, ne revnt s'emparer du champ de bataille
derrire Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il
retint sa garde en observation sur ce point. Il rpondait  ceux qui le
pressaient: qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'tait pas
encore commence; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait
dans tout; que c'tait l'lment dont toutes choses se composaient; que
rien n'tait assez dbrouill. Puis il demandait l'heure ajoutait:
que celle de sa bataille n'tait pas encore venue; qu'elle commencerait
dans deux heures.

Mais elle ne commena pas; on le vit toute cette journe s'asseoir ou se
promener lentement, en avant et un peu  gauche de la redoute conquise
le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il
apercevait  peine depuis qu'elle avait dpass les hauteurs; sans
inquitude, lorsqu'il la vit reparatre, sans impatience contre les
siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une
triste rsignation quand,  chaque instant, on venait lui apprendre la
perte de ses meilleurs gnraux. Il se leva plusieurs fois pour faire
quelques pas, et se rasseoir encore.

Chacun autour de lui le regardait avec tonnement. Jusque-l, dans ces
grands chocs, on lui avait vu une activit calme; mais ici, c'tait un
calme lourd, une douleur molle, sans activit: quelques-uns crurent y
reconnatre cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations;
d'autres imaginrent qu'il s'tait dj blas sur tout, mme sur
l'motion des combats. Plusieurs observrent que cette constance calme,
ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent
avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'ge a us leurs
ressorts. Les plus zls motivrent son immobilit sur la ncessit,
quand on commande sur une grande tendue, de ne pas trop changer de
place, afin que les nouvelles sachent o vous trouver. Enfin, il y eut
qui s'en prirent, avec plus de raison,  sa sant affaiblie et  une
forte indisposition.

Les gnraux d'artillerie, qui s'tonnaient aussi de leur stagnation,
profitrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de
leur donner. Ils couronnrent bientt les crtes. Quatre-vingts pices
de canon clatrent  la fois. La cavalerie russe vint la premire se
briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrire son
infanterie.

Celle-ci s'avanait pas masses paisses, o d'abord nos boulets firent
de larges et profondes troues; et pourtant elles approchaient toujours,
quand les batteries franaises, redoublant, les crasrent de mitraille.
Des pelotons entiers tombaient  la fois; on voyait leurs soldats
chercher  se remettre ensemble sous ce terrible feu.  chaque instant,
spars par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux
pieds.

Enfin ils s'arrtrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas
reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme ptrifis d'horreur, au
milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration
ait t bless; soit qu'une premire disposition chouant, leurs
gnraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napolon, le grand
art de remuer de si grands corps  la fois, avec ensemble et sans
confusion. Enfin ces amasses inertes se laissrent craser pendant deux
heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un
massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira
le courage immobile, aveugle et rsign de leurs ennemis.

Ce furent les victorieux qui se fatigurent les premiers. La lenteur de
ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions
s'puisaient; ils se dcident: Ney marche donc en tendant sa droite,
qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau
front qu'on lui a oppos. Davoust et Murat le secondent, et les dbris
de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.

La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste
des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le
centre et la droite, dfend obstinment contre le prince Eugne.

Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite franaise, Ney,
Davoust et Murat, aprs avoir fait tomber Bagration et la moiti de la
ligne russe, se prsentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de
l'arme ennemie, dont ils voyaient tout l'intrieur, les rserves, les
derrires abandonns, et jusqu' la retraite.

Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrire une
ligne encore formidable, ils appellent la garde  grands cris! La jeune
garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle
les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!

C'est Belliard qu'ils ont envoy  l'empereur. Ce gnral dclare que,
de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu' la route de
Mojask, derrire l'arme russe; qu'on y voit une foule confuse de
fuyards, de blesss et de chariots en retraite; qu'une ravine et un
taillis clair les en sparent encore, il est vrai, mais, que les
gnraux ennemis, dconcerts, n'ont point song  en profiter; qu'enfin
il ne faut qu'un lan pour arriver au milieu de ce dsordre, et dcider
du sort de l'arme ennemie et de la guerre!

Cependant, l'empereur hsite, doute, et ordonne  ce gnral d'aller
voir encore et de revenir lui rendre compte.

Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce que
l'ennemi commence  se raviser; que dj on voit le taillis se garnir de
ses tirailleurs; que l'occasion va s'chapper; qu'il n'y a plus un
instant  perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer
la premire!

Mais Bessires insiste sur l'importance de la garde; il rappelle la
distance o l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napolon
et la France; qu'on devait conserver au moins cette poigne de soldats
qui restaient seuls pour en rpondre. Et l'empereur alors dit 
Belliard, que rien n'tait encore assez dbrouill; que, pour faire
donner ses rserves, il voulait voir plus clair sur son chiquier. Ce
fut son expression, qu'il rpta plusieurs fois, en montrant la grande
redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugne.

Belliard, constern, retourne auprs du roi; il lui annonce
l'impossibilit d'mouvoir l'empereur: il l'a, dit-il, trouv assis 
la mme place, l'air souffrant et abattu, les traits affaisss, le
regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces
pouvantables bruits de guerre, qui lui semblent trangers!  ce rcit,
Ney, furieux, et emport par son caractre ardent et sans mesure,
clate: Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de
bataille! Que fait l'empereur derrire l'arme! L, il n'est  porte
que des revers, et non des succs. Puisqu'il ne fait plus la guerre par
lui-mme, qu'il n'est plus gnral, qu'il veut faire par-tout
l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse tre gnraux
pour lui!

Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir,
la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrter plusieurs fois,
descendre de cheval, et, le front appuy sur ses canons, y rester dans
l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une
toux vive et frquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la
fatigue et les premires atteintes de l'quinoxe avaient branl son
temprament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de
sort gnie tait comme enchane par son corps, affaiss sous le double
poids de la fatigue et de la fivre.

Pourtant les excitations ne lui manqurent pas; car, aussitt aprs
Belliard, Daru, pouss par Dumas et sur-tout par Berthier, dit  voix
basse  l'empereur: que, de toutes parts, on s'criait que l'instant de
faire donner la garde tait venu. Mais Napolon rpliqua: Et, s'il y a
une seconde bataille demain, avec quoi l livrerai-je? Le ministre
n'insista pas, surpris de voir, pour la premire fois, l'empereur
remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.




CHAPITRE XI.


CEPENDANT, Barclay avec la droite luttait opinitrment contre le prince
Eugne. Celui-ci, aussitt aprs la prise de Borodino, avait pass la
Kologha devant la grande redoute ennemie. L sur-tout, les Russes
avaient compt sur leurs hauteurs escarpes, environnes de ravins
profonds et fangeux, sur notre puisement, sur leurs retranchemens arms
de grosses pices, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces
crtes, toutes hrisses de fer et de feu! Mais ces lmens, l'art, la
nature, tout leur manqua  la fois: assaillis par un premier lan de
cette furie franaise si clbre, ils virent tout--coup les soldats de
Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent dconcerts.

Ce fut l qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arriv la
veille du fond de l'Espagne; il s'tait jet en volontaire et  pied 
la tte des tirailleurs les plus avancs; comme s'il ft venu
reprsenter l'arme d'Espagne au milieu de la grande-arme, et qu'anim
de cette rivalit de gloire qui fait les hros, il voult la montrer en
tte et la premire au danger.

Il tomba bless sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut
courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit prcipitation des premiers
assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin 
passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que
plusieurs des ntres s'y arrtrent. Morand se trouva donc seul devant
plusieurs lignes russes. Il n'tait que dix heures.  sa droite, Friand
n'attaquait pas encore Semenowska  sa gauche, les divisions Grard,
Broussier et la garde italienne n'taient pas encore en ligne.

D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas d tre faite si brusquement; on
ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce ct, la bataille
devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel
avait t le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-mme y
manqua au moment de l'excution; car ce fut lui qui, ds les premiers
coups de canon, envoya au prince Eugne, officiers sur officiers, pour
presser son attaque.

Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes
parts. Koutasof et Yermolof les conduisirent eux-mmes, avec une
rsolution digne de cette grande circonstance. Le 30e rgiment fut
chass de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son gnral
perc de vingt blessures. Les Russes, encourags, ne se contentrent
plus de se dfendre, ils attaqurent. On vit alors runi sur ce seul
point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les
Franais tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et
sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habilet
du prince Eugne, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a
d'insupportable l'ide de s'avouer vaincu.

Chaque division changea plusieurs fois de gnraux. Le vice-roi allait
de l'une  l'autre, mlant la prire aux reproches, et rappelant
sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa
position critique; mais Napolon rpondit qu'il n'y pouvait rien; que
c'tait  lui de vaincre; qu'il n'avait qu' faire un plus grand effort,
que la bataille tait l; et le prince ralliait toutes ses forces pour
tenter un assaut gnral, quand soudain des cris furieux, qui partirent
de sa gauche, dtournrent son attention.

Ouwarof, deux rgimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques
tombaient sur sa rserve; le dsordre s'y mettait; il y courut, et,
second des gnraux Delzons et Ornano, il eut bientt chass cette
troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitt se mettre
 la tte d'une attaque dcisive.

C'tait le moment o Murat, forc  l'inaction dans cette plaine o il
rgnait, avait renvoy pour la quatrime fois  son frre pour se
plaindre des pertes que les Russes, appuys aux redoutes opposes au
prince Eugne, faisaient prouver  sa cavalerie. Il ne lui demande
plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs
retranches et les fera tomber avec l'arme qui les dfend.

L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessires, chef de
cette garde  cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce marchal, qui
tait all considrer la bataille de plus prs. L'empereur l'attendit
prs d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le
marchal revint enfin, il le reut d'un air satisfait, couta
tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'o il le
jugerait convenable.

Mais il n'tait plus temps; il ne fallait plus songer  s'emparer de
toute l'arme russe, et peut-tre aussi de la Russie entire; mais
seulement du champ de bataille. On avait laiss  Kutusof le loisir de
se reconnatre; il s'tait fortifi sur ce qui lui restait de points
d'un accs difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.

Ainsi les Russes s'taient pour la troisime fois reform un flanc
gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de
Montbrun. Ce gnral tait tu. Caulincourt le remplace; il trouve les
aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur gnral: Suivez-moi,
leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!

Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer
jusqu' la hauteur de la gorge de leur grande batterie; l, pendant que
la cavalerie lgre poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera
subitement  gauche avec ses cuirassiers, pour prendre  dos cette
terrible redoute, dont le front crase encore le vice-roi.

Caulincourt rpondit: Vous m'y verrez tout  l'heure mort ou vif! Il
part aussitt et culbute tout ce qui lui rsiste; puis tournant
subitement  gauche avec ses cuirassiers, il pntre le premier dans la
redoute sanglante, o une balle le frappe et l'abat. Sa conqute fut son
tombeau. On courut annoncer  l'empereur cette victoire et cette perte.
Le grand-cuyer, frre du malheureux gnral, coutait: il fut d'abord
saisi; mais bientt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes
qui se succdaient silencieusement sur sa figure, on l'et cru
impassible. L'empereur lui dit: Vous avez entendu, voulez-vous vous
retirer? Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en
ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-cuyer ne rpondit
rien; il ne se retira pas; seulement il se dcouvrit  demi, pour
remercier et refuser.

Pendant que cette charge dcisive de cavalerie s'excutait, le vice-roi
tait prs d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan;
tout--coup il voit son feu s'teindre, sa fume se dissiper, et sa
crte briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers
sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-l russes, taient devenues
franaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir
dans cette position.

Mais les Russes n'y avaient pas renonc, ils s'obstinent et s'acharnent;
on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opinitret; sans
cesse vaincus, ils sont sans cesse ramens au combat par leurs gnraux;
et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mmes avaient
levs.

On ne put poursuivre leurs dbris: de nouveaux ravins, et derrire eux
des redoutes armes protgeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils
s'y dfendirent avec rage jusqu' la nuit; couvrant ainsi la grande
route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dpt, leur
refuge.

De ces secondes hauteurs, ils crasaient les premires qu'ils nous
avaient abandonnes. Le vice-roi fut oblig de cacher ses lignes
haletantes, puises et claircies, dans des plis de terrain, et
derrire les retranchemens  demi dtruits. Il fallut tenir les soldats
 genoux et courbs derrire ces informes parapets. Ils restrent
plusieurs heures dans cette pnible position, contenus par l'ennemi
qu'ils contenaient.

Ce fut vers quatre heures que cette dernire victoire fut remporte; il
y en eut plusieurs dans cette journe: chaque corps vainquit
successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succs
pour dcider de la bataille, car chacun, n'tant pas soutenu  temps par
la rserve, s'arrtait puis. Mais enfin tous les premiers obstacles
taient tombs. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'loignait de
l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et
Sbastiani, aprs une lutte opinitre, venaient aussi de vaincre.
L'ennemi s'arrtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le
jour tait avanc, nos munitions puises, la bataille finie.

Alors seulement, l'empereur monta  cheval avec effort, et se dirigea
lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de
bataille acquis incompltement, que les boulets ennemis et mme les
balles nous disputaient encore.

Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de
Ney et de Murat, il resta toujours le mme, sa dmarche affaisse, sa
voix languissante, et ne recommandant  des vainqueurs que la prudence;
puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dresses derrire
cette batterie enleve depuis deux jours, et devant laquelle il tait,
depuis le matin, rest tmoin presque immobile de toutes les
vicissitudes de cette terrible journe.

En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna de faire enfin
avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dpasser le nouveau
ravin qui sparait de l'ennemi. Il ajouta, qu'il le chargeait de
garder le champ de bataille; que c'tait l tout ce qu'il lui demandait;
qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus. Il le
rappela bientt pour lui demander s'il l'avait bien entendu, lui
recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ
de bataille. Une heure aprs, il lui fit encore ritrer l'ordre de
n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivt.




CHAPITRE XII.


QUAND il fut dans sa tente,  son abattement physique se joignit une
grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux
encore plus que les hommes avaient parl; cette victoire, tant
poursuivie, si chrement achete, tait incomplte: tait-ce lui, qui
poussait toujours les succs jusqu'au dernier rsultat possible, que la
fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert
ses dernires faveurs?

En effet, les pertes taient immenses, et sans rsultat proportionn.
Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un
frre; car le sort des combats tait tomb sur les plus considrables.
Quarante-trois gnraux avaient t tus ou blesss. Quel deuil dans
Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de penses
pour l'Allemagne! Dans son arme, jusque dans sa tente, la victoire est
silencieuse, sombre, isole, mme sans flatteurs.

Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'coutent et se taisent: mais
leur attitude, leurs yeux baisss, leur silence, n'taient point muets.

Il tait dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas
teint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. L'arme
ennemie, dit-il, passe en hte et en dsordre la Moskowa; il veut la
surprendre et l'achever. L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur
immodre; puis il dicta le bulletin de cette journe.

Il se plut  apprendre  l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient t
expose. Quelques-uns attriburent ce soin a une recherche
d'amour-propre. Les mieux instruits en jugrent autrement; ils ne lui
avaient gure vu de passion vaine ou gratuite: ils pensrent qu' cette
distance, et  la tte d'une anne d'trangers, qui n'avait d'autre lien
que la victoire, un corps d'lite et dvou lui avait paru indispensable
 conserver.

En effet, ses ennemis n'auraient plus rien  esprer des champs de
bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour
vaincre; ni une victoire, puisque son gnie suffisait de loin, sans mme
qu'il fit donner sa rserve. Tant que cette garde restait intacte, sa
puissance relle et sa puissance d'opinion restaient donc entires. Il
semblait qu'elle lui rpondt de ses allis comme de ses ennemis; c'est
pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation
de cette redoutable rserve; et cependant, c'tait  peine vingt mille
hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.

Ces motifs taient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes
qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre
les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: qu'ils avaient vu le
combat, gagn, ds le matin  la droite, s'arrter o il nous tait
favorable, pour se continuer successivement de front et  force
d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'tait une bataille sans
ensemble, une victoire de soldats plutt que de gnral! Pourquoi donc
tant de prcipitation pour joindre l'ennemi, avec une arme haletante,
puise, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, ngliger
d'achever, pour rester, tout sanglant et mutil, au milieu d'un peuple
furieux, dans d'immenses dserts, et  huit cents lieues de ses
ressources?

On entendit alors Murat s'crier: que, dans cette grande journe il
n'avait pas reconnu le gnie de Napolon. Le vice-roi avoua qu'il ne
concevait point l'indcision qu'avait montre son pre adoptif; et
Ney, quand il fut appel  son tour, mit une singulire opinitret 
lui conseiller la retraite.

Ceux qui ne l'avaient pas quitt virent seuls, que ce vainqueur de tant
de nations avait t vaincu par une fivre brlante. Ceux-l citrent
alors ces mots, que lui-mme avait crits en Italie quinze ans plus tt:
La sant est indispensable  la guerre, et ne peut tre remplace par
rien; et cette exclamation, malheureusement prophtique, des champs
d'Austerlitz, o l'empereur s'cria: Ordener est us. On n'a qu'un
temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, aprs quoi moi-mme
je devrai m'arrter.

Pendant la nuit, les Russes constatrent leur prsence par quelques
clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans
la tente de l'empereur. La vieille garde fut oblige de courir aux
armes, ce qui, aprs une victoire, parut un affront. L'arme resta
immobile jusqu' midi, ou plutt on et dit qu'il n'y avait plus
d'arme, mais une seule avant-garde. Le reste tait dispers sur le
champ de bataille pour enlever les blesss. Il y en avait vingt mille.
On les portait  deux lieues en arrire,  cette grande abbaye de
Kolotsko.

Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les
rgimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il
s'est plaint depuis, dans une relation imprime, qu'aucune troupe ne lui
et t laisse pour requrir les choses de premire ncessit dans les
villages environnans.

L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut
d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie
froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine
bouleverse, couverte de ruines et de dbris;  l'horizon, la triste et
sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi
des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs
compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus
grosses que les ntres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point
de rcits; une morne taciturnit.

On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et
quelques soldats,  peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau.
Leurs vtemens taient dchirs par l'acharnement du combat, noircis de
poudre, souills de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de
cette misre, de ce dsastre, un air fier, et mme  l'aspect de
l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excits: car, dans
cette arme, capable  la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun
jugeait de la position de tous.

Les soldats franais ne s'y trompent gure; ils s'tonnaient de voir
tant d'ennemis tus, un si grand nombre de blesss et si peu de
prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'tait par le nombre de
ceux-ci qu'on calculait le succs. Les morts prouvaient le courage des
vaincus plutt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon
ordre, fier, et si peu dcourag, qu'importait le gain d'un champ de
bataille. Dans de si vastes contres, la terre manquerait-elle jamais
aux Russes pour se battre?

Pour nous, nous n'en avions dj que trop, et bien plus que nous ne
pouvions en garder. tait-ce donc la conqurir! L'troit et long sillon
que nous tracions si pniblement depuis Kowno,  travers des sables et
des cendres, ne se refermerait-il pas derrire nous, comme celui d'un
vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal arms
pour l'effacer.

En effet, ils allaient enlever derrire l'arme nos blesss et nos
maraudeurs. Cinq cents traneurs tombrent bientt entre leurs mains. Il
est vrai que quelques soldats franais, arrts ainsi, feignirent de
prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidrent  faire de nouvelles
captures, jusqu'au moment o, se trouvant avec leurs nouveaux
prisonniers en nombre assez considrable, ils se runirent tout--coup,
et se dbarrassrent de leurs ennemis trop confians.

L'empereur ne put valuer sa victoire que par les morts. La terre tait
tellement jonche de Franais tendus sur les redoutes, qu'elles
paraissaient leur appartenir plus qu' ceux qui restaient debout. Il
semblait y avoir l plus de vainqueurs tus que de vainqueurs vivans.

Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour
suivre Napolon, le pied d'un cheval rencontra un bless, et lui arracha
un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-l muet comme
sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, clata; il
se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins
qu'il fit prodiguer  ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua
que ce n'tait qu'un Russe; mais il reprit vivement, qu'il n'y avait
plus d'ennemis aprs la victoire, mais seulement des hommes! Puis il
dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux
qu'on entendait crier de toutes parts.

On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, o la plupart des
ntres avaient t prcipits, et o plusieurs s'taient trans pour
tre plus  l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononaient en
gmissant le nom de leur patrie ou de leur mre, c'taient les plus
jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou
sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient
qu'on les tut sur-le-champ: mais on passait vite  ct de ces
malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile piti de secourir, ni la piti
cruelle d'achever.

Un d'eux, le plus mutil (il ne lui restait que le tronc et un bras),
parut si anim, si plein d'espoir et mme de gaiet, qu'on entreprit de
le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de
souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux
mutils, et ce qui semblerait tre une nouvelle preuve que l'ame reste
entire, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui
ne peut pas plus sentir que penser.

On apercevait des Russes se tranant jusqu'aux lieux o l'entassement
des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de
ces infortuns vcut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert
par un obus, et dont il rongeait l'intrieur. On en vit redresser leur
jambe brise, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis
s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus
prochain. Ils ne laissaient pas chapper un seul gmissement.

Peut-tre, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la piti. Mais il
est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les
Franais: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils
souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit,
ce qui tient  une civilisation moins avance, et  des organes endurcis
par le climat.

Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante
illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et
ramasser quelques canons dmonts: sept  huit cents prisonniers et une
vingtaine de canons briss taient les seuls trophes de cette victoire
incomplte.




CHAPITRE XIII.


EN mme temps, Murat poussait l'arrire-garde russe jusqu' Mojask: la
route qu'elle dcouvrit en se retirant, tait nette et sans un seul
dbris d'hommes, de chariots, ou de vtemens. On trouva tous leurs morts
enterrs, car ils ont un respect religieux pour les morts.

Murat, en apercevant Mojask, s'en crut matre; il envoya dire 
l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrire-garde russe avait pris
position en avant des murs de cette ville, derrire laquelle on voyait
sur une hauteur tout le reste de leur arme. Ils couvraient ainsi les
routes de Moskou et de Kalougha.

Peut-tre Kutusof hsitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous
laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva.
D'ailleurs les Russes tenaient  honneur de ne coucher qu' quatre
lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de
dsencombrer la route derrire eux, et de dblayer leurs dbris.

Leur attitude tait ferme et imposante, comme avant la bataille; ce
qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi  la lenteur que nous
avions mise  quitter le champ de Borodino, et  une profonde ravine qui
se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperut pas cet
obstacle; un de ses officiers, le gnral Dery, le devina. Il alla
reconnatre le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les
baonnettes russes.

Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie
militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait
avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces
portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain
l'impossibilit; il lui-montrait cette arme sur la hauteur oppose, qui
commandait Mojask, et ce ravin o le reste de nos cavaliers tait prt
 s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emport, rptait qu'il fallait
qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!
Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres,
lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder
l'excution, afin de lui donner le temps de rflchir, et qu'un
contre-ordre prvu pt arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas
toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en
puisant ses canons sur des Cosaques ivres et pars, dont il tait
presque environn, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages
hurlemens.

Nanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la
veille: Belliard y fut bless; ce gnral, qui depuis manqua beaucoup 
Murat, s'occupait  reconnatre la gauche de la position ennemie: elle
tait abordable, c'tait de ce ct qu'il et fallu attaquer; mais Murat
ne pensa qu' se heurter contre ce qu'il avait devant lui.

Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit,
et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojask,
marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle
absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les
boulets qui arrivaient jusqu' lui.

Quelqu'un l'arrta, en lui montrant l'arrire-garde ennemie entre lui et
la ville, et derrire, les feux d'une arme de cinquante mille hommes.
Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de
dcouragement de l'ennemi; il y parut insensible; il couta les rapports
d'un air affaiss et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un
village  quelques pas de l, et  porte des feux ennemis.

L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-tre la
Russie tout entire et flchi sous nos armes aux champs de la Moskowa:
son inclmence prmature vint singulirement  propos au secours de
leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille mme de la grande
bataille! un ouragan annona sa fatale prsence. Il glaa Napolon. Ds
la nuit qui prcda cette bataille dcisive, on a vu qu'une fivre
ardente brla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accabl
pendant le combat; cette souffrance arrta ses pas et enchana son gnie
pendant les cinq jours qui suivirent: aprs avoir prserv Kutusof d'une
ruine totale  Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes
de son arme, et de les drober  notre poursuite.

Le 9 septembre nous montra Mojask debout et ouverte; mais en de,
l'arrire-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et
qu'occupait la veille leur arme. On pntra dans la ville, les uns pour
la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger:
ceux-ci n'y trouvrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement
des morts, qu'il fallut jeter par les fentres pour se mettre  couvert,
et des mourans qu'on runit dans un mme lieu.

Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient
pas os incendier ces habitations; toutefois, leur humanit, qui n'avait
pas toujours t si scrupuleuse, cda au besoin de tirer sur les
premiers Franais qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de
sorte qu'ils mirent le feu  cette ville de bois, et brlrent une
partie des malheureux blesss qu'ils y avaient abandonns.

Pendant qu'on cherchait  les sauver, cinquante voltigeurs du 33e
gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie
occupaient le sommet. L'arme franaise, encore arrte sous les murs de
Mojask, regardait avec surprise cette poigne d'hommes disperss, qui,
sur cette pente dcouverte, irritaient de leurs feux des milliers de
cavaliers russes. Tout--coup ce qu'on prvoyait arriva. Plusieurs
escadrons ennemis s'branlrent: un instant leur suffit pour envelopper
ces audacieux, qui se pelotonnrent rapidement, et firent face et feu de
tous cts; mais ils taient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et
d'une si grande quantit de chevaux, qu'ils disparurent bientt  tous
les yeux.

Une exclamation gnrale de douleur s'leva de tous les rangs de
l'arme. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'oeil fixe, suivait tous
les mouvemens de l'ennemi, et cherchait  dmler le sort de ses
compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et
demandaient  marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou
croisaient la baonnette d'un air menaant, comme s'ils avaient t 
porte de les secourir. Tantt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on
combat, tantt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres
conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.

Quelques jets de fume, qui s'levrent du milieu de cette masse noire
de chevaux, prolongrent l'incertitude. On s'cria que les ntres
tiraient, qu'ils se dfendaient encore, que tout n'tait pas fini. En
effet, un chef russe venait d'tre tu par l'officier commandant ces
tirailleurs. Il n'avait rpondu  la sommation de se rendre que par ce
coup de feu. Cette anxit durait depuis plusieurs minutes, quand
tout--coup l'arme jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la
cavalerie russe, tonne d'une rsistance si audacieuse, s'carter, pour
viter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce
peloton de braves, matre sur ce vaste champ de bataille, dont il
occupait  peine quelques pieds.

Ds que les Russes virent qu'on manoeuvrait srieusement pour les
attaquer, ils disparurent sans laisser de traces aprs eux. Ce fut comme
aprs Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain
d'un si grand dsastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de
Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigrent  tout hasard
sur Moskou.

Ils marchrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain
pil, sans trouver ni hommes ni choses qui dcelassent l'arme russe.
Celle-ci, quoique son infanterie ne formt plus qu'une seule masse toute
confuse, n'abandonna pas un dbris: tant il y avait d'amour-propre
national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le dtail de cette
arme, et tant nous fmes dpourvus de toute espce de renseignemens,
comme de ressources, dans ce pays dsert et tout ennemi.

L'arme d'Italie s'avanait  quelques lieues sur la gauche de la grande
route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre:
mais leur seigneur, le poignard  la main, se rua sur nos soldats, comme
un dsespr; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus
de patrie, et que la vie lui tait odieuse; on voulut pourtant la lui
laisser, mais comme il s'efforait de l'ter aux soldats qui
l'entouraient, la piti fit place  la colre, et on le satisfit.

Vers Krymskoe, le 11 septembre, l'arme ennemie reparut bien tablie
dans une forte position. Elle avait repris sa mthode d'avoir gard,
dans sa retraite, au terrain plus qu' l'ennemi. Le duc de Trvise fit
d'abord convenir Murat de l'impossibilit d'attaquer; mais la fume de
la poudre eut bientt enivr ce monarque. Il se compromit, et obligea
Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'tait le reste de
la division Friand et la jeune garde. On perdit l, sans utilit, deux
mille hommes de cette rserve, mnage si mal  propos le jour de la
bataille; et Mortier furieux crivit  l'empereur qu'il n'obirait plus
 Murat.

Car c'tait par des lettres que les gnraux d'avant-garde
communiquaient avec Napolon. Il tait rest depuis trois jours 
Mojask, enferm dans sa chambre, toujours consum par une fivre
ardente, accabl d'affaires et dvor d'inquitudes. Un rhume violent
lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forc de dicter  sept
personnes  la fois, et ne pouvant se faire entendre, il crivait sur
diffrens papiers le sommaire de ses dpches. S'il s'levait quelques
difficults, il s'expliquait par signes.

Il y eut un moment o Bessires lui fit l'numration de tous les
gnraux blesss le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui
fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il
interrompit ce marchal par cette brusque exclamation: Huit jours de
Mosckou, et il n'y paratra plus.

Cependant, quoiqu'il et plac jusque-l tout son avenir dans cette
capitale, une victoire si sanglante et si peu dcisive, avait affaibli
son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le marchal
Victor, montrrent sa dtresse. L'ennemi, attaqu au coeur, ne s'amuse
plus aux extrmits. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout,
bataillons, escadrons, artillerie, hommes isols, sur Smolensk, pour
pouvoir de l venir  Moskou.

Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il drobait la
vue  son arme, Davoust pntra jusqu' lui; ce fut pour s'offrir
encore, quoique bless, pour le commandement de l'avant-garde,
promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le
forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de
ses soldats. Napolon ne lui rpondit qu'en vantant avec affectation
l'audacieuse et inpuisable ardeur de son beau-frre.

Il venait d'apprendre qu'on avait retrouv l'arme ennemie; qu'elle ne
s'tait point retire sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il
l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'tait plus qu'
deux journes de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y
attachait, ranimrent ses forces, et le 12 septembre il fut en tat de
partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.

FIN DU TOME PREMIER.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napolon et de la
Grande-Arme pendant l'anne 1812, by Gnral Comte de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLON ET DE ***

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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