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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une fête de Noël sous Jacques Cartier + +Author: Ernest Myrand + +Release Date: February 21, 2007 [EBook #20635] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + UNE + FÊTE DE NOËL + SOUS + JACQUES CARTIER + + PAR + + ERNEST MYRAND + + + QUÉBEC + IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS & FRÈRE + 30, RUE DE LA FABRIQUE + + ---- + + 1888 + + + + + PRÉFACE + + ---- + +Il y a quelques années le bibliothécaire de l'Institut Canadien de +Québec, donnant son rapport à l'assemblée générale des membres de cette +institution littéraire, faisait cette déclaration remarquable: + + Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les + dix-neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé + parmi nos membres durant l'année qui vient de finir (1879-80), + sont des ouvrages de littérature légère. C'est un véritable + événement lorsque quelqu'un demande un livre sérieux. Nous + comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur + les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale, + mais presque personne ne vient secouer la poussière que s'y + accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert + qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir + l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple récréation + dont il ne faut pas abuser. + +Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice de la même +institution confirmait le diagnostic du mal signalé par son +prédécesseur. + + Dans le cours de la présente année, disait-il (1883-1884), la + circulation de nos livres s'est élevée à plus de 8,130 volumes. + + Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre + d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue + qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de + direction à augmenter la partie scientifique de notre + bibliothèque qui a été fort négligée jusqu'aujourd'hui. + Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le + goût des romans n'est que trop prononcé et le meilleur moyen de + combattre la propagation de ces lectures, pour le moins + frivoles, serait d'offrir à nos membres des ouvrages + scientifiques qui les instruisent et les intéressent. N'est-ce + pas là la mission de notre Institut, mêler "l'utile à + l'agréable". + +De cet état de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutôt +que sérieux, un fait consolant se dégage. La statistique prouve avec +éclat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu +légèrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux +lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naïf, +comme toutes les vérités découvertes par La Palisse. Le mieux est +toujours et partout possible. Le point essentiel existe: _la jeunesse de +Québec lit_; elle aime passionnément à lire, et chez elle ce délassement +intellectuel prime de très haut dans le choix restreint de ses +amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel +demeure. + +Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse préfère le +dessert aux entrées du repas, la friandise et le bonbon à la soupe et au +bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de faire +goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, à mon sens, de +retrancher absolument le dessert, mais plutôt de servir une soupe +excellente, un rôtit parfait. + +Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement appliqué aux tables de +lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres +essentiellement littéraires. Ains, pour n'en nommer que deux célèbres, +Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gardés de proscrire ou +d'anathématiser le _Roman_. Loin de là; c'est à la faveur, au prestige, +à l'influence bien exploitée de ce tout puissant, qu'ils doivent la +meilleure part de leurs succès. Ça été la suprême habileté de ces bons +courtisans de flatter de la sorte le Maître Souverain de notre +littérature contemporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses +fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le +signalent, qu'on l'idolâtre comme un fétiche, ou qu'on l'exècre et le +fuie comme un épouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent +rencontrer de front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité +qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'imprudent +contradicteur. On ne détrône pas impunément un tel monarque, et mieux +vaut, pour l'ennemi, entrer en éclaireur qu'en guérilla dans son +royaume. + +Jules Verne, Flammarion n'auraient pas réussi à faire accepter leurs +ouvrages par une telle universalité de lecteurs si leurs cours +scientifiques déguisés en _romans_, n'eussent revêtu l'éclatante livrée, +parlé le langage charmeur, confessé le dogme infaillible de +l'Imagination, cette vérité éternelle de l'éternel Roman. + + * + * * + +J'en appelle au plus froid critique, le _Tour du Monde en Quatre-vingt +jours_ eût-il jamais valu à son auteur fortune et renommée, si Verne +l'eût intitulé simplement: _Géographie Universelle?_ De même, son fameux +roman-trilogie: _Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les +mers, l'Île mystérieuse_, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inouï +succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement publié une _Histoire +naturelle_ en trois volumes? Et le _Voyage au centre de la Terre_, +n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux _Cours de +Physique et de Géologie_? Essayez d'écouler à la faveur de ce dernier +titre, un millier seulement de copies exactes du même ouvrage, et vous +m'en viendrez dire des nouvelles. + +Aussi Jules Verne, ce lecteur sérieux popularisant chez les liseurs de +romans les notions premières des sciences positives et les données +mathématiques des arts, se garde bien de prévenir, voire même d'éveiller, +au cours du récit merveilleux, l'attention de son public. Public +dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile à retenir et à +fixer, public capricieux, changeant, mobile à l'extrême, s'abattant sur +un _livre nouveau_ avec la pétulance gourmande d'une volée de moineaux, +s'enlevant de même à grands bruits d'ailes et des cris colères, sitôt +que l'un des rongeurs s'est écrié: "_livre d'études!_" + +L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrême ce volage et farouche +lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut guérir, il ne dit pas: +"_Voici le remède_"; mais câlinement: "_Qui veut du bonbon?_" Tout +aussitôt le lecteur mord à l'amorce, se prend à l'hameçon et se noierait +au bout de la ligne plutôt que de lâcher l'appas. A travers l'intrigue +du récit, comme avec un filet à mailles inextricables, l'auteur amène +doucement, doucement, mais sûrement aussi, le lecteur frivole à sa +barque, c'est-à-dire, à son avis. Jules Verne éblouit, captive, capture +son lecteur avec l'éclat de style, tout comme l'autre, le pêcheur de +poissons, amorce sa clientèle avec des _mouches_ à corselet d'or et à +plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui échappe... qu'au +dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement à son +prochain roman scientifique. + +Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et +l'excellence de leurs résultats est par trop évidente pour être +signalée. _Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,_ sont de véritables +professeurs de géographie, d'histoire naturelle, de physique, déguisés +grimés convenablement en héros de romans. L'intrigue même du récit n'est +le plus souvent qu'une thèse scientifique, exposée, développée, +soutenue, établie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale +et raconté en un très beau style, qui fleurit, comme un jardin de +rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austères où +les savants de toutes les langues parlent le mot exact du théorème et de +l'équation. + +Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, alléché par la description +brillante mais précise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intéressé +par le détail inédit, mais toujours exact, des religions, des +gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries, +des arts professés par les peuples de latitudes différentes, s'en est +allé compléter (en même temps que vérifier) dans les ouvrages classiques +de la science, les connaissances acquises à la lecture de Jules Verne. +Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pédagogues et +leurs sermons, un _lecteur sérieux_ d'un _lecteur frivole_ et reconquis à +l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure. + +Alors, dans les bibliothèques publiques comme au foyer de la famille, +les livres sérieux occuperont une place d'honneur et de préséance, la +seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme +instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec à propos le langage +excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Québec, ce ne sera +plus un véritable événement quand quelqu'un demandera au conservateur +d'une bibliothèque publique l'usage d'un livre sérieux. + + * + * * + +Ce que Jules Verne a tenté avec un éclatant succès pour l'enseignement +populaire de la géographie universelle; ce que Flammarion réalise avec +un triomphe é en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la +_Bibliothèque des Merveilles_ poursuit, en vulgarisant dans les foules +les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer +en faveur des archives de notre Histoire du Canada. + +A part ce que nous avons appris _de force_ au collège, que savons-nous +de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de +compléter les notions rudimentaires des _Abrégés_ suivis en classe, par +la lecture entière de Ferland ou de Garneau? Quels rares étudiants, les +érudits de l'avenir, sont allés vérifier après coup, dans les archives +nationales, les données mêmes de l'histoire, ont remonté le cours des +faits et retrouvé les sources, analysé ces eaux de vérité où les auteurs +disaient avoir puisé la science, de crainte que le Mensonge ne les eut +empoisonnées d'infâmes calomnies? + +Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, uniques, +originales, qui manquant à Québec. L'inestimable bibliothèque de +l'Université Laval, vaut, elle seule, en trésors archéologiques toutes +les collections particulières ou publiques du pays. + +Le travail archéologique se réduit maintenant à la peine de lire. + +En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada, +Fribault, Jacques Viger, Laverdière, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine, +parmi les morts, les abbés Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault, +Messieurs Joseph Charles Taché, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James +Lemoine, parmi les vivants, ont taillé toute la besogne, parachevé la +tâche avant même que nous jeunes gens, fussions sortis du collège. + +Le vénérable doyen de notre littérature canadienne-française, +l'Honorable M. Chauveau, a publié, dans son _Introduction aux Jugements +et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle France_, une +nomenclature aussi complète qu'intéressante des principales archives +relevées au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province +de Québec. + +Hélas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses +archives, imprimées sur papier de luxe avec du caractère antique, +reliées à grands frais, tranchées d'or ou de carmin, continuent +aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques publiques, le sommeil +de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des greniers ou +l'humidité des caves, alors qu'elles étaient seulement de vieux +manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants, +livrés à la merci des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu. +[1] + + [Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite à + bois que l'on découvrit un des volumes du _Journal des + Jésuites_, le seul qui ait échappé au même usage. L'autre ou + les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou + mêler leurs cendres vénérables aux tisons moins historiques + d'une bûche d'érable ou d'un rondin de merisier! + + Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il + convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les + archéologues se plaignent amèrement de ces désastreuses + négligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste célèbre: + + Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un + goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels était + la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves + de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient + prendre dans les greniers de la préfecture... Je n'en + dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas + besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais + allusion, et que je connais, pour montrer que les + parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par + cela même, à faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu + la destinée la plus triste. + + Pierre Margry, _Découvertes françaises_, 40 et 41.] + +Une poussière d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur +elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous +l'épaisseur ténébreuse d'un linceul et menace de les cacher à jamais aux +regards des hommes, de les faire disparaître, comme des cadavres de +voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'égalité fatale de la +steppe. + +Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles études +n'ont-elles pas coûté aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux +archéologues, aux historiens qui ont eu l'héroïque courage, la +patriotique vaillance de publier en éditions d'honneur, les manuscrits +originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien +apparaissent mesquins désespérants, ironiques, misérablement petits, les +résultats obtenus comparés à l'effort gigantesque apporté au +parachèvement d'une aussi monumentale entreprise! + +Nos archives nationales! Elles ont cependant porté bonheur aux +littérateurs de la génération précédente. Elles ont porté bonheur au +regretté Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du _Canada sous l'Union_ +(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit _François de +Bienville_, son meilleur ouvrage; elles ont porté bonheur à notre érudit +compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux _Le +Chien d'Or_, merveilleuse légende canadienne française que les écrivains +de la Province de Québec ont laissé échapper de leur répertoire... faute +d'études archéologiques. + + * + * * + +Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la légende et +l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le _Cinq Mars_ d'Alfred de Vigny en +est un frappant exemple. Son autre célèbre ouvrage, _Stello_, n'est rien +que la trilogie biographique des poëtes Gilbert, Chatterton et André +Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment légère par le titre et +le mécanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs +historiques! + +Ce procédé, les nouvellistes de notre littérature canadienne française +l'ont employé avec un succès relativement considérable et de vogue et +d'argent. L'histoire du Canada en a retiré un étonnant profit de +vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de +Kirby, de Leprohon de John Lespérance, lui ont valu un peu de cette +popularité que l'on envie, à juste titre, aux oeuvres artistiques, +scientifiquement littéraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille +Flammarion et autres lettrés, partisans déguisés des sciences exactes +auprès de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers un cours +d'études. + +Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et +martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac fût demeurée aussi +inconnue qu'étrangère sans la lecture de _Bienville_? C'est un portrait +coloré, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique, +saisissant de vérité photographique, lumineux de gloire comme l'époque à +laquelle il appartient. + +Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'_Intendant +Bigot_,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt _Opinion Publique_ +n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la +première bataille des plaines d'Abraham? + +Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de +la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée +dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les +remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire, +l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez +Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans _Les Anciens +Canadiens_ de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé, +publiés en feuilletons dans la _Revue Canadienne_ de 1860. Notre premier +cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très +canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite, +très historique, absolument historique. + + * + * * + +Dans _Les Plaideurs_ de Racine, _Petit Jean_ exposant son cas, dit, au +troisième acte de la comédie: + + "_Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement_." + +Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant +de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne +conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en +toute humilité de coeur et d'esprit: + + "_Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement_." + +Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de +préférence? + +J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier, +véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série +chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant +Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse +mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des +nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse, +de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce +bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas +l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois, +Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts, +Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la +Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais, +au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de +Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et +prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison +d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda +Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si +vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette, +Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac, +Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière, +Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De +Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un +meilleur à-propos: _Quid prodest?_ + +Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les +archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de +vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la _Relation du second Voyage +de Jacques Cartier_ est sans contredit notre premier document historique +puisque l'on y raconte la découverte du Canada. Il était difficile, le +lecteur en conviendra, d'étudier un document authentique à la fois plus +précieux et plus vénérable d'antiquité. + +Non travail ne sera donc, à proprement parler, que la paraphrase +littéraire du _Second Voyage de Jacques Cartier._ + +Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on +veut, composition fantaisiste où cependant la _folle du logis_ n'est +qu'une esclave de la vérité historique. A ce point, qu'elle accepte les +noms de personnes, les mots anciens de la géographie, et consent à +suivre les événements, les faits, les circonstances dans leur ordre. +Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promène au milieu +d'eux, les interroge, les critique, les admire, à la manière d'un +voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les curiosités +d'un musée ou les monuments d'une ville étrangère. Le travail d'_Une +Fête de Noël sous Jacques Cartier_ se compose d'une série de tableaux +historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain, +photographiées à la faveur de la lumière que peuvent concentrer à cette +distance (sept demi-siècles) les meilleurs instruments des archivistes et +des archéologues. + +Aussi le public instruit qui jugera _l'épreuve_ sera-t-il d'autant plus +sévère pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer +la copie à l'original. Car, la raison essentielle de ce travail étant de +faire CONNAÎTRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le _récit littéraire_ du +texte de la relation primitive[2] non pas tant pour démontrer, par la +vérité des événements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour +multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce _brief récit et +succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine +Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres[3]_. +Occasion rare et précieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne +fortune de pouvoir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau +français du 16ième siècle, un français vieux, ou plutôt jeune comme +l'âge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fraîcheur +éternelle de l'esprit. + +Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'arrêtera sur ces +passages empruntés à l'original unique--imprimés à dessein avec +d'anciens caractères typographiques--- extraits bizarres, étranges comme +un grimoire, où l'orthographe primitive des mots, le suranné des +expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de +haute valeur archéologique. + + [Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la + "Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de + 1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque + impériale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi + consulté l'édition canadienne des _Voyages de Jacques + Cartier_ publiée en 1843 sous les auspices de la _Société + Littéraire et Historique_ de Québec.] + + [Note 3: D'Avezac. _Introduction historique_ à la Relation du + Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.] + +Et de même que la lecture des romans de Jules Verne a développé le goût +des études scientifiques, de même _la paraphrase littéraire d'un +document archéologique_ éveillera-t-elle peut-être, chez plusieurs +jeunes gens instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, et +de se prendre, eux aussi, à leur savante et fascinante étude. Ce sera du +même coup développer chez les lettrés le goût de l'histoire par +excellence, celle de notre pays. + +Tout le travail archéologique proprement dit est terminé maintenant, les +manuscrits déchiffrés, copiés, collationnés, imprimés, se rangent +aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques. +Il n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à le lire! Et on ne lirait pas? +Je ne puis croire à cet excès d'indifférence ou de paresse! + + * + * * + +"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GRÉ SE +LIVRER A L'ÉTUDE," tel est l'objet entier de ce livre. + +Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux +miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement +réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le +terrain par excellence de ses manoeuvres, la _description_. Son action +restreinte demeure étroitement liée aux _causeries_ d'équipages que +défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais +vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les +événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste +hivernage. Qui plus est, ces _causeries de matelot_ se rattachent à très +peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en +évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien +admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets +amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées +presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous _sentiments personnels_ à +ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de +nostalgie que de scorbut. + +Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un +interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du +récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les +pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du +langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la +connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays +où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres. + +Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car +j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de +Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue, +l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte +à remplir vaillamment ce premier rôle. + +J'ai dit _interprète_, j'aurais mieux fait d'écrire _coryphée_; car mon +cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec +cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne +la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure, +pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec +eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à +l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux, +discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances, +les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons +de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion +continuellement présente de donner à ses auditeurs un _Cours quasi +complet d'Histoire du Canada_. Un nom d'homme ou de ville, une parole, +une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés +dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison +de prendre la parole. + +Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements +ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les +antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières, +les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement +établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant +d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre +la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en +scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe, +voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui +cause à sa place. + +Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée +parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de +sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme +autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si +juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres +pensées. + +Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction +entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion +publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne +tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre +historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre +l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme, +telle époque ou tel événement historique. + + * + * * + +C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente. +Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et +de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de +comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de +trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène +de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique +royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau. +Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui +appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique +qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le +droit de l'applaudir ou de le siffler. + +_Un rôle d'équipage_ pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de +mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon +travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot _Noël_, pour qui le +médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire +canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur +à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me +souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné +l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon +succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive. + +S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux +attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au +soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants, +que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de +tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une +vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à +son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui, +n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on +me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse +un exemple facile ou de labeur ou d'imagination. + +ERNEST MYRAND + +Québec, 25 décembre 1887. + + + + +ÉCOLE NORMALE-LAVAL +Québec, 4 avril 1887. + +L'honorable G. OUIMET. +Surintendant de l'Instruction Publique. + +MONSIEUR LE SURINTENDANT. + +J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, _Une fête de Noël +sous Jacques Cartier_. L'impression qui m'est restée de cette lecture +est des plus favorables. + +Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à +reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi +naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands. + +Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges. +L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables +monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus +anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs +sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif +des documents sur lesquels il s'appuie. + +Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me +paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos +vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la +poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses +inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant +écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits +historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de +lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de +l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en +s'amusant à une saine lecture. + +C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans +nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la +présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits. +Tout Canadien aimera à lire _Une fête de Noël sous Jacques Cartier_ et +en retirera, sans aucun doute, de grands avantages. + +Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de +mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la +société. + +Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et +respectueux dévouement. + +L. N. BÉGIN, Ptre. + + + + + ARGUMENT ANALYTIQUE + + --- + +PROLOGUE + +UN CAUSEUR D'AUTREFOIS. + +Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'_Une Fête de Noël sous Jacques +Cartier_ rencontre, sur la _Grande Allée_, le personnage de +Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour +donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante +mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre _trois_, le +nombre _treize_ et la journée du _vendredi_.--Quelle ville regardait +Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule +accourait à Notre-Dame. + +CHAPITRE I + +LA NEF-GÉNÉRALE: "_Grande Hermine._" + +Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le +transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La +Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut +voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques +Cartier.--Une chambre de batterie dans _La Grande Hermine_.--Office +divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques +Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la +flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur +les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les +trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de +Roc-Amadour.--_Adeste fideles_.--Foi ardente du Découvreur. + +CHAPITRE II + +LA CARAVELLE; "_Petite Hermine_" + +Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom +Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que +chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes +d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la _Petit +Hermine_. + +CHAPITRE III + +LA GALIOTE: "_Emérillon_". + +Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil +sur le _Fort Jacques Cartier_, et se rendent à l'embouchure du ruisseau +Saint-Michel.--Ils y découvrent l'_Emérillon_ enlisé dans la neige.--Le +cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord +de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart +et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur +camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra +Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme +le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés, +des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de +Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les +dernières prières. + +CHAPITRE IV + +UN NOËL BRETON. + +Réflexions de Laverdière sur les _Noëls_ de la Nouvelle-France.--Ce que +les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait +bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques +Cartier. + +ÉPILOGUE + +Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de +Jacques Cartier. + + + + + UNE + FÊTE DE NOËL + SOUS + JACQUES CARTIER + + ====================== + + + + + CHAPITRE PREMIER + + --- + + PROLOGUE + + --- + + UN CAUSEUR D'AUTREFOIS + + --- + +L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à +imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "_Québec en l'an +2,000_". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant +mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste? +Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes, +ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer, +abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points, +ni même regarder aux dessins du patron. + +C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études +pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques +ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la +dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume... +le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait. + +Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes, +les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides +_à la perche_, refoulent les courants à coups d'aviron, font les +portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations +d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation +chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du +passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le +Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent, +mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui +du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690, +ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20 +Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château +St. Louis, ou le _Kébec_ Fondé du 3 juillet 1608, le _Kébecq_ se Samuel +de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le _Stadaconé_ de Donnacona, +la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade +algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins, +sous une aile d'oiseau, [4] le _Canada_[5] de Jacques Cartier, +l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14 +septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque. + + [Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire + (l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) _Stadaconé_ + dans la langue des Sauteurs signifie _aile_. La pointe de + Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." Ferland, + Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.] + + [Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: _Canada_". + Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.] + +Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un +plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction +d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des +âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des +faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de +leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient +hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs +inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude. + +C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me +parlait ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre, +mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du +soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du +chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente +minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la +ville où nous allions rentrer. + +Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de +la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la +route, la _Grande Allée_, la rue fashionable par excellence du quartier +à la mode de notre actuelle cité, l'antique _chemin du Cap Rouge_, trois +fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable +beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement, +longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire +une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du +belvédère. + +Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise +de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à +relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de +l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions +Etrangères[6], où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il +n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une +épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des +vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il +n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère +illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland, +couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec, +moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de +Vaudreuil, de la Jonquière [7], quatre des plus fameux gouverneurs de +notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne +sais plus quelle chapelle latérale [8]. + + [Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de + Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.] + + [Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte + de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de + Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées + de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de + Québec. + + On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste + marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces + grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude, + et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après + la translation de ces ossements tout est encore à + faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière + dorment dans la ville qui a été le siège de leur + gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler + aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est + vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas + encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre + gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le + cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec! + + Faucher de Saint Maurice--_Relation des Fouilles faites au + Collège des Jésuites, page 11_.] + + [Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié. + L'_Histoire du Canada_ par Smith, publiée à Québec en 1815, + nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de + ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici: + + I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur + Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la + Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698. + + II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur + Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et + Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai + 1703. + + III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur + Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de + l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant + Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième + octobre 1525. + + IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire + Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron + de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux, + Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef + d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant + Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et + passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six + heures et demie du soir, âgé de 67 ans.] + +En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort +depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël +1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences +surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe? +Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore +aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de +flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens +parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite, +que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de +lui demander d'où il venait me manqua absolument. + +Ce mot _joie_ en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans +vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de +courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que +j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas +encore eu de pire distraction. + +La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres, +l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute +récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans +doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é +tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors +aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés +de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on +veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de +mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral. + +Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant +chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du +squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre +gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre +du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières +oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en +traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre, +mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige, +l'ombre intense de son corps palpable. + +Devinez d'où je viens? me dit-il + +Je lui avouai que je ne devenais pas du tout. + +Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette +localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse[9] et au +premier missionnaire[10] de la Nouvelle-France.[11] + +Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte +historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de +sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain. + +De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à +une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de +Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de +Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de +Chasteaufort[12];--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain, +à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à +Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à +Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au +florentin Jean Verrazzano. + + [Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de + Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de + Sillery.] + + [Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au + Canada.] + + [Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano, + florentin au service de François Ier, prit possession du + Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de + _Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des + Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France_ par + Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.] + + [Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort, + _administrateur_ jusqu'au 11 Juin 1636.] + +Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands +personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des +acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de +leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de +notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix, +l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien +l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières +pensées. + +Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à +la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons +le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de +l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait +éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le +sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres +ténèbres. + +Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à +regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre +belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une +procession interminable. + +Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels +figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles? +Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme +au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue +cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt +pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives? + +Vous méprisez les figurants! De toute évidence vous avez le préjugé des +auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques, +les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le +travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur. +Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie +devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous +avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, _à +la française_. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de +meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette +représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène, +figurants comme premiers rôles. + +Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de +Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la +mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend +par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à +St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535. + +Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un +attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de +Rouen, _le petit roi de Tadoussac_, de Jean Nicollet, de François +Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de +Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du +Fondateur de Québec,[13] et qui lui avaient rendu l'inestimable service +d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages. + + [Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des + Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du + Canada--Tome Ier, page 275.] + +A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel +Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un +culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes +et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques +misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir? + +Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en +ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas +justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la +gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une +part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre +Rencontre, à Mathurin Franchetot,[14] cinq paysans, cinq confesseurs de +la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette +terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre +les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui +l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du +martyre! + + [Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.] + +Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée +d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le +héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660? + +Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse; +nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en +souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens, +faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et +sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de +l'esprit. Voyez plutôt: + +Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques +Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier +Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié +de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac, +Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné +Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.[15] +Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept? + + [Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de + Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au + régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les + ait conservés.] + +J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante +de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage +pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un +aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce +miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant +Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec +le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux +enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement +impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment +l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage, +préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne +pas au suprême élan du combat. + +Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition +fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel _Palmare_ de notre histoire +le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le +courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas +seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau! + +Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms +de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres +frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition. + +L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se +frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs +consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre +des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité +de ce nom de famille Blaise _Juillet_ qui l'émeut, l'impressionne, +l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre +_trois_, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui +remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les +anneaux d'un reptile. + +Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée +du chiffre _trois_ fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce +phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent +peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême +plaisir à chanter des _chansons de marche_. Vous savez les belles +chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels +élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des +vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.[16] + + [Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice + Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une + amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les + fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application + du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa + diu! + + L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est + mort à 34 ans!] + +Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au +refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien +de fois le chiffre _trois_ entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi) +dans l'action ou le décor de nos _chansons de marche_. Ainsi par +exemple: + + M'en revenant de la Vendée + Dans mon chemin j'ai rencontré + _Trois_ cavaliers fort bien montés. + +Voilà pour le couplet + + J'ai vu _le loup, le renard, le lièvre_ + J'ai vu le loup, le renard passer. + +Voilà pour le refrain + +_Trois_ personnages encore! + +Autre exemple: + + Mon père a fait bâtir maison + L'a fait bâtir à _trois_ pignons + Sont _trois_ charpentiers qui la font. + +C'est le premier couplet du fameux _Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand +bonnet-te!_ + +Le cinquième couplet demande: + + Que portes-tu dans ton jupon? + +Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site: + + C'est un pâté de _trois_ pigeons! + +_Trois_! toujours _trois_, le chiffre fatidique! + +Et que me direz-vous des: _Trois p'tits tambours revenant de le guerre_? +Une célèbre celle-là! + +Et l'immortelle: + + En roulant ma boule, roulant + + Derrière chez nous est un étang + En roulant ma boule, + _Trois_ beaux canards s'en font baignant! + Toutes leurs plumes s'en vont au vent! + _Trois_ dames s'en vont les ramassant! + +Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir +son cruchon: + + Par ici-t-il y passe _trois_ chevaliers-barons! + +Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer: + + _Trois_ beaux navires sont arrivés + Chargés d'avoine, chargés de blé. + _Trois_ dames s'en vont les marchander. + Marchand, marchand, combien ton blé? + _Trois_ francs l'avoine, six francs le blé! + +Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français _D'où +viens-tu, bergère_, je vous rappelle son dernier couplet: + + Y a _trois_ petits anges + Descendus du ciel, + Chantant les louanges + Du Père Éternel. + +Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne, +mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma +vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du +chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit, +comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa +combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma +mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien +que les événements d'une époque! + +A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en +Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3 +Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre +du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé[17]. Et +de même que _trois_ caravelles la _Santa Maria_, la _Pinta_, la _Nina_ +avaient découvert le Nouveau Monde, de même _trois_ navires, la _Grande +Hermine_, le _Courlieu_, l'_Emérillon_ du hardi Capitaine Jacques +Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était +divisé en _trois_ royaumes sauvages, le _Saguenay_, le _Canada_, +l'_Hochelaga_. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de +_trois_, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron +qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques +au Canada redevenu français[18]. Ce fut le _trois_ Juillet 1608 que +Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit +de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII +par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore _trois_ +vaisseaux, le _Saint Pierre_, le _Saint Jean_, le _Don de Dieu_,[19] que +ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui +irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la +flottille mouilla devant la ville. + + [Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage _Honguedo_ que + signifie _le bout de la terre_.] + + [Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le + Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.] + + [Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.] + +Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que +voulez-vous, j'ai la passion du nombre _trois_! et je parierais sur lui +tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette. +D'autre ont le culte du chiffre _sept_. Leur religion vaut la mienne, et +vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se +discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens. + +D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant, +j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans +l'imaginative. + +Cela m'étonne! + +En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison +historique! + +Historique? + +Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois +treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13 +Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le +bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la +première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre +1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui +et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le _treizième_ article du Traité +de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante +mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire +à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit +monter treize canadiens français à l'échafaud.[20] + + [Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une + cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la + déportation, et tous leurs biens furent confisqués. _Treize_ + condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur + l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en + Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres + par le duc de Wellington. Laverdière: _Histoire du Canada_, + page 221.] + +Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous +donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent +mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du +chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race, +ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme +nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes, +frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque +vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses +blessures.[21] Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros, +James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet +1632 que Thomas Kertk remit l'_Abitation de Kébecq_ et le Château +Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis +Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la +garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne. +Croyez-moi, le _Treize_ est une mauvaise carte; nous autres, +Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi +nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert +du champ de bataille. + + [Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant + l'action.] + +Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus +logiquement que vous avez _la peur du vendredi_. Ces deux superstitions +se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs +mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le +cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est +blessé à mort un _treize_, il expire un _vendredi_, et on l'enterre un +_vendredi_. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de +fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus +excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point. + +Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du +vendredi par hasard? Vous m'étonnez! + +Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous +le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques. + +Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même. + +Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le +28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un +vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement +de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette +date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à +Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5 +août 1689, eut lieu l'épouvantable _massacre de Lachine_, une hécatombe +humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des +bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont +que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la +Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de +ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646, +1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,[22] sont +autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos +rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par +toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant, +1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence. +_L'année du massacre_, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et +c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre +manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le +15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta +sur l'échafaud! + + [Note 22: 1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande. + 1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres. + 1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph. + 1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis. + Martyres de Brébeuf et de Lalemant. + 1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les + Iroquois. + 1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les + Iroquois. + 1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français. + 1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal. + 1654. Destruction de la Nation des _Eriés_ ou _Chats_. + 1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans. + Assassinat du Père Garreau. + 1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons + martyrs.] + +Je crois donc fermement que ces _raisons historiques_ justifient, et +amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi. + +Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous +réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres +talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre +ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du +nombre 13 que la male-main du Vendredi. + +Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire +vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à _Robinson +Crusoé_ l'heureuse et neuve idée de nommer _vendredi_ le féroce +cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan +Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce +moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement. +Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces +malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et +rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les +mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les +catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage _Vendredi_ est gai comme +un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh! +vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que +Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement), +avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a +rien comme une farce de croque-mort pour faire rire! + +La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les +mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là. + +Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes +catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta +sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa +délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce +propos. + +Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois +quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12 +Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de _la Pinta_! +Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les +siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux! + +Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert, +laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée +patrie.[23] Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes +moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je +sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune +homme, que ce ne soit un vendredi! + + [Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet + 1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette + entreprise (_l'établissement de Port Royal en Acadie_) comme + pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au + labourage et culture de la terre, tandis que les autres + s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller + ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai + commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT. + "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné + Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea + les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous + retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut + le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens + comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs + races." Benjamin Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_, + Tome Ier, chapitre III, page 63. + + Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie + Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle + dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit + cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de + notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre + l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au + labourage de la terre." Ferland: _Notes sur les Régistres de + Notre-Dame de Québec_, page 9.] + +Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le _Saint-Étienne_ partit de +Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois +premiers missionnaires du Canada. + +Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à +Québec. [24] + + [Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant + l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par + les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le + Breton.] + +Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval, +notre premier évêque, arriva à Québec. + +Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures +de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força +de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les +vaisseaux de l'amiral Phips. + +Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie +d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais. + +J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur +dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois +fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos +quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de +vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais +rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la +mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions +décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les +catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste +influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines +d'Abraham [25] fut livrée un _jeudi_. + + [Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais + célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des + Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui + possédait autrefois une partie de cette étendue de + terre.--Abraham Martin, dit _l'Écossais_, pilote, acquit, par + donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt + arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la + Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents." + Lemoine, _Album du Touriste._ Note E de l'Appendice.] + +Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat +avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un _mardi_, le 18 septembre +1759; Montréal, un _dimanche_, le 7 septembre 1760; le _Traité de +Paris_, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un +_jeudi_, le 10 février 1763; ce fut encore un _dimanche_ que Montgomery +fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31 +décembre 1775. _Et reliqua_. + +Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les +marquaient chez les anciens. + +[26]Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare +et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les +autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve +partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux +recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme. + + [Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.] + +Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna +clair, comme l'écho d'une joie enfantine. + +Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons +des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se +disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut, +c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre +histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière +de ses éphémérides! + +Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là +matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça, +n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté, +magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le +maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on +est venu me chercher si brusquement.[27] + + [Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de + maladie seulement.] + +Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit: + +La Mort! + +Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce +mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami. + +La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un +léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je +continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant +toujours à la présence d'un homme vivant. + +Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue _Grande +Allée_. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du +sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt +à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la +banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas +des environs. + +Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde +sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le +Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses +troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle +appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement +militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit +de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie, +l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de +soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois, +point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières +soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de +campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour +reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes +batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas +dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery +passer la revue de leurs historiques régiments. + + [Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la + direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui + complètent les fortifications sud de Québec.] + +La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on +regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante +richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde à +contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la +campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de +l'Aube-Rivière[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les +villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des +bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la +rivière St. Charles. + + [Note 29: Le quartier Montcalm.] + + [Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de + Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.] + +Comme la ville est changée! remarqua Laverdière. + +Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur! + +L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même +ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple, +je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre +Hôtel-de-Ville[31]; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan[32] au +lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les +quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans +le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abbé Vignal, aux +Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez +regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au +numéro 72 de la rue St. Louis. [35] + + [Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou + Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site + même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux." + _Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la + publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait, + paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant + que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison + actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45 + et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux + suppositions? la parole est aux archéologues.] + + [Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant + Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat + de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement + l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine: + _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, page + 18.] + + [Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur + la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36 + sur la même rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la + boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs) + sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises + (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un + triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues, + très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des + gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur + le ciel un profil excessivement aigu.] + + [Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à + l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait + un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au + soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta + l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire + de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à + Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27 + octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et + des rues de Québec", page 18.] + + [Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le + cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.] + +Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées +parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille +capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue; +mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns +à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les +connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique" +_laudatores temporis acti_. Il en est un célèbre qui a passé par votre +ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord +Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux +frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise +ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable +diplomate était un véritable _laudator temporis acti_, dans toute la +large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en +félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi +des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les +monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi +pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les +vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les +terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles +monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou +poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques, +m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée +canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me +console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque +les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute +lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix +intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à +mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le +silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague +irrésistible. + +Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à +marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure +St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place +du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui +de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré +borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la +Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la +rue Buade, [36] à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des +Jésuites[37] servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre +du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents, +sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans +toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes +le besognes. + + [Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de + Frontenac.] + + [Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de + Gamache, fut bâti en 1637.] + +En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville, +Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38] +carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait +être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la +Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son +éternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords +plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il +commença lentement à jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil +Autrefois_ de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par +l'immortelle poésie de Burns. + + [Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de + Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury + (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en + Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635. + Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.] + +Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des +nations chrétiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette +religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons +de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil +parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie +de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la +mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans +les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte +du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la +verdure et la feuillée symboliques de nos _Crèches de Noël_. L'âme se +sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave, +exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel +étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les +sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort. + +Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale +symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la +grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de +tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées +distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement +l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante +impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses +causeries d'un auditoire de sots. + +Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière. + +Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva +la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des +Jésuites. + +C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le _collège des +Jésuites_, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le +_chez nous_ délicieux de ces apôtre incomparables, qui, _pour l'amour du +bon Dieu_, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs +places au foyer domestique. Le _Collège des Jésuites_; c'était la seule +étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à +l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne, +s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant +emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger. +Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les +plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte +repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et +de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire, +car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude +et les veilles interminables de la prière. + +Le _Collège des Jésuites_, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez +fait une caserne![39] Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le +séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus +sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française +est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées +en écuries! Le _Collège des Jésuites_ aurait pu devenir une grange; et +vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable! + + [Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728, + mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800. + C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là + le gouvernement prit officiellement possession des biens de + la Société de Jésus.] + +Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de +séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de +courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces +stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort, +Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel, +Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est +pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de +Macchabées. + +Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collège des +Jésuites._ Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre +de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui +avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme +obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite +est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les +pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de +fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un +détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé +les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre +Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la +Rive Nord.[40] L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale +son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de +mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation +canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où +les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse, +son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût +porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre? + + [Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes + du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le + quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais. + _Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement_ + dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page + 9.] + +Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des +carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait +maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides +avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches +partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je +moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop. +J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui +déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères +chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse +est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en +cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans +retour par quelque irréparable catastrophe. + +Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque +se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée +de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute +clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie +intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint +jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des +braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien +ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une +population en liesse. + +Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord, +la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes +religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction +puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette +occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu +superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes +et des merveilles _inouïes_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs, +pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris +ceux qui prétendent l'être), discuter _fortissimo_ les mérites et +démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs +parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez +naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences. + +Aussi spécialement séduite par les promesses de ce _Christmas Festival_ +et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante +de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de +la banlieue. _La Banlieue de Québec_ n'est pas précisément aux confins +de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes +d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de +fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons +marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de +Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville, +voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville +se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine, +pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien. +C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de +lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux +yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne +savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou +de la neige immaculée. + +Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées +estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec +une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans +la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré, +agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si +intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige, +qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses +que gigantesques. + +Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des +innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de +légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une +aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées +paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans +l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en +braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la +nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des +soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers +qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits +nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures +d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel. + +L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette +heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait +embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et +saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux +profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de +distance. + +Aussi, _toute la ville était dans la rue_, suivant le mot d'une femme +célèbre; tout Québec était dehors, y compris le _tout-Québec obligé_ de +tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il +aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue +La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs, +foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide, +impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur +l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre. + +Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son +regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine +envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du +Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un +cimetière. + +Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte +de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous +le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps +retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel +de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche +vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du +Vieux marché[41] où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi, +l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans +doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de +la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait +avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro +militaire: + + Nouvelle agréable! + Un Sauveur Enfant nous est né! + C'est dans une étable + Qu'il nous est donné! + + [Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.] + +Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix +insinuante. + +A vos ordres, lui dis-je. + +Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame. + + + + + CHAPITRE DEUXIÈME + + ---- + + LA GRANDE HERMINE. + + ---- + +Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au +fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme +la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de +m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la +fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite, +sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de +tailles et de ramure. + +Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et +singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition +appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu, +alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen +payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au +centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par +soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et +de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale +moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces +voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de +La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé. + +Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette +sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,[42] serrés +les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à +l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en +bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron. + + [Note 42: Auprès d'icluy lieu (_l'embouchure de la Rivière St. + Charles_) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona + et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi + bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien + fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et + sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs + (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi + gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz + croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient + sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques + Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.] + +Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de +sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous +cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts +semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions. + +Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite +clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les +cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas, +quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte +raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne +mesurait guère plus d'un arpent. + +Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée, +l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette +haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une +excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune, +alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à +l'inonder de ses molles et pensives clartés. + +Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si +possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du +firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il +éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit +de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le +ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes +de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le _gamma_ d'Andromède; à +l'est, le _Grand Chien_, les _Gémeaux_, le _Cocher_; au sud, le géant +_Orion_, le _Taureau_, sa _Pléiade_ d'étoiles sur l'épaule (cette même +constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les +_Danseuses_[43]), puis le _Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le +Verseau_; à l'ouest, le _Cigne, la Lyre, l'Aigle_; au nord, _Céphée, +Cassiopée,_ les deux _ourses, Hercule_ et le _Dragon_. Ce spectacle +éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini +rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que +j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé! +Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine +encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique +splendeur! + + [Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été + observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez + les Iroquois les _Pléiades_ étaient les _Danseurs_ et les + _Danseuses_, la voie lactée portait le nom de _chemin des + âmes_, la _Grande Ourse_ était désignée par un mot sauvage + qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le + Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la + figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que + les trois étoiles qui composent la queue de la _Grande Ourse_ + sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces + étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle + là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le + bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était + désigné comme _l'étoile qui ne marche pas_. + + Ferland, _Histoire du Canada_ Tome Ier, pages 139 et 140. + + Voici l'origine des _Pléiades_ suivant la légende iroquoise: + + Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le + soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un + monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des + leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire + une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents + refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela; + alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux + chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils + bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les + parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde + tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit + bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du + chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il + avait éprouvé de retourner vers la terre.] + +Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes, +comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me +rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la +splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans +le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était +apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. [44] + + [Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout + l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix + luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il + le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant + quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il + ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si + grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non + seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce + pays." _Relations des Jésuites_, année 1649, ch. V, page 17.] + +Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y +clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de +la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je +m'amusais à reconstruire ces prophétiques _labarum_, cherchant à deviner +quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses +avaient traversés. + +Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à +l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi, +que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle +m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique +expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des _Pléiades_. +Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la +victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, +dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en +un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque +confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage +humain sur la Terre.[45] + + [Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de + Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut + prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et + ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les + Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et + burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent + entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils + auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du + Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.] + +Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes: +Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux, +Bellatrix, Altair, le _delta, l'epsilon_ et le _dzêta d'Orion_ ces +_Trois Rois Mages_, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette +page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de +l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de +circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si +radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres, +les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives. + +Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais +cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec, +sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me +paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à +moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain +précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place; +conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion +faite, je trouvai ma situation consolante. + +Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière. + +Vous l'avez dit. + +Quelle heure est-il? + +Minuit sonne. + +Quel jour? + +Le vingt-cinq décembre. + +Cette année? Allons donc! vous plaisantez! + +Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous +sommes à 350 ans d'hier! + +1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon +interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du +coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il +ajouta presqu'aussitôt: + +C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume +de Donnacona! [46] Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir +et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. [47] +Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie +Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne +l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou +peut lui-même devenir un poteau de torture[48]. Le sol indien prête +étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles. + + [Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile + d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé + _Donnacona_ en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna, + vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens + devant nos navires. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, + feuillet 13.--édition 1545.] + + [Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un + établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de + soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable + d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu + pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant + d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de + Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir + une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées + vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le + courage.] + + [Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier + n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère + mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie + comme en férocité. A preuve cet épisode de la _Relation_ de + 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de + cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de + parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des + Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le + Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de + Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.] + +Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière +m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins +terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un +fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux +sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort +les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des +buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher, +éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs +novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux +qu'ils pillent. + +A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt +multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce +bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: _des arbres, des arbres, +des arbres_, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui, +_des mots, des mots, des mots_. Seulement, ma réponse eût été de +beaucoup plus inquiète que sarcastique. + +Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est +peut-être commencée. + +Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le +bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid, +offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre +aisément mon infatigable guide. + +Où allons-nous? demandai-je + +Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête. + +Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus +des troncs morts: entendre la messe à la _Grande Hermine_. + +Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence, +c'est-à-dire, _prestissimo_. + +C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait, +par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé +cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres +qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais +la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin, +je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait +alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se +casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je +quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,[49] (la rue de Palais, +de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un +affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le +sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand +arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure +typographique d'un S majuscule parfait. + + [Note 49: _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, + par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue + Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du + Saint-Charles, s'appela plus tard la _Rue des Pauvres_, parce + qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était + affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".] + +A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du +pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps, +prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait +gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et +transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, +étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier. + +Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière. + +Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins +de Jacques Cartier nommaient cette rivière _Cabir-Coubat_, à cause de +ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend +cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa _Sainte-Croix_, en +mémoire de l'_Exaltation de la Sainte-Croix_ dont on célébrait la fête +le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535. +Quatre-vingt-quatre ans plus tare,[50] les Pères Récollets l'appelèrent +_Saint-Charles_, en souvenir de Messire Charles des Boues, +ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur +de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu +dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et +précieux exemple de la reconnaissance humaine! + + [Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois + de Juin de cette année.] + +Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant +le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre +que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant +quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque +gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore +l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que +les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme +des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la +rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse. + +Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle +régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si +faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une +pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute +évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné +de nous. + +J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une +chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je +m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires +jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant +deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, +silencieusement, comme des fantômes. + +C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de +mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs +têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de +plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du +rouge. Leurs bras nus[51] étaient piqués de tatouages étranges: profils +d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles +d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable. + + [Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes + qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus + grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse + et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les + jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est + chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de + Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de + 1545.] + +Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla: + +Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!! + +Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas +même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il +traînaient après eux sur la neige une longue tabagane[52] chargée de la +royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches. + + [Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom + de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, + page 113.] + +Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit +avec le cours naturel de la rivière. + +Où vont-ils? demandai-je à mon guide. + +A Stadaconé, cela est évident. + +Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire: +Comment le savez-vous? + +Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un +sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de +bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle, +ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page +27: + +"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap +Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence +ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de +cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la +forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la +rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de +_Stadaconé_ qui signifie _aile_ en langue algonquine. + +"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre +la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte +d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les +sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en +abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique; +il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve +actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau +descendait le long du Côteau Sainte Geneviève." + +Rappelez-vous encore le _succinct et brief_ récit du Second Voyage de +Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le +futur emplacement de Québec. + +"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée, +aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et +demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le +premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle +demeurance se nomme Stadaconé." [53] + + [Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du + feuillet 32, édition de 1545. + + "Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la + partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le + faubourg St-Jean-Baptiste de Québec." + + _Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec._] + +Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de +reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que +l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un +intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au +Canada l'historique devancière du Québec historique.[54] + + [Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de + Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la + rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière + St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27. + + Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable + pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y + arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la + Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière + St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé, + résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par + la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis + précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des + sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction + Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier, + xij.] + +Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un +connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que, +la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris, +que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil +à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives +inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce +bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux +reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour +toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement +prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les +nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection. + +Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front. +A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je +mis cela? + +Puis il se mit à se fouiller avec frénésie. + +C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant +de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de +sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules. + +Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste. + +Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse: + +Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me +répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde, +et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant +d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait +de Jacques Cartier. + +L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement. +C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée +d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours +entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source, +figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en +pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux +coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les +plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus +accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait +prêté la largeur d'un brin d'herbe. + +Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire +incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière +Lairet![55] + + [Note 55: La rivière Lairet tire son nom de _François Lairet_, + un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près + de la petite Rivière. "_Paroisse de Charlesbourg_", ouvrage + de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.] + +Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil +géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure +historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes? + +Et comme je n'y étais pas du tout: _Oculos habent et non vident_, +s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien. + +Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse +petite rivière Lairet: + +Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la +bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin! + +Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur +place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte. + +Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un +oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et +quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête +étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci. + +Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une +moustache, et là un buisson pour la barbe. + +C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le +profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier, +comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente. + +Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil +géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de +s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain +où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes, +l'expression saisissante de la vie particulière aux images +photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse +et le relief hardi des camées. + +[Illustration: Profil de la rivière Lairet.] + +[Illustration: Profil de Jacques Cartier.] + +Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix +moqueuse, _mon Cartier_ vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un +portrait d'après _Nature_! Un bon vieil auteur que je vous garantis +classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire +cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre +belle langue française. + +Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue. +Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de +la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour +n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de +croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère, +avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies, +l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité +Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et +séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature +avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux +camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable +monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de +notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle +médaille commémorative? [56] + + [Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été + relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée + sous la direction du Département des Terres de la Couronne. + C'est la page ou plutôt la planche No. 37, _Paroisse St. Roch + Nord_, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of + Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans + deposited in the office of the Department of Crown Lands by + and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer. + Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac, + manager, 1879. + + Cette référence au document original permettra aux incrédules + de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique + et la fidélité de sa copie.] + +Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup +j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt +toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un +groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était +un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles. + +Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce +ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et +jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs +rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille. +Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit, +abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les +broussailles du rivage.[57] Au sommet de l'éminence, sur le plateau même +de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de +haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il +dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen +avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement +attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les +cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont +pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou +colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait +certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le +fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite +de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les +blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que +couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle. + + [Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche + de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans + la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés + ou espèces de retranchements. _Voyages de Jacques Cartier_ + 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique + de Québec, en 1843, page 109.] + +Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût +facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté +victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée +que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais +m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste. +Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards +l'entrée de la Rivière Lairet.[58] Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement +devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis +d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare +militaire, il s'écria: "_Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!_" +Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: _Mes Trois Mousquetaires!_ + + [Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière + (_la rivière St-Charles actuelle_) qui vient dedans les + terres d'un lac distant de notre habitation (_celle de + Québec_) de six à sept lieues. Je tines que dans cette + rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre + habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna, + d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des + vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement + et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement, + qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de + bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou + quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent + évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée + par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que + c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun + aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier + au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que + ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc., + etc. + + Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV, + année 1608. + + AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, + page 26. + + Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II. + Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.] + +Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil +pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien, +absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au +rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec +ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale +d'un monstre marin. + +Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux +constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à +l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment, +deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un +d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à +l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et +dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions +entendu sonner. + +Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille +naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques +Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un +triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés +larges et profonds. [59] Immédiatement placés sous le canon du Fort ils +n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages +pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur +la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à +l'ennemi. + + [Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils + ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de + gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer + le Fort tout à l'entour de _gros fossés larges et parfonds_, + avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la + nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts + et à chacun changement des dits quarts les trompettes + sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. _Voyage + de Jacques Cartier_, édition publiée en 1843 par la _Société + Littéraire et Historique de Québec_, page 52, chapitre XII.] + +Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient +une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail +crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un +secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures +perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines +qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant +vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur +inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un +goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer. + +J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de +nouveau en criant avec enthousiasme: _Les Trois Vaisseaux de Jacques +Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!_ + +Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie +qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec +appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays? + +Très possible, monsieur le maître-ès-arts. + +Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter +l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot +lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée. +Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus +rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et +la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards +des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura +deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et +le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace +épaisse de quatre doigts.[60] + + [Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril + avons été continuellement enfermés dans les glaces, + lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et + dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et + plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de + nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en + sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les + futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de + hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz + d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que + l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga + gellé." + + Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et + 37. Édition 1545.] + +Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu, +fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre +les intempéries de cette formidable saison de l'année. + +Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires +ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son +niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les +charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux +chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les +gaillards les ponts, les embelles[61], les dunettes, et les châteaux de +poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les +conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des +influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée +qu'une lame de verre au premier choc. + +Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,[62] me +dit-il en entrant, la _Grande Hermine_. + + [Note 61: Voir Bouillet au mot _gaillard_: Dictionnaire des + Sciences des Lettres et Arts.] + + [Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à + son bord le _Capitaine-Général_. "Et depuis nous être + entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la _Nef + generalle_ par la mer de tous vents contraires jusqu'au + septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite + _Terre-Neuve_ et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk + Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27. + Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et + chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.] + +Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en +revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux +compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et +tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de +bravoures et de gloires. + +Cent-vingt--soixante--quarante[63] tonneaux additionnés ensemble ne +donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on +part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la +main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais, +voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille +tonneaux.[64] N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la +partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette +morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du +ventre avec le premier bercement de tangage. + + [Note 63: _La Grande Hermine_ jaugeait 120 tonneaux, _La + Petite Hermine_, 60 tonneaux et _l'Emérillon_ 40 tonneaux; + soit en tout 220 tonneaux.] + + [Note 64: Le steamer _Parisian_, de la ligne Allan, jauge + 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie + transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot _La + Numide (Numidian)_ qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé + _Bellerophon_, en rade de Québec, pendant l'été de 1887, + jaugeait 7,550 tonneaux.] + +Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus +déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré +moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si +forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile, +qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de +taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison +pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi +larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des +canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la +fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de +la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc +Esmerillon[65], n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée +d'audace de notre immortel découvreur? + + [Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le + petit gallion appelé _L'Esmerillon_ que de présent il + (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà _vieil et caduc_ + pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront + besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant + suite aux _Voyages de Jacques Cartier_ en 1534.] + +A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche, +vice-roy de "_Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes_" +montait un vaisseau si petit "_que du pont_, dit la chronique du temps, +_on pouvait se laver les mains dans la mer_." C'était un navire +découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au +centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée +au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se +pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. +Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette +belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec +laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, +et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus +importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité +du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable +Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un +esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût +fait sombrer en un clin d'oeil. + +Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64), +l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche +avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un +archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce +propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante: + +M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et +à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses +barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons" +(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je +ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des +écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de +la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps +qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile +Chevalier a fait du _défricheur_ à ce propos, comme sur bien d'autres, +si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai +pas vérifié. + +Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à +consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet, +Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du +Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc. + +Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme +un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était +abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un +silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée +d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre. + +Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me +rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien: + +Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent +ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde? +Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence? + +Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il. + +Franchement, oui. + +Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord. + +Cinquante hommes? + +Tout aussitôt, comme si la _Grande Hermine_ eût voulu donner raison à +Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de +piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église +un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux. + +Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire +et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables. + +Venez vite, me dit Laverdière. + +L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où +les Français avaient hâlé la _Grande Hermine_ pour l'atterrir +solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur +dépassait le niveau des bastingages. + +Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le +panneau. + +Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère +d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement +demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet +arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie +distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps +perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne +odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si +suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le +déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des +paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient +maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille. + +"_Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias +noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et +claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis +Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod +erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus +Dominus in civitate David._" [66] + + [Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient + pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange + du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les + environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande + crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte + la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour + le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous + est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."] + +C'était l'Évangile de la première des messes de Noël. + +Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui +qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques +Cartier. + +Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier +roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries. + +Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux. +Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de +lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion +soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc. + +Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la +beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et +facultés. + +Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en +sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle. +Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de +voir les _Compagnons de Jacques Cartier_. + +Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau, +Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels +labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles +études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau, +n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi! + +Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français, +ces audacieux gars de St. Malo, ces _maistres compaignons mariniers, +pillotes et charpentiers de navires_ hardiment venus aux _terres neuves_ +du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux +courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait +le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie +intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et +me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces +bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent. + +Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire: +Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette +brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière +d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier! +Jacques Cartier!! + +Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme +je fus prompt à le reconnaître! + +N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts. + +En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui +autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, [67] que je crus +n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait +quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir +commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa +nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa +flottille historique. + + [Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile + Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo + (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques + privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de + faire la comparaison entre cette copie et le précieux + original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre + canadien est excellent et reproduit avec une saisissante + vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis + emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout + le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.] + +Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et +sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère +semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements +de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à +première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament +essentiellement impressionnable et nerveux. + +L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité +admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges +dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent +intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même +de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de +papillotements rapides, inconscients, involontaires. + +Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne +l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la +vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups +d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein +scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière +rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un +bois de chauffage. + +Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie, +les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence +d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un +front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres +et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes. + +Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les +paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes +brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique +aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang. + +Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil +sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la +façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les +première clameur du vent les colères aveugles de la mer. + +A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs +véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide +audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois +l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte, +tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant +comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de +Christophe Colomb? + +Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût +apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de +l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers +conquérants de son époque, la _Route de la Chine_ demeurait l'idée fixe, +le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme +les énigmes du Sphinx. + +C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest +insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons +de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées +de Cathay[68] et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que +Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent +arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et +si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des +_hommes blancs vêtus de drap de laine!_ [69] + + [Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui + soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également + il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle + du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur + une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry: + Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page + 81.] + + [Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de + soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce + passage de la _Relation de son Second Voyage_: Car il + (_Donnacona_) nous a certifié avoir été à la terre du + Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres + richesses. Et y sont des _hommes blancs_ comme en France et + accoutrés de drap de layne. _Second Voyage de Jacques + Cartier_ 1535-36, _verso de la page_ 40. Sur la foi de ce + document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir + visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des + rubis, et des _hommes blancs comme les Français_, vêtus de + drap de layne." Ferland: _Histoire du Canada._ Tome Ier, page + 36.] + +A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres +minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements +navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots +brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les +monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine +voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent +plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des +intonations de voix humaine parlant un langage humain. + +La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque, +ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe +proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement +entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues. +Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe +en était si naturellement exacte que Samson Ripault[70] rasant son +capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au +portrait auguste du grand François Ier. + +Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo, +avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la +splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des +sauvages d'Hochelaga.[71] + + [Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter _Documents + Inédits sur Jacques Cartier et le Canada_, faisant suite à la + _Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier_ en 1534, + pages 10, 11, et 12, édition de 1598.] + + [Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la + race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les + Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux + regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment + comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques + Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour + lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage + de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26, + édition 1545.] + +A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se +tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote +du _Courlieu_; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, +capitaine et pilote de l'_Emérillon_. + +Venaient après, au second rang, les trois _Maistres de nef_, Thomas +Fourmont, de la _Grande Hermine_, Guillaume Le Marié, de la ville de +St-Malo, de la _Petite Hermine_, et Jacques Maingard, de l'_Emérillon_, +l'un des quatre fils du parrain[72] de Jacques Cartier. Charles Guillot, +le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce +dernier maître de nef. + + [Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume + Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il + était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.] + +Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les +gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de +Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de +la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux. + +Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine +des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la +liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition. + +Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres +Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au +grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois +vaisseaux. + +Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les +charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement +dits. + +Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent +seulement le personnel valide des trois équipages. + +En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St. +Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques +Cartier. + +Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au +centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante +hommes présents, le carré des officiers et le personnel des +gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la +chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les +deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un +étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la +longueur du navire. + +Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file. + +Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la +coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord. + +Ce rôle d'équipage, le voici: + +Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot, +Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume +Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache +Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault, +Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques +Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset +Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De +Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers. + +Puis, quatre des charpentiers de navires: + +Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin +le barbier, Samson Ripault. + +Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître, +tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et +tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de +_Le Marié_, le maître de la _Petite Hermine_, de Guillaume _Le Breton +Bastille_, le capitaine et pilote de l'_Emérillon_, de Charles _Guillot_ +le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de +_Pontbriand_, fils du seigneur de Montcevelles, Jean _Poullet_, Garnier +et Jean _de Chambeaux_, de Thomas _Fourmont_, le maistre de la _Grande +Hermine_, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du _Courlieu_, +de Dom Guillaume _Le Breton_, le premier des aumôniers de Cartier; enfin +les noms populaires de Jehan _Hamel_, Jacques _Duboys_ (Dubois), Goulset +_Riou_ (Rioux), _Legendre_ Estienne _Leblanc_, Geoffroy _Ollivier_, +Guillaume _Esnault_ (Hénault) Françoys _Duault_, Julien _Golet_ (pour +Goulet) Françoys _Guillot_, Jehan _Fleury_ Estienne _Nouel_ (les Noël +actuels), Michel _Hervé_, Pierres Esmery dit _Talbot_, Guillaume +_Guilbert_ (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes _Thomas_, Jehan +_Pierres_, etc., etc. + +Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées, +poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le +froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux +seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ +lamentablement restreint pour un observateur. + +Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus, +renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants +d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front, +accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme +une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le +crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher. + +La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir +une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair +de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait +avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige. + +Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux +fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela +répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle +ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie, +produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression +religieuse et artistique de cet imposant spectacle. + +N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du +catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille +tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout +meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle! +Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie +symbolique plus éclatante de _Grande Lumière surgie pour éclairer tout +homme venant en ce monde!_ + +Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu, +cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique +observance du cérémonial breton. + +Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends +pas. + +La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à +l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante +cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi +défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.[73] + + [Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand + usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y + avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits + chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y + avait en outre deux _grandes chaudières_ fournies du magasin, + pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des + Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On + avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit). + Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher + qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle + il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." _Journal des + Jésuites_--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25 + décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel + pendant toutes les messes (de Noël)." _Journal des + Jésuites_--année 1646--page 74.] + +Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de +la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château +de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du +Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme +des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice. +Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain, +c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque +amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres, +balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles; +bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans +oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un +fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade +improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des +batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par +l'historique équipage de la _Grande Hermine_. + +L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de +travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans +connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des +travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à +cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots +valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints +du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs +et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections +égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les +veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux +besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant, +intolérable. + +Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses +courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards +piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces +festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de +cercle, flexibles et parfumés comme des lianes. + +Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de +cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains +de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les +coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot +FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches, +attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le +vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement +travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je +m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage +(l'_esurgny_ des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets, +des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient +probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de +quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes, +plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.[74] + +En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était +dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez +une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux +d'avirons étroitement liés ensemble. + +La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique, +appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670 +Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps +expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.[75] + + [Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au + monde est _esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques + Cartier_, page 44, édition 1843. + + Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de + monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces + grains étaient faits de la nacre de certains coquillages + marins. Cartier appelle ces coquillages _esurgny_, les + sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient _wampum_. + Ferland _Histoire du Canada_; Tome Ier, page 30.] + + [Note 75: On the last of September (1670) the priests made an + altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked + sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers + received the sacrament, as did also those of his late + colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their + party descending the Grand River towards Lake Érié, etc. + Parkman: _La Salle and the Discovery of the Great West_. + Chapitre II, page 18.] + +A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de +toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à +rouelle[76] pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre, +étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes +et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des +étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules +épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte +des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de +cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant +grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude +gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces +engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en +rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante, +onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une +véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme +rutilantes, les feux croisés de ces _bâtons de guerre_ dont la vue seule +frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.[77] + + [Note 76: _Dague à rouelle_: "Long poignard espagnol garni + d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire + des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot _dague_.] + + [Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit + Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit + seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict + cappitaine et ses gens portoient tant de _bâtons de guerre + (arquebuse)_ parce que de leur part n'en portoient nuls + (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour + leur marrisson (_en dépit de leur mécontentement_) ne + laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de + France et qu'il le sçavait bien. _Voyage de Jacques Cartier_, + 1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.] + +Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué, +de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont +était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint +de remplacer le dôme du baldaquin par le _ciel_ du dais, figuré, +au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide +comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une +fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot _Saint Malo_ écrit +en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles, +rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes, +fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin +improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en +rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur +le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et +pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la +mâture. + +Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les +lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très +naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la +précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte, +les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde, +dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique, +par la dernière brise de mer. + +Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la _Grande Hermine_ +ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin. +Celle de droite, est la misaine de l'_Emérillon_. La toile du fond, +celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se +détachent en éventail appartient au _Courlieu_. + +Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je? + +Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont +marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres, +aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un +symbole, une légende qui tiennent lieu de signature. + +Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez. + +Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors +Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint +à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici +maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au +centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de +voilure appartiennent à la nef-générale, la _Grande Hermine_. L'hermine +est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la +Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses +ducs et les quartiers de son royal écu. + +Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile. + +Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt. + +Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint, +d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur +de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure, +démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression +d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais +juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait +lever de la panoplie. + +On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme, +regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère +distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et +gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord +classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon +opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me +disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit +comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se +recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à +tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour +Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent +évidemment la patte caractéristique de l'échassier. + +C'est un _courlis_, me dit l'archéologue, un _courlieu_, pour parler le +vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à +l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la _Petite Hermine_. Vous +savez, n'est-ce-as, que le nom de _Courlieu_ fut changé en celui de la +_Petite Hermine_, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques +Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la +légende de son château de poupe la symbolique image de son premier +nom.[78] + + [Note 78: La _Petite Hermine_ portait auparavant (avant 1535) + le nom de _Courlieu_, changé pour ce voyage (celui de 1535). + Ferland: Tome I, page 21.] + +Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse +d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son +rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans +la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa +garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de _demoiselle_? + +Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de +l'_Emérillon_, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là, +plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile +toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin +d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du +courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de +la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle +n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau, +dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un +geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une +branche. + +Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des +naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se +nomme _émérillon_, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté +pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve, +gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant. + +Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite +crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de +lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un +vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses +bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur +bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries +innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de +façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien +encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de +quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse +que tombée sous les pioches des démolisseurs. + +L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable +habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du +sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.[79] + +Roquemado? + +Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour[80], était au temps +de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage +célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée +extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des +meilleurs thaumaturges. _Notre-Dame de Roquemado_, Jacques Cartier lui +fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant _y aller si Dieu +lui donnait grâce de retourner en France._ + + [Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi + esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist + porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un + arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des + neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on + dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient + cheminer tant sans que malades yroient à la procession + chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant + la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il + eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict + ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de + Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de + retourner en France." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, + feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour + mieux dire _Roque Amadou_, c'est-à-dire des Amans. C'est un + bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.] + + [Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à + St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil. + N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de + Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600 + habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition + contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage; + antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal, + épée du paladin Roland. Bouillet. _Dictionnaire universel + d'Histoire et de Géographie_, 1874, pages 1618-16, au mot + _Rocamadour_. + + Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage. + + A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je + dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme + du mot ancien _Roquemado_.] + +Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour, +bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au +capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur +et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître. + +Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille _ymage en +remembrance de la vierge Marie_, avec sa figure écaillée, racornie, +envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une +moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de +la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique +n'avait pas quitté l bord de la _Grande Hermine_ depuis la course +fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque +et encore plus en ressemblance des hommes et des _artistes_ de ce temps. +Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à +cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal +assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du +Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole. + +Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art +chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était +demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle, +l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et +rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, _le plus beau des +Enfants des hommes_, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à +l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui +la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente. +Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls, +une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres, +et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les +regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble? + +J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à +l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une +suave et pénétrante expression religieuse: + + _Adeste, fideles, laeti, triumphantes;_ + _Venite, venite in Bethleem,_ + _Natum videte Regem Angelorum._ + +C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique, +le vieux _noël_ par excellence, un _lied_ centenaire comme le +Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans +le Ciel, pendant l'éternité, _les hommes de bonne volonté_ la chanteront +en souvenir de la Terre. + +L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique. + + _Venite, adoremus Dominum._ + +Et le solo de reprendre: + + _En, grege relicto, humiles ad cunas_ + _Vocati pastores approperant;_ + _Et nos ovanti gradu festinemus._ + +Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un +hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme +sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le +bout. + +La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la +caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos +clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir +trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements +de la manoeuvre. + +Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus +suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient +regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles +de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, +chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé +qui s'endort. + +Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition +de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, +aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins +pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset. + +A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la +chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle +vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, +semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude +même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au +moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un +vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au +crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient +d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des +volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une +cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et +blanchir l'Atlantique. + +Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon +des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le +colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces +des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire +d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes +tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires +indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses +dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages +d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de +l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en +dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de +Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires +rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les +heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres +s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse +qu'inconnue. + +Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant +au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques +compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques +soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, +tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière +bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, +scintillantes comme des astres. + +Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel +du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la +vision ravissante du _chez-nous_ dans la patrie, un _at home_ hélas! +loin de douze cents lieues. + +Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé +de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce +qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de +l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, +toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de +l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages +s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en +plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre +le sol natal et le proscrit! + +Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent +silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où +l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement +l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts +que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le +reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique +le sillage effacé de leurs trois vaisseaux. + +Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne +sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les +vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la +taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, +cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût +broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir. + +Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, +c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! +Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans +les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à +Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de +marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les +églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui +demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, +à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, +éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le +navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, +peut-être, au premier jour de l'Autre Monde. + +Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme +une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé +qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe. +L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et +reposée. + +_In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum. +Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine +ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat +lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non +comprehenderunt..._ + +_Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe +était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été +faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En +Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière +luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise..._ + +Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous +rappellent-elles pas quelque chose? + +Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux +lèvres. + +A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là... +ne me rappelait rien. + +Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant +un cours à ses élèves: + +Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du +feuillet vingt-sixième de la relation: + +"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple +(d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'_In principio_, +faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il +donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer +chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (_prit_) une paire +d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre +Seigneur. Sy que (_de telle sorte que_) tous les assistants le peurent +ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent +merveilleusement bien entendibles (_attentifs_)." + +Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le +récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page +de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que +l'orthographe. + +Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée, +Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la +voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque +apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune. + +Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de +Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée +grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en +gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de +républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait +mieux chercher _tout d'abord le chemin du ciel_ avant de trouver _la +route de la Chine_. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre +se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les +primeurs et la primauté des _terres neuves_ d'Amérique, Jacques +Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en +guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant, +en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en +reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel +d'un pays plus grand que l'Europe. + +Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce +sauvage pays l'art infernal des _traiteurs_, l'amour maudit de l'argent, +jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation +évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable +liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de +l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires +catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de +l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu +la découverte du Nouveau Monde. + +Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de +l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du +Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière +pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage +tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,[81] Jacques Cartier ne +parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est, +ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de +parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité +de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, +il ne dit pas la France, mais _la Terre_, parce que la Terre, pour +l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays. + + [Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages + du _royaume d'Hochelaga_ eut lieu le 3 octobre 1535.] + +Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux +bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un +sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant +que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le +misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose +presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et +si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de +l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!! + +En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du +Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait +grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe, +était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui +était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel +soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, +si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations +d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort! + +A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine +de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène +puisse saisir davantage la formidable valeur du mot _éternel_. + +Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet +évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la +circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui +parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui +était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses +Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure +l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui +n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré, +revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de +l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que +les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un +ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce! + +Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se +trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière +tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité +chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du +Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut +d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne +doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que +pour y faire régner Jésus-Christ.[82] + +N'est-ce pas que le _Père de la Nouvelle-France_ continuait à la fois le +rôle et la mission de son Découvreur? + +Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le +bord de la nef-générale: _Grande Hermine_. + + [Note 82: Hubert Larue: _Histoire Populaire du Canada_, page + 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du + Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit + enfant une récompense surabondante à ses travaux + apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où + il avait découvert le _Père des Eaux_, écrivait dans sa + relation: + + _Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme, + j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce + que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous + passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier + les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après + quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de + l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il + mourût par une providence admirable pour le salut de cette + âme innocente_.] + + + + + CHAPITRE TROISIÈME + + ---- + + LA PETITE HERMINE + + ---- + +Nous traversâmes l'espace qui séparait le _Courlieu_ de la _Grande +Hermine_, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille +de la _Petite Hermine_, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries. + +Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui +m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries +plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes +d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle +éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient +les canons.[83] Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et +calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air, +simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites +fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la +caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur +ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de +bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre +m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables +ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris +de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise +de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate +attention! + + [Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un + retranchement avait été élevé autour des navires et armé de + pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes + les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage + prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages, + passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les + Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse. + Ferland, _Histoire du Canada_, page 33.] + +Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les +mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans +des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur +mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant +les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement +arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des +paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une +convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout +de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller +d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans +chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et +retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un +recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible +ennemie, et, finalement, ne point partir! + +Comme ils sont entassés! m'écriai-je. + +Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le _Courlieu_ les +malades de la _Grande Hermine_, afin de préparer le bord e la +nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de +Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait +intolérable. Devinez combien ils sont? + +Au moins vingt-quatre. + +Bien touché, vous avez fait mouche. + +Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: _tassés comme +harengs en caque_? + +Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie +épidémique? + +Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez +ces malheureux à la bouche. + +Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me +dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!" + +Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette +atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la +fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans +la cale, pour chauffer le navire. + +C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives +enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères. +Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme +de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche +devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il +empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses +pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la +catastrophe finale. + +A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques +tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien +entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir +jusqu'au blasphème. + +Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier), +s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec +anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême +violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière +à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du +missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des +rhétoriciens: + +Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il +est toujours cloué! + +L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence +naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée, +harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité +comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons +de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un +homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait +en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales +et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère, +se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne. + +Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et +l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien +longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq[84] partiront par +le sabord. + + [Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536) + nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et + principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques + Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.] + +Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord +de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas +Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les +autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier. +Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de +l'_Emérillon_. + +Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant +toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée +laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la +caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me +fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque +aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond +d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut +candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière +brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries +du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât +d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage +l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt +je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait, +à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques. +Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons +les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de +goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien +l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait +penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de +la paix. + +Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques +Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du +crucifix. + +C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la +flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle +expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce +des cheveux comme des rides profondes du visage. + +Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade +endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère +qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il. + +Le scorbutique ouvrit des yeux hagards. + +--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle. + +Laquelle donc? + +Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la +Terre pour souffrir encore plus que vous! + +Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne! + +Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant: +"Landerneau! Ah! mon village!" + +L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir +éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la +figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement. + +L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne +Reumevel.[85] A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à +Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels +reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la +navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le +premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à +mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela. + + [Note 85: ou Princevel.] + +Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le +pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai +de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne +Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui +aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus +regarder personne. + +Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière. +Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le +suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès +Gilles Staffin[86] tous du bord de la _Grande Hermine_. Ils ne font que +semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs +lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars +de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un +oeil d'espion! + + [Note 86: ou Stuffin.] + +J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme +un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et +qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en +toile à voile, deux grosses larmes. + +Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages +sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la +Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes +et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie +grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: _Bretagne! +Bretagne!_ toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique +de l'Évangile, ramasserait son grabat. + +Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas +éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût +redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout +auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un +mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il +crut qu'il se levait debout. + +Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non +seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils +sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons +voisines sur la même rue, celle de la _Mouette_. Ce marin porte un nom +étrange, Yvon LeGal.[87] + + [Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le + rôle d'équipage du _Henri IV_, l'un des paquebots de la ligne + Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant + venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887, + avec la barque _Wylo_, il s'en suivit un procès célèbre devant la + Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du _Henri + IV_, se nommait _Le Galle_;--Augustin Le Galle de St-Brieuc, + France, marin, âgé de 39 ans.] + +Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris +qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son +dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec +vingt-quatre autres bons _compagnons de mer_, restés chez nous à cause +du scorbut. + +Quelle heure est-il demanda le scorbutique. + +Vingt minutes à l'Horloge Virante,[88] lui répondit l'aumônier, avec un +beau sourire. + + [Note 88: _Orloge Virante_, c'est-à-dire, _minuit_. Le temps était + mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août, + jusques à l'_orloge virante_, fîmes courir environ quinze lieues + jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les + Isles _Sainct Germain_." _Voyage de Jacques-Cartier_, 1535-36, + page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition + de 1545.] + +--Aujourd'hui la Fête de Noël! _Le jour est fériau,--Na, unau, nau! +Da-oui!_ C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à +la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël +d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit +là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père +avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant +le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de +la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur, +soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait +d'acolyte avec Mérault, _de la Grève_. Je me tenais moi, dans le bon +coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à +genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis +que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la +fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. _Terr-i-ben_! +Je vois tout cela d'ici. + +Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat +voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie, +une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à +ça! + +Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une +prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos +d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé +à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'_Élévation_. Oh! +la bonne farce! + +Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des +arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises +paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort +comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un +beau grand rond autour de nos deux querelleurs. _Da-oui!_ l'on se serait +cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers +de Roc-Amadour qui se battent. + +Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit +le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A +tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le +lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis +que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le +damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à +mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! _Terr-i-ben!_ comme je le +regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas +de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le +briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends +donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou +sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à +l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête. + +Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui +s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute +notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le +_réveillon_. O la bonne farce! _Da-oui!_ En a-t-il fallu manger de +vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en +scorbut! + +Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans +l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le +Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision +présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux +de phalène, dans le rayonnement de sa lumière. + +LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps +passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que +je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, +la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas +sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle +dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, +est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à +voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on +les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené? + +Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette +nuit avec la vieille mère! + +Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, +de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais +des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles +doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, +récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles +doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. +Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop +loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec +colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, +et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de +nids plus vides que le _chez-nous_ de St. Brieuc! + +Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre +porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et +moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, +inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y +aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il +advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! +Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa +promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est +pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il +s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du +lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les +autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de +s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les +vieux noëls de la Bretagne. + +Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit +être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le +premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à +allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable +nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres +Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne +éteinte maintenant, et pour toujours. + +Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à +contre-coeur. + +Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu! + +L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc! + +Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que +c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la +chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les +losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui +qui en eut un pareil dans tout St Brieuc. + +Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en +toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, +comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, +hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins +de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir +silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il +identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un +interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume +de Guernezé; puis quatre _Jehan_ du bord de la _Grande Hermine_: _Jehan_ +Go, un _pays_ de Quiberon; le charpentier _Jehan_ Aismery, de Vannes; +_Jehan_ Maryen, de Nantes; et _Jehan_ Jacques Morbihen, _Da-oui!_ il +savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus +courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, +Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la +rue du Guesclin. + +Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. _Terr-i-ben!_ Je +crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un +mort. + +Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement, +tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men +fondre le coeur dans la poitrine: + +Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin! + +Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la +cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient! + +Le père dit encore: + +Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise, +provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits +bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux. +Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le +matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se +changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui: +"Malédiction!" + +Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être +entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix +craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas! +Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie! + +Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il +n'osait pas même regarder. + +Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St. +Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité +à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote +guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant +fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la +cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en +vue du ciel, (il appelait cela l'_entrée du port_, pour les caboteurs) +qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires, +grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres +du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon. + +Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait +voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.[89] +Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se +disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là +haut sur les falaises de Bretagne: _Les feux du Purgatoire!_ + + [Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier + enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui + proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de + mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour + concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les + précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent + dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on + appela _lazarets_, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot + _Quarantaine_.] + +Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans +doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa +dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair. + +Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible, +attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant +que par une épouvantable fixité des yeux. + +Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide, +m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne +trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire +paralysée. + +Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle +d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me +donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai +souvenir, je prie!" + +Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la +hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue. + +Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient +de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête +de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier! + +Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû +être épouvantable. + +Non, répondit l'aumônier. + +C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que +l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans +la poitrine. + +C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre. + +Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais +encore mieux être endormi. + +Pourquoi? demanda l'aumônier. + +Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour +retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du +royaume pour les deux ailes d'un rêve! + +Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler +l'apothicaire. + +LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la +tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une +pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e +Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des +Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge, +apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches![90] + + [Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du + scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en + employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre + qu'il désigna. Cet arbre, nommé _anedda_ par les sauvages, était + vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut + essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si + complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur + pied en huit jours. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page + 35. + + La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son + succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de + Jacques Cartier: + + ...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès + malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le + dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure + d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils + eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle. + Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en + avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison. + Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte + médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte + que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en + France a esté employé es six jours; lequel à faict telle + opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier + y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en + eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six + jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on + voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu. + _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.] + +_Da-oui!_ elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les +emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour! + +Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau +matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va. +Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le _pourquoi_ de +l'arrivée et le _comment_ du retour. Cette bêtise là, cette colossale +équippée, ça s'appelle _la Gloire_... avant de partir. + +Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang +fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de +colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une +mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque +chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette +terre de Caïn? [91] Le sais-tu toi, Anthoine? + + [Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte + du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce + seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains + (_mais_) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres + aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le + Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans + un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et + en l'Isle de _Blanc Sablon_ n'y a autre chose que mousse et + petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en + somme, je pense que _cette terre est celle que Dieu donna à + Caïn_." _Premier Voyage de Jacques Cartier_ (1534), ch. 8, pages + 5 et 6.] + +Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son +exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à +cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères. + +Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une +lame de scalpel. Puis il dit: + +Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette +nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour +y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de +naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il +aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une +flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette +pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les +console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour +différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la +raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là? + +Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur. + +C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon +LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique +des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse. + +Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous +rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela; +d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! _le +chez-nous! le chez-nous!!_ il faut encore plus de courage pour le +quitter que pour le défendre! + +_Malo! Malo!!_[92] bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs +voix, ça nous fait comme cela nous autres! + + [Note 92: _Malo! Malo!!_ cri breton répondant à l'exclamation + française: _Vive! Vive!!_] + +Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la +gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés +sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur +avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait +long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de +curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces +prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières +lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant! + +Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons! +dit-il. + +C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel; +Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan +Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de +Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan +Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast. + +Alors Yvon LeGal se leva: + +Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse +fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la +vieille Armorique, je propose trois _Noëls_ en son honneur! Ça, mes +gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne! + +Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand +Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant +de tous ses membres. _Dame!_ qu'il dit, c'est comme cela, vous autres; +vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas +généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau! +Quelle bonne nouvelle? + +Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village +n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien +Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons +voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales +de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de +la Mer. + +Bertrand Samboste répéta: + +Quelle nouvelle? + +Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la +Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir +encore plus que vous. + +Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis +il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste: + +Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible! + +Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe +d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le +mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible! + +Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il +dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez? +A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il +vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la +patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu. + +Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce, +les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi +leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat +d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre! + +Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur +son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la +chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier. + +Que cherchez-vous dit-il? + +Samboste répondit: _Terr-i-ben!_ Vous me faites peur! + +Qui? Moi? + +Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la _toilette +de Philippe!_ Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le +chemin, _le chemin de Rougemont!_ + +Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je +n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la +_Grande Hermine_ le signal de l'_Élévation_ de la messe pour réciter +avec vous tous les Prières de la Nativité. + +Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu +dire par _la toilette de Philippe_. Quel était ce pauvre Philippe dont +il parlait si mélancoliquement? Et _le chemin de Rougemont_, où +menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de +suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route +inconnue devait courir droit au cimetière, et le _pauvre Philippe_ ne +devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un +sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en +route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation +formidable ébranla l'atmosphère. + +Le canon! dit l'aumônier, l'_Élévation_ de la messe! A vos rangs +matelots! + +En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve +d'honneur.[93] L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient +à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait +sur le pont de la _Petite Hermine._ + + [Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier + qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la + Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du + _Journal des Jésuites_ le prouvent surabondamment: + + "M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (_de + la messe de minuit_) plusieurs coups de canon lorsque notre F. + sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on + ne tira point." _Journal des Jésuites_, page 21. (25 Décembre + 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de + minuit." _Journal des Jésuites_, page 74. (25 Décembre 1646.) Le + Fort tira cinq coups au _Te Deum_ de la messe de minuit. _Journal + des Jésuites_, page 97. (25 Décembre 1647.)] + +Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides +du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de +parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un +parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage +dans la direction de la _Grande Hermine_, récita d'une voix grave et +douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui +toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël: + + Votis Pater annuit, + Justum pluunt sidera: + Salvatorem penuit, + Intacta puerpera: + Homo Deus nascitur. + + Tu, lumen de lumine, + Ante solem funderis; + Tu, numen de numine, + Ab aeterno gigneris, + Patri par prognies. + + Tantus es! et superis, + Quae te praemit caritas! + Sedibhus delaberis: + Ut surgat infirmitas, + Infirmus humi jaces. + +J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec +un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi +Catholique. + +Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau! + +Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité, +monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là, +voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le +paradoxe a raison, en toilette comme en musique: _Rien de neuf comme le +vieux._ Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah! +mon ami, si vous _écoutiez_ au lieu d'_entendre_! Oui, si vous écoutiez +attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises +du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent +ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un +art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays! + +Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être +pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse, +on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, +l'invocation solennelle et magistrale du _Veni Creator Spiritus_? elle +me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est +plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix +et de l'orgue. + +_Veni Creator Spiritus!_ d'est lui que chantaient les trois équipages de +Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535, +un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et +que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la +Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent! + +_Veni Creator Spiritus!_ Samuel de Champlain, à Québec,[94] La Violette, +à Trois-Rivières,[95] Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à +Montréal,[96] l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des +Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de +philosophie. [97] _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantait Laval +au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent, +dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son +Université. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient les +avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables +de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs +bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St. +Jean-Baptiste, St. Michel. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que +chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus +héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la +course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission +flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent +avec tant de justesse la _Mission des Martyrs_. + + [Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.] + + [Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.] + + [Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.] + + [Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des + Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en + présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon. + + "Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font + dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y + trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien. + Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien + répondu de toute la Logique." + + "Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville + soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne + compagnie." _Le Journal des Jésuites_, pages 345 et 355. Ferland: + _Histoire du Canada_, Tome II, page 63.] + +_Veni Creator Spiritus!_ les trois pouvoirs civils de la Nouvelle +France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le +chantaient aux séances solennelles du _Conseil Supérieur_ à Québec, et a +l'arrivée des nouveaux vice-rois. + +Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges, +fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont +demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et +d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le +collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et +le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix +ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie, +rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier +écho. _Veni Creator Spiritus!_ + +Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière +élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense +auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur +de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille. + +Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la +_Petite Hermine_ me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant +un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours: + + Coelum cui regia, + Stabulum non respuis; + Qui donas imperia, + Servi formam induis: + Sic teris superbiam. + +Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la +musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis +comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites, +comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras +vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de +vieillesse! + +Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, +l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que +m'inspire la prière du _Veni Creator_ chantée dans nos églises. A vous +maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur +d'autres hymnes liturgique, avec le _Te Deum_, par exemple, un beau +sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, +marchez! + +Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec +cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le _Te +Deum_ chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année +1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de +la découverte du Canada; et le _Te Deum_ chanté à Québec, par Samuel de +Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du +pays; le _Te Deum_, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la +colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur +les féroces Iroquois; plus tard, le _Te Deum_ chanté, à Notre Dame de +Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le _Te Deum_ +chanté, par Louis Henepin, au lancement du _Griffon_ sur la rivière +Niagara; puis les _Te Deum_ militaires, portant, comme des drapeaux de +régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; +celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de +sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de +Vaudreuil, à la chapelle de _Notre Dame des Victoires_, pour remercier +Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de +l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de +Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée +canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de +Carillon! + +Ce _Te Deum_ est sans conteste la plus brillante de toutes ces +répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse +pas oublier le _Te Deum_ que Marie de l'Incarnation récitait avec ses +religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 +pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que +devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver +son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre _Te Deum_ que les +Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on +apportait au Collège _la bonne nouvelle_ qu'un père missionnaire avait +été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les +terribles bourgades iroquoises. + +_Bonnes nouvelles!_ comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut +d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un +an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: +souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel +Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de +Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la +population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins +au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites +chantant un _Te Deum_! + +Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. +L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente: + + Nobis ultro similem, + Te praebes in omnibus; + Debilibus debilem, + Mortalem mortalibus; + His trahis nos vinculis. + + Com aegris confunderis, + Morbi labem nesciens; + Pro peccatis pateris, + Peccatum non faciens: + Hoc uno dissimilis. + +Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus +intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de +mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation +désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes +l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance? + +Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et +l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies +d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit +tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant +de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume +inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la +pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme. + +Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour +ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se +centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille +sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de +l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien. +Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les +noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre +1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de +Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust[98], de +Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,[99] réunis avec leurs familles dans +la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à +chaudes larmes la prière du matin.[100] Connaissez-vous spectacle plus +navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans +hostie?[101] Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où +des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de +la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que +seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence? + + [Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier + paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un + accident. _Dictionnaire Généalogique_ de l'abbé Tanguay.] + + [Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après + la prise de Québec par les Kertk.] + + [Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains + d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour, + les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries + et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils + s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays + avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de + joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le + drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent + assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la + demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24 + Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland: + _Histoire du Canada_, Tome I, page 252.] + + [Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier + de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de + Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut + terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les + prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce + fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien + accentuée." L. O. David: _Les patriotes de 1837-38_. page 245.] + +Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de +chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en +générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit +tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de +croire en elle jusqu'à la fin! + +La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de +laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce +qu'elle fut à ces _habitants_ héroïques, à ces robustes patriotes, qui +criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois +grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri +IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, _le +petit roi de Vimeux_, [102] de Pontgravé, le _marchand-corsaire_, [103] de +Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur! + +Les trois grands navires se nommaient le _Saint-Pierre_, le +_Saint-Jean_, le _Don de Dieu_. Ils portaient la fortune d'un homme plus +heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête, +une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa +République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire +Romain.[104] + + [Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier + appelait le _Petit Roi de Vimeux_ à cause du crédit illimité dont + ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: _Histoire du + Canada_, Tome Ier, page 38.] + + [Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces + navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les + hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de + commerce, criaient _Malouin_ et passaient sous la protection de + leur courage."] + + [Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles + carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques. + + L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés + d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que + le Royaume-Uni. + + L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles + carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745 + milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute + l'Europe. + + La surface du monde entier est évaluée par les géographes à + 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui + seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.] + +Le _Saint-Pierre_! le _Saint-Jean_!! le _Don de Dieu_!!! Dites-moi quel +prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois +vaisseaux? _Pierre!_ l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain +avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le +salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? _Jean!_ l'apôtre +de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada +Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus +étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui +que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: _Père de la Nouvelle +France_? Le _Don de Dieu!_ Après le paradis, en connaissez-vous un plus +magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?[105] + + [Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte + vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui + bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant + qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la + Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une + église sous le vocable caractéristique de _Notre-Dame de + Recouvrance_.] + +Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de +répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il +me parut avoir grand et urgent besoin. + +L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait _Amen_ +à la belle et sainte aspiration du dernier verset: + + Cujus igne coelitus, + Caritas accenditur, + Ades alme Spiritus: + Qui pro nobis nascitur, + Da Jesum diligere. + +Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de +péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques +me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête +complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes +magistrales de _Veni Creator_ du _Te Deum_, du _Vexilla Regis +prodeunt_,[106] de l'_Ave Maris Stella_, du _Pange lingua gloriosi_ +m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu +marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de +recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines, +car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se +fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude +exaltée pour cet _étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère +de la crois éclatant aux yeux de l'univers_, et qui valait à mon pays, à +cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables +bienfaits et un honneur immortel! + + [Note 106: Le chant du _Vexilla Regis_ se rattache à deux + événements historiques également fameux et de circonstance + presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de + possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France + Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de + Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir + entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril + 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert + Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis + XIV. + + Le chant du _Vexilla Regis Prodeunt_ rappelle encore les tortures + du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et + mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la + perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un + coeur ferme, chantant le _Vexilla_ et je me souviens que je + réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: _Impleta + sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus, + regnaavit a ligno Deus._" _Relations des Jésuites_, année 1653, + ch. IV, page 12. + + Le chant du _Pange linguam gloriosi_ rappelle une égale + tristesse, peut-être même un plus long courage: + + "Mon cher amy," + + "Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si + j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay + bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons + été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que + pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres + prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous + nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient + Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la + Sainte Vierge, ou bien l'_Ave Maris Stelle_, ou bien le _Pange + lingua_, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en + moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous + entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de + le faire." _Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières. + Relations des Jésuites_, 1661, page 35.] + +Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du _Courlieu_, apparut sur +l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la _Grande +Hermine_. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et +dit: + +"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la _Petite Hermine_, en ma qualité +de _maistre de la nef_, je demande deux trompettes pour répondre sur le +pont aux sonneries du vaisseau-amiral." + +L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter +la diane.[107] + + [Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie + en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je + réponds de la manière suivante: + + "Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga, + hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda _sonner les + trompettes et autres instruments de musique_, desquels le dit + peuple fust fort réjoui." _Voyage de Jacques Cartier_. 1535-36, + verso du feuillet 26, édition 1545.] + +Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent +des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient +suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité +pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes +de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de +mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par +l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les +bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand +Samboste, les deux gars de St-Brieuc. + +A vos rangs! commanda le _maistre de nef_. + +L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré. + +Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une +musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, +fantastique autant que l'_hallali_ du _Féroce chasseur_ passant à la +vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les +nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère +harmonique pour l'équipage de la _Petite Hermine_: l'orgueil de la +caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément +la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie. + +Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que +tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la _Grande Hermine_. +C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères +d'armes et d'aventure, les invalides du _Courlieu. Per jou!_[108] il ne +fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans +réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la +discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait +à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à +l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule +prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, +les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe +d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des +bastingages. + + [Note 108: _Per jou_, abréviation de _Per Jovem_, c'est-à-dire: par + Jupiter!] + +Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, +au-dessus de nos têtes des _Noëls_[109] interminables, je m'approchai avec +Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques +trompettes redescendus à la chambre des batteries. + + [Note 109: _Noël!_ le cri de joie du Moyen-Age.] + +Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche +s'étaient rouvertes! + +Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane! + +Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage? + +L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait +tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent +souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait +dans cette direction... vers l'est... arriverait... + +Bertrand Samboste n'acheva pas + +Arrête lui crie LeGal, pas avant moi. + +Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de +larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se +saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une +étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes +leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les +personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion +dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait +entendus! + +Alors je m'expliquai leur courage! + +Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les +principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes +supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie. + +Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les +yeux! + +_Da-oui!_ répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur. + +Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent! + +Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la _Petite +Hermine_, croyez-moi, compatriote, le _mal du pays_ en tuera plus ici +que le _mal de terre_. [110] + + [Note 110: _Mal de terre_ ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de + Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la + maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut + appelé plus tard _mal de terre_ mais que l'on pourrait qualifier + plus proprement de _mal de mer_, parce que, selon toute évidence, + il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux. + Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait + produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente + hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la + liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à + cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les + sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction + d'épinette blanche." Benjamin Sulte: _Histoire des + Canadiens-Français_, Tome Ier, page 130. + + L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans + l'hiver de l'année 1604 et 1605: + + "M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain + l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française + (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière + des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi + nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue + de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de + commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on + se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit + aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et + enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière: + _Histoire du Canada_, page 21.] + +Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de +sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine +des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne +s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, +marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles +acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques +aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants +s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs +principaux, eux les premiers rôles! + +Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable, +si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un +jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine +gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la +reconnaissance humaine! + + + + + CHAPITRE QUATRIÈME + + ---- + + L'ÉMÉRILLON + + ---- + +Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me +pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère +horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles, +les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches +putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air +vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et +immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire +où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de +cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards +d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches +colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid +et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la +respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette. + +Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement +des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes, +pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison +religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,[111] je +croyais reconnaître cet _encens d'agréable odeur_ que l'Écriture Sainte +voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et +sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un +pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par +l'incomparable beauté de son spectacle. + + [Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur." + Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41. + + "Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour + nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès + d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est + sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre + qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de + _fort beaulx arbres_ de la nature et sorte de France, comme + chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui + portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres + arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet + 14.] + +La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine +deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela +prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout +petit. Allons en route! + +C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes, +pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement +enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres, +et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la +tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de +longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises +s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude. + +Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute +la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du +parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en +arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage. + +Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier, +(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons +mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix, +construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils +garnirent d'artillerie.[112] + + [Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict + hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les + maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort + devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys, + plantez debout joignans les unes et autres, etc. _Relation du + Second Voyage de Jacques-Cartier_, verso du feuillet 28, édition + de 1545. + + Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre + pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." _Voyages + de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 28.] + +Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne, +profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues +que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par +les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait +Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter +entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la +silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin. + +Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte +taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit +reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les +gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette +porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient +apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en +apparence du moins, l'action de la serrure. + +Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour, +mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le +jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de +tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée +sur ses gonds. + +D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout +l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier. + +Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie, +appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des +piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par +le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des +couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs +projectiles. + +En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit +annonça, à voix de _trompettes sonnantes_, un changement de quart. + +Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les +chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!" +des sentinelles françaises. + +Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette +fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la +forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de +Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette. +C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques +que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus +des chiens mais des loups qui hurlaient. + +Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La +Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc. + +Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et +molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas +s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces +compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de +mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma +mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton. + +Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se +pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du +Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point +de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un +homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver. + +Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me +cria-t-il? + +Cette question m'éveilla net. + +--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier. + +J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime +curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes +thèses favorites, savoir: _que les pires angoisses de l'incertitude ne +sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles_. +Le spectacle des scorbutiques de la _Petite Hermine_ en demeure pour +vous une mémorable et saisissante démonstration. + +Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc +parler, il entre dans mes habitudes. + +Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît. + +Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle. +La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel, +tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis +matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision, +au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on +croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme +elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade +attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable +vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi +jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une +âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans +l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui. + +Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les +épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans +vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me +glaça comme un attouchement cadavérique. + +Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour +la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la +vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil? + +_Si le bien-aimé était mort!_ Il me disait cela d'un ton railleur, +méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui +revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se +perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin. + +Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la _rive du +bois_, comme chantent les _dodelinettes_ et les complaintes canadiennes +françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première +enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont +les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la +rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée +en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et +qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste. +Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles +chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques +Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et +particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet +endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace +transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond +de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc +de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos +goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les +paroisses ripuaires du bas St. Laurent. + +Laverdière leva la main dans la direction de la galiote: + +L'_Emérillon!_ s'écria-t-il. + +Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat +de rire: L'_Emérillon!_ Cette fois il semblait se parler à lui-même. + +Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du +maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière +s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. _La +chaloupe de Laverdière_! mail elle avait plus couru d'aventures à elle +seule que tous les yachts réunis de notre rade. + +Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte, +quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht +superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la _Mouette_ du Dr. Wells, +une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il +était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de +baptême, et l'appela _Emérillon_. Ce qui n'empêcha pas l'_Emérillon_ +d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour +(l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela +n'était pas très illustre pour L'_Emérillon_, mais en revanche très +historique. + +Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation +absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille +piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde +bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et +financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore +plus légèrement que l'_Emérillon_ dans l'entre-quai de la Douane; car la +conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la +catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu +chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'_Emérillon_, assis +dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...? +Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en +gardent encore le formidable secret. + +Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en +écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec +un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le +bastingage du galion. + +En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous +nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une +lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet +appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter +la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux +sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les +vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui +m'étonna beaucoup. + +Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf +fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois +de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient +criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui +revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et +les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large +de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au +vaigrage de la galiote. + +Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le +casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands +clous forgés. + +Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne +fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma +curiosité, me dit aussitôt: venez voir. + +Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa +lumière au fond du mystérieux colis. + +Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le +cadavre d'un homme! + +Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, _Elle_ est +entrée! + +Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste, +convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une +expression indéfinissable. + +_Elle_ est entrée, répéta le prêtre. + +Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de +mon interlocuteur. + +Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix +creuse comme la tombe. + +Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre +farce d'un éclat de rire effrayant. + +Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que +vous verrez quelqu'un. + +J'avoue que je n'osai pas tourner la tête! + +Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, _Elle_ est +entré, pas la mort, mais _Elle_, la folle, la _pauvre folle du logis!_ +Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et +comme on y tombe! + +Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la +trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle +était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur. + +Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment +l'échelle de l'écoutille. + +Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul! + +A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du +lumignon comme pour l'éteindre. + +Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom? + +Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre; +moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence. + +Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande +joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de +l'équipage, Philippe Rougemont.[113] + + [Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif + d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." _Voyage de + Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul + mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son _Histoire du + Canada_, en nomme un autre: _De Goyelle_. Ce sont les deux seuls + scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.] + +Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où +menait _le chemin de Rougemont_, et ce que Bertrand Samboste entendait +par _la toilette de Philippe_. La toilette de Philippe, c'était +l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un +lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et +l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge +couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles +et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les +matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle, +et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir +les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les +acteurs en scène, comme au théâtre. + +Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal +revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se +passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui +sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage +coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas +voulu s'en aller _avaler sa gaffe_. Cela se voit à vingt ans! En vérité +le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de +désespoir! + +C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure +accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il +en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau +goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa +bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un +oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon +édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car +il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous +la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil! + +Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à +cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la +Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves _Étables +de Bethléem_, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de +bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son +berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses +petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, _cet +autre_, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de +sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie +de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une +délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans +rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir. + +Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher +absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la +dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune +marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant. + +Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier, +voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au +bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la +flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais +et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle, +une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y +a plus d'exil! + +Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au +ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de +lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour +de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse! + +N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui +m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre, +comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à +l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six +mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du +bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé +et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de +leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de +fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les +soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée +par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé, +sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!" +à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la +première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir. + +Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans +le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été. + +La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums +pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a +disparu. + +Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur, +va revenir en France. Un matin[114] toute la population de St-Malo +envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, +les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes +voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade. +L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand +navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec +enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "_Canada! Canada!!_" Et la +foule en délire de répondre: "_Cartier! Cartier!_ la _Grande Hermine!_" +La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,[115] à genoux, elle aussi, +sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées +des marins, grâce à Dieu, revenus! + + [Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un + hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la + mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du + dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec + bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour + de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo, + (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre + navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. _Amen_." + _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, feuillet 46 et verso.] + + [Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." _Voyage de + Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35.] + +Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que +son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé +à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt +plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance. +_Ils étaient trois vaisseaux_. Pour sûr Philippe revient sur le +_Courlieu_. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles +d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace +pour cela. + +L'_Emérillon_ arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois +vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis, +voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des +_principaux et bons maistres compagnons mariniers_ sont restés là-bas, +sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup +dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, +le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais +à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui +se rase au creux d'un sillon. + +Il étaient trois vaisseaux! La _Petite Hermine_ retarde encore. Oh! +lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le +courage de lui dire que le _Courlieu_ a été abandonné à Stadaconé... +faute de bras pour la manoeuvre?[116] Cette fois, l'illusion ne sera plus +possible. + +Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la +Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude +de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la +roideur de l'ascension au calvaire. + +Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de +silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de +Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente +à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de +Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une +cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une +mort en présence des _pays_ des trois équipages, à bord d'une caravelle +où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant +l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier +à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du +départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.[117] + + [Note 116: La _Petite Hermine_ avait été abandonnée à Québec, au + printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à + l'embouchure du ruisseau St Michel.] + + [Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après + les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de + Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination + cet anachronisme procurait à l'auteur.] + +Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique +maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit, +irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de +l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient +avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi +elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe, +petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur +la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau, +rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit +vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port +de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par +l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces +et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute +sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper +d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles +antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs +l'appellent _Hasard!_ Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils +qui dit: "marâtre" à sa mère! + +A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la +galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de +l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la +chambre. + +Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille. + +Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce +face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi. +J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer. +Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque +l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence. + +Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume +Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui +charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître +compagnon marinier.[118] Laverdière me les avait tous signalés à bord de +la _Grande Hermine_. + + [Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage + de l'aviso français _le Bouvet_ ancré en rade de Québec pendant + l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, _Grossin, + enseigne de vaisseau_. Consulter _Le Canadien_ du 2 septembre + 1887.] + +Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au +visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et +le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur +s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme +le marbre d'une statue. + +Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte. + +Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés +grands ouverts. + +C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une +singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer. +M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont, +lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui +tenons bien parole! + +Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le +compagnon. + +La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens +sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, +l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont +l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, +ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du +camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus +à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées +d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal. + +Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe? + +Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace +même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour +l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle +épaisseur. + +Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au +rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, +comme à la tombe d'un catholique? + +Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois +d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce +nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le +fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous +neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si +le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre [119] jusqu'au dernier, ne +vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. +Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos +ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en +pâture aux chiens, aux renards et aux loups? + + [Note 119: Et tellement se esprint (_se déclara_) la dicte maladie + (_le scorbut_) à nos trois navires que à la my-Février de _cent + dix_ hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en + sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose + piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens + du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens + voyent, et ja (_déjà_) y en avait _huict_ de morts et plus de + _cinquante_ en qui on ne espérait plus de vie. _Voyage de Jacques + Cartier_, 1535-36, feuillet 35. + + Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte + maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires + n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits + navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour + tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour + l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous + convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous + estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit + gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance. + _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 36. + + Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait + plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades + que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, + par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la + congnoissance et remède de nostre guarison et santé. _Voyage de + Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 37.] + +Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, +ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. +Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en +aller par le sabord, suivant la coutume du navire. + +L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable +champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux +ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes +les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est +un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à +payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin +si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs +de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de +varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés +comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, +sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du +dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de +la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur +l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des +feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la +ville! + +Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du +charpentier. + +Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un +squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, +s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? +Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa +manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de +mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les +galets du rivage. + +Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton _De +Profundis_ n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de +chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des +anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre +les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage +de St-Malo, la mer éternelle qui chante. + +Le charpentier se mit à rire: _La mer éternelle qui chante_, +s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la +peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes +qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que +les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils +bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! +l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la +tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur +étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse +fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du +soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur +quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir. + +D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un +galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en +franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt +que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot +de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui +possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de +poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne +se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer! + +Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan +Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en +dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. +Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits +orphelins diraient-ils encore: Notre Père? + +C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; +l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je +n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué +à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, +la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà +pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, +lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur +la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses +d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse +façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les +gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me +fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande +image d'un grand mot: mourir en homme! + +Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi? + +Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à +choisir entre lui et le requin. + +Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, +trois ou quatre cents ans sous terre, je propose... + +Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un +fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande +ville, debout, là-bas, sur ce rocher.[120] Comment l'appelleront-ils dans +l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?[121] Cartierbourg? St. +Malo-ville?[122] Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons +de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en +aurons jamais eu connaissance? + + [Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le + _mont Dugas_. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du + Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la + Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient + amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607 + la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter + aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de + Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition + des _Voyages de Champlain_ publié à Paris en 1613.] + + [Note 121: Il est certain que le mot _Québec_ ou mieux _Kebbek_, + suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de + Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes + explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son + _Histoire du Canada_, parlant de la fondation de Québec et du + voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur, + "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux + Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente + parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite + vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile + d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap + couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière + (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages + nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce + qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le + nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter, + dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs, + à la page 45, (_Histoire du Canada_, Tome Ier.) Ferland dit + encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le + départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de + Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les + traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot + et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les + recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les + Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus + tard, _ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou + iroquoise_ qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga. + Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des + Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était + peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."] + + [Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de + _St. Malo-Ville_ à une vaste superficie de terrains situés dans + le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et + qu'il offre en vente comme lots à bâtir.] + +Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée +étrange. + +Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses +qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le +diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé: +"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille", +cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à +quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites +dans la ville future?[123] + + [Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de + Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de + l'_Almanach des Adresses_.] + +Eustache Grossin le regarda stupéfait. + +Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue? + +Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à +l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la +cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné. + +J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant +la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans +d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux, +la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de +quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts, +des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la +construction des navires. + +Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du +scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des +ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une +môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront +nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis +que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les +antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à +coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous +ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge, +cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu +d'arbres?" + +Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande +ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de +clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces +arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées, +comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera +converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle, +hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être +aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville. + +Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans +leur marche au long cours au pays de la Chine. [124] Le St. Laurent sera +le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le +spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires +portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités +du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, +cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de +Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville[125]--que sais-je +moi--, toutes les langues du bonde! _Terr-i-ben!_ il fera bon alors +d'être matelot! + + [Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos + jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. + Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle) + en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et + que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu + de la débandade: _La Chine!_ Sulte. _Histoire des + Canadiens-Français_, ch. Ier page 22.] + + [Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une + église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce + nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de + suggérer à l'autorité compétente celui de _Saint-Malo_? Ce titre + rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point + de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au + 16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois + équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St. + Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse + entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs + vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves + d'Amérique.] + +Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin. + +S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un +enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes +et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! _Nom de nom!_ Et +tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en +l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent! + +Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne +pas oublier que nous serons morts en ce temps-là! + +Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne +sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans +l'autre monde, une _Baie des Chaleurs_, tout comme ici. + +Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça +se ferme, les dimanches. + +Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, _la Baie des Chaleurs_? + +Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant +qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les +places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par +nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.[126] Eh! pourquoi +ris-tu Séquart? + + [Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle + qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a + élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est + entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées + de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un + paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et + de leurs agents. + + Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne + ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue + de Jacques Cartier.] + +Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer +sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une +statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en +gloire. + +Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à +la France un pays grand comme elle! + +Séquart dit encore: + +Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le +Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce, +lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme +avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de +la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de +son père! + +Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une +criante injustice.[127] + + [Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire + d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation + éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la + gloire de Colomb. Margry: _Découvertes Françaises_, page 258.] + +Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être +maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb +est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes +Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de +l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à +Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine! + +Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour +de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à +Madrid, à Séville, à Gênes?[128] + +Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le +hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé? + +Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux +terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier +n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.[129] + + [Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur + un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12 + Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de + la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne + sommes pas en retard de reconnaissance.] + + [Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo, + l'honneur d'une statue. + + M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en + 1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'_Hôtel de France_ où + il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean + Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient + le parterre de l'_Hôtel de France_. Ce décor fait le plus grand + honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il + convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour + rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance + patriotique.] + +Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville +fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est +venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés +des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord. + +Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux +seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il +adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour +se distraire le _centenaire_ de notre découverte. Ce sera +indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser +encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas. + +Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre +monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre. + +Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des +états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres +de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart, +pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond +de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse. +Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira +probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun +vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique +et... _Eh! Eh! vogue la galée_. + +_Donnez-lui du vent!_ + +Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme +la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme, +des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la +profession! + +Doucement, camarade, doucement _Per Jou!_ voilà de la haute fantaisie. + +Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou +cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français. +Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis, +Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait +le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession +historique. _Da-oui!_ ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si +les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les +jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les +nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de +latin dans le Paradis, quel dessert! + +Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut? +Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache? + +_Da-oui!_ C'est mon curé qui prétend ça. + +Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès +pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le +bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres? + +_Terr-i-ben!_ répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même +certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans +d'ici. + +_As pas peur_, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli +pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la +mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous +comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une +rame, un poignard, un cordage, une futaille! + +Changeront-ils aussi le mot _patrie_? + +Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est +impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde. +Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent! + +Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas. + +Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être +plus le mot France pour répondre au mot patrie. + +Hein? Qu'est-ce que tu dis-là? + +Ce pays que nous avons l'intention de nommer _Nouvelle France_ sur nos +cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera +peut-être alors _Nouvelle Espagne_ ou _Nouvelle Angleterre_. A tous les +âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire. + +Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il +faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne. +Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que +l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les +caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont +conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français! + +Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit +simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton! +Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique! +Nous ne sommes français que d'hier,[130] camarade, et le courage date de +plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité +française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine. +Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les +peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison. + + [Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume + de France qu'en 1532.] + +Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à +sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère. + +Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement +que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais +tuer pour notre conquête. + +Très-bien, cela. + +Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de +la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres +de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune +sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue. + +Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les +églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers. + +Comment cela? dit Séquart. + +Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous, +sont les dernières à perdre l'accent du pays! + +A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par +l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait +fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme +le hommes, finissent par avoir faim. + +Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non, +impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront +morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un +dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop +longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre +de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à +découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les +corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les +têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était +encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un +visage à retenir, pour les colères de l'autre monde. + +Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la +garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être +emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire +facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans +affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches +d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons +éclatants, les _Te Deum_ anniversaires de leur triomphe! + +Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix +grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour +nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous +efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la +fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les +entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous +aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers. + +Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit +là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit +brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au +milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle, +de la _Grande Hermine_, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du +_Courlieu_, Guillaume LeMarié, maître de la _Petite Hermine_, Guillaume +LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'_Emérillon_ avec le maître +de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean +Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois +gentilshommes de St-Malo. + +La messe vient de finir à bord de la _Grande Hermine_, dit Marc +Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les +gars de St. Malo sont-ils présents? + +Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il +faut se hâter, la _bénédiction du feu_ a lieu dans un quart d'heure et +le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin? + +Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le +couvercle du cercueil. + +Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les +clous dans le fond du coffre d'outils. + +Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent +épouvantables. + +Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant? + +Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'_Emérillon_, seulement après +la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion +de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins +parti! + +Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert +alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre +les doigts du mort. Puis il dit: + +Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de +l'_Emérillon_, la parole vous appartient, récitez le _De Profundis_. + +Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant, +vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le +Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le _Notre Père_. + +Alors commencèrent les alternances lugubres du _De profundis_; et quand +l'auditoire eut répondu _Amen_ à Marc Jallobert qui récitait l'oraison, +Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune +Marin, commença le _Notre Père_ lentement, lentement, comme pour donner +à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de +fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel +absent. + +Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la +galiote. + +Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui +répondait:--Priez pour lui. + +Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui +répondait:--Priez pour lui. + +Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui +répondait:--Priez pour lui. + +Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant +le cercueil. + +Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe +Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le +rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le +front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint +guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le +Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux +et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle +s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux, +ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise. + +Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se +trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la +dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper +les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille. + +Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l' +entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle +du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde +de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!" + + + + + CHAPITRE CINQUIÈME + + ---- + + UN NOËL BRETON + + ---- + +Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes, +superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie +quoi! + +C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces +paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à +battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant +lui et que les personnages fussent demeurés en scène. + +Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je. + +Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement +aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là, +bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à +lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante, +ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la +conscience chantent en nous-même à voix égales. + +Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc, +dit-il, il ne vous amuse pas _mon Noël_? + +Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai _votre Noël!_ +Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en +raffoler à mon aise et vous rendre justice! + +Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls +gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de +l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils +jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur +ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de +chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous +croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où +personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne +ne meurt. + +Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une +saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au +jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à +l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la +croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de +la résurrection?--_Il est toujours cloué!_ Voilà le dernier mot de la +vie! et la dernière raison de l'aumônier! + +Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la +mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me +reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira +davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même +heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit +matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort +viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de +Champlain, le père de la Nouvelle France.[131] Oseriez-vous comparer la +douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?[132] + + [Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre + 1635.] + + [Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25 + Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces _Noëls du + désespoir_ que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés + de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre + et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et + l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une + curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada. + Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua + avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays, + fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de + les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu + propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes + rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la + mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans + retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge, + en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à + Chédotel, ou _Chef-d'hostel_ d'aller recueillir ces pauvres + diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient, + l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le + roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de + loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui + pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus. + Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous + ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier + Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles, + Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys + Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.] + +Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique +que chante le _De profundis_ aux grandes vêpres de la Nativité? _De +profundis_, _De profundis_ Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites, +absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume +historique, et de caractère absolument humain. _De profundis_ voilà bien +le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique! + +A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous +avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la +conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à +notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je +m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à +leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre. +L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel, +au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose +avec de grands gestes de mains et de bras. + +Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se +lève pas au pôle! + +Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière +vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une +nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont +les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants, +dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage +phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur +atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de +cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu, +immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une +vitesse effroyable. + +Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un +gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une +sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée +rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du +Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus +de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de +constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames. + +Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble +s'échappa de toutes les poitrines: _L'aurore boréale!_ + +Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la +photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur +de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la +Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme. + +Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs +se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à +de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une +cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament, +disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses, +fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et +consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de +l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par +une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la +surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs +palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces +battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des +violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le +grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes, +semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière, +longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille +d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables +rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points +de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques +formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du +firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi +du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son +palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla +les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en +la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse, +avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur, +l'enthousiasme de sa lyre. + +Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un +ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle. + +J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des +aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de +marin, elles ne valaient pas celle-ci. + +On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales +sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce +vrai? + +Le pilote de l'_Emérillon_ eut une belle expression de nonne +scandalisée. + +Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché +grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de +la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs +autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A +propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores +boréales? + +Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache, +reprenant l'offensive. + +D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la +plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des +morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries +qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des +Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle +est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère +à tous une consolante et salutaire pensée. + +Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement +Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition +nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens +de Sibérie. Prenez garde au péché grave. + +Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop +abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition +venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois, +suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a +pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont +éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux +glaces éternelles.[133] + + [Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les + Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits + qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de + Boscherelle, au mot "aurore" page 291. + + Le Groënland (_green land_)(_terre verte_) ainsi nommé à cause de + son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en + 982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.] + +Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme +il expliquerait bien ces grandes lumières! + +Je demandai à Laverdière quel était ce _Jean Alphonse_, et le +maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean +Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois, +celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de +premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER +célèbre de 1542 _où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis +le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada_. + +Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un +grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour +lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil![134] + +Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un +grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote, +pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de +Cognac.[135] + + [Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré + trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas + voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint." + _Cosmographie de Jean Alfonse._--Voir _Les Découvertes Françaises + et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle_ par Pierre + Margry--V. _L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les + Pilotes de Pantagruel_, page 317.] + + [Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la + ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de _bourg_, d'après + le mot latin _pagus_. Saint-Onge est du canton de Segonzac. + Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page 226.] + +En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups, +un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il +navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru +l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! _Per +jou!_ mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en. + +Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres +étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne +venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup +en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la +surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans +les terres labourées, au gré du vent. [136] + +Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à +Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre, +marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix! +[137] + +A ce mot grave de _crucifix_ les compagnons mariniers si signèrent +dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre +Seigneur au sermon. + +Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de +l'Équinoxial, [138] des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de +chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du +front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient +plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des +lézards. + + [Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres + que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en + poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau." + Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc. + Pierre Margry, page 236.] + + [Note 137: _Pommes de paradis en Babylone_ "dans lesquelles quand + on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix." + Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc. + Pierre Margry, page 236.] + + [Note 138: "_Hommes qui sont au delà de l'équinoxial_ (l'équateur) + à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de + teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste + d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui + n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et + courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que + couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse: + _Découvertes Françaises_ etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.] + +Les petits enfants qui écoutent raconter _Chat Botté, Barbe Bleue, +Cendrillon, Peau d'Ane_, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs +ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien +des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup +quand il avala la mère-grand de _Chaperon Rouge_! + +Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à +son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux +blagues énormes qu'il débitait. + +Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du +glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et +ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses +auditeurs pour les aventures du Saintongeois. + +Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un +renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des +phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des +agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très +chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint +Patrice[139] que l'on dit être un purgatoire! + +Ah! + + [Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles + imaginaires, lire la _Cosmographie de Jean Alfonse_ telle que + reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des _Découvertes + Françaises_--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238. + + "Nous trouverons en Écosse ce même homme (_Jean Alfonse_) en face + d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans + une des îles du lac de Derg, le trou de _Saint Patris_ que l'on + dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y + ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on + descend dans ce trou, car _ainsi que dient aulcuns, c'est secret + de Dieu dont il ne se fault trop enquérir_." Margry: _Découvertes + Françaises_, page 235. + + M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de + ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en + sortir.] + +Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les +compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et +incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes +lecteurs, vous vous trompez moult. + +Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec +le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de +s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris +les aurores boréales. + +Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons +mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous +faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse. + +Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle, +beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère +propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut +ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui +n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études. + +Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'_Emérillon_, avez-vous +remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas +qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux +premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un +reflet de l'autre _grande lumière_ que les Bergers de Bethléem +aperçurent à la naissance du Sauveur? + +Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un +beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente, +combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs +propres sentiments. + +Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part +de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité +de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit +cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la +creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration +savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment +délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les +allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à +eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par +l'émotion de leur foi vive? + +Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer +entendre chanter les anges: _Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes +étoiles!_ Cela verserait bien dans leur rêve! + +Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. _Et claritas +Dei circumfulsit illos_. Savez-vous que ce serait une idée capitale que +d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens +divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un +artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus +éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre +époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de +peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de +prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de +nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses, +voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre +pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La +Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que +l'intelligence hautaine d'un penseur. + +Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les +mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel +les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout +du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans +toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un +prétexte pour retrouver celui-là. + +Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une +terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles +merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux +de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.[140] + + [Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe + Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre + l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres + rêveries du moyen-âge, _pense en son âme et conscience qu'il + était près du Paradis_. Les cosmographes du moyen-âge, Saint + Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint + Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous + le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre + grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il + voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas + toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission + expresse de Dieu. Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page + 172.] + +Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux +équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils +pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse! +Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers +d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui +déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres +navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à +propos: _Et in tenebris spero lucem_?[141] + + [Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle, + croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les + longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet + homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour + grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: _Découvertes + Françaises_, page 258.] + +Tout à coup une grande lueur sanglante apparut _la rive_ du bois et nous +fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie +aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale. + +A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient +une éclatante fanfare. + +A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de +compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané, +un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils +qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie +jusqu'à la peur. + +Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des +cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde, +et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme +une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins +s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier. + +Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur +trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la +glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux +hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions +de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de +tempête emporterait. + +Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la +distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non +pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa +largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe, +et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde, +cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée. + +Les Français! me dit Laverdière. + +Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons +les identifier. + +Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces +hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un +caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques, +entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes +infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au +poteau de la torture.[142] + + [Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très + rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des + plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la + Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle, + dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois, + raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le + _Griffon_ et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et + s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages + qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage: + _The discovery of the Great West_, raconte ainsi ce terrible + épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men + pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort + Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the + deserters. The vessel on the stocks (_le nouveau Griffon_) was + still left entire, though the Iroquois had found means to draw + out the iron nails and spikes. On one of the planks were written + the words: _Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680_, the works, no + doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort." + Page 195.] + +Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la +hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement +fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient +d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le +pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes[143] étaient +en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance, +l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux +d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres, +s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous, +d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini: +bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques +de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à +toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût +aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la +section des animaux à fourrure.[144] + + [Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et + neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, + cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres. + _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 verso du feuillet 31.] + + [Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres + bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards, + loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à + merveille, et autres sauvagiens. _Voyage de Jacques Cartier_, + 1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.] + +C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux +_humbug_, un _puff_ homérique que se fussent disputés à prix d'or les +agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la +République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été +découverte et les Yankees mis au monde. + +Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la +maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de +fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération +envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et +l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet +état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis +découvreurs du Canada. + +Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers +criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires: + + "_Le jour est fériau._ + _Na, unau, nau!_" + +Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur +enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en +l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques +avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les +brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs +évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces +d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle. + +Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet +éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "_Na, unau, nau!_" un +véritable aboiement de loup en famine. + +Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri +païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: _Noël! Noël!! +Noël!!!_ + +Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre +chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme, +les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans +contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce +fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette +fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité +d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque +de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les +âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que +voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il +s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes +étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de +battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents, +les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les +âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique! + +Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à +la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi +lui, aux frais et dépens du Moyen-Age. + +L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être +témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de +la vieille France. + +C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette +fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions +païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par +excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au +cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des +usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions +bretonnes. + +Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume +LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois +les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël. + +Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière. + +C'est un _feu nouveau_, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut +qu'il soit béni. + +Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle, +dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale +prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le +feu qui devait consumer la bûche de Noël. + +Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité +de brûler la _tronche de naus_ dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à +St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries. + +Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont +tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de +leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens +contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur +entreprise. + +C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est +poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de +notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires +jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire +trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du +Saint-Sacrement. + +C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de +hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait +évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été +ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les +pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau, +de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles +sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse +trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul +de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements +formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui +commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les +écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des +explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés +soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie. + +"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le +Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le +dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement +se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se +faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph +était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth, +ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée +Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était +enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait +enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de +langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de +place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des +bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et +voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu +les environna des ses rayons..." + +A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile: +_Et claritas Dei circumfulsit eos_, il se produisit un phénomène +étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu +intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de +chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement +leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que +déferlait sur la glace comme une mer de feu! + +Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut +cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives, +ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de +cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!" + +L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et +les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut +solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.[145] + +Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin? + +Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât _Benjamin_ dans les +trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me +répondit: + +Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la +flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et +universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la +famille préside à la bénédiction du feu.[146] + + [Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la + bénédiction du feu." La Rousse: _Grand Dictionnaire_, au mot + _Noël_, page 1046. + + "Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix + et sa bannière (_celle de la paroisse_) fait trois fois le tour + du feu." Vicomte Walsh: _Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes: + la St-Jean-Baptiste_, page 329, édition de 1850. + + "Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures + et demie du soir: M. le Gouverneur (_Montmagny_) envoya M. + Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes + le trouver, le père Vimont et moi (_Jérôme Lalement_) dans le + fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et + lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'_Ut queant laxis_ et puis + l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89, + allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141, + année 1650. + + "Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec + toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque + (_Laval_) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères + (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (_Laval_) présenta le + flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (_le Gouverneur_) + qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc." + _Journal des Jésuites_, page 345, année 1666. + + Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une + rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.] + + [Note 146: Voir _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, année + 1884.] + +Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque +aussitôt: Où donc est Philippe? + +Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont. + +Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de +l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son +bonnet de fourrure, répondit simplement: + +Devant le bon Dieu, capitaine! + +Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise +instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un +sentiment ou un souvenir. + +Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse. + +Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car, +voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules +Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables +catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons +mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin +LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe +Rougemont. + +On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage +s'agenouilla devant le feu. + +O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des +petits orphelins et des vieillards infirmes! + +O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres! + +O feu! ne dévore jamais l'étaule[147] du laboureur ni la barque du marin! + +Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de +vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier. + +Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment +chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix +avec un bel entrain: + + _Le jour est fériau_ + _Na, unau, nau!_[148] + + [Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant + toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la + famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son + père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds + frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta + clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule + (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant + ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de + vin cuit. _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, annèe + 18585.] + + [Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en + l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire + et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la + guillannée (_au gui l'an neuf_) et qu'il s'opéra ainsi une + singulière fusion entre le culte des druides et la religion + chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux _noëls_ cité par + Rabelais, _Le jour est périau, Na, unau, nau_, reproduit + précisément la consonance que, de corruption en corruption, le + patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique _neu, + nau_ et _neau_, en Poitou, et _nei_ et _noë_ en Bourgogne.] + +C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les +trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache +Grossin. + +Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant, +recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête +d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.[149] + + [Note 149: "Ils (_les sauvages_) appellent leur dieu Cudragny." + _Voyages de Jacques Cartier_, 1534 page 12. _Voyages de Jacques + Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 47.] + +Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme _tronche_ d'arbre qui +chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée +dans la glace par la pression accablante du fardeau. + +Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le +tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires. + +Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche, +enfants? + +Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement, +promptement, posons la bûche! + +Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à +les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable +cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine _père grand_ parce qu'à ses +yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le +Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de +joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires +comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte +d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun +d'eux: _Je suis le foyer domestique._ + +Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et +qui dit: _Je suis la maison paternelle!_ Je vous ai suivi dans l'exil, +je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer +et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est +moi qui vous ramènerai en Bretagne! + +Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui +n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne +faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude; +que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que +l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son +immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil, +comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de +France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive, +l'habite et l'appelle vaillamment patrie! + +Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan +où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands +sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un +étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils +pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle, +heureuse honorable qu'elle lui a donnée. + +Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la _Cosse de Nau_ et +versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et +vibrante:[150] + +_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!_ + + [Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une + libation de vin cuit à laquelle le _cariguié_ répond par des + crépitations joyeuses. + + Dans les familles on bénissait aussi la _bûche de noël_ et on + versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse: + _Grand Dictionnaire_, page 1046, au mot _noël_.] + +Et les marins crièrent en choeur: + +_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!_[151] + +Jacques Cartier poursuivit: + +Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne +soyons pas moins! + +Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême: + +_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!_ + +Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces +hommes crier _allégresse!_ Comme la bouche mentait au visage, et comme +ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour +ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux. + +Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de +l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la +tronche.[152] + + [Note 151: _Mireïo: Mireille_ poëme de Mistral--voir le _Monde + Illustré_ de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie + allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse, + et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne + soyons pas moins. Et remplissant le verre de _clarette_ devant la + troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."] + + [Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de + l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire + ensuite _trois fois_ le tour des lumières et le tour de la + maison. _Mireille_ poëme de Mistral. Voir le _Monde Illustré_ de + Paris, 1884.] + +Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux +hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan +Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du +cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la +chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu. + +Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.[153] + +C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la +superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait +trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la +tronche consacrée.[154] Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et +du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette +tradition familiale. + + [Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la + _Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier_: "Et + après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit + le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et _fit un + cerne sur le sable_ et y fit mettre notre cappitaine (Jacques + Cartier) et ses gens." _Faire un cerne sur le sable_, n'est-ce + pas gentil? _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du + feuillet 16. + + Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à + Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: _Une plaine d'eau_. + _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 20. + + Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny + que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des + Français étaient des _bâtons de guerre_!] + + [Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le + tour des lumières et le tour de la maison." _Mireille_, poëme de + Mistral.] + +Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de +la _tronche_ de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance +d'environ cinquante pas. + +Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller +avec une pareille charge aux épaules. + +Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec, +bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein +silence. + +Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan +Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault +partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu. + +_Allégresse! allégresse_, s'écrièrent ensemble tous les matelots, +_allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!_ + +Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette +course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées +irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et +les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la +glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible +entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force +acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable. + +Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie. + +Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de +fleuret, le même entendu tout à l'heure. + +Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un +puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne. +La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber +au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière +éblouissante d'étincelles. + +Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie, +brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant +avec allégresse, avec délire: _Malo! Malo!! Noël! Noël!!_ + +Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier, +s'écria: Bûche bénie! rallume le feu! + +Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles. + +O feu sacré! que la santé revienne à tous. + +Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer. + +Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne. + +Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France, +vivent jusqu'à notre retour. + +Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre +serviteur. + +Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole. + +O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de +l'Atlantique. + +O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos +foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes, +soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des +gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la +jeunesse. + +O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées +par l'absence, l'exil, la mort. + +O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là +d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres +heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève +devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à +ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans +leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur +cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur +sourire. + +Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le +rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de +la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore +plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!... + + + + + ÉPILOGUE + + ---- + +Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte? + +Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi +longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et +songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie, +de merveilleux effets de coruscation. + +Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma +mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois +veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant +sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de +Noël. + +Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison +d'un aussi singulier travail. + +Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil +usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les +débris de la _Cosse de Nau_. On les places d'ordinaire sous le lit du +maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un +morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre _le feu du +temps_.[155] + + [Note 155: Le _feu du temps_ pour le tonnerre, archaïsme très + gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier, + abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très + jolies, à preuve: _muer le sang_, pour _se mettre en + colère_;--_oindre le musel_, pour _souffleter_;--_l'aube crevée_, + pour _le point du jour_;--_rire clair_, pour _rire + agréablement_;--_peler la figue_, pour tromper;--_parer une + châteigne_, pour _tramer un complot_;--_avoir mauvaise robe_, + pour _ne pas réussir_;--_clamer ses coulpes_, pour _accuser ses + péchés_;--_parler en pardon_, pour _parler inutilement_;--_avoir + le cri_, pour _être accusé_;--_perdre son âge_, pour + _mourir_;--_cueillir en haîne_, pour _prendre en + aversion_;--_voir son pied_, pour _sortir de prison_; etc., etc. + 1873--_Dictionnaire de la Langue Française_, par C. Hippeau. + + Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française + au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à + connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à + cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici + quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques: + + Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent, + cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé + osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les + vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles, + hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit + enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc., + etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du + mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait + entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36 + feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.] + +C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont +partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles +seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte, +les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre +pendant l'orage. + +Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un +commandement de manoeuvre: + +Regarde vite, le jour vient. + +Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait. + +Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu; +Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les +compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu, +comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un +prestidigitateur. + +Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux +sur les trois croque-morts de l'_Émerillon_ qui chargeaient maintenant +le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui +disait à ses camarades: + +Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de +voir la fête! + +Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion +d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses +auditeurs. + +N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale, +n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça +peine d'y songer! + +Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif: + +Regarde vite, vite... le jour arrive! + +Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante), +plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles. +Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour +ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue, +la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop +comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes +du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils +du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie +tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande +stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous +ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses, +encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée +blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie. + +Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin, +Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les +maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je +pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa +circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette +humaine. + +Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi. + +A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de +voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement +d'une porte ouverte et close presque aussitôt. + +Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette +musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos +maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me +rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour +l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant +aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement +fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de +lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme +du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre +colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image +vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré +Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement +pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si +ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course +inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme +une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore. + +Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à +tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur +horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable +distance. + +Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible, +tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil +venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue. + +Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me +restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer, +en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides +comme un aveu: + +"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!" + +Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord +longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles, +des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des +strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot +d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant +les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par +quelque auteur célèbre. + +J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les +lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai +scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu +de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que +mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur. + +L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'_Agnus Dei_ et +l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons +un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet +irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis. + +Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa _Messe Solennelle de Noël_)[156] +avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre +soutenaient une mélodie identique au _Kyrie_ et à l'_Agnus Dei_. La +berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du +_Kyrie_, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes +mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une +vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil, +savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre +d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse, +l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit. + + [Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée + à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.] + +Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette +nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment _Une Fête de Noël sous Jacques +Cartier_ est devenue le sujet et le titre de mon premier essai +littéraire. + + + + + APPENDICE + + ----- + +_Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une +adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de +Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de +Lieutenant Gouverneur de la province de Québec._ + +Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec, + +Messieurs, + +Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette +fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec. + +Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de +s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe +les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition +de l'homme fait. + +C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et +classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de +l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail +de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les +meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez +comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont +se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les +heures. + +Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient, +comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens +tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour +de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire +contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables +annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque +épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps +anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813, +se prononce Chateauguay. + +Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions +délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au +présent, jamais au passé. + +Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions +devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du +maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine. +Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons +inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui +connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches +moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos +parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille: +passez, passez! + +Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes +d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire? +ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard, +le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière +d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles +sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui, +par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des +figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la +main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand +nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur, +cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être +tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié. + +Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et +ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à +l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre. + +Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère +qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au +printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les +brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue +nouvelle, _Le Canada-Français_, rajeunira de jets de lumière bien des +feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences +et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au +nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je +trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année +1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts +et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un +carillon joyeux. _1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre +livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source +remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques +Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état, +il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et +l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates. +Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique._ + +Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez +inspiré à faire croître. + +Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette +soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que +vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous +m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire +votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien +méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de +votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre +honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès +croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon +concours vous est acquis. + +Québec, 17 janvier 1888. + + --- + +PRÉFACE + +La plupart des archives important de notre histoire ont été relevées en +moins de 40 ans. + +Tout d'abord, dès 1843, la Société Littéraire et Historique de Québec +édita la _Relation des Voyages de Jacques Cartier_. Onze ans plus tard +(1854) le Gouvernement du Canada (ministère McNab-Morin) publiait une +nouvelle édition des _Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la +Nouvelle-France_.[157] Subséquemment (1858) le Gouvernement du Canada +(administration McNab-Taché) édita les fameuses archives nationales +_Relations des Jésuites_. Deux archéologues éminents, MM. les abbés Bois +et Laverdière, dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque, +laquelle fut exécutée par l'établissement typographique A. Côté & Cie. + + [Note 157: Cette édition était de beaucoup plus complète que la + première publiée en 1803.] + +En 1868, la maison Desbarats publiait à Ottawa les _Oeuvres de +Champlain_, monument impérissable élevé à la mémoire du fondateur de +notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdière et Casgrain. +Ce qui n'excuse pas la cité d'oublier qu'elle doit une statue à cet +illustre _Père de la Nouvelle-France_. + +La première impression typographique de cet ouvrage célèbre a été +exécutée sous la surveillance de M. l'abbé Laverdière, dans l'ancien +Secrétariat de l'Évêque de Québec, au Séminaire de Québec. + +En 1871, aux ateliers de M. Léger Brousseau, éditeur propriétaire du +_Courrier du Canada_. Laverdière et Casgrain publièrent encore _Le +journal des Jésuites_. + +En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices la publication +d'une collection de manuscrits relatifs à l'_Histoire de la +Nouvelle-France_. Ce travail représentant quatre volumes in-octavo et +plus de 2,000 pages est un véritable Eden, une Terre Promise aux +chercheurs, aux archéologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du +moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a été +terminée en 1885. [158] + + [Note 158: Collection de Manuscrits contenant Lettre, Mémoires et + autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France, + recueillis aux Archives de la Province du Québec ou copiés à + l'étranger.--Québec--Imprimerie A. Côté et Cie.] + +En 1886, et sous le patronage de cette même Assemblée Législative, le +gouvernement due Québec édita les _Jugements et Délibérations du Conseil +Supérieur de la Nouvelle-France_. en même temps, la Société Historique +de Montréal publiait le _Livre d'Ordres du Chevalier de Lévis_, ouvrage +précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une _Relation de la Guerre +de Sept ans en Amérique_ écrite par ce même chevalier de Lévis, +l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archéologique, +actuellement en la possession de M. l'abbé Verreau, appartenait à la +collection Viger de fameuse et savante mémoire.[159] + +Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, les quelques +archives nécessaires aux chercheurs, archéologues, bibliophiles ou +écrivains. + + [Note 159: La Société Historique de Montréal a publié plusieurs + autres documents de grande valeur, entre autres: _Les Véritables + motifs des Messieurs et Dames de Notre-Dame de Montréal, pour la + conversion des Sauvages de la Nouvelle-France_; un traduction du + _Voyage de Kalm au Canada_, etc. + + M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait + à Londres, à Paris et à Rome des recherches importantes et qui + ont permis d'augmenter considérablement la collection des + archives historiques. Le rapport qui vient d'être publié par M. + Brymner (_Rapport sur les Archives Canadiennes, par Douglas + Brymner, archiviste, 1885_) contient l'analyse de l'immense + collection _Haldimand_ copiée au _British Museum_ et dont une + partie avait déjà été obtenue par les soins de M. l'app. Verreau + et appartient maintenant à la Société Historique de Montréal. + + M. G. B. Faribault, avocat de Québec, bibliophile éminent, + publiait en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de + l'Amérique et en particulier sur celle du Canada, de la Louisiane + et de l'Acadie. Le nombre des ouvrages ainsi catalogués s'élevait + à 969. Cette statistique nous donne une idée approximative des + richesses archéologiques du Canada à cette époque. Les + inestimables travaux de l'illustre érudit furent irréparablement + anéantis par l'incendie du parlement à Montréal, la nuit du 25 + avril 1849 par les émeutiers protestants orangistes. "En un + instant ce bel édifice devint la proie des flammes avec les + archives de la province, les deux bibliothèques qui renfermaient + _vingt-deux mille volumes_. Le Canada perdit dans cette + conflagration des livres rares et précieux de la belle collection + d'ouvrages sur l'Amérique (seize cents volumes) formée par M. + Faribault après les plus pénibles efforts. Les pertes furent + estimées à plus de $400,000.00." Louis P. Turcotte: Le Canada + sous l'Union, page 112 tome Ier.] + + --- + +CHAPITRE PREMIER + +Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 25 ans. + +Jacques Brassier, âgé de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve +en 1653.) + +Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de 28 ans (venu aussi +de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.) + +Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans. + +Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans. + +Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans. + +Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, arrondissement +de la Flèche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.) + +Robert Jurée, âgé de 24 ans. + +Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans. + +Louis Martin, âgé de 21 ans. + +Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans. + +Étienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de France, en 1653, +avec M. de Maisonneuve). + +Jean Valets, âgé de 27 ans de la paroisse de Teillé, arrondissement du +Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653. + +Réné Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la garnison, âgé de 30 +ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve). + +Jean Lecompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Chemiré, arrondissement +du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653). + +Simon Grenet, âgé de 25 ans. + +François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de France, en 1653, +avec M. de Maisonneuve).[160] + + [Note 160: Régistre de la paroisse de Ville-Marie. Sépultures. 3 + juin 1660.] + +A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef +des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois +autres braves de sa nation, qui tous demeurèrent fidèles et moururent au +champ d'honneur; enfin les trois Français qui périrent dès le début de +l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet. + + --- + +CHAPITRE DEUXIÈME + +On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit où hivernèrent les +navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la +rivière _Lairet_. + +La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de savoir si le +Fort Jacques Cartier fut bâti sur la rive _droite_ ou la rive _gauche_ +de la rivière _Lairet_. + +Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire que la rive +_gauche_ du _Lairet_ fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A +mon sens, le monument commémoratif, que le Cercle Catholique de Québec +fait élever au Découvreur, sera historiquement bien placé. + +Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont écrit +_relativement à la Rivière Ste-Croix où Jacques Cartier se fortifia et +mis ses navires en hivernements_ en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112, +113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la +relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--édition +canadienne de 1843. + +"La maison principale des Missionnaires Jésuites était à _Notre Dame des +Anges_, à deux kilomètres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bâti +(Québec). _Notre Dame des Anges_, sur les bords de la rivière Lairet, +près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence +des Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur du Canada, +Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis +marins. Avant de quitter ces rives, où une partie de sa troupe fut +décimée par le scorbut, et où il se vit forcé d'abandonner un de ses +vaisseaux, il planta une grande croix avec un écusson aux armes de +France et l'inscription: _Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex, +regnat_. François Ier, par la grâce de Dieu roi de France, règne." _Le +Père Isaac Jogues_, premier apôtre des Iroquois, par le Rév. P. F. +Martin, chapitre II, page 24. + +"En 1626, les Jésuites avaient formé là (à Notre Dame des Anges) leur +première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive _droite_ de la +petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. +Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de +Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien +portait encore le nom de _Fort Jacques Quartier_ parce qu'en 1535, il +avait été obligé d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques +ruines de l'ancienne maison des jésuites." _Biographie de Père +François-Joseph Bressani_ par le Rév. Père F. Martin de la Compagnie de +Jésus. Première annotation de la page 15, édition de 1852. + +Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Jacques Cartier, +publiés sous la direction de la Société Historique de Québec, dit à la +note 22 de la page 114 de l'appendice: + +"Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jésuites +ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pères commencèrent un établissement +sur la rive _droite_ de la petite rivière Lairet à l'endroit où elle +tombe dans la rivière St. Charles." + +Ce même commentateur dit encore à la note 2 de la page 109 de +l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier: + +"On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 1843), sur la rive +_gauche_ de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la +rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés, ou espèces de +retranchements." + +L'opinion évidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier +occupait la rive _gauche_ du Lairet, et la résidence des Jésuites, la +rive _droite_. + + --- + +L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient +venus à Québec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur +la rive gauche de la petite rivière Lairet, près de l'endroit où +celle-ci se jette dans ra rivière St-Charles, vis-à-vis la +Pointe-aux-Lièvres. Ils hivernèrent dans cet endroit, à l'abris de deux +de leurs vaisseaux, la _Grande Hermine_ et la _Petite Hermine_, et de +leur retranchement. + +Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même endroit, une +grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de +laquelle il fit attacher un écusson aux armes de France avec +l'inscription suivante: _Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex, +regnat_. + +Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des +Français sur la terre canadienne devint celui du premier monastère des +missionnaires Jésuites. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie +solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin, +portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mémoire de ce navigateur +célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix ans auparavant par son +courage et sa piété... Il était situé tout près du couvent (des +Récollets), mais de l'autre côté de la rivière St-Charles, au point où +le Lairet lui verse le tribut de ses eaux. + +"Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre située au +confluent de la rivière St-Charles et de la rivière Lairet. + +"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du +Canada. + +"C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemption, en face +de l'antique Stadaconé.[161] + +"C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers héros de +cette grande épopée qui s'appelle les Missions des Jésuites dans la +Nouvelle-France".[162] + + [Note 161: Lors de son premier voyage, Cartier avait planté une + croix à l'entrée du Bassin de Gaspé (le 24 juillet 1534). L'année + suivante, en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxième + croix sur une des îles de l'embouchure de la Rivière St-Maurice + (le 7 octobre 1535). Ce ne fut que le 3 mai 1536, fête de + l'Invention de la Ste-Croix, trois jours avant son départ de + Stadaconé, au confluent des rivières St-Charles et Lairet.] + + [Note 162: Extrait d'une _Chronique_ publiée, par M. Ernest Gagnon, + dans _Les Nouvelles Soirées Canadiennes_, livraison du mois + d'août 1882.] + +C'est à cet endroit même que le comité littéraire et historique du +Cercle Catholique de Québec, doit, avec l'aide d'une souscription +nationale, faire élever un monument à la France colonisatrice et +chrétienne, au Découvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce +monument est presque achevé. Il est de M. Eugène Taché, l'artiste +instruit et inspiré qui a déjà doté Québec de si beaux monuments +architectoniques. + +"Les journaux de la province de Québec vous ont fait connaître le projet +d'érection d'un double monument à l'endroit précis où Jacques Cartier et +ses hardis compagnons passèrent l'hiver de 1535-36 et où, +quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pères Jean de Brébeuf, Ennemond +Masse et Charles Lalemant jetèrent les bases de la première résidence +des missionnaires Jésuites dans la Nouvelle-France. + +"L'emplacement appelé Fort Jacques Cartier a déjà été acheté par le +Cercle Catholique de Québec. Il occupe une pointe de terre, au confluent +des rivières St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site +admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent. + +"Le comité littéraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui à +votre générosité et à votre patriotisme, et il vous invite à contribuer, +par votre souscription, à la réalisation de son projet, qui a déjà reçu +l'adhésion des principaux organes de la presse française et anglaise de +la province. + +"Ce projet consiste:" + +"1. A faire élever un _fac-simile_, en fonte, de la croix plantée par +Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivière St. Charles, +avec l'écusson fleurdelisé et l'inscription _Franciscus Primus, Dei +gratia Francorum rex, regnat_. Cette croix sera fixée dans un socle en +granit, et aurait 35 pieds de hauteur." + +"2. A faire construire une sorte de tumulus à la mémoire des premiers +missionnaires de la Nouvelle-France." + +"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits +dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adressé au Maire de St. Malo +(en France), et l'autre remis au Maire de Québec, pour être conservé +dans les archives de ces deux filles." [163] + + [Note 163: Extrait de la _Circulaire_ publiée par le _Cercle + Catholique de Québec_, en février 1887.] + + --- + +M. de Voutron, en 1716, commandant le _Saint-François_, écrivait de La +Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse le célèbre pilote +saintongeois, contemporain de Jacques Cartier: + +"J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose +assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux +blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs. + +"Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre +point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel +de corps et d'esprit. + +"J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit +pas compter sur la science". + +Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore +après un siècle de fréquentation continue, quelles ne devaient-elles +être au début, lorsque Jean Alphonse en écrivait le routier dna le plus +grand détail? + +Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles d'un capitaine +de vaisseau, dites près de deux siècles après l'ouverture de la +navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier. + +Pierre Margry: _Les Navigations Françaises_ et la _Révolution Maritime_ +du 14ième siècle IV _Le chemin de la Chine et les Pilotes de +Pantagruel_: pages 324 et 325. + +"On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel +tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage, +Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique +avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve +pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un +observateur puissant, un maître accompli dans l'art de se préparer les +voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de près +cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que, +la question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la +peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est +l'avantage." + +Léon Guérin: _Les Navigateurs Français_, page 80. + +"L'expédition--(celle de 1535)--était accompagnée de deux chapelains +_Dom_ Guillaume Le Breton et de _Dom_ Anthoine." + +Ferland: _Histoire du Canada_, ch. Ier, page 22. + +Ce titre de _Dom_ fait présumer que ces deux prêtres étaient des +religieux bénédictins. + +"Le 26 Juin 1615 le Père Récollet Jean Dolbeau célébrait à Québec, au +son de la petite artillerie de l'_habitation_ la première messe qui ait +été _dite depuis l'époque de Jacques Cartier._" + +Laverdière: _Histoire du Canada_, Ch. II, page 37. + +L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, répond dans +l'affirmative à ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des +aumôniers lors de son _second_ voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs +sont inscrits sur le rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la +Communauté de la Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 1535. + +Les extraits suivants de la Relation du _Second Voyage de Jacques +Cartier, confirment absolument cette opinion._ + +"Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 août 1535, +samedi)--après avoir _ouï la messe_, nous partîmes de la dite Isle--(Il +aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve." + +Page 33 de l'édition de 1843; verso du feuillet 12 de l'édition de 1545. + +"Ils--(_les interprètes_)--répondirent que leur dieu nommé Cudragny +avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(_ci-haut +mentionnés_)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles +qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous. +Desquelles paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu +Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne sçavait ce qu'il disait et +qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les garderait bien du +froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son +compagnon demandèrent au dict Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il +respondist _que ses prêtres_ y avaient parlé et qu'il ferait beau +temps"--(pour aller à Hochelaga). + +Pages 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition de 1545. + +"Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue, feist mettre +le monde en prière et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance +de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict +d'arc les travers--(_à travers_)--les neiges et glaces. Et ordonne que +le dimenche en suyvant _l'on dirait au dict lieu la messe_. Et que tous +ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient à la +procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et +priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust +pitié nous. _La messe dicte et célébrée_ devant la dicte ymage, se feist +le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado--(_Roc-Amadour_) +promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France." +Cette messe fut célébrée en Février 1536. + +Page 57 de l'édition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'édition +de 1545. + + --- + +La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle était la préoccupation +dominante, l'idée fixe, unique, obstinée de tous les découvreurs. La +crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses +dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver +premier aux contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient à +ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb lui-même s' +ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les +domaines du grand quâân du Katay signalés dans une carte de Toscanelli. +Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve +éclatante de cette illusion géographique: _Brief récit et succincte +narration de la navigation faicte ÈS YSLES de Canada, Hochelaga et +Saguenay et autres, avec particulière meurs, langaige et cérémonies des +habitans d'icelles; fort délectable à voir._ L'espoir du lucre, +l'éternel _auri sacra fames_, avait provoqué ces expéditions héroïques +légendaires des trois premier siècles de l'_âge moderne_, expéditions +dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des équipages. + +Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans les +explorations tentées au Nord de l'Amérique à la recherche d'un passage +vers l'Ouest: + +Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du précédent, 1498; +Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Cortéreal, 1502; Jean Gonçalves, Jean et +François Fernandès, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et +Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint +Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525; +Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541 +et 1543. + +J'ai préparé cette liste sur l'_Introduction historique aux ouvrages de +Jacques Cartier_ pa M. D'Avezac. + + --- + +Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi +(François Ier) ordonna d'armer et d'équiper pour quinze mois trois +navires dont il lui conféra le commandement par une commission datée du +15 octobre 1534. Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier) +joignit au titre de _capitaine_ celui de _pilote du roi_. + +_Nouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, édition de 1855 +tome 8 page 906_ au nom de _Cartier (Jacques)_. + +_L'Histoire des Canadiens-Français_ de M. Benjamin Sulte donne le mot +_Macé_ au lieu de _Marc_, ce qui est conforme au texte de l'édition +rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet +32. + +Marc ou Macé Jallobert avait épousé Allizon DesGranches, soeur de la +femme de Jacques Cartier. + +Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_, Tome Ier, page 12. + +Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille de Jacques +DesGranches, connétable de la ville et cité de St. Malo. + +_Brève et succincte narration historique_ par M. D'Avezac, verso du +feuillet XIV, précédant la narration du Voyage de Jacques Cartier, +1535-36. + +Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de +_Jehan Poullet_. On le retrouve seulement dans la _Relation du Second +Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 recto du feuillet 22, édition 1545. + +Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard, +dont les noms apparaissent au rôle d'équipage, sont les quatre fils de +Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier. + + --- + +_Rôle d'Equipage_ de l'Expédition de 1535, présenté par Jehan Poullet à +la réunion de la Communauté de la ville de Saint-Malo, à la Baie Sainct +Jehan, mercredi, le trente-unième jour de mars 1535. + +L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes +s'ensuyvent: + +Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef; +Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques +Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du +_Correlieu_; Guillaume Le Marié, maistre du _Courlieu_; Laurens Boulain, +Étienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Hervé, Étienne +Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas +Fammys, Françoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume +Séquart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Françoys +Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan +Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot, +Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens +Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard, +Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier, +Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy, +Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard, +Françoys Duault, Hervé Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas, +Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes +Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan +Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier; +Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen, +Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn, +Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres +Jonchée. + +Ce rôle d'équipage est textuellement copié des _Documents inédits sur +Jacques Cartier et le Canada_, communiqués par M. Alfred Ramé, de Rennes +et faisant suite à la Relation du _Premier Voyage de Jacques Cartier_ en +1534 d'après l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12. + +Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865. + +Les noms de _Charles Gaillot_ et de _De Goyelle_ n'apparaissent pas sur +le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste +publiée par M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des Canadiens-Français_ +Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine, +_Picturesque Quebec_,[164] ces deux noms et cinq autres, auraient été +ajoutés aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'Équipage de Jacques +Cartier, conservée dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur +le _fac-simile_ par M. l'abbé C. H. Laverdière. Voici quels sont ces +sept noms: + +Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la +Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle. + + [Note 164: "The subsequent seven signatures were added in the + answer to the Quebec Prize Historical Questions submitted in + 1879: Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles + de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle" + _Picturesque Quebec_, appendix, page 483.] + +Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris +leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de +l'expédition, donnaient un effectif de _cent dix_ hommes. Or, le rôle +d'équipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on +y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du +Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles +de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean +Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt +personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de _Philippe Rougemont_, le +seul de vingt-cinq à trente victimes du scorbut nommé par la relation de +Jacques Cartier, celui de _De Goyelle_, un autre mort du mal _de terre_ +que Charlevoix nomme dans son _Histoire du Canada_, enfin celui de +Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des +Canadiens-Français_, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, il +se fait que le grand total des expéditionnaires connus s'arrête à 83. Il +nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110. + +Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en +disant que ce _rôle d'équipage_ n'est qu'une liste de matelots rédigée +_au retour_ de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette +explication est une contradiction flagrante des _Documents inédits_ que +nous possédons sur _Jacques Cartier_. Ce _rôle d'équipage_ fut présenté +par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du +31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de +Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des _Documents +inèdits_ publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier +en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance +mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en +produisant le _rôle d'équipage_, lequel portait alors _soixante et +quatorze_ signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des +mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix. + +"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict +Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos +mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en +dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix." + +_Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la +relation du voyage de Jacques Cartier en 1534_, édition de 1598 et +collection de Ramusio. + +On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et +qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à +la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et +quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet +intervalle de temps, le _rôle d'équipage_ fut modifié en quelque façon, +et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean +Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié, +c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le +rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de +son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui +est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de _cent +dix hommes_ composant l'expédition. + +Le _rôle d'équipage_ présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la +réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les +archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en +engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas +permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de +record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage +que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la _Grande +Hermine_. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu. + + --- + +En lisant les noms des personnes présentes à la _Réunion de la +Communauté de la ville de St. Malo_, le lundi huictième de feubvrier, +l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait +empruntés à l'_Almanach de Adresses Cherrier_ tant ils ont une +orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres +Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert, +Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume +Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des +bourgeois congrégés (_réunis_) et assemblés comme dict est. + +Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr +le Dauphin de Normandie se nommait _Philippes Chabot_. + +Je lis encore, au procès-verbal de la _Réunion de la Communauté de Ville +de St. Malo_, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le +rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants +des _bourgeois_ du temps. + +Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne: + +Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume +Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc. + +Extrait de _l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents +inédits_, vol. Ier, Alfred Ramé, page 5, 6, 7, 8 et 9. + + --- + +CHAPITRE TROISIÈME + +Les _Te Deum_ militaires portant, comme des drapeaux de régiments, le +chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de +Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de Sir +William Phips, suspendu comme trophée à la voûte sonore, etc., etc. + +Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout à Paris, où l'on +admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de +Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une +médaille pour perpétuer le souvenir de cet exploit. L'Université Laval +en possède un très beau spécimen dans son musée de numismatique. Ce +spécimen est unique au pays. + +En voici la description: + +On y voit la ville de Québec assise sur un rocher, étayant à ses pieds +des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prés +d'elle un animal qu'on appelle _Castor_, et qui est fort commun en +Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuyé sur une +urne. La légende, _Francia in Novo Orbe Victrix_, signifie: _La France +Victorieuse dans le Nouveau Monde_. L'exergue, _Kebeca Liberata M. DC. +XC_: _Québec délivré 1690_. + +_Médailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723._ + + --- + +CHAPITRE QUATRIÈME + +Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart: + +_Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le +hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier +n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo,_ etc. + +Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur +la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques +Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur +laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs +paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires +historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un +flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la +Bretagne, à la France elle-même. + +Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier +publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER. + +"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique, +saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de +forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette +terre d'Amérique!" + +Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un +de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée +chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de +la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se +trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un +Jacques Cartier. + +Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe +Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos +annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande, +c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à +Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le +souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes +compatriotes, et _au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de +l'Atlantique, béniront notre oeuvre_, c'est que l'on se mette à la tête +d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de +nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la +légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à +ce jour. + +Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada! + +Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman +patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la +centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux +livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du +courageux écrivain qui a réédité _Sagard_ et son _Histoire du Canada_, +vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est +perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de +monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de +statue à Paris! + +Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins +pleurés par le poëte: + +_Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire_? + +Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de _Jacques +Cartier_. Il y a, à Montréal, une place _Jacques Cartier_. Il existe +encore, dans notre métropole commerciale, un carré _Jacques Cartier_, +une banque _Jacques Cartier_ une rue _Jacques Cartier_.[165] + + [Note 165: Montréal aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car + elle lui doit son nom. + + "Après que nous feusmes yssus (_sortis_) de la dicte ville, + (_Hochelaga_) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre + sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, _Mont + royal_, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous + estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus + de trente lieues à l'environ (_à l'entour_) d'icelle." + + _Relation_ du second _Voyage de Jacques Cartier_, verso du + feuillet 26 et recto du feuillet 27.] + +A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de +quartier _Jacques Cartier_, un marché _Jacques Cartier_ une rue _Jacques +Cartier_, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute +sa longueur la presqu'île de la _Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le +pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur +en 1535-36_. + +Nous avons encore dans le collège électoral de _Québec_ une paroisse que +porte le nom de St. Gabriel de Val-_Cartier_. Puis encore, dans le même +comté, le grand lac et le petit lac _Jacques Cartier_ qui donne son nom +à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency, +Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint +près de la paroisse de Cap Santé. + +Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à +la renommée historique du Découvreur. + +Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une +des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de +la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de +l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de +notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette +hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St. +Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux, +le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux +couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada! + +L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le +patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de +St. Malo, de Rennes et de Paris.[166] + + [Note 166: Je sais, de source certaine, que la décoration + historique du Palais Législatif de la Province de Québec a été + accordée à notre ami M. Eugène Hamel par le Gouvernement de + Québec. Cet artiste distingué a déjà préparé les esquisses de + deux tableaux représentant, le premier, _Christophe Colomb reçu + par Ferdinand et Isabelle_, après la découverte de l'Amérique, le + second, _Jacques Cartier à Hochelaga_. Ces deux tableaux seront + exécutés dans les panneaux dominant, aux salles de l'_Assemblée + Législative_ et du _Conseil Législatif_, les fauteuils des + Présidents de ces deux chambres.] + + + + ---- + + TABLE DES MATIÈRES + + ---- + +Préface +Critique +Argument analytique. + +CHAPITRE PREMIER + +_Prologue_:-Un causeur d'autrefois. + +CHAPITRE DEUXIÈME + +La _Grande Hermine_. + +CHAPITRE TROISIÈME + +La _Petite Hermine_. + +CHAPITRE QUATRIÈME + +L'Emérillon. + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Un Noël Breton +_Épilogue_. + +APPENDICE + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une fête de Noël sous Jacques Cartier, by +Ernest Myrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS *** + +***** This file should be named 20635-8.txt or 20635-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/6/3/20635/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une fête de Noël sous Jacques Cartier + +Author: Ernest Myrand + +Release Date: February 21, 2007 [EBook #20635] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + +<h1>UNE<br> + +FÊTE DE NOËL<br> + +SOUS<br> + +JACQUES CARTIER</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>ERNEST MYRAND</h2> +<br><br> + +<p class="mid">QUÉBEC<br> + +IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS & FRÈRE<br> + +30, RUE DE LA FABRIQUE</p> + + +<hr class="short"> + +<h4>1888</h4> + +<br><br> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Il y a quelques années le bibliothécaire de l'Institut Canadien de +Québec, donnant son rapport à l'assemblée générale des membres de cette +institution littéraire, faisait cette déclaration remarquable:</p> + +<blockquote> + Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les + dix-neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé + parmi nos membres durant l'année qui vient de finir (1879-80), + sont des ouvrages de littérature légère. C'est un véritable + événement lorsque quelqu'un demande un livre sérieux. Nous + comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur + les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale, + mais presque personne ne vient secouer la poussière que s'y + accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert + qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir + l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple récréation + dont il ne faut pas abuser. +</blockquote> + +<p>Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice de la même +institution confirmait le diagnostic du mal signalé par son +prédécesseur. + +<blockquote> + <p>Dans le cours de la présente année, disait-il (1883-1884), la + circulation de nos livres s'est élevée à plus de 8,130 volumes.</p> + +<p> Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre + d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue + qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de + direction à augmenter la partie scientifique de notre + bibliothèque qui a été fort négligée jusqu'aujourd'hui. + Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le + goût des romans n'est que trop prononcé et le meilleur moyen de + combattre la propagation de ces lectures, pour le moins + frivoles, serait d'offrir à nos membres des ouvrages + scientifiques qui les instruisent et les intéressent. N'est-ce + pas là la mission de notre Institut, mêler "l'utile à + l'agréable".</p> +</blockquote> + +<p>De cet état de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutôt +que sérieux, un fait consolant se dégage. La statistique prouve avec +éclat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu +légèrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux +lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naïf, +comme toutes les vérités découvertes par La Palisse. Le mieux est +toujours et partout possible. Le point essentiel existe: <i>la jeunesse de +Québec lit</i>; elle aime passionnément à lire, et chez elle ce délassement +intellectuel prime de très haut dans le choix restreint de ses +amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel +demeure.</p> + +<p>Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse préfère le +dessert aux entrées du repas, la friandise et le bonbon à la soupe et au +bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de faire +goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, à mon sens, de +retrancher absolument le dessert, mais plutôt de servir une soupe +excellente, un rôtit parfait.</p> + +<p>Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement appliqué aux tables de +lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres +essentiellement littéraires. Ains, pour n'en nommer que deux célèbres, +Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gardés de proscrire ou +d'anathématiser le <i>Roman</i>. Loin de là; c'est à la faveur, au prestige, +à l'influence bien exploitée de ce tout puissant, qu'ils doivent la +meilleure part de leurs succès. Ça été la suprême habileté de ces bons +courtisans de flatter de la sorte le Maître Souverain de notre +littérature contemporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses +fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le +signalent, qu'on l'idolâtre comme un fétiche, ou qu'on l'exècre et le +fuie comme un épouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent +rencontrer de front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité +qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'imprudent +contradicteur. On ne détrône pas impunément un tel monarque, et mieux +vaut, pour l'ennemi, entrer en éclaireur qu'en guérilla dans son +royaume.</p> + +<p>Jules Verne, Flammarion n'auraient pas réussi à faire accepter leurs +ouvrages par une telle universalité de lecteurs si leurs cours +scientifiques déguisés en <i>romans</i>, n'eussent revêtu l'éclatante livrée, +parlé le langage charmeur, confessé le dogme infaillible de +l'Imagination, cette vérité éternelle de l'éternel Roman.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>J'en appelle au plus froid critique, le <i>Tour du Monde en Quatre-vingt +jours</i> eût-il jamais valu à son auteur fortune et renommée, si Verne +l'eût intitulé simplement: <i>Géographie Universelle?</i> De même, son fameux +roman-trilogie: <i>Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les +mers, l'Île mystérieuse</i>, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inouï +succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement publié une <i>Histoire +naturelle</i> en trois volumes? Et le <i>Voyage au centre de la Terre</i>, +n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux <i>Cours de +Physique et de Géologie</i>? Essayez d'écouler à la faveur de ce dernier +titre, un millier seulement de copies exactes du même ouvrage, et vous +m'en viendrez dire des nouvelles.</p> + +<p>Aussi Jules Verne, ce lecteur sérieux popularisant chez les liseurs de +romans les notions premières des sciences positives et les données +mathématiques des arts, se garde bien de prévenir, voire même d'éveiller, +au cours du récit merveilleux, l'attention de son public. Public +dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile à retenir et à +fixer, public capricieux, changeant, mobile à l'extrême, s'abattant sur +un <i>livre nouveau</i> avec la pétulance gourmande d'une volée de moineaux, +s'enlevant de même à grands bruits d'ailes et des cris colères, sitôt +que l'un des rongeurs s'est écrié: "<i>livre d'études!</i>"</p> + +<p>L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrême ce volage et farouche +lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut guérir, il ne dit pas: +"<i>Voici le remède</i>"; mais câlinement: "<i>Qui veut du bonbon?</i>" Tout +aussitôt le lecteur mord à l'amorce, se prend à l'hameçon et se noierait +au bout de la ligne plutôt que de lâcher l'appas. A travers l'intrigue +du récit, comme avec un filet à mailles inextricables, l'auteur amène +doucement, doucement, mais sûrement aussi, le lecteur frivole à sa +barque, c'est-à-dire, à son avis. Jules Verne éblouit, captive, capture +son lecteur avec l'éclat de style, tout comme l'autre, le pêcheur de +poissons, amorce sa clientèle avec des <i>mouches</i> à corselet d'or et à +plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui échappe... qu'au +dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement à son +prochain roman scientifique.</p> + +<p>Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et +l'excellence de leurs résultats est par trop évidente pour être +signalée. <i>Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,</i> sont de véritables +professeurs de géographie, d'histoire naturelle, de physique, déguisés +grimés convenablement en héros de romans. L'intrigue même du récit n'est +le plus souvent qu'une thèse scientifique, exposée, développée, +soutenue, établie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale +et raconté en un très beau style, qui fleurit, comme un jardin de +rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austères où +les savants de toutes les langues parlent le mot exact du théorème et de +l'équation.</p> + +<p>Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, alléché par la description +brillante mais précise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intéressé +par le détail inédit, mais toujours exact, des religions, des +gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries, +des arts professés par les peuples de latitudes différentes, s'en est +allé compléter (en même temps que vérifier) dans les ouvrages classiques +de la science, les connaissances acquises à la lecture de Jules Verne. +Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pédagogues et +leurs sermons, un <i>lecteur sérieux</i> d'un <i>lecteur frivole</i> et reconquis à +l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure.</p> + +<p>Alors, dans les bibliothèques publiques comme au foyer de la famille, +les livres sérieux occuperont une place d'honneur et de préséance, la +seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme +instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec à propos le langage +excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Québec, ce ne sera +plus un véritable événement quand quelqu'un demandera au conservateur +d'une bibliothèque publique l'usage d'un livre sérieux.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Ce que Jules Verne a tenté avec un éclatant succès pour l'enseignement +populaire de la géographie universelle; ce que Flammarion réalise avec +un triomphe é en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la +<i>Bibliothèque des Merveilles</i> poursuit, en vulgarisant dans les foules +les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer +en faveur des archives de notre Histoire du Canada.</p> + +<p>A part ce que nous avons appris <i>de force</i> au collège, que savons-nous +de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de +compléter les notions rudimentaires des <i>Abrégés</i> suivis en classe, par +la lecture entière de Ferland ou de Garneau? Quels rares étudiants, les +érudits de l'avenir, sont allés vérifier après coup, dans les archives +nationales, les données mêmes de l'histoire, ont remonté le cours des +faits et retrouvé les sources, analysé ces eaux de vérité où les auteurs +disaient avoir puisé la science, de crainte que le Mensonge ne les eut +empoisonnées d'infâmes calomnies?</p> + +<p>Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, uniques, +originales, qui manquant à Québec. L'inestimable bibliothèque de +l'Université Laval, vaut, elle seule, en trésors archéologiques toutes +les collections particulières ou publiques du pays.</p> + +<p>Le travail archéologique se réduit maintenant à la peine de lire.</p> + +<p>En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada, +Fribault, Jacques Viger, Laverdière, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine, +parmi les morts, les abbés Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault, +Messieurs Joseph Charles Taché, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James +Lemoine, parmi les vivants, ont taillé toute la besogne, parachevé la +tâche avant même que nous jeunes gens, fussions sortis du collège.</p> + +<p>Le vénérable doyen de notre littérature canadienne-française, +l'Honorable M. Chauveau, a publié, dans son <i>Introduction aux Jugements +et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle France</i>, une +nomenclature aussi complète qu'intéressante des principales archives +relevées au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province +de Québec.</p> + +<p>Hélas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses +archives, imprimées sur papier de luxe avec du caractère antique, +reliées à grands frais, tranchées d'or ou de carmin, continuent +aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques publiques, le sommeil +de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des greniers ou +l'humidité des caves, alors qu'elles étaient seulement de vieux +manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants, +livrés à la merci des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu. +<sup class="sml">1</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite à + bois que l'on découvrit un des volumes du <i>Journal des + Jésuites</i>, le seul qui ait échappé au même usage. L'autre ou + les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou + mêler leurs cendres vénérables aux tisons moins historiques + d'une bûche d'érable ou d'un rondin de merisier!</p> + +<p> Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il + convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les + archéologues se plaignent amèrement de ces désastreuses + négligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste célèbre:</p> + +<blockquote> + <p>Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un + goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels était + la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves + de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient + prendre dans les greniers de la préfecture... Je n'en + dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas + besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais + allusion, et que je connais, pour montrer que les + parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par + cela même, à faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu + la destinée la plus triste.</p> +</blockquote> + +<p> Pierre Margry, <i>Découvertes françaises</i>, 40 et 41.</blockquote> + +<p>Une poussière d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur +elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous +l'épaisseur ténébreuse d'un linceul et menace de les cacher à jamais aux +regards des hommes, de les faire disparaître, comme des cadavres de +voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'égalité fatale de la +steppe.</p> + +<p>Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles études +n'ont-elles pas coûté aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux +archéologues, aux historiens qui ont eu l'héroïque courage, la +patriotique vaillance de publier en éditions d'honneur, les manuscrits +originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien +apparaissent mesquins désespérants, ironiques, misérablement petits, les +résultats obtenus comparés à l'effort gigantesque apporté au +parachèvement d'une aussi monumentale entreprise!</p> + +<p>Nos archives nationales! Elles ont cependant porté bonheur aux +littérateurs de la génération précédente. Elles ont porté bonheur au +regretté Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du <i>Canada sous l'Union</i> +(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit <i>François de +Bienville</i>, son meilleur ouvrage; elles ont porté bonheur à notre érudit +compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux <i>Le +Chien d'Or</i>, merveilleuse légende canadienne française que les écrivains +de la Province de Québec ont laissé échapper de leur répertoire... faute +d'études archéologiques.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la légende et +l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le <i>Cinq Mars</i> d'Alfred de Vigny en +est un frappant exemple. Son autre célèbre ouvrage, <i>Stello</i>, n'est rien +que la trilogie biographique des poëtes Gilbert, Chatterton et André +Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment légère par le titre et +le mécanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs +historiques!</p> + +<p>Ce procédé, les nouvellistes de notre littérature canadienne française +l'ont employé avec un succès relativement considérable et de vogue et +d'argent. L'histoire du Canada en a retiré un étonnant profit de +vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de +Kirby, de Leprohon de John Lespérance, lui ont valu un peu de cette +popularité que l'on envie, à juste titre, aux oeuvres artistiques, +scientifiquement littéraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille +Flammarion et autres lettrés, partisans déguisés des sciences exactes +auprès de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers un cours +d'études.</p> + +<p>Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et +martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac fût demeurée aussi +inconnue qu'étrangère sans la lecture de <i>Bienville</i>? C'est un portrait +coloré, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique, +saisissant de vérité photographique, lumineux de gloire comme l'époque à +laquelle il appartient.</p> + +<p>Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'<i>Intendant +Bigot</i>,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt <i>Opinion Publique</i> +n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la +première bataille des plaines d'Abraham?</p> + +<p>Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de +la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée +dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les +remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire, +l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez +Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans <i>Les Anciens +Canadiens</i> de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé, +publiés en feuilletons dans la <i>Revue Canadienne</i> de 1860. Notre premier +cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très +canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite, +très historique, absolument historique.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Dans <i>Les Plaideurs</i> de Racine, <i>Petit Jean</i> exposant son cas, dit, au +troisième acte de la comédie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">"<i>Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement</i>."</p> +</div></div> + +<p>Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant +de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne +conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en +toute humilité de coeur et d'esprit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">"<i>Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement</i>."</p> +</div></div> + +<p>Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de +préférence?</p> + +<p>J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier, +véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série +chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant +Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse +mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des +nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse, +de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce +bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas +l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois, +Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts, +Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la +Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais, +au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de +Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et +prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison +d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda +Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si +vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette, +Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac, +Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière, +Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De +Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un +meilleur à-propos: <i>Quid prodest?</i></p> + +<p>Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les +archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de +vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la <i>Relation du second Voyage +de Jacques Cartier</i> est sans +contredit notre premier document historique puisque l'on y raconte la +découverte du Canada. Il était difficile, le lecteur en conviendra, +d'étudier un document authentique à la fois plus précieux et plus +vénérable d'antiquité.</p> + +<p>Non travail ne sera donc, à proprement parler, que la paraphrase +littéraire du <i>Second Voyage de Jacques Cartier.</i></p> + +<p>Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on +veut, composition fantaisiste où cependant la <i>folle du logis</i> n'est +qu'une esclave de la vérité historique. A ce point, qu'elle accepte les +noms de personnes, les mots anciens de la géographie, et consent à +suivre les événements, les faits, les circonstances dans leur ordre. +Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promène au milieu +d'eux, les interroge, les critique, les admire, à la manière d'un +voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les curiosités +d'un musée ou les monuments d'une ville étrangère. Le travail d'<i>Une +Fête de Noël sous Jacques Cartier</i> se compose d'une série de tableaux +historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain, +photographiées à la faveur de la lumière que peuvent concentrer à cette +distance (sept demi-siècles) les meilleurs instruments des archivistes et +des archéologues.</p> + +<p>Aussi le public instruit qui jugera <i>l'épreuve</i> sera-t-il d'autant plus +sévère pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer +la copie à l'original. Car, la raison essentielle de ce travail étant de +faire CONNAÎTRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le <i>récit littéraire</i> du +texte de la relation primitive<sup class="sml">2</sup> non pas tant pour démontrer, par la +vérité des événements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour +multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce <i>brief récit et +succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine +Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres<sup class="sml">3</sup></i>. +Occasion rare et précieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne +fortune de pouvoir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau +français du 16ième siècle, un français vieux, ou plutôt jeune comme +l'âge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fraîcheur +éternelle de l'esprit.</p> + +<p>Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'arrêtera sur ces +passages empruntés à l'original unique--imprimés à dessein avec +d'anciens caractères typographiques--- extraits bizarres, étranges comme +un grimoire, où l'orthographe primitive des mots, le suranné des +expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de +haute valeur archéologique.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la + "Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de + 1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque + impériale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi + consulté l'édition canadienne des <i>Voyages de Jacques + Cartier</i> publiée en 1843 sous les auspices de la <i>Société + Littéraire et Historique</i> de Québec.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 3: D'Avezac. <i>Introduction historique</i> à la Relation du + Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.</p></blockquote> + +<p>Et de même que la lecture des romans de Jules Verne a développé le goût +des études scientifiques, de même <i>la paraphrase littéraire d'un +document archéologique</i> éveillera-t-elle peut-être, chez plusieurs +jeunes gens instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, et +de se prendre, eux aussi, à leur savante et fascinante étude. Ce sera du +même coup développer chez les lettrés le goût de l'histoire par +excellence, celle de notre pays.</p> + +<p>Tout le travail archéologique proprement dit est terminé maintenant, les +manuscrits déchiffrés, copiés, collationnés, imprimés, se rangent +aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques. +Il n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à le lire! Et on ne lirait pas? +Je ne puis croire à cet excès d'indifférence ou de paresse!</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<h4>"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GRÉ SE +LIVRER A L'ÉTUDE," tel est l'objet entier de ce livre.</h4> + +<p>Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux +miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement +réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le +terrain par excellence de ses manoeuvres, la <i>description</i>. Son action +restreinte demeure étroitement liée aux <i>causeries</i> d'équipages que +défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais +vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les +événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste +hivernage. Qui plus est, ces <i>causeries de matelot</i> se rattachent à très +peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en +évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien +admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets +amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées +presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous <i>sentiments personnels</i> à +ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de +nostalgie que de scorbut.</p> + +<p>Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un +interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du +récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les +pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du +langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la +connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays +où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.</p> + +<p>Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car +j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de +Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue, +l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte +à remplir vaillamment ce premier rôle.</p> + +<p>J'ai dit <i>interprète</i>, j'aurais mieux fait d'écrire <i>coryphée</i>; car mon +cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec +cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne +la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure, +pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec +eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à +l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux, +discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances, +les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons +de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion +continuellement présente de donner à ses auditeurs un <i>Cours quasi +complet d'Histoire du Canada</i>. Un nom d'homme ou de ville, une parole, +une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés +dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison +de prendre la parole.</p> + +<p>Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements +ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les +antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières, +les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement +établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant +d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre +la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en +scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe, +voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui +cause à sa place.</p> + +<p>Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée +parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de +sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme +autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si +juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres +pensées.</p> + +<p>Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction +entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion +publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne +tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre +historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre +l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme, +telle époque ou tel événement historique.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente. +Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et +de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de +comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de +trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène +de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique +royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau. +Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui +appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique +qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le +droit de l'applaudir ou de le siffler.</p> + +<p><i>Un rôle d'équipage</i> pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de +mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon +travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot <i>Noël</i>, pour qui le +médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire +canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur +à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me +souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné +l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon +succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive.</p> + +<p>S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux +attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au +soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants, +que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de +tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une +vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à +son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui, +n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on +me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse +un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.</p> + +<p>ERNEST MYRAND<br> +Québec, 25 décembre 1887.</p> +<br><br> + + + +<p>ÉCOLE NORMALE-LAVAL<br> + +Québec, 4 avril 1887.</p> + +<p>L'honorable G. OUIMET.<br> + +Surintendant de l'Instruction Publique.</p> + +<p>MONSIEUR LE SURINTENDANT.</p> + +<p>J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, <i>Une fête de Noël +sous Jacques Cartier</i>. L'impression qui m'est restée de cette lecture +est des plus favorables.</p> + +<p>Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à +reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi +naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands.</p> + +<p>Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges. +L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables +monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus +anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs +sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif +des documents sur lesquels il s'appuie.</p> + +<p>Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me +paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos +vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la +poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses +inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant +écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits +historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de +lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de +l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en +s'amusant à une saine lecture.</p> + +<p>C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans +nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la +présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits. +Tout Canadien aimera à lire <i>Une fête de Noël sous Jacques Cartier</i> et +en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.</p> + +<p>Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de +mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la +société.</p> + +<p>Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et +respectueux dévouement.</p> + +<p>L. N. BÉGIN, Ptre.</p> +<br><br> + +<h3>ARGUMENT ANALYTIQUE</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>PROLOGUE</h3> + +<h3>UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.</h3> + +<p>Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'<i>Une Fête de Noël sous Jacques +Cartier</i> rencontre, sur la <i>Grande Allée</i>, le personnage de +Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour +donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante +mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre <i>trois</i>, le +nombre <i>treize</i> et la journée du <i>vendredi</i>.--Quelle ville regardait +Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule +accourait à Notre-Dame.</p> + +<p>CHAPITRE I</p> + +<p>LA NEF-GÉNÉRALE: "<i>Grande Hermine.</i>"</p> + +<p>Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le +transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La +Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut +voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques +Cartier.--Une chambre de batterie dans <i>La Grande Hermine</i>.--Office +divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques +Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la +flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur +les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les +trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de +Roc-Amadour.--<i>Adeste fideles</i>.--Foi ardente du Découvreur.</p> + +<p>CHAPITRE II</p> + +<p>LA CARAVELLE; "<i>Petite Hermine</i>"</p> + +<p>Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom +Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que +chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes +d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la <i>Petit +Hermine</i>.</p> + +<p>CHAPITRE III</p> + +<p>LA GALIOTE: "<i>Emérillon</i>".</p> + +<p>Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil +sur le <i>Fort Jacques Cartier</i>, et se rendent à l'embouchure du ruisseau +Saint-Michel.--Ils y découvrent l'<i>Emérillon</i> enlisé dans la neige.--Le +cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord +de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart +et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur +camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra +Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme +le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés, +des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de +Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les +dernières prières.</p> + +<p>CHAPITRE IV</p> + +<p>UN NOËL BRETON.</p> + +<p>Réflexions de Laverdière sur les <i>Noëls</i> de la Nouvelle-France.--Ce que +les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait +bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques +Cartier.</p> + +<p>ÉPILOGUE</p> + +<p>Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de +Jacques Cartier.</p> +<br><br> + + +<h2>UNE<br> + +FÊTE DE NOËL<br> + +SOUS<br> + +JACQUES CARTIER</h2> + +<p class="mid">============================</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>PROLOGUE</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>UN CAUSEUR D'AUTREFOIS</h3> + +<hr class="short"> + +<p>L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à +imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "<i>Québec en l'an +2,000</i>". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant +mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste? +Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes, +ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer, +abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points, +ni même regarder aux dessins du patron.</p> + +<p>C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études +pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques +ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la +dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume... +le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait.</p> + +<p>Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes, +les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides +<i>à la perche</i>, refoulent les courants à coups d'aviron, font les +portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations +d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation +chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du +passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le +Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent, +mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui +du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690, +ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20 +Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château +St. Louis, ou le <i>Kébec</i> Fondé du 3 juillet 1608, le <i>Kébecq</i> se Samuel +de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le <i>Stadaconé</i> de Donnacona, +la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade +algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins, +sous une aile d'oiseau, <sup class="sml">4</sup> le <i>Canada</i><sup class="sml">5</sup> de Jacques Cartier, +l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14 +septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire + (l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) <i>Stadaconé</i> + dans la langue des Sauteurs signifie <i>aile</i>. La pointe de + Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." <br>Ferland, + Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: <i>Canada</i>".<br> + Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.</p></blockquote> + +<p>Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un +plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction +d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des +âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des +faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de +leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient +hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs +inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.</p> + +<p>C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me parlait +ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre, +mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du +soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du +chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente +minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la +ville où nous allions rentrer.</p> + +<p>Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de +la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la +route, la <i>Grande Allée</i>, la rue fashionable par excellence du quartier +à la mode de notre actuelle cité, l'antique <i>chemin du Cap Rouge</i>, trois +fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable +beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement, +longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire +une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du +belvédère.</p> + +<p>Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise +de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à +relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de +l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions +Etrangères<sup class="sml">6</sup>, où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il +n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une +épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des +vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il +n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère +illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland, +couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec, +moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de +Vaudreuil, de la Jonquière <sup class="sml">7</sup>, quatre des plus fameux gouverneurs de +notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne +sais plus quelle chapelle latérale <sup class="sml">8</sup>.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de + Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte + de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de + Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées + de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de + Québec.</p> + +<blockquote> + On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste + marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces + grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude, + et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après + la translation de ces ossements tout est encore à + faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière + dorment dans la ville qui a été le siège de leur + gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler + aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est + vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas + encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre + gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le + cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec! +</blockquote> + +<p> Faucher de Saint Maurice--<i>Relation des Fouilles faites au + Collège des Jésuites, page 11</i>.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié. + L'<i>Histoire du Canada</i> par Smith, publiée à Québec en 1815, + nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de + ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:</p> + +<p> I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur + Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la + Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698.</p> + +<p> II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur + Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et + Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai + 1703.</p> + +<p> III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur + Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de + l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant + Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième + octobre 1525.</p> + +<p> IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire + Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron + de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux, + Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef + d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant + Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et + passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six + heures et demie du soir, âgé de 67 ans.</p></blockquote> + +<p>En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort +depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël +1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences +surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe? +Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore +aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de +flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens +parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite, +que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de +lui demander d'où il venait me manqua absolument.</p> + +<p>Ce mot <i>joie</i> en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans +vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de +courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que +j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas +encore eu de pire distraction.</p> + +<p>La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres, +l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute +récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans +doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é +tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors +aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés +de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on +veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de +mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral.</p> + +<p>Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant +chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du +squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre +gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre +du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières +oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en +traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre, +mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige, +l'ombre intense de son corps palpable.</p> + +<p>Devinez d'où je viens? me dit-il + +Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.</p> + +<p>Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette +localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse<sup class="sml">9</sup> et au +premier missionnaire<sup class="sml">10</sup> de la Nouvelle-France.<sup class="sml">11</sup></p> + +<p>Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte +historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de +sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain.</p> + +<p>De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à +une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de +Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de +Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de +Chasteaufort<sup class="sml">12</sup>;--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain, +à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à +Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à +Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au +florentin Jean Verrazzano.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de + Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de + Sillery.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au + Canada.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano, + florentin au service de François Ier, prit possession du + Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de + <i>Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des + Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France</i> par + Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort, + <i>administrateur</i> jusqu'au 11 Juin 1636.</p></blockquote> + +<p>Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands +personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des +acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de +leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de +notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix, +l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien +l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières +pensées.</p> + +<p>Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à +la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons +le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de +l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait +éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le +sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres +ténèbres.</p> + +<p>Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à +regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre +belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une +procession interminable.</p> + +<p>Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels +figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles? +Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme +au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue +cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt +pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives?</p> + +<p>Vous méprisez les figurants! De toute évidence vous avez le préjugé des +auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques, +les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le +travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur. +Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie +devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous +avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, <i>à +la française</i>. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de +meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette +représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène, +figurants comme premiers rôles.</p> + +<p>Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de +Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la +mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend +par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à +St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535.</p> + +<p>Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un +attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de +Rouen, <i>le petit roi de Tadoussac</i>, de Jean Nicollet, de François +Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de +Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du +Fondateur de Québec,<sup class="sml">13</sup> et qui lui avaient rendu l'inestimable service +d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des + Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du + Canada--Tome Ier, page 275.</p></blockquote> + +<p>A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel +Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un +culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes +et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques +misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir?</p> + +<p>Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en +ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas +justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la +gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une +part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre +Rencontre, à Mathurin Franchetot,<sup class="sml">14</sup> cinq paysans, cinq confesseurs de +la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette +terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre +les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui +l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du +martyre!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.</p></blockquote> + +<p>Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée +d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le +héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660?</p> + +<p>Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse; +nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en +souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens, +faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et +sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de +l'esprit. Voyez plutôt:</p> + +<p>Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques +Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier +Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié +de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac, +Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné +Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.<sup class="sml">15</sup> +Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de + Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au + régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les + ait conservés.</p></blockquote> + +<p>J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante +de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage +pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un +aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce +miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant +Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec +le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux +enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement +impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment +l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage, +préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne +pas au suprême élan du combat.</p> + +<p>Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition +fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel <i>Palmare</i> de notre histoire +le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le +courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas +seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!</p> + +<p>Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms +de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres +frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.</p> + +<p>L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se +frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs +consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre +des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité +de ce nom de famille Blaise <i>Juillet</i> qui l'émeut, l'impressionne, +l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre +<i>trois</i>, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui +remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les +anneaux d'un reptile.</p> + +<p>Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée +du chiffre <i>trois</i> fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce +phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent +peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême +plaisir à chanter des <i>chansons de marche</i>. Vous savez les belles +chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels +élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des +vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.<sup class="sml">16</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice + Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une + amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les + fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application + du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa + diu!</p> + +<p> L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est + mort à 34 ans!</p></blockquote> + +<p>Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au +refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien +de fois le chiffre <i>trois</i> entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi) +dans l'action ou le décor de nos <i>chansons de marche</i>. Ainsi par +exemple:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">M'en revenant de la Vendée + <p class="i12">Dans mon chemin j'ai rencontré + <p class="i12"><i>Trois</i> cavaliers fort bien montés. +</div></div> + +<p>Voilà pour le couplet + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">J'ai vu <i>le loup, le renard, le lièvre</i> + <p class="i12">J'ai vu le loup, le renard passer.</p> +</div></div> + +<p>Voilà pour le refrain + +<i>Trois</i> personnages encore!</p> + +<p>Autre exemple:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Mon père a fait bâtir maison</p> + <p class="i12">L'a fait bâtir à <i>trois</i> pignons</p> + <p class="i12">Sont <i>trois</i> charpentiers qui la font.</p> +</div></div> + +<p>C'est le premier couplet du fameux <i>Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand +bonnet-te!</i></p> + +<p>Le cinquième couplet demande:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Que portes-tu dans ton jupon?</p> +</div></div> + +<p>Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">C'est un pâté de <i>trois</i> pigeons!</p> +</div></div> + +<p><i>Trois</i>! toujours <i>trois</i>, le chiffre fatidique!</p> + +<p>Et que me direz-vous des: <i>Trois p'tits tambours revenant de le guerre</i>? +Une célèbre celle-là!</p> + +<p>Et l'immortelle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">En roulant ma boule, roulant</p> +<br> + <p class="i12">Derrière chez nous est un étang</p> + <p class="i12">En roulant ma boule,</p> + <p class="i12"><i>Trois</i> beaux canards s'en font baignant!</p> + <p class="i12">Toutes leurs plumes s'en vont au vent!</p> + <p class="i12"><i>Trois</i> dames s'en vont les ramassant!</p> +</div></div> + +<p>Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir +son cruchon:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Par ici-t-il y passe <i>trois</i> chevaliers-barons!</p> +</div></div> + +<p>Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12"><i>Trois</i> beaux navires sont arrivés</p> + <p class="i12">Chargés d'avoine, chargés de blé.</p> + <p class="i12"><i>Trois</i> dames s'en vont les marchander.</p> + <p class="i12">Marchand, marchand, combien ton blé?</p> + <p class="i12"><i>Trois</i> francs l'avoine, six francs le blé!</p> +</div></div> + +<p>Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français <i>D'où +viens-tu, bergère</i>, je vous rappelle son dernier couplet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Y a <i>trois</i> petits anges<p class="i12"> + <p class="i12">Descendus du ciel,<p class="i12"> + <p class="i12">Chantant les louanges<p class="i12"> + <p class="i12">Du Père Éternel.<p class="i12"> +</div></div> + +<p>Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne, +mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma +vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du +chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit, +comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa +combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma +mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien +que les événements d'une époque!</p> + +<p>A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en +Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3 +Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre +du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé<sup class="sml">17</sup>. Et +de même que <i>trois</i> caravelles la <i>Santa Maria</i>, la <i>Pinta</i>, la <i>Nina</i> +avaient découvert le Nouveau Monde, de même <i>trois</i> navires, la <i>Grande +Hermine</i>, le <i>Courlieu</i>, l'<i>Emérillon</i> du hardi Capitaine Jacques +Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était +divisé en <i>trois</i> royaumes sauvages, le <i>Saguenay</i>, le <i>Canada</i>, +l'<i>Hochelaga</i>. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de +<i>trois</i>, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron +qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques +au Canada redevenu français<sup class="sml">18</sup>. Ce fut le <i>trois</i> Juillet 1608 que +Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit +de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII +par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore <i>trois</i> +vaisseaux, le <i>Saint Pierre</i>, le <i>Saint Jean</i>, le <i>Don de Dieu</i>,<sup class="sml">19</sup> que +ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui +irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la +flottille mouilla devant la ville.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage <i>Honguedo</i> que + signifie <i>le bout de la terre</i>.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le + Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.</p></blockquote> + +<p>Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que +voulez-vous, j'ai la passion du nombre <i>trois</i>! et je parierais sur lui +tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette. +D'autre ont le culte du chiffre <i>sept</i>. Leur religion vaut la mienne, et +vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se +discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.</p> + +<p>D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant, +j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans +l'imaginative.</p> + +<p>Cela m'étonne!</p> + +<p>En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison +historique!</p> + +<p>Historique?</p> + +<p>Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois +treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13 +Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le +bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la +première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre +1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui +et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le <i>treizième</i> article du Traité +de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante +mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire +à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit +monter treize canadiens français à l'échafaud.<sup class="sml">20</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une + cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la + déportation, et tous leurs biens furent confisqués. <i>Treize</i> + condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur + l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en + Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres + par le duc de Wellington. Laverdière: <i>Histoire du Canada</i>, + page 221.</p></blockquote> + +<p>Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous +donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent +mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du +chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race, +ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme +nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes, +frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque +vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses +blessures.<sup class="sml">21</sup> Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros, +James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet +1632 que Thomas Kertk remit l'<i>Abitation de Kébecq</i> et le Château +Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis +Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la +garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne. +Croyez-moi, le <i>Treize</i> est une mauvaise carte; nous autres, +Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi +nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert +du champ de bataille.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant + l'action.</p></blockquote> + +<p>Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus +logiquement que vous avez <i>la peur du vendredi</i>. Ces deux superstitions +se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs +mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le +cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est +blessé à mort un <i>treize</i>, il expire un <i>vendredi</i>, et on l'enterre un +<i>vendredi</i>. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de +fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus +excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.</p> + +<p>Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du +vendredi par hasard? Vous m'étonnez!</p> + +<p>Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous +le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.</p> + +<p>Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.</p> + +<p>Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le +28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un +vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement +de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette +date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à +Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5 +août 1689, eut lieu l'épouvantable <i>massacre de Lachine</i>, une hécatombe +humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des +bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont +que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la +Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de +ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646, +1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,<sup class="sml">22</sup> sont +autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos +rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par +toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant, +1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence. +<i>L'année du massacre</i>, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et +c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre +manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le +15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta +sur l'échafaud!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 22:<br>1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.<br> + 1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.<br> + 1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.<br> + 1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis. + Martyres de Brébeuf et de Lalemant.<br> + 1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les + Iroquois.<br> + 1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les + Iroquois.<br> + 1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.<br> + 1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.<br> + 1654. Destruction de la Nation des <i>Eriés</i> ou <i>Chats</i>.<br> + 1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans. + Assassinat du Père Garreau.<br> + 1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons + martyrs.</p></blockquote> + +<p>Je crois donc fermement que ces <i>raisons historiques</i> justifient, et +amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.</p> + +<p>Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous +réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres +talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre +ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du +nombre 13 que la male-main du Vendredi.</p> + +<p>Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire +vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à <i>Robinson +Crusoé</i> l'heureuse et neuve idée de nommer <i>vendredi</i> le féroce +cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan +Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce +moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement. +Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces +malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et +rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les +mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les +catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage <i>Vendredi</i> est gai comme +un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh! +vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que +Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement), +avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a +rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!</p> + +<p>La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les +mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.</p> + +<p>Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes +catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta +sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa +délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce +propos.</p> + +<p>Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois +quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12 +Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de <i>la Pinta</i>! +Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les +siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!</p> + +<p>Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert, +laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée +patrie.<sup class="sml">23</sup> Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes +moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je +sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune +homme, que ce ne soit un vendredi!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet + 1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette + entreprise (<i>l'établissement de Port Royal en Acadie</i>) comme + pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au + labourage et culture de la terre, tandis que les autres + s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller + ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai + commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT. + "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné + Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea + les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous + retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut + le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens + comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs + races." Benjamin Sulte: <i>Histoire des Canadiens-Français</i>, + Tome Ier, chapitre III, page 63.</p> + +<p> Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie + Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle + dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit + cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de + notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre + l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au + labourage de la terre." Ferland: <i>Notes sur les Régistres de + Notre-Dame de Québec</i>, page 9.</p></blockquote> + +<p>Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le <i>Saint-Étienne</i> partit de +Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois +premiers missionnaires du Canada.</p> + +<p>Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à +Québec. <sup class="sml">24</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant + l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par + les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le + Breton.</p></blockquote> + +<p>Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval, +notre premier évêque, arriva à Québec.</p> + +<p>Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures +de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força +de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les +vaisseaux de l'amiral Phips.</p> + +<p>Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie +d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.</p> + +<p>J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur +dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois +fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos +quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de +vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais +rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la +mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions +décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les +catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste +influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines +d'Abraham <sup class="sml">25</sup> fut livrée un <i>jeudi</i>.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais + célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des + Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui + possédait autrefois une partie de cette étendue de + terre.--Abraham Martin, dit <i>l'Écossais</i>, pilote, acquit, par + donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt + arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la + Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents." + Lemoine, <i>Album du Touriste.</i> Note E de l'Appendice.</p></blockquote> + +<p>Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat +avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un <i>mardi</i>, le 18 septembre +1759; Montréal, un <i>dimanche</i>, le 7 septembre 1760; le <i>Traité de +Paris</i>, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un +<i>jeudi</i>, le 10 février 1763; ce fut encore un <i>dimanche</i> que Montgomery +fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31 +décembre 1775. <i>Et reliqua</i>.</p> + +<p>Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les +marquaient chez les anciens.</p> + +<p><sup class="sml">26</sup>Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare +et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les +autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve +partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux +recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 26: <i>Albo notanda lapillo dies</i>. Odes d'Horace.</p></blockquote> + +<p>Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna +clair, comme l'écho d'une joie enfantine.</p> + +<p>Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons +des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se +disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut, +c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre +histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière +de ses éphémérides!</p> + +<p>Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là +matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça, +n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté, +magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le +maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on +est venu me chercher si brusquement.<sup class="sml">27</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de + maladie seulement.</p></blockquote> + +<p>Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:</p> + +<p>La Mort!</p> + +<p>Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce +mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.</p> + +<p>La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un +léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je +continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant +toujours à la présence d'un homme vivant.</p> + +<p>Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue <i>Grande +Allée</i>. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du +sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt +à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la +banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas +des environs.</p> + +<p>Une tour Martello<sup class="sml">28</sup> basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde +sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le +Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses +troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle +appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement +militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit +de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie, +l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de +soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois, +point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières +soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de +campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour +reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes +batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas +dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery +passer la revue de leurs historiques régiments.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la + direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui + complètent les fortifications sud de Québec.</p></blockquote> + +<p>La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on +regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante +richesse de son plus fier quartier<sup class="sml">29</sup>, soit que l'on s'attarde à +contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la +campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de +l'Aube-Rivière<sup class="sml">30</sup>, le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les +villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des +bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la +rivière St. Charles.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 29: Le quartier Montcalm.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de + Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.</p></blockquote> + +<p>Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.</p> + +<p>Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!</p> + +<p>L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même ville +que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple, je vois +la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre +Hôtel-de-Ville<sup class="sml">31</sup>; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan<sup class="sml">32</sup> au +lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les +quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans +le salon du barbier Williams;<sup class="sml">33</sup> les jardins de l'abbé Vignal, aux +Ursulines<sup class="sml">34</sup>. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez +regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au +numéro 72 de la rue St. Louis. <sup class="sml">35</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou + Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site + même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux." + <i>Album du Touriste</i> par LeMoine, page 16. Depuis la + publication de <i>L'Album du touriste</i>, M. LeMoine aurait, + paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant + que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison + actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45 + et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux + suppositions? la parole est aux archéologues.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant + Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat + de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement + l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine: + <i>Histoire des Fortifications et des Rues de Québec</i>, page + 18.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur + la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36 + sur la même rue <i>(Montcalm's Head Quarters)</i>, et la + boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs) + sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises + (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un + triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues, + très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des + gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur + le ciel un profil excessivement aigu.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à + l'encoignure des rues <i>Parloir</i> et <i>Stadacona</i>. Il cultivait + un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au + soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta + l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire + de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à + Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27 + octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et + des rues de Québec", page 18.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le + cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.</p></blockquote> + +<p>Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées +parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille +capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue; +mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns +à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les +connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique" +<i>laudatores temporis acti</i>. Il en est un célèbre qui a passé par votre +ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord +Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux +frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise +ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable +diplomate était un véritable <i>laudator temporis acti</i>, dans toute la +large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en +félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi +des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les +monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi +pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les +vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les +terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles +monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou +poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques, +m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée +canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me +console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque +les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute +lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix +intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à +mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le +silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague +irrésistible.</p> + +<p>Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à +marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure +St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place +du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui +de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré +borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la +Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la +rue Buade, <sup class="sml">36</sup> à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des +Jésuites<sup class="sml">37</sup> servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre +du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents, +sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans +toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes +le besognes.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de + Frontenac.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de + Gamache, fut bâti en 1637.</p></blockquote> + +<p>En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville, +Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur <sup class="sml">38</sup> +carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait +être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la +Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son +éternelle gamme en <i>do</i> naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords +plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il +commença lentement à jouer <i>Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil +Autrefois</i> de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par +l'immortelle poésie de Burns.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de + Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury + (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en + Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635. + Ferland: <i>Histoire du Canada</i>, Tome Ier, page 277.</p></blockquote> + +<p>Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des +nations chrétiennes, <i>Adeste fideles, laeti triumphantes</i>. Cette +religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons +de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil +parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie +de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la +mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans +les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte +du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la +verdure et la feuillée symboliques de nos <i>Crèches de Noël</i>. L'âme se +sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave, +exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel +étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les +sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.</p> + +<p>Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale +symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la +grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de +tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées +distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement +l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante +impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses +causeries d'un auditoire de sots.</p> + +<p>Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.</p> + +<p>Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva +la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des +Jésuites.</p> + +<p>C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le <i>collège des +Jésuites</i>, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le +<i>chez nous</i> délicieux de ces apôtre incomparables, qui, <i>pour l'amour du +bon Dieu</i>, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs +places au foyer domestique. Le <i>Collège des Jésuites</i>; c'était la seule +étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à +l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne, +s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant +emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger. +Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les +plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte +repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et +de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire, +car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude +et les veilles interminables de la prière.</p> + +<p>Le <i>Collège des Jésuites</i>, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez +fait une caserne!<sup class="sml">39</sup> Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le +séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus +sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française +est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées +en écuries! Le <i>Collège des Jésuites</i> aurait pu devenir une grange; et +vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728, + mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800. + C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là + le gouvernement prit officiellement possession des biens de + la Société de Jésus.</p></blockquote> + +<p>Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de +séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de +courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces +stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort, +Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel, +Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est +pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de +Macchabées.</p> + +<p>Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le <i>Collège des +Jésuites.</i> Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre +de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui +avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme +obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite +est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les +pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de +fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un +détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé +les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre +Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la +Rive Nord.<sup class="sml">40</sup> L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale +son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de +mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation +canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où +les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse, +son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût +porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes + du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le + quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais. + <i>Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement</i> + dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page + 9.</p></blockquote> + +<p>Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des +carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait +maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides +avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches +partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je +moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop. +J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui +déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères +chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse +est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en +cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans +retour par quelque irréparable catastrophe.</p> + +<p>Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque +se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée +de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute +clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie +intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint +jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des +braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien +ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une +population en liesse.</p> + +<p>Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord, +la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes +religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction +puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette +occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu +superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes +et des merveilles <i>inouïes</i> de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs, +pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris +ceux qui prétendent l'être), discuter <i>fortissimo</i> les mérites et +démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs +parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez +naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.</p> + +<p>Aussi spécialement séduite par les promesses de ce <i>Christmas Festival</i> +et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante +de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de +la banlieue. <i>La Banlieue de Québec</i> n'est pas précisément aux confins +de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes +d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de +fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons +marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de +Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville, +voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville +se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine, +pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien. +C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de +lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux +yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne +savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou +de la neige immaculée.</p> + +<p>Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées +estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec +une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans +la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré, +agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si +intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige, +qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses +que gigantesques.</p> + +<p>Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des +innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de +légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une +aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées +paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans +l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en +braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la +nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des +soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers +qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits +nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures +d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.</p> + +<p>L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette +heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait +embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et +saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux +profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de +distance.</p> + +<p>Aussi, <i>toute la ville était dans la rue</i>, suivant le mot d'une femme +célèbre; tout Québec était dehors, y compris le <i>tout-Québec obligé</i> de +tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il +aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue +La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs, +foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide, +impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur +l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.</p> + +<p>Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son +regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine +envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du +Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un +cimetière.</p> + +<p>Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte +de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous +le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps +retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel +de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche +vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du +Vieux marché<sup class="sml">41</sup> où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi, +l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans +doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de +la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait +avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro +militaire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Nouvelle agréable!</p> + <p class="i12">Un Sauveur Enfant nous est né!</p> + <p class="i12">C'est dans une étable</p> + <p class="i12">Qu'il nous est donné!</p> +</div></div> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.</p></blockquote> + +<p>Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix +insinuante.</p> + +<p>A vos ordres, lui dis-je.</p> + +<p>Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.</p> + +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE DEUXIÈME</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>LA GRANDE HERMINE.</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au +fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme +la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de +m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la +fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite, +sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de +tailles et de ramure.</p> + +<p>Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et +singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition +appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu, +alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen +payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au +centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par +soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et +de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale +moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces +voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de +La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.</p> + +<p>Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette +sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,<sup class="sml">42</sup> serrés +les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à +l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en +bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 42: Auprès d'icluy lieu (<i>l'embouchure de la Rivière St. + Charles</i>) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona + et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi + bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien + fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et + sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs + (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi + gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz + croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient + sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques + Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de +sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous +cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts +semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.</p> + +<p>Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite +clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les +cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas, +quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte +raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne +mesurait guère plus d'un arpent.</p> + +<p>Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée, +l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette +haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une +excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune, +alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à +l'inonder de ses molles et pensives clartés.</p> + +<p>Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si +possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du +firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il +éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit +de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le +ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes +de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le <i>gamma</i> d'Andromède; à +l'est, le <i>Grand Chien</i>, les <i>Gémeaux</i>, le <i>Cocher</i>; au sud, le géant +<i>Orion</i>, le <i>Taureau</i>, sa <i>Pléiade</i> d'étoiles sur l'épaule (cette même +constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les +<i>Danseuses</i><sup class="sml">43</sup>), puis le <i>Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le +Verseau</i>; à l'ouest, le <i>Cigne, la Lyre, l'Aigle</i>; au nord, <i>Céphée, +Cassiopée,</i> les deux <i>ourses, Hercule</i> et le <i>Dragon</i>. Ce spectacle +éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini +rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que +j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé! +Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine +encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique +splendeur!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été + observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez + les Iroquois les <i>Pléiades</i> étaient les <i>Danseurs</i> et les + <i>Danseuses</i>, la voie lactée portait le nom de <i>chemin des + âmes</i>, la <i>Grande Ourse</i> était désignée par un mot sauvage + qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le + Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la + figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que + les trois étoiles qui composent la queue de la <i>Grande Ourse</i> + sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces + étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle + là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le + bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était + désigné comme <i>l'étoile qui ne marche pas</i>.</p> + +<p> Ferland, <i>Histoire du Canada</i> Tome Ier, pages 139 et 140.</p> + +<p> Voici l'origine des <i>Pléiades</i> suivant la légende iroquoise:</p> + +<p> Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le + soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un + monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des + leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire + une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents + refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela; + alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux + chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils + bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les + parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde + tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit + bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du + chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il + avait éprouvé de retourner vers la terre.</p></blockquote> + +<p>Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes, +comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me +rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la +splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans +le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était +apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. <sup class="sml">44</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout + l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix + luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il + le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant + quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il + ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si + grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non + seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce + pays." <i>Relations des Jésuites</i>, année 1649, ch. V, page 17.</p></blockquote> + +<p>Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y +clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de +la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je +m'amusais à reconstruire ces prophétiques <i>labarum</i>, cherchant à deviner +quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses +avaient traversés.</p> + +<p>Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à +l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi, +que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle +m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique +expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des <i>Pléiades</i>. +Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la +victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, +dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en +un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque +confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage +humain sur la Terre.<sup class="sml">45</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p> Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de + Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut + prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et + ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les + Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et + burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent + entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils + auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du + Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.</p></blockquote> + +<p>Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes: +Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux, +Bellatrix, Altair, le <i>delta, l'epsilon</i> et le <i>dzêta d'Orion</i> ces +<i>Trois Rois Mages</i>, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette +page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de +l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de +circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si +radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres, +les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.</p> + +<p>Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais +cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec, +sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me +paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à +moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain +précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place; +conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion +faite, je trouvai ma situation consolante.</p> + +<p>Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.</p> + +<p>Vous l'avez dit.</p> + +<p>Quelle heure est-il?</p> + +<p>Minuit sonne.</p> + +<p>Quel jour?</p> + +<p>Le vingt-cinq décembre.</p> + +<p>Cette année? Allons donc! vous plaisantez!</p> + +<p>Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous +sommes à 350 ans d'hier!</p> + +<p>1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon +interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du +coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il +ajouta presqu'aussitôt:</p> + +<p>C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume +de Donnacona! <sup class="sml">46</sup> Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir +et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. <sup class="sml">47</sup> +Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie +Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne +l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou +peut lui-même devenir un poteau de torture<sup class="sml">48</sup>. Le sol indien prête +étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile + d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé + <i>Donnacona</i> en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna, + vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens + devant nos navires. <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, + feuillet 13.--édition 1545.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un + établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de + soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable + d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu + pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant + d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de + Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir + une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées + vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le + courage.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier + n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère + mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie + comme en férocité. A preuve cet épisode de la <i>Relation</i> de + 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de + cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de + parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des + Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le + Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de + Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière +m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins +terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un +fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux +sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort +les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des +buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher, +éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs +novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux +qu'ils pillent.</p> + +<p>A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt +multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce +bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: <i>des arbres, des arbres, +des arbres</i>, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui, +<i>des mots, des mots, des mots</i>. Seulement, ma réponse eût été de +beaucoup plus inquiète que sarcastique.</p> + +<p>Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est +peut-être commencée.</p> + +<p>Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le +bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid, +offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre +aisément mon infatigable guide.</p> + +<p>Où allons-nous? demandai-je + +Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.</p> + +<p>Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus +des troncs morts: entendre la messe à la <i>Grande Hermine</i>.</p> + +<p>Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence, +c'est-à-dire, <i>prestissimo</i>.</p> + +<p>C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait, +par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé +cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres +qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais +la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin, +je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait +alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se +casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je +quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,<sup class="sml">49</sup> (la rue de Palais, +de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un +affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le +sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand +arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure +typographique d'un S majuscule parfait.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 49: <i>Histoire des Fortifications et des Rues de Québec</i>, + par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue + Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du + Saint-Charles, s'appela plus tard la <i>Rue des Pauvres</i>, parce + qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était + affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".</p></blockquote> + +<p>A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du +pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps, +prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait +gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et +transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, +étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.</p> + +<p>Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.</p> + +<p>Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins +de Jacques Cartier nommaient cette rivière <i>Cabir-Coubat</i>, à cause de +ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend +cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa <i>Sainte-Croix</i>, en +mémoire de l'<i>Exaltation de la Sainte-Croix</i> dont on célébrait la fête +le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535. +Quatre-vingt-quatre ans plus tare,<sup class="sml">50</sup> les Pères Récollets l'appelèrent +<i>Saint-Charles</i>, en souvenir de Messire Charles des Boues, +ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur +de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu +dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et +précieux exemple de la reconnaissance humaine!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois + de Juin de cette année.</p></blockquote> + +<p>Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant +le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre +que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant +quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque +gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore +l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que +les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme +des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la +rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.</p> + +<p>Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle +régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si +faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une +pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute +évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné +de nous.</p> + +<p>J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une +chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je +m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires +jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant +deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, +silencieusement, comme des fantômes.</p> + +<p>C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de +mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs +têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de +plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du +rouge. Leurs bras nus<sup class="sml">51</sup> étaient piqués de tatouages étranges: profils +d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles +d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes + qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus + grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse + et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les + jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est + chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de + Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de + 1545.</p></blockquote> + +<p>Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:</p> + +<p>Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!</p> + +<p>Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas +même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il +traînaient après eux sur la neige une longue tabagane<sup class="sml">52</sup> chargée de la +royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom + de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, + page 113.</p></blockquote> + +<p>Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit +avec le cours naturel de la rivière.</p> + +<p>Où vont-ils? demandai-je à mon guide.</p> + +<p>A Stadaconé, cela est évident.</p> + +<p>Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire: +Comment le savez-vous?</p> + +<p>Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un +sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de +bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle, +ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page +27:</p> + +<p>"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap +Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence +ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de +cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la +forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la +rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de +<i>Stadaconé</i> qui signifie <i>aile</i> en langue algonquine.</p> + +<p>"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre +la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte +d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les +sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en +abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique; +il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve +actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau +descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."</p> + +<p>Rappelez-vous encore le <i>succinct et brief</i> récit du Second Voyage de +Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le +futur emplacement de Québec.</p> + +<p>"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée, +aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et +demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le +premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle +demeurance se nomme Stadaconé." <sup class="sml">53</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du + feuillet 32, édition de 1545.</p> + +<p> "Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la + partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le + faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."</p> + +<p> <i>Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec.</i></p></blockquote> + +<p>Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de +reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que +l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un +intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au +Canada l'historique devancière du Québec historique.<sup class="sml">54</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de + Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la + rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière + St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.</p> + +<p> Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable + pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y + arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la + Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière + St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé, + résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par + la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis + précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des + sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction + Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier, + xij.</p></blockquote> + +<p>Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un +connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que, +la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris, +que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil +à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives +inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce +bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux +reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour +toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement +prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les +nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.</p> + +<p>Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front. +A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je +mis cela?</p> + +<p>Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.</p> + +<p>C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant +de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de +sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.</p> + +<p>Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.</p> + +<p>Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:</p> + +<p>Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me +répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde, +et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant +d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait +de Jacques Cartier.</p> + +<p>L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement. +C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée +d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours +entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source, +figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en +pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux +coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les +plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus +accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait +prêté la largeur d'un brin d'herbe.</p> + +<p>Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire +incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière +Lairet!<sup class="sml">55</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 55: La rivière Lairet tire son nom de <i>François Lairet</i>, + un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près + de la petite Rivière. "<i>Paroisse de Charlesbourg</i>", ouvrage + de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.</p></blockquote> + +<p>Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil +géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure +historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?</p> + +<p>Et comme je n'y étais pas du tout: <i>Oculos habent et non vident</i>, +s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.</p> + +<p>Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse +petite rivière Lairet:</p> + +<p>Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la +bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!</p> + +<p>Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur +place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.</p> + +<p>Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un +oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et +quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête +étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.</p> + +<p>Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une +moustache, et là un buisson pour la barbe.</p> + +<p>C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le +profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier, +comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.</p> + +<p>Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil +géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de +s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain +où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes, +l'expression saisissante de la vie particulière aux images +photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse +et le relief hardi des camées.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + +<p>Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix +moqueuse, <i>mon Cartier</i> vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un +portrait d'après <i>Nature</i>! Un bon vieil auteur que je vous garantis +classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire +cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre +belle langue française.</p> + +<p>Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue. +Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de +la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour +n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de +croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère, +avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies, +l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité +Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et +séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature +avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux +camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable +monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de +notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle +médaille commémorative? <sup class="sml">56</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été + relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée + sous la direction du Département des Terres de la Couronne. + C'est la page ou plutôt la planche No. 37, <i>Paroisse St. Roch + Nord</i>, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of + Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans + deposited in the office of the Department of Crown Lands by + and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer. + Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac, + manager, 1879.</p> + +<p> Cette référence au document original permettra aux incrédules + de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique + et la fidélité de sa copie.</p></blockquote> + +<p>Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup +j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt +toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un +groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était +un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.</p> + +<p>Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce +ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et +jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs +rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille. +Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit, +abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les +broussailles du rivage.<sup class="sml">57</sup> Au sommet de l'éminence, sur le plateau même +de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de +haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il +dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen +avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement +attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les +cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont +pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou +colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait +certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le +fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite +de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les +blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que +couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche + de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans + la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés + ou espèces de retranchements. <i>Voyages de Jacques Cartier</i> + 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique + de Québec, en 1843, page 109.</p></blockquote> + +<p>Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût +facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté +victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée +que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais +m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste. +Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards +l'entrée de la Rivière Lairet.<sup class="sml">58</sup> Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement +devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis +d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare +militaire, il s'écria: "<i>Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!</i>" +Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: <i>Mes Trois Mousquetaires!</i></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière + (<i>la rivière St-Charles actuelle</i>) qui vient dedans les + terres d'un lac distant de notre habitation (<i>celle de + Québec</i>) de six à sept lieues. Je tines que dans cette + rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre + habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna, + d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des + vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement + et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement, + qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de + bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou + quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent + évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée + par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que + c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun + aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier + au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que + ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc., + etc.</p> + +<p> Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV, + année 1608.</p> + +<p> AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, + page 26.</p> + +<p> Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II. + Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.</p></blockquote> + +<p>Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil +pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien, +absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au +rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec +ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale +d'un monstre marin.</p> + +<p>Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux +constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à +l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment, +deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un +d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à +l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et +dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions +entendu sonner.</p> + +<p>Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille +naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques +Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un +triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés +larges et profonds. <sup class="sml">59</sup> Immédiatement placés sous le canon du Fort ils +n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages +pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur +la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à +l'ennemi.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils + ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de + gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer + le Fort tout à l'entour de <i>gros fossés larges et parfonds</i>, + avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la + nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts + et à chacun changement des dits quarts les trompettes + sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. <i>Voyage + de Jacques Cartier</i>, édition publiée en 1843 par la <i>Société + Littéraire et Historique de Québec</i>, page 52, chapitre XII.</p></blockquote> + +<p>Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient +une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail +crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un +secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures +perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines +qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant +vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur +inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un +goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.</p> + +<p>J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de +nouveau en criant avec enthousiasme: <i>Les Trois Vaisseaux de Jacques +Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!</i></p> + +<p>Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie +qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec +appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?</p> + +<p>Très possible, monsieur le maître-ès-arts.</p> + +<p>Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter +l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot +lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée. +Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus +rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et +la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards +des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura +deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et +le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace +épaisse de quatre doigts.<sup class="sml">60</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril + avons été continuellement enfermés dans les glaces, + lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et + dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et + plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de + nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en + sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les + futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de + hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz + d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que + l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga + gellé."</p> + +<p> Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et + 37. Édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu, +fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre +les intempéries de cette formidable saison de l'année.</p> + +<p>Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires +ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son +niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les +charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux +chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les +gaillards les ponts, les embelles<sup class="sml">61</sup>, les dunettes, et les châteaux de +poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les +conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des +influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée +qu'une lame de verre au premier choc.</p> + +<p>Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,<sup class="sml">62</sup> me +dit-il en entrant, la <i>Grande Hermine</i>.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 61: Voir Bouillet au mot <i>gaillard</i>: Dictionnaire des + Sciences des Lettres et Arts.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à + son bord le <i>Capitaine-Général</i>. "Et depuis nous être + entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la <i>Nef + generalle</i> par la mer de tous vents contraires jusqu'au + septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite + <i>Terre-Neuve</i> et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk + Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27. + Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et + chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en +revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux +compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et +tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de +bravoures et de gloires.</p> + +<p>Cent-vingt--soixante--quarante<sup class="sml">63</sup> tonneaux additionnés ensemble ne +donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on +part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la +main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais, +voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille +tonneaux.<sup class="sml">64</sup> N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la +partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette +morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du +ventre avec le premier bercement de tangage.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 63: <i>La Grande Hermine</i> jaugeait 120 tonneaux, <i>La + Petite Hermine</i>, 60 tonneaux et <i>l'Emérillon</i> 40 tonneaux; + soit en tout 220 tonneaux.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 64: Le steamer <i>Parisian</i>, de la ligne Allan, jauge + 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie + transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot <i>La + Numide (Numidian)</i> qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé + <i>Bellerophon</i>, en rade de Québec, pendant l'été de 1887, + jaugeait 7,550 tonneaux.</p></blockquote> + +<p>Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus +déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré +moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si +forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile, +qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de +taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison +pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi +larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des +canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la +fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de +la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc +Esmerillon<sup class="sml">65</sup>, n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée +d'audace de notre immortel découvreur?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le + petit gallion appelé <i>L'Esmerillon</i> que de présent il + (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà <i>vieil et caduc</i> + pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront + besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant + suite aux <i>Voyages de Jacques Cartier</i> en 1534.</p></blockquote> + +<p>A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche, +vice-roy de "<i>Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes</i>" +montait un vaisseau si petit "<i>que du pont</i>, dit la chronique du temps, +<i>on pouvait se laver les mains dans la mer</i>." C'était un navire +découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au +centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée +au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se +pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. +Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette +belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec +laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, +et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus +importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité +du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable +Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un +esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût +fait sombrer en un clin d'oeil.</p> + +<p>Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64), +l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche +avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un +archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce +propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:</p> + +<p>M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et +à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses +barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons" +(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je +ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des +écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de +la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps +qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile +Chevalier a fait du <i>défricheur</i> à ce propos, comme sur bien d'autres, +si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai +pas vérifié.</p> + +<p>Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à +consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet, +Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du +Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.</p> + +<p>Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme +un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était +abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un +silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée +d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.</p> + +<p>Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me +rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:</p> + +<p>Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent +ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde? +Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?</p> + +<p>Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.</p> + +<p>Franchement, oui.</p> + +<p>Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.</p> + +<p>Cinquante hommes?</p> + +<p>Tout aussitôt, comme si la <i>Grande Hermine</i> eût voulu donner raison à +Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de +piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église +un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.</p> + +<p>Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire +et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.</p> + +<p>Venez vite, me dit Laverdière.</p> + +<p>L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où +les Français avaient hâlé la <i>Grande Hermine</i> pour l'atterrir +solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur +dépassait le niveau des bastingages.</p> + +<p>Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le +panneau.</p> + +<p>Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère +d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement +demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet +arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie +distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps +perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne +odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si +suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le +déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des +paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient +maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.</p> + +<p>"<i>Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias +noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et +claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis +Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod +erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus +Dominus in civitate David.</i>" <sup class="sml">66</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient + pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange + du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les + environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande + crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte + la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour + le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous + est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."</p></blockquote> + +<p>C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.</p> + +<p>Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui +qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques +Cartier.</p> + +<p>Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier +roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.</p> + +<p>Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux. +Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de +lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion +soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.</p> + +<p>Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la +beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et +facultés.</p> + +<p>Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en +sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle. +Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de +voir les <i>Compagnons de Jacques Cartier</i>.</p> + +<p>Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau, +Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels +labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles +études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau, +n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!</p> + +<p>Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français, +ces audacieux gars de St. Malo, ces <i>maistres compaignons mariniers, +pillotes et charpentiers de navires</i> hardiment venus aux <i>terres neuves</i> +du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux +courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait +le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie +intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et +me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces +bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.</p> + +<p>Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire: +Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette +brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière +d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier! +Jacques Cartier!!</p> + +<p>Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme +je fus prompt à le reconnaître!</p> + +<p>N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.</p> + +<p>En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui +autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, <sup class="sml">67</sup> que je crus +n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait +quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir +commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa +nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa +flottille historique.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile + Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo + (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques + privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de + faire la comparaison entre cette copie et le précieux + original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre + canadien est excellent et reproduit avec une saisissante + vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis + emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout + le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.</p></blockquote> + +<p>Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et +sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère +semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements +de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à +première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament +essentiellement impressionnable et nerveux.</p> + +<p>L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité +admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges +dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent +intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même +de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de +papillotements rapides, inconscients, involontaires.</p> + +<p>Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne +l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la +vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups +d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein +scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière +rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un +bois de chauffage.</p> + +<p>Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie, +les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence +d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un +front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres +et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.</p> + +<p>Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les +paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes +brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique +aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.</p> + +<p>Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil +sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la +façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les +première clameur du vent les colères aveugles de la mer.</p> + +<p>A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs +véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide +audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois +l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte, +tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant +comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de +Christophe Colomb?</p> + +<p>Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût +apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de +l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers +conquérants de son époque, la <i>Route de la Chine</i> demeurait l'idée fixe, +le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme +les énigmes du Sphinx.</p> + +<p>C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest +insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons +de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées +de Cathay<sup class="sml">68</sup> et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que +Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent +arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et +si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des +<i>hommes blancs vêtus de drap de laine!</i> <sup class="sml">69</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui + soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également + il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle + du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur + une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry: + Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page + 81.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de + soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce + passage de la <i>Relation de son Second Voyage</i>: Car il + (<i>Donnacona</i>) nous a certifié avoir été à la terre du + Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres + richesses. Et y sont des <i>hommes blancs</i> comme en France et + accoutrés de drap de layne. <i>Second Voyage de Jacques + Cartier</i> 1535-36, <i>verso de la page</i> 40. Sur la foi de ce + document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir + visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des + rubis, et des <i>hommes blancs comme les Français</i>, vêtus de + drap de layne." Ferland: <i>Histoire du Canada.</i> Tome Ier, page + 36.</p></blockquote> + +<p>A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres +minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements +navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots +brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les +monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine +voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent +plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des +intonations de voix humaine parlant un langage humain.</p> + +<p>La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque, +ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe +proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement +entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues. +Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe +en était si naturellement exacte que Samson Ripault<sup class="sml">70</sup> rasant son +capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au +portrait auguste du grand François Ier.</p> + +<p>Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo, +avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la +splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des +sauvages d'Hochelaga.<sup class="sml">71</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter <i>Documents + Inédits sur Jacques Cartier et le Canada</i>, faisant suite à la + <i>Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier</i> en 1534, + pages 10, 11, et 12, édition de 1598.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la + race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les + Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux + regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment + comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques + Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour + lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage + de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26, + édition 1545.</p></blockquote> + +<p>A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se +tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote +du <i>Courlieu</i>; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, +capitaine et pilote de l'<i>Emérillon</i>.</p> + +<p>Venaient après, au second rang, les trois <i>Maistres de nef</i>, Thomas +Fourmont, de la <i>Grande Hermine</i>, Guillaume Le Marié, de la ville de +St-Malo, de la <i>Petite Hermine</i>, et Jacques Maingard, de l'<i>Emérillon</i>, +l'un des quatre fils du parrain<sup class="sml">72</sup> de Jacques Cartier. Charles Guillot, +le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce +dernier maître de nef.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume + Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il + était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.</p></blockquote> + +<p>Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les +gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de +Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de +la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.</p> + +<p>Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine +des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la +liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.</p> + +<p>Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres +Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au +grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois +vaisseaux.</p> + +<p>Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les +charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement +dits.</p> + +<p>Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent +seulement le personnel valide des trois équipages.</p> + +<p>En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St. +Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques +Cartier.</p> + +<p>Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au +centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante +hommes présents, le carré des officiers et le personnel des +gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la +chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les +deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un +étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la +longueur du navire.</p> + +<p>Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.</p> + +<p>Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la +coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.</p> + +<p>Ce rôle d'équipage, le voici:</p> + +<p>Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot, +Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume +Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache +Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault, +Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques +Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset +Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De +Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.</p> + +<p>Puis, quatre des charpentiers de navires:</p> + +<p>Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin +le barbier, Samson Ripault.</p> + +<p>Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître, +tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et +tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de +<i>Le Marié</i>, le maître de la <i>Petite Hermine</i>, de Guillaume <i>Le Breton +Bastille</i>, le capitaine et pilote de l'<i>Emérillon</i>, de Charles <i>Guillot</i> +le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de +<i>Pontbriand</i>, fils du seigneur de Montcevelles, Jean <i>Poullet</i>, Garnier +et Jean <i>de Chambeaux</i>, de Thomas <i>Fourmont</i>, le maistre de la <i>Grande +Hermine</i>, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du <i>Courlieu</i>, +de Dom Guillaume <i>Le Breton</i>, le premier des aumôniers de Cartier; enfin +les noms populaires de Jehan <i>Hamel</i>, Jacques <i>Duboys</i> (Dubois), Goulset +<i>Riou</i> (Rioux), <i>Legendre</i> Estienne <i>Leblanc</i>, Geoffroy <i>Ollivier</i>, +Guillaume <i>Esnault</i> (Hénault) Françoys <i>Duault</i>, Julien <i>Golet</i> (pour +Goulet) Françoys <i>Guillot</i>, Jehan <i>Fleury</i> Estienne <i>Nouel</i> (les Noël +actuels), Michel <i>Hervé</i>, Pierres Esmery dit <i>Talbot</i>, Guillaume +<i>Guilbert</i> (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes <i>Thomas</i>, Jehan +<i>Pierres</i>, etc., etc.</p> + +<p>Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées, +poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le +froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux +seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ +lamentablement restreint pour un observateur.</p> + +<p>Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus, +renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants +d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front, +accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme +une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le +crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.</p> + +<p>La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir +une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair +de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait +avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.</p> + +<p>Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux +fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela +répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle +ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie, +produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression +religieuse et artistique de cet imposant spectacle.</p> + +<p>N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du +catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille +tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout +meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle! +Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie +symbolique plus éclatante de <i>Grande Lumière surgie pour éclairer tout +homme venant en ce monde!</i></p> + +<p>Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu, +cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique +observance du cérémonial breton.</p> + +<p>Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends +pas.</p> + +<p>La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à +l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante +cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi +défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.<sup class="sml">73</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand + usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y + avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits + chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y + avait en outre deux <i>grandes chaudières</i> fournies du magasin, + pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des + Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On + avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit). + Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher + qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle + il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." <i>Journal des + Jésuites</i>--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25 + décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel + pendant toutes les messes (de Noël)." <i>Journal des + Jésuites</i>--année 1646--page 74.</p></blockquote> + +<p>Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de +la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château +de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du +Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme +des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice. +Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain, +c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque +amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres, +balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles; +bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans +oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un +fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade +improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des +batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par +l'historique équipage de la <i>Grande Hermine</i>.</p> + +<p>L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de +travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans +connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des +travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à +cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots +valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints +du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs +et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections +égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les +veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux +besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant, +intolérable.</p> + +<p>Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses +courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards +piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces +festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de +cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.</p> + +<p>Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de +cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains +de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les +coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot +FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches, +attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le +vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement +travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je +m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage +(l'<i>esurgny</i> des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets, +des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient +probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de +quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes, +plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.<sup class="sml">74</sup></p> + +<p>En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était +dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez +une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux +d'avirons étroitement liés ensemble.</p> + +<p>La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique, +appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670 +Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps +expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.<sup class="sml">75</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au + monde est <i>esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques + Cartier</i>, page 44, édition 1843.</p> + +<p> Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de + monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces + grains étaient faits de la nacre de certains coquillages + marins. Cartier appelle ces coquillages <i>esurgny</i>, les + sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient <i>wampum</i>. + Ferland <i>Histoire du Canada</i>; Tome Ier, page 30.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 75: On the last of September (1670) the priests made an + altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked + sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers + received the sacrament, as did also those of his late + colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their + party descending the Grand River towards Lake Érié, etc. + Parkman: <i>La Salle and the Discovery of the Great West</i>. + Chapitre II, page 18.</p></blockquote> + +<p>A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de +toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à +rouelle<sup class="sml">76</sup> pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre, +étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes +et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des +étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules +épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte +des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de +cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant +grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude +gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces +engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en +rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante, +onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une +véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme +rutilantes, les feux croisés de ces <i>bâtons de guerre</i> dont la vue seule +frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.<sup class="sml">77</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 76: <i>Dague à rouelle</i>: "Long poignard espagnol garni + d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire + des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot <i>dague</i>.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit + Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit + seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict + cappitaine et ses gens portoient tant de <i>bâtons de guerre + (arquebuse)</i> parce que de leur part n'en portoient nuls + (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour + leur marrisson (<i>en dépit de leur mécontentement</i>) ne + laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de + France et qu'il le sçavait bien. <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, + 1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué, +de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont +était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint +de remplacer le dôme du baldaquin par le <i>ciel</i> du dais, figuré, +au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide +comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une +fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot <i>Saint Malo</i> écrit +en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles, +rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes, +fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin +improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en +rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur +le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et +pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la +mâture.</p> + +<p>Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les +lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très +naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la +précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte, +les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde, +dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique, +par la dernière brise de mer.</p> + +<p>Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la <i>Grande Hermine</i> +ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin. +Celle de droite, est la misaine de l'<i>Emérillon</i>. La toile du fond, +celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se +détachent en éventail appartient au <i>Courlieu</i>.</p> + +<p>Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?</p> + +<p>Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont +marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres, +aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un +symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.</p> + +<p>Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.</p> + +<p>Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors +Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint +à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici +maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au +centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de +voilure appartiennent à la nef-générale, la <i>Grande Hermine</i>. L'hermine +est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la +Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses +ducs et les quartiers de son royal écu.</p> + +<p>Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.</p> + +<p>Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.</p> + +<p>Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint, +d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur +de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure, +démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression +d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais +juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait +lever de la panoplie.</p> + +<p>On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme, +regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère +distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et +gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord +classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon +opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me +disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit +comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se +recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à +tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour +Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent +évidemment la patte caractéristique de l'échassier.</p> + +<p>C'est un <i>courlis</i>, me dit l'archéologue, un <i>courlieu</i>, pour parler le +vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à +l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la <i>Petite Hermine</i>. Vous +savez, n'est-ce-as, que le nom de <i>Courlieu</i> fut changé en celui de la +<i>Petite Hermine</i>, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques +Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la +légende de son château de poupe la symbolique image de son premier +nom.<sup class="sml">78</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 78: La <i>Petite Hermine</i> portait auparavant (avant 1535) + le nom de <i>Courlieu</i>, changé pour ce voyage (celui de 1535). + Ferland: Tome I, page 21.</p></blockquote> + +<p>Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse +d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son +rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans +la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa +garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de <i>demoiselle</i>?</p> + +<p>Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de +l'<i>Emérillon</i>, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là, +plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile +toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin +d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du +courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de +la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle +n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau, +dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un +geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une +branche.</p> + +<p>Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des +naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se +nomme <i>émérillon</i>, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté +pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve, +gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.</p> + +<p>Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite +crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de +lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un +vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses +bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur +bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries +innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de +façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien +encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de +quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse +que tombée sous les pioches des démolisseurs.</p> + +<p>L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable +habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du +sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.<sup class="sml">79</sup></p> + +<p>Roquemado?</p> + +<p>Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour<sup class="sml">80</sup>, était au temps +de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage +célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée +extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des +meilleurs thaumaturges. <i>Notre-Dame de Roquemado</i>, Jacques Cartier lui +fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant <i>y aller si Dieu +lui donnait grâce de retourner en France.</i></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi + esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist + porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un + arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des + neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on + dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient + cheminer tant sans que malades yroient à la procession + chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant + la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il + eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict + ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de + Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de + retourner en France." <i>Voyage de Jacques Cartier</i> 1535-36, + feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour + mieux dire <i>Roque Amadou</i>, c'est-à-dire des Amans. C'est un + bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à + St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil. + N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de + Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600 + habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition + contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage; + antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal, + épée du paladin Roland. Bouillet. <i>Dictionnaire universel + d'Histoire et de Géographie</i>, 1874, pages 1618-16, au mot + <i>Rocamadour</i>.</p> + +<p> Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.</p> + +<p> A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je + dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme + du mot ancien <i>Roquemado</i>.</p></blockquote> + +<p>Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour, +bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au +capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur +et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.</p> + +<p>Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille <i>ymage en +remembrance de la vierge Marie</i>, avec sa figure écaillée, racornie, +envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une +moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de +la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique +n'avait pas quitté l bord de la <i>Grande Hermine</i> depuis la course +fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque +et encore plus en ressemblance des hommes et des <i>artistes</i> de ce temps. +Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à +cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal +assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du +Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.</p> + +<p>Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art +chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était +demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle, +l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et +rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, <i>le plus beau des +Enfants des hommes</i>, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à +l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui +la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente. +Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls, +une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres, +et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les +regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?</p> + +<p>J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à +l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une +suave et pénétrante expression religieuse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12"><i>Adeste, fideles, laeti, triumphantes;</i></p> + <p class="i12"><i>Venite, venite in Bethleem,</i></p> + <p class="i12"><i>Natum videte Regem Angelorum.</i></p> +</div></div> + +<p>C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique, +le vieux <i>noël</i> par excellence, un <i>lied</i> centenaire comme le +Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans +le Ciel, pendant l'éternité, <i>les hommes de bonne volonté</i> la chanteront +en souvenir de la Terre.</p> + +<p>L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12"><i>Venite, adoremus Dominum.</i></p> +</div></div> + +<p>Et le solo de reprendre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12"><i>En, grege relicto, humiles ad cunas</i></p> + <p class="i12"><i>Vocati pastores approperant;</i></p> + <p class="i12"><i>Et nos ovanti gradu festinemus.</i></p> +</div></div> + +<p>Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un +hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme +sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le +bout.</p> + +<p>La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la +caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos +clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir +trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements +de la manoeuvre.</p> + +<p>Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus +suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient +regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles +de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, +chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé +qui s'endort.</p> + +<p>Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition +de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, +aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins +pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.</p> + +<p>A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la +chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle +vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, +semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude +même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au +moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un +vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au +crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient +d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des +volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une +cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et +blanchir l'Atlantique.</p> + +<p>Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon +des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le +colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces +des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire +d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes +tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires +indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses +dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages +d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de +l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en +dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de +Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires +rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les +heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres +s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse +qu'inconnue.</p> + +<p>Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant +au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques +compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques +soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, +tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière +bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, +scintillantes comme des astres.</p> + +<p>Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel +du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la +vision ravissante du <i>chez-nous</i> dans la patrie, un <i>at home</i> hélas! +loin de douze cents lieues.</p> + +<p>Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé +de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce +qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de +l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, +toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de +l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages +s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en +plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre +le sol natal et le proscrit!</p> + +<p>Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent +silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où +l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement +l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts +que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le +reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique +le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.</p> + +<p>Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne +sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les +vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la +taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, +cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût +broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.</p> + +<p>Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, +c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! +Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans +les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à +Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de +marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les +églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui +demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, +à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, +éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le +navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, +peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.</p> + +<p>Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme +une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé +qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe. +L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et +reposée.</p> + +<p><i>In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum. +Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine +ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat +lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non +comprehenderunt...</i></p> + +<p><i>Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe +était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été +faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En +Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière +luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise...</i></p> + +<p>Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous +rappellent-elles pas quelque chose?</p> + +<p>Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux +lèvres.</p> + +<p>A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là... +ne me rappelait rien.</p> + +<p>Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant +un cours à ses élèves:</p> + +<p>Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du +feuillet vingt-sixième de la relation:</p> + +<p>"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple +(d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'<i>In principio</i>, +faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il +donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer +chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (<i>prit</i>) une paire +d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre +Seigneur. Sy que (<i>de telle sorte que</i>) tous les assistants le peurent +ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent +merveilleusement bien entendibles (<i>attentifs</i>)."</p> + +<p>Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le +récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page +de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que +l'orthographe.</p> + +<p>Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée, +Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la +voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque +apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.</p> + +<p>Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de +Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée +grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en +gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de +républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait +mieux chercher <i>tout d'abord le chemin du ciel</i> avant de trouver <i>la +route de la Chine</i>. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre +se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les +primeurs et la primauté des <i>terres neuves</i> d'Amérique, Jacques +Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en +guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant, +en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en +reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel +d'un pays plus grand que l'Europe.</p> + +<p>Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce +sauvage pays l'art infernal des <i>traiteurs</i>, l'amour maudit de l'argent, +jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation +évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable +liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de +l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires +catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de +l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu +la découverte du Nouveau Monde.</p> + +<p>Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de +l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du +Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière +pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage +tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,<sup class="sml">81</sup> Jacques Cartier ne +parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est, +ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de +parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité +de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, +il ne dit pas la France, mais <i>la Terre</i>, parce que la Terre, pour +l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages + du <i>royaume d'Hochelaga</i> eut lieu le 3 octobre 1535.</p></blockquote> + +<p>Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux +bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un +sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant +que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le +misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose +presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et +si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de +l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!</p> + +<p>En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du +Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait +grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe, +était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui +était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel +soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, +si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations +d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!</p> + +<p>A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine +de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène +puisse saisir davantage la formidable valeur du mot <i>éternel</i>.</p> + +<p>Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet +évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la +circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui +parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui +était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses +Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure +l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui +n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré, +revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de +l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que +les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un +ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!</p> + +<p>Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se +trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière +tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité +chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du +Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut +d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne +doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que +pour y faire régner Jésus-Christ.<sup class="sml">82</sup></p> + +<p>N'est-ce pas que le <i>Père de la Nouvelle-France</i> continuait à la fois le +rôle et la mission de son Découvreur?</p> + +<p>Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le +bord de la nef-générale: <i>Grande Hermine</i>.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 82: Hubert Larue: <i>Histoire Populaire du Canada</i>, page + 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du + Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit + enfant une récompense surabondante à ses travaux + apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où + il avait découvert le <i>Père des Eaux</i>, écrivait dans sa + relation:</p> + +<p> <i>Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme, + j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce + que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous + passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier + les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après + quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de + l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il + mourût par une providence admirable pour le salut de cette + âme innocente</i>.</p></blockquote> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>LA PETITE HERMINE</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Nous traversâmes l'espace qui séparait le <i>Courlieu</i> de la <i>Grande +Hermine</i>, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille +de la <i>Petite Hermine</i>, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.</p> + +<p>Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui +m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries +plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes +d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle +éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient +les canons.<sup class="sml">83</sup> Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et +calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air, +simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites +fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la +caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur +ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de +bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre +m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables +ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris +de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise +de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate +attention!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un + retranchement avait été élevé autour des navires et armé de + pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes + les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage + prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages, + passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les + Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse. + Ferland, <i>Histoire du Canada</i>, page 33.</p></blockquote> + +<p>Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les +mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans +des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur +mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant +les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement +arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des +paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une +convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout +de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller +d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans +chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et +retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un +recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible +ennemie, et, finalement, ne point partir!</p> + +<p>Comme ils sont entassés! m'écriai-je.</p> + +<p>Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le <i>Courlieu</i> les +malades de la <i>Grande Hermine</i>, afin de préparer le bord e la +nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de +Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait +intolérable. Devinez combien ils sont?</p> + +<p>Au moins vingt-quatre.</p> + +<p>Bien touché, vous avez fait mouche.</p> + +<p>Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: <i>tassés comme +harengs en caque</i>?</p> + +<p>Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie +épidémique?</p> + +<p>Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez +ces malheureux à la bouche.</p> + +<p>Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me +dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"</p> + +<p>Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette +atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la +fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans +la cale, pour chauffer le navire.</p> + +<p>C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives +enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères. +Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme +de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche +devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il +empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses +pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la +catastrophe finale.</p> + +<p>A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques +tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien +entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir +jusqu'au blasphème.</p> + +<p>Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier), +s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec +anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême +violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière +à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du +missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des +rhétoriciens:</p> + +<p>Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il +est toujours cloué!</p> + +<p>L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence +naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée, +harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité +comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons +de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un +homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait +en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales +et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère, +se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.</p> + +<p>Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et +l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien +longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq<sup class="sml">84</sup> partiront par +le sabord.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536) + nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et + principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques + Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord +de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas +Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les +autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier. +Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de +l'<i>Emérillon</i>.</p> + +<p>Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant +toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée +laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la +caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me +fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque +aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond +d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut +candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière +brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries +du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât +d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage +l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt +je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait, +à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques. +Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons +les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de +goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien +l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait +penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de +la paix.</p> + +<p>Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques +Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du +crucifix.</p> + +<p>C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la +flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle +expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce +des cheveux comme des rides profondes du visage.</p> + +<p>Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade +endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère +qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.</p> + +<p>Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.</p> + +<p>--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.</p> + +<p>Laquelle donc?</p> + +<p>Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la +Terre pour souffrir encore plus que vous!</p> + +<p>Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!</p> + +<p>Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant: +"Landerneau! Ah! mon village!"</p> + +<p>L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir +éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la +figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.</p> + +<p>L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne +Reumevel.<sup class="sml">85</sup> A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à +Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels +reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la +navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le +premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à +mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 85: ou Princevel.</p></blockquote> + +<p>Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le +pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai +de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne +Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui +aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus +regarder personne.</p> + +<p>Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière. +Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le +suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès +Gilles Staffin<sup class="sml">86</sup> tous du bord de la <i>Grande Hermine</i>. Ils ne font que +semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs +lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars +de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un +oeil d'espion!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 86: ou Stuffin.</p></blockquote> + +<p>J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme +un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et +qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en +toile à voile, deux grosses larmes.</p> + +<p>Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages +sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la +Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes +et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie +grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: <i>Bretagne! +Bretagne!</i> toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique +de l'Évangile, ramasserait son grabat.</p> + +<p>Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas +éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût +redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout +auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un +mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il +crut qu'il se levait debout.</p> + +<p>Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non +seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils +sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons +voisines sur la même rue, celle de la <i>Mouette</i>. Ce marin porte un nom +étrange, Yvon LeGal.<sup class="sml">87</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le + rôle d'équipage du <i>Henri IV</i>, l'un des paquebots de la ligne + Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant + venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887, + avec la barque <i>Wylo</i>, il s'en suivit un procès célèbre devant la + Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du <i>Henri + IV</i>, se nommait <i>Le Galle</i>;--Augustin Le Galle de St-Brieuc, + France, marin, âgé de 39 ans.</p></blockquote> + +<p>Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris +qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son +dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec +vingt-quatre autres bons <i>compagnons de mer</i>, restés chez nous à cause +du scorbut.</p> + +<p>Quelle heure est-il demanda le scorbutique.</p> + +<p>Vingt minutes à l'Horloge Virante,<sup class="sml">88</sup> lui répondit l'aumônier, avec un +beau sourire.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 88: <i>Orloge Virante</i>, c'est-à-dire, <i>minuit</i>. Le temps était + mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août, + jusques à l'<i>orloge virante</i>, fîmes courir environ quinze lieues + jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les + Isles <i>Sainct Germain</i>." <i>Voyage de Jacques-Cartier</i>, 1535-36, + page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition + de 1545.</p></blockquote> + +<p>--Aujourd'hui la Fête de Noël! <i>Le jour est fériau,--Na, unau, nau! +Da-oui!</i> C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à +la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël +d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit +là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père +avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant +le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de +la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur, +soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait +d'acolyte avec Mérault, <i>de la Grève</i>. Je me tenais moi, dans le bon +coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à +genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis +que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la +fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. <i>Terr-i-ben</i>! +Je vois tout cela d'ici.</p> + +<p>Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat +voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie, +une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à +ça!</p> + +<p>Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une +prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos +d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé +à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'<i>Élévation</i>. Oh! +la bonne farce!</p> + +<p>Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des +arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises +paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort +comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un +beau grand rond autour de nos deux querelleurs. <i>Da-oui!</i> l'on se serait +cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers +de Roc-Amadour qui se battent.</p> + +<p>Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit +le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A +tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le +lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis +que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le +damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à +mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! <i>Terr-i-ben!</i> comme je le +regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas +de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le +briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends +donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou +sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à +l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.</p> + +<p>Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui +s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute +notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le +<i>réveillon</i>. O la bonne farce! <i>Da-oui!</i> En a-t-il fallu manger de +vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en +scorbut!</p> + +<p>Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans +l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le +Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision +présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux +de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.</p> + +<p>LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps +passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que +je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, +la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas +sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle +dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, +est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à +voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on +les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?</p> + +<p>Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette +nuit avec la vieille mère!</p> + +<p>Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, +de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais +des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles +doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, +récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles +doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. +Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop +loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec +colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, +et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de +nids plus vides que le <i>chez-nous</i> de St. Brieuc!</p> + +<p>Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre +porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et +moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, +inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y +aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il +advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! +Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa +promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est +pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il +s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du +lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les +autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de +s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les +vieux noëls de la Bretagne.</p> + +<p>Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit +être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le +premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à +allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable +nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres +Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne +éteinte maintenant, et pour toujours.</p> + +<p>Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à +contre-coeur.</p> + +<p>Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!</p> + +<p>L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!</p> + +<p>Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que +c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la +chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les +losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui +qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.</p> + +<p>Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en +toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, +comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, +hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins +de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir +silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il +identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un +interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume +de Guernezé; puis quatre <i>Jehan</i> du bord de la <i>Grande Hermine</i>: <i>Jehan</i> +Go, un <i>pays</i> de Quiberon; le charpentier <i>Jehan</i> Aismery, de Vannes; +<i>Jehan</i> Maryen, de Nantes; et <i>Jehan</i> Jacques Morbihen, <i>Da-oui!</i> il +savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus +courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, +Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la +rue du Guesclin.</p> + +<p>Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. <i>Terr-i-ben!</i> Je +crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un +mort.</p> + +<p>Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement, +tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men +fondre le coeur dans la poitrine:</p> + +<p>Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!</p> + +<p>Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la +cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!</p> + +<p>Le père dit encore:</p> + +<p>Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise, +provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits +bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux. +Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le +matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se +changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui: +"Malédiction!"</p> + +<p>Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être +entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix +craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas! +Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!</p> + +<p>Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il +n'osait pas même regarder.</p> + +<p>Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St. +Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité +à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote +guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant +fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la +cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en +vue du ciel, (il appelait cela l'<i>entrée du port</i>, pour les caboteurs) +qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires, +grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres +du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.</p> + +<p>Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait +voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.<sup class="sml">89</sup> +Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se +disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là +haut sur les falaises de Bretagne: <i>Les feux du Purgatoire!</i></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier + enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui + proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de + mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour + concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les + précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent + dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on + appela <i>lazarets</i>, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot + <i>Quarantaine</i>.</p></blockquote> + +<p>Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans +doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa +dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.</p> + +<p>Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible, +attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant +que par une épouvantable fixité des yeux.</p> + +<p>Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide, +m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne +trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire +paralysée.</p> + +<p>Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle +d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me +donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai +souvenir, je prie!"</p> + +<p>Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la +hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.</p> + +<p>Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient +de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête +de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!</p> + +<p>Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû +être épouvantable.</p> + +<p>Non, répondit l'aumônier.</p> + +<p>C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que +l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans +la poitrine.</p> + +<p>C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.</p> + +<p>Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais +encore mieux être endormi.</p> + +<p>Pourquoi? demanda l'aumônier.</p> + +<p>Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour +retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du +royaume pour les deux ailes d'un rêve!</p> + +<p>Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler +l'apothicaire.</p> + +<p>LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la +tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une +pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e +Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des +Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge, +apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches!<sup class="sml">90</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du + scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en + employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre + qu'il désigna. Cet arbre, nommé <i>anedda</i> par les sauvages, était + vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut + essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si + complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur + pied en huit jours. Ferland: <i>Histoire du Canada</i>, Tome Ier, page + 35.</p> + +<p> La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son + succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de + Jacques Cartier:</p> + +<p> ...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès + malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le + dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure + d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils + eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle. + Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en + avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison. + Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte + médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte + que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en + France a esté employé es six jours; lequel à faict telle + opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier + y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en + eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six + jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on + voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu. + <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.</p></blockquote> + +<p><i>Da-oui!</i> elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les +emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!</p> + +<p>Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau +matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va. +Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le <i>pourquoi</i> de +l'arrivée et le <i>comment</i> du retour. Cette bêtise là, cette colossale +équippée, ça s'appelle <i>la Gloire</i>... avant de partir.</p> + +<p>Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang +fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de +colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une +mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque +chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette +terre de Caïn? <sup class="sml">91</sup> Le sais-tu toi, Anthoine?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte + du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce + seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains + (<i>mais</i>) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres + aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le + Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans + un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et + en l'Isle de <i>Blanc Sablon</i> n'y a autre chose que mousse et + petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en + somme, je pense que <i>cette terre est celle que Dieu donna à + Caïn</i>." <i>Premier Voyage de Jacques Cartier</i> (1534), ch. 8, pages + 5 et 6.</p></blockquote> + +<p>Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son +exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à +cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.</p> + +<p>Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une +lame de scalpel. Puis il dit:</p> + +<p>Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette +nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour +y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de +naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il +aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une +flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette +pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les +console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour +différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la +raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?</p> + +<p>Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.</p> + +<p>C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon +LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique +des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.</p> + +<p>Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous +rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela; +d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! <i>le +chez-nous! le chez-nous!!</i> il faut encore plus de courage pour le +quitter que pour le défendre!</p> + +<p><i>Malo! Malo!!</i><sup class="sml">92</sup> bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs +voix, ça nous fait comme cela nous autres!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 92: <i>Malo! Malo!!</i> cri breton répondant à l'exclamation + française: <i>Vive! Vive!!</i></p></blockquote> + +<p>Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la +gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés +sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur +avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait +long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de +curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces +prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières +lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!</p> + +<p>Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons! +dit-il.</p> + +<p>C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel; +Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan +Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de +Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan +Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.</p> + +<p>Alors Yvon LeGal se leva:</p> + +<p>Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse +fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la +vieille Armorique, je propose trois <i>Noëls</i> en son honneur! Ça, mes +gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!</p> + +<p>Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand +Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant +de tous ses membres. <i>Dame!</i> qu'il dit, c'est comme cela, vous autres; +vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas +généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau! +Quelle bonne nouvelle?</p> + +<p>Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village +n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien +Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons +voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales +de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de +la Mer.</p> + +<p>Bertrand Samboste répéta:</p> + +<p>Quelle nouvelle?</p> + +<p>Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la +Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir +encore plus que vous.</p> + +<p>Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis +il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:</p> + +<p>Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!</p> + +<p>Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe +d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le +mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!</p> + +<p>Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il +dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez? +A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il +vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la +patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.</p> + +<p>Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce, +les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi +leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat +d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!</p> + +<p>Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur +son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la +chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.</p> + +<p>Que cherchez-vous dit-il?</p> + +<p>Samboste répondit: <i>Terr-i-ben!</i> Vous me faites peur!</p> + +<p>Qui? Moi?</p> + +<p>Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la <i>toilette +de Philippe!</i> Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le +chemin, <i>le chemin de Rougemont!</i></p> + +<p>Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je +n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la +<i>Grande Hermine</i> le signal de l'<i>Élévation</i> de la messe pour réciter +avec vous tous les Prières de la Nativité.</p> + +<p>Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu +dire par <i>la toilette de Philippe</i>. Quel était ce pauvre Philippe dont +il parlait si mélancoliquement? Et <i>le chemin de Rougemont</i>, où +menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de +suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route +inconnue devait courir droit au cimetière, et le <i>pauvre Philippe</i> ne +devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un +sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en +route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation +formidable ébranla l'atmosphère.</p> + +<p>Le canon! dit l'aumônier, l'<i>Élévation</i> de la messe! A vos rangs +matelots!</p> + +<p>En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve +d'honneur.<sup class="sml">93</sup> L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient +à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait +sur le pont de la <i>Petite Hermine.</i></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier + qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la + Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du + <i>Journal des Jésuites</i> le prouvent surabondamment:</p> + +<p> "M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (<i>de + la messe de minuit</i>) plusieurs coups de canon lorsque notre F. + sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on + ne tira point." <i>Journal des Jésuites</i>, page 21. (25 Décembre + 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de + minuit." <i>Journal des Jésuites</i>, page 74. (25 Décembre 1646.) Le + Fort tira cinq coups au <i>Te Deum</i> de la messe de minuit. <i>Journal + des Jésuites</i>, page 97. (25 Décembre 1647.)</p></blockquote> + +<p>Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides +du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de +parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un +parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage +dans la direction de la <i>Grande Hermine</i>, récita d'une voix grave et +douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui +toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Votis Pater annuit,</p> + <p class="i12">Justum pluunt sidera:</p> + <p class="i12">Salvatorem penuit,</p> + <p class="i12">Intacta puerpera:</p> + <p class="i12">Homo Deus nascitur.</p> +<br> + <p class="i12">Tu, lumen de lumine,</p> + <p class="i12">Ante solem funderis;</p> + <p class="i12">Tu, numen de numine,</p> + <p class="i12">Ab aeterno gigneris,</p> + <p class="i12">Patri par prognies.</p> +<br> + <p class="i12">Tantus es! et superis,</p> + <p class="i12">Quae te praemit caritas!</p> + <p class="i12">Sedibhus delaberis:</p> + <p class="i12">Ut surgat infirmitas,</p> + <p class="i12">Infirmus humi jaces.</p> +</div></div> + + + +<p>J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec +un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi +Catholique.</p> + +<p>Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!</p> + +<p>Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité, +monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là, +voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le +paradoxe a raison, en toilette comme en musique: <i>Rien de neuf comme le +vieux.</i> Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah! +mon ami, si vous <i>écoutiez</i> au lieu d'<i>entendre</i>! Oui, si vous écoutiez +attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises +du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent +ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un +art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!</p> + +<p>Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être +pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse, +on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, +l'invocation solennelle et magistrale du <i>Veni Creator Spiritus</i>? elle +me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est +plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix +et de l'orgue.</p> + +<p><i>Veni Creator Spiritus!</i> d'est lui que chantaient les trois équipages de +Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535, +un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et +que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la +Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!</p> + +<p><i>Veni Creator Spiritus!</i> Samuel de Champlain, à Québec,<sup class="sml">94</sup> La Violette, +à Trois-Rivières,<sup class="sml">95</sup> Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à +Montréal,<sup class="sml">96</sup> l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des +Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de +philosophie. <sup class="sml">97</sup> <i>Veni Creator Spiritus!</i> c'est lui que chantait Laval +au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent, +dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son +Université. <i>Veni Creator Spiritus!</i> c'est lui que chantaient les +avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables +de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs +bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St. +Jean-Baptiste, St. Michel. <i>Veni Creator Spiritus!</i> c'est lui que +chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus +héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la +course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission +flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent +avec tant de justesse la <i>Mission des Martyrs</i>.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des + Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en + présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.</p> + +<p> "Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font + dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y + trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien. + Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien + répondu de toute la Logique."</p> + +<p> "Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville + soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne + compagnie." <i>Le Journal des Jésuites</i>, pages 345 et 355. Ferland: + <i>Histoire du Canada</i>, Tome II, page 63.</p></blockquote> + +<p><i>Veni Creator Spiritus!</i> les trois pouvoirs civils de la Nouvelle +France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le +chantaient aux séances solennelles du <i>Conseil Supérieur</i> à Québec, et a +l'arrivée des nouveaux vice-rois.</p> + +<p>Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges, +fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont +demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et +d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le +collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et +le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix +ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie, +rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier +écho. <i>Veni Creator Spiritus!</i></p> + +<p>Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière +élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense +auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur +de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.</p> + +<p>Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la +<i>Petite Hermine</i> me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant +un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Coelum cui regia,</p> + <p class="i12">Stabulum non respuis;</p> + <p class="i12">Qui donas imperia,</p> + <p class="i12">Servi formam induis:</p> + <p class="i12">Sic teris superbiam.</p> +</div></div> + +<p>Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la +musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis +comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites, +comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras +vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de +vieillesse!</p> + +<p>Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, +l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que +m'inspire la prière du <i>Veni Creator</i> chantée dans nos églises. A vous +maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur +d'autres hymnes liturgique, avec le <i>Te Deum</i>, par exemple, un beau +sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, +marchez!</p> + +<p>Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec +cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le <i>Te +Deum</i> chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année +1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de +la découverte du Canada; et le <i>Te Deum</i> chanté à Québec, par Samuel de +Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du +pays; le <i>Te Deum</i>, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la +colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur +les féroces Iroquois; plus tard, le <i>Te Deum</i> chanté, à Notre Dame de +Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le <i>Te Deum</i> +chanté, par Louis Henepin, au lancement du <i>Griffon</i> sur la rivière +Niagara; puis les <i>Te Deum</i> militaires, portant, comme des drapeaux de +régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; +celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de +sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de +Vaudreuil, à la chapelle de <i>Notre Dame des Victoires</i>, pour remercier +Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de +l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de +Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée +canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de +Carillon!</p> + +<p>Ce <i>Te Deum</i> est sans conteste la plus brillante de toutes ces +répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse +pas oublier le <i>Te Deum</i> que Marie de l'Incarnation récitait avec ses +religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 +pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que +devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver +son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre <i>Te Deum</i> que les +Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on +apportait au Collège <i>la bonne nouvelle</i> qu'un père missionnaire avait +été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les +terribles bourgades iroquoises.</p> + +<p><i>Bonnes nouvelles!</i> comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut +d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un +an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: +souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel +Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de +Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la +population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins +au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites +chantant un <i>Te Deum</i>!</p> + +<p>Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. +L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Nobis ultro similem,</p> + <p class="i12">Te praebes in omnibus;</p> + <p class="i12">Debilibus debilem,</p> + <p class="i12">Mortalem mortalibus;</p> + <p class="i12">His trahis nos vinculis.</p> +<br> + <p class="i12">Com aegris confunderis,</p> + <p class="i12">Morbi labem nesciens;</p> + <p class="i12">Pro peccatis pateris,</p> + <p class="i12">Peccatum non faciens:</p> + <p class="i12">Hoc uno dissimilis.</p> +</div></div> + +<p>Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus +intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de +mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation +désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes +l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?</p> + +<p>Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et +l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies +d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit +tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant +de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume +inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la +pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.</p> + +<p>Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour +ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se +centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille +sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de +l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien. +Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les +noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre +1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de +Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust<sup class="sml">98</sup>, de +Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,<sup class="sml">99</sup> réunis avec leurs familles dans +la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à +chaudes larmes la prière du matin.<sup class="sml">100</sup> Connaissez-vous spectacle plus +navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans +hostie?<sup class="sml">101</sup> Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où +des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de +la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que +seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier + paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un + accident. <i>Dictionnaire Généalogique</i> de l'abbé Tanguay.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après + la prise de Québec par les Kertk.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains + d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour, + les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries + et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils + s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays + avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de + joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le + drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent + assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la + demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24 + Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland: + <i>Histoire du Canada</i>, Tome I, page 252.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier + de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de + Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut + terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les + prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce + fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien + accentuée." L. O. David: <i>Les patriotes de 1837-38</i>. page 245.</p></blockquote> + +<p>Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de +chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en +générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit +tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de +croire en elle jusqu'à la fin!</p> + +<p>La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de +laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce +qu'elle fut à ces <i>habitants</i> héroïques, à ces robustes patriotes, qui +criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois +grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri +IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, <i>le +petit roi de Vimeux</i>, <sup class="sml">102</sup> de Pontgravé, le <i>marchand-corsaire</i>, <sup class="sml">103</sup> de +Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!</p> + +<p>Les trois grands navires se nommaient le <i>Saint-Pierre</i>, le +<i>Saint-Jean</i>, le <i>Don de Dieu</i>. Ils portaient la fortune d'un homme plus +heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête, +une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa +République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire +Romain.<sup class="sml">104</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier + appelait le <i>Petit Roi de Vimeux</i> à cause du crédit illimité dont + ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: <i>Histoire du + Canada</i>, Tome Ier, page 38.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces + navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les + hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de + commerce, criaient <i>Malouin</i> et passaient sous la protection de + leur courage."</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles + carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.</p> + +<p> L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés + d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que + le Royaume-Uni.</p> + +<p> L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles + carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745 + milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute + l'Europe.</p> + +<p> La surface du monde entier est évaluée par les géographes à + 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui + seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.</p></blockquote> + +<p>Le <i>Saint-Pierre</i>! le <i>Saint-Jean</i>!! le <i>Don de Dieu</i>!!! Dites-moi quel +prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois +vaisseaux? <i>Pierre!</i> l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain +avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le +salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? <i>Jean!</i> l'apôtre +de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada +Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus +étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui +que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: <i>Père de la Nouvelle +France</i>? Le <i>Don de Dieu!</i> Après le paradis, en connaissez-vous un plus +magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?<sup class="sml">105</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte + vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui + bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant + qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la + Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une + église sous le vocable caractéristique de <i>Notre-Dame de + Recouvrance</i>.</p></blockquote> + +<p>Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de +répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il +me parut avoir grand et urgent besoin.</p> + +<p>L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait <i>Amen</i> +à la belle et sainte aspiration du dernier verset:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Cujus igne coelitus,</p> + <p class="i12">Caritas accenditur,</p> + <p class="i12">Ades alme Spiritus:</p> + <p class="i12">Qui por nobis nascitur,</p> + <p class="i12">Da Jesum diligere.</p> +</div></div> + +<p>Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de +péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques +me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête +complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes +magistrales de <i>Veni Creator</i> du <i>Te Deum</i>, du <i>Vexilla Regis +prodeunt</i>,<sup class="sml">106</sup> de l'<i>Ave Maris Stella</i>, du <i>Pange lingua gloriosi</i> +m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu +marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de +recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines, +car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se +fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude +exaltée pour cet <i>étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère +de la crois éclatant aux yeux de l'univers</i>, et qui valait à mon pays, à +cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables +bienfaits et un honneur immortel!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 106: Le chant du <i>Vexilla Regis</i> se rattache à deux + événements historiques également fameux et de circonstance + presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de + possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France + Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de + Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir + entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril + 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert + Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis + XIV.</p> + +<p> Le chant du <i>Vexilla Regis Prodeunt</i> rappelle encore les tortures + du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et + mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la + perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un + coeur ferme, chantant le <i>Vexilla</i> et je me souviens que je + réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: <i>Impleta + sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus, + regnaavit a ligno Deus.</i>" <i>Relations des Jésuites</i>, année 1653, + ch. IV, page 12.</p> + +<p> Le chant du <i>Pange linguam gloriosi</i> rappelle une égale + tristesse, peut-être même un plus long courage:</p> + +<p> "Mon cher amy,"</p> + +<p> "Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si + j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay + bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons + été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que + pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres + prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous + nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient + Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la + Sainte Vierge, ou bien l'<i>Ave Maris Stelle</i>, ou bien le <i>Pange + lingua</i>, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en + moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous + entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de + le faire." <i>Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières. + Relations des Jésuites</i>, 1661, page 35.</p></blockquote> + +<p>Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du <i>Courlieu</i>, apparut sur +l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la <i>Grande +Hermine</i>. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et +dit:</p> + +<p>"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la <i>Petite Hermine</i>, en ma qualité +de <i>maistre de la nef</i>, je demande deux trompettes pour répondre sur le +pont aux sonneries du vaisseau-amiral."</p> + +<p>L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter +la diane.<sup class="sml">xxx</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie + en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je + réponds de la manière suivante:</p> + +<p> "Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga, + hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda <i>sonner les + trompettes et autres instruments de musique</i>, desquels le dit + peuple fust fort réjoui." <i>Voyage de Jacques Cartier</i>. 1535-36, + verso du feuillet 26, édition 1545.</p></blockquote> + +<p>Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent +des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient +suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité +pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes +de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de +mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par +l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les +bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand +Samboste, les deux gars de St-Brieuc.</p> + +<p>A vos rangs! commanda le <i>maistre de nef</i>.</p> + +<p>L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.</p> + +<p>Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une +musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, +fantastique autant que l'<i>hallali</i> du <i>Féroce chasseur</i> passant à la +vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les +nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère +harmonique pour l'équipage de la <i>Petite Hermine</i>: l'orgueil de la +caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément +la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.</p> + +<p>Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que +tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la <i>Grande Hermine</i>. +C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères +d'armes et d'aventure, les invalides du <i>Courlieu. Per jou!</i><sup class="sml">108</sup> il ne +fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans +réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la +discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait +à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à +l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule +prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, +les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe +d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des +bastingages.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 108: <i>Per jou</i>, abréviation de <i>Per Jovem</i>, c'est-à-dire: par Jupiter!</p></blockquote> + +<p>Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, +au-dessus de nos têtes des <i>Noëls</i><sup class="sml">109</sup> interminables, je m'approchai avec +Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques +trompettes redescendus à la chambre des batteries.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 109: <i>Noël!</i> le cri de joie du Moyen-Age.</p></blockquote> + +<p>Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche +s'étaient rouvertes!</p> + +<p>Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!</p> + +<p>Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?</p> + +<p>L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait +tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent +souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait +dans cette direction... vers l'est... arriverait...</p> + +<p>Bertrand Samboste n'acheva pas + +Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.</p> + +<p>Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de +larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se +saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une +étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes +leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les +personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion +dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait +entendus!</p> + +<p>Alors je m'expliquai leur courage!</p> + +<p>Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les +principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes +supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.</p> + +<p>Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les +yeux!</p> + +<p><i>Da-oui!</i> répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.</p> + +<p>Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!</p> + +<p>Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la <i>Petite +Hermine</i>, croyez-moi, compatriote, le <i>mal du pays</i> en tuera plus ici +que le <i>mal de terre</i>. <sup class="sml">110</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 110: <i>Mal de terre</i> ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de + Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la + maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut + appelé plus tard <i>mal de terre</i> mais que l'on pourrait qualifier + plus proprement de <i>mal de mer</i>, parce que, selon toute évidence, + il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux. + Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait + produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente + hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la + liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à + cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les + sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction + d'épinette blanche." Benjamin Sulte: <i>Histoire des + Canadiens-Français</i>, Tome Ier, page 130.</p> + +<p> L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans + l'hiver de l'année 1604 et 1605:</p> + +<p> "M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain + l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française + (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière + des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi + nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue + de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de + commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on + se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit + aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et + enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière: + <i>Histoire du Canada</i>, page 21.</p></blockquote> + +<p>Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de +sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine +des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne +s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, +marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles +acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques +aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants +s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs +principaux, eux les premiers rôles!</p> + +<p>Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable, +si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un +jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine +gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la +reconnaissance humaine!</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE QUATRIÈME</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>L'ÉMÉRILLON</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me +pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère +horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles, +les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches +putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air +vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et +immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire +où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de +cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards +d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches +colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid +et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la +respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.</p> + +<p>Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement +des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes, +pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison +religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,<sup class="sml">111</sup> je +croyais reconnaître cet <i>encens d'agréable odeur</i> que l'Écriture Sainte +voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et +sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un +pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par +l'incomparable beauté de son spectacle.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur." + Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.</p> + +<p> "Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour + nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès + d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est + sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre + qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de + <i>fort beaulx arbres</i> de la nature et sorte de France, comme + chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui + portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres + arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet + 14.</p></blockquote> + +<p>La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine +deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela +prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout +petit. Allons en route!</p> + +<p>C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes, +pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement +enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres, +et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la +tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de +longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises +s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.</p> + +<p>Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute +la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du +parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en +arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.</p> + +<p>Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier, +(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons +mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix, +construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils +garnirent d'artillerie.<sup class="sml">112</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict + hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les + maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort + devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys, + plantez debout joignans les unes et autres, etc. <i>Relation du + Second Voyage de Jacques-Cartier</i>, verso du feuillet 28, édition + de 1545.</p> + +<p> Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre + pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." <i>Voyages + de Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 28.</p></blockquote> + +<p>Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne, +profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues +que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par +les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait +Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter +entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la +silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.</p> + +<p>Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte +taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit +reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les +gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette +porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient +apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en +apparence du moins, l'action de la serrure.</p> + +<p>Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour, +mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le +jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de +tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée +sur ses gonds.</p> + +<p>D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout +l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.</p> + +<p>Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie, +appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des +piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par +le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des +couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs +projectiles.</p> + +<p>En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit +annonça, à voix de <i>trompettes sonnantes</i>, un changement de quart.</p> + +<p>Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les +chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!" +des sentinelles françaises.</p> + +<p>Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette +fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la +forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de +Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette. +C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques +que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus +des chiens mais des loups qui hurlaient.</p> + +<p>Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La +Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.</p> + +<p>Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et +molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas +s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces +compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de +mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma +mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.</p> + +<p>Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se +pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du +Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point +de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un +homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.</p> + +<p>Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me +cria-t-il?</p> + +<p>Cette question m'éveilla net.</p> + +<p>--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.</p> + +<p>J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime +curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes +thèses favorites, savoir: <i>que les pires angoisses de l'incertitude ne +sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles</i>. +Le spectacle des scorbutiques de la <i>Petite Hermine</i> en demeure pour +vous une mémorable et saisissante démonstration.</p> + +<p>Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc +parler, il entre dans mes habitudes.</p> + +<p>Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.</p> + +<p>Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle. +La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel, +tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis +matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision, +au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on +croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme +elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade +attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable +vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi +jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une +âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans +l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.</p> + +<p>Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les +épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans +vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me +glaça comme un attouchement cadavérique.</p> + +<p>Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour +la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la +vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?</p> + +<p><i>Si le bien-aimé était mort!</i> Il me disait cela d'un ton railleur, +méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui +revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se +perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.</p> + +<p>Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la <i>rive du +bois</i>, comme chantent les <i>dodelinettes</i> et les complaintes canadiennes +françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première +enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont +les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la +rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée +en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et +qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste. +Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles +chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques +Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et +particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet +endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace +transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond +de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc +de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos +goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les +paroisses ripuaires du bas St. Laurent.</p> + +<p>Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:</p> + +<p>L'<i>Emérillon!</i> s'écria-t-il.</p> + +<p>Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat +de rire: L'<i>Emérillon!</i> Cette fois il semblait se parler à lui-même.</p> + +<p>Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du +maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière +s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. <i>La +chaloupe de Laverdière</i>! mail elle avait plus couru d'aventures à elle +seule que tous les yachts réunis de notre rade.</p> + +<p>Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte, +quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht +superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la <i>Mouette</i> du Dr. Wells, +une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il +était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de +baptême, et l'appela <i>Emérillon</i>. Ce qui n'empêcha pas l'<i>Emérillon</i> +d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour +(l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela +n'était pas très illustre pour L'<i>Emérillon</i>, mais en revanche très +historique.</p> + +<p>Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation +absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille +piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde +bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et +financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore +plus légèrement que l'<i>Emérillon</i> dans l'entre-quai de la Douane; car la +conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la +catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu +chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'<i>Emérillon</i>, assis +dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...? +Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en +gardent encore le formidable secret.</p> + +<p>Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en +écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec +un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le +bastingage du galion.</p> + +<p>En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous +nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une +lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet +appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter +la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux +sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les +vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui +m'étonna beaucoup.</p> + +<p>Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf +fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois +de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient +criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui +revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et +les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large +de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au +vaigrage de la galiote.</p> + +<p>Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le +casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands +clous forgés.</p> + +<p>Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne +fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma +curiosité, me dit aussitôt: venez voir.</p> + +<p>Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa +lumière au fond du mystérieux colis.</p> + +<p>Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le +cadavre d'un homme!</p> + +<p>Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, <i>Elle</i> est +entrée!</p> + +<p>Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste, +convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une +expression indéfinissable.</p> + +<p><i>Elle</i> est entrée, répéta le prêtre.</p> + +<p>Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de +mon interlocuteur.</p> + +<p>Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix +creuse comme la tombe.</p> + +<p>Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre +farce d'un éclat de rire effrayant.</p> + +<p>Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que +vous verrez quelqu'un.</p> + +<p>J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!</p> + +<p>Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, <i>Elle</i> est +entré, pas la mort, mais <i>Elle</i>, la folle, la <i>pauvre folle du logis!</i> +Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et +comme on y tombe!</p> + +<p>Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la +trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle +était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.</p> + +<p>Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment +l'échelle de l'écoutille.</p> + +<p>Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!</p> + +<p>A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du +lumignon comme pour l'éteindre.</p> + +<p>Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?</p> + +<p>Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre; +moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.</p> + +<p>Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande +joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de +l'équipage, Philippe Rougemont.<sup class="sml">113</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif + d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." <i>Voyage de + Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul + mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son <i>Histoire du + Canada</i>, en nomme un autre: <i>De Goyelle</i>. Ce sont les deux seuls + scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.</p></blockquote> + +<p>Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où +menait <i>le chemin de Rougemont</i>, et ce que Bertrand Samboste entendait +par <i>la toilette de Philippe</i>. La toilette de Philippe, c'était +l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un +lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et +l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge +couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles +et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les +matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle, +et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir +les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les +acteurs en scène, comme au théâtre.</p> + +<p>Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal +revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se +passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui +sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage +coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas +voulu s'en aller <i>avaler sa gaffe</i>. Cela se voit à vingt ans! En vérité +le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de +désespoir!</p> + +<p>C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure +accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il +en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau +goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa +bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un +oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon +édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car +il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous +la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!</p> + +<p>Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à +cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la +Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves <i>Étables +de Bethléem</i>, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de +bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son +berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses +petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, <i>cet +autre</i>, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de +sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie +de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une +délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans +rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.</p> + +<p>Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher +absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la +dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune +marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.</p> + +<p>Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier, +voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au +bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la +flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais +et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle, +une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y +a plus d'exil!</p> + +<p>Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au +ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de +lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour +de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!</p> + +<p>N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui +m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre, +comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à +l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six +mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du +bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé +et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de +leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de +fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les +soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée +par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé, +sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!" +à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la +première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.</p> + +<p>Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans +le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.</p> + +<p>La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums +pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a +disparu.</p> + +<p>Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur, +va revenir en France. Un matin<sup class="sml">114</sup> toute la population de St-Malo +envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, +les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes +voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade. +L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand +navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec +enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "<i>Canada! Canada!!</i>" Et la +foule en délire de répondre: "<i>Cartier! Cartier!</i> la <i>Grande Hermine!</i>" +La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,<sup class="sml">115</sup> à genoux, elle aussi, +sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées +des marins, grâce à Dieu, revenus!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un + hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la + mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du + dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec + bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour + de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo, + (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre + navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. <i>Amen</i>." + <i>Voyage de Jacques Cartier</i> 1535-36, feuillet 46 et verso.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." <i>Voyage de + Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 35.</p></blockquote> + +<p>Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que +son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé +à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt +plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance. +<i>Ils étaient trois vaisseaux</i>. Pour sûr Philippe revient sur le +<i>Courlieu</i>. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles +d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace +pour cela.</p> + +<p>L'<i>Emérillon</i> arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois +vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis, +voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des +<i>principaux et bons maistres compagnons mariniers</i> sont restés là-bas, +sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup +dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, +le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais +à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui +se rase au creux d'un sillon.</p> + +<p>Il étaient trois vaisseaux! La <i>Petite Hermine</i> retarde encore. Oh! +lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le +courage de lui dire que le <i>Courlieu</i> a été abandonné à Stadaconé... +faute de bras pour la manoeuvre?<sup class="sml">116</sup> Cette fois, l'illusion ne sera plus +possible.</p> + +<p>Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la +Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude +de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la +roideur de l'ascension au calvaire.</p> + +<p>Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de +silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de +Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente +à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de +Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une +cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une +mort en présence des <i>pays</i> des trois équipages, à bord d'une caravelle +où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant +l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier +à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du +départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.<sup class="sml">117</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 116: La <i>Petite Hermine</i> avait été abandonnée à Québec, au + printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à + l'embouchure du ruisseau St Michel.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après + les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de + Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination + cet anachronisme procurait à l'auteur.</p></blockquote> + +<p>Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique +maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit, +irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de +l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient +avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi +elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe, +petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur +la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau, +rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit +vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port +de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par +l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces +et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute +sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper +d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles +antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs +l'appellent <i>Hasard!</i> Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils +qui dit: "marâtre" à sa mère!</p> + +<p>A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la +galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de +l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la +chambre.</p> + +<p>Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.</p> + +<p>Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce +face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi. +J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer. +Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque +l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.</p> + +<p>Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume +Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui +charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître +compagnon marinier.<sup class="sml">118</sup> Laverdière me les avait tous signalés à bord de +la <i>Grande Hermine</i>.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage + de l'aviso français <i>le Bouvet</i> ancré en rade de Québec pendant + l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, <i>Grossin, + enseigne de vaisseau</i>. Consulter <i>Le Canadien</i> du 2 septembre + 1887.</p></blockquote> + +<p>Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au +visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et +le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur +s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme +le marbre d'une statue.</p> + +<p>Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.</p> + +<p>Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés +grands ouverts.</p> + +<p>C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une +singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer. +M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont, +lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui +tenons bien parole!</p> + +<p>Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le +compagnon.</p> + +<p>La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens +sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, +l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont +l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, +ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du +camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus +à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées +d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.</p> + +<p>Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?</p> + +<p>Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace +même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour +l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle +épaisseur.</p> + +<p>Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au +rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, +comme à la tombe d'un catholique?</p> + +<p>Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois +d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce +nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le +fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous +neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si +le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre <sup class="sml">119</sup> jusqu'au dernier, ne +vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. +Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos +ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en +pâture aux chiens, aux renards et aux loups?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 119: Et tellement se esprint (<i>se déclara</i>) la dicte maladie + (<i>le scorbut</i>) à nos trois navires que à la my-Février de <i>cent + dix</i> hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en + sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose + piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens + du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens + voyent, et ja (<i>déjà</i>) y en avait <i>huict</i> de morts et plus de + <i>cinquante</i> en qui on ne espérait plus de vie. <i>Voyage de Jacques + Cartier</i>, 1535-36, feuillet 35.</p> + +<p> Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte + maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires + n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits + navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour + tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour + l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous + convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous + estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit + gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance. + <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, feuillet 36.</p> + +<p> Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait + plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades + que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, + par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la + congnoissance et remède de nostre guarison et santé. <i>Voyage de + Jacques Cartier</i>, 1535-36, feuillet 37.</p></blockquote> + +<p>Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, +ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. +Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en +aller par le sabord, suivant la coutume du navire.</p> + +<p>L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable +champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux +ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes +les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est +un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à +payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin +si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs +de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de +varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés +comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, +sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du +dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de +la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur +l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des +feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la +ville!</p> + +<p>Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du +charpentier.</p> + +<p>Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un +squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, +s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? +Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa +manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de +mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les +galets du rivage.</p> + +<p>Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton <i>De +Profundis</i> n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de +chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des +anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre +les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage +de St-Malo, la mer éternelle qui chante.</p> + +<p>Le charpentier se mit à rire: <i>La mer éternelle qui chante</i>, +s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la +peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes +qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que +les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils +bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! +l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la +tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur +étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse +fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du +soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur +quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.</p> + +<p>D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un +galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en +franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt +que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot +de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui +possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de +poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne +se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!</p> + +<p>Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan +Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en +dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. +Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits +orphelins diraient-ils encore: Notre Père?</p> + +<p>C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; +l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je +n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué +à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, +la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà +pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, +lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur +la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses +d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse +façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les +gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me +fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande +image d'un grand mot: mourir en homme!</p> + +<p>Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?</p> + +<p>Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à +choisir entre lui et le requin.</p> + +<p>Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, +trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...</p> + +<p>Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un +fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande +ville, debout, là-bas, sur ce rocher.<sup class="sml">120</sup> Comment l'appelleront-ils dans +l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?<sup class="sml">121</sup> Cartierbourg? St. +Malo-ville?<sup class="sml">122</sup> Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons +de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en +aurons jamais eu connaissance?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le + <i>mont Dugas</i>. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du + Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la + Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient + amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607 + la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter + aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de + Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition + des <i>Voyages de Champlain</i> publié à Paris en 1613.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 121: Il est certain que le mot <i>Québec</i> ou mieux <i>Kebbek</i>, + suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de + Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes + explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son + <i>Histoire du Canada</i>, parlant de la fondation de Québec et du + voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur, + "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux + Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente + parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite + vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile + d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap + couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière + (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages + nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce + qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le + nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter, + dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs, + à la page 45, (<i>Histoire du Canada</i>, Tome Ier.) Ferland dit + encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le + départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de + Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les + traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot + et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les + recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les + Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus + tard, <i>ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou + iroquoise</i> qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga. + Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des + Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était + peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de + <i>St. Malo-Ville</i> à une vaste superficie de terrains situés dans + le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et + qu'il offre en vente comme lots à bâtir.</p></blockquote> + +<p>Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée +étrange.</p> + +<p>Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses +qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le +diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé: +"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille", +cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à +quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites +dans la ville future?<sup class="sml">123</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de + Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de + l'<i>Almanach des Adresses</i>.</p></blockquote> + +<p>Eustache Grossin le regarda stupéfait.</p> + +<p>Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?</p> + +<p>Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à +l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la +cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.</p> + +<p>J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant +la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans +d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux, +la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de +quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts, +des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la +construction des navires.</p> + +<p>Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du +scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des +ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une +môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront +nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis +que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les +antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à +coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous +ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge, +cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu +d'arbres?"</p> + +<p>Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande +ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de +clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces +arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées, +comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera +converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle, +hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être +aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.</p> + +<p>Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans +leur marche au long cours au pays de la Chine. <sup class="sml">124</sup> Le St. Laurent sera +le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le +spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires +portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités +du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, +cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de +Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville<sup class="sml">125</sup>--que sais-je +moi--, toutes les langues du bonde! <i>Terr-i-ben!</i> il fera bon alors +d'être matelot!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos + jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. + Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle) + en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et + que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu + de la débandade: <i>La Chine!</i> Sulte. <i>Histoire des + Canadiens-Français</i>, ch. Ier page 22.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une + église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce + nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de + suggérer à l'autorité compétente celui de <i>Saint-Malo</i>? Ce titre + rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point + de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au + 16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois + équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St. + Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse + entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs + vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves + d'Amérique.</p></blockquote> + +<p>Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.</p> + +<p>S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un +enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes +et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! <i>Nom de nom!</i> Et +tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en +l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!</p> + +<p>Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne +pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!</p> + +<p>Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne +sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans +l'autre monde, une <i>Baie des Chaleurs</i>, tout comme ici.</p> + +<p>Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça +se ferme, les dimanches.</p> + +<p>Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, <i>la Baie des Chaleurs</i>?</p> + +<p>Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant +qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les +places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par +nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.<sup class="sml">126</sup> Eh! pourquoi +ris-tu Séquart?</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle + qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a + élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est + entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées + de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un + paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et + de leurs agents.</p> + +<p> Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne + ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue + de Jacques Cartier.</p></blockquote> + +<p>Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer +sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une +statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en +gloire.</p> + +<p>Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à +la France un pays grand comme elle!</p> + +<p>Séquart dit encore:</p> + +<p>Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le +Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce, +lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme +avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de +la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de +son père!</p> + +<p>Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une +criante injustice.<sup class="sml">127</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire + d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation + éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la + gloire de Colomb. Margry: <i>Découvertes Françaises</i>, page 258.</p></blockquote> + +<p>Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être +maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb +est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes +Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de +l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à +Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!</p> + +<p>Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour +de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à +Madrid, à Séville, à Gênes?<sup class="sml">128</sup></p> + +<p>Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le +hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?</p> + +<p>Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux +terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier +n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.<sup class="sml">129</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur + un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12 + Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de + la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne + sommes pas en retard de reconnaissance.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo, + l'honneur d'une statue.</p> + +<p> M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en + 1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'<i>Hôtel de France</i> où + il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean + Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient + le parterre de l'<i>Hôtel de France</i>. Ce décor fait le plus grand + honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il + convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour + rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance + patriotique.</p></blockquote> + +<p>Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville +fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est +venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés +des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.</p> + +<p>Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux +seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il +adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour +se distraire le <i>centenaire</i> de notre découverte. Ce sera +indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser +encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.</p> + +<p>Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre +monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.</p> + +<p>Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des +états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres +de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart, +pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond +de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse. +Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira +probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun +vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique +et... <i>Eh! Eh! vogue la galée</i>.</p> + +<p><i>Donnez-lui du vent!</i></p> + +<p>Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme +la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme, +des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la +profession!</p> + +<p>Doucement, camarade, doucement <i>Per Jou!</i> voilà de la haute fantaisie.</p> + +<p>Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou +cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français. +Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis, +Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait +le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession +historique. <i>Da-oui!</i> ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si +les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les +jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les +nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de +latin dans le Paradis, quel dessert!</p> + +<p>Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut? +Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?</p> + +<p><i>Da-oui!</i> C'est mon curé qui prétend ça.</p> + +<p>Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès +pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le +bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?</p> + +<p><i>Terr-i-ben!</i> répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même +certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans +d'ici.</p> + +<p><i>As pas peur</i>, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli +pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la +mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous +comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une +rame, un poignard, un cordage, une futaille!</p> + +<p>Changeront-ils aussi le mot <i>patrie</i>?</p> + +<p>Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est +impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde. +Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!</p> + +<p>Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.</p> + +<p>Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être +plus le mot France pour répondre au mot patrie.</p> + +<p>Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?</p> + +<p>Ce pays que nous avons l'intention de nommer <i>Nouvelle France</i> sur nos +cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera +peut-être alors <i>Nouvelle Espagne</i> ou <i>Nouvelle Angleterre</i>. A tous les +âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.</p> + +<p>Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il +faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne. +Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que +l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les +caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont +conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!</p> + +<p>Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit +simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton! +Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique! +Nous ne sommes français que d'hier,<sup class="sml">130</sup> camarade, et le courage date de +plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité +française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine. +Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les +peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume + de France qu'en 1532.</p></blockquote> + +<p>Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à +sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.</p> + +<p>Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement +que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais +tuer pour notre conquête.</p> + +<p>Très-bien, cela.</p> + +<p>Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de +la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres +de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune +sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.</p> + +<p>Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les +églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.</p> + +<p>Comment cela? dit Séquart.</p> + +<p>Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous, +sont les dernières à perdre l'accent du pays!</p> + +<p>A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par +l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait +fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme +le hommes, finissent par avoir faim.</p> + +<p>Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non, +impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront +morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un +dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop +longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre +de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à +découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les +corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les +têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était +encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un +visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.</p> + +<p>Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la +garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être +emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire +facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans +affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches +d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons +éclatants, les <i>Te Deum</i> anniversaires de leur triomphe!</p> + +<p>Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix +grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour +nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous +efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la +fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les +entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous +aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.</p> + +<p>Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit +là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit +brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au +milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle, +de la <i>Grande Hermine</i>, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du +<i>Courlieu</i>, Guillaume LeMarié, maître de la <i>Petite Hermine</i>, Guillaume +LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'<i>Emérillon</i> avec le maître +de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean +Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois +gentilshommes de St-Malo.</p> + +<p>La messe vient de finir à bord de la <i>Grande Hermine</i>, dit Marc +Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les +gars de St. Malo sont-ils présents?</p> + +<p>Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il +faut se hâter, la <i>bénédiction du feu</i> a lieu dans un quart d'heure et +le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?</p> + +<p>Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le +couvercle du cercueil.</p> + +<p>Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les +clous dans le fond du coffre d'outils.</p> + +<p>Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent +épouvantables.</p> + +<p>Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?</p> + +<p>Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'<i>Emérillon</i>, seulement après +la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion +de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins +parti!</p> + +<p>Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert +alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre +les doigts du mort. Puis il dit:</p> + +<p>Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de +l'<i>Emérillon</i>, la parole vous appartient, récitez le <i>De Profundis</i>.</p> + +<p>Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant, +vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le +Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le <i>Notre Père</i>.</p> + +<p>Alors commencèrent les alternances lugubres du <i>De profundis</i>; et quand +l'auditoire eut répondu <i>Amen</i> à Marc Jallobert qui récitait l'oraison, +Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune +Marin, commença le <i>Notre Père</i> lentement, lentement, comme pour donner +à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de +fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel +absent.</p> + +<p>Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la +galiote.</p> + +<p>Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui +répondait:--Priez pour lui.</p> + +<p>Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui +répondait:--Priez pour lui.</p> + +<p>Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui +répondait:--Priez pour lui.</p> + +<p>Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant +le cercueil.</p> + +<p>Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe +Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le +rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le +front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint +guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le +Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux +et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle +s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux, +ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.</p> + +<p>Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se +trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la +dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper +les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.</p> + +<p>Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l' +entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle +du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde +de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE CINQUIÈME</h3> + +<hr class="short"> + +<h3>UN NOËL BRETON</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes, +superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie +quoi!</p> + +<p>C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces +paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à +battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant +lui et que les personnages fussent demeurés en scène.</p> + +<p>Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.</p> + +<p>Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement +aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là, +bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à +lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante, +ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la +conscience chantent en nous-même à voix égales.</p> + +<p>Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc, +dit-il, il ne vous amuse pas <i>mon Noël</i>?</p> + +<p>Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai <i>votre Noël!</i> +Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en +raffoler à mon aise et vous rendre justice!</p> + +<p>Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls +gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de +l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils +jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur +ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de +chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous +croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où +personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne +ne meurt.</p> + +<p>Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une +saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au +jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à +l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la +croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de +la résurrection?--<i>Il est toujours cloué!</i> Voilà le dernier mot de la +vie! et la dernière raison de l'aumônier!</p> + +<p>Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la +mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me +reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira +davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même +heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit +matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort +viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de +Champlain, le père de la Nouvelle France.<sup class="sml">131</sup> Oseriez-vous comparer la +douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?<sup class="sml">132</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre + 1635.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25 + Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces <i>Noëls du + désespoir</i> que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés + de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre + et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et + l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une + curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada. + Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua + avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays, + fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de + les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu + propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes + rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la + mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans + retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge, + en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à + Chédotel, ou <i>Chef-d'hostel</i> d'aller recueillir ces pauvres + diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient, + l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le + roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de + loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui + pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus. + Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous + ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier + Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles, + Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys + Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.</p></blockquote> + +<p>Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique +que chante le <i>De profundis</i> aux grandes vêpres de la Nativité? <i>De +profundis</i>, <i>De profundis</i> Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites, +absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume +historique, et de caractère absolument humain. <i>De profundis</i> voilà bien +le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!</p> + +<p>A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous +avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la +conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à +notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je +m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à +leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre. +L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel, +au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose +avec de grands gestes de mains et de bras.</p> + +<p>Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se +lève pas au pôle!</p> + +<p>Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière +vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une +nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont +les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants, +dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage +phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur +atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de +cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu, +immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une +vitesse effroyable.</p> + +<p>Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un +gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une +sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée +rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du +Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus +de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de +constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.</p> + +<p>Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble +s'échappa de toutes les poitrines: <i>L'aurore boréale!</i></p> + +<p>Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la +photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur +de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la +Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.</p> + +<p>Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs +se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à +de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une +cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament, +disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses, +fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et +consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de +l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par +une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la +surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs +palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces +battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des +violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le +grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes, +semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière, +longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille +d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables +rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points +de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques +formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du +firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi +du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son +palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla +les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en +la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse, +avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur, +l'enthousiasme de sa lyre.</p> + +<p>Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un +ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.</p> + +<p>J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des +aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de +marin, elles ne valaient pas celle-ci.</p> + +<p>On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales +sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce +vrai?</p> + +<p>Le pilote de l'<i>Emérillon</i> eut une belle expression de nonne +scandalisée.</p> + +<p>Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché +grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de +la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs +autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A +propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores +boréales?</p> + +<p>Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache, +reprenant l'offensive.</p> + +<p>D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la +plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des +morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries +qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des +Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle +est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère +à tous une consolante et salutaire pensée.</p> + +<p>Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement +Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition +nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens +de Sibérie. Prenez garde au péché grave.</p> + +<p>Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop +abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition +venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois, +suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a +pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont +éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux +glaces éternelles.<sup class="sml">133</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les + Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits + qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de + Boscherelle, au mot "aurore" page 291.</p> + +<p> Le Groënland (<i>green land</i>)(<i>terre verte</i>) ainsi nommé à cause de + son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en + 982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.</p></blockquote> + +<p>Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme +il expliquerait bien ces grandes lumières!</p> + +<p>Je demandai à Laverdière quel était ce <i>Jean Alphonse</i>, et le +maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean +Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois, +celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de +premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER +célèbre de 1542 <i>où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis +le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada</i>.</p> + +<p>Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un +grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour +lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil!<sup class="sml">134</sup></p> + +<p>Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un +grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote, +pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de +Cognac.<sup class="sml">135</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré + trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas + voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint." + <i>Cosmographie de Jean Alfonse.</i>--Voir <i>Les Découvertes Françaises + et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle</i> par Pierre + Margry--V. <i>L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les + Pilotes de Pantagruel</i>, page 317.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la + ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de <i>bourg</i>, d'après + le mot latin <i>pagus</i>. Saint-Onge est du canton de Segonzac. + Pierre Margry: <i>Découvertes Françaises</i>, page 226.</p></blockquote> + +<p>En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups, +un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il +navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru +l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! <i>Per +jou!</i> mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.</p> + +<p>Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres +étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne +venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup +en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la +surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans +les terres labourées, au gré du vent. <sup class="sml">136</sup></p> + +<p>Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à +Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre, +marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix! +<sup class="sml">137</sup></p> + +<p>A ce mot grave de <i>crucifix</i> les compagnons mariniers si signèrent +dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre +Seigneur au sermon.</p> + +<p>Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de +l'Équinoxial, <sup class="sml">138</sup> des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de +chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du +front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient +plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des +lézards.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres + que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en + poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau." + Cosmographie de Jean Alfonse: <i>Découvertes Françaises</i> etc. + Pierre Margry, page 236.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 137: <i>Pommes de paradis en Babylone</i> "dans lesquelles quand + on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix." + Cosmographie de Jean Alfonse: <i>Découvertes Françaises</i> etc. + Pierre Margry, page 236.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 138: "<i>Hommes qui sont au delà de l'équinoxial</i> (l'équateur) + à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de + teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste + d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui + n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et + courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que + couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse: + <i>Découvertes Françaises</i> etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.</p></blockquote> + +<p>Les petits enfants qui écoutent raconter <i>Chat Botté, Barbe Bleue, +Cendrillon, Peau d'Ane</i>, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs +ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien +des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup +quand il avala la mère-grand de <i>Chaperon Rouge</i>!</p> + +<p>Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à +son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux +blagues énormes qu'il débitait.</p> + +<p>Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du +glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et +ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses +auditeurs pour les aventures du Saintongeois.</p> + +<p>Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un +renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des +phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des +agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très +chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint +Patrice<sup class="sml">139</sup> que l'on dit être un purgatoire!</p> + +<p>Ah!</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles + imaginaires, lire la <i>Cosmographie de Jean Alfonse</i> telle que + reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des <i>Découvertes + Françaises</i>--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238.</p> + +<p> "Nous trouverons en Écosse ce même homme (<i>Jean Alfonse</i>) en face + d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans + une des îles du lac de Derg, le trou de <i>Saint Patris</i> que l'on + dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y + ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on + descend dans ce trou, car <i>ainsi que dient aulcuns, c'est secret + de Dieu dont il ne se fault trop enquérir</i>." Margry: <i>Découvertes + Françaises</i>, page 235.</p> + +<p> M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de + ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en + sortir.</p></blockquote> + +<p>Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les +compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et +incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes +lecteurs, vous vous trompez moult.</p> + +<p>Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec +le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de +s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris +les aurores boréales.</p> + +<p>Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons +mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous +faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.</p> + +<p>Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle, +beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère +propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut +ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui +n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.</p> + +<p>Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'<i>Emérillon</i>, avez-vous +remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas +qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux +premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un +reflet de l'autre <i>grande lumière</i> que les Bergers de Bethléem +aperçurent à la naissance du Sauveur?</p> + +<p>Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un +beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente, +combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs +propres sentiments.</p> + +<p>Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part +de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité +de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit +cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la +creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration +savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment +délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les +allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à +eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par +l'émotion de leur foi vive?</p> + +<p>Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer +entendre chanter les anges: <i>Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes +étoiles!</i> Cela verserait bien dans leur rêve!</p> + +<p>Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. <i>Et claritas +Dei circumfulsit illos</i>. Savez-vous que ce serait une idée capitale que +d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens +divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un +artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus +éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre +époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de +peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de +prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de +nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses, +voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre +pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La +Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que +l'intelligence hautaine d'un penseur.</p> + +<p>Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les +mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel +les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout +du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans +toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un +prétexte pour retrouver celui-là.</p> + +<p>Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une +terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles +merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux +de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.<sup class="sml">140</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe + Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre + l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres + rêveries du moyen-âge, <i>pense en son âme et conscience qu'il + était près du Paradis</i>. Les cosmographes du moyen-âge, Saint + Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint + Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous + le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre + grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il + voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas + toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission + expresse de Dieu. Pierre Margry: <i>Découvertes Françaises</i>, page + 172.</p></blockquote> + +<p>Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux +équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils +pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse! +Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers +d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui +déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres +navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à +propos: <i>Et in tenebris spero lucem</i>?<sup class="sml">141</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle, + croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les + longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet + homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour + grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: <i>Découvertes + Françaises</i>, page 258.</p></blockquote> + +<p>Tout à coup une grande lueur sanglante apparut <i>la rive</i> du bois et nous +fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie +aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.</p> + +<p>A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient +une éclatante fanfare.</p> + +<p>A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de +compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané, +un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils +qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie +jusqu'à la peur.</p> + +<p>Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des +cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde, +et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme +une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins +s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.</p> + +<p>Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur +trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la +glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux +hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions +de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de +tempête emporterait.</p> + +<p>Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la +distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non +pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa +largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe, +et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde, +cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.</p> + +<p>Les Français! me dit Laverdière.</p> + +<p>Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons +les identifier.</p> + +<p>Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces +hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un +caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques, +entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes +infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au +poteau de la torture.<sup class="sml">142</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très + rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des + plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la + Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle, + dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois, + raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le + <i>Griffon</i> et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et + s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages + qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage: + <i>The discovery of the Great West</i>, raconte ainsi ce terrible + épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men + pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort + Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the + deserters. The vessel on the stocks (<i>le nouveau Griffon</i>) was + still left entire, though the Iroquois had found means to draw + out the iron nails and spikes. On one of the planks were written + the words: <i>Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680</i>, the works, no + doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort." + Page 195.</p></blockquote> + +<p>Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la +hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement +fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient +d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le +pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes<sup class="sml">143</sup> étaient +en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance, +l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux +d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres, +s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous, +d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini: +bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques +de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à +toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût +aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la +section des animaux à fourrure.<sup class="sml">144</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et + neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, + cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres. + <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36 verso du feuillet 31.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres + bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards, + loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à + merveille, et autres sauvagiens. <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, + 1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.</p></blockquote> + +<p>C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux +<i>humbug</i>, un <i>puff</i> homérique que se fussent disputés à prix d'or les +agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la +République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été +découverte et les Yankees mis au monde.</p> + +<p>Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la +maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de +fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération +envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et +l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet +état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis +découvreurs du Canada.</p> + +<p>Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers +criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">"<i>Le jour est fériau.</i></p> + <p class="i12"><i>Na, unau, nau!</i>"</p> +</div></div> + +<p>Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur +enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en +l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques +avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les +brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs +évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces +d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.</p> + +<p>Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet +éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "<i>Na, unau, nau!</i>" un +véritable aboiement de loup en famine.</p> + +<p>Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri +païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: <i>Noël! Noël!! +Noël!!!</i></p> + +<p>Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre +chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme, +les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans +contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce +fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette +fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité +d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque +de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les +âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que +voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il +s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes +étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de +battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents, +les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les +âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!</p> + +<p>Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à +la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi +lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.</p> + +<p>L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être +témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de +la vieille France.</p> + +<p>C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette +fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions +païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par +excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au +cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des +usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions +bretonnes.</p> + +<p>Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume +LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois +les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.</p> + +<p>Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.</p> + +<p>C'est un <i>feu nouveau</i>, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut +qu'il soit béni.</p> + +<p>Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle, +dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale +prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le +feu qui devait consumer la bûche de Noël.</p> + +<p>Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité +de brûler la <i>tronche de naus</i> dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à +St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.</p> + +<p>Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont +tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de +leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens +contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur +entreprise.</p> + +<p>C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est +poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de +notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires +jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire +trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du +Saint-Sacrement.</p> + +<p>C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de +hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait +évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été +ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les +pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau, +de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles +sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse +trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul +de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements +formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui +commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les +écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des +explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés +soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.</p> + +<p>"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le +Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le +dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement +se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se +faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph +était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth, +ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée +Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était +enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait +enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de +langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de +place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des +bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et +voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu +les environna des ses rayons..."</p> + +<p>A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile: +<i>Et claritas Dei circumfulsit eos</i>, il se produisit un phénomène +étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu +intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de +chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement +leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que +déferlait sur la glace comme une mer de feu!</p> + +<p>Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut +cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives, +ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de +cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"</p> + +<p>L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et +les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut +solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.<sup class="sml">145</sup></p> + +<p>Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?</p> + +<p>Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât <i>Benjamin</i> dans les +trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me +répondit:</p> + +<p>Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la +flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et +universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la +famille préside à la bénédiction du feu.<sup class="sml">146</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la + bénédiction du feu." La Rousse: <i>Grand Dictionnaire</i>, au mot + <i>Noël</i>, page 1046.</p> + +<p> "Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix + et sa bannière (<i>celle de la paroisse</i>) fait trois fois le tour + du feu." Vicomte Walsh: <i>Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes: + la St-Jean-Baptiste</i>, page 329, édition de 1850.</p> + +<p> "Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures + et demie du soir: M. le Gouverneur (<i>Montmagny</i>) envoya M. + Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes + le trouver, le père Vimont et moi (<i>Jérôme Lalement</i>) dans le + fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et + lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'<i>Ut queant laxis</i> et puis + l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89, + allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141, + année 1650.</p> + +<p> "Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec + toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque + (<i>Laval</i>) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères + (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (<i>Laval</i>) présenta le + flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (<i>le Gouverneur</i>) + qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc." + <i>Journal des Jésuites</i>, page 345, année 1666.</p> + +<p> Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une + rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 146: Voir <i>Courrier de Paris</i> de <i>L'Univers Illustré</i>, année + 1884.</p></blockquote> + +<p>Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque +aussitôt: Où donc est Philippe?</p> + +<p>Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.</p> + +<p>Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de +l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son +bonnet de fourrure, répondit simplement:</p> + +<p>Devant le bon Dieu, capitaine!</p> + +<p>Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise +instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un +sentiment ou un souvenir.</p> + +<p>Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.</p> + +<p>Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car, +voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules +Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables +catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons +mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin +LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe +Rougemont.</p> + +<p>On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage +s'agenouilla devant le feu.</p> + +<p>O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des +petits orphelins et des vieillards infirmes!</p> + +<p>O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!</p> + +<p>O feu! ne dévore jamais l'étaule<sup class="sml">147</sup> du laboureur ni la barque du marin!</p> + +<p>Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de +vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.</p> + +<p>Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment +chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix +avec un bel entrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12"><i>Le jour est fériau</i></p> + <p class="i12"><i>Na, unau, nau!</i><sup class="sml">148</sup></p> +</div></div> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant + toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la + famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son + père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds + frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta + clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule + (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant + ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de + vin cuit. <i>Courrier de Paris</i> de <i>L'Univers Illustré</i>, annèe + 18585.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en + l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire + et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la + guillannée (<i>au gui l'an neuf</i>) et qu'il s'opéra ainsi une + singulière fusion entre le culte des druides et la religion + chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux <i>noëls</i> cité par + Rabelais, <i>Le jour est périau, Na, unau, nau</i>, reproduit + précisément la consonance que, de corruption en corruption, le + patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique <i>neu, + nau</i> et <i>neau</i>, en Poitou, et <i>nei</i> et <i>noë</i> en Bourgogne.</p></blockquote> + +<p>C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les +trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache +Grossin.</p> + +<p>Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant, +recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête +d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.<sup class="sml">149</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 149: "Ils (<i>les sauvages</i>) appellent leur dieu Cudragny." + <i>Voyages de Jacques Cartier</i>, 1534 page 12. <i>Voyages de Jacques + Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 47.</p></blockquote> + +<p>Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme <i>tronche</i> d'arbre qui +chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée +dans la glace par la pression accablante du fardeau.</p> + +<p>Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le +tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.</p> + +<p>Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche, +enfants?</p> + +<p>Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement, +promptement, posons la bûche!</p> + +<p>Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à +les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable +cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine <i>père grand</i> parce qu'à ses +yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le +Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de +joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires +comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte +d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun +d'eux: <i>Je suis le foyer domestique.</i></p> + +<p>Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et +qui dit: <i>Je suis la maison paternelle!</i> Je vous ai suivi dans l'exil, +je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer +et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est +moi qui vous ramènerai en Bretagne!</p> + +<p>Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui +n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne +faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude; +que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que +l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son +immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil, +comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de +France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive, +l'habite et l'appelle vaillamment patrie!</p> + +<p>Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan +où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands +sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un +étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils +pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle, +heureuse honorable qu'elle lui a donnée.</p> + +<p>Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la <i>Cosse de Nau</i> et +versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et +vibrante:<sup class="sml">150</sup></p> + +<p><i>Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!</i></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une + libation de vin cuit à laquelle le <i>cariguié</i> répond par des + crépitations joyeuses.</p> + +<p> Dans les familles on bénissait aussi la <i>bûche de noël</i> et on + versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse: + <i>Grand Dictionnaire</i>, page 1046, au mot <i>noël</i>.</p></blockquote> + +<p>Et les marins crièrent en choeur:</p> + +<p><i>Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!</i><sup class="sml">151</sup></p> + +<p>Jacques Cartier poursuivit:</p> + +<p>Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne +soyons pas moins!</p> + +<p>Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:</p> + +<p><i>Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!</i></p> + +<p>Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces +hommes crier <i>allégresse!</i> Comme la bouche mentait au visage, et comme +ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour +ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.</p> + +<p>Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de +l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la +tronche.<sup class="sml">152</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 151: <i>Mireïo: Mireille</i> poëme de Mistral--voir le <i>Monde + Illustré</i> de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie + allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse, + et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne + soyons pas moins. Et remplissant le verre de <i>clarette</i> devant la + troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de + l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire + ensuite <i>trois fois</i> le tour des lumières et le tour de la + maison. <i>Mireille</i> poëme de Mistral. Voir le <i>Monde Illustré</i> de + Paris, 1884.</p></blockquote> + +<p>Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux +hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan +Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du +cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la +chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.</p> + +<p>Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.<sup class="sml">153</sup></p> + +<p>C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la +superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait +trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la +tronche consacrée.<sup class="sml">154</sup> Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et +du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette +tradition familiale.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la + <i>Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier</i>: "Et + après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit + le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et <i>fit un + cerne sur le sable</i> et y fit mettre notre cappitaine (Jacques + Cartier) et ses gens." <i>Faire un cerne sur le sable</i>, n'est-ce + pas gentil? <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du + feuillet 16.</p> + +<p> Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à + Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: <i>Une plaine d'eau</i>. + <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 20.</p> + +<p> Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny + que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des + Français étaient des <i>bâtons de guerre</i>!</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le + tour des lumières et le tour de la maison." <i>Mireille</i>, poëme de + Mistral.</p></blockquote> + +<p>Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de +la <i>tronche</i> de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance +d'environ cinquante pas.</p> + +<p>Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller +avec une pareille charge aux épaules.</p> + +<p>Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec, +bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein +silence.</p> + +<p>Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan +Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault +partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.</p> + +<p><i>Allégresse! allégresse</i>, s'écrièrent ensemble tous les matelots, +<i>allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse +d'allégresse!</i></p> + +<p>Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette +course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées +irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et +les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la +glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible +entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force +acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.</p> + +<p>Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.</p> + +<p>Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de +fleuret, le même entendu tout à l'heure.</p> + +<p>Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un +puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne. +La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber +au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière +éblouissante d'étincelles.</p> + +<p>Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie, +brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant +avec allégresse, avec délire: <i>Malo! Malo!! Noël! Noël!!</i></p> + +<p>Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier, +s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!</p> + +<p>Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.</p> + +<p>O feu sacré! que la santé revienne à tous.</p> + +<p>Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.</p> + +<p>Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.</p> + +<p>Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France, +vivent jusqu'à notre retour.</p> + +<p>Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre +serviteur.</p> + +<p>Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.</p> + +<p>O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de +l'Atlantique.</p> + +<p>O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos +foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes, +soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des +gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la +jeunesse.</p> + +<p>O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées +par l'absence, l'exil, la mort.</p> + +<p>O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là +d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres +heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève +devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à +ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans +leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur +cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur +sourire.</p> + +<p>Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le +rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de +la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore +plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...</p> + +<br><br> + +<h3>ÉPILOGUE</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?</p> + +<p>Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi +longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et +songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie, +de merveilleux effets de coruscation.</p> + +<p>Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma +mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois +veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant +sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de +Noël.</p> + +<p>Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison +d'un aussi singulier travail.</p> + +<p>Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil +usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les +débris de la <i>Cosse de Nau</i>. On les places d'ordinaire sous le lit du +maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un +morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre <i>le feu du +temps</i>.<sup class="sml">155</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 155: Le <i>feu du temps</i> pour le tonnerre, archaïsme très + gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier, + abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très + jolies, à preuve: <i>muer le sang</i>, pour <i>se mettre en + colère</i>;--<i>oindre le musel</i>, pour <i>souffleter</i>;--<i>l'aube crevée</i>, + pour <i>le point du jour</i>;--<i>rire clair</i>, pour <i>rire + agréablement</i>;--<i>peler la figue</i>, pour tromper;--<i>parer une + châteigne</i>, pour <i>tramer un complot</i>;--<i>avoir mauvaise robe</i>, + pour <i>ne pas réussir</i>;--<i>clamer ses coulpes</i>, pour <i>accuser ses + péchés</i>;--<i>parler en pardon</i>, pour <i>parler inutilement</i>;--<i>avoir + le cri</i>, pour <i>être accusé</i>;--<i>perdre son âge</i>, pour + <i>mourir</i>;--<i>cueillir en haîne</i>, pour <i>prendre en + aversion</i>;--<i>voir son pied</i>, pour <i>sortir de prison</i>; etc., etc. + 1873--<i>Dictionnaire de la Langue Française</i>, par C. Hippeau.</p> + +<p> Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française + au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à + connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à + cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici + quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:</p> + +<p> Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent, + cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé + osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les + vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles, + hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit + enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc., + etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du + mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait + entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36 + feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.</p></blockquote> + +<p>C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont +partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles +seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte, +les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre +pendant l'orage.</p> + +<p>Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un +commandement de manoeuvre:</p> + +<p>Regarde vite, le jour vient.</p> + +<p>Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.</p> + +<p>Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu; +Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les +compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu, +comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un +prestidigitateur.</p> + +<p>Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux +sur les trois croque-morts de l'<i>Émerillon</i> qui chargeaient maintenant +le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui +disait à ses camarades:</p> + +<p>Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de +voir la fête!</p> + +<p>Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion +d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses +auditeurs.</p> + +<p>N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale, +n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça +peine d'y songer!</p> + +<p>Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:</p> + +<p>Regarde vite, vite... le jour arrive!</p> + +<p>Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante), +plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles. +Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour +ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue, +la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop +comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes +du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils +du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie +tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande +stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous +ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses, +encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée +blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.</p> + +<p>Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin, +Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les +maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je +pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa +circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette +humaine.</p> + +<p>Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.</p> + +<p>A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de +voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement +d'une porte ouverte et close presque aussitôt.</p> + +<p>Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette +musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos +maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me +rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour +l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant +aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement +fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de +lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme +du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre +colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image +vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré +Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement +pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si +ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course +inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme +une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.</p> + +<p>Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à +tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur +horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable +distance.</p> + +<p>Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible, +tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil +venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.</p> + +<p>Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me +restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer, +en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides +comme un aveu:</p> + +<p>"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"</p> + +<p>Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord +longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles, +des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des +strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot +d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant +les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par +quelque auteur célèbre.</p> + +<p>J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les +lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai +scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu +de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que +mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.</p> + +<p>L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'<i>Agnus Dei</i> et +l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons +un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet +irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.</p> + +<p>Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa <i>Messe Solennelle de Noël</i>)<sup class="sml">156</sup> +avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre +soutenaient une mélodie identique au <i>Kyrie</i> et à l'<i>Agnus Dei</i>. La +berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du +<i>Kyrie</i>, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes +mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une +vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil, +savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre +d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse, +l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée + à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.</p></blockquote> + +<p>Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette +nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment <i>Une Fête de Noël sous Jacques +Cartier</i> est devenue le sujet et le titre de mon premier essai +littéraire.</p> + +<br><br> + +<h3>APPENDICE</h3> + +<hr class="short"> + +<p><i>Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une +adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de +Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de +Lieutenant Gouverneur de la province de Québec.</i></p> + +<p>Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,</p> + +<p>Messieurs,</p> + +<p>Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette +fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.</p> + +<p>Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de +s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe +les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition +de l'homme fait.</p> + +<p>C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et +classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de +l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail +de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les +meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez +comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont +se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les +heures.</p> + +<p>Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient, +comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens +tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour +de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire +contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables +annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque +épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps +anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813, +se prononce Chateauguay.</p> + +<p>Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions +délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au +présent, jamais au passé.</p> + +<p>Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions +devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du +maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine. +Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons +inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui +connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches +moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos +parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille: +passez, passez!</p> + +<p>Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes +d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire? +ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard, +le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière +d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles +sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui, +par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des +figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la +main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand +nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur, +cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être +tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié.</p> + +<p>Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et +ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à +l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.</p> + +<p>Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère +qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au +printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les +brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue +nouvelle, <i>Le Canada-Français</i>, rajeunira de jets de lumière bien des +feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences +et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au +nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je +trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année +1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts +et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un +carillon joyeux. <i>1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre +livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source +remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques +Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état, +il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et +l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates. +Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique.</i></p> + +<p>Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez +inspiré à faire croître.</p> + +<p>Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette +soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que +vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous +m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire +votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien +méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de +votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre +honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès +croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon +concours vous est acquis.</p> + +<p>Québec, 17 janvier 1888.</p> + +<br><br> + +<hr class="short"> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<p>La plupart des archives important de notre histoire ont été relevées en +moins de 40 ans.</p> + +<p>Tout d'abord, dès 1843, la Société Littéraire et Historique de Québec +édita la <i>Relation des Voyages de Jacques Cartier</i>. Onze ans plus tard +(1854) le Gouvernement du Canada (ministère McNab-Morin) publiait une +nouvelle édition des <i>Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la +Nouvelle-France</i>.<sup class="sml">157</sup> Subséquemment (1858) le Gouvernement du Canada +(administration McNab-Taché) édita les fameuses archives nationales +<i>Relations des Jésuites</i>. Deux archéologues éminents, MM. les abbés Bois +et Laverdière, dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque, +laquelle fut exécutée par l'établissement typographique A. Côté & Cie.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 157: Cette édition était de beaucoup plus complète que la + première publiée en 1803.</p></blockquote> + +<p>En 1868, la maison Desbarats publiait à Ottawa les <i>Oeuvres de +Champlain</i>, monument impérissable élevé à la mémoire du fondateur de +notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdière et Casgrain. +Ce qui n'excuse pas la cité d'oublier qu'elle doit une statue à cet +illustre <i>Père de la Nouvelle-France</i>.</p> + +<p>La première impression typographique de cet ouvrage célèbre a été +exécutée sous la surveillance de M. l'abbé Laverdière, dans l'ancien +Secrétariat de l'Évêque de Québec, au Séminaire de Québec.</p> + +<p>En 1871, aux ateliers de M. Léger Brousseau, éditeur propriétaire du +<i>Courrier du Canada</i>. Laverdière et Casgrain publièrent encore <i>Le +journal des Jésuites</i>.</p> + +<p>En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices la publication +d'une collection de manuscrits relatifs à l'<i>Histoire de la +Nouvelle-France</i>. Ce travail représentant quatre volumes in-octavo et +plus de 2,000 pages est un véritable Eden, une Terre Promise aux +chercheurs, aux archéologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du +moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a été +terminée en 1885. <sup class="sml">158</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 158: Collection de Manuscrits contenant Lettre, Mémoires et + autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France, + recueillis aux Archives de la Province du Québec ou copiés à + l'étranger.--Québec--Imprimerie A. Côté et Cie.</p></blockquote> + +<p>En 1886, et sous le patronage de cette même Assemblée Législative, le +gouvernement due Québec édita les <i>Jugements et Délibérations du Conseil +Supérieur de la Nouvelle-France</i>. en même temps, la Société Historique +de Montréal publiait le <i>Livre d'Ordres du Chevalier de Lévis</i>, ouvrage +précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une <i>Relation de la Guerre +de Sept ans en Amérique</i> écrite par ce même chevalier de Lévis, +l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archéologique, +actuellement en la possession de M. l'abbé Verreau, appartenait à la +collection Viger de fameuse et savante mémoire.<sup class="sml">159</sup></p> + +<p>Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, les quelques +archives nécessaires aux chercheurs, archéologues, bibliophiles ou +écrivains.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 159: La Société Historique de Montréal a publié plusieurs + autres documents de grande valeur, entre autres: <i>Les Véritables + motifs des Messieurs et Dames de Notre-Dame de Montréal, pour la + conversion des Sauvages de la Nouvelle-France</i>; un traduction du + <i>Voyage de Kalm au Canada</i>, etc.</p> + +<p> M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait + à Londres, à Paris et à Rome des recherches importantes et qui + ont permis d'augmenter considérablement la collection des + archives historiques. Le rapport qui vient d'être publié par M. + Brymner (<i>Rapport sur les Archives Canadiennes, par Douglas + Brymner, archiviste, 1885</i>) contient l'analyse de l'immense + collection <i>Haldimand</i> copiée au <i>British Museum</i> et dont une + partie avait déjà été obtenue par les soins de M. l'app. Verreau + et appartient maintenant à la Société Historique de Montréal.</p> + +<p> M. G. B. Faribault, avocat de Québec, bibliophile éminent, + publiait en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de + l'Amérique et en particulier sur celle du Canada, de la Louisiane + et de l'Acadie. Le nombre des ouvrages ainsi catalogués s'élevait + à 969. Cette statistique nous donne une idée approximative des + richesses archéologiques du Canada à cette époque. Les + inestimables travaux de l'illustre érudit furent irréparablement + anéantis par l'incendie du parlement à Montréal, la nuit du 25 + avril 1849 par les émeutiers protestants orangistes. "En un + instant ce bel édifice devint la proie des flammes avec les + archives de la province, les deux bibliothèques qui renfermaient + <i>vingt-deux mille volumes</i>. Le Canada perdit dans cette + conflagration des livres rares et précieux de la belle collection + d'ouvrages sur l'Amérique (seize cents volumes) formée par M. + Faribault après les plus pénibles efforts. Les pertes furent + estimées à plus de $400,000.00." Louis P. Turcotte: Le Canada + sous l'Union, page 112 tome Ier.</p></blockquote> + +<hr class="short"> + +<h4>CHAPITRE PREMIER</h4> + +<p>Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 25 ans.</p> + +<p>Jacques Brassier, âgé de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve +en 1653.)</p> + +<p>Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de 28 ans (venu aussi +de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.)</p> + +<p>Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans.</p> + +<p>Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans.</p> + +<p>Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans.</p> + +<p>Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, arrondissement +de la Flèche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.)</p> + +<p>Robert Jurée, âgé de 24 ans.</p> + +<p>Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans.</p> + +<p>Louis Martin, âgé de 21 ans.</p> + +<p>Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans.</p> + +<p>Étienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de France, en 1653, +avec M. de Maisonneuve).</p> + +<p>Jean Valets, âgé de 27 ans de la paroisse de Teillé, arrondissement du +Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653.</p> + +<p>Réné Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la garnison, âgé de 30 +ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).</p> + +<p>Jean Lecompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Chemiré, arrondissement +du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653).</p> + +<p>Simon Grenet, âgé de 25 ans.</p> + +<p>François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de France, en 1653, +avec M. de Maisonneuve).<sup class="sml">160</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 160: Régistre de la paroisse de Ville-Marie. Sépultures. 3 + juin 1660.</p></blockquote> + +<p>A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef +des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois +autres braves de sa nation, qui tous demeurèrent fidèles et moururent au +champ d'honneur; enfin les trois Français qui périrent dès le début de +l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet.</p> + +<h4>CHAPITRE DEUXIÈME</h4> + +<p>On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit où hivernèrent les +navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la +rivière <i>Lairet</i>.</p> + +<p>La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de savoir si le +Fort Jacques Cartier fut bâti sur la rive <i>droite</i> ou la rive <i>gauche</i> +de la rivière <i>Lairet</i>.</p> + +<p>Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire que la rive +<i>gauche</i> du <i>Lairet</i> fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A +mon sens, le monument commémoratif, que le Cercle Catholique de Québec +fait élever au Découvreur, sera historiquement bien placé.</p> + +<p>Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont écrit +<i>relativement à la Rivière Ste-Croix où Jacques Cartier se fortifia et +mis ses navires en hivernements</i> en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112, +113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la +relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--édition +canadienne de 1843.</p> + +<p>"La maison principale des Missionnaires Jésuites était à <i>Notre Dame des +Anges</i>, à deux kilomètres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bâti +(Québec). <i>Notre Dame des Anges</i>, sur les bords de la rivière Lairet, +près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence +des Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur du Canada, +Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis +marins. Avant de quitter ces rives, où une partie de sa troupe fut +décimée par le scorbut, et où il se vit forcé d'abandonner un de ses +vaisseaux, il planta une grande croix avec un écusson aux armes de +France et l'inscription: <i>Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex, +regnat</i>. François Ier, par la grâce de Dieu roi de France, règne." <i>Le +Père Isaac Jogues</i>, premier apôtre des Iroquois, par le Rév. P. F. +Martin, chapitre II, page 24.</p> + +<p>"En 1626, les Jésuites avaient formé là (à Notre Dame des Anges) leur +première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive <i>droite</i> de la +petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. +Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de +Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien +portait encore le nom de <i>Fort Jacques Quartier</i> parce qu'en 1535, il +avait été obligé d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques +ruines de l'ancienne maison des jésuites." <i>Biographie de Père +François-Joseph Bressani</i> par le Rév. Père F. Martin de la Compagnie de +Jésus. Première annotation de la page 15, édition de 1852.</p> + +<p>Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Jacques Cartier, +publiés sous la direction de la Société Historique de Québec, dit à la +note 22 de la page 114 de l'appendice:</p> + +<p>"Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jésuites +ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pères commencèrent un établissement +sur la rive <i>droite</i> de la petite rivière Lairet à l'endroit où elle +tombe dans la rivière St. Charles."</p> + +<p>Ce même commentateur dit encore à la note 2 de la page 109 de +l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier:</p> + +<p>"On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 1843), sur la rive +<i>gauche</i> de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la +rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés, ou espèces de +retranchements."</p> + +<p>L'opinion évidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier +occupait la rive <i>gauche</i> du Lairet, et la résidence des Jésuites, la +rive <i>droite</i>.</p> + +<hr class="short"> + +<p>L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient +venus à Québec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur +la rive gauche de la petite rivière Lairet, près de l'endroit où +celle-ci se jette dans ra rivière St-Charles, vis-à-vis la +Pointe-aux-Lièvres. Ils hivernèrent dans cet endroit, à l'abris de deux +de leurs vaisseaux, la <i>Grande Hermine</i> et la <i>Petite Hermine</i>, et de +leur retranchement.</p> + +<p>Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même endroit, une +grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de +laquelle il fit attacher un écusson aux armes de France avec +l'inscription suivante: <i>Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex, +regnat</i>.</p> + +<p>Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des +Français sur la terre canadienne devint celui du premier monastère des +missionnaires Jésuites. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie +solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin, +portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mémoire de ce navigateur +célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix ans auparavant par son +courage et sa piété... Il était situé tout près du couvent (des +Récollets), mais de l'autre côté de la rivière St-Charles, au point où +le Lairet lui verse le tribut de ses eaux.</p> + +<p>"Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre située au +confluent de la rivière St-Charles et de la rivière Lairet.</p> + +<p>"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du +Canada.</p> + +<p>"C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemption, en face +de l'antique Stadaconé.<sup class="sml">161</sup></p> + +<p>"C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers héros de +cette grande épopée qui s'appelle les Missions des Jésuites dans la +Nouvelle-France".<sup class="sml">162</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 161: Lors de son premier voyage, Cartier avait planté une + croix à l'entrée du Bassin de Gaspé (le 24 juillet 1534). L'année + suivante, en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxième + croix sur une des îles de l'embouchure de la Rivière St-Maurice + (le 7 octobre 1535). Ce ne fut que le 3 mai 1536, fête de + l'Invention de la Ste-Croix, trois jours avant son départ de + Stadaconé, au confluent des rivières St-Charles et Lairet.</p></blockquote> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 162: Extrait d'une <i>Chronique</i> publiée, par M. Ernest Gagnon, + dans <i>Les Nouvelles Soirées Canadiennes</i>, livraison du mois + d'août 1882.</p></blockquote> + +<p>C'est à cet endroit même que le comité littéraire et historique du +Cercle Catholique de Québec, doit, avec l'aide d'une souscription +nationale, faire élever un monument à la France colonisatrice et +chrétienne, au Découvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce +monument est presque achevé. Il est de M. Eugène Taché, l'artiste +instruit et inspiré qui a déjà doté Québec de si beaux monuments +architectoniques.</p> + +<p>"Les journaux de la province de Québec vous ont fait connaître le projet +d'érection d'un double monument à l'endroit précis où Jacques Cartier et +ses hardis compagnons passèrent l'hiver de 1535-36 et où, +quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pères Jean de Brébeuf, Ennemond +Masse et Charles Lalemant jetèrent les bases de la première résidence +des missionnaires Jésuites dans la Nouvelle-France.</p> + +<p>"L'emplacement appelé Fort Jacques Cartier a déjà été acheté par le +Cercle Catholique de Québec. Il occupe une pointe de terre, au confluent +des rivières St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site +admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent.</p> + +<p>"Le comité littéraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui à +votre générosité et à votre patriotisme, et il vous invite à contribuer, +par votre souscription, à la réalisation de son projet, qui a déjà reçu +l'adhésion des principaux organes de la presse française et anglaise de +la province.</p> + +<p>"Ce projet consiste:"</p> + +<p>"1. A faire élever un <i>fac-simile</i>, en fonte, de la croix plantée par +Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivière St. Charles, +avec l'écusson fleurdelisé et l'inscription <i>Franciscus Primus, Dei +gratia Francorum rex, regnat</i>. Cette croix sera fixée dans un socle en +granit, et aurait 35 pieds de hauteur."</p> + +<p>"2. A faire construire une sorte de tumulus à la mémoire des premiers +missionnaires de la Nouvelle-France."</p> + +<p>"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits +dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adressé au Maire de St. Malo +(en France), et l'autre remis au Maire de Québec, pour être conservé +dans les archives de ces deux filles." <sup class="sml">163</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 163: Extrait de la <i>Circulaire</i> publiée par le <i>Cercle + Catholique de Québec</i>, en février 1887.</p></blockquote> + +<hr class="short"> + +<p>M. de Voutron, en 1716, commandant le <i>Saint-François</i>, écrivait de La +Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse le célèbre pilote +saintongeois, contemporain de Jacques Cartier:</p> + +<p>"J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose +assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux +blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs.</p> + +<p>"Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre +point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel +de corps et d'esprit.</p> + +<p>"J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit +pas compter sur la science".</p> + +<p>Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore +après un siècle de fréquentation continue, quelles ne devaient-elles +être au début, lorsque Jean Alphonse en écrivait le routier dna le plus +grand détail?</p> + +<p>Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles d'un capitaine +de vaisseau, dites près de deux siècles après l'ouverture de la +navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier.</p> + +<p>Pierre Margry: <i>Les Navigations Françaises</i> et la <i>Révolution Maritime</i> +du 14ième siècle IV <i>Le chemin de la Chine et les Pilotes de +Pantagruel</i>: pages 324 et 325.</p> + +<p>"On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel +tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage, +Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique +avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve +pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un +observateur puissant, un maître accompli dans l'art de se préparer les +voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de près +cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que, +la question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la +peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est +l'avantage."</p> + +<p>Léon Guérin: <i>Les Navigateurs Français</i>, page 80.</p> + +<p>"L'expédition--(celle de 1535)--était accompagnée de deux chapelains +<i>Dom</i> Guillaume Le Breton et de <i>Dom</i> Anthoine."</p> + +<p>Ferland: <i>Histoire du Canada</i>, ch. Ier, page 22.</p> + +<p>Ce titre de <i>Dom</i> fait présumer que ces deux prêtres étaient des +religieux bénédictins.</p> + +<p>"Le 26 Juin 1615 le Père Récollet Jean Dolbeau célébrait à Québec, au +son de la petite artillerie de l'<i>habitation</i> la première messe qui ait +été <i>dite depuis l'époque de Jacques Cartier.</i>"</p> + +<p>Laverdière: <i>Histoire du Canada</i>, Ch. II, page 37.</p> + +<p>L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, répond dans +l'affirmative à ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des +aumôniers lors de son <i>second</i> voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs +sont inscrits sur le rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la +Communauté de la Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 1535.</p> + +<p>Les extraits suivants de la Relation du <i>Second Voyage de Jacques +Cartier, confirment absolument cette opinion.</i></p> + +<p>"Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 août 1535, +samedi)--après avoir <i>ouï la messe</i>, nous partîmes de la dite Isle--(Il +aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve."</p> + +<p>Page 33 de l'édition de 1843; verso du feuillet 12 de l'édition de 1545.</p> + +<p>"Ils--(<i>les interprètes</i>)--répondirent que leur dieu nommé Cudragny +avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(<i>ci-haut +mentionnés</i>)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles +qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous. +Desquelles paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu +Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne sçavait ce qu'il disait et +qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les garderait bien du +froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son +compagnon demandèrent au dict Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il +respondist <i>que ses prêtres</i> y avaient parlé et qu'il ferait beau +temps"--(pour aller à Hochelaga).</p> + +<p>Pages 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition de 1545.</p> + +<p>"Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue, feist mettre +le monde en prière et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance +de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict +d'arc les travers--(<i>à travers</i>)--les neiges et glaces. Et ordonne que +le dimenche en suyvant <i>l'on dirait au dict lieu la messe</i>. Et que tous +ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient à la +procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et +priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust +pitié nous. <i>La messe dicte et célébrée</i> devant la dicte ymage, se feist +le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado--(<i>Roc-Amadour</i>) +promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France." +Cette messe fut célébrée en Février 1536.</p> + +<p>Page 57 de l'édition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'édition +de 1545.</p> + +hr class="short"> + +<p>La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle était la préoccupation +dominante, l'idée fixe, unique, obstinée de tous les découvreurs. La +crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses +dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver +premier aux contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient à +ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb lui-même s' +ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les +domaines du grand quâân du Katay signalés dans une carte de Toscanelli. +Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve +éclatante de cette illusion géographique: <i>Brief récit et succincte +narration de la navigation faicte ÈS YSLES de Canada, Hochelaga et +Saguenay et autres, avec particulière meurs, langaige et cérémonies des +habitans d'icelles; fort délectable à voir.</i> L'espoir du lucre, +l'éternel <i>auri sacra fames</i>, avait provoqué ces expéditions héroïques +légendaires des trois premier siècles de l'<i>âge moderne</i>, expéditions +dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des équipages.</p> + +<p>Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans les +explorations tentées au Nord de l'Amérique à la recherche d'un passage +vers l'Ouest:</p> + +<p>Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du précédent, 1498; +Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Cortéreal, 1502; Jean Gonçalves, Jean et +François Fernandès, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et +Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint +Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525; +Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541 +et 1543.</p> + +<p>J'ai préparé cette liste sur l'<i>Introduction historique aux ouvrages de +Jacques Cartier</i> pa M. D'Avezac.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi +(François Ier) ordonna d'armer et d'équiper pour quinze mois trois +navires dont il lui conféra le commandement par une commission datée du +15 octobre 1534. Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier) +joignit au titre de <i>capitaine</i> celui de <i>pilote du roi</i>.</p> + +<p><i>Nouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, édition de 1855 +tome 8 page 906</i> au nom de <i>Cartier (Jacques)</i>.</p> + +<p><i>L'Histoire des Canadiens-Français</i> de M. Benjamin Sulte donne le mot +<i>Macé</i> au lieu de <i>Marc</i>, ce qui est conforme au texte de l'édition +rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet +32.</p> + +<p>Marc ou Macé Jallobert avait épousé Allizon DesGranches, soeur de la +femme de Jacques Cartier.</p> + +<p>Sulte: <i>Histoire des Canadiens-Français</i>, Tome Ier, page 12.</p> + +<p>Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille de Jacques +DesGranches, connétable de la ville et cité de St. Malo.</p> + +<p><i>Brève et succincte narration historique</i> par M. D'Avezac, verso du +feuillet XIV, précédant la narration du Voyage de Jacques Cartier, +1535-36.</p> + +<p>Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de +<i>Jehan Poullet</i>. On le retrouve seulement dans la <i>Relation du Second +Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36 recto du feuillet 22, édition 1545.</p> + +<p>Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard, +dont les noms apparaissent au rôle d'équipage, sont les quatre fils de +Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier.</p> + +<hr class="short"> + +<p><i>Rôle d'Equipage</i> de l'Expédition de 1535, présenté par Jehan Poullet à +la réunion de la Communauté de la ville de Saint-Malo, à la Baie Sainct +Jehan, mercredi, le trente-unième jour de mars 1535.</p> + +<p>L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes +s'ensuyvent:</p> + +<p>Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef; +Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques +Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du +<i>Correlieu</i>; Guillaume Le Marié, maistre du <i>Courlieu</i>; Laurens Boulain, +Étienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Hervé, Étienne +Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas +Fammys, Françoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume +Séquart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Françoys +Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan +Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot, +Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens +Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard, +Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier, +Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy, +Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard, +Françoys Duault, Hervé Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas, +Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes +Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan +Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier; +Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen, +Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn, +Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres +Jonchée.</p> + +<p>Ce rôle d'équipage est textuellement copié des <i>Documents inédits sur +Jacques Cartier et le Canada</i>, communiqués par M. Alfred Ramé, de Rennes +et faisant suite à la Relation du <i>Premier Voyage de Jacques Cartier</i> en +1534 d'après l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12.</p> + +<p>Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865.</p> + +<p>Les noms de <i>Charles Gaillot</i> et de <i>De Goyelle</i> n'apparaissent pas sur +le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste +publiée par M. Benjamin Sulte dans son <i>Histoire des Canadiens-Français</i> +Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine, +<i>Picturesque Quebec</i>,<sup class="sml">164</sup> ces deux noms et cinq autres, auraient été +ajoutés aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'Équipage de Jacques +Cartier, conservée dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur +le <i>fac-simile</i> par M. l'abbé C. H. Laverdière. Voici quels sont ces +sept noms:</p> + +<p>Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la +Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle.</p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 164: "The subsequent seven signatures were added in the + answer to the Quebec Prize Historical Questions submitted in + 1879: Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles + de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle" + <i>Picturesque Quebec</i>, appendix, page 483.</p></blockquote> + +<p>Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris +leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de +l'expédition, donnaient un effectif de <i>cent dix</i> hommes. Or, le rôle +d'équipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on +y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du +Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles +de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean +Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt +personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de <i>Philippe Rougemont</i>, le +seul de vingt-cinq à trente victimes du scorbut nommé par la relation de +Jacques Cartier, celui de <i>De Goyelle</i>, un autre mort du mal <i>de terre</i> +que Charlevoix nomme dans son <i>Histoire du Canada</i>, enfin celui de +Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son <i>Histoire des +Canadiens-Français</i>, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, il +se fait que le grand total des expéditionnaires connus s'arrête à 83. Il +nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110.</p> + +<p>Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en +disant que ce <i>rôle d'équipage</i> n'est qu'une liste de matelots rédigée +<i>au retour</i> de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette +explication est une contradiction flagrante des <i>Documents inédits</i> que +nous possédons sur <i>Jacques Cartier</i>. Ce <i>rôle d'équipage</i> fut présenté +par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du +31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de +Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des <i>Documents +inèdits</i> publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier +en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance +mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en +produisant le <i>rôle d'équipage</i>, lequel portait alors <i>soixante et +quatorze</i> signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des +mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.</p> + +<p>"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict +Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos +mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en +dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix."</p> + +<p><i>Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la +relation du voyage de Jacques Cartier en 1534</i>, édition de 1598 et +collection de Ramusio.</p> + +<p>On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et +qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à +la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et +quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet +intervalle de temps, le <i>rôle d'équipage</i> fut modifié en quelque façon, +et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean +Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié, +c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le +rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de +son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui +est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de <i>cent +dix hommes</i> composant l'expédition.</p> + +<p>Le <i>rôle d'équipage</i> présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la +réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les +archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en +engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas +permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de +record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage +que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la <i>Grande +Hermine</i>. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.</p> + +<hr class="short"> + +<p>En lisant les noms des personnes présentes à la <i>Réunion de la +Communauté de la ville de St. Malo</i>, le lundi huictième de feubvrier, +l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait +empruntés à l'<i>Almanach de Adresses Cherrier</i> tant ils ont une +orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres +Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert, +Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume +Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des +bourgeois congrégés (<i>réunis</i>) et assemblés comme dict est.</p> + +<p>Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr +le Dauphin de Normandie se nommait <i>Philippes Chabot</i>.</p> + +<p>Je lis encore, au procès-verbal de la <i>Réunion de la Communauté de Ville +de St. Malo</i>, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le +rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants +des <i>bourgeois</i> du temps.</p> + +<p>Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne:</p> + +<p>Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume +Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc.</p> + +<p>Extrait de <i>l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents +inédits</i>, vol. Ier, Alfred Ramé, page 5, 6, 7, 8 et 9.</p> + +<hr class="short"> + +<h4>CHAPITRE TROISIÈME</h4> + +<p>Les <i>Te Deum</i> militaires portant, comme des drapeaux de régiments, le +chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de +Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de Sir +William Phips, suspendu comme trophée à la voûte sonore, etc., etc.</p> + +<p>Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout à Paris, où l'on +admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de +Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une +médaille pour perpétuer le souvenir de cet exploit. L'Université Laval +en possède un très beau spécimen dans son musée de numismatique. Ce +spécimen est unique au pays.</p> + +<p>En voici la description:</p> + +<p>On y voit la ville de Québec assise sur un rocher, étayant à ses pieds +des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prés +d'elle un animal qu'on appelle <i>Castor</i>, et qui est fort commun en +Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuyé sur une +urne. La légende, <i>Francia in Novo Orbe Victrix</i>, signifie: <i>La France +Victorieuse dans le Nouveau Monde</i>. L'exergue, <i>Kebeca Liberata M. DC. +XC</i>: <i>Québec délivré 1690</i>.</p> + +<p><i>Médailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723.</i></p> + +<hr class="short"> + +<h4>CHAPITRE QUATRIÈME</h4> + +<p>Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart:</p> + +<p><i>Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le +hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier +n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo,</i> etc.</p> + +<p>Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur +la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques +Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur +laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs +paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires +historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un +flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la +Bretagne, à la France elle-même.</p> + +<p>Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier +publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.</p> + +<p>"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique, +saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de +forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette +terre d'Amérique!"</p> + +<p>Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un +de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée +chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de +la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se +trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un +Jacques Cartier.</p> + +<p>Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe +Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos +annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande, +c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à +Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le +souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes +compatriotes, et <i>au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de +l'Atlantique, béniront notre oeuvre</i>, c'est que l'on se mette à la tête +d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de +nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la +légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à +ce jour.</p> + +<p>Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada!</p> + +<p>Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman +patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la +centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux +livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du +courageux écrivain qui a réédité <i>Sagard</i> et son <i>Histoire du Canada</i>, +vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est +perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de +monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de +statue à Paris!</p> + +<p>Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins +pleurés par le poëte:</p> + +<p><i>Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire</i>?</p> + +<p>Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de <i>Jacques +Cartier</i>. Il y a, à Montréal, une place <i>Jacques Cartier</i>. Il existe +encore, dans notre métropole commerciale, un carré <i>Jacques Cartier</i>, +une banque <i>Jacques Cartier</i> une rue <i>Jacques Cartier</i>.<sup class="sml">165</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 165: Montréal aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car + elle lui doit son nom.</p> + +<p> "Après que nous feusmes yssus (<i>sortis</i>) de la dicte ville, + (<i>Hochelaga</i>) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre + sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, <i>Mont + royal</i>, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous + estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus + de trente lieues à l'environ (<i>à l'entour</i>) d'icelle."</p> + +<p> <i>Relation</i> du second <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, verso du + feuillet 26 et recto du feuillet 27.</p></blockquote> + +<p>A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de +quartier <i>Jacques Cartier</i>, un marché <i>Jacques Cartier</i> une rue <i>Jacques +Cartier</i>, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute +sa longueur la presqu'île de la <i>Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le +pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur +en 1535-36</i>.</p> + +<p>Nous avons encore dans le collège électoral de <i>Québec</i> une paroisse que +porte le nom de St. Gabriel de Val-<i>Cartier</i>. Puis encore, dans le même +comté, le grand lac et le petit lac <i>Jacques Cartier</i> qui donne son nom +à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency, +Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint +près de la paroisse de Cap Santé.</p> + +<p>Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à +la renommée historique du Découvreur.</p> + +<p>Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une +des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de +la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de +l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de +notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette +hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St. +Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux, +le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux +couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada!</p> + +<p>L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le +patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de +St. Malo, de Rennes et de Paris.<sup class="sml">166</sup></p> + + <blockquote class="footnote"><p>Note 166: Je sais, de source certaine, que la décoration + historique du Palais Législatif de la Province de Québec a été + accordée à notre ami M. Eugène Hamel par le Gouvernement de + Québec. Cet artiste distingué a déjà préparé les esquisses de + deux tableaux représentant, le premier, <i>Christophe Colomb reçu + par Ferdinand et Isabelle</i>, après la découverte de l'Amérique, le + second, <i>Jacques Cartier à Hochelaga</i>. Ces deux tableaux seront + exécutés dans les panneaux dominant, aux salles de l'<i>Assemblée + Législative</i> et du <i>Conseil Législatif</i>, les fauteuils des + Présidents de ces deux chambres.</p></blockquote> + +<hr class="short"> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Préface<br> +Critique<br> +Argument analytique.</p> + +<p>CHAPITRE PREMIER</p> + +<p><i>Prologue</i>:-Un causeur d'autrefois.</p> + +<p>CHAPITRE DEUXIÈME</p> + +<p>La <i>Grande Hermine</i>.</p> + +<p>CHAPITRE TROISIÈME</p> + +<p>La <i>Petite Hermine</i>.</p> + +<p>CHAPITRE QUATRIÈME</p> + +<p>L'Emérillon.</p> + +<p>CHAPITRE CINQUIÈME</p> + +<p>Un Noël Breton</p> +<p><i>Épilogue</i>.</p> + +<p>APPENDICE</p> + + +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une fête de Noël sous Jacques Cartier, by +Ernest Myrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS *** + +***** This file should be named 20635-h.htm or 20635-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/6/3/20635/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/20635-h/images/001.png b/20635-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35a1686 --- /dev/null +++ b/20635-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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