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+Project Gutenberg's Une fête de Noël sous Jacques Cartier, by Ernest Myrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une fête de Noël sous Jacques Cartier
+
+Author: Ernest Myrand
+
+Release Date: February 21, 2007 [EBook #20635]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+ UNE
+ FÊTE DE NOËL
+ SOUS
+ JACQUES CARTIER
+
+ PAR
+
+ ERNEST MYRAND
+
+
+ QUÉBEC
+ IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS & FRÈRE
+ 30, RUE DE LA FABRIQUE
+
+ ----
+
+ 1888
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ ----
+
+Il y a quelques années le bibliothécaire de l'Institut Canadien de
+Québec, donnant son rapport à l'assemblée générale des membres de cette
+institution littéraire, faisait cette déclaration remarquable:
+
+ Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les
+ dix-neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé
+ parmi nos membres durant l'année qui vient de finir (1879-80),
+ sont des ouvrages de littérature légère. C'est un véritable
+ événement lorsque quelqu'un demande un livre sérieux. Nous
+ comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur
+ les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale,
+ mais presque personne ne vient secouer la poussière que s'y
+ accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert
+ qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir
+ l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple récréation
+ dont il ne faut pas abuser.
+
+Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice de la même
+institution confirmait le diagnostic du mal signalé par son
+prédécesseur.
+
+ Dans le cours de la présente année, disait-il (1883-1884), la
+ circulation de nos livres s'est élevée à plus de 8,130 volumes.
+
+ Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre
+ d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue
+ qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de
+ direction à augmenter la partie scientifique de notre
+ bibliothèque qui a été fort négligée jusqu'aujourd'hui.
+ Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le
+ goût des romans n'est que trop prononcé et le meilleur moyen de
+ combattre la propagation de ces lectures, pour le moins
+ frivoles, serait d'offrir à nos membres des ouvrages
+ scientifiques qui les instruisent et les intéressent. N'est-ce
+ pas là la mission de notre Institut, mêler "l'utile à
+ l'agréable".
+
+De cet état de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutôt
+que sérieux, un fait consolant se dégage. La statistique prouve avec
+éclat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu
+légèrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux
+lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naïf,
+comme toutes les vérités découvertes par La Palisse. Le mieux est
+toujours et partout possible. Le point essentiel existe: _la jeunesse de
+Québec lit_; elle aime passionnément à lire, et chez elle ce délassement
+intellectuel prime de très haut dans le choix restreint de ses
+amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel
+demeure.
+
+Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse préfère le
+dessert aux entrées du repas, la friandise et le bonbon à la soupe et au
+bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de faire
+goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, à mon sens, de
+retrancher absolument le dessert, mais plutôt de servir une soupe
+excellente, un rôtit parfait.
+
+Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement appliqué aux tables de
+lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres
+essentiellement littéraires. Ains, pour n'en nommer que deux célèbres,
+Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gardés de proscrire ou
+d'anathématiser le _Roman_. Loin de là; c'est à la faveur, au prestige,
+à l'influence bien exploitée de ce tout puissant, qu'ils doivent la
+meilleure part de leurs succès. Ça été la suprême habileté de ces bons
+courtisans de flatter de la sorte le Maître Souverain de notre
+littérature contemporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses
+fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le
+signalent, qu'on l'idolâtre comme un fétiche, ou qu'on l'exècre et le
+fuie comme un épouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent
+rencontrer de front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité
+qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'imprudent
+contradicteur. On ne détrône pas impunément un tel monarque, et mieux
+vaut, pour l'ennemi, entrer en éclaireur qu'en guérilla dans son
+royaume.
+
+Jules Verne, Flammarion n'auraient pas réussi à faire accepter leurs
+ouvrages par une telle universalité de lecteurs si leurs cours
+scientifiques déguisés en _romans_, n'eussent revêtu l'éclatante livrée,
+parlé le langage charmeur, confessé le dogme infaillible de
+l'Imagination, cette vérité éternelle de l'éternel Roman.
+
+ *
+ * *
+
+J'en appelle au plus froid critique, le _Tour du Monde en Quatre-vingt
+jours_ eût-il jamais valu à son auteur fortune et renommée, si Verne
+l'eût intitulé simplement: _Géographie Universelle?_ De même, son fameux
+roman-trilogie: _Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les
+mers, l'Île mystérieuse_, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inouï
+succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement publié une _Histoire
+naturelle_ en trois volumes? Et le _Voyage au centre de la Terre_,
+n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux _Cours de
+Physique et de Géologie_? Essayez d'écouler à la faveur de ce dernier
+titre, un millier seulement de copies exactes du même ouvrage, et vous
+m'en viendrez dire des nouvelles.
+
+Aussi Jules Verne, ce lecteur sérieux popularisant chez les liseurs de
+romans les notions premières des sciences positives et les données
+mathématiques des arts, se garde bien de prévenir, voire même d'éveiller,
+au cours du récit merveilleux, l'attention de son public. Public
+dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile à retenir et à
+fixer, public capricieux, changeant, mobile à l'extrême, s'abattant sur
+un _livre nouveau_ avec la pétulance gourmande d'une volée de moineaux,
+s'enlevant de même à grands bruits d'ailes et des cris colères, sitôt
+que l'un des rongeurs s'est écrié: "_livre d'études!_"
+
+L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrême ce volage et farouche
+lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut guérir, il ne dit pas:
+"_Voici le remède_"; mais câlinement: "_Qui veut du bonbon?_" Tout
+aussitôt le lecteur mord à l'amorce, se prend à l'hameçon et se noierait
+au bout de la ligne plutôt que de lâcher l'appas. A travers l'intrigue
+du récit, comme avec un filet à mailles inextricables, l'auteur amène
+doucement, doucement, mais sûrement aussi, le lecteur frivole à sa
+barque, c'est-à-dire, à son avis. Jules Verne éblouit, captive, capture
+son lecteur avec l'éclat de style, tout comme l'autre, le pêcheur de
+poissons, amorce sa clientèle avec des _mouches_ à corselet d'or et à
+plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui échappe... qu'au
+dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement à son
+prochain roman scientifique.
+
+Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et
+l'excellence de leurs résultats est par trop évidente pour être
+signalée. _Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,_ sont de véritables
+professeurs de géographie, d'histoire naturelle, de physique, déguisés
+grimés convenablement en héros de romans. L'intrigue même du récit n'est
+le plus souvent qu'une thèse scientifique, exposée, développée,
+soutenue, établie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale
+et raconté en un très beau style, qui fleurit, comme un jardin de
+rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austères où
+les savants de toutes les langues parlent le mot exact du théorème et de
+l'équation.
+
+Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, alléché par la description
+brillante mais précise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intéressé
+par le détail inédit, mais toujours exact, des religions, des
+gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries,
+des arts professés par les peuples de latitudes différentes, s'en est
+allé compléter (en même temps que vérifier) dans les ouvrages classiques
+de la science, les connaissances acquises à la lecture de Jules Verne.
+Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pédagogues et
+leurs sermons, un _lecteur sérieux_ d'un _lecteur frivole_ et reconquis à
+l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure.
+
+Alors, dans les bibliothèques publiques comme au foyer de la famille,
+les livres sérieux occuperont une place d'honneur et de préséance, la
+seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme
+instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec à propos le langage
+excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Québec, ce ne sera
+plus un véritable événement quand quelqu'un demandera au conservateur
+d'une bibliothèque publique l'usage d'un livre sérieux.
+
+ *
+ * *
+
+Ce que Jules Verne a tenté avec un éclatant succès pour l'enseignement
+populaire de la géographie universelle; ce que Flammarion réalise avec
+un triomphe é en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la
+_Bibliothèque des Merveilles_ poursuit, en vulgarisant dans les foules
+les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer
+en faveur des archives de notre Histoire du Canada.
+
+A part ce que nous avons appris _de force_ au collège, que savons-nous
+de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de
+compléter les notions rudimentaires des _Abrégés_ suivis en classe, par
+la lecture entière de Ferland ou de Garneau? Quels rares étudiants, les
+érudits de l'avenir, sont allés vérifier après coup, dans les archives
+nationales, les données mêmes de l'histoire, ont remonté le cours des
+faits et retrouvé les sources, analysé ces eaux de vérité où les auteurs
+disaient avoir puisé la science, de crainte que le Mensonge ne les eut
+empoisonnées d'infâmes calomnies?
+
+Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, uniques,
+originales, qui manquant à Québec. L'inestimable bibliothèque de
+l'Université Laval, vaut, elle seule, en trésors archéologiques toutes
+les collections particulières ou publiques du pays.
+
+Le travail archéologique se réduit maintenant à la peine de lire.
+
+En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada,
+Fribault, Jacques Viger, Laverdière, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine,
+parmi les morts, les abbés Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault,
+Messieurs Joseph Charles Taché, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James
+Lemoine, parmi les vivants, ont taillé toute la besogne, parachevé la
+tâche avant même que nous jeunes gens, fussions sortis du collège.
+
+Le vénérable doyen de notre littérature canadienne-française,
+l'Honorable M. Chauveau, a publié, dans son _Introduction aux Jugements
+et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle France_, une
+nomenclature aussi complète qu'intéressante des principales archives
+relevées au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province
+de Québec.
+
+Hélas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses
+archives, imprimées sur papier de luxe avec du caractère antique,
+reliées à grands frais, tranchées d'or ou de carmin, continuent
+aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques publiques, le sommeil
+de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des greniers ou
+l'humidité des caves, alors qu'elles étaient seulement de vieux
+manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants,
+livrés à la merci des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu.
+[1]
+
+ [Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite à
+ bois que l'on découvrit un des volumes du _Journal des
+ Jésuites_, le seul qui ait échappé au même usage. L'autre ou
+ les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou
+ mêler leurs cendres vénérables aux tisons moins historiques
+ d'une bûche d'érable ou d'un rondin de merisier!
+
+ Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il
+ convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les
+ archéologues se plaignent amèrement de ces désastreuses
+ négligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste célèbre:
+
+ Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un
+ goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels était
+ la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves
+ de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient
+ prendre dans les greniers de la préfecture... Je n'en
+ dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas
+ besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais
+ allusion, et que je connais, pour montrer que les
+ parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par
+ cela même, à faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu
+ la destinée la plus triste.
+
+ Pierre Margry, _Découvertes françaises_, 40 et 41.]
+
+Une poussière d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur
+elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous
+l'épaisseur ténébreuse d'un linceul et menace de les cacher à jamais aux
+regards des hommes, de les faire disparaître, comme des cadavres de
+voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'égalité fatale de la
+steppe.
+
+Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles études
+n'ont-elles pas coûté aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux
+archéologues, aux historiens qui ont eu l'héroïque courage, la
+patriotique vaillance de publier en éditions d'honneur, les manuscrits
+originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien
+apparaissent mesquins désespérants, ironiques, misérablement petits, les
+résultats obtenus comparés à l'effort gigantesque apporté au
+parachèvement d'une aussi monumentale entreprise!
+
+Nos archives nationales! Elles ont cependant porté bonheur aux
+littérateurs de la génération précédente. Elles ont porté bonheur au
+regretté Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du _Canada sous l'Union_
+(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit _François de
+Bienville_, son meilleur ouvrage; elles ont porté bonheur à notre érudit
+compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux _Le
+Chien d'Or_, merveilleuse légende canadienne française que les écrivains
+de la Province de Québec ont laissé échapper de leur répertoire... faute
+d'études archéologiques.
+
+ *
+ * *
+
+Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la légende et
+l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le _Cinq Mars_ d'Alfred de Vigny en
+est un frappant exemple. Son autre célèbre ouvrage, _Stello_, n'est rien
+que la trilogie biographique des poëtes Gilbert, Chatterton et André
+Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment légère par le titre et
+le mécanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs
+historiques!
+
+Ce procédé, les nouvellistes de notre littérature canadienne française
+l'ont employé avec un succès relativement considérable et de vogue et
+d'argent. L'histoire du Canada en a retiré un étonnant profit de
+vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de
+Kirby, de Leprohon de John Lespérance, lui ont valu un peu de cette
+popularité que l'on envie, à juste titre, aux oeuvres artistiques,
+scientifiquement littéraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille
+Flammarion et autres lettrés, partisans déguisés des sciences exactes
+auprès de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers un cours
+d'études.
+
+Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et
+martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac fût demeurée aussi
+inconnue qu'étrangère sans la lecture de _Bienville_? C'est un portrait
+coloré, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique,
+saisissant de vérité photographique, lumineux de gloire comme l'époque à
+laquelle il appartient.
+
+Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'_Intendant
+Bigot_,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt _Opinion Publique_
+n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la
+première bataille des plaines d'Abraham?
+
+Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de
+la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée
+dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les
+remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire,
+l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez
+Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans _Les Anciens
+Canadiens_ de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé,
+publiés en feuilletons dans la _Revue Canadienne_ de 1860. Notre premier
+cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très
+canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite,
+très historique, absolument historique.
+
+ *
+ * *
+
+Dans _Les Plaideurs_ de Racine, _Petit Jean_ exposant son cas, dit, au
+troisième acte de la comédie:
+
+ "_Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement_."
+
+Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant
+de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne
+conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en
+toute humilité de coeur et d'esprit:
+
+ "_Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement_."
+
+Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de
+préférence?
+
+J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier,
+véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série
+chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant
+Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse
+mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des
+nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse,
+de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce
+bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas
+l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois,
+Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts,
+Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la
+Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais,
+au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de
+Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et
+prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison
+d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda
+Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si
+vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette,
+Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac,
+Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière,
+Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De
+Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un
+meilleur à-propos: _Quid prodest?_
+
+Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les
+archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de
+vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la _Relation du second Voyage
+de Jacques Cartier_ est sans contredit notre premier document historique
+puisque l'on y raconte la découverte du Canada. Il était difficile, le
+lecteur en conviendra, d'étudier un document authentique à la fois plus
+précieux et plus vénérable d'antiquité.
+
+Non travail ne sera donc, à proprement parler, que la paraphrase
+littéraire du _Second Voyage de Jacques Cartier._
+
+Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on
+veut, composition fantaisiste où cependant la _folle du logis_ n'est
+qu'une esclave de la vérité historique. A ce point, qu'elle accepte les
+noms de personnes, les mots anciens de la géographie, et consent à
+suivre les événements, les faits, les circonstances dans leur ordre.
+Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promène au milieu
+d'eux, les interroge, les critique, les admire, à la manière d'un
+voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les curiosités
+d'un musée ou les monuments d'une ville étrangère. Le travail d'_Une
+Fête de Noël sous Jacques Cartier_ se compose d'une série de tableaux
+historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain,
+photographiées à la faveur de la lumière que peuvent concentrer à cette
+distance (sept demi-siècles) les meilleurs instruments des archivistes et
+des archéologues.
+
+Aussi le public instruit qui jugera _l'épreuve_ sera-t-il d'autant plus
+sévère pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer
+la copie à l'original. Car, la raison essentielle de ce travail étant de
+faire CONNAÎTRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le _récit littéraire_ du
+texte de la relation primitive[2] non pas tant pour démontrer, par la
+vérité des événements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour
+multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce _brief récit et
+succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine
+Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres[3]_.
+Occasion rare et précieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne
+fortune de pouvoir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau
+français du 16ième siècle, un français vieux, ou plutôt jeune comme
+l'âge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fraîcheur
+éternelle de l'esprit.
+
+Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'arrêtera sur ces
+passages empruntés à l'original unique--imprimés à dessein avec
+d'anciens caractères typographiques--- extraits bizarres, étranges comme
+un grimoire, où l'orthographe primitive des mots, le suranné des
+expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de
+haute valeur archéologique.
+
+ [Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la
+ "Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de
+ 1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque
+ impériale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi
+ consulté l'édition canadienne des _Voyages de Jacques
+ Cartier_ publiée en 1843 sous les auspices de la _Société
+ Littéraire et Historique_ de Québec.]
+
+ [Note 3: D'Avezac. _Introduction historique_ à la Relation du
+ Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.]
+
+Et de même que la lecture des romans de Jules Verne a développé le goût
+des études scientifiques, de même _la paraphrase littéraire d'un
+document archéologique_ éveillera-t-elle peut-être, chez plusieurs
+jeunes gens instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, et
+de se prendre, eux aussi, à leur savante et fascinante étude. Ce sera du
+même coup développer chez les lettrés le goût de l'histoire par
+excellence, celle de notre pays.
+
+Tout le travail archéologique proprement dit est terminé maintenant, les
+manuscrits déchiffrés, copiés, collationnés, imprimés, se rangent
+aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques.
+Il n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à le lire! Et on ne lirait pas?
+Je ne puis croire à cet excès d'indifférence ou de paresse!
+
+ *
+ * *
+
+"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GRÉ SE
+LIVRER A L'ÉTUDE," tel est l'objet entier de ce livre.
+
+Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux
+miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement
+réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le
+terrain par excellence de ses manoeuvres, la _description_. Son action
+restreinte demeure étroitement liée aux _causeries_ d'équipages que
+défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais
+vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les
+événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste
+hivernage. Qui plus est, ces _causeries de matelot_ se rattachent à très
+peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en
+évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien
+admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets
+amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées
+presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous _sentiments personnels_ à
+ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de
+nostalgie que de scorbut.
+
+Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un
+interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du
+récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les
+pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du
+langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la
+connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays
+où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.
+
+Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car
+j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de
+Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue,
+l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte
+à remplir vaillamment ce premier rôle.
+
+J'ai dit _interprète_, j'aurais mieux fait d'écrire _coryphée_; car mon
+cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec
+cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne
+la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure,
+pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec
+eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à
+l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux,
+discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances,
+les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons
+de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion
+continuellement présente de donner à ses auditeurs un _Cours quasi
+complet d'Histoire du Canada_. Un nom d'homme ou de ville, une parole,
+une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés
+dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison
+de prendre la parole.
+
+Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements
+ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les
+antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières,
+les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement
+établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant
+d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre
+la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en
+scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe,
+voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui
+cause à sa place.
+
+Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée
+parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de
+sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme
+autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si
+juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres
+pensées.
+
+Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction
+entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion
+publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne
+tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre
+historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre
+l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme,
+telle époque ou tel événement historique.
+
+ *
+ * *
+
+C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente.
+Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et
+de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de
+comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de
+trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène
+de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique
+royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau.
+Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui
+appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique
+qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le
+droit de l'applaudir ou de le siffler.
+
+_Un rôle d'équipage_ pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de
+mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon
+travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot _Noël_, pour qui le
+médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire
+canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur
+à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me
+souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné
+l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon
+succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive.
+
+S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux
+attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au
+soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants,
+que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de
+tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une
+vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à
+son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui,
+n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on
+me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse
+un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.
+
+ERNEST MYRAND
+
+Québec, 25 décembre 1887.
+
+
+
+
+ÉCOLE NORMALE-LAVAL
+Québec, 4 avril 1887.
+
+L'honorable G. OUIMET.
+Surintendant de l'Instruction Publique.
+
+MONSIEUR LE SURINTENDANT.
+
+J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, _Une fête de Noël
+sous Jacques Cartier_. L'impression qui m'est restée de cette lecture
+est des plus favorables.
+
+Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à
+reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi
+naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands.
+
+Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges.
+L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables
+monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus
+anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs
+sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif
+des documents sur lesquels il s'appuie.
+
+Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me
+paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos
+vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la
+poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses
+inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant
+écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits
+historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de
+lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de
+l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en
+s'amusant à une saine lecture.
+
+C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans
+nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la
+présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits.
+Tout Canadien aimera à lire _Une fête de Noël sous Jacques Cartier_ et
+en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.
+
+Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de
+mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la
+société.
+
+Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et
+respectueux dévouement.
+
+L. N. BÉGIN, Ptre.
+
+
+
+
+ ARGUMENT ANALYTIQUE
+
+ ---
+
+PROLOGUE
+
+UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.
+
+Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'_Une Fête de Noël sous Jacques
+Cartier_ rencontre, sur la _Grande Allée_, le personnage de
+Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour
+donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante
+mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre _trois_, le
+nombre _treize_ et la journée du _vendredi_.--Quelle ville regardait
+Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule
+accourait à Notre-Dame.
+
+CHAPITRE I
+
+LA NEF-GÉNÉRALE: "_Grande Hermine._"
+
+Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le
+transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La
+Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut
+voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques
+Cartier.--Une chambre de batterie dans _La Grande Hermine_.--Office
+divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
+Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la
+flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur
+les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les
+trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de
+Roc-Amadour.--_Adeste fideles_.--Foi ardente du Découvreur.
+
+CHAPITRE II
+
+LA CARAVELLE; "_Petite Hermine_"
+
+Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom
+Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que
+chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes
+d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la _Petit
+Hermine_.
+
+CHAPITRE III
+
+LA GALIOTE: "_Emérillon_".
+
+Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil
+sur le _Fort Jacques Cartier_, et se rendent à l'embouchure du ruisseau
+Saint-Michel.--Ils y découvrent l'_Emérillon_ enlisé dans la neige.--Le
+cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord
+de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart
+et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur
+camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra
+Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme
+le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés,
+des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de
+Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les
+dernières prières.
+
+CHAPITRE IV
+
+UN NOËL BRETON.
+
+Réflexions de Laverdière sur les _Noëls_ de la Nouvelle-France.--Ce que
+les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait
+bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques
+Cartier.
+
+ÉPILOGUE
+
+Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de
+Jacques Cartier.
+
+
+
+
+ UNE
+ FÊTE DE NOËL
+ SOUS
+ JACQUES CARTIER
+
+ ======================
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ ---
+
+ PROLOGUE
+
+ ---
+
+ UN CAUSEUR D'AUTREFOIS
+
+ ---
+
+L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à
+imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "_Québec en l'an
+2,000_". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant
+mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste?
+Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes,
+ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer,
+abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points,
+ni même regarder aux dessins du patron.
+
+C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études
+pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques
+ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la
+dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume...
+le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait.
+
+Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes,
+les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides
+_à la perche_, refoulent les courants à coups d'aviron, font les
+portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations
+d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation
+chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du
+passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le
+Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent,
+mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui
+du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690,
+ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20
+Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château
+St. Louis, ou le _Kébec_ Fondé du 3 juillet 1608, le _Kébecq_ se Samuel
+de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le _Stadaconé_ de Donnacona,
+la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade
+algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins,
+sous une aile d'oiseau, [4] le _Canada_[5] de Jacques Cartier,
+l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14
+septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque.
+
+ [Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire
+ (l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) _Stadaconé_
+ dans la langue des Sauteurs signifie _aile_. La pointe de
+ Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." Ferland,
+ Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.]
+
+ [Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: _Canada_".
+ Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.]
+
+Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un
+plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction
+d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des
+âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des
+faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de
+leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient
+hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs
+inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.
+
+C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me
+parlait ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre,
+mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du
+soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du
+chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente
+minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la
+ville où nous allions rentrer.
+
+Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de
+la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la
+route, la _Grande Allée_, la rue fashionable par excellence du quartier
+à la mode de notre actuelle cité, l'antique _chemin du Cap Rouge_, trois
+fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable
+beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement,
+longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire
+une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du
+belvédère.
+
+Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise
+de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à
+relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de
+l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions
+Etrangères[6], où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il
+n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une
+épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des
+vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il
+n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère
+illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland,
+couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec,
+moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de
+Vaudreuil, de la Jonquière [7], quatre des plus fameux gouverneurs de
+notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne
+sais plus quelle chapelle latérale [8].
+
+ [Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de
+ Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.]
+
+ [Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte
+ de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de
+ Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées
+ de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de
+ Québec.
+
+ On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste
+ marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces
+ grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude,
+ et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après
+ la translation de ces ossements tout est encore à
+ faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière
+ dorment dans la ville qui a été le siège de leur
+ gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler
+ aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est
+ vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas
+ encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre
+ gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le
+ cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec!
+
+ Faucher de Saint Maurice--_Relation des Fouilles faites au
+ Collège des Jésuites, page 11_.]
+
+ [Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié.
+ L'_Histoire du Canada_ par Smith, publiée à Québec en 1815,
+ nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de
+ ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:
+
+ I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur
+ Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la
+ Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698.
+
+ II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur
+ Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et
+ Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai
+ 1703.
+
+ III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur
+ Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de
+ l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant
+ Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième
+ octobre 1525.
+
+ IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire
+ Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron
+ de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux,
+ Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef
+ d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant
+ Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et
+ passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six
+ heures et demie du soir, âgé de 67 ans.]
+
+En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort
+depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël
+1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences
+surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe?
+Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore
+aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de
+flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens
+parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite,
+que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de
+lui demander d'où il venait me manqua absolument.
+
+Ce mot _joie_ en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans
+vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de
+courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que
+j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas
+encore eu de pire distraction.
+
+La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres,
+l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute
+récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans
+doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é
+tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors
+aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés
+de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on
+veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de
+mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral.
+
+Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant
+chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du
+squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre
+gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre
+du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières
+oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en
+traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre,
+mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige,
+l'ombre intense de son corps palpable.
+
+Devinez d'où je viens? me dit-il
+
+Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.
+
+Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette
+localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse[9] et au
+premier missionnaire[10] de la Nouvelle-France.[11]
+
+Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte
+historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de
+sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain.
+
+De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à
+une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de
+Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de
+Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de
+Chasteaufort[12];--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain,
+à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à
+Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à
+Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au
+florentin Jean Verrazzano.
+
+ [Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de
+ Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de
+ Sillery.]
+
+ [Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au
+ Canada.]
+
+ [Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano,
+ florentin au service de François Ier, prit possession du
+ Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de
+ _Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des
+ Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France_ par
+ Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.]
+
+ [Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort,
+ _administrateur_ jusqu'au 11 Juin 1636.]
+
+Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands
+personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des
+acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de
+leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de
+notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix,
+l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien
+l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières
+pensées.
+
+Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à
+la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons
+le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de
+l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait
+éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le
+sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres
+ténèbres.
+
+Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à
+regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre
+belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une
+procession interminable.
+
+Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels
+figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles?
+Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme
+au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue
+cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt
+pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives?
+
+Vous méprisez les figurants! De toute évidence vous avez le préjugé des
+auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques,
+les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le
+travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur.
+Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie
+devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous
+avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, _à
+la française_. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de
+meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette
+représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène,
+figurants comme premiers rôles.
+
+Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de
+Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la
+mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend
+par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à
+St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535.
+
+Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un
+attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de
+Rouen, _le petit roi de Tadoussac_, de Jean Nicollet, de François
+Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de
+Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du
+Fondateur de Québec,[13] et qui lui avaient rendu l'inestimable service
+d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.
+
+ [Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des
+ Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du
+ Canada--Tome Ier, page 275.]
+
+A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel
+Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un
+culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes
+et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques
+misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir?
+
+Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en
+ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas
+justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la
+gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une
+part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre
+Rencontre, à Mathurin Franchetot,[14] cinq paysans, cinq confesseurs de
+la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette
+terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre
+les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui
+l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du
+martyre!
+
+ [Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.]
+
+Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée
+d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le
+héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660?
+
+Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse;
+nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en
+souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens,
+faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et
+sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de
+l'esprit. Voyez plutôt:
+
+Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques
+Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier
+Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié
+de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac,
+Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné
+Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.[15]
+Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept?
+
+ [Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de
+ Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au
+ régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les
+ ait conservés.]
+
+J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante
+de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage
+pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un
+aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce
+miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant
+Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec
+le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux
+enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement
+impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment
+l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage,
+préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne
+pas au suprême élan du combat.
+
+Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition
+fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel _Palmare_ de notre histoire
+le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le
+courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas
+seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!
+
+Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms
+de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres
+frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.
+
+L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se
+frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs
+consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre
+des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité
+de ce nom de famille Blaise _Juillet_ qui l'émeut, l'impressionne,
+l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre
+_trois_, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui
+remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les
+anneaux d'un reptile.
+
+Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée
+du chiffre _trois_ fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce
+phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent
+peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême
+plaisir à chanter des _chansons de marche_. Vous savez les belles
+chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels
+élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des
+vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.[16]
+
+ [Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice
+ Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une
+ amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les
+ fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application
+ du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa
+ diu!
+
+ L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est
+ mort à 34 ans!]
+
+Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au
+refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien
+de fois le chiffre _trois_ entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi)
+dans l'action ou le décor de nos _chansons de marche_. Ainsi par
+exemple:
+
+ M'en revenant de la Vendée
+ Dans mon chemin j'ai rencontré
+ _Trois_ cavaliers fort bien montés.
+
+Voilà pour le couplet
+
+ J'ai vu _le loup, le renard, le lièvre_
+ J'ai vu le loup, le renard passer.
+
+Voilà pour le refrain
+
+_Trois_ personnages encore!
+
+Autre exemple:
+
+ Mon père a fait bâtir maison
+ L'a fait bâtir à _trois_ pignons
+ Sont _trois_ charpentiers qui la font.
+
+C'est le premier couplet du fameux _Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand
+bonnet-te!_
+
+Le cinquième couplet demande:
+
+ Que portes-tu dans ton jupon?
+
+Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:
+
+ C'est un pâté de _trois_ pigeons!
+
+_Trois_! toujours _trois_, le chiffre fatidique!
+
+Et que me direz-vous des: _Trois p'tits tambours revenant de le guerre_?
+Une célèbre celle-là!
+
+Et l'immortelle:
+
+ En roulant ma boule, roulant
+
+ Derrière chez nous est un étang
+ En roulant ma boule,
+ _Trois_ beaux canards s'en font baignant!
+ Toutes leurs plumes s'en vont au vent!
+ _Trois_ dames s'en vont les ramassant!
+
+Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir
+son cruchon:
+
+ Par ici-t-il y passe _trois_ chevaliers-barons!
+
+Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:
+
+ _Trois_ beaux navires sont arrivés
+ Chargés d'avoine, chargés de blé.
+ _Trois_ dames s'en vont les marchander.
+ Marchand, marchand, combien ton blé?
+ _Trois_ francs l'avoine, six francs le blé!
+
+Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français _D'où
+viens-tu, bergère_, je vous rappelle son dernier couplet:
+
+ Y a _trois_ petits anges
+ Descendus du ciel,
+ Chantant les louanges
+ Du Père Éternel.
+
+Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne,
+mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma
+vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du
+chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit,
+comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa
+combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma
+mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien
+que les événements d'une époque!
+
+A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en
+Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3
+Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre
+du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé[17]. Et
+de même que _trois_ caravelles la _Santa Maria_, la _Pinta_, la _Nina_
+avaient découvert le Nouveau Monde, de même _trois_ navires, la _Grande
+Hermine_, le _Courlieu_, l'_Emérillon_ du hardi Capitaine Jacques
+Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était
+divisé en _trois_ royaumes sauvages, le _Saguenay_, le _Canada_,
+l'_Hochelaga_. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de
+_trois_, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron
+qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques
+au Canada redevenu français[18]. Ce fut le _trois_ Juillet 1608 que
+Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit
+de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII
+par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore _trois_
+vaisseaux, le _Saint Pierre_, le _Saint Jean_, le _Don de Dieu_,[19] que
+ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui
+irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la
+flottille mouilla devant la ville.
+
+ [Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage _Honguedo_ que
+ signifie _le bout de la terre_.]
+
+ [Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le
+ Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.]
+
+ [Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.]
+
+Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que
+voulez-vous, j'ai la passion du nombre _trois_! et je parierais sur lui
+tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette.
+D'autre ont le culte du chiffre _sept_. Leur religion vaut la mienne, et
+vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se
+discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.
+
+D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant,
+j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans
+l'imaginative.
+
+Cela m'étonne!
+
+En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison
+historique!
+
+Historique?
+
+Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois
+treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13
+Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le
+bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la
+première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre
+1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui
+et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le _treizième_ article du Traité
+de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante
+mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire
+à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit
+monter treize canadiens français à l'échafaud.[20]
+
+ [Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une
+ cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la
+ déportation, et tous leurs biens furent confisqués. _Treize_
+ condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur
+ l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en
+ Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres
+ par le duc de Wellington. Laverdière: _Histoire du Canada_,
+ page 221.]
+
+Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous
+donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent
+mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du
+chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race,
+ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme
+nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes,
+frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque
+vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses
+blessures.[21] Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros,
+James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet
+1632 que Thomas Kertk remit l'_Abitation de Kébecq_ et le Château
+Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis
+Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la
+garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne.
+Croyez-moi, le _Treize_ est une mauvaise carte; nous autres,
+Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi
+nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert
+du champ de bataille.
+
+ [Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant
+ l'action.]
+
+Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus
+logiquement que vous avez _la peur du vendredi_. Ces deux superstitions
+se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs
+mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le
+cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est
+blessé à mort un _treize_, il expire un _vendredi_, et on l'enterre un
+_vendredi_. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de
+fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus
+excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.
+
+Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du
+vendredi par hasard? Vous m'étonnez!
+
+Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous
+le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.
+
+Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.
+
+Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le
+28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un
+vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement
+de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette
+date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à
+Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5
+août 1689, eut lieu l'épouvantable _massacre de Lachine_, une hécatombe
+humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des
+bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont
+que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la
+Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de
+ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646,
+1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,[22] sont
+autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos
+rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par
+toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant,
+1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence.
+_L'année du massacre_, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et
+c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre
+manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le
+15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta
+sur l'échafaud!
+
+ [Note 22: 1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.
+ 1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.
+ 1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.
+ 1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis.
+ Martyres de Brébeuf et de Lalemant.
+ 1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
+ Iroquois.
+ 1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
+ Iroquois.
+ 1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.
+ 1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.
+ 1654. Destruction de la Nation des _Eriés_ ou _Chats_.
+ 1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans.
+ Assassinat du Père Garreau.
+ 1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons
+ martyrs.]
+
+Je crois donc fermement que ces _raisons historiques_ justifient, et
+amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.
+
+Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous
+réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres
+talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre
+ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du
+nombre 13 que la male-main du Vendredi.
+
+Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire
+vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à _Robinson
+Crusoé_ l'heureuse et neuve idée de nommer _vendredi_ le féroce
+cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan
+Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce
+moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement.
+Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces
+malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et
+rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les
+mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les
+catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage _Vendredi_ est gai comme
+un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh!
+vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que
+Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement),
+avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a
+rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!
+
+La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les
+mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.
+
+Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes
+catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta
+sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa
+délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce
+propos.
+
+Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois
+quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12
+Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de _la Pinta_!
+Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les
+siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!
+
+Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert,
+laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée
+patrie.[23] Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes
+moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je
+sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune
+homme, que ce ne soit un vendredi!
+
+ [Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet
+ 1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette
+ entreprise (_l'établissement de Port Royal en Acadie_) comme
+ pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au
+ labourage et culture de la terre, tandis que les autres
+ s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller
+ ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai
+ commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT.
+ "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné
+ Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea
+ les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous
+ retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut
+ le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens
+ comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs
+ races." Benjamin Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_,
+ Tome Ier, chapitre III, page 63.
+
+ Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie
+ Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle
+ dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit
+ cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de
+ notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre
+ l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au
+ labourage de la terre." Ferland: _Notes sur les Régistres de
+ Notre-Dame de Québec_, page 9.]
+
+Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le _Saint-Étienne_ partit de
+Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois
+premiers missionnaires du Canada.
+
+Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à
+Québec. [24]
+
+ [Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant
+ l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par
+ les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le
+ Breton.]
+
+Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval,
+notre premier évêque, arriva à Québec.
+
+Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures
+de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força
+de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les
+vaisseaux de l'amiral Phips.
+
+Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie
+d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.
+
+J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur
+dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois
+fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos
+quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de
+vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais
+rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la
+mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions
+décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les
+catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste
+influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines
+d'Abraham [25] fut livrée un _jeudi_.
+
+ [Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais
+ célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des
+ Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui
+ possédait autrefois une partie de cette étendue de
+ terre.--Abraham Martin, dit _l'Écossais_, pilote, acquit, par
+ donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt
+ arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la
+ Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents."
+ Lemoine, _Album du Touriste._ Note E de l'Appendice.]
+
+Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat
+avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un _mardi_, le 18 septembre
+1759; Montréal, un _dimanche_, le 7 septembre 1760; le _Traité de
+Paris_, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un
+_jeudi_, le 10 février 1763; ce fut encore un _dimanche_ que Montgomery
+fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31
+décembre 1775. _Et reliqua_.
+
+Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les
+marquaient chez les anciens.
+
+[26]Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare
+et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les
+autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve
+partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux
+recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.
+
+ [Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.]
+
+Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna
+clair, comme l'écho d'une joie enfantine.
+
+Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons
+des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se
+disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut,
+c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre
+histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière
+de ses éphémérides!
+
+Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là
+matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça,
+n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté,
+magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le
+maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on
+est venu me chercher si brusquement.[27]
+
+ [Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de
+ maladie seulement.]
+
+Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:
+
+La Mort!
+
+Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce
+mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.
+
+La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un
+léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je
+continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant
+toujours à la présence d'un homme vivant.
+
+Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue _Grande
+Allée_. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du
+sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt
+à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la
+banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas
+des environs.
+
+Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde
+sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le
+Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses
+troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle
+appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement
+militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit
+de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie,
+l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de
+soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois,
+point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières
+soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de
+campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour
+reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes
+batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas
+dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery
+passer la revue de leurs historiques régiments.
+
+ [Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la
+ direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui
+ complètent les fortifications sud de Québec.]
+
+La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on
+regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante
+richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde à
+contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la
+campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de
+l'Aube-Rivière[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les
+villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des
+bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la
+rivière St. Charles.
+
+ [Note 29: Le quartier Montcalm.]
+
+ [Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de
+ Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.]
+
+Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.
+
+Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!
+
+L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même
+ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple,
+je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre
+Hôtel-de-Ville[31]; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan[32] au
+lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les
+quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans
+le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abbé Vignal, aux
+Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez
+regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au
+numéro 72 de la rue St. Louis. [35]
+
+ [Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou
+ Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site
+ même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux."
+ _Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la
+ publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait,
+ paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant
+ que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison
+ actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45
+ et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux
+ suppositions? la parole est aux archéologues.]
+
+ [Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant
+ Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat
+ de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement
+ l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine:
+ _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, page
+ 18.]
+
+ [Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur
+ la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36
+ sur la même rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la
+ boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs)
+ sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises
+ (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un
+ triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues,
+ très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des
+ gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur
+ le ciel un profil excessivement aigu.]
+
+ [Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à
+ l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait
+ un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au
+ soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta
+ l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire
+ de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à
+ Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27
+ octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et
+ des rues de Québec", page 18.]
+
+ [Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le
+ cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.]
+
+Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées
+parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille
+capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue;
+mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns
+à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les
+connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique"
+_laudatores temporis acti_. Il en est un célèbre qui a passé par votre
+ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord
+Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux
+frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise
+ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable
+diplomate était un véritable _laudator temporis acti_, dans toute la
+large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en
+félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi
+des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les
+monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi
+pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les
+vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les
+terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles
+monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou
+poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques,
+m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée
+canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me
+console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque
+les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute
+lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix
+intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à
+mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le
+silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague
+irrésistible.
+
+Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à
+marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure
+St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place
+du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui
+de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré
+borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la
+Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la
+rue Buade, [36] à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des
+Jésuites[37] servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre
+du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents,
+sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans
+toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes
+le besognes.
+
+ [Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de
+ Frontenac.]
+
+ [Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de
+ Gamache, fut bâti en 1637.]
+
+En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville,
+Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38]
+carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait
+être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la
+Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son
+éternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords
+plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il
+commença lentement à jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil
+Autrefois_ de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par
+l'immortelle poésie de Burns.
+
+ [Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de
+ Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury
+ (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en
+ Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635.
+ Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.]
+
+Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des
+nations chrétiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette
+religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons
+de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil
+parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie
+de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la
+mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans
+les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte
+du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la
+verdure et la feuillée symboliques de nos _Crèches de Noël_. L'âme se
+sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave,
+exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel
+étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les
+sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.
+
+Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale
+symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la
+grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de
+tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées
+distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement
+l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante
+impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses
+causeries d'un auditoire de sots.
+
+Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.
+
+Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva
+la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des
+Jésuites.
+
+C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le _collège des
+Jésuites_, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le
+_chez nous_ délicieux de ces apôtre incomparables, qui, _pour l'amour du
+bon Dieu_, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs
+places au foyer domestique. Le _Collège des Jésuites_; c'était la seule
+étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à
+l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne,
+s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant
+emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger.
+Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les
+plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte
+repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et
+de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire,
+car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude
+et les veilles interminables de la prière.
+
+Le _Collège des Jésuites_, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez
+fait une caserne![39] Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le
+séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus
+sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française
+est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées
+en écuries! Le _Collège des Jésuites_ aurait pu devenir une grange; et
+vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!
+
+ [Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728,
+ mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800.
+ C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là
+ le gouvernement prit officiellement possession des biens de
+ la Société de Jésus.]
+
+Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de
+séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de
+courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces
+stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort,
+Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel,
+Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est
+pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de
+Macchabées.
+
+Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collège des
+Jésuites._ Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre
+de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui
+avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme
+obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite
+est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les
+pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de
+fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un
+détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé
+les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre
+Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la
+Rive Nord.[40] L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale
+son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de
+mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation
+canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où
+les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse,
+son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût
+porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?
+
+ [Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes
+ du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le
+ quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais.
+ _Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement_
+ dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page
+ 9.]
+
+Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des
+carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait
+maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides
+avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches
+partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je
+moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop.
+J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui
+déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères
+chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse
+est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en
+cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans
+retour par quelque irréparable catastrophe.
+
+Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque
+se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée
+de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute
+clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie
+intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint
+jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des
+braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien
+ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une
+population en liesse.
+
+Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord,
+la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes
+religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction
+puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette
+occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu
+superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes
+et des merveilles _inouïes_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs,
+pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris
+ceux qui prétendent l'être), discuter _fortissimo_ les mérites et
+démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs
+parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez
+naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.
+
+Aussi spécialement séduite par les promesses de ce _Christmas Festival_
+et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante
+de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de
+la banlieue. _La Banlieue de Québec_ n'est pas précisément aux confins
+de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes
+d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de
+fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons
+marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de
+Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville,
+voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville
+se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine,
+pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien.
+C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de
+lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux
+yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne
+savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou
+de la neige immaculée.
+
+Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées
+estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec
+une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans
+la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré,
+agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si
+intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige,
+qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses
+que gigantesques.
+
+Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des
+innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de
+légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une
+aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées
+paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans
+l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en
+braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la
+nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des
+soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers
+qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits
+nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures
+d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.
+
+L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette
+heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait
+embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et
+saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux
+profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de
+distance.
+
+Aussi, _toute la ville était dans la rue_, suivant le mot d'une femme
+célèbre; tout Québec était dehors, y compris le _tout-Québec obligé_ de
+tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il
+aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue
+La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs,
+foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide,
+impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur
+l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.
+
+Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son
+regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine
+envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du
+Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un
+cimetière.
+
+Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte
+de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous
+le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps
+retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel
+de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche
+vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du
+Vieux marché[41] où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi,
+l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans
+doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de
+la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait
+avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro
+militaire:
+
+ Nouvelle agréable!
+ Un Sauveur Enfant nous est né!
+ C'est dans une étable
+ Qu'il nous est donné!
+
+ [Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.]
+
+Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix
+insinuante.
+
+A vos ordres, lui dis-je.
+
+Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.
+
+
+
+
+ CHAPITRE DEUXIÈME
+
+ ----
+
+ LA GRANDE HERMINE.
+
+ ----
+
+Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au
+fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme
+la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de
+m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la
+fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite,
+sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de
+tailles et de ramure.
+
+Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et
+singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition
+appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu,
+alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen
+payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au
+centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par
+soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et
+de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale
+moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces
+voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de
+La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.
+
+Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette
+sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,[42] serrés
+les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à
+l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en
+bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.
+
+ [Note 42: Auprès d'icluy lieu (_l'embouchure de la Rivière St.
+ Charles_) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona
+ et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi
+ bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien
+ fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et
+ sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs
+ (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi
+ gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz
+ croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient
+ sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques
+ Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.]
+
+Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de
+sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous
+cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts
+semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.
+
+Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite
+clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les
+cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas,
+quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte
+raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne
+mesurait guère plus d'un arpent.
+
+Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée,
+l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette
+haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une
+excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune,
+alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à
+l'inonder de ses molles et pensives clartés.
+
+Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si
+possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du
+firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il
+éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit
+de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le
+ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes
+de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le _gamma_ d'Andromède; à
+l'est, le _Grand Chien_, les _Gémeaux_, le _Cocher_; au sud, le géant
+_Orion_, le _Taureau_, sa _Pléiade_ d'étoiles sur l'épaule (cette même
+constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les
+_Danseuses_[43]), puis le _Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le
+Verseau_; à l'ouest, le _Cigne, la Lyre, l'Aigle_; au nord, _Céphée,
+Cassiopée,_ les deux _ourses, Hercule_ et le _Dragon_. Ce spectacle
+éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini
+rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que
+j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé!
+Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine
+encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique
+splendeur!
+
+ [Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été
+ observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez
+ les Iroquois les _Pléiades_ étaient les _Danseurs_ et les
+ _Danseuses_, la voie lactée portait le nom de _chemin des
+ âmes_, la _Grande Ourse_ était désignée par un mot sauvage
+ qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le
+ Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la
+ figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que
+ les trois étoiles qui composent la queue de la _Grande Ourse_
+ sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces
+ étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle
+ là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le
+ bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était
+ désigné comme _l'étoile qui ne marche pas_.
+
+ Ferland, _Histoire du Canada_ Tome Ier, pages 139 et 140.
+
+ Voici l'origine des _Pléiades_ suivant la légende iroquoise:
+
+ Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le
+ soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un
+ monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des
+ leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire
+ une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents
+ refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela;
+ alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux
+ chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils
+ bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les
+ parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde
+ tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit
+ bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du
+ chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il
+ avait éprouvé de retourner vers la terre.]
+
+Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes,
+comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me
+rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la
+splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans
+le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était
+apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. [44]
+
+ [Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout
+ l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix
+ luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il
+ le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant
+ quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il
+ ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si
+ grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non
+ seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce
+ pays." _Relations des Jésuites_, année 1649, ch. V, page 17.]
+
+Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y
+clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de
+la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je
+m'amusais à reconstruire ces prophétiques _labarum_, cherchant à deviner
+quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses
+avaient traversés.
+
+Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à
+l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi,
+que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle
+m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique
+expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des _Pléiades_.
+Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la
+victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout,
+dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en
+un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque
+confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage
+humain sur la Terre.[45]
+
+ [Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de
+ Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut
+ prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et
+ ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les
+ Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et
+ burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent
+ entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils
+ auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du
+ Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.]
+
+Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes:
+Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux,
+Bellatrix, Altair, le _delta, l'epsilon_ et le _dzêta d'Orion_ ces
+_Trois Rois Mages_, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette
+page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de
+l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de
+circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si
+radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres,
+les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.
+
+Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais
+cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec,
+sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me
+paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à
+moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain
+précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place;
+conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion
+faite, je trouvai ma situation consolante.
+
+Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.
+
+Vous l'avez dit.
+
+Quelle heure est-il?
+
+Minuit sonne.
+
+Quel jour?
+
+Le vingt-cinq décembre.
+
+Cette année? Allons donc! vous plaisantez!
+
+Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous
+sommes à 350 ans d'hier!
+
+1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon
+interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du
+coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il
+ajouta presqu'aussitôt:
+
+C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume
+de Donnacona! [46] Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir
+et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. [47]
+Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie
+Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne
+l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou
+peut lui-même devenir un poteau de torture[48]. Le sol indien prête
+étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.
+
+ [Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile
+ d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé
+ _Donnacona_ en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna,
+ vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens
+ devant nos navires. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36,
+ feuillet 13.--édition 1545.]
+
+ [Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un
+ établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de
+ soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable
+ d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu
+ pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant
+ d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de
+ Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir
+ une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées
+ vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le
+ courage.]
+
+ [Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier
+ n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère
+ mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie
+ comme en férocité. A preuve cet épisode de la _Relation_ de
+ 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de
+ cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de
+ parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des
+ Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le
+ Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de
+ Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.]
+
+Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière
+m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins
+terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un
+fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux
+sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort
+les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des
+buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher,
+éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs
+novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux
+qu'ils pillent.
+
+A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt
+multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce
+bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: _des arbres, des arbres,
+des arbres_, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui,
+_des mots, des mots, des mots_. Seulement, ma réponse eût été de
+beaucoup plus inquiète que sarcastique.
+
+Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est
+peut-être commencée.
+
+Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le
+bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid,
+offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre
+aisément mon infatigable guide.
+
+Où allons-nous? demandai-je
+
+Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.
+
+Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus
+des troncs morts: entendre la messe à la _Grande Hermine_.
+
+Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence,
+c'est-à-dire, _prestissimo_.
+
+C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait,
+par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé
+cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres
+qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais
+la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin,
+je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait
+alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se
+casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je
+quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,[49] (la rue de Palais,
+de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un
+affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le
+sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand
+arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure
+typographique d'un S majuscule parfait.
+
+ [Note 49: _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_,
+ par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue
+ Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du
+ Saint-Charles, s'appela plus tard la _Rue des Pauvres_, parce
+ qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était
+ affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".]
+
+A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du
+pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps,
+prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait
+gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et
+transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige,
+étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.
+
+Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.
+
+Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins
+de Jacques Cartier nommaient cette rivière _Cabir-Coubat_, à cause de
+ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend
+cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa _Sainte-Croix_, en
+mémoire de l'_Exaltation de la Sainte-Croix_ dont on célébrait la fête
+le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535.
+Quatre-vingt-quatre ans plus tare,[50] les Pères Récollets l'appelèrent
+_Saint-Charles_, en souvenir de Messire Charles des Boues,
+ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur
+de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu
+dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et
+précieux exemple de la reconnaissance humaine!
+
+ [Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois
+ de Juin de cette année.]
+
+Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant
+le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre
+que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant
+quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque
+gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore
+l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que
+les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme
+des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la
+rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.
+
+Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle
+régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si
+faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une
+pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute
+évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné
+de nous.
+
+J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une
+chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je
+m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires
+jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant
+deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi,
+silencieusement, comme des fantômes.
+
+C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de
+mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs
+têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de
+plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du
+rouge. Leurs bras nus[51] étaient piqués de tatouages étranges: profils
+d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles
+d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.
+
+ [Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes
+ qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus
+ grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse
+ et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les
+ jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est
+ chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de
+ Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de
+ 1545.]
+
+Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:
+
+Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!
+
+Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas
+même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il
+traînaient après eux sur la neige une longue tabagane[52] chargée de la
+royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.
+
+ [Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom
+ de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
+ page 113.]
+
+Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit
+avec le cours naturel de la rivière.
+
+Où vont-ils? demandai-je à mon guide.
+
+A Stadaconé, cela est évident.
+
+Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire:
+Comment le savez-vous?
+
+Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un
+sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de
+bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle,
+ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page
+27:
+
+"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap
+Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence
+ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de
+cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la
+forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la
+rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de
+_Stadaconé_ qui signifie _aile_ en langue algonquine.
+
+"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre
+la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte
+d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les
+sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en
+abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique;
+il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve
+actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau
+descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."
+
+Rappelez-vous encore le _succinct et brief_ récit du Second Voyage de
+Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le
+futur emplacement de Québec.
+
+"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée,
+aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et
+demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le
+premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle
+demeurance se nomme Stadaconé." [53]
+
+ [Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du
+ feuillet 32, édition de 1545.
+
+ "Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la
+ partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le
+ faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."
+
+ _Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec._]
+
+Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de
+reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que
+l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un
+intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au
+Canada l'historique devancière du Québec historique.[54]
+
+ [Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de
+ Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la
+ rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière
+ St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.
+
+ Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable
+ pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y
+ arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la
+ Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière
+ St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé,
+ résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par
+ la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis
+ précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des
+ sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction
+ Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier,
+ xij.]
+
+Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un
+connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que,
+la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris,
+que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil
+à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives
+inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce
+bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux
+reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour
+toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement
+prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les
+nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.
+
+Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front.
+A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je
+mis cela?
+
+Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.
+
+C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant
+de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de
+sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.
+
+Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.
+
+Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:
+
+Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me
+répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde,
+et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant
+d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait
+de Jacques Cartier.
+
+L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement.
+C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée
+d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours
+entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source,
+figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en
+pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux
+coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les
+plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus
+accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait
+prêté la largeur d'un brin d'herbe.
+
+Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire
+incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière
+Lairet![55]
+
+ [Note 55: La rivière Lairet tire son nom de _François Lairet_,
+ un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près
+ de la petite Rivière. "_Paroisse de Charlesbourg_", ouvrage
+ de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.]
+
+Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil
+géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure
+historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?
+
+Et comme je n'y étais pas du tout: _Oculos habent et non vident_,
+s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.
+
+Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse
+petite rivière Lairet:
+
+Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la
+bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!
+
+Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur
+place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.
+
+Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un
+oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et
+quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête
+étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.
+
+Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une
+moustache, et là un buisson pour la barbe.
+
+C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le
+profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier,
+comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.
+
+Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil
+géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de
+s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain
+où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes,
+l'expression saisissante de la vie particulière aux images
+photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse
+et le relief hardi des camées.
+
+[Illustration: Profil de la rivière Lairet.]
+
+[Illustration: Profil de Jacques Cartier.]
+
+Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix
+moqueuse, _mon Cartier_ vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un
+portrait d'après _Nature_! Un bon vieil auteur que je vous garantis
+classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire
+cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre
+belle langue française.
+
+Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue.
+Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de
+la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour
+n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de
+croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère,
+avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies,
+l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité
+Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et
+séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature
+avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux
+camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable
+monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de
+notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle
+médaille commémorative? [56]
+
+ [Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été
+ relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée
+ sous la direction du Département des Terres de la Couronne.
+ C'est la page ou plutôt la planche No. 37, _Paroisse St. Roch
+ Nord_, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of
+ Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans
+ deposited in the office of the Department of Crown Lands by
+ and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer.
+ Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac,
+ manager, 1879.
+
+ Cette référence au document original permettra aux incrédules
+ de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique
+ et la fidélité de sa copie.]
+
+Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup
+j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt
+toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un
+groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était
+un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.
+
+Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce
+ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et
+jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs
+rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille.
+Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit,
+abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les
+broussailles du rivage.[57] Au sommet de l'éminence, sur le plateau même
+de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de
+haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il
+dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen
+avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement
+attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les
+cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont
+pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou
+colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait
+certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le
+fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite
+de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les
+blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que
+couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.
+
+ [Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche
+ de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans
+ la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés
+ ou espèces de retranchements. _Voyages de Jacques Cartier_
+ 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique
+ de Québec, en 1843, page 109.]
+
+Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût
+facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté
+victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée
+que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais
+m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste.
+Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards
+l'entrée de la Rivière Lairet.[58] Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement
+devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis
+d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare
+militaire, il s'écria: "_Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!_"
+Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: _Mes Trois Mousquetaires!_
+
+ [Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière
+ (_la rivière St-Charles actuelle_) qui vient dedans les
+ terres d'un lac distant de notre habitation (_celle de
+ Québec_) de six à sept lieues. Je tines que dans cette
+ rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre
+ habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna,
+ d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des
+ vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement
+ et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement,
+ qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de
+ bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou
+ quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent
+ évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée
+ par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que
+ c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun
+ aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier
+ au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que
+ ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc.,
+ etc.
+
+ Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV,
+ année 1608.
+
+ AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
+ page 26.
+
+ Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II.
+ Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.]
+
+Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil
+pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien,
+absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au
+rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec
+ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale
+d'un monstre marin.
+
+Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux
+constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à
+l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment,
+deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un
+d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à
+l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et
+dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions
+entendu sonner.
+
+Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille
+naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques
+Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un
+triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés
+larges et profonds. [59] Immédiatement placés sous le canon du Fort ils
+n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages
+pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur
+la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à
+l'ennemi.
+
+ [Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils
+ ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de
+ gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer
+ le Fort tout à l'entour de _gros fossés larges et parfonds_,
+ avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la
+ nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts
+ et à chacun changement des dits quarts les trompettes
+ sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. _Voyage
+ de Jacques Cartier_, édition publiée en 1843 par la _Société
+ Littéraire et Historique de Québec_, page 52, chapitre XII.]
+
+Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient
+une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail
+crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un
+secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures
+perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines
+qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant
+vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur
+inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un
+goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.
+
+J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de
+nouveau en criant avec enthousiasme: _Les Trois Vaisseaux de Jacques
+Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!_
+
+Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie
+qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec
+appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?
+
+Très possible, monsieur le maître-ès-arts.
+
+Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter
+l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot
+lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée.
+Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus
+rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et
+la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards
+des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura
+deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et
+le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace
+épaisse de quatre doigts.[60]
+
+ [Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril
+ avons été continuellement enfermés dans les glaces,
+ lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et
+ dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et
+ plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de
+ nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en
+ sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les
+ futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de
+ hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz
+ d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que
+ l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga
+ gellé."
+
+ Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et
+ 37. Édition 1545.]
+
+Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu,
+fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre
+les intempéries de cette formidable saison de l'année.
+
+Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires
+ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son
+niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les
+charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux
+chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les
+gaillards les ponts, les embelles[61], les dunettes, et les châteaux de
+poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les
+conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des
+influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée
+qu'une lame de verre au premier choc.
+
+Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,[62] me
+dit-il en entrant, la _Grande Hermine_.
+
+ [Note 61: Voir Bouillet au mot _gaillard_: Dictionnaire des
+ Sciences des Lettres et Arts.]
+
+ [Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à
+ son bord le _Capitaine-Général_. "Et depuis nous être
+ entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la _Nef
+ generalle_ par la mer de tous vents contraires jusqu'au
+ septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite
+ _Terre-Neuve_ et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk
+ Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27.
+ Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et
+ chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.]
+
+Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en
+revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux
+compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et
+tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de
+bravoures et de gloires.
+
+Cent-vingt--soixante--quarante[63] tonneaux additionnés ensemble ne
+donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on
+part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la
+main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais,
+voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille
+tonneaux.[64] N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la
+partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette
+morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du
+ventre avec le premier bercement de tangage.
+
+ [Note 63: _La Grande Hermine_ jaugeait 120 tonneaux, _La
+ Petite Hermine_, 60 tonneaux et _l'Emérillon_ 40 tonneaux;
+ soit en tout 220 tonneaux.]
+
+ [Note 64: Le steamer _Parisian_, de la ligne Allan, jauge
+ 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie
+ transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot _La
+ Numide (Numidian)_ qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé
+ _Bellerophon_, en rade de Québec, pendant l'été de 1887,
+ jaugeait 7,550 tonneaux.]
+
+Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus
+déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré
+moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si
+forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile,
+qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de
+taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison
+pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi
+larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des
+canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la
+fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de
+la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc
+Esmerillon[65], n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée
+d'audace de notre immortel découvreur?
+
+ [Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le
+ petit gallion appelé _L'Esmerillon_ que de présent il
+ (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà _vieil et caduc_
+ pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront
+ besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant
+ suite aux _Voyages de Jacques Cartier_ en 1534.]
+
+A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche,
+vice-roy de "_Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes_"
+montait un vaisseau si petit "_que du pont_, dit la chronique du temps,
+_on pouvait se laver les mains dans la mer_." C'était un navire
+découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au
+centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée
+au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se
+pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique.
+Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette
+belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec
+laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent,
+et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus
+importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité
+du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable
+Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un
+esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût
+fait sombrer en un clin d'oeil.
+
+Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64),
+l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche
+avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un
+archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce
+propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:
+
+M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et
+à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses
+barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons"
+(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je
+ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des
+écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de
+la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps
+qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile
+Chevalier a fait du _défricheur_ à ce propos, comme sur bien d'autres,
+si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai
+pas vérifié.
+
+Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à
+consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet,
+Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du
+Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.
+
+Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme
+un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était
+abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un
+silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée
+d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.
+
+Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me
+rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:
+
+Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent
+ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde?
+Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?
+
+Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.
+
+Franchement, oui.
+
+Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.
+
+Cinquante hommes?
+
+Tout aussitôt, comme si la _Grande Hermine_ eût voulu donner raison à
+Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de
+piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église
+un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.
+
+Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire
+et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.
+
+Venez vite, me dit Laverdière.
+
+L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où
+les Français avaient hâlé la _Grande Hermine_ pour l'atterrir
+solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur
+dépassait le niveau des bastingages.
+
+Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le
+panneau.
+
+Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère
+d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement
+demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet
+arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie
+distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps
+perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne
+odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si
+suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le
+déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des
+paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient
+maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.
+
+"_Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias
+noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et
+claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis
+Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod
+erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus
+Dominus in civitate David._" [66]
+
+ [Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient
+ pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange
+ du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les
+ environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande
+ crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte
+ la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour
+ le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous
+ est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."]
+
+C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.
+
+Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui
+qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
+Cartier.
+
+Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier
+roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.
+
+Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux.
+Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de
+lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion
+soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.
+
+Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la
+beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et
+facultés.
+
+Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en
+sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle.
+Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de
+voir les _Compagnons de Jacques Cartier_.
+
+Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau,
+Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels
+labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles
+études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau,
+n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!
+
+Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français,
+ces audacieux gars de St. Malo, ces _maistres compaignons mariniers,
+pillotes et charpentiers de navires_ hardiment venus aux _terres neuves_
+du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux
+courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait
+le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie
+intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et
+me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces
+bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.
+
+Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire:
+Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette
+brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière
+d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier!
+Jacques Cartier!!
+
+Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme
+je fus prompt à le reconnaître!
+
+N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.
+
+En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui
+autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, [67] que je crus
+n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait
+quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir
+commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa
+nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa
+flottille historique.
+
+ [Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile
+ Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo
+ (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques
+ privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de
+ faire la comparaison entre cette copie et le précieux
+ original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre
+ canadien est excellent et reproduit avec une saisissante
+ vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis
+ emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout
+ le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.]
+
+Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et
+sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère
+semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements
+de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à
+première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament
+essentiellement impressionnable et nerveux.
+
+L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité
+admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges
+dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent
+intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même
+de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de
+papillotements rapides, inconscients, involontaires.
+
+Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne
+l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la
+vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups
+d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein
+scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière
+rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un
+bois de chauffage.
+
+Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie,
+les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence
+d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un
+front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres
+et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.
+
+Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les
+paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes
+brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique
+aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.
+
+Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil
+sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la
+façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les
+première clameur du vent les colères aveugles de la mer.
+
+A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs
+véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide
+audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois
+l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte,
+tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant
+comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de
+Christophe Colomb?
+
+Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût
+apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de
+l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers
+conquérants de son époque, la _Route de la Chine_ demeurait l'idée fixe,
+le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme
+les énigmes du Sphinx.
+
+C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest
+insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons
+de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées
+de Cathay[68] et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que
+Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent
+arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et
+si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des
+_hommes blancs vêtus de drap de laine!_ [69]
+
+ [Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui
+ soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également
+ il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle
+ du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur
+ une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry:
+ Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page
+ 81.]
+
+ [Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de
+ soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce
+ passage de la _Relation de son Second Voyage_: Car il
+ (_Donnacona_) nous a certifié avoir été à la terre du
+ Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres
+ richesses. Et y sont des _hommes blancs_ comme en France et
+ accoutrés de drap de layne. _Second Voyage de Jacques
+ Cartier_ 1535-36, _verso de la page_ 40. Sur la foi de ce
+ document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir
+ visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des
+ rubis, et des _hommes blancs comme les Français_, vêtus de
+ drap de layne." Ferland: _Histoire du Canada._ Tome Ier, page
+ 36.]
+
+A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres
+minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements
+navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots
+brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les
+monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine
+voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent
+plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des
+intonations de voix humaine parlant un langage humain.
+
+La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque,
+ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe
+proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement
+entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues.
+Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe
+en était si naturellement exacte que Samson Ripault[70] rasant son
+capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au
+portrait auguste du grand François Ier.
+
+Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo,
+avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la
+splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des
+sauvages d'Hochelaga.[71]
+
+ [Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter _Documents
+ Inédits sur Jacques Cartier et le Canada_, faisant suite à la
+ _Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier_ en 1534,
+ pages 10, 11, et 12, édition de 1598.]
+
+ [Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la
+ race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les
+ Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux
+ regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment
+ comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques
+ Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour
+ lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage
+ de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26,
+ édition 1545.]
+
+A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se
+tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote
+du _Courlieu_; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo,
+capitaine et pilote de l'_Emérillon_.
+
+Venaient après, au second rang, les trois _Maistres de nef_, Thomas
+Fourmont, de la _Grande Hermine_, Guillaume Le Marié, de la ville de
+St-Malo, de la _Petite Hermine_, et Jacques Maingard, de l'_Emérillon_,
+l'un des quatre fils du parrain[72] de Jacques Cartier. Charles Guillot,
+le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce
+dernier maître de nef.
+
+ [Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume
+ Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il
+ était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.]
+
+Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les
+gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de
+Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de
+la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.
+
+Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine
+des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la
+liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.
+
+Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres
+Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au
+grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois
+vaisseaux.
+
+Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les
+charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement
+dits.
+
+Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent
+seulement le personnel valide des trois équipages.
+
+En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St.
+Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques
+Cartier.
+
+Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au
+centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante
+hommes présents, le carré des officiers et le personnel des
+gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la
+chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les
+deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un
+étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la
+longueur du navire.
+
+Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.
+
+Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la
+coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.
+
+Ce rôle d'équipage, le voici:
+
+Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot,
+Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume
+Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache
+Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault,
+Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques
+Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset
+Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De
+Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.
+
+Puis, quatre des charpentiers de navires:
+
+Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin
+le barbier, Samson Ripault.
+
+Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître,
+tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et
+tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de
+_Le Marié_, le maître de la _Petite Hermine_, de Guillaume _Le Breton
+Bastille_, le capitaine et pilote de l'_Emérillon_, de Charles _Guillot_
+le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de
+_Pontbriand_, fils du seigneur de Montcevelles, Jean _Poullet_, Garnier
+et Jean _de Chambeaux_, de Thomas _Fourmont_, le maistre de la _Grande
+Hermine_, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du _Courlieu_,
+de Dom Guillaume _Le Breton_, le premier des aumôniers de Cartier; enfin
+les noms populaires de Jehan _Hamel_, Jacques _Duboys_ (Dubois), Goulset
+_Riou_ (Rioux), _Legendre_ Estienne _Leblanc_, Geoffroy _Ollivier_,
+Guillaume _Esnault_ (Hénault) Françoys _Duault_, Julien _Golet_ (pour
+Goulet) Françoys _Guillot_, Jehan _Fleury_ Estienne _Nouel_ (les Noël
+actuels), Michel _Hervé_, Pierres Esmery dit _Talbot_, Guillaume
+_Guilbert_ (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes _Thomas_, Jehan
+_Pierres_, etc., etc.
+
+Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées,
+poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le
+froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux
+seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ
+lamentablement restreint pour un observateur.
+
+Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus,
+renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants
+d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front,
+accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme
+une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le
+crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.
+
+La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir
+une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair
+de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait
+avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.
+
+Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux
+fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela
+répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle
+ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie,
+produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression
+religieuse et artistique de cet imposant spectacle.
+
+N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du
+catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille
+tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout
+meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle!
+Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie
+symbolique plus éclatante de _Grande Lumière surgie pour éclairer tout
+homme venant en ce monde!_
+
+Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu,
+cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique
+observance du cérémonial breton.
+
+Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends
+pas.
+
+La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à
+l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante
+cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi
+défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.[73]
+
+ [Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand
+ usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y
+ avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits
+ chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y
+ avait en outre deux _grandes chaudières_ fournies du magasin,
+ pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des
+ Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On
+ avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit).
+ Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher
+ qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle
+ il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." _Journal des
+ Jésuites_--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25
+ décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel
+ pendant toutes les messes (de Noël)." _Journal des
+ Jésuites_--année 1646--page 74.]
+
+Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de
+la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château
+de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du
+Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme
+des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice.
+Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain,
+c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque
+amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres,
+balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles;
+bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans
+oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un
+fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade
+improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des
+batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par
+l'historique équipage de la _Grande Hermine_.
+
+L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de
+travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans
+connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des
+travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à
+cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots
+valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints
+du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs
+et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections
+égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les
+veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux
+besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant,
+intolérable.
+
+Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses
+courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards
+piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces
+festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de
+cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.
+
+Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de
+cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains
+de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les
+coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot
+FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches,
+attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le
+vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement
+travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je
+m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage
+(l'_esurgny_ des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets,
+des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient
+probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de
+quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes,
+plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.[74]
+
+En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était
+dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez
+une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux
+d'avirons étroitement liés ensemble.
+
+La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique,
+appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670
+Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps
+expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.[75]
+
+ [Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au
+ monde est _esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques
+ Cartier_, page 44, édition 1843.
+
+ Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de
+ monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces
+ grains étaient faits de la nacre de certains coquillages
+ marins. Cartier appelle ces coquillages _esurgny_, les
+ sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient _wampum_.
+ Ferland _Histoire du Canada_; Tome Ier, page 30.]
+
+ [Note 75: On the last of September (1670) the priests made an
+ altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked
+ sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers
+ received the sacrament, as did also those of his late
+ colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their
+ party descending the Grand River towards Lake Érié, etc.
+ Parkman: _La Salle and the Discovery of the Great West_.
+ Chapitre II, page 18.]
+
+A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de
+toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à
+rouelle[76] pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre,
+étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes
+et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des
+étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules
+épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte
+des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de
+cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant
+grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude
+gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces
+engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en
+rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante,
+onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une
+véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme
+rutilantes, les feux croisés de ces _bâtons de guerre_ dont la vue seule
+frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.[77]
+
+ [Note 76: _Dague à rouelle_: "Long poignard espagnol garni
+ d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire
+ des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot _dague_.]
+
+ [Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit
+ Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit
+ seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict
+ cappitaine et ses gens portoient tant de _bâtons de guerre
+ (arquebuse)_ parce que de leur part n'en portoient nuls
+ (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour
+ leur marrisson (_en dépit de leur mécontentement_) ne
+ laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de
+ France et qu'il le sçavait bien. _Voyage de Jacques Cartier_,
+ 1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.]
+
+Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué,
+de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont
+était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint
+de remplacer le dôme du baldaquin par le _ciel_ du dais, figuré,
+au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide
+comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une
+fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot _Saint Malo_ écrit
+en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles,
+rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes,
+fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin
+improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en
+rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur
+le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et
+pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la
+mâture.
+
+Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les
+lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très
+naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la
+précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte,
+les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde,
+dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique,
+par la dernière brise de mer.
+
+Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la _Grande Hermine_
+ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin.
+Celle de droite, est la misaine de l'_Emérillon_. La toile du fond,
+celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se
+détachent en éventail appartient au _Courlieu_.
+
+Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?
+
+Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont
+marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres,
+aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un
+symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.
+
+Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.
+
+Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors
+Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint
+à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici
+maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au
+centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de
+voilure appartiennent à la nef-générale, la _Grande Hermine_. L'hermine
+est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la
+Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses
+ducs et les quartiers de son royal écu.
+
+Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.
+
+Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.
+
+Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint,
+d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur
+de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure,
+démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression
+d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais
+juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait
+lever de la panoplie.
+
+On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme,
+regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère
+distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et
+gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord
+classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon
+opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me
+disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit
+comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se
+recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à
+tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour
+Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent
+évidemment la patte caractéristique de l'échassier.
+
+C'est un _courlis_, me dit l'archéologue, un _courlieu_, pour parler le
+vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à
+l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la _Petite Hermine_. Vous
+savez, n'est-ce-as, que le nom de _Courlieu_ fut changé en celui de la
+_Petite Hermine_, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques
+Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la
+légende de son château de poupe la symbolique image de son premier
+nom.[78]
+
+ [Note 78: La _Petite Hermine_ portait auparavant (avant 1535)
+ le nom de _Courlieu_, changé pour ce voyage (celui de 1535).
+ Ferland: Tome I, page 21.]
+
+Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse
+d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son
+rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans
+la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa
+garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de _demoiselle_?
+
+Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de
+l'_Emérillon_, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là,
+plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile
+toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin
+d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du
+courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de
+la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle
+n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau,
+dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un
+geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une
+branche.
+
+Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des
+naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se
+nomme _émérillon_, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté
+pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve,
+gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.
+
+Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite
+crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de
+lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un
+vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses
+bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur
+bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries
+innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de
+façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien
+encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de
+quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse
+que tombée sous les pioches des démolisseurs.
+
+L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable
+habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du
+sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.[79]
+
+Roquemado?
+
+Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour[80], était au temps
+de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage
+célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée
+extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des
+meilleurs thaumaturges. _Notre-Dame de Roquemado_, Jacques Cartier lui
+fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant _y aller si Dieu
+lui donnait grâce de retourner en France._
+
+ [Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi
+ esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist
+ porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un
+ arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des
+ neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on
+ dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient
+ cheminer tant sans que malades yroient à la procession
+ chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant
+ la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il
+ eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict
+ ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de
+ Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de
+ retourner en France." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36,
+ feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour
+ mieux dire _Roque Amadou_, c'est-à-dire des Amans. C'est un
+ bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.]
+
+ [Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à
+ St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil.
+ N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de
+ Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600
+ habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition
+ contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage;
+ antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal,
+ épée du paladin Roland. Bouillet. _Dictionnaire universel
+ d'Histoire et de Géographie_, 1874, pages 1618-16, au mot
+ _Rocamadour_.
+
+ Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.
+
+ A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je
+ dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme
+ du mot ancien _Roquemado_.]
+
+Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour,
+bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au
+capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur
+et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.
+
+Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille _ymage en
+remembrance de la vierge Marie_, avec sa figure écaillée, racornie,
+envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une
+moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de
+la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique
+n'avait pas quitté l bord de la _Grande Hermine_ depuis la course
+fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque
+et encore plus en ressemblance des hommes et des _artistes_ de ce temps.
+Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à
+cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal
+assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du
+Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.
+
+Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art
+chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était
+demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle,
+l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et
+rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, _le plus beau des
+Enfants des hommes_, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à
+l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui
+la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente.
+Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls,
+une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres,
+et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les
+regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?
+
+J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à
+l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une
+suave et pénétrante expression religieuse:
+
+ _Adeste, fideles, laeti, triumphantes;_
+ _Venite, venite in Bethleem,_
+ _Natum videte Regem Angelorum._
+
+C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique,
+le vieux _noël_ par excellence, un _lied_ centenaire comme le
+Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans
+le Ciel, pendant l'éternité, _les hommes de bonne volonté_ la chanteront
+en souvenir de la Terre.
+
+L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.
+
+ _Venite, adoremus Dominum._
+
+Et le solo de reprendre:
+
+ _En, grege relicto, humiles ad cunas_
+ _Vocati pastores approperant;_
+ _Et nos ovanti gradu festinemus._
+
+Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un
+hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme
+sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le
+bout.
+
+La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la
+caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos
+clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir
+trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements
+de la manoeuvre.
+
+Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus
+suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient
+regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles
+de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires,
+chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé
+qui s'endort.
+
+Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition
+de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie,
+aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins
+pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.
+
+A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la
+chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle
+vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace,
+semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude
+même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au
+moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un
+vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au
+crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient
+d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des
+volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une
+cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et
+blanchir l'Atlantique.
+
+Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon
+des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le
+colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces
+des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire
+d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes
+tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires
+indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses
+dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages
+d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de
+l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en
+dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de
+Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires
+rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les
+heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres
+s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse
+qu'inconnue.
+
+Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant
+au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques
+compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques
+soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre,
+tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière
+bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues,
+scintillantes comme des astres.
+
+Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel
+du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la
+vision ravissante du _chez-nous_ dans la patrie, un _at home_ hélas!
+loin de douze cents lieues.
+
+Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé
+de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce
+qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de
+l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente,
+toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de
+l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages
+s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en
+plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre
+le sol natal et le proscrit!
+
+Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent
+silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où
+l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement
+l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts
+que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le
+reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique
+le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.
+
+Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne
+sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les
+vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la
+taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste,
+cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût
+broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.
+
+Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière,
+c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer!
+Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans
+les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à
+Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de
+marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les
+églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui
+demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde,
+à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde,
+éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le
+navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra,
+peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.
+
+Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme
+une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé
+qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe.
+L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et
+reposée.
+
+_In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum.
+Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine
+ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat
+lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non
+comprehenderunt..._
+
+_Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe
+était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été
+faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En
+Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière
+luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise..._
+
+Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous
+rappellent-elles pas quelque chose?
+
+Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux
+lèvres.
+
+A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là...
+ne me rappelait rien.
+
+Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant
+un cours à ses élèves:
+
+Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du
+feuillet vingt-sixième de la relation:
+
+"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple
+(d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'_In principio_,
+faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
+donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer
+chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (_prit_) une paire
+d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre
+Seigneur. Sy que (_de telle sorte que_) tous les assistants le peurent
+ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent
+merveilleusement bien entendibles (_attentifs_)."
+
+Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le
+récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page
+de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que
+l'orthographe.
+
+Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée,
+Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la
+voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque
+apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.
+
+Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de
+Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée
+grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en
+gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de
+républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait
+mieux chercher _tout d'abord le chemin du ciel_ avant de trouver _la
+route de la Chine_. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre
+se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les
+primeurs et la primauté des _terres neuves_ d'Amérique, Jacques
+Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en
+guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant,
+en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en
+reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel
+d'un pays plus grand que l'Europe.
+
+Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce
+sauvage pays l'art infernal des _traiteurs_, l'amour maudit de l'argent,
+jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation
+évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable
+liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de
+l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires
+catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de
+l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu
+la découverte du Nouveau Monde.
+
+Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de
+l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du
+Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière
+pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage
+tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,[81] Jacques Cartier ne
+parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est,
+ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de
+parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité
+de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays,
+il ne dit pas la France, mais _la Terre_, parce que la Terre, pour
+l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.
+
+ [Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages
+ du _royaume d'Hochelaga_ eut lieu le 3 octobre 1535.]
+
+Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux
+bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un
+sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant
+que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le
+misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose
+presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et
+si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de
+l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!
+
+En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du
+Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait
+grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe,
+était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui
+était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel
+soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue,
+si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations
+d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!
+
+A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine
+de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène
+puisse saisir davantage la formidable valeur du mot _éternel_.
+
+Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet
+évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la
+circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui
+parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui
+était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses
+Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure
+l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui
+n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré,
+revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de
+l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que
+les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un
+ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!
+
+Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se
+trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière
+tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité
+chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du
+Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut
+d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne
+doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que
+pour y faire régner Jésus-Christ.[82]
+
+N'est-ce pas que le _Père de la Nouvelle-France_ continuait à la fois le
+rôle et la mission de son Découvreur?
+
+Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le
+bord de la nef-générale: _Grande Hermine_.
+
+ [Note 82: Hubert Larue: _Histoire Populaire du Canada_, page
+ 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du
+ Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit
+ enfant une récompense surabondante à ses travaux
+ apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où
+ il avait découvert le _Père des Eaux_, écrivait dans sa
+ relation:
+
+ _Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme,
+ j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce
+ que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous
+ passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier
+ les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après
+ quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de
+ l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il
+ mourût par une providence admirable pour le salut de cette
+ âme innocente_.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE TROISIÈME
+
+ ----
+
+ LA PETITE HERMINE
+
+ ----
+
+Nous traversâmes l'espace qui séparait le _Courlieu_ de la _Grande
+Hermine_, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille
+de la _Petite Hermine_, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.
+
+Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui
+m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries
+plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes
+d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle
+éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient
+les canons.[83] Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et
+calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air,
+simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites
+fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la
+caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur
+ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de
+bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre
+m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables
+ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris
+de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise
+de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate
+attention!
+
+ [Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un
+ retranchement avait été élevé autour des navires et armé de
+ pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes
+ les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage
+ prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages,
+ passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les
+ Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse.
+ Ferland, _Histoire du Canada_, page 33.]
+
+Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les
+mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans
+des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur
+mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant
+les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement
+arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des
+paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une
+convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout
+de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller
+d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans
+chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et
+retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un
+recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible
+ennemie, et, finalement, ne point partir!
+
+Comme ils sont entassés! m'écriai-je.
+
+Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le _Courlieu_ les
+malades de la _Grande Hermine_, afin de préparer le bord e la
+nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de
+Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait
+intolérable. Devinez combien ils sont?
+
+Au moins vingt-quatre.
+
+Bien touché, vous avez fait mouche.
+
+Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: _tassés comme
+harengs en caque_?
+
+Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie
+épidémique?
+
+Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez
+ces malheureux à la bouche.
+
+Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me
+dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"
+
+Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette
+atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la
+fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans
+la cale, pour chauffer le navire.
+
+C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives
+enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères.
+Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme
+de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche
+devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il
+empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses
+pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la
+catastrophe finale.
+
+A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques
+tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien
+entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir
+jusqu'au blasphème.
+
+Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier),
+s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec
+anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême
+violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière
+à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du
+missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des
+rhétoriciens:
+
+Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il
+est toujours cloué!
+
+L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence
+naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée,
+harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité
+comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons
+de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un
+homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait
+en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales
+et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère,
+se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.
+
+Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et
+l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien
+longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq[84] partiront par
+le sabord.
+
+ [Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536)
+ nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et
+ principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques
+ Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.]
+
+Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord
+de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas
+Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les
+autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier.
+Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de
+l'_Emérillon_.
+
+Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant
+toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée
+laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la
+caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me
+fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque
+aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond
+d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut
+candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière
+brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries
+du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât
+d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage
+l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt
+je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait,
+à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques.
+Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons
+les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de
+goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien
+l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait
+penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de
+la paix.
+
+Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques
+Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du
+crucifix.
+
+C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la
+flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle
+expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce
+des cheveux comme des rides profondes du visage.
+
+Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade
+endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère
+qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.
+
+Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.
+
+--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.
+
+Laquelle donc?
+
+Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la
+Terre pour souffrir encore plus que vous!
+
+Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!
+
+Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant:
+"Landerneau! Ah! mon village!"
+
+L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir
+éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la
+figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.
+
+L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne
+Reumevel.[85] A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à
+Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels
+reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la
+navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le
+premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à
+mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.
+
+ [Note 85: ou Princevel.]
+
+Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le
+pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai
+de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne
+Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui
+aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus
+regarder personne.
+
+Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière.
+Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le
+suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès
+Gilles Staffin[86] tous du bord de la _Grande Hermine_. Ils ne font que
+semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs
+lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars
+de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un
+oeil d'espion!
+
+ [Note 86: ou Stuffin.]
+
+J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme
+un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et
+qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en
+toile à voile, deux grosses larmes.
+
+Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages
+sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la
+Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes
+et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie
+grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: _Bretagne!
+Bretagne!_ toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique
+de l'Évangile, ramasserait son grabat.
+
+Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas
+éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût
+redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout
+auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un
+mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il
+crut qu'il se levait debout.
+
+Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non
+seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils
+sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons
+voisines sur la même rue, celle de la _Mouette_. Ce marin porte un nom
+étrange, Yvon LeGal.[87]
+
+ [Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le
+ rôle d'équipage du _Henri IV_, l'un des paquebots de la ligne
+ Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant
+ venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887,
+ avec la barque _Wylo_, il s'en suivit un procès célèbre devant la
+ Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du _Henri
+ IV_, se nommait _Le Galle_;--Augustin Le Galle de St-Brieuc,
+ France, marin, âgé de 39 ans.]
+
+Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris
+qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son
+dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec
+vingt-quatre autres bons _compagnons de mer_, restés chez nous à cause
+du scorbut.
+
+Quelle heure est-il demanda le scorbutique.
+
+Vingt minutes à l'Horloge Virante,[88] lui répondit l'aumônier, avec un
+beau sourire.
+
+ [Note 88: _Orloge Virante_, c'est-à-dire, _minuit_. Le temps était
+ mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août,
+ jusques à l'_orloge virante_, fîmes courir environ quinze lieues
+ jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les
+ Isles _Sainct Germain_." _Voyage de Jacques-Cartier_, 1535-36,
+ page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition
+ de 1545.]
+
+--Aujourd'hui la Fête de Noël! _Le jour est fériau,--Na, unau, nau!
+Da-oui!_ C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à
+la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël
+d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit
+là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père
+avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant
+le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de
+la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur,
+soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait
+d'acolyte avec Mérault, _de la Grève_. Je me tenais moi, dans le bon
+coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à
+genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis
+que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la
+fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. _Terr-i-ben_!
+Je vois tout cela d'ici.
+
+Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat
+voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie,
+une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à
+ça!
+
+Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une
+prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos
+d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé
+à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'_Élévation_. Oh!
+la bonne farce!
+
+Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des
+arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises
+paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort
+comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un
+beau grand rond autour de nos deux querelleurs. _Da-oui!_ l'on se serait
+cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers
+de Roc-Amadour qui se battent.
+
+Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit
+le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A
+tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le
+lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis
+que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le
+damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à
+mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! _Terr-i-ben!_ comme je le
+regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas
+de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le
+briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends
+donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou
+sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à
+l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.
+
+Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui
+s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute
+notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le
+_réveillon_. O la bonne farce! _Da-oui!_ En a-t-il fallu manger de
+vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en
+scorbut!
+
+Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans
+l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le
+Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision
+présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux
+de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.
+
+LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps
+passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que
+je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie,
+la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas
+sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle
+dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc,
+est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à
+voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on
+les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?
+
+Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette
+nuit avec la vieille mère!
+
+Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault,
+de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais
+des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles
+doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église,
+récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles
+doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus.
+Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop
+loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec
+colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres,
+et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de
+nids plus vides que le _chez-nous_ de St. Brieuc!
+
+Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre
+porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et
+moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin,
+inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y
+aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il
+advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés!
+Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa
+promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est
+pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il
+s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du
+lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les
+autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de
+s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les
+vieux noëls de la Bretagne.
+
+Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit
+être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le
+premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à
+allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable
+nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres
+Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne
+éteinte maintenant, et pour toujours.
+
+Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à
+contre-coeur.
+
+Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!
+
+L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!
+
+Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que
+c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la
+chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les
+losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui
+qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.
+
+Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en
+toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos,
+comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage,
+hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins
+de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir
+silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il
+identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un
+interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume
+de Guernezé; puis quatre _Jehan_ du bord de la _Grande Hermine_: _Jehan_
+Go, un _pays_ de Quiberon; le charpentier _Jehan_ Aismery, de Vannes;
+_Jehan_ Maryen, de Nantes; et _Jehan_ Jacques Morbihen, _Da-oui!_ il
+savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus
+courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc,
+Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la
+rue du Guesclin.
+
+Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. _Terr-i-ben!_ Je
+crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un
+mort.
+
+Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement,
+tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men
+fondre le coeur dans la poitrine:
+
+Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!
+
+Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la
+cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!
+
+Le père dit encore:
+
+Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise,
+provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits
+bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux.
+Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le
+matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se
+changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui:
+"Malédiction!"
+
+Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être
+entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix
+craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas!
+Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!
+
+Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il
+n'osait pas même regarder.
+
+Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St.
+Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité
+à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote
+guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant
+fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la
+cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en
+vue du ciel, (il appelait cela l'_entrée du port_, pour les caboteurs)
+qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires,
+grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres
+du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.
+
+Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait
+voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.[89]
+Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se
+disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là
+haut sur les falaises de Bretagne: _Les feux du Purgatoire!_
+
+ [Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier
+ enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui
+ proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de
+ mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour
+ concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les
+ précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent
+ dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on
+ appela _lazarets_, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot
+ _Quarantaine_.]
+
+Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans
+doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa
+dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.
+
+Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible,
+attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant
+que par une épouvantable fixité des yeux.
+
+Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide,
+m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne
+trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire
+paralysée.
+
+Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle
+d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me
+donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai
+souvenir, je prie!"
+
+Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la
+hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.
+
+Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient
+de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête
+de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!
+
+Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû
+être épouvantable.
+
+Non, répondit l'aumônier.
+
+C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que
+l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans
+la poitrine.
+
+C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.
+
+Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais
+encore mieux être endormi.
+
+Pourquoi? demanda l'aumônier.
+
+Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour
+retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du
+royaume pour les deux ailes d'un rêve!
+
+Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler
+l'apothicaire.
+
+LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la
+tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une
+pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e
+Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des
+Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge,
+apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches![90]
+
+ [Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du
+ scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en
+ employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre
+ qu'il désigna. Cet arbre, nommé _anedda_ par les sauvages, était
+ vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut
+ essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si
+ complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur
+ pied en huit jours. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page
+ 35.
+
+ La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son
+ succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de
+ Jacques Cartier:
+
+ ...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès
+ malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le
+ dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure
+ d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils
+ eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle.
+ Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en
+ avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison.
+ Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte
+ médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte
+ que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en
+ France a esté employé es six jours; lequel à faict telle
+ opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier
+ y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en
+ eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six
+ jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on
+ voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu.
+ _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.]
+
+_Da-oui!_ elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les
+emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!
+
+Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau
+matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va.
+Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le _pourquoi_ de
+l'arrivée et le _comment_ du retour. Cette bêtise là, cette colossale
+équippée, ça s'appelle _la Gloire_... avant de partir.
+
+Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang
+fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de
+colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une
+mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque
+chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette
+terre de Caïn? [91] Le sais-tu toi, Anthoine?
+
+ [Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte
+ du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce
+ seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains
+ (_mais_) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres
+ aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le
+ Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans
+ un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et
+ en l'Isle de _Blanc Sablon_ n'y a autre chose que mousse et
+ petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en
+ somme, je pense que _cette terre est celle que Dieu donna à
+ Caïn_." _Premier Voyage de Jacques Cartier_ (1534), ch. 8, pages
+ 5 et 6.]
+
+Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son
+exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à
+cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.
+
+Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une
+lame de scalpel. Puis il dit:
+
+Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette
+nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour
+y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de
+naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il
+aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une
+flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette
+pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les
+console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour
+différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la
+raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?
+
+Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.
+
+C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon
+LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique
+des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.
+
+Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous
+rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela;
+d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! _le
+chez-nous! le chez-nous!!_ il faut encore plus de courage pour le
+quitter que pour le défendre!
+
+_Malo! Malo!!_[92] bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs
+voix, ça nous fait comme cela nous autres!
+
+ [Note 92: _Malo! Malo!!_ cri breton répondant à l'exclamation
+ française: _Vive! Vive!!_]
+
+Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la
+gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés
+sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur
+avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait
+long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de
+curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces
+prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières
+lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!
+
+Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons!
+dit-il.
+
+C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel;
+Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan
+Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de
+Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan
+Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.
+
+Alors Yvon LeGal se leva:
+
+Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse
+fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la
+vieille Armorique, je propose trois _Noëls_ en son honneur! Ça, mes
+gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!
+
+Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand
+Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant
+de tous ses membres. _Dame!_ qu'il dit, c'est comme cela, vous autres;
+vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas
+généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau!
+Quelle bonne nouvelle?
+
+Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village
+n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien
+Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons
+voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales
+de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de
+la Mer.
+
+Bertrand Samboste répéta:
+
+Quelle nouvelle?
+
+Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la
+Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir
+encore plus que vous.
+
+Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis
+il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:
+
+Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!
+
+Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe
+d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le
+mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!
+
+Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il
+dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez?
+A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il
+vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la
+patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.
+
+Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce,
+les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi
+leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat
+d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!
+
+Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur
+son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la
+chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.
+
+Que cherchez-vous dit-il?
+
+Samboste répondit: _Terr-i-ben!_ Vous me faites peur!
+
+Qui? Moi?
+
+Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la _toilette
+de Philippe!_ Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le
+chemin, _le chemin de Rougemont!_
+
+Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je
+n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la
+_Grande Hermine_ le signal de l'_Élévation_ de la messe pour réciter
+avec vous tous les Prières de la Nativité.
+
+Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu
+dire par _la toilette de Philippe_. Quel était ce pauvre Philippe dont
+il parlait si mélancoliquement? Et _le chemin de Rougemont_, où
+menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de
+suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route
+inconnue devait courir droit au cimetière, et le _pauvre Philippe_ ne
+devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un
+sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en
+route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation
+formidable ébranla l'atmosphère.
+
+Le canon! dit l'aumônier, l'_Élévation_ de la messe! A vos rangs
+matelots!
+
+En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve
+d'honneur.[93] L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient
+à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait
+sur le pont de la _Petite Hermine._
+
+ [Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier
+ qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la
+ Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du
+ _Journal des Jésuites_ le prouvent surabondamment:
+
+ "M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (_de
+ la messe de minuit_) plusieurs coups de canon lorsque notre F.
+ sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on
+ ne tira point." _Journal des Jésuites_, page 21. (25 Décembre
+ 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de
+ minuit." _Journal des Jésuites_, page 74. (25 Décembre 1646.) Le
+ Fort tira cinq coups au _Te Deum_ de la messe de minuit. _Journal
+ des Jésuites_, page 97. (25 Décembre 1647.)]
+
+Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides
+du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de
+parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un
+parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage
+dans la direction de la _Grande Hermine_, récita d'une voix grave et
+douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui
+toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:
+
+ Votis Pater annuit,
+ Justum pluunt sidera:
+ Salvatorem penuit,
+ Intacta puerpera:
+ Homo Deus nascitur.
+
+ Tu, lumen de lumine,
+ Ante solem funderis;
+ Tu, numen de numine,
+ Ab aeterno gigneris,
+ Patri par prognies.
+
+ Tantus es! et superis,
+ Quae te praemit caritas!
+ Sedibhus delaberis:
+ Ut surgat infirmitas,
+ Infirmus humi jaces.
+
+J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec
+un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi
+Catholique.
+
+Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!
+
+Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité,
+monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là,
+voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le
+paradoxe a raison, en toilette comme en musique: _Rien de neuf comme le
+vieux._ Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah!
+mon ami, si vous _écoutiez_ au lieu d'_entendre_! Oui, si vous écoutiez
+attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises
+du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent
+ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un
+art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!
+
+Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être
+pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse,
+on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame,
+l'invocation solennelle et magistrale du _Veni Creator Spiritus_? elle
+me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est
+plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix
+et de l'orgue.
+
+_Veni Creator Spiritus!_ d'est lui que chantaient les trois équipages de
+Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535,
+un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et
+que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la
+Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!
+
+_Veni Creator Spiritus!_ Samuel de Champlain, à Québec,[94] La Violette,
+à Trois-Rivières,[95] Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à
+Montréal,[96] l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des
+Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de
+philosophie. [97] _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantait Laval
+au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent,
+dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son
+Université. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient les
+avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables
+de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs
+bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St.
+Jean-Baptiste, St. Michel. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que
+chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus
+héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la
+course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission
+flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent
+avec tant de justesse la _Mission des Martyrs_.
+
+ [Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.]
+
+ [Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.]
+
+ [Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.]
+
+ [Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des
+ Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en
+ présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.
+
+ "Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font
+ dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y
+ trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien.
+ Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien
+ répondu de toute la Logique."
+
+ "Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville
+ soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne
+ compagnie." _Le Journal des Jésuites_, pages 345 et 355. Ferland:
+ _Histoire du Canada_, Tome II, page 63.]
+
+_Veni Creator Spiritus!_ les trois pouvoirs civils de la Nouvelle
+France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le
+chantaient aux séances solennelles du _Conseil Supérieur_ à Québec, et a
+l'arrivée des nouveaux vice-rois.
+
+Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges,
+fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont
+demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et
+d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le
+collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et
+le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix
+ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie,
+rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier
+écho. _Veni Creator Spiritus!_
+
+Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière
+élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense
+auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur
+de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.
+
+Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la
+_Petite Hermine_ me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant
+un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:
+
+ Coelum cui regia,
+ Stabulum non respuis;
+ Qui donas imperia,
+ Servi formam induis:
+ Sic teris superbiam.
+
+Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la
+musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis
+comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites,
+comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras
+vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de
+vieillesse!
+
+Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique,
+l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que
+m'inspire la prière du _Veni Creator_ chantée dans nos églises. A vous
+maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur
+d'autres hymnes liturgique, avec le _Te Deum_, par exemple, un beau
+sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons,
+marchez!
+
+Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec
+cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le _Te
+Deum_ chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année
+1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de
+la découverte du Canada; et le _Te Deum_ chanté à Québec, par Samuel de
+Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du
+pays; le _Te Deum_, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la
+colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur
+les féroces Iroquois; plus tard, le _Te Deum_ chanté, à Notre Dame de
+Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le _Te Deum_
+chanté, par Louis Henepin, au lancement du _Griffon_ sur la rivière
+Niagara; puis les _Te Deum_ militaires, portant, comme des drapeaux de
+régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758;
+celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de
+sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de
+Vaudreuil, à la chapelle de _Notre Dame des Victoires_, pour remercier
+Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de
+l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de
+Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée
+canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de
+Carillon!
+
+Ce _Te Deum_ est sans conteste la plus brillante de toutes ces
+répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse
+pas oublier le _Te Deum_ que Marie de l'Incarnation récitait avec ses
+religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650
+pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que
+devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver
+son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre _Te Deum_ que les
+Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on
+apportait au Collège _la bonne nouvelle_ qu'un père missionnaire avait
+été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les
+terribles bourgades iroquoises.
+
+_Bonnes nouvelles!_ comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut
+d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un
+an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures:
+souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel
+Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de
+Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la
+population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins
+au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites
+chantant un _Te Deum_!
+
+Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus.
+L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:
+
+ Nobis ultro similem,
+ Te praebes in omnibus;
+ Debilibus debilem,
+ Mortalem mortalibus;
+ His trahis nos vinculis.
+
+ Com aegris confunderis,
+ Morbi labem nesciens;
+ Pro peccatis pateris,
+ Peccatum non faciens:
+ Hoc uno dissimilis.
+
+Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus
+intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de
+mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation
+désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes
+l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?
+
+Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et
+l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies
+d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit
+tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant
+de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume
+inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la
+pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.
+
+Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour
+ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se
+centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille
+sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de
+l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien.
+Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les
+noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre
+1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de
+Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust[98], de
+Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,[99] réunis avec leurs familles dans
+la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à
+chaudes larmes la prière du matin.[100] Connaissez-vous spectacle plus
+navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans
+hostie?[101] Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où
+des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de
+la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que
+seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?
+
+ [Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier
+ paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un
+ accident. _Dictionnaire Généalogique_ de l'abbé Tanguay.]
+
+ [Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après
+ la prise de Québec par les Kertk.]
+
+ [Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains
+ d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour,
+ les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries
+ et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils
+ s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays
+ avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de
+ joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le
+ drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent
+ assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la
+ demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24
+ Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland:
+ _Histoire du Canada_, Tome I, page 252.]
+
+ [Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier
+ de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de
+ Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut
+ terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les
+ prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce
+ fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien
+ accentuée." L. O. David: _Les patriotes de 1837-38_. page 245.]
+
+Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de
+chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en
+générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit
+tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de
+croire en elle jusqu'à la fin!
+
+La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de
+laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce
+qu'elle fut à ces _habitants_ héroïques, à ces robustes patriotes, qui
+criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois
+grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri
+IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, _le
+petit roi de Vimeux_, [102] de Pontgravé, le _marchand-corsaire_, [103] de
+Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!
+
+Les trois grands navires se nommaient le _Saint-Pierre_, le
+_Saint-Jean_, le _Don de Dieu_. Ils portaient la fortune d'un homme plus
+heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête,
+une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa
+République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire
+Romain.[104]
+
+ [Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier
+ appelait le _Petit Roi de Vimeux_ à cause du crédit illimité dont
+ ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: _Histoire du
+ Canada_, Tome Ier, page 38.]
+
+ [Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces
+ navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les
+ hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de
+ commerce, criaient _Malouin_ et passaient sous la protection de
+ leur courage."]
+
+ [Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles
+ carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.
+
+ L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés
+ d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que
+ le Royaume-Uni.
+
+ L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles
+ carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745
+ milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute
+ l'Europe.
+
+ La surface du monde entier est évaluée par les géographes à
+ 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui
+ seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.]
+
+Le _Saint-Pierre_! le _Saint-Jean_!! le _Don de Dieu_!!! Dites-moi quel
+prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois
+vaisseaux? _Pierre!_ l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain
+avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le
+salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? _Jean!_ l'apôtre
+de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada
+Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus
+étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui
+que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: _Père de la Nouvelle
+France_? Le _Don de Dieu!_ Après le paradis, en connaissez-vous un plus
+magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?[105]
+
+ [Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte
+ vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui
+ bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant
+ qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la
+ Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une
+ église sous le vocable caractéristique de _Notre-Dame de
+ Recouvrance_.]
+
+Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de
+répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il
+me parut avoir grand et urgent besoin.
+
+L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait _Amen_
+à la belle et sainte aspiration du dernier verset:
+
+ Cujus igne coelitus,
+ Caritas accenditur,
+ Ades alme Spiritus:
+ Qui pro nobis nascitur,
+ Da Jesum diligere.
+
+Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de
+péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques
+me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête
+complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes
+magistrales de _Veni Creator_ du _Te Deum_, du _Vexilla Regis
+prodeunt_,[106] de l'_Ave Maris Stella_, du _Pange lingua gloriosi_
+m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu
+marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de
+recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines,
+car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se
+fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude
+exaltée pour cet _étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère
+de la crois éclatant aux yeux de l'univers_, et qui valait à mon pays, à
+cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables
+bienfaits et un honneur immortel!
+
+ [Note 106: Le chant du _Vexilla Regis_ se rattache à deux
+ événements historiques également fameux et de circonstance
+ presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de
+ possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France
+ Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de
+ Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir
+ entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril
+ 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert
+ Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis
+ XIV.
+
+ Le chant du _Vexilla Regis Prodeunt_ rappelle encore les tortures
+ du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et
+ mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la
+ perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un
+ coeur ferme, chantant le _Vexilla_ et je me souviens que je
+ réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: _Impleta
+ sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus,
+ regnaavit a ligno Deus._" _Relations des Jésuites_, année 1653,
+ ch. IV, page 12.
+
+ Le chant du _Pange linguam gloriosi_ rappelle une égale
+ tristesse, peut-être même un plus long courage:
+
+ "Mon cher amy,"
+
+ "Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si
+ j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay
+ bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons
+ été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que
+ pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres
+ prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous
+ nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient
+ Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la
+ Sainte Vierge, ou bien l'_Ave Maris Stelle_, ou bien le _Pange
+ lingua_, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en
+ moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous
+ entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de
+ le faire." _Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières.
+ Relations des Jésuites_, 1661, page 35.]
+
+Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du _Courlieu_, apparut sur
+l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la _Grande
+Hermine_. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et
+dit:
+
+"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la _Petite Hermine_, en ma qualité
+de _maistre de la nef_, je demande deux trompettes pour répondre sur le
+pont aux sonneries du vaisseau-amiral."
+
+L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter
+la diane.[107]
+
+ [Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie
+ en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je
+ réponds de la manière suivante:
+
+ "Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga,
+ hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda _sonner les
+ trompettes et autres instruments de musique_, desquels le dit
+ peuple fust fort réjoui." _Voyage de Jacques Cartier_. 1535-36,
+ verso du feuillet 26, édition 1545.]
+
+Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent
+des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient
+suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité
+pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes
+de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de
+mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par
+l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les
+bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand
+Samboste, les deux gars de St-Brieuc.
+
+A vos rangs! commanda le _maistre de nef_.
+
+L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.
+
+Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une
+musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland,
+fantastique autant que l'_hallali_ du _Féroce chasseur_ passant à la
+vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les
+nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère
+harmonique pour l'équipage de la _Petite Hermine_: l'orgueil de la
+caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément
+la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.
+
+Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que
+tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la _Grande Hermine_.
+C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères
+d'armes et d'aventure, les invalides du _Courlieu. Per jou!_[108] il ne
+fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans
+réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la
+discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait
+à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à
+l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule
+prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil,
+les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe
+d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des
+bastingages.
+
+ [Note 108: _Per jou_, abréviation de _Per Jovem_, c'est-à-dire: par
+ Jupiter!]
+
+Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut,
+au-dessus de nos têtes des _Noëls_[109] interminables, je m'approchai avec
+Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques
+trompettes redescendus à la chambre des batteries.
+
+ [Note 109: _Noël!_ le cri de joie du Moyen-Age.]
+
+Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche
+s'étaient rouvertes!
+
+Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!
+
+Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?
+
+L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait
+tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent
+souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait
+dans cette direction... vers l'est... arriverait...
+
+Bertrand Samboste n'acheva pas
+
+Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.
+
+Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de
+larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se
+saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une
+étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes
+leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les
+personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion
+dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait
+entendus!
+
+Alors je m'expliquai leur courage!
+
+Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les
+principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes
+supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.
+
+Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les
+yeux!
+
+_Da-oui!_ répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.
+
+Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!
+
+Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la _Petite
+Hermine_, croyez-moi, compatriote, le _mal du pays_ en tuera plus ici
+que le _mal de terre_. [110]
+
+ [Note 110: _Mal de terre_ ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de
+ Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la
+ maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut
+ appelé plus tard _mal de terre_ mais que l'on pourrait qualifier
+ plus proprement de _mal de mer_, parce que, selon toute évidence,
+ il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux.
+ Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait
+ produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente
+ hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la
+ liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à
+ cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les
+ sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction
+ d'épinette blanche." Benjamin Sulte: _Histoire des
+ Canadiens-Français_, Tome Ier, page 130.
+
+ L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans
+ l'hiver de l'année 1604 et 1605:
+
+ "M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain
+ l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française
+ (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière
+ des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi
+ nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue
+ de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de
+ commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on
+ se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit
+ aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et
+ enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière:
+ _Histoire du Canada_, page 21.]
+
+Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de
+sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine
+des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne
+s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats,
+marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles
+acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques
+aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants
+s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs
+principaux, eux les premiers rôles!
+
+Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable,
+si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un
+jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine
+gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la
+reconnaissance humaine!
+
+
+
+
+ CHAPITRE QUATRIÈME
+
+ ----
+
+ L'ÉMÉRILLON
+
+ ----
+
+Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me
+pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère
+horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles,
+les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches
+putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air
+vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et
+immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire
+où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de
+cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards
+d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches
+colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid
+et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la
+respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.
+
+Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement
+des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes,
+pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison
+religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,[111] je
+croyais reconnaître cet _encens d'agréable odeur_ que l'Écriture Sainte
+voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et
+sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un
+pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par
+l'incomparable beauté de son spectacle.
+
+ [Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur."
+ Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.
+
+ "Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour
+ nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès
+ d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est
+ sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre
+ qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de
+ _fort beaulx arbres_ de la nature et sorte de France, comme
+ chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui
+ portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres
+ arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet
+ 14.]
+
+La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine
+deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela
+prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout
+petit. Allons en route!
+
+C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes,
+pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement
+enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres,
+et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la
+tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de
+longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises
+s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.
+
+Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute
+la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du
+parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en
+arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.
+
+Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier,
+(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons
+mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix,
+construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils
+garnirent d'artillerie.[112]
+
+ [Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict
+ hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les
+ maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort
+ devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys,
+ plantez debout joignans les unes et autres, etc. _Relation du
+ Second Voyage de Jacques-Cartier_, verso du feuillet 28, édition
+ de 1545.
+
+ Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre
+ pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." _Voyages
+ de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 28.]
+
+Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne,
+profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues
+que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par
+les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait
+Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter
+entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la
+silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.
+
+Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte
+taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit
+reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les
+gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette
+porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient
+apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en
+apparence du moins, l'action de la serrure.
+
+Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour,
+mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le
+jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de
+tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée
+sur ses gonds.
+
+D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout
+l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.
+
+Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie,
+appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des
+piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par
+le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des
+couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs
+projectiles.
+
+En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit
+annonça, à voix de _trompettes sonnantes_, un changement de quart.
+
+Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les
+chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!"
+des sentinelles françaises.
+
+Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette
+fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la
+forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de
+Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette.
+C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques
+que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus
+des chiens mais des loups qui hurlaient.
+
+Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La
+Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.
+
+Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et
+molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas
+s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces
+compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de
+mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma
+mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.
+
+Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se
+pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du
+Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point
+de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un
+homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.
+
+Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me
+cria-t-il?
+
+Cette question m'éveilla net.
+
+--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.
+
+J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime
+curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes
+thèses favorites, savoir: _que les pires angoisses de l'incertitude ne
+sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles_.
+Le spectacle des scorbutiques de la _Petite Hermine_ en demeure pour
+vous une mémorable et saisissante démonstration.
+
+Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc
+parler, il entre dans mes habitudes.
+
+Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.
+
+Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle.
+La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel,
+tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis
+matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision,
+au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on
+croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme
+elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade
+attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable
+vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi
+jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une
+âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans
+l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.
+
+Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les
+épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans
+vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me
+glaça comme un attouchement cadavérique.
+
+Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour
+la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la
+vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?
+
+_Si le bien-aimé était mort!_ Il me disait cela d'un ton railleur,
+méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui
+revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se
+perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.
+
+Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la _rive du
+bois_, comme chantent les _dodelinettes_ et les complaintes canadiennes
+françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première
+enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont
+les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la
+rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée
+en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et
+qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste.
+Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles
+chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques
+Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et
+particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet
+endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace
+transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond
+de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc
+de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos
+goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les
+paroisses ripuaires du bas St. Laurent.
+
+Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:
+
+L'_Emérillon!_ s'écria-t-il.
+
+Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat
+de rire: L'_Emérillon!_ Cette fois il semblait se parler à lui-même.
+
+Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du
+maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière
+s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. _La
+chaloupe de Laverdière_! mail elle avait plus couru d'aventures à elle
+seule que tous les yachts réunis de notre rade.
+
+Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte,
+quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht
+superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la _Mouette_ du Dr. Wells,
+une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il
+était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de
+baptême, et l'appela _Emérillon_. Ce qui n'empêcha pas l'_Emérillon_
+d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour
+(l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela
+n'était pas très illustre pour L'_Emérillon_, mais en revanche très
+historique.
+
+Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation
+absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille
+piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde
+bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et
+financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore
+plus légèrement que l'_Emérillon_ dans l'entre-quai de la Douane; car la
+conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la
+catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu
+chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'_Emérillon_, assis
+dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...?
+Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en
+gardent encore le formidable secret.
+
+Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en
+écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec
+un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le
+bastingage du galion.
+
+En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous
+nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une
+lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet
+appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter
+la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux
+sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les
+vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui
+m'étonna beaucoup.
+
+Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf
+fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois
+de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient
+criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui
+revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et
+les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large
+de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au
+vaigrage de la galiote.
+
+Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le
+casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands
+clous forgés.
+
+Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne
+fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma
+curiosité, me dit aussitôt: venez voir.
+
+Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa
+lumière au fond du mystérieux colis.
+
+Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le
+cadavre d'un homme!
+
+Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, _Elle_ est
+entrée!
+
+Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste,
+convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une
+expression indéfinissable.
+
+_Elle_ est entrée, répéta le prêtre.
+
+Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de
+mon interlocuteur.
+
+Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix
+creuse comme la tombe.
+
+Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre
+farce d'un éclat de rire effrayant.
+
+Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que
+vous verrez quelqu'un.
+
+J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!
+
+Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, _Elle_ est
+entré, pas la mort, mais _Elle_, la folle, la _pauvre folle du logis!_
+Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et
+comme on y tombe!
+
+Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la
+trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle
+était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.
+
+Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment
+l'échelle de l'écoutille.
+
+Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!
+
+A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du
+lumignon comme pour l'éteindre.
+
+Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?
+
+Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre;
+moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.
+
+Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande
+joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de
+l'équipage, Philippe Rougemont.[113]
+
+ [Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif
+ d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." _Voyage de
+ Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul
+ mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son _Histoire du
+ Canada_, en nomme un autre: _De Goyelle_. Ce sont les deux seuls
+ scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.]
+
+Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où
+menait _le chemin de Rougemont_, et ce que Bertrand Samboste entendait
+par _la toilette de Philippe_. La toilette de Philippe, c'était
+l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un
+lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et
+l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge
+couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles
+et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les
+matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle,
+et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir
+les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les
+acteurs en scène, comme au théâtre.
+
+Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal
+revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se
+passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui
+sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage
+coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas
+voulu s'en aller _avaler sa gaffe_. Cela se voit à vingt ans! En vérité
+le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de
+désespoir!
+
+C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure
+accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il
+en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau
+goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa
+bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un
+oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon
+édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car
+il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous
+la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!
+
+Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à
+cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la
+Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves _Étables
+de Bethléem_, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de
+bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son
+berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses
+petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, _cet
+autre_, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de
+sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie
+de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une
+délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans
+rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.
+
+Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher
+absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la
+dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune
+marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.
+
+Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier,
+voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au
+bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la
+flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais
+et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle,
+une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y
+a plus d'exil!
+
+Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au
+ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de
+lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour
+de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!
+
+N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui
+m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre,
+comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à
+l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six
+mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du
+bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé
+et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de
+leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de
+fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les
+soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée
+par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé,
+sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!"
+à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la
+première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.
+
+Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans
+le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.
+
+La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums
+pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a
+disparu.
+
+Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur,
+va revenir en France. Un matin[114] toute la population de St-Malo
+envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées,
+les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes
+voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade.
+L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand
+navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec
+enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "_Canada! Canada!!_" Et la
+foule en délire de répondre: "_Cartier! Cartier!_ la _Grande Hermine!_"
+La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,[115] à genoux, elle aussi,
+sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées
+des marins, grâce à Dieu, revenus!
+
+ [Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un
+ hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la
+ mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du
+ dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec
+ bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour
+ de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo,
+ (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre
+ navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. _Amen_."
+ _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, feuillet 46 et verso.]
+
+ [Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." _Voyage de
+ Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35.]
+
+Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que
+son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé
+à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt
+plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance.
+_Ils étaient trois vaisseaux_. Pour sûr Philippe revient sur le
+_Courlieu_. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles
+d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace
+pour cela.
+
+L'_Emérillon_ arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois
+vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis,
+voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des
+_principaux et bons maistres compagnons mariniers_ sont restés là-bas,
+sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup
+dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve,
+le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais
+à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui
+se rase au creux d'un sillon.
+
+Il étaient trois vaisseaux! La _Petite Hermine_ retarde encore. Oh!
+lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le
+courage de lui dire que le _Courlieu_ a été abandonné à Stadaconé...
+faute de bras pour la manoeuvre?[116] Cette fois, l'illusion ne sera plus
+possible.
+
+Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la
+Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude
+de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la
+roideur de l'ascension au calvaire.
+
+Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de
+silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de
+Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente
+à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de
+Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une
+cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une
+mort en présence des _pays_ des trois équipages, à bord d'une caravelle
+où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant
+l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier
+à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du
+départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.[117]
+
+ [Note 116: La _Petite Hermine_ avait été abandonnée à Québec, au
+ printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à
+ l'embouchure du ruisseau St Michel.]
+
+ [Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après
+ les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de
+ Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination
+ cet anachronisme procurait à l'auteur.]
+
+Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique
+maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit,
+irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de
+l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient
+avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi
+elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe,
+petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur
+la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau,
+rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit
+vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port
+de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par
+l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces
+et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute
+sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper
+d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles
+antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs
+l'appellent _Hasard!_ Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils
+qui dit: "marâtre" à sa mère!
+
+A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la
+galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de
+l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la
+chambre.
+
+Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.
+
+Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce
+face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi.
+J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer.
+Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque
+l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.
+
+Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume
+Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui
+charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître
+compagnon marinier.[118] Laverdière me les avait tous signalés à bord de
+la _Grande Hermine_.
+
+ [Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage
+ de l'aviso français _le Bouvet_ ancré en rade de Québec pendant
+ l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, _Grossin,
+ enseigne de vaisseau_. Consulter _Le Canadien_ du 2 septembre
+ 1887.]
+
+Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au
+visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et
+le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur
+s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme
+le marbre d'une statue.
+
+Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.
+
+Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés
+grands ouverts.
+
+C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une
+singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer.
+M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont,
+lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui
+tenons bien parole!
+
+Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le
+compagnon.
+
+La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens
+sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges,
+l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont
+l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim,
+ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du
+camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus
+à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées
+d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.
+
+Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?
+
+Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace
+même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour
+l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle
+épaisseur.
+
+Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au
+rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête,
+comme à la tombe d'un catholique?
+
+Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois
+d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce
+nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le
+fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous
+neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si
+le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre [119] jusqu'au dernier, ne
+vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St.
+Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos
+ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en
+pâture aux chiens, aux renards et aux loups?
+
+ [Note 119: Et tellement se esprint (_se déclara_) la dicte maladie
+ (_le scorbut_) à nos trois navires que à la my-Février de _cent
+ dix_ hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en
+ sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose
+ piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens
+ du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens
+ voyent, et ja (_déjà_) y en avait _huict_ de morts et plus de
+ _cinquante_ en qui on ne espérait plus de vie. _Voyage de Jacques
+ Cartier_, 1535-36, feuillet 35.
+
+ Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte
+ maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires
+ n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits
+ navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour
+ tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour
+ l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous
+ convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous
+ estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit
+ gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance.
+ _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 36.
+
+ Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait
+ plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades
+ que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu,
+ par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la
+ congnoissance et remède de nostre guarison et santé. _Voyage de
+ Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 37.]
+
+Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre,
+ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon.
+Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en
+aller par le sabord, suivant la coutume du navire.
+
+L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable
+champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux
+ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes
+les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est
+un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à
+payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin
+si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs
+de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de
+varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés
+comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité,
+sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du
+dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de
+la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur
+l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des
+feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la
+ville!
+
+Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du
+charpentier.
+
+Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un
+squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait,
+s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan?
+Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa
+manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de
+mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les
+galets du rivage.
+
+Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton _De
+Profundis_ n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de
+chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des
+anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre
+les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage
+de St-Malo, la mer éternelle qui chante.
+
+Le charpentier se mit à rire: _La mer éternelle qui chante_,
+s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la
+peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes
+qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que
+les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils
+bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue!
+l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la
+tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur
+étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse
+fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du
+soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur
+quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.
+
+D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un
+galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en
+franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt
+que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot
+de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui
+possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de
+poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne
+se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!
+
+Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan
+Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en
+dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence.
+Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits
+orphelins diraient-ils encore: Notre Père?
+
+C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement;
+l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je
+n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué
+à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel,
+la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà
+pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime,
+lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur
+la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses
+d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse
+façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les
+gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me
+fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande
+image d'un grand mot: mourir en homme!
+
+Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?
+
+Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à
+choisir entre lui et le requin.
+
+Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont,
+trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...
+
+Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un
+fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande
+ville, debout, là-bas, sur ce rocher.[120] Comment l'appelleront-ils dans
+l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?[121] Cartierbourg? St.
+Malo-ville?[122] Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons
+de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en
+aurons jamais eu connaissance?
+
+ [Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le
+ _mont Dugas_. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du
+ Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la
+ Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient
+ amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607
+ la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter
+ aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de
+ Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition
+ des _Voyages de Champlain_ publié à Paris en 1613.]
+
+ [Note 121: Il est certain que le mot _Québec_ ou mieux _Kebbek_,
+ suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de
+ Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes
+ explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son
+ _Histoire du Canada_, parlant de la fondation de Québec et du
+ voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur,
+ "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux
+ Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente
+ parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite
+ vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile
+ d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap
+ couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière
+ (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages
+ nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce
+ qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le
+ nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter,
+ dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs,
+ à la page 45, (_Histoire du Canada_, Tome Ier.) Ferland dit
+ encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le
+ départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de
+ Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les
+ traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot
+ et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les
+ recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les
+ Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus
+ tard, _ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou
+ iroquoise_ qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga.
+ Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des
+ Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était
+ peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."]
+
+ [Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de
+ _St. Malo-Ville_ à une vaste superficie de terrains situés dans
+ le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et
+ qu'il offre en vente comme lots à bâtir.]
+
+Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée
+étrange.
+
+Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses
+qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le
+diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé:
+"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille",
+cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à
+quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites
+dans la ville future?[123]
+
+ [Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de
+ Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de
+ l'_Almanach des Adresses_.]
+
+Eustache Grossin le regarda stupéfait.
+
+Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?
+
+Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à
+l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la
+cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.
+
+J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant
+la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans
+d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux,
+la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de
+quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts,
+des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la
+construction des navires.
+
+Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du
+scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des
+ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une
+môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront
+nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis
+que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les
+antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à
+coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous
+ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge,
+cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu
+d'arbres?"
+
+Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande
+ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de
+clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces
+arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées,
+comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera
+converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle,
+hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être
+aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.
+
+Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans
+leur marche au long cours au pays de la Chine. [124] Le St. Laurent sera
+le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le
+spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires
+portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités
+du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche,
+cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de
+Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville[125]--que sais-je
+moi--, toutes les langues du bonde! _Terr-i-ben!_ il fera bon alors
+d'être matelot!
+
+ [Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos
+ jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents.
+ Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle)
+ en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et
+ que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu
+ de la débandade: _La Chine!_ Sulte. _Histoire des
+ Canadiens-Français_, ch. Ier page 22.]
+
+ [Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une
+ église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce
+ nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de
+ suggérer à l'autorité compétente celui de _Saint-Malo_? Ce titre
+ rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point
+ de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au
+ 16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois
+ équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St.
+ Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse
+ entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs
+ vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves
+ d'Amérique.]
+
+Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.
+
+S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un
+enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes
+et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! _Nom de nom!_ Et
+tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en
+l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!
+
+Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne
+pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!
+
+Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne
+sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans
+l'autre monde, une _Baie des Chaleurs_, tout comme ici.
+
+Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça
+se ferme, les dimanches.
+
+Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, _la Baie des Chaleurs_?
+
+Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant
+qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les
+places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par
+nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.[126] Eh! pourquoi
+ris-tu Séquart?
+
+ [Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle
+ qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a
+ élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est
+ entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées
+ de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un
+ paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et
+ de leurs agents.
+
+ Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne
+ ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue
+ de Jacques Cartier.]
+
+Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer
+sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une
+statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en
+gloire.
+
+Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à
+la France un pays grand comme elle!
+
+Séquart dit encore:
+
+Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le
+Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce,
+lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme
+avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de
+la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de
+son père!
+
+Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une
+criante injustice.[127]
+
+ [Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire
+ d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation
+ éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la
+ gloire de Colomb. Margry: _Découvertes Françaises_, page 258.]
+
+Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être
+maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb
+est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes
+Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de
+l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à
+Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!
+
+Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour
+de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à
+Madrid, à Séville, à Gênes?[128]
+
+Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
+hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?
+
+Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux
+terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier
+n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.[129]
+
+ [Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur
+ un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12
+ Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de
+ la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne
+ sommes pas en retard de reconnaissance.]
+
+ [Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo,
+ l'honneur d'une statue.
+
+ M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en
+ 1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'_Hôtel de France_ où
+ il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean
+ Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient
+ le parterre de l'_Hôtel de France_. Ce décor fait le plus grand
+ honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il
+ convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour
+ rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance
+ patriotique.]
+
+Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville
+fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est
+venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés
+des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.
+
+Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux
+seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il
+adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour
+se distraire le _centenaire_ de notre découverte. Ce sera
+indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser
+encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.
+
+Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre
+monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.
+
+Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des
+états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres
+de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart,
+pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond
+de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse.
+Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira
+probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun
+vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique
+et... _Eh! Eh! vogue la galée_.
+
+_Donnez-lui du vent!_
+
+Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme
+la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme,
+des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la
+profession!
+
+Doucement, camarade, doucement _Per Jou!_ voilà de la haute fantaisie.
+
+Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou
+cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français.
+Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis,
+Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait
+le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession
+historique. _Da-oui!_ ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si
+les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les
+jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les
+nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de
+latin dans le Paradis, quel dessert!
+
+Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut?
+Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?
+
+_Da-oui!_ C'est mon curé qui prétend ça.
+
+Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès
+pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le
+bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?
+
+_Terr-i-ben!_ répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même
+certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans
+d'ici.
+
+_As pas peur_, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli
+pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la
+mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous
+comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une
+rame, un poignard, un cordage, une futaille!
+
+Changeront-ils aussi le mot _patrie_?
+
+Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est
+impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde.
+Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!
+
+Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.
+
+Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être
+plus le mot France pour répondre au mot patrie.
+
+Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?
+
+Ce pays que nous avons l'intention de nommer _Nouvelle France_ sur nos
+cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera
+peut-être alors _Nouvelle Espagne_ ou _Nouvelle Angleterre_. A tous les
+âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.
+
+Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il
+faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne.
+Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que
+l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les
+caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont
+conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!
+
+Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit
+simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton!
+Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique!
+Nous ne sommes français que d'hier,[130] camarade, et le courage date de
+plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité
+française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine.
+Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les
+peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.
+
+ [Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume
+ de France qu'en 1532.]
+
+Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à
+sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.
+
+Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement
+que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais
+tuer pour notre conquête.
+
+Très-bien, cela.
+
+Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de
+la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres
+de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune
+sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.
+
+Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les
+églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.
+
+Comment cela? dit Séquart.
+
+Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous,
+sont les dernières à perdre l'accent du pays!
+
+A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par
+l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait
+fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme
+le hommes, finissent par avoir faim.
+
+Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non,
+impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront
+morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un
+dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop
+longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre
+de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à
+découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les
+corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les
+têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était
+encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un
+visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.
+
+Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la
+garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être
+emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire
+facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans
+affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches
+d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons
+éclatants, les _Te Deum_ anniversaires de leur triomphe!
+
+Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix
+grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour
+nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous
+efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la
+fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les
+entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous
+aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.
+
+Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit
+là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit
+brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au
+milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle,
+de la _Grande Hermine_, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du
+_Courlieu_, Guillaume LeMarié, maître de la _Petite Hermine_, Guillaume
+LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'_Emérillon_ avec le maître
+de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean
+Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois
+gentilshommes de St-Malo.
+
+La messe vient de finir à bord de la _Grande Hermine_, dit Marc
+Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les
+gars de St. Malo sont-ils présents?
+
+Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il
+faut se hâter, la _bénédiction du feu_ a lieu dans un quart d'heure et
+le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?
+
+Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le
+couvercle du cercueil.
+
+Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les
+clous dans le fond du coffre d'outils.
+
+Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent
+épouvantables.
+
+Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?
+
+Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'_Emérillon_, seulement après
+la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion
+de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins
+parti!
+
+Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert
+alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre
+les doigts du mort. Puis il dit:
+
+Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de
+l'_Emérillon_, la parole vous appartient, récitez le _De Profundis_.
+
+Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant,
+vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le
+Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le _Notre Père_.
+
+Alors commencèrent les alternances lugubres du _De profundis_; et quand
+l'auditoire eut répondu _Amen_ à Marc Jallobert qui récitait l'oraison,
+Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune
+Marin, commença le _Notre Père_ lentement, lentement, comme pour donner
+à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de
+fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel
+absent.
+
+Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la
+galiote.
+
+Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui
+répondait:--Priez pour lui.
+
+Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui
+répondait:--Priez pour lui.
+
+Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui
+répondait:--Priez pour lui.
+
+Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant
+le cercueil.
+
+Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe
+Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le
+rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le
+front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint
+guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le
+Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux
+et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle
+s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux,
+ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.
+
+Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se
+trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la
+dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper
+les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.
+
+Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l'
+entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle
+du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde
+de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"
+
+
+
+
+ CHAPITRE CINQUIÈME
+
+ ----
+
+ UN NOËL BRETON
+
+ ----
+
+Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes,
+superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie
+quoi!
+
+C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces
+paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à
+battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant
+lui et que les personnages fussent demeurés en scène.
+
+Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.
+
+Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement
+aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là,
+bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à
+lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante,
+ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la
+conscience chantent en nous-même à voix égales.
+
+Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc,
+dit-il, il ne vous amuse pas _mon Noël_?
+
+Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai _votre Noël!_
+Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en
+raffoler à mon aise et vous rendre justice!
+
+Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls
+gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de
+l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils
+jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur
+ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de
+chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous
+croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où
+personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne
+ne meurt.
+
+Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une
+saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au
+jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à
+l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la
+croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de
+la résurrection?--_Il est toujours cloué!_ Voilà le dernier mot de la
+vie! et la dernière raison de l'aumônier!
+
+Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la
+mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me
+reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira
+davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même
+heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit
+matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort
+viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de
+Champlain, le père de la Nouvelle France.[131] Oseriez-vous comparer la
+douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?[132]
+
+ [Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre
+ 1635.]
+
+ [Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25
+ Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces _Noëls du
+ désespoir_ que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés
+ de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre
+ et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et
+ l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une
+ curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada.
+ Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua
+ avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays,
+ fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de
+ les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu
+ propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes
+ rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la
+ mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans
+ retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge,
+ en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à
+ Chédotel, ou _Chef-d'hostel_ d'aller recueillir ces pauvres
+ diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient,
+ l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le
+ roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de
+ loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui
+ pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus.
+ Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous
+ ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier
+ Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles,
+ Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys
+ Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.]
+
+Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique
+que chante le _De profundis_ aux grandes vêpres de la Nativité? _De
+profundis_, _De profundis_ Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites,
+absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume
+historique, et de caractère absolument humain. _De profundis_ voilà bien
+le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!
+
+A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous
+avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la
+conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à
+notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je
+m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à
+leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre.
+L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel,
+au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose
+avec de grands gestes de mains et de bras.
+
+Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se
+lève pas au pôle!
+
+Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière
+vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une
+nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont
+les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants,
+dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage
+phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur
+atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de
+cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu,
+immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une
+vitesse effroyable.
+
+Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un
+gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une
+sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée
+rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du
+Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus
+de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de
+constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.
+
+Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble
+s'échappa de toutes les poitrines: _L'aurore boréale!_
+
+Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la
+photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur
+de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la
+Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.
+
+Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs
+se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à
+de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une
+cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament,
+disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses,
+fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et
+consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de
+l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par
+une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la
+surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs
+palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces
+battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des
+violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le
+grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes,
+semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière,
+longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille
+d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables
+rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points
+de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques
+formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du
+firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi
+du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son
+palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla
+les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en
+la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse,
+avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur,
+l'enthousiasme de sa lyre.
+
+Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un
+ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.
+
+J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des
+aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de
+marin, elles ne valaient pas celle-ci.
+
+On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales
+sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce
+vrai?
+
+Le pilote de l'_Emérillon_ eut une belle expression de nonne
+scandalisée.
+
+Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché
+grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de
+la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs
+autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A
+propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores
+boréales?
+
+Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache,
+reprenant l'offensive.
+
+D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la
+plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des
+morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries
+qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des
+Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle
+est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère
+à tous une consolante et salutaire pensée.
+
+Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement
+Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition
+nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens
+de Sibérie. Prenez garde au péché grave.
+
+Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop
+abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition
+venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois,
+suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a
+pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont
+éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux
+glaces éternelles.[133]
+
+ [Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les
+ Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits
+ qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de
+ Boscherelle, au mot "aurore" page 291.
+
+ Le Groënland (_green land_)(_terre verte_) ainsi nommé à cause de
+ son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en
+ 982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.]
+
+Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme
+il expliquerait bien ces grandes lumières!
+
+Je demandai à Laverdière quel était ce _Jean Alphonse_, et le
+maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean
+Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois,
+celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de
+premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER
+célèbre de 1542 _où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis
+le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada_.
+
+Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un
+grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour
+lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil![134]
+
+Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un
+grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote,
+pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de
+Cognac.[135]
+
+ [Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré
+ trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas
+ voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint."
+ _Cosmographie de Jean Alfonse._--Voir _Les Découvertes Françaises
+ et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle_ par Pierre
+ Margry--V. _L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les
+ Pilotes de Pantagruel_, page 317.]
+
+ [Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la
+ ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de _bourg_, d'après
+ le mot latin _pagus_. Saint-Onge est du canton de Segonzac.
+ Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page 226.]
+
+En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups,
+un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il
+navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru
+l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! _Per
+jou!_ mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.
+
+Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres
+étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne
+venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup
+en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la
+surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans
+les terres labourées, au gré du vent. [136]
+
+Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à
+Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre,
+marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix!
+[137]
+
+A ce mot grave de _crucifix_ les compagnons mariniers si signèrent
+dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre
+Seigneur au sermon.
+
+Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de
+l'Équinoxial, [138] des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de
+chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du
+front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient
+plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des
+lézards.
+
+ [Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres
+ que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en
+ poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau."
+ Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc.
+ Pierre Margry, page 236.]
+
+ [Note 137: _Pommes de paradis en Babylone_ "dans lesquelles quand
+ on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix."
+ Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc.
+ Pierre Margry, page 236.]
+
+ [Note 138: "_Hommes qui sont au delà de l'équinoxial_ (l'équateur)
+ à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de
+ teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste
+ d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui
+ n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et
+ courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que
+ couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse:
+ _Découvertes Françaises_ etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.]
+
+Les petits enfants qui écoutent raconter _Chat Botté, Barbe Bleue,
+Cendrillon, Peau d'Ane_, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs
+ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien
+des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup
+quand il avala la mère-grand de _Chaperon Rouge_!
+
+Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à
+son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux
+blagues énormes qu'il débitait.
+
+Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du
+glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et
+ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses
+auditeurs pour les aventures du Saintongeois.
+
+Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un
+renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des
+phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des
+agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très
+chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint
+Patrice[139] que l'on dit être un purgatoire!
+
+Ah!
+
+ [Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles
+ imaginaires, lire la _Cosmographie de Jean Alfonse_ telle que
+ reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des _Découvertes
+ Françaises_--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238.
+
+ "Nous trouverons en Écosse ce même homme (_Jean Alfonse_) en face
+ d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans
+ une des îles du lac de Derg, le trou de _Saint Patris_ que l'on
+ dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y
+ ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on
+ descend dans ce trou, car _ainsi que dient aulcuns, c'est secret
+ de Dieu dont il ne se fault trop enquérir_." Margry: _Découvertes
+ Françaises_, page 235.
+
+ M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de
+ ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en
+ sortir.]
+
+Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les
+compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et
+incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes
+lecteurs, vous vous trompez moult.
+
+Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec
+le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de
+s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris
+les aurores boréales.
+
+Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons
+mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous
+faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.
+
+Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle,
+beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère
+propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut
+ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui
+n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.
+
+Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'_Emérillon_, avez-vous
+remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas
+qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux
+premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un
+reflet de l'autre _grande lumière_ que les Bergers de Bethléem
+aperçurent à la naissance du Sauveur?
+
+Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un
+beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente,
+combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs
+propres sentiments.
+
+Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part
+de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité
+de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit
+cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la
+creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration
+savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment
+délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les
+allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à
+eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par
+l'émotion de leur foi vive?
+
+Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer
+entendre chanter les anges: _Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes
+étoiles!_ Cela verserait bien dans leur rêve!
+
+Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. _Et claritas
+Dei circumfulsit illos_. Savez-vous que ce serait une idée capitale que
+d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens
+divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un
+artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus
+éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre
+époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de
+peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de
+prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de
+nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses,
+voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre
+pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La
+Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que
+l'intelligence hautaine d'un penseur.
+
+Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les
+mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel
+les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout
+du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans
+toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un
+prétexte pour retrouver celui-là.
+
+Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une
+terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles
+merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux
+de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.[140]
+
+ [Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe
+ Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre
+ l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres
+ rêveries du moyen-âge, _pense en son âme et conscience qu'il
+ était près du Paradis_. Les cosmographes du moyen-âge, Saint
+ Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint
+ Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous
+ le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre
+ grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il
+ voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas
+ toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission
+ expresse de Dieu. Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page
+ 172.]
+
+Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux
+équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils
+pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse!
+Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers
+d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui
+déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres
+navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à
+propos: _Et in tenebris spero lucem_?[141]
+
+ [Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle,
+ croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les
+ longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet
+ homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour
+ grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: _Découvertes
+ Françaises_, page 258.]
+
+Tout à coup une grande lueur sanglante apparut _la rive_ du bois et nous
+fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie
+aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.
+
+A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient
+une éclatante fanfare.
+
+A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de
+compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané,
+un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils
+qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie
+jusqu'à la peur.
+
+Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des
+cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde,
+et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme
+une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins
+s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.
+
+Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur
+trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la
+glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux
+hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions
+de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de
+tempête emporterait.
+
+Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la
+distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non
+pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa
+largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe,
+et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde,
+cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.
+
+Les Français! me dit Laverdière.
+
+Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons
+les identifier.
+
+Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces
+hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un
+caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques,
+entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes
+infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au
+poteau de la torture.[142]
+
+ [Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très
+ rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des
+ plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la
+ Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle,
+ dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois,
+ raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le
+ _Griffon_ et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et
+ s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages
+ qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage:
+ _The discovery of the Great West_, raconte ainsi ce terrible
+ épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men
+ pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort
+ Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the
+ deserters. The vessel on the stocks (_le nouveau Griffon_) was
+ still left entire, though the Iroquois had found means to draw
+ out the iron nails and spikes. On one of the planks were written
+ the words: _Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680_, the works, no
+ doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort."
+ Page 195.]
+
+Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la
+hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement
+fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient
+d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le
+pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes[143] étaient
+en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance,
+l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux
+d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres,
+s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous,
+d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini:
+bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques
+de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à
+toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût
+aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la
+section des animaux à fourrure.[144]
+
+ [Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et
+ neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims,
+ cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres.
+ _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 verso du feuillet 31.]
+
+ [Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres
+ bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards,
+ loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à
+ merveille, et autres sauvagiens. _Voyage de Jacques Cartier_,
+ 1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.]
+
+C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux
+_humbug_, un _puff_ homérique que se fussent disputés à prix d'or les
+agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la
+République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été
+découverte et les Yankees mis au monde.
+
+Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la
+maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de
+fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération
+envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et
+l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet
+état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis
+découvreurs du Canada.
+
+Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers
+criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:
+
+ "_Le jour est fériau._
+ _Na, unau, nau!_"
+
+Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur
+enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en
+l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques
+avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les
+brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs
+évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces
+d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.
+
+Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet
+éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "_Na, unau, nau!_" un
+véritable aboiement de loup en famine.
+
+Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri
+païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: _Noël! Noël!!
+Noël!!!_
+
+Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre
+chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme,
+les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans
+contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce
+fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette
+fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité
+d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque
+de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les
+âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que
+voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il
+s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes
+étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de
+battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents,
+les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les
+âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!
+
+Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à
+la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi
+lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.
+
+L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être
+témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de
+la vieille France.
+
+C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette
+fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions
+païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par
+excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au
+cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des
+usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions
+bretonnes.
+
+Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume
+LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois
+les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.
+
+Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.
+
+C'est un _feu nouveau_, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut
+qu'il soit béni.
+
+Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle,
+dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale
+prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le
+feu qui devait consumer la bûche de Noël.
+
+Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité
+de brûler la _tronche de naus_ dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à
+St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.
+
+Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont
+tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de
+leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens
+contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur
+entreprise.
+
+C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est
+poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de
+notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires
+jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire
+trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du
+Saint-Sacrement.
+
+C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de
+hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait
+évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été
+ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les
+pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau,
+de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles
+sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse
+trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul
+de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements
+formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui
+commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les
+écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des
+explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés
+soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.
+
+"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le
+Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le
+dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement
+se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se
+faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph
+était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth,
+ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée
+Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était
+enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait
+enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de
+langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de
+place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des
+bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et
+voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu
+les environna des ses rayons..."
+
+A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile:
+_Et claritas Dei circumfulsit eos_, il se produisit un phénomène
+étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu
+intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de
+chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement
+leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que
+déferlait sur la glace comme une mer de feu!
+
+Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut
+cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives,
+ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de
+cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"
+
+L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et
+les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut
+solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.[145]
+
+Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?
+
+Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât _Benjamin_ dans les
+trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me
+répondit:
+
+Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la
+flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et
+universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la
+famille préside à la bénédiction du feu.[146]
+
+ [Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la
+ bénédiction du feu." La Rousse: _Grand Dictionnaire_, au mot
+ _Noël_, page 1046.
+
+ "Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix
+ et sa bannière (_celle de la paroisse_) fait trois fois le tour
+ du feu." Vicomte Walsh: _Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes:
+ la St-Jean-Baptiste_, page 329, édition de 1850.
+
+ "Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures
+ et demie du soir: M. le Gouverneur (_Montmagny_) envoya M.
+ Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes
+ le trouver, le père Vimont et moi (_Jérôme Lalement_) dans le
+ fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et
+ lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'_Ut queant laxis_ et puis
+ l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89,
+ allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141,
+ année 1650.
+
+ "Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec
+ toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque
+ (_Laval_) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères
+ (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (_Laval_) présenta le
+ flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (_le Gouverneur_)
+ qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc."
+ _Journal des Jésuites_, page 345, année 1666.
+
+ Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une
+ rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.]
+
+ [Note 146: Voir _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, année
+ 1884.]
+
+Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque
+aussitôt: Où donc est Philippe?
+
+Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.
+
+Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de
+l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son
+bonnet de fourrure, répondit simplement:
+
+Devant le bon Dieu, capitaine!
+
+Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise
+instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un
+sentiment ou un souvenir.
+
+Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.
+
+Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car,
+voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules
+Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables
+catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons
+mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin
+LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe
+Rougemont.
+
+On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage
+s'agenouilla devant le feu.
+
+O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des
+petits orphelins et des vieillards infirmes!
+
+O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!
+
+O feu! ne dévore jamais l'étaule[147] du laboureur ni la barque du marin!
+
+Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de
+vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.
+
+Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment
+chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix
+avec un bel entrain:
+
+ _Le jour est fériau_
+ _Na, unau, nau!_[148]
+
+ [Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant
+ toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la
+ famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son
+ père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds
+ frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta
+ clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule
+ (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant
+ ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de
+ vin cuit. _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, annèe
+ 18585.]
+
+ [Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en
+ l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire
+ et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la
+ guillannée (_au gui l'an neuf_) et qu'il s'opéra ainsi une
+ singulière fusion entre le culte des druides et la religion
+ chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux _noëls_ cité par
+ Rabelais, _Le jour est périau, Na, unau, nau_, reproduit
+ précisément la consonance que, de corruption en corruption, le
+ patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique _neu,
+ nau_ et _neau_, en Poitou, et _nei_ et _noë_ en Bourgogne.]
+
+C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les
+trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache
+Grossin.
+
+Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant,
+recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête
+d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.[149]
+
+ [Note 149: "Ils (_les sauvages_) appellent leur dieu Cudragny."
+ _Voyages de Jacques Cartier_, 1534 page 12. _Voyages de Jacques
+ Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 47.]
+
+Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme _tronche_ d'arbre qui
+chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée
+dans la glace par la pression accablante du fardeau.
+
+Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le
+tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.
+
+Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche,
+enfants?
+
+Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement,
+promptement, posons la bûche!
+
+Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à
+les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable
+cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine _père grand_ parce qu'à ses
+yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le
+Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de
+joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires
+comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte
+d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun
+d'eux: _Je suis le foyer domestique._
+
+Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et
+qui dit: _Je suis la maison paternelle!_ Je vous ai suivi dans l'exil,
+je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer
+et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est
+moi qui vous ramènerai en Bretagne!
+
+Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui
+n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne
+faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude;
+que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que
+l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son
+immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil,
+comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de
+France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive,
+l'habite et l'appelle vaillamment patrie!
+
+Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan
+où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands
+sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un
+étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils
+pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle,
+heureuse honorable qu'elle lui a donnée.
+
+Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la _Cosse de Nau_ et
+versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et
+vibrante:[150]
+
+_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!_
+
+ [Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une
+ libation de vin cuit à laquelle le _cariguié_ répond par des
+ crépitations joyeuses.
+
+ Dans les familles on bénissait aussi la _bûche de noël_ et on
+ versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse:
+ _Grand Dictionnaire_, page 1046, au mot _noël_.]
+
+Et les marins crièrent en choeur:
+
+_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!_[151]
+
+Jacques Cartier poursuivit:
+
+Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne
+soyons pas moins!
+
+Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:
+
+_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!_
+
+Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces
+hommes crier _allégresse!_ Comme la bouche mentait au visage, et comme
+ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour
+ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.
+
+Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de
+l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la
+tronche.[152]
+
+ [Note 151: _Mireïo: Mireille_ poëme de Mistral--voir le _Monde
+ Illustré_ de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie
+ allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse,
+ et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne
+ soyons pas moins. Et remplissant le verre de _clarette_ devant la
+ troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."]
+
+ [Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de
+ l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire
+ ensuite _trois fois_ le tour des lumières et le tour de la
+ maison. _Mireille_ poëme de Mistral. Voir le _Monde Illustré_ de
+ Paris, 1884.]
+
+Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux
+hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
+Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du
+cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la
+chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.
+
+Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.[153]
+
+C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la
+superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait
+trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la
+tronche consacrée.[154] Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et
+du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette
+tradition familiale.
+
+ [Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la
+ _Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier_: "Et
+ après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit
+ le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et _fit un
+ cerne sur le sable_ et y fit mettre notre cappitaine (Jacques
+ Cartier) et ses gens." _Faire un cerne sur le sable_, n'est-ce
+ pas gentil? _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du
+ feuillet 16.
+
+ Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à
+ Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: _Une plaine d'eau_.
+ _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 20.
+
+ Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny
+ que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des
+ Français étaient des _bâtons de guerre_!]
+
+ [Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le
+ tour des lumières et le tour de la maison." _Mireille_, poëme de
+ Mistral.]
+
+Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de
+la _tronche_ de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance
+d'environ cinquante pas.
+
+Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller
+avec une pareille charge aux épaules.
+
+Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec,
+bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein
+silence.
+
+Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
+Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault
+partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.
+
+_Allégresse! allégresse_, s'écrièrent ensemble tous les matelots,
+_allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!_
+
+Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette
+course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées
+irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et
+les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la
+glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible
+entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force
+acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.
+
+Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.
+
+Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de
+fleuret, le même entendu tout à l'heure.
+
+Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un
+puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne.
+La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber
+au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière
+éblouissante d'étincelles.
+
+Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie,
+brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant
+avec allégresse, avec délire: _Malo! Malo!! Noël! Noël!!_
+
+Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier,
+s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!
+
+Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.
+
+O feu sacré! que la santé revienne à tous.
+
+Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.
+
+Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.
+
+Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France,
+vivent jusqu'à notre retour.
+
+Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre
+serviteur.
+
+Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.
+
+O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de
+l'Atlantique.
+
+O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos
+foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes,
+soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des
+gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la
+jeunesse.
+
+O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées
+par l'absence, l'exil, la mort.
+
+O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là
+d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres
+heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève
+devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à
+ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans
+leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur
+cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur
+sourire.
+
+Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le
+rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de
+la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore
+plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...
+
+
+
+
+ ÉPILOGUE
+
+ ----
+
+Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?
+
+Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi
+longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et
+songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie,
+de merveilleux effets de coruscation.
+
+Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma
+mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois
+veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant
+sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de
+Noël.
+
+Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison
+d'un aussi singulier travail.
+
+Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil
+usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les
+débris de la _Cosse de Nau_. On les places d'ordinaire sous le lit du
+maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un
+morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre _le feu du
+temps_.[155]
+
+ [Note 155: Le _feu du temps_ pour le tonnerre, archaïsme très
+ gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier,
+ abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très
+ jolies, à preuve: _muer le sang_, pour _se mettre en
+ colère_;--_oindre le musel_, pour _souffleter_;--_l'aube crevée_,
+ pour _le point du jour_;--_rire clair_, pour _rire
+ agréablement_;--_peler la figue_, pour tromper;--_parer une
+ châteigne_, pour _tramer un complot_;--_avoir mauvaise robe_,
+ pour _ne pas réussir_;--_clamer ses coulpes_, pour _accuser ses
+ péchés_;--_parler en pardon_, pour _parler inutilement_;--_avoir
+ le cri_, pour _être accusé_;--_perdre son âge_, pour
+ _mourir_;--_cueillir en haîne_, pour _prendre en
+ aversion_;--_voir son pied_, pour _sortir de prison_; etc., etc.
+ 1873--_Dictionnaire de la Langue Française_, par C. Hippeau.
+
+ Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française
+ au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à
+ connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à
+ cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici
+ quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:
+
+ Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent,
+ cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé
+ osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les
+ vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles,
+ hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit
+ enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc.,
+ etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du
+ mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait
+ entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36
+ feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.]
+
+C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont
+partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles
+seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte,
+les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre
+pendant l'orage.
+
+Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un
+commandement de manoeuvre:
+
+Regarde vite, le jour vient.
+
+Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.
+
+Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu;
+Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les
+compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu,
+comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un
+prestidigitateur.
+
+Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux
+sur les trois croque-morts de l'_Émerillon_ qui chargeaient maintenant
+le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui
+disait à ses camarades:
+
+Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de
+voir la fête!
+
+Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion
+d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses
+auditeurs.
+
+N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale,
+n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça
+peine d'y songer!
+
+Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:
+
+Regarde vite, vite... le jour arrive!
+
+Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante),
+plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles.
+Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour
+ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue,
+la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop
+comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes
+du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils
+du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie
+tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande
+stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous
+ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses,
+encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée
+blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.
+
+Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin,
+Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les
+maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je
+pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa
+circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette
+humaine.
+
+Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.
+
+A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de
+voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement
+d'une porte ouverte et close presque aussitôt.
+
+Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette
+musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos
+maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me
+rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour
+l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant
+aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement
+fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de
+lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme
+du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre
+colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image
+vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré
+Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement
+pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si
+ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course
+inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme
+une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.
+
+Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à
+tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur
+horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable
+distance.
+
+Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible,
+tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil
+venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.
+
+Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me
+restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer,
+en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides
+comme un aveu:
+
+"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"
+
+Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord
+longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles,
+des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des
+strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot
+d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant
+les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par
+quelque auteur célèbre.
+
+J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les
+lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai
+scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu
+de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que
+mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.
+
+L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'_Agnus Dei_ et
+l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons
+un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet
+irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.
+
+Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa _Messe Solennelle de Noël_)[156]
+avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre
+soutenaient une mélodie identique au _Kyrie_ et à l'_Agnus Dei_. La
+berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du
+_Kyrie_, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes
+mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une
+vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil,
+savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre
+d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse,
+l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.
+
+ [Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée
+ à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.]
+
+Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette
+nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment _Une Fête de Noël sous Jacques
+Cartier_ est devenue le sujet et le titre de mon premier essai
+littéraire.
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+ -----
+
+_Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une
+adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de
+Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de
+Lieutenant Gouverneur de la province de Québec._
+
+Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,
+
+Messieurs,
+
+Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette
+fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.
+
+Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de
+s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe
+les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition
+de l'homme fait.
+
+C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et
+classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de
+l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail
+de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les
+meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez
+comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont
+se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les
+heures.
+
+Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient,
+comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens
+tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour
+de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire
+contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables
+annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque
+épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps
+anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813,
+se prononce Chateauguay.
+
+Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions
+délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au
+présent, jamais au passé.
+
+Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions
+devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du
+maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine.
+Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons
+inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui
+connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches
+moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos
+parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille:
+passez, passez!
+
+Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes
+d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire?
+ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard,
+le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière
+d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles
+sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui,
+par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des
+figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la
+main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand
+nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur,
+cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être
+tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié.
+
+Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et
+ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à
+l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.
+
+Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère
+qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au
+printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les
+brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue
+nouvelle, _Le Canada-Français_, rajeunira de jets de lumière bien des
+feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences
+et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au
+nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je
+trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année
+1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts
+et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un
+carillon joyeux. _1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre
+livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source
+remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques
+Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état,
+il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et
+l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates.
+Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique._
+
+Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez
+inspiré à faire croître.
+
+Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette
+soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que
+vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous
+m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire
+votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien
+méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de
+votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre
+honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès
+croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon
+concours vous est acquis.
+
+Québec, 17 janvier 1888.
+
+ ---
+
+PRÉFACE
+
+La plupart des archives important de notre histoire ont été relevées en
+moins de 40 ans.
+
+Tout d'abord, dès 1843, la Société Littéraire et Historique de Québec
+édita la _Relation des Voyages de Jacques Cartier_. Onze ans plus tard
+(1854) le Gouvernement du Canada (ministère McNab-Morin) publiait une
+nouvelle édition des _Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la
+Nouvelle-France_.[157] Subséquemment (1858) le Gouvernement du Canada
+(administration McNab-Taché) édita les fameuses archives nationales
+_Relations des Jésuites_. Deux archéologues éminents, MM. les abbés Bois
+et Laverdière, dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque,
+laquelle fut exécutée par l'établissement typographique A. Côté & Cie.
+
+ [Note 157: Cette édition était de beaucoup plus complète que la
+ première publiée en 1803.]
+
+En 1868, la maison Desbarats publiait à Ottawa les _Oeuvres de
+Champlain_, monument impérissable élevé à la mémoire du fondateur de
+notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdière et Casgrain.
+Ce qui n'excuse pas la cité d'oublier qu'elle doit une statue à cet
+illustre _Père de la Nouvelle-France_.
+
+La première impression typographique de cet ouvrage célèbre a été
+exécutée sous la surveillance de M. l'abbé Laverdière, dans l'ancien
+Secrétariat de l'Évêque de Québec, au Séminaire de Québec.
+
+En 1871, aux ateliers de M. Léger Brousseau, éditeur propriétaire du
+_Courrier du Canada_. Laverdière et Casgrain publièrent encore _Le
+journal des Jésuites_.
+
+En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices la publication
+d'une collection de manuscrits relatifs à l'_Histoire de la
+Nouvelle-France_. Ce travail représentant quatre volumes in-octavo et
+plus de 2,000 pages est un véritable Eden, une Terre Promise aux
+chercheurs, aux archéologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du
+moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a été
+terminée en 1885. [158]
+
+ [Note 158: Collection de Manuscrits contenant Lettre, Mémoires et
+ autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France,
+ recueillis aux Archives de la Province du Québec ou copiés à
+ l'étranger.--Québec--Imprimerie A. Côté et Cie.]
+
+En 1886, et sous le patronage de cette même Assemblée Législative, le
+gouvernement due Québec édita les _Jugements et Délibérations du Conseil
+Supérieur de la Nouvelle-France_. en même temps, la Société Historique
+de Montréal publiait le _Livre d'Ordres du Chevalier de Lévis_, ouvrage
+précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une _Relation de la Guerre
+de Sept ans en Amérique_ écrite par ce même chevalier de Lévis,
+l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archéologique,
+actuellement en la possession de M. l'abbé Verreau, appartenait à la
+collection Viger de fameuse et savante mémoire.[159]
+
+Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, les quelques
+archives nécessaires aux chercheurs, archéologues, bibliophiles ou
+écrivains.
+
+ [Note 159: La Société Historique de Montréal a publié plusieurs
+ autres documents de grande valeur, entre autres: _Les Véritables
+ motifs des Messieurs et Dames de Notre-Dame de Montréal, pour la
+ conversion des Sauvages de la Nouvelle-France_; un traduction du
+ _Voyage de Kalm au Canada_, etc.
+
+ M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait
+ à Londres, à Paris et à Rome des recherches importantes et qui
+ ont permis d'augmenter considérablement la collection des
+ archives historiques. Le rapport qui vient d'être publié par M.
+ Brymner (_Rapport sur les Archives Canadiennes, par Douglas
+ Brymner, archiviste, 1885_) contient l'analyse de l'immense
+ collection _Haldimand_ copiée au _British Museum_ et dont une
+ partie avait déjà été obtenue par les soins de M. l'app. Verreau
+ et appartient maintenant à la Société Historique de Montréal.
+
+ M. G. B. Faribault, avocat de Québec, bibliophile éminent,
+ publiait en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de
+ l'Amérique et en particulier sur celle du Canada, de la Louisiane
+ et de l'Acadie. Le nombre des ouvrages ainsi catalogués s'élevait
+ à 969. Cette statistique nous donne une idée approximative des
+ richesses archéologiques du Canada à cette époque. Les
+ inestimables travaux de l'illustre érudit furent irréparablement
+ anéantis par l'incendie du parlement à Montréal, la nuit du 25
+ avril 1849 par les émeutiers protestants orangistes. "En un
+ instant ce bel édifice devint la proie des flammes avec les
+ archives de la province, les deux bibliothèques qui renfermaient
+ _vingt-deux mille volumes_. Le Canada perdit dans cette
+ conflagration des livres rares et précieux de la belle collection
+ d'ouvrages sur l'Amérique (seize cents volumes) formée par M.
+ Faribault après les plus pénibles efforts. Les pertes furent
+ estimées à plus de $400,000.00." Louis P. Turcotte: Le Canada
+ sous l'Union, page 112 tome Ier.]
+
+ ---
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 25 ans.
+
+Jacques Brassier, âgé de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve
+en 1653.)
+
+Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de 28 ans (venu aussi
+de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.)
+
+Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans.
+
+Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans.
+
+Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans.
+
+Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, arrondissement
+de la Flèche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.)
+
+Robert Jurée, âgé de 24 ans.
+
+Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans.
+
+Louis Martin, âgé de 21 ans.
+
+Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans.
+
+Étienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de France, en 1653,
+avec M. de Maisonneuve).
+
+Jean Valets, âgé de 27 ans de la paroisse de Teillé, arrondissement du
+Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653.
+
+Réné Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la garnison, âgé de 30
+ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).
+
+Jean Lecompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Chemiré, arrondissement
+du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653).
+
+Simon Grenet, âgé de 25 ans.
+
+François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de France, en 1653,
+avec M. de Maisonneuve).[160]
+
+ [Note 160: Régistre de la paroisse de Ville-Marie. Sépultures. 3
+ juin 1660.]
+
+A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef
+des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois
+autres braves de sa nation, qui tous demeurèrent fidèles et moururent au
+champ d'honneur; enfin les trois Français qui périrent dès le début de
+l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet.
+
+ ---
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit où hivernèrent les
+navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la
+rivière _Lairet_.
+
+La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de savoir si le
+Fort Jacques Cartier fut bâti sur la rive _droite_ ou la rive _gauche_
+de la rivière _Lairet_.
+
+Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire que la rive
+_gauche_ du _Lairet_ fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A
+mon sens, le monument commémoratif, que le Cercle Catholique de Québec
+fait élever au Découvreur, sera historiquement bien placé.
+
+Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont écrit
+_relativement à la Rivière Ste-Croix où Jacques Cartier se fortifia et
+mis ses navires en hivernements_ en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112,
+113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la
+relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--édition
+canadienne de 1843.
+
+"La maison principale des Missionnaires Jésuites était à _Notre Dame des
+Anges_, à deux kilomètres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bâti
+(Québec). _Notre Dame des Anges_, sur les bords de la rivière Lairet,
+près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence
+des Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur du Canada,
+Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis
+marins. Avant de quitter ces rives, où une partie de sa troupe fut
+décimée par le scorbut, et où il se vit forcé d'abandonner un de ses
+vaisseaux, il planta une grande croix avec un écusson aux armes de
+France et l'inscription: _Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex,
+regnat_. François Ier, par la grâce de Dieu roi de France, règne." _Le
+Père Isaac Jogues_, premier apôtre des Iroquois, par le Rév. P. F.
+Martin, chapitre II, page 24.
+
+"En 1626, les Jésuites avaient formé là (à Notre Dame des Anges) leur
+première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive _droite_ de la
+petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St.
+Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de
+Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien
+portait encore le nom de _Fort Jacques Quartier_ parce qu'en 1535, il
+avait été obligé d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques
+ruines de l'ancienne maison des jésuites." _Biographie de Père
+François-Joseph Bressani_ par le Rév. Père F. Martin de la Compagnie de
+Jésus. Première annotation de la page 15, édition de 1852.
+
+Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Jacques Cartier,
+publiés sous la direction de la Société Historique de Québec, dit à la
+note 22 de la page 114 de l'appendice:
+
+"Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jésuites
+ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pères commencèrent un établissement
+sur la rive _droite_ de la petite rivière Lairet à l'endroit où elle
+tombe dans la rivière St. Charles."
+
+Ce même commentateur dit encore à la note 2 de la page 109 de
+l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier:
+
+"On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 1843), sur la rive
+_gauche_ de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la
+rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés, ou espèces de
+retranchements."
+
+L'opinion évidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier
+occupait la rive _gauche_ du Lairet, et la résidence des Jésuites, la
+rive _droite_.
+
+ ---
+
+L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient
+venus à Québec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur
+la rive gauche de la petite rivière Lairet, près de l'endroit où
+celle-ci se jette dans ra rivière St-Charles, vis-à-vis la
+Pointe-aux-Lièvres. Ils hivernèrent dans cet endroit, à l'abris de deux
+de leurs vaisseaux, la _Grande Hermine_ et la _Petite Hermine_, et de
+leur retranchement.
+
+Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même endroit, une
+grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de
+laquelle il fit attacher un écusson aux armes de France avec
+l'inscription suivante: _Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex,
+regnat_.
+
+Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des
+Français sur la terre canadienne devint celui du premier monastère des
+missionnaires Jésuites. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie
+solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin,
+portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mémoire de ce navigateur
+célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix ans auparavant par son
+courage et sa piété... Il était situé tout près du couvent (des
+Récollets), mais de l'autre côté de la rivière St-Charles, au point où
+le Lairet lui verse le tribut de ses eaux.
+
+"Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre située au
+confluent de la rivière St-Charles et de la rivière Lairet.
+
+"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du
+Canada.
+
+"C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemption, en face
+de l'antique Stadaconé.[161]
+
+"C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers héros de
+cette grande épopée qui s'appelle les Missions des Jésuites dans la
+Nouvelle-France".[162]
+
+ [Note 161: Lors de son premier voyage, Cartier avait planté une
+ croix à l'entrée du Bassin de Gaspé (le 24 juillet 1534). L'année
+ suivante, en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxième
+ croix sur une des îles de l'embouchure de la Rivière St-Maurice
+ (le 7 octobre 1535). Ce ne fut que le 3 mai 1536, fête de
+ l'Invention de la Ste-Croix, trois jours avant son départ de
+ Stadaconé, au confluent des rivières St-Charles et Lairet.]
+
+ [Note 162: Extrait d'une _Chronique_ publiée, par M. Ernest Gagnon,
+ dans _Les Nouvelles Soirées Canadiennes_, livraison du mois
+ d'août 1882.]
+
+C'est à cet endroit même que le comité littéraire et historique du
+Cercle Catholique de Québec, doit, avec l'aide d'une souscription
+nationale, faire élever un monument à la France colonisatrice et
+chrétienne, au Découvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce
+monument est presque achevé. Il est de M. Eugène Taché, l'artiste
+instruit et inspiré qui a déjà doté Québec de si beaux monuments
+architectoniques.
+
+"Les journaux de la province de Québec vous ont fait connaître le projet
+d'érection d'un double monument à l'endroit précis où Jacques Cartier et
+ses hardis compagnons passèrent l'hiver de 1535-36 et où,
+quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pères Jean de Brébeuf, Ennemond
+Masse et Charles Lalemant jetèrent les bases de la première résidence
+des missionnaires Jésuites dans la Nouvelle-France.
+
+"L'emplacement appelé Fort Jacques Cartier a déjà été acheté par le
+Cercle Catholique de Québec. Il occupe une pointe de terre, au confluent
+des rivières St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site
+admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent.
+
+"Le comité littéraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui à
+votre générosité et à votre patriotisme, et il vous invite à contribuer,
+par votre souscription, à la réalisation de son projet, qui a déjà reçu
+l'adhésion des principaux organes de la presse française et anglaise de
+la province.
+
+"Ce projet consiste:"
+
+"1. A faire élever un _fac-simile_, en fonte, de la croix plantée par
+Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivière St. Charles,
+avec l'écusson fleurdelisé et l'inscription _Franciscus Primus, Dei
+gratia Francorum rex, regnat_. Cette croix sera fixée dans un socle en
+granit, et aurait 35 pieds de hauteur."
+
+"2. A faire construire une sorte de tumulus à la mémoire des premiers
+missionnaires de la Nouvelle-France."
+
+"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits
+dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adressé au Maire de St. Malo
+(en France), et l'autre remis au Maire de Québec, pour être conservé
+dans les archives de ces deux filles." [163]
+
+ [Note 163: Extrait de la _Circulaire_ publiée par le _Cercle
+ Catholique de Québec_, en février 1887.]
+
+ ---
+
+M. de Voutron, en 1716, commandant le _Saint-François_, écrivait de La
+Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse le célèbre pilote
+saintongeois, contemporain de Jacques Cartier:
+
+"J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose
+assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux
+blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs.
+
+"Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre
+point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel
+de corps et d'esprit.
+
+"J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit
+pas compter sur la science".
+
+Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore
+après un siècle de fréquentation continue, quelles ne devaient-elles
+être au début, lorsque Jean Alphonse en écrivait le routier dna le plus
+grand détail?
+
+Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles d'un capitaine
+de vaisseau, dites près de deux siècles après l'ouverture de la
+navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier.
+
+Pierre Margry: _Les Navigations Françaises_ et la _Révolution Maritime_
+du 14ième siècle IV _Le chemin de la Chine et les Pilotes de
+Pantagruel_: pages 324 et 325.
+
+"On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel
+tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage,
+Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique
+avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve
+pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un
+observateur puissant, un maître accompli dans l'art de se préparer les
+voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de près
+cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que,
+la question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la
+peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est
+l'avantage."
+
+Léon Guérin: _Les Navigateurs Français_, page 80.
+
+"L'expédition--(celle de 1535)--était accompagnée de deux chapelains
+_Dom_ Guillaume Le Breton et de _Dom_ Anthoine."
+
+Ferland: _Histoire du Canada_, ch. Ier, page 22.
+
+Ce titre de _Dom_ fait présumer que ces deux prêtres étaient des
+religieux bénédictins.
+
+"Le 26 Juin 1615 le Père Récollet Jean Dolbeau célébrait à Québec, au
+son de la petite artillerie de l'_habitation_ la première messe qui ait
+été _dite depuis l'époque de Jacques Cartier._"
+
+Laverdière: _Histoire du Canada_, Ch. II, page 37.
+
+L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, répond dans
+l'affirmative à ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des
+aumôniers lors de son _second_ voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs
+sont inscrits sur le rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la
+Communauté de la Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 1535.
+
+Les extraits suivants de la Relation du _Second Voyage de Jacques
+Cartier, confirment absolument cette opinion._
+
+"Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 août 1535,
+samedi)--après avoir _ouï la messe_, nous partîmes de la dite Isle--(Il
+aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve."
+
+Page 33 de l'édition de 1843; verso du feuillet 12 de l'édition de 1545.
+
+"Ils--(_les interprètes_)--répondirent que leur dieu nommé Cudragny
+avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(_ci-haut
+mentionnés_)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles
+qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous.
+Desquelles paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu
+Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne sçavait ce qu'il disait et
+qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les garderait bien du
+froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son
+compagnon demandèrent au dict Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il
+respondist _que ses prêtres_ y avaient parlé et qu'il ferait beau
+temps"--(pour aller à Hochelaga).
+
+Pages 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition de 1545.
+
+"Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue, feist mettre
+le monde en prière et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance
+de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict
+d'arc les travers--(_à travers_)--les neiges et glaces. Et ordonne que
+le dimenche en suyvant _l'on dirait au dict lieu la messe_. Et que tous
+ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient à la
+procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et
+priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust
+pitié nous. _La messe dicte et célébrée_ devant la dicte ymage, se feist
+le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado--(_Roc-Amadour_)
+promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France."
+Cette messe fut célébrée en Février 1536.
+
+Page 57 de l'édition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'édition
+de 1545.
+
+ ---
+
+La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle était la préoccupation
+dominante, l'idée fixe, unique, obstinée de tous les découvreurs. La
+crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses
+dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver
+premier aux contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient à
+ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb lui-même s'
+ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les
+domaines du grand quâân du Katay signalés dans une carte de Toscanelli.
+Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve
+éclatante de cette illusion géographique: _Brief récit et succincte
+narration de la navigation faicte ÈS YSLES de Canada, Hochelaga et
+Saguenay et autres, avec particulière meurs, langaige et cérémonies des
+habitans d'icelles; fort délectable à voir._ L'espoir du lucre,
+l'éternel _auri sacra fames_, avait provoqué ces expéditions héroïques
+légendaires des trois premier siècles de l'_âge moderne_, expéditions
+dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des équipages.
+
+Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans les
+explorations tentées au Nord de l'Amérique à la recherche d'un passage
+vers l'Ouest:
+
+Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du précédent, 1498;
+Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Cortéreal, 1502; Jean Gonçalves, Jean et
+François Fernandès, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et
+Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint
+Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525;
+Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541
+et 1543.
+
+J'ai préparé cette liste sur l'_Introduction historique aux ouvrages de
+Jacques Cartier_ pa M. D'Avezac.
+
+ ---
+
+Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi
+(François Ier) ordonna d'armer et d'équiper pour quinze mois trois
+navires dont il lui conféra le commandement par une commission datée du
+15 octobre 1534. Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier)
+joignit au titre de _capitaine_ celui de _pilote du roi_.
+
+_Nouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, édition de 1855
+tome 8 page 906_ au nom de _Cartier (Jacques)_.
+
+_L'Histoire des Canadiens-Français_ de M. Benjamin Sulte donne le mot
+_Macé_ au lieu de _Marc_, ce qui est conforme au texte de l'édition
+rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet
+32.
+
+Marc ou Macé Jallobert avait épousé Allizon DesGranches, soeur de la
+femme de Jacques Cartier.
+
+Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_, Tome Ier, page 12.
+
+Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille de Jacques
+DesGranches, connétable de la ville et cité de St. Malo.
+
+_Brève et succincte narration historique_ par M. D'Avezac, verso du
+feuillet XIV, précédant la narration du Voyage de Jacques Cartier,
+1535-36.
+
+Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de
+_Jehan Poullet_. On le retrouve seulement dans la _Relation du Second
+Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 recto du feuillet 22, édition 1545.
+
+Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard,
+dont les noms apparaissent au rôle d'équipage, sont les quatre fils de
+Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier.
+
+ ---
+
+_Rôle d'Equipage_ de l'Expédition de 1535, présenté par Jehan Poullet à
+la réunion de la Communauté de la ville de Saint-Malo, à la Baie Sainct
+Jehan, mercredi, le trente-unième jour de mars 1535.
+
+L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes
+s'ensuyvent:
+
+Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef;
+Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques
+Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du
+_Correlieu_; Guillaume Le Marié, maistre du _Courlieu_; Laurens Boulain,
+Étienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Hervé, Étienne
+Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas
+Fammys, Françoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume
+Séquart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Françoys
+Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan
+Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot,
+Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens
+Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard,
+Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier,
+Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy,
+Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard,
+Françoys Duault, Hervé Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas,
+Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes
+Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan
+Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier;
+Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen,
+Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn,
+Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres
+Jonchée.
+
+Ce rôle d'équipage est textuellement copié des _Documents inédits sur
+Jacques Cartier et le Canada_, communiqués par M. Alfred Ramé, de Rennes
+et faisant suite à la Relation du _Premier Voyage de Jacques Cartier_ en
+1534 d'après l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12.
+
+Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865.
+
+Les noms de _Charles Gaillot_ et de _De Goyelle_ n'apparaissent pas sur
+le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste
+publiée par M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des Canadiens-Français_
+Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine,
+_Picturesque Quebec_,[164] ces deux noms et cinq autres, auraient été
+ajoutés aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'Équipage de Jacques
+Cartier, conservée dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur
+le _fac-simile_ par M. l'abbé C. H. Laverdière. Voici quels sont ces
+sept noms:
+
+Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la
+Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle.
+
+ [Note 164: "The subsequent seven signatures were added in the
+ answer to the Quebec Prize Historical Questions submitted in
+ 1879: Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles
+ de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle"
+ _Picturesque Quebec_, appendix, page 483.]
+
+Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris
+leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de
+l'expédition, donnaient un effectif de _cent dix_ hommes. Or, le rôle
+d'équipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on
+y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du
+Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles
+de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean
+Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt
+personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de _Philippe Rougemont_, le
+seul de vingt-cinq à trente victimes du scorbut nommé par la relation de
+Jacques Cartier, celui de _De Goyelle_, un autre mort du mal _de terre_
+que Charlevoix nomme dans son _Histoire du Canada_, enfin celui de
+Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des
+Canadiens-Français_, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, il
+se fait que le grand total des expéditionnaires connus s'arrête à 83. Il
+nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110.
+
+Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en
+disant que ce _rôle d'équipage_ n'est qu'une liste de matelots rédigée
+_au retour_ de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette
+explication est une contradiction flagrante des _Documents inédits_ que
+nous possédons sur _Jacques Cartier_. Ce _rôle d'équipage_ fut présenté
+par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du
+31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de
+Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des _Documents
+inèdits_ publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier
+en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance
+mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en
+produisant le _rôle d'équipage_, lequel portait alors _soixante et
+quatorze_ signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des
+mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.
+
+"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict
+Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos
+mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en
+dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix."
+
+_Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la
+relation du voyage de Jacques Cartier en 1534_, édition de 1598 et
+collection de Ramusio.
+
+On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et
+qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à
+la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et
+quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet
+intervalle de temps, le _rôle d'équipage_ fut modifié en quelque façon,
+et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean
+Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié,
+c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le
+rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de
+son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui
+est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de _cent
+dix hommes_ composant l'expédition.
+
+Le _rôle d'équipage_ présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la
+réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les
+archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en
+engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas
+permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de
+record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage
+que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la _Grande
+Hermine_. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.
+
+ ---
+
+En lisant les noms des personnes présentes à la _Réunion de la
+Communauté de la ville de St. Malo_, le lundi huictième de feubvrier,
+l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait
+empruntés à l'_Almanach de Adresses Cherrier_ tant ils ont une
+orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres
+Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert,
+Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume
+Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des
+bourgeois congrégés (_réunis_) et assemblés comme dict est.
+
+Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr
+le Dauphin de Normandie se nommait _Philippes Chabot_.
+
+Je lis encore, au procès-verbal de la _Réunion de la Communauté de Ville
+de St. Malo_, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le
+rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants
+des _bourgeois_ du temps.
+
+Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne:
+
+Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume
+Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc.
+
+Extrait de _l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents
+inédits_, vol. Ier, Alfred Ramé, page 5, 6, 7, 8 et 9.
+
+ ---
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+Les _Te Deum_ militaires portant, comme des drapeaux de régiments, le
+chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de
+Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de Sir
+William Phips, suspendu comme trophée à la voûte sonore, etc., etc.
+
+Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout à Paris, où l'on
+admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de
+Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une
+médaille pour perpétuer le souvenir de cet exploit. L'Université Laval
+en possède un très beau spécimen dans son musée de numismatique. Ce
+spécimen est unique au pays.
+
+En voici la description:
+
+On y voit la ville de Québec assise sur un rocher, étayant à ses pieds
+des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prés
+d'elle un animal qu'on appelle _Castor_, et qui est fort commun en
+Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuyé sur une
+urne. La légende, _Francia in Novo Orbe Victrix_, signifie: _La France
+Victorieuse dans le Nouveau Monde_. L'exergue, _Kebeca Liberata M. DC.
+XC_: _Québec délivré 1690_.
+
+_Médailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723._
+
+ ---
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart:
+
+_Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
+hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier
+n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo,_ etc.
+
+Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur
+la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques
+Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur
+laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs
+paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires
+historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un
+flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la
+Bretagne, à la France elle-même.
+
+Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier
+publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.
+
+"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique,
+saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de
+forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette
+terre d'Amérique!"
+
+Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un
+de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée
+chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de
+la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se
+trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un
+Jacques Cartier.
+
+Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe
+Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos
+annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande,
+c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à
+Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le
+souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes
+compatriotes, et _au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de
+l'Atlantique, béniront notre oeuvre_, c'est que l'on se mette à la tête
+d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de
+nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la
+légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à
+ce jour.
+
+Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada!
+
+Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman
+patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la
+centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux
+livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du
+courageux écrivain qui a réédité _Sagard_ et son _Histoire du Canada_,
+vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est
+perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de
+monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de
+statue à Paris!
+
+Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins
+pleurés par le poëte:
+
+_Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire_?
+
+Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de _Jacques
+Cartier_. Il y a, à Montréal, une place _Jacques Cartier_. Il existe
+encore, dans notre métropole commerciale, un carré _Jacques Cartier_,
+une banque _Jacques Cartier_ une rue _Jacques Cartier_.[165]
+
+ [Note 165: Montréal aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car
+ elle lui doit son nom.
+
+ "Après que nous feusmes yssus (_sortis_) de la dicte ville,
+ (_Hochelaga_) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre
+ sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, _Mont
+ royal_, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous
+ estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus
+ de trente lieues à l'environ (_à l'entour_) d'icelle."
+
+ _Relation_ du second _Voyage de Jacques Cartier_, verso du
+ feuillet 26 et recto du feuillet 27.]
+
+A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de
+quartier _Jacques Cartier_, un marché _Jacques Cartier_ une rue _Jacques
+Cartier_, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute
+sa longueur la presqu'île de la _Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le
+pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur
+en 1535-36_.
+
+Nous avons encore dans le collège électoral de _Québec_ une paroisse que
+porte le nom de St. Gabriel de Val-_Cartier_. Puis encore, dans le même
+comté, le grand lac et le petit lac _Jacques Cartier_ qui donne son nom
+à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency,
+Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint
+près de la paroisse de Cap Santé.
+
+Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à
+la renommée historique du Découvreur.
+
+Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une
+des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de
+la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de
+l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de
+notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette
+hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St.
+Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux,
+le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux
+couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada!
+
+L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le
+patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de
+St. Malo, de Rennes et de Paris.[166]
+
+ [Note 166: Je sais, de source certaine, que la décoration
+ historique du Palais Législatif de la Province de Québec a été
+ accordée à notre ami M. Eugène Hamel par le Gouvernement de
+ Québec. Cet artiste distingué a déjà préparé les esquisses de
+ deux tableaux représentant, le premier, _Christophe Colomb reçu
+ par Ferdinand et Isabelle_, après la découverte de l'Amérique, le
+ second, _Jacques Cartier à Hochelaga_. Ces deux tableaux seront
+ exécutés dans les panneaux dominant, aux salles de l'_Assemblée
+ Législative_ et du _Conseil Législatif_, les fauteuils des
+ Présidents de ces deux chambres.]
+
+
+
+ ----
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ ----
+
+Préface
+Critique
+Argument analytique.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Prologue_:-Un causeur d'autrefois.
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+La _Grande Hermine_.
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+La _Petite Hermine_.
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+L'Emérillon.
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Un Noël Breton
+_Épilogue_.
+
+APPENDICE
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une fête de Noël sous Jacques Cartier, by
+Ernest Myrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS ***
+
+***** This file should be named 20635-8.txt or 20635-8.zip *****
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+Produced by Rénald Lévesque
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Une fête de Noël sous Jacques Cartier, by Ernest Myrand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Une fête de Noël sous Jacques Cartier
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+Author: Ernest Myrand
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+Release Date: February 21, 2007 [EBook #20635]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS ***
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+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+<h1>UNE<br>
+
+FÊTE DE NOËL<br>
+
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+
+JACQUES CARTIER</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>ERNEST MYRAND</h2>
+<br><br>
+
+<p class="mid">QUÉBEC<br>
+
+IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS &amp; FRÈRE<br>
+
+30, RUE DE LA FABRIQUE</p>
+
+
+<hr class="short">
+
+<h4>1888</h4>
+
+<br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Il y a quelques années le bibliothécaire de l'Institut Canadien de
+Québec, donnant son rapport à l'assemblée générale des membres de cette
+institution littéraire, faisait cette déclaration remarquable:</p>
+
+<blockquote>
+ Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les
+ dix-neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé
+ parmi nos membres durant l'année qui vient de finir (1879-80),
+ sont des ouvrages de littérature légère. C'est un véritable
+ événement lorsque quelqu'un demande un livre sérieux. Nous
+ comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur
+ les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale,
+ mais presque personne ne vient secouer la poussière que s'y
+ accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert
+ qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir
+ l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple récréation
+ dont il ne faut pas abuser.
+</blockquote>
+
+<p>Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice de la même
+institution confirmait le diagnostic du mal signalé par son
+prédécesseur.
+
+<blockquote>
+ <p>Dans le cours de la présente année, disait-il (1883-1884), la
+ circulation de nos livres s'est élevée à plus de 8,130 volumes.</p>
+
+<p> Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre
+ d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue
+ qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de
+ direction à augmenter la partie scientifique de notre
+ bibliothèque qui a été fort négligée jusqu'aujourd'hui.
+ Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le
+ goût des romans n'est que trop prononcé et le meilleur moyen de
+ combattre la propagation de ces lectures, pour le moins
+ frivoles, serait d'offrir à nos membres des ouvrages
+ scientifiques qui les instruisent et les intéressent. N'est-ce
+ pas là la mission de notre Institut, mêler "l'utile à
+ l'agréable".</p>
+</blockquote>
+
+<p>De cet état de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutôt
+que sérieux, un fait consolant se dégage. La statistique prouve avec
+éclat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu
+légèrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux
+lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naïf,
+comme toutes les vérités découvertes par La Palisse. Le mieux est
+toujours et partout possible. Le point essentiel existe: <i>la jeunesse de
+Québec lit</i>; elle aime passionnément à lire, et chez elle ce délassement
+intellectuel prime de très haut dans le choix restreint de ses
+amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel
+demeure.</p>
+
+<p>Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse préfère le
+dessert aux entrées du repas, la friandise et le bonbon à la soupe et au
+bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de faire
+goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, à mon sens, de
+retrancher absolument le dessert, mais plutôt de servir une soupe
+excellente, un rôtit parfait.</p>
+
+<p>Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement appliqué aux tables de
+lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres
+essentiellement littéraires. Ains, pour n'en nommer que deux célèbres,
+Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gardés de proscrire ou
+d'anathématiser le <i>Roman</i>. Loin de là; c'est à la faveur, au prestige,
+à l'influence bien exploitée de ce tout puissant, qu'ils doivent la
+meilleure part de leurs succès. Ça été la suprême habileté de ces bons
+courtisans de flatter de la sorte le Maître Souverain de notre
+littérature contemporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses
+fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le
+signalent, qu'on l'idolâtre comme un fétiche, ou qu'on l'exècre et le
+fuie comme un épouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent
+rencontrer de front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité
+qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'imprudent
+contradicteur. On ne détrône pas impunément un tel monarque, et mieux
+vaut, pour l'ennemi, entrer en éclaireur qu'en guérilla dans son
+royaume.</p>
+
+<p>Jules Verne, Flammarion n'auraient pas réussi à faire accepter leurs
+ouvrages par une telle universalité de lecteurs si leurs cours
+scientifiques déguisés en <i>romans</i>, n'eussent revêtu l'éclatante livrée,
+parlé le langage charmeur, confessé le dogme infaillible de
+l'Imagination, cette vérité éternelle de l'éternel Roman.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>J'en appelle au plus froid critique, le <i>Tour du Monde en Quatre-vingt
+jours</i> eût-il jamais valu à son auteur fortune et renommée, si Verne
+l'eût intitulé simplement: <i>Géographie Universelle?</i> De même, son fameux
+roman-trilogie: <i>Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les
+mers, l'Île mystérieuse</i>, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inouï
+succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement publié une <i>Histoire
+naturelle</i> en trois volumes? Et le <i>Voyage au centre de la Terre</i>,
+n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux <i>Cours de
+Physique et de Géologie</i>? Essayez d'écouler à la faveur de ce dernier
+titre, un millier seulement de copies exactes du même ouvrage, et vous
+m'en viendrez dire des nouvelles.</p>
+
+<p>Aussi Jules Verne, ce lecteur sérieux popularisant chez les liseurs de
+romans les notions premières des sciences positives et les données
+mathématiques des arts, se garde bien de prévenir, voire même d'éveiller,
+au cours du récit merveilleux, l'attention de son public. Public
+dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile à retenir et à
+fixer, public capricieux, changeant, mobile à l'extrême, s'abattant sur
+un <i>livre nouveau</i> avec la pétulance gourmande d'une volée de moineaux,
+s'enlevant de même à grands bruits d'ailes et des cris colères, sitôt
+que l'un des rongeurs s'est écrié: "<i>livre d'études!</i>"</p>
+
+<p>L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrême ce volage et farouche
+lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut guérir, il ne dit pas:
+"<i>Voici le remède</i>"; mais câlinement: "<i>Qui veut du bonbon?</i>" Tout
+aussitôt le lecteur mord à l'amorce, se prend à l'hameçon et se noierait
+au bout de la ligne plutôt que de lâcher l'appas. A travers l'intrigue
+du récit, comme avec un filet à mailles inextricables, l'auteur amène
+doucement, doucement, mais sûrement aussi, le lecteur frivole à sa
+barque, c'est-à-dire, à son avis. Jules Verne éblouit, captive, capture
+son lecteur avec l'éclat de style, tout comme l'autre, le pêcheur de
+poissons, amorce sa clientèle avec des <i>mouches</i> à corselet d'or et à
+plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui échappe... qu'au
+dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement à son
+prochain roman scientifique.</p>
+
+<p>Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et
+l'excellence de leurs résultats est par trop évidente pour être
+signalée. <i>Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,</i> sont de véritables
+professeurs de géographie, d'histoire naturelle, de physique, déguisés
+grimés convenablement en héros de romans. L'intrigue même du récit n'est
+le plus souvent qu'une thèse scientifique, exposée, développée,
+soutenue, établie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale
+et raconté en un très beau style, qui fleurit, comme un jardin de
+rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austères où
+les savants de toutes les langues parlent le mot exact du théorème et de
+l'équation.</p>
+
+<p>Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, alléché par la description
+brillante mais précise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intéressé
+par le détail inédit, mais toujours exact, des religions, des
+gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries,
+des arts professés par les peuples de latitudes différentes, s'en est
+allé compléter (en même temps que vérifier) dans les ouvrages classiques
+de la science, les connaissances acquises à la lecture de Jules Verne.
+Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pédagogues et
+leurs sermons, un <i>lecteur sérieux</i> d'un <i>lecteur frivole</i> et reconquis à
+l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure.</p>
+
+<p>Alors, dans les bibliothèques publiques comme au foyer de la famille,
+les livres sérieux occuperont une place d'honneur et de préséance, la
+seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme
+instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec à propos le langage
+excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Québec, ce ne sera
+plus un véritable événement quand quelqu'un demandera au conservateur
+d'une bibliothèque publique l'usage d'un livre sérieux.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Ce que Jules Verne a tenté avec un éclatant succès pour l'enseignement
+populaire de la géographie universelle; ce que Flammarion réalise avec
+un triomphe é en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la
+<i>Bibliothèque des Merveilles</i> poursuit, en vulgarisant dans les foules
+les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer
+en faveur des archives de notre Histoire du Canada.</p>
+
+<p>A part ce que nous avons appris <i>de force</i> au collège, que savons-nous
+de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de
+compléter les notions rudimentaires des <i>Abrégés</i> suivis en classe, par
+la lecture entière de Ferland ou de Garneau? Quels rares étudiants, les
+érudits de l'avenir, sont allés vérifier après coup, dans les archives
+nationales, les données mêmes de l'histoire, ont remonté le cours des
+faits et retrouvé les sources, analysé ces eaux de vérité où les auteurs
+disaient avoir puisé la science, de crainte que le Mensonge ne les eut
+empoisonnées d'infâmes calomnies?</p>
+
+<p>Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, uniques,
+originales, qui manquant à Québec. L'inestimable bibliothèque de
+l'Université Laval, vaut, elle seule, en trésors archéologiques toutes
+les collections particulières ou publiques du pays.</p>
+
+<p>Le travail archéologique se réduit maintenant à la peine de lire.</p>
+
+<p>En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada,
+Fribault, Jacques Viger, Laverdière, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine,
+parmi les morts, les abbés Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault,
+Messieurs Joseph Charles Taché, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James
+Lemoine, parmi les vivants, ont taillé toute la besogne, parachevé la
+tâche avant même que nous jeunes gens, fussions sortis du collège.</p>
+
+<p>Le vénérable doyen de notre littérature canadienne-française,
+l'Honorable M. Chauveau, a publié, dans son <i>Introduction aux Jugements
+et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle France</i>, une
+nomenclature aussi complète qu'intéressante des principales archives
+relevées au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province
+de Québec.</p>
+
+<p>Hélas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses
+archives, imprimées sur papier de luxe avec du caractère antique,
+reliées à grands frais, tranchées d'or ou de carmin, continuent
+aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques publiques, le sommeil
+de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des greniers ou
+l'humidité des caves, alors qu'elles étaient seulement de vieux
+manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants,
+livrés à la merci des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu.
+<sup class="sml">1</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite à
+ bois que l'on découvrit un des volumes du <i>Journal des
+ Jésuites</i>, le seul qui ait échappé au même usage. L'autre ou
+ les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou
+ mêler leurs cendres vénérables aux tisons moins historiques
+ d'une bûche d'érable ou d'un rondin de merisier!</p>
+
+<p> Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il
+ convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les
+ archéologues se plaignent amèrement de ces désastreuses
+ négligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste célèbre:</p>
+
+<blockquote>
+ <p>Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un
+ goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels était
+ la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves
+ de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient
+ prendre dans les greniers de la préfecture... Je n'en
+ dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas
+ besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais
+ allusion, et que je connais, pour montrer que les
+ parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par
+ cela même, à faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu
+ la destinée la plus triste.</p>
+</blockquote>
+
+<p> Pierre Margry, <i>Découvertes françaises</i>, 40 et 41.</blockquote>
+
+<p>Une poussière d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur
+elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous
+l'épaisseur ténébreuse d'un linceul et menace de les cacher à jamais aux
+regards des hommes, de les faire disparaître, comme des cadavres de
+voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'égalité fatale de la
+steppe.</p>
+
+<p>Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles études
+n'ont-elles pas coûté aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux
+archéologues, aux historiens qui ont eu l'héroïque courage, la
+patriotique vaillance de publier en éditions d'honneur, les manuscrits
+originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien
+apparaissent mesquins désespérants, ironiques, misérablement petits, les
+résultats obtenus comparés à l'effort gigantesque apporté au
+parachèvement d'une aussi monumentale entreprise!</p>
+
+<p>Nos archives nationales! Elles ont cependant porté bonheur aux
+littérateurs de la génération précédente. Elles ont porté bonheur au
+regretté Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du <i>Canada sous l'Union</i>
+(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit <i>François de
+Bienville</i>, son meilleur ouvrage; elles ont porté bonheur à notre érudit
+compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux <i>Le
+Chien d'Or</i>, merveilleuse légende canadienne française que les écrivains
+de la Province de Québec ont laissé échapper de leur répertoire... faute
+d'études archéologiques.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la légende et
+l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le <i>Cinq Mars</i> d'Alfred de Vigny en
+est un frappant exemple. Son autre célèbre ouvrage, <i>Stello</i>, n'est rien
+que la trilogie biographique des poëtes Gilbert, Chatterton et André
+Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment légère par le titre et
+le mécanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs
+historiques!</p>
+
+<p>Ce procédé, les nouvellistes de notre littérature canadienne française
+l'ont employé avec un succès relativement considérable et de vogue et
+d'argent. L'histoire du Canada en a retiré un étonnant profit de
+vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de
+Kirby, de Leprohon de John Lespérance, lui ont valu un peu de cette
+popularité que l'on envie, à juste titre, aux oeuvres artistiques,
+scientifiquement littéraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille
+Flammarion et autres lettrés, partisans déguisés des sciences exactes
+auprès de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers un cours
+d'études.</p>
+
+<p>Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et
+martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac fût demeurée aussi
+inconnue qu'étrangère sans la lecture de <i>Bienville</i>? C'est un portrait
+coloré, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique,
+saisissant de vérité photographique, lumineux de gloire comme l'époque à
+laquelle il appartient.</p>
+
+<p>Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'<i>Intendant
+Bigot</i>,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt <i>Opinion Publique</i>
+n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la
+première bataille des plaines d'Abraham?</p>
+
+<p>Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de
+la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée
+dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les
+remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire,
+l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez
+Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans <i>Les Anciens
+Canadiens</i> de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé,
+publiés en feuilletons dans la <i>Revue Canadienne</i> de 1860. Notre premier
+cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très
+canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite,
+très historique, absolument historique.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Dans <i>Les Plaideurs</i> de Racine, <i>Petit Jean</i> exposant son cas, dit, au
+troisième acte de la comédie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">"<i>Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement</i>."</p>
+</div></div>
+
+<p>Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant
+de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne
+conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en
+toute humilité de coeur et d'esprit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">"<i>Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement</i>."</p>
+</div></div>
+
+<p>Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de
+préférence?</p>
+
+<p>J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier,
+véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série
+chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant
+Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse
+mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des
+nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse,
+de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce
+bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas
+l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois,
+Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts,
+Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la
+Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais,
+au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de
+Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et
+prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison
+d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda
+Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si
+vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette,
+Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac,
+Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière,
+Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De
+Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un
+meilleur à-propos: <i>Quid prodest?</i></p>
+
+<p>Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les
+archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de
+vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la <i>Relation du second Voyage
+de Jacques Cartier</i> est sans
+contredit notre premier document historique puisque l'on y raconte la
+découverte du Canada. Il était difficile, le lecteur en conviendra,
+d'étudier un document authentique à la fois plus précieux et plus
+vénérable d'antiquité.</p>
+
+<p>Non travail ne sera donc, à proprement parler, que la paraphrase
+littéraire du <i>Second Voyage de Jacques Cartier.</i></p>
+
+<p>Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on
+veut, composition fantaisiste où cependant la <i>folle du logis</i> n'est
+qu'une esclave de la vérité historique. A ce point, qu'elle accepte les
+noms de personnes, les mots anciens de la géographie, et consent à
+suivre les événements, les faits, les circonstances dans leur ordre.
+Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promène au milieu
+d'eux, les interroge, les critique, les admire, à la manière d'un
+voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les curiosités
+d'un musée ou les monuments d'une ville étrangère. Le travail d'<i>Une
+Fête de Noël sous Jacques Cartier</i> se compose d'une série de tableaux
+historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain,
+photographiées à la faveur de la lumière que peuvent concentrer à cette
+distance (sept demi-siècles) les meilleurs instruments des archivistes et
+des archéologues.</p>
+
+<p>Aussi le public instruit qui jugera <i>l'épreuve</i> sera-t-il d'autant plus
+sévère pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer
+la copie à l'original. Car, la raison essentielle de ce travail étant de
+faire CONNAÎTRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le <i>récit littéraire</i> du
+texte de la relation primitive<sup class="sml">2</sup> non pas tant pour démontrer, par la
+vérité des événements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour
+multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce <i>brief récit et
+succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine
+Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres<sup class="sml">3</sup></i>.
+Occasion rare et précieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne
+fortune de pouvoir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau
+français du 16ième siècle, un français vieux, ou plutôt jeune comme
+l'âge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fraîcheur
+éternelle de l'esprit.</p>
+
+<p>Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'arrêtera sur ces
+passages empruntés à l'original unique--imprimés à dessein avec
+d'anciens caractères typographiques--- extraits bizarres, étranges comme
+un grimoire, où l'orthographe primitive des mots, le suranné des
+expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de
+haute valeur archéologique.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la
+ "Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de
+ 1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque
+ impériale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi
+ consulté l'édition canadienne des <i>Voyages de Jacques
+ Cartier</i> publiée en 1843 sous les auspices de la <i>Société
+ Littéraire et Historique</i> de Québec.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 3: D'Avezac. <i>Introduction historique</i> à la Relation du
+ Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.</p></blockquote>
+
+<p>Et de même que la lecture des romans de Jules Verne a développé le goût
+des études scientifiques, de même <i>la paraphrase littéraire d'un
+document archéologique</i> éveillera-t-elle peut-être, chez plusieurs
+jeunes gens instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, et
+de se prendre, eux aussi, à leur savante et fascinante étude. Ce sera du
+même coup développer chez les lettrés le goût de l'histoire par
+excellence, celle de notre pays.</p>
+
+<p>Tout le travail archéologique proprement dit est terminé maintenant, les
+manuscrits déchiffrés, copiés, collationnés, imprimés, se rangent
+aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques.
+Il n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à le lire! Et on ne lirait pas?
+Je ne puis croire à cet excès d'indifférence ou de paresse!</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<h4>"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GRÉ SE
+LIVRER A L'ÉTUDE," tel est l'objet entier de ce livre.</h4>
+
+<p>Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux
+miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement
+réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le
+terrain par excellence de ses manoeuvres, la <i>description</i>. Son action
+restreinte demeure étroitement liée aux <i>causeries</i> d'équipages que
+défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais
+vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les
+événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste
+hivernage. Qui plus est, ces <i>causeries de matelot</i> se rattachent à très
+peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en
+évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien
+admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets
+amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées
+presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous <i>sentiments personnels</i> à
+ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de
+nostalgie que de scorbut.</p>
+
+<p>Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un
+interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du
+récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les
+pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du
+langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la
+connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays
+où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.</p>
+
+<p>Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car
+j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de
+Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue,
+l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte
+à remplir vaillamment ce premier rôle.</p>
+
+<p>J'ai dit <i>interprète</i>, j'aurais mieux fait d'écrire <i>coryphée</i>; car mon
+cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec
+cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne
+la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure,
+pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec
+eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à
+l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux,
+discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances,
+les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons
+de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion
+continuellement présente de donner à ses auditeurs un <i>Cours quasi
+complet d'Histoire du Canada</i>. Un nom d'homme ou de ville, une parole,
+une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés
+dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison
+de prendre la parole.</p>
+
+<p>Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements
+ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les
+antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières,
+les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement
+établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant
+d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre
+la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en
+scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe,
+voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui
+cause à sa place.</p>
+
+<p>Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée
+parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de
+sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme
+autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si
+juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres
+pensées.</p>
+
+<p>Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction
+entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion
+publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne
+tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre
+historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre
+l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme,
+telle époque ou tel événement historique.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente.
+Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et
+de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de
+comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de
+trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène
+de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique
+royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau.
+Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui
+appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique
+qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le
+droit de l'applaudir ou de le siffler.</p>
+
+<p><i>Un rôle d'équipage</i> pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de
+mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon
+travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot <i>Noël</i>, pour qui le
+médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire
+canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur
+à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me
+souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné
+l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon
+succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive.</p>
+
+<p>S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux
+attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au
+soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants,
+que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de
+tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une
+vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à
+son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui,
+n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on
+me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse
+un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.</p>
+
+<p>ERNEST MYRAND<br>
+Québec, 25 décembre 1887.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p>ÉCOLE NORMALE-LAVAL<br>
+
+Québec, 4 avril 1887.</p>
+
+<p>L'honorable G. OUIMET.<br>
+
+Surintendant de l'Instruction Publique.</p>
+
+<p>MONSIEUR LE SURINTENDANT.</p>
+
+<p>J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, <i>Une fête de Noël
+sous Jacques Cartier</i>. L'impression qui m'est restée de cette lecture
+est des plus favorables.</p>
+
+<p>Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à
+reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi
+naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands.</p>
+
+<p>Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges.
+L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables
+monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus
+anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs
+sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif
+des documents sur lesquels il s'appuie.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me
+paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos
+vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la
+poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses
+inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant
+écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits
+historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de
+lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de
+l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en
+s'amusant à une saine lecture.</p>
+
+<p>C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans
+nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la
+présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits.
+Tout Canadien aimera à lire <i>Une fête de Noël sous Jacques Cartier</i> et
+en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.</p>
+
+<p>Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de
+mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la
+société.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et
+respectueux dévouement.</p>
+
+<p>L. N. BÉGIN, Ptre.</p>
+<br><br>
+
+<h3>ARGUMENT ANALYTIQUE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>PROLOGUE</h3>
+
+<h3>UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.</h3>
+
+<p>Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'<i>Une Fête de Noël sous Jacques
+Cartier</i> rencontre, sur la <i>Grande Allée</i>, le personnage de
+Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour
+donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante
+mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre <i>trois</i>, le
+nombre <i>treize</i> et la journée du <i>vendredi</i>.--Quelle ville regardait
+Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule
+accourait à Notre-Dame.</p>
+
+<p>CHAPITRE I</p>
+
+<p>LA NEF-GÉNÉRALE: "<i>Grande Hermine.</i>"</p>
+
+<p>Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le
+transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La
+Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut
+voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques
+Cartier.--Une chambre de batterie dans <i>La Grande Hermine</i>.--Office
+divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
+Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la
+flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur
+les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les
+trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de
+Roc-Amadour.--<i>Adeste fideles</i>.--Foi ardente du Découvreur.</p>
+
+<p>CHAPITRE II</p>
+
+<p>LA CARAVELLE; "<i>Petite Hermine</i>"</p>
+
+<p>Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom
+Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que
+chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes
+d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la <i>Petit
+Hermine</i>.</p>
+
+<p>CHAPITRE III</p>
+
+<p>LA GALIOTE: "<i>Emérillon</i>".</p>
+
+<p>Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil
+sur le <i>Fort Jacques Cartier</i>, et se rendent à l'embouchure du ruisseau
+Saint-Michel.--Ils y découvrent l'<i>Emérillon</i> enlisé dans la neige.--Le
+cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord
+de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart
+et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur
+camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra
+Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme
+le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés,
+des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de
+Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les
+dernières prières.</p>
+
+<p>CHAPITRE IV</p>
+
+<p>UN NOËL BRETON.</p>
+
+<p>Réflexions de Laverdière sur les <i>Noëls</i> de la Nouvelle-France.--Ce que
+les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait
+bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques
+Cartier.</p>
+
+<p>ÉPILOGUE</p>
+
+<p>Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de
+Jacques Cartier.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>UNE<br>
+
+FÊTE DE NOËL<br>
+
+SOUS<br>
+
+JACQUES CARTIER</h2>
+
+<p class="mid">============================</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>PROLOGUE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>UN CAUSEUR D'AUTREFOIS</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à
+imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "<i>Québec en l'an
+2,000</i>". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant
+mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste?
+Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes,
+ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer,
+abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points,
+ni même regarder aux dessins du patron.</p>
+
+<p>C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études
+pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques
+ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la
+dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume...
+le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait.</p>
+
+<p>Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes,
+les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides
+<i>à la perche</i>, refoulent les courants à coups d'aviron, font les
+portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations
+d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation
+chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du
+passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le
+Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent,
+mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui
+du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690,
+ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20
+Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château
+St. Louis, ou le <i>Kébec</i> Fondé du 3 juillet 1608, le <i>Kébecq</i> se Samuel
+de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le <i>Stadaconé</i> de Donnacona,
+la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade
+algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins,
+sous une aile d'oiseau, <sup class="sml">4</sup> le <i>Canada</i><sup class="sml">5</sup> de Jacques Cartier,
+l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14
+septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire
+ (l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) <i>Stadaconé</i>
+ dans la langue des Sauteurs signifie <i>aile</i>. La pointe de
+ Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." <br>Ferland,
+ Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: <i>Canada</i>".<br>
+ Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.</p></blockquote>
+
+<p>Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un
+plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction
+d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des
+âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des
+faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de
+leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient
+hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs
+inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.</p>
+
+<p>C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me parlait
+ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre,
+mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du
+soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du
+chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente
+minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la
+ville où nous allions rentrer.</p>
+
+<p>Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de
+la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la
+route, la <i>Grande Allée</i>, la rue fashionable par excellence du quartier
+à la mode de notre actuelle cité, l'antique <i>chemin du Cap Rouge</i>, trois
+fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable
+beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement,
+longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire
+une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du
+belvédère.</p>
+
+<p>Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise
+de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à
+relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de
+l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions
+Etrangères<sup class="sml">6</sup>, où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il
+n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une
+épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des
+vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il
+n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère
+illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland,
+couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec,
+moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de
+Vaudreuil, de la Jonquière <sup class="sml">7</sup>, quatre des plus fameux gouverneurs de
+notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne
+sais plus quelle chapelle latérale <sup class="sml">8</sup>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de
+ Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte
+ de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de
+ Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées
+ de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de
+ Québec.</p>
+
+<blockquote>
+ On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste
+ marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces
+ grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude,
+ et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après
+ la translation de ces ossements tout est encore à
+ faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière
+ dorment dans la ville qui a été le siège de leur
+ gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler
+ aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est
+ vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas
+ encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre
+ gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le
+ cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec!
+</blockquote>
+
+<p> Faucher de Saint Maurice--<i>Relation des Fouilles faites au
+ Collège des Jésuites, page 11</i>.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié.
+ L'<i>Histoire du Canada</i> par Smith, publiée à Québec en 1815,
+ nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de
+ ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:</p>
+
+<p> I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur
+ Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la
+ Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698.</p>
+
+<p> II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur
+ Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et
+ Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai
+ 1703.</p>
+
+<p> III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur
+ Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de
+ l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant
+ Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième
+ octobre 1525.</p>
+
+<p> IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire
+ Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron
+ de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux,
+ Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef
+ d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant
+ Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et
+ passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six
+ heures et demie du soir, âgé de 67 ans.</p></blockquote>
+
+<p>En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort
+depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël
+1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences
+surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe?
+Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore
+aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de
+flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens
+parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite,
+que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de
+lui demander d'où il venait me manqua absolument.</p>
+
+<p>Ce mot <i>joie</i> en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans
+vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de
+courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que
+j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas
+encore eu de pire distraction.</p>
+
+<p>La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres,
+l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute
+récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans
+doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é
+tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors
+aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés
+de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on
+veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de
+mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral.</p>
+
+<p>Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant
+chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du
+squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre
+gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre
+du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières
+oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en
+traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre,
+mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige,
+l'ombre intense de son corps palpable.</p>
+
+<p>Devinez d'où je viens? me dit-il
+
+Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.</p>
+
+<p>Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette
+localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse<sup class="sml">9</sup> et au
+premier missionnaire<sup class="sml">10</sup> de la Nouvelle-France.<sup class="sml">11</sup></p>
+
+<p>Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte
+historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de
+sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain.</p>
+
+<p>De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à
+une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de
+Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de
+Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de
+Chasteaufort<sup class="sml">12</sup>;--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain,
+à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à
+Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à
+Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au
+florentin Jean Verrazzano.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de
+ Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de
+ Sillery.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au
+ Canada.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano,
+ florentin au service de François Ier, prit possession du
+ Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de
+ <i>Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des
+ Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France</i> par
+ Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort,
+ <i>administrateur</i> jusqu'au 11 Juin 1636.</p></blockquote>
+
+<p>Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands
+personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des
+acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de
+leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de
+notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix,
+l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien
+l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières
+pensées.</p>
+
+<p>Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à
+la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons
+le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de
+l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait
+éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le
+sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres
+ténèbres.</p>
+
+<p>Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à
+regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre
+belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une
+procession interminable.</p>
+
+<p>Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels
+figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles?
+Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme
+au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue
+cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt
+pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives?</p>
+
+<p>Vous méprisez les figurants! De toute évidence vous avez le préjugé des
+auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques,
+les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le
+travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur.
+Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie
+devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous
+avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, <i>à
+la française</i>. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de
+meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette
+représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène,
+figurants comme premiers rôles.</p>
+
+<p>Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de
+Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la
+mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend
+par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à
+St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535.</p>
+
+<p>Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un
+attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de
+Rouen, <i>le petit roi de Tadoussac</i>, de Jean Nicollet, de François
+Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de
+Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du
+Fondateur de Québec,<sup class="sml">13</sup> et qui lui avaient rendu l'inestimable service
+d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des
+ Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du
+ Canada--Tome Ier, page 275.</p></blockquote>
+
+<p>A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel
+Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un
+culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes
+et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques
+misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir?</p>
+
+<p>Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en
+ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas
+justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la
+gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une
+part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre
+Rencontre, à Mathurin Franchetot,<sup class="sml">14</sup> cinq paysans, cinq confesseurs de
+la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette
+terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre
+les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui
+l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du
+martyre!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.</p></blockquote>
+
+<p>Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée
+d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le
+héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660?</p>
+
+<p>Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse;
+nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en
+souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens,
+faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et
+sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de
+l'esprit. Voyez plutôt:</p>
+
+<p>Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques
+Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier
+Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié
+de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac,
+Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné
+Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.<sup class="sml">15</sup>
+Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de
+ Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au
+ régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les
+ ait conservés.</p></blockquote>
+
+<p>J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante
+de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage
+pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un
+aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce
+miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant
+Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec
+le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux
+enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement
+impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment
+l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage,
+préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne
+pas au suprême élan du combat.</p>
+
+<p>Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition
+fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel <i>Palmare</i> de notre histoire
+le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le
+courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas
+seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!</p>
+
+<p>Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms
+de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres
+frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.</p>
+
+<p>L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se
+frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs
+consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre
+des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité
+de ce nom de famille Blaise <i>Juillet</i> qui l'émeut, l'impressionne,
+l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre
+<i>trois</i>, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui
+remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les
+anneaux d'un reptile.</p>
+
+<p>Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée
+du chiffre <i>trois</i> fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce
+phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent
+peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême
+plaisir à chanter des <i>chansons de marche</i>. Vous savez les belles
+chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels
+élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des
+vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.<sup class="sml">16</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice
+ Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une
+ amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les
+ fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application
+ du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa
+ diu!</p>
+
+<p> L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est
+ mort à 34 ans!</p></blockquote>
+
+<p>Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au
+refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien
+de fois le chiffre <i>trois</i> entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi)
+dans l'action ou le décor de nos <i>chansons de marche</i>. Ainsi par
+exemple:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">M'en revenant de la Vendée
+ <p class="i12">Dans mon chemin j'ai rencontré
+ <p class="i12"><i>Trois</i> cavaliers fort bien montés.
+</div></div>
+
+<p>Voilà pour le couplet
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">J'ai vu <i>le loup, le renard, le lièvre</i>
+ <p class="i12">J'ai vu le loup, le renard passer.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà pour le refrain
+
+<i>Trois</i> personnages encore!</p>
+
+<p>Autre exemple:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Mon père a fait bâtir maison</p>
+ <p class="i12">L'a fait bâtir à <i>trois</i> pignons</p>
+ <p class="i12">Sont <i>trois</i> charpentiers qui la font.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est le premier couplet du fameux <i>Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand
+bonnet-te!</i></p>
+
+<p>Le cinquième couplet demande:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Que portes-tu dans ton jupon?</p>
+</div></div>
+
+<p>Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">C'est un pâté de <i>trois</i> pigeons!</p>
+</div></div>
+
+<p><i>Trois</i>! toujours <i>trois</i>, le chiffre fatidique!</p>
+
+<p>Et que me direz-vous des: <i>Trois p'tits tambours revenant de le guerre</i>?
+Une célèbre celle-là!</p>
+
+<p>Et l'immortelle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">En roulant ma boule, roulant</p>
+<br>
+ <p class="i12">Derrière chez nous est un étang</p>
+ <p class="i12">En roulant ma boule,</p>
+ <p class="i12"><i>Trois</i> beaux canards s'en font baignant!</p>
+ <p class="i12">Toutes leurs plumes s'en vont au vent!</p>
+ <p class="i12"><i>Trois</i> dames s'en vont les ramassant!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir
+son cruchon:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Par ici-t-il y passe <i>trois</i> chevaliers-barons!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12"><i>Trois</i> beaux navires sont arrivés</p>
+ <p class="i12">Chargés d'avoine, chargés de blé.</p>
+ <p class="i12"><i>Trois</i> dames s'en vont les marchander.</p>
+ <p class="i12">Marchand, marchand, combien ton blé?</p>
+ <p class="i12"><i>Trois</i> francs l'avoine, six francs le blé!</p>
+</div></div>
+
+<p>Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français <i>D'où
+viens-tu, bergère</i>, je vous rappelle son dernier couplet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Y a <i>trois</i> petits anges<p class="i12">
+ <p class="i12">Descendus du ciel,<p class="i12">
+ <p class="i12">Chantant les louanges<p class="i12">
+ <p class="i12">Du Père Éternel.<p class="i12">
+</div></div>
+
+<p>Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne,
+mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma
+vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du
+chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit,
+comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa
+combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma
+mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien
+que les événements d'une époque!</p>
+
+<p>A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en
+Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3
+Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre
+du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé<sup class="sml">17</sup>. Et
+de même que <i>trois</i> caravelles la <i>Santa Maria</i>, la <i>Pinta</i>, la <i>Nina</i>
+avaient découvert le Nouveau Monde, de même <i>trois</i> navires, la <i>Grande
+Hermine</i>, le <i>Courlieu</i>, l'<i>Emérillon</i> du hardi Capitaine Jacques
+Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était
+divisé en <i>trois</i> royaumes sauvages, le <i>Saguenay</i>, le <i>Canada</i>,
+l'<i>Hochelaga</i>. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de
+<i>trois</i>, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron
+qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques
+au Canada redevenu français<sup class="sml">18</sup>. Ce fut le <i>trois</i> Juillet 1608 que
+Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit
+de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII
+par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore <i>trois</i>
+vaisseaux, le <i>Saint Pierre</i>, le <i>Saint Jean</i>, le <i>Don de Dieu</i>,<sup class="sml">19</sup> que
+ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui
+irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la
+flottille mouilla devant la ville.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage <i>Honguedo</i> que
+ signifie <i>le bout de la terre</i>.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le
+ Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.</p></blockquote>
+
+<p>Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que
+voulez-vous, j'ai la passion du nombre <i>trois</i>! et je parierais sur lui
+tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette.
+D'autre ont le culte du chiffre <i>sept</i>. Leur religion vaut la mienne, et
+vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se
+discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.</p>
+
+<p>D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant,
+j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans
+l'imaginative.</p>
+
+<p>Cela m'étonne!</p>
+
+<p>En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison
+historique!</p>
+
+<p>Historique?</p>
+
+<p>Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois
+treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13
+Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le
+bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la
+première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre
+1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui
+et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le <i>treizième</i> article du Traité
+de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante
+mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire
+à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit
+monter treize canadiens français à l'échafaud.<sup class="sml">20</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une
+ cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la
+ déportation, et tous leurs biens furent confisqués. <i>Treize</i>
+ condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur
+ l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en
+ Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres
+ par le duc de Wellington. Laverdière: <i>Histoire du Canada</i>,
+ page 221.</p></blockquote>
+
+<p>Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous
+donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent
+mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du
+chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race,
+ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme
+nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes,
+frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque
+vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses
+blessures.<sup class="sml">21</sup> Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros,
+James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet
+1632 que Thomas Kertk remit l'<i>Abitation de Kébecq</i> et le Château
+Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis
+Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la
+garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne.
+Croyez-moi, le <i>Treize</i> est une mauvaise carte; nous autres,
+Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi
+nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert
+du champ de bataille.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant
+ l'action.</p></blockquote>
+
+<p>Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus
+logiquement que vous avez <i>la peur du vendredi</i>. Ces deux superstitions
+se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs
+mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le
+cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est
+blessé à mort un <i>treize</i>, il expire un <i>vendredi</i>, et on l'enterre un
+<i>vendredi</i>. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de
+fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus
+excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.</p>
+
+<p>Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du
+vendredi par hasard? Vous m'étonnez!</p>
+
+<p>Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous
+le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.</p>
+
+<p>Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.</p>
+
+<p>Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le
+28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un
+vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement
+de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette
+date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à
+Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5
+août 1689, eut lieu l'épouvantable <i>massacre de Lachine</i>, une hécatombe
+humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des
+bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont
+que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la
+Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de
+ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646,
+1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,<sup class="sml">22</sup> sont
+autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos
+rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par
+toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant,
+1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence.
+<i>L'année du massacre</i>, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et
+c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre
+manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le
+15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta
+sur l'échafaud!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 22:<br>1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.<br>
+ 1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.<br>
+ 1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.<br>
+ 1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis.
+ Martyres de Brébeuf et de Lalemant.<br>
+ 1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
+ Iroquois.<br>
+ 1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
+ Iroquois.<br>
+ 1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.<br>
+ 1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.<br>
+ 1654. Destruction de la Nation des <i>Eriés</i> ou <i>Chats</i>.<br>
+ 1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans.
+ Assassinat du Père Garreau.<br>
+ 1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons
+ martyrs.</p></blockquote>
+
+<p>Je crois donc fermement que ces <i>raisons historiques</i> justifient, et
+amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.</p>
+
+<p>Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous
+réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres
+talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre
+ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du
+nombre 13 que la male-main du Vendredi.</p>
+
+<p>Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire
+vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à <i>Robinson
+Crusoé</i> l'heureuse et neuve idée de nommer <i>vendredi</i> le féroce
+cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan
+Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce
+moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement.
+Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces
+malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et
+rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les
+mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les
+catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage <i>Vendredi</i> est gai comme
+un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh!
+vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que
+Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement),
+avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a
+rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!</p>
+
+<p>La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les
+mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.</p>
+
+<p>Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes
+catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta
+sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa
+délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce
+propos.</p>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois
+quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12
+Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de <i>la Pinta</i>!
+Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les
+siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!</p>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert,
+laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée
+patrie.<sup class="sml">23</sup> Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes
+moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je
+sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune
+homme, que ce ne soit un vendredi!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet
+ 1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette
+ entreprise (<i>l'établissement de Port Royal en Acadie</i>) comme
+ pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au
+ labourage et culture de la terre, tandis que les autres
+ s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller
+ ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai
+ commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT.
+ "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné
+ Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea
+ les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous
+ retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut
+ le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens
+ comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs
+ races." Benjamin Sulte: <i>Histoire des Canadiens-Français</i>,
+ Tome Ier, chapitre III, page 63.</p>
+
+<p> Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie
+ Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle
+ dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit
+ cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de
+ notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre
+ l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au
+ labourage de la terre." Ferland: <i>Notes sur les Régistres de
+ Notre-Dame de Québec</i>, page 9.</p></blockquote>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le <i>Saint-Étienne</i> partit de
+Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois
+premiers missionnaires du Canada.</p>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à
+Québec. <sup class="sml">24</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant
+ l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par
+ les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le
+ Breton.</p></blockquote>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval,
+notre premier évêque, arriva à Québec.</p>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures
+de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força
+de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les
+vaisseaux de l'amiral Phips.</p>
+
+<p>Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie
+d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.</p>
+
+<p>J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur
+dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois
+fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos
+quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de
+vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais
+rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la
+mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions
+décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les
+catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste
+influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines
+d'Abraham <sup class="sml">25</sup> fut livrée un <i>jeudi</i>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais
+ célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des
+ Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui
+ possédait autrefois une partie de cette étendue de
+ terre.--Abraham Martin, dit <i>l'Écossais</i>, pilote, acquit, par
+ donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt
+ arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la
+ Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents."
+ Lemoine, <i>Album du Touriste.</i> Note E de l'Appendice.</p></blockquote>
+
+<p>Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat
+avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un <i>mardi</i>, le 18 septembre
+1759; Montréal, un <i>dimanche</i>, le 7 septembre 1760; le <i>Traité de
+Paris</i>, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un
+<i>jeudi</i>, le 10 février 1763; ce fut encore un <i>dimanche</i> que Montgomery
+fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31
+décembre 1775. <i>Et reliqua</i>.</p>
+
+<p>Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les
+marquaient chez les anciens.</p>
+
+<p><sup class="sml">26</sup>Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare
+et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les
+autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve
+partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux
+recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 26: <i>Albo notanda lapillo dies</i>. Odes d'Horace.</p></blockquote>
+
+<p>Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna
+clair, comme l'écho d'une joie enfantine.</p>
+
+<p>Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons
+des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se
+disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut,
+c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre
+histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière
+de ses éphémérides!</p>
+
+<p>Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là
+matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça,
+n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté,
+magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le
+maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on
+est venu me chercher si brusquement.<sup class="sml">27</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de
+ maladie seulement.</p></blockquote>
+
+<p>Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:</p>
+
+<p>La Mort!</p>
+
+<p>Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce
+mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.</p>
+
+<p>La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un
+léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je
+continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant
+toujours à la présence d'un homme vivant.</p>
+
+<p>Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue <i>Grande
+Allée</i>. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du
+sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt
+à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la
+banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas
+des environs.</p>
+
+<p>Une tour Martello<sup class="sml">28</sup> basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde
+sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le
+Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses
+troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle
+appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement
+militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit
+de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie,
+l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de
+soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois,
+point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières
+soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de
+campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour
+reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes
+batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas
+dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery
+passer la revue de leurs historiques régiments.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la
+ direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui
+ complètent les fortifications sud de Québec.</p></blockquote>
+
+<p>La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on
+regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante
+richesse de son plus fier quartier<sup class="sml">29</sup>, soit que l'on s'attarde à
+contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la
+campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de
+l'Aube-Rivière<sup class="sml">30</sup>, le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les
+villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des
+bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la
+rivière St. Charles.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 29: Le quartier Montcalm.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de
+ Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.</p></blockquote>
+
+<p>Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.</p>
+
+<p>Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!</p>
+
+<p>L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même ville
+que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple, je vois
+la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre
+Hôtel-de-Ville<sup class="sml">31</sup>; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan<sup class="sml">32</sup> au
+lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les
+quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans
+le salon du barbier Williams;<sup class="sml">33</sup> les jardins de l'abbé Vignal, aux
+Ursulines<sup class="sml">34</sup>. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez
+regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au
+numéro 72 de la rue St. Louis. <sup class="sml">35</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou
+ Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site
+ même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux."
+ <i>Album du Touriste</i> par LeMoine, page 16. Depuis la
+ publication de <i>L'Album du touriste</i>, M. LeMoine aurait,
+ paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant
+ que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison
+ actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45
+ et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux
+ suppositions? la parole est aux archéologues.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant
+ Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat
+ de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement
+ l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine:
+ <i>Histoire des Fortifications et des Rues de Québec</i>, page
+ 18.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur
+ la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36
+ sur la même rue <i>(Montcalm's Head Quarters)</i>, et la
+ boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs)
+ sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises
+ (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un
+ triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues,
+ très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des
+ gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur
+ le ciel un profil excessivement aigu.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à
+ l'encoignure des rues <i>Parloir</i> et <i>Stadacona</i>. Il cultivait
+ un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au
+ soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta
+ l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire
+ de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à
+ Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27
+ octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et
+ des rues de Québec", page 18.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le
+ cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.</p></blockquote>
+
+<p>Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées
+parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille
+capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue;
+mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns
+à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les
+connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique"
+<i>laudatores temporis acti</i>. Il en est un célèbre qui a passé par votre
+ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord
+Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux
+frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise
+ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable
+diplomate était un véritable <i>laudator temporis acti</i>, dans toute la
+large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en
+félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi
+des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les
+monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi
+pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les
+vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les
+terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles
+monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou
+poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques,
+m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée
+canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me
+console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque
+les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute
+lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix
+intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à
+mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le
+silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague
+irrésistible.</p>
+
+<p>Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à
+marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure
+St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place
+du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui
+de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré
+borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la
+Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la
+rue Buade, <sup class="sml">36</sup> à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des
+Jésuites<sup class="sml">37</sup> servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre
+du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents,
+sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans
+toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes
+le besognes.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de
+ Frontenac.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de
+ Gamache, fut bâti en 1637.</p></blockquote>
+
+<p>En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville,
+Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur <sup class="sml">38</sup>
+carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait
+être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la
+Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son
+éternelle gamme en <i>do</i> naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords
+plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il
+commença lentement à jouer <i>Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil
+Autrefois</i> de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par
+l'immortelle poésie de Burns.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de
+ Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury
+ (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en
+ Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635.
+ Ferland: <i>Histoire du Canada</i>, Tome Ier, page 277.</p></blockquote>
+
+<p>Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des
+nations chrétiennes, <i>Adeste fideles, laeti triumphantes</i>. Cette
+religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons
+de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil
+parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie
+de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la
+mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans
+les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte
+du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la
+verdure et la feuillée symboliques de nos <i>Crèches de Noël</i>. L'âme se
+sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave,
+exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel
+étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les
+sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.</p>
+
+<p>Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale
+symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la
+grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de
+tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées
+distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement
+l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante
+impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses
+causeries d'un auditoire de sots.</p>
+
+<p>Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.</p>
+
+<p>Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva
+la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des
+Jésuites.</p>
+
+<p>C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le <i>collège des
+Jésuites</i>, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le
+<i>chez nous</i> délicieux de ces apôtre incomparables, qui, <i>pour l'amour du
+bon Dieu</i>, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs
+places au foyer domestique. Le <i>Collège des Jésuites</i>; c'était la seule
+étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à
+l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne,
+s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant
+emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger.
+Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les
+plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte
+repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et
+de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire,
+car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude
+et les veilles interminables de la prière.</p>
+
+<p>Le <i>Collège des Jésuites</i>, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez
+fait une caserne!<sup class="sml">39</sup> Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le
+séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus
+sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française
+est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées
+en écuries! Le <i>Collège des Jésuites</i> aurait pu devenir une grange; et
+vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728,
+ mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800.
+ C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là
+ le gouvernement prit officiellement possession des biens de
+ la Société de Jésus.</p></blockquote>
+
+<p>Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de
+séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de
+courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces
+stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort,
+Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel,
+Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est
+pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de
+Macchabées.</p>
+
+<p>Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le <i>Collège des
+Jésuites.</i> Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre
+de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui
+avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme
+obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite
+est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les
+pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de
+fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un
+détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé
+les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre
+Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la
+Rive Nord.<sup class="sml">40</sup> L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale
+son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de
+mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation
+canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où
+les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse,
+son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût
+porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes
+ du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le
+ quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais.
+ <i>Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement</i>
+ dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page
+ 9.</p></blockquote>
+
+<p>Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des
+carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait
+maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides
+avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches
+partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je
+moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop.
+J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui
+déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères
+chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse
+est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en
+cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans
+retour par quelque irréparable catastrophe.</p>
+
+<p>Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque
+se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée
+de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute
+clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie
+intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint
+jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des
+braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien
+ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une
+population en liesse.</p>
+
+<p>Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord,
+la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes
+religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction
+puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette
+occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu
+superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes
+et des merveilles <i>inouïes</i> de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs,
+pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris
+ceux qui prétendent l'être), discuter <i>fortissimo</i> les mérites et
+démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs
+parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez
+naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.</p>
+
+<p>Aussi spécialement séduite par les promesses de ce <i>Christmas Festival</i>
+et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante
+de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de
+la banlieue. <i>La Banlieue de Québec</i> n'est pas précisément aux confins
+de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes
+d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de
+fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons
+marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de
+Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville,
+voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville
+se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine,
+pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien.
+C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de
+lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux
+yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne
+savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou
+de la neige immaculée.</p>
+
+<p>Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées
+estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec
+une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans
+la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré,
+agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si
+intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige,
+qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses
+que gigantesques.</p>
+
+<p>Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des
+innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de
+légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une
+aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées
+paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans
+l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en
+braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la
+nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des
+soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers
+qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits
+nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures
+d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.</p>
+
+<p>L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette
+heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait
+embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et
+saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux
+profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de
+distance.</p>
+
+<p>Aussi, <i>toute la ville était dans la rue</i>, suivant le mot d'une femme
+célèbre; tout Québec était dehors, y compris le <i>tout-Québec obligé</i> de
+tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il
+aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue
+La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs,
+foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide,
+impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur
+l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.</p>
+
+<p>Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son
+regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine
+envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du
+Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un
+cimetière.</p>
+
+<p>Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte
+de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous
+le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps
+retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel
+de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche
+vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du
+Vieux marché<sup class="sml">41</sup> où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi,
+l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans
+doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de
+la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait
+avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro
+militaire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Nouvelle agréable!</p>
+ <p class="i12">Un Sauveur Enfant nous est né!</p>
+ <p class="i12">C'est dans une étable</p>
+ <p class="i12">Qu'il nous est donné!</p>
+</div></div>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.</p></blockquote>
+
+<p>Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix
+insinuante.</p>
+
+<p>A vos ordres, lui dis-je.</p>
+
+<p>Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE DEUXIÈME</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>LA GRANDE HERMINE.</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au
+fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme
+la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de
+m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la
+fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite,
+sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de
+tailles et de ramure.</p>
+
+<p>Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et
+singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition
+appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu,
+alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen
+payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au
+centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par
+soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et
+de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale
+moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces
+voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de
+La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.</p>
+
+<p>Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette
+sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,<sup class="sml">42</sup> serrés
+les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à
+l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en
+bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 42: Auprès d'icluy lieu (<i>l'embouchure de la Rivière St.
+ Charles</i>) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona
+ et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi
+ bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien
+ fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et
+ sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs
+ (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi
+ gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz
+ croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient
+ sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques
+ Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de
+sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous
+cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts
+semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.</p>
+
+<p>Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite
+clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les
+cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas,
+quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte
+raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne
+mesurait guère plus d'un arpent.</p>
+
+<p>Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée,
+l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette
+haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une
+excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune,
+alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à
+l'inonder de ses molles et pensives clartés.</p>
+
+<p>Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si
+possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du
+firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il
+éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit
+de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le
+ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes
+de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le <i>gamma</i> d'Andromède; à
+l'est, le <i>Grand Chien</i>, les <i>Gémeaux</i>, le <i>Cocher</i>; au sud, le géant
+<i>Orion</i>, le <i>Taureau</i>, sa <i>Pléiade</i> d'étoiles sur l'épaule (cette même
+constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les
+<i>Danseuses</i><sup class="sml">43</sup>), puis le <i>Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le
+Verseau</i>; à l'ouest, le <i>Cigne, la Lyre, l'Aigle</i>; au nord, <i>Céphée,
+Cassiopée,</i> les deux <i>ourses, Hercule</i> et le <i>Dragon</i>. Ce spectacle
+éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini
+rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que
+j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé!
+Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine
+encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique
+splendeur!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été
+ observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez
+ les Iroquois les <i>Pléiades</i> étaient les <i>Danseurs</i> et les
+ <i>Danseuses</i>, la voie lactée portait le nom de <i>chemin des
+ âmes</i>, la <i>Grande Ourse</i> était désignée par un mot sauvage
+ qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le
+ Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la
+ figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que
+ les trois étoiles qui composent la queue de la <i>Grande Ourse</i>
+ sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces
+ étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle
+ là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le
+ bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était
+ désigné comme <i>l'étoile qui ne marche pas</i>.</p>
+
+<p> Ferland, <i>Histoire du Canada</i> Tome Ier, pages 139 et 140.</p>
+
+<p> Voici l'origine des <i>Pléiades</i> suivant la légende iroquoise:</p>
+
+<p> Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le
+ soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un
+ monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des
+ leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire
+ une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents
+ refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela;
+ alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux
+ chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils
+ bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les
+ parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde
+ tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit
+ bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du
+ chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il
+ avait éprouvé de retourner vers la terre.</p></blockquote>
+
+<p>Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes,
+comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me
+rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la
+splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans
+le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était
+apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. <sup class="sml">44</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout
+ l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix
+ luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il
+ le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant
+ quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il
+ ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si
+ grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non
+ seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce
+ pays." <i>Relations des Jésuites</i>, année 1649, ch. V, page 17.</p></blockquote>
+
+<p>Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y
+clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de
+la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je
+m'amusais à reconstruire ces prophétiques <i>labarum</i>, cherchant à deviner
+quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses
+avaient traversés.</p>
+
+<p>Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à
+l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi,
+que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle
+m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique
+expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des <i>Pléiades</i>.
+Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la
+victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout,
+dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en
+un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque
+confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage
+humain sur la Terre.<sup class="sml">45</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p> Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de
+ Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut
+ prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et
+ ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les
+ Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et
+ burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent
+ entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils
+ auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du
+ Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.</p></blockquote>
+
+<p>Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes:
+Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux,
+Bellatrix, Altair, le <i>delta, l'epsilon</i> et le <i>dzêta d'Orion</i> ces
+<i>Trois Rois Mages</i>, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette
+page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de
+l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de
+circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si
+radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres,
+les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.</p>
+
+<p>Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais
+cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec,
+sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me
+paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à
+moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain
+précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place;
+conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion
+faite, je trouvai ma situation consolante.</p>
+
+<p>Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>Minuit sonne.</p>
+
+<p>Quel jour?</p>
+
+<p>Le vingt-cinq décembre.</p>
+
+<p>Cette année? Allons donc! vous plaisantez!</p>
+
+<p>Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous
+sommes à 350 ans d'hier!</p>
+
+<p>1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon
+interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du
+coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il
+ajouta presqu'aussitôt:</p>
+
+<p>C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume
+de Donnacona! <sup class="sml">46</sup> Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir
+et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. <sup class="sml">47</sup>
+Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie
+Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne
+l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou
+peut lui-même devenir un poteau de torture<sup class="sml">48</sup>. Le sol indien prête
+étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile
+ d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé
+ <i>Donnacona</i> en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna,
+ vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens
+ devant nos navires. <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36,
+ feuillet 13.--édition 1545.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un
+ établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de
+ soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable
+ d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu
+ pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant
+ d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de
+ Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir
+ une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées
+ vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le
+ courage.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier
+ n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère
+ mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie
+ comme en férocité. A preuve cet épisode de la <i>Relation</i> de
+ 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de
+ cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de
+ parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des
+ Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le
+ Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de
+ Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière
+m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins
+terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un
+fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux
+sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort
+les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des
+buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher,
+éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs
+novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux
+qu'ils pillent.</p>
+
+<p>A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt
+multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce
+bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: <i>des arbres, des arbres,
+des arbres</i>, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui,
+<i>des mots, des mots, des mots</i>. Seulement, ma réponse eût été de
+beaucoup plus inquiète que sarcastique.</p>
+
+<p>Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est
+peut-être commencée.</p>
+
+<p>Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le
+bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid,
+offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre
+aisément mon infatigable guide.</p>
+
+<p>Où allons-nous? demandai-je
+
+Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus
+des troncs morts: entendre la messe à la <i>Grande Hermine</i>.</p>
+
+<p>Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence,
+c'est-à-dire, <i>prestissimo</i>.</p>
+
+<p>C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait,
+par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé
+cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres
+qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais
+la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin,
+je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait
+alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se
+casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je
+quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,<sup class="sml">49</sup> (la rue de Palais,
+de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un
+affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le
+sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand
+arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure
+typographique d'un S majuscule parfait.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 49: <i>Histoire des Fortifications et des Rues de Québec</i>,
+ par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue
+ Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du
+ Saint-Charles, s'appela plus tard la <i>Rue des Pauvres</i>, parce
+ qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était
+ affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".</p></blockquote>
+
+<p>A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du
+pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps,
+prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait
+gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et
+transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige,
+étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.</p>
+
+<p>Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.</p>
+
+<p>Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins
+de Jacques Cartier nommaient cette rivière <i>Cabir-Coubat</i>, à cause de
+ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend
+cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa <i>Sainte-Croix</i>, en
+mémoire de l'<i>Exaltation de la Sainte-Croix</i> dont on célébrait la fête
+le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535.
+Quatre-vingt-quatre ans plus tare,<sup class="sml">50</sup> les Pères Récollets l'appelèrent
+<i>Saint-Charles</i>, en souvenir de Messire Charles des Boues,
+ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur
+de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu
+dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et
+précieux exemple de la reconnaissance humaine!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois
+ de Juin de cette année.</p></blockquote>
+
+<p>Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant
+le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre
+que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant
+quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque
+gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore
+l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que
+les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme
+des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la
+rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.</p>
+
+<p>Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle
+régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si
+faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une
+pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute
+évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné
+de nous.</p>
+
+<p>J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une
+chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je
+m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires
+jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant
+deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi,
+silencieusement, comme des fantômes.</p>
+
+<p>C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de
+mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs
+têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de
+plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du
+rouge. Leurs bras nus<sup class="sml">51</sup> étaient piqués de tatouages étranges: profils
+d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles
+d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes
+ qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus
+ grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse
+ et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les
+ jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est
+ chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de
+ Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de
+ 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:</p>
+
+<p>Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!</p>
+
+<p>Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas
+même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il
+traînaient après eux sur la neige une longue tabagane<sup class="sml">52</sup> chargée de la
+royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom
+ de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
+ page 113.</p></blockquote>
+
+<p>Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit
+avec le cours naturel de la rivière.</p>
+
+<p>Où vont-ils? demandai-je à mon guide.</p>
+
+<p>A Stadaconé, cela est évident.</p>
+
+<p>Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire:
+Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un
+sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de
+bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle,
+ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page
+27:</p>
+
+<p>"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap
+Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence
+ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de
+cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la
+forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la
+rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de
+<i>Stadaconé</i> qui signifie <i>aile</i> en langue algonquine.</p>
+
+<p>"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre
+la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte
+d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les
+sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en
+abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique;
+il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve
+actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau
+descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."</p>
+
+<p>Rappelez-vous encore le <i>succinct et brief</i> récit du Second Voyage de
+Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le
+futur emplacement de Québec.</p>
+
+<p>"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée,
+aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et
+demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le
+premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle
+demeurance se nomme Stadaconé." <sup class="sml">53</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du
+ feuillet 32, édition de 1545.</p>
+
+<p> "Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la
+ partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le
+ faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."</p>
+
+<p> <i>Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec.</i></p></blockquote>
+
+<p>Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de
+reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que
+l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un
+intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au
+Canada l'historique devancière du Québec historique.<sup class="sml">54</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de
+ Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la
+ rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière
+ St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.</p>
+
+<p> Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable
+ pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y
+ arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la
+ Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière
+ St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé,
+ résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par
+ la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis
+ précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des
+ sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction
+ Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier,
+ xij.</p></blockquote>
+
+<p>Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un
+connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que,
+la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris,
+que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil
+à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives
+inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce
+bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux
+reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour
+toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement
+prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les
+nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.</p>
+
+<p>Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front.
+A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je
+mis cela?</p>
+
+<p>Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.</p>
+
+<p>C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant
+de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de
+sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.</p>
+
+<p>Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:</p>
+
+<p>Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me
+répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde,
+et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant
+d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait
+de Jacques Cartier.</p>
+
+<p>L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement.
+C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée
+d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours
+entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source,
+figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en
+pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux
+coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les
+plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus
+accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait
+prêté la largeur d'un brin d'herbe.</p>
+
+<p>Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire
+incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière
+Lairet!<sup class="sml">55</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 55: La rivière Lairet tire son nom de <i>François Lairet</i>,
+ un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près
+ de la petite Rivière. "<i>Paroisse de Charlesbourg</i>", ouvrage
+ de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.</p></blockquote>
+
+<p>Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil
+géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure
+historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?</p>
+
+<p>Et comme je n'y étais pas du tout: <i>Oculos habent et non vident</i>,
+s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.</p>
+
+<p>Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse
+petite rivière Lairet:</p>
+
+<p>Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la
+bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!</p>
+
+<p>Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur
+place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.</p>
+
+<p>Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un
+oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et
+quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête
+étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.</p>
+
+<p>Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une
+moustache, et là un buisson pour la barbe.</p>
+
+<p>C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le
+profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier,
+comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.</p>
+
+<p>Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil
+géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de
+s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain
+où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes,
+l'expression saisissante de la vie particulière aux images
+photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse
+et le relief hardi des camées.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+<p>Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix
+moqueuse, <i>mon Cartier</i> vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un
+portrait d'après <i>Nature</i>! Un bon vieil auteur que je vous garantis
+classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire
+cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre
+belle langue française.</p>
+
+<p>Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue.
+Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de
+la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour
+n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de
+croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère,
+avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies,
+l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité
+Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et
+séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature
+avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux
+camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable
+monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de
+notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle
+médaille commémorative? <sup class="sml">56</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été
+ relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée
+ sous la direction du Département des Terres de la Couronne.
+ C'est la page ou plutôt la planche No. 37, <i>Paroisse St. Roch
+ Nord</i>, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of
+ Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans
+ deposited in the office of the Department of Crown Lands by
+ and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer.
+ Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac,
+ manager, 1879.</p>
+
+<p> Cette référence au document original permettra aux incrédules
+ de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique
+ et la fidélité de sa copie.</p></blockquote>
+
+<p>Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup
+j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt
+toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un
+groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était
+un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.</p>
+
+<p>Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce
+ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et
+jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs
+rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille.
+Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit,
+abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les
+broussailles du rivage.<sup class="sml">57</sup> Au sommet de l'éminence, sur le plateau même
+de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de
+haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il
+dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen
+avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement
+attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les
+cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont
+pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou
+colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait
+certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le
+fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite
+de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les
+blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que
+couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche
+ de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans
+ la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés
+ ou espèces de retranchements. <i>Voyages de Jacques Cartier</i>
+ 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique
+ de Québec, en 1843, page 109.</p></blockquote>
+
+<p>Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût
+facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté
+victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée
+que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais
+m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste.
+Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards
+l'entrée de la Rivière Lairet.<sup class="sml">58</sup> Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement
+devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis
+d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare
+militaire, il s'écria: "<i>Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!</i>"
+Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: <i>Mes Trois Mousquetaires!</i></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière
+ (<i>la rivière St-Charles actuelle</i>) qui vient dedans les
+ terres d'un lac distant de notre habitation (<i>celle de
+ Québec</i>) de six à sept lieues. Je tines que dans cette
+ rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre
+ habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna,
+ d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des
+ vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement
+ et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement,
+ qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de
+ bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou
+ quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent
+ évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée
+ par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que
+ c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun
+ aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier
+ au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que
+ ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc.,
+ etc.</p>
+
+<p> Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV,
+ année 1608.</p>
+
+<p> AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
+ page 26.</p>
+
+<p> Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II.
+ Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.</p></blockquote>
+
+<p>Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil
+pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien,
+absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au
+rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec
+ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale
+d'un monstre marin.</p>
+
+<p>Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux
+constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à
+l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment,
+deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un
+d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à
+l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et
+dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions
+entendu sonner.</p>
+
+<p>Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille
+naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques
+Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un
+triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés
+larges et profonds. <sup class="sml">59</sup> Immédiatement placés sous le canon du Fort ils
+n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages
+pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur
+la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à
+l'ennemi.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils
+ ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de
+ gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer
+ le Fort tout à l'entour de <i>gros fossés larges et parfonds</i>,
+ avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la
+ nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts
+ et à chacun changement des dits quarts les trompettes
+ sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. <i>Voyage
+ de Jacques Cartier</i>, édition publiée en 1843 par la <i>Société
+ Littéraire et Historique de Québec</i>, page 52, chapitre XII.</p></blockquote>
+
+<p>Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient
+une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail
+crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un
+secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures
+perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines
+qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant
+vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur
+inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un
+goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.</p>
+
+<p>J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de
+nouveau en criant avec enthousiasme: <i>Les Trois Vaisseaux de Jacques
+Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!</i></p>
+
+<p>Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie
+qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec
+appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?</p>
+
+<p>Très possible, monsieur le maître-ès-arts.</p>
+
+<p>Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter
+l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot
+lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée.
+Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus
+rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et
+la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards
+des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura
+deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et
+le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace
+épaisse de quatre doigts.<sup class="sml">60</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril
+ avons été continuellement enfermés dans les glaces,
+ lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et
+ dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et
+ plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de
+ nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en
+ sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les
+ futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de
+ hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz
+ d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que
+ l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga
+ gellé."</p>
+
+<p> Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et
+ 37. Édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu,
+fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre
+les intempéries de cette formidable saison de l'année.</p>
+
+<p>Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires
+ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son
+niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les
+charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux
+chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les
+gaillards les ponts, les embelles<sup class="sml">61</sup>, les dunettes, et les châteaux de
+poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les
+conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des
+influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée
+qu'une lame de verre au premier choc.</p>
+
+<p>Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,<sup class="sml">62</sup> me
+dit-il en entrant, la <i>Grande Hermine</i>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 61: Voir Bouillet au mot <i>gaillard</i>: Dictionnaire des
+ Sciences des Lettres et Arts.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à
+ son bord le <i>Capitaine-Général</i>. "Et depuis nous être
+ entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la <i>Nef
+ generalle</i> par la mer de tous vents contraires jusqu'au
+ septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite
+ <i>Terre-Neuve</i> et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk
+ Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27.
+ Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et
+ chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en
+revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux
+compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et
+tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de
+bravoures et de gloires.</p>
+
+<p>Cent-vingt--soixante--quarante<sup class="sml">63</sup> tonneaux additionnés ensemble ne
+donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on
+part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la
+main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais,
+voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille
+tonneaux.<sup class="sml">64</sup> N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la
+partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette
+morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du
+ventre avec le premier bercement de tangage.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 63: <i>La Grande Hermine</i> jaugeait 120 tonneaux, <i>La
+ Petite Hermine</i>, 60 tonneaux et <i>l'Emérillon</i> 40 tonneaux;
+ soit en tout 220 tonneaux.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 64: Le steamer <i>Parisian</i>, de la ligne Allan, jauge
+ 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie
+ transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot <i>La
+ Numide (Numidian)</i> qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé
+ <i>Bellerophon</i>, en rade de Québec, pendant l'été de 1887,
+ jaugeait 7,550 tonneaux.</p></blockquote>
+
+<p>Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus
+déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré
+moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si
+forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile,
+qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de
+taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison
+pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi
+larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des
+canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la
+fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de
+la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc
+Esmerillon<sup class="sml">65</sup>, n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée
+d'audace de notre immortel découvreur?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le
+ petit gallion appelé <i>L'Esmerillon</i> que de présent il
+ (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà <i>vieil et caduc</i>
+ pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront
+ besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant
+ suite aux <i>Voyages de Jacques Cartier</i> en 1534.</p></blockquote>
+
+<p>A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche,
+vice-roy de "<i>Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes</i>"
+montait un vaisseau si petit "<i>que du pont</i>, dit la chronique du temps,
+<i>on pouvait se laver les mains dans la mer</i>." C'était un navire
+découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au
+centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée
+au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se
+pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique.
+Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette
+belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec
+laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent,
+et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus
+importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité
+du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable
+Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un
+esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût
+fait sombrer en un clin d'oeil.</p>
+
+<p>Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64),
+l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche
+avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un
+archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce
+propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:</p>
+
+<p>M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et
+à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses
+barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons"
+(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je
+ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des
+écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de
+la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps
+qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile
+Chevalier a fait du <i>défricheur</i> à ce propos, comme sur bien d'autres,
+si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai
+pas vérifié.</p>
+
+<p>Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à
+consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet,
+Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du
+Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.</p>
+
+<p>Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme
+un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était
+abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un
+silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée
+d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.</p>
+
+<p>Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me
+rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:</p>
+
+<p>Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent
+ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde?
+Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?</p>
+
+<p>Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.</p>
+
+<p>Franchement, oui.</p>
+
+<p>Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.</p>
+
+<p>Cinquante hommes?</p>
+
+<p>Tout aussitôt, comme si la <i>Grande Hermine</i> eût voulu donner raison à
+Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de
+piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église
+un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.</p>
+
+<p>Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire
+et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.</p>
+
+<p>Venez vite, me dit Laverdière.</p>
+
+<p>L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où
+les Français avaient hâlé la <i>Grande Hermine</i> pour l'atterrir
+solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur
+dépassait le niveau des bastingages.</p>
+
+<p>Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le
+panneau.</p>
+
+<p>Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère
+d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement
+demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet
+arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie
+distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps
+perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne
+odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si
+suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le
+déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des
+paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient
+maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.</p>
+
+<p>"<i>Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias
+noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et
+claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis
+Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod
+erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus
+Dominus in civitate David.</i>" <sup class="sml">66</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient
+ pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange
+ du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les
+ environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande
+ crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte
+ la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour
+ le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous
+ est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."</p></blockquote>
+
+<p>C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.</p>
+
+<p>Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui
+qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
+Cartier.</p>
+
+<p>Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier
+roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.</p>
+
+<p>Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux.
+Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de
+lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion
+soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.</p>
+
+<p>Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la
+beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et
+facultés.</p>
+
+<p>Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en
+sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle.
+Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de
+voir les <i>Compagnons de Jacques Cartier</i>.</p>
+
+<p>Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau,
+Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels
+labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles
+études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau,
+n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!</p>
+
+<p>Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français,
+ces audacieux gars de St. Malo, ces <i>maistres compaignons mariniers,
+pillotes et charpentiers de navires</i> hardiment venus aux <i>terres neuves</i>
+du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux
+courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait
+le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie
+intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et
+me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces
+bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.</p>
+
+<p>Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire:
+Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette
+brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière
+d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier!
+Jacques Cartier!!</p>
+
+<p>Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme
+je fus prompt à le reconnaître!</p>
+
+<p>N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.</p>
+
+<p>En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui
+autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, <sup class="sml">67</sup> que je crus
+n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait
+quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir
+commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa
+nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa
+flottille historique.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile
+ Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo
+ (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques
+ privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de
+ faire la comparaison entre cette copie et le précieux
+ original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre
+ canadien est excellent et reproduit avec une saisissante
+ vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis
+ emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout
+ le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.</p></blockquote>
+
+<p>Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et
+sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère
+semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements
+de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à
+première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament
+essentiellement impressionnable et nerveux.</p>
+
+<p>L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité
+admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges
+dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent
+intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même
+de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de
+papillotements rapides, inconscients, involontaires.</p>
+
+<p>Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne
+l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la
+vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups
+d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein
+scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière
+rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un
+bois de chauffage.</p>
+
+<p>Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie,
+les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence
+d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un
+front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres
+et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.</p>
+
+<p>Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les
+paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes
+brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique
+aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.</p>
+
+<p>Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil
+sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la
+façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les
+première clameur du vent les colères aveugles de la mer.</p>
+
+<p>A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs
+véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide
+audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois
+l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte,
+tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant
+comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de
+Christophe Colomb?</p>
+
+<p>Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût
+apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de
+l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers
+conquérants de son époque, la <i>Route de la Chine</i> demeurait l'idée fixe,
+le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme
+les énigmes du Sphinx.</p>
+
+<p>C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest
+insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons
+de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées
+de Cathay<sup class="sml">68</sup> et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que
+Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent
+arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et
+si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des
+<i>hommes blancs vêtus de drap de laine!</i> <sup class="sml">69</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui
+ soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également
+ il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle
+ du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur
+ une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry:
+ Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page
+ 81.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de
+ soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce
+ passage de la <i>Relation de son Second Voyage</i>: Car il
+ (<i>Donnacona</i>) nous a certifié avoir été à la terre du
+ Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres
+ richesses. Et y sont des <i>hommes blancs</i> comme en France et
+ accoutrés de drap de layne. <i>Second Voyage de Jacques
+ Cartier</i> 1535-36, <i>verso de la page</i> 40. Sur la foi de ce
+ document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir
+ visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des
+ rubis, et des <i>hommes blancs comme les Français</i>, vêtus de
+ drap de layne." Ferland: <i>Histoire du Canada.</i> Tome Ier, page
+ 36.</p></blockquote>
+
+<p>A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres
+minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements
+navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots
+brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les
+monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine
+voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent
+plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des
+intonations de voix humaine parlant un langage humain.</p>
+
+<p>La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque,
+ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe
+proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement
+entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues.
+Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe
+en était si naturellement exacte que Samson Ripault<sup class="sml">70</sup> rasant son
+capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au
+portrait auguste du grand François Ier.</p>
+
+<p>Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo,
+avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la
+splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des
+sauvages d'Hochelaga.<sup class="sml">71</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter <i>Documents
+ Inédits sur Jacques Cartier et le Canada</i>, faisant suite à la
+ <i>Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier</i> en 1534,
+ pages 10, 11, et 12, édition de 1598.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la
+ race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les
+ Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux
+ regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment
+ comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques
+ Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour
+ lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage
+ de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26,
+ édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se
+tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote
+du <i>Courlieu</i>; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo,
+capitaine et pilote de l'<i>Emérillon</i>.</p>
+
+<p>Venaient après, au second rang, les trois <i>Maistres de nef</i>, Thomas
+Fourmont, de la <i>Grande Hermine</i>, Guillaume Le Marié, de la ville de
+St-Malo, de la <i>Petite Hermine</i>, et Jacques Maingard, de l'<i>Emérillon</i>,
+l'un des quatre fils du parrain<sup class="sml">72</sup> de Jacques Cartier. Charles Guillot,
+le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce
+dernier maître de nef.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume
+ Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il
+ était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.</p></blockquote>
+
+<p>Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les
+gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de
+Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de
+la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.</p>
+
+<p>Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine
+des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la
+liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.</p>
+
+<p>Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres
+Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au
+grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois
+vaisseaux.</p>
+
+<p>Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les
+charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement
+dits.</p>
+
+<p>Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent
+seulement le personnel valide des trois équipages.</p>
+
+<p>En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St.
+Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques
+Cartier.</p>
+
+<p>Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au
+centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante
+hommes présents, le carré des officiers et le personnel des
+gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la
+chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les
+deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un
+étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la
+longueur du navire.</p>
+
+<p>Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.</p>
+
+<p>Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la
+coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.</p>
+
+<p>Ce rôle d'équipage, le voici:</p>
+
+<p>Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot,
+Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume
+Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache
+Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault,
+Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques
+Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset
+Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De
+Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.</p>
+
+<p>Puis, quatre des charpentiers de navires:</p>
+
+<p>Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin
+le barbier, Samson Ripault.</p>
+
+<p>Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître,
+tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et
+tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de
+<i>Le Marié</i>, le maître de la <i>Petite Hermine</i>, de Guillaume <i>Le Breton
+Bastille</i>, le capitaine et pilote de l'<i>Emérillon</i>, de Charles <i>Guillot</i>
+le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de
+<i>Pontbriand</i>, fils du seigneur de Montcevelles, Jean <i>Poullet</i>, Garnier
+et Jean <i>de Chambeaux</i>, de Thomas <i>Fourmont</i>, le maistre de la <i>Grande
+Hermine</i>, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du <i>Courlieu</i>,
+de Dom Guillaume <i>Le Breton</i>, le premier des aumôniers de Cartier; enfin
+les noms populaires de Jehan <i>Hamel</i>, Jacques <i>Duboys</i> (Dubois), Goulset
+<i>Riou</i> (Rioux), <i>Legendre</i> Estienne <i>Leblanc</i>, Geoffroy <i>Ollivier</i>,
+Guillaume <i>Esnault</i> (Hénault) Françoys <i>Duault</i>, Julien <i>Golet</i> (pour
+Goulet) Françoys <i>Guillot</i>, Jehan <i>Fleury</i> Estienne <i>Nouel</i> (les Noël
+actuels), Michel <i>Hervé</i>, Pierres Esmery dit <i>Talbot</i>, Guillaume
+<i>Guilbert</i> (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes <i>Thomas</i>, Jehan
+<i>Pierres</i>, etc., etc.</p>
+
+<p>Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées,
+poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le
+froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux
+seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ
+lamentablement restreint pour un observateur.</p>
+
+<p>Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus,
+renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants
+d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front,
+accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme
+une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le
+crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.</p>
+
+<p>La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir
+une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair
+de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait
+avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.</p>
+
+<p>Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux
+fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela
+répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle
+ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie,
+produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression
+religieuse et artistique de cet imposant spectacle.</p>
+
+<p>N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du
+catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille
+tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout
+meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle!
+Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie
+symbolique plus éclatante de <i>Grande Lumière surgie pour éclairer tout
+homme venant en ce monde!</i></p>
+
+<p>Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu,
+cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique
+observance du cérémonial breton.</p>
+
+<p>Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends
+pas.</p>
+
+<p>La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à
+l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante
+cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi
+défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.<sup class="sml">73</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand
+ usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y
+ avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits
+ chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y
+ avait en outre deux <i>grandes chaudières</i> fournies du magasin,
+ pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des
+ Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On
+ avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit).
+ Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher
+ qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle
+ il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." <i>Journal des
+ Jésuites</i>--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25
+ décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel
+ pendant toutes les messes (de Noël)." <i>Journal des
+ Jésuites</i>--année 1646--page 74.</p></blockquote>
+
+<p>Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de
+la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château
+de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du
+Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme
+des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice.
+Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain,
+c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque
+amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres,
+balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles;
+bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans
+oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un
+fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade
+improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des
+batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par
+l'historique équipage de la <i>Grande Hermine</i>.</p>
+
+<p>L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de
+travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans
+connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des
+travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à
+cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots
+valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints
+du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs
+et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections
+égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les
+veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux
+besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant,
+intolérable.</p>
+
+<p>Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses
+courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards
+piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces
+festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de
+cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.</p>
+
+<p>Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de
+cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains
+de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les
+coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot
+FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches,
+attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le
+vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement
+travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je
+m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage
+(l'<i>esurgny</i> des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets,
+des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient
+probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de
+quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes,
+plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.<sup class="sml">74</sup></p>
+
+<p>En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était
+dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez
+une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux
+d'avirons étroitement liés ensemble.</p>
+
+<p>La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique,
+appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670
+Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps
+expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.<sup class="sml">75</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au
+ monde est <i>esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques
+ Cartier</i>, page 44, édition 1843.</p>
+
+<p> Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de
+ monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces
+ grains étaient faits de la nacre de certains coquillages
+ marins. Cartier appelle ces coquillages <i>esurgny</i>, les
+ sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient <i>wampum</i>.
+ Ferland <i>Histoire du Canada</i>; Tome Ier, page 30.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 75: On the last of September (1670) the priests made an
+ altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked
+ sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers
+ received the sacrament, as did also those of his late
+ colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their
+ party descending the Grand River towards Lake Érié, etc.
+ Parkman: <i>La Salle and the Discovery of the Great West</i>.
+ Chapitre II, page 18.</p></blockquote>
+
+<p>A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de
+toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à
+rouelle<sup class="sml">76</sup> pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre,
+étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes
+et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des
+étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules
+épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte
+des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de
+cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant
+grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude
+gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces
+engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en
+rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante,
+onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une
+véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme
+rutilantes, les feux croisés de ces <i>bâtons de guerre</i> dont la vue seule
+frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.<sup class="sml">77</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 76: <i>Dague à rouelle</i>: "Long poignard espagnol garni
+ d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire
+ des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot <i>dague</i>.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit
+ Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit
+ seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict
+ cappitaine et ses gens portoient tant de <i>bâtons de guerre
+ (arquebuse)</i> parce que de leur part n'en portoient nuls
+ (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour
+ leur marrisson (<i>en dépit de leur mécontentement</i>) ne
+ laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de
+ France et qu'il le sçavait bien. <i>Voyage de Jacques Cartier</i>,
+ 1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué,
+de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont
+était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint
+de remplacer le dôme du baldaquin par le <i>ciel</i> du dais, figuré,
+au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide
+comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une
+fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot <i>Saint Malo</i> écrit
+en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles,
+rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes,
+fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin
+improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en
+rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur
+le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et
+pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la
+mâture.</p>
+
+<p>Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les
+lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très
+naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la
+précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte,
+les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde,
+dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique,
+par la dernière brise de mer.</p>
+
+<p>Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la <i>Grande Hermine</i>
+ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin.
+Celle de droite, est la misaine de l'<i>Emérillon</i>. La toile du fond,
+celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se
+détachent en éventail appartient au <i>Courlieu</i>.</p>
+
+<p>Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?</p>
+
+<p>Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont
+marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres,
+aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un
+symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.</p>
+
+<p>Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.</p>
+
+<p>Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors
+Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint
+à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici
+maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au
+centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de
+voilure appartiennent à la nef-générale, la <i>Grande Hermine</i>. L'hermine
+est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la
+Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses
+ducs et les quartiers de son royal écu.</p>
+
+<p>Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.</p>
+
+<p>Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.</p>
+
+<p>Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint,
+d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur
+de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure,
+démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression
+d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais
+juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait
+lever de la panoplie.</p>
+
+<p>On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme,
+regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère
+distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et
+gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord
+classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon
+opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me
+disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit
+comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se
+recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à
+tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour
+Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent
+évidemment la patte caractéristique de l'échassier.</p>
+
+<p>C'est un <i>courlis</i>, me dit l'archéologue, un <i>courlieu</i>, pour parler le
+vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à
+l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la <i>Petite Hermine</i>. Vous
+savez, n'est-ce-as, que le nom de <i>Courlieu</i> fut changé en celui de la
+<i>Petite Hermine</i>, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques
+Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la
+légende de son château de poupe la symbolique image de son premier
+nom.<sup class="sml">78</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 78: La <i>Petite Hermine</i> portait auparavant (avant 1535)
+ le nom de <i>Courlieu</i>, changé pour ce voyage (celui de 1535).
+ Ferland: Tome I, page 21.</p></blockquote>
+
+<p>Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse
+d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son
+rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans
+la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa
+garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de <i>demoiselle</i>?</p>
+
+<p>Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de
+l'<i>Emérillon</i>, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là,
+plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile
+toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin
+d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du
+courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de
+la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle
+n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau,
+dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un
+geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une
+branche.</p>
+
+<p>Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des
+naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se
+nomme <i>émérillon</i>, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté
+pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve,
+gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.</p>
+
+<p>Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite
+crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de
+lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un
+vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses
+bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur
+bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries
+innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de
+façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien
+encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de
+quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse
+que tombée sous les pioches des démolisseurs.</p>
+
+<p>L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable
+habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du
+sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.<sup class="sml">79</sup></p>
+
+<p>Roquemado?</p>
+
+<p>Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour<sup class="sml">80</sup>, était au temps
+de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage
+célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée
+extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des
+meilleurs thaumaturges. <i>Notre-Dame de Roquemado</i>, Jacques Cartier lui
+fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant <i>y aller si Dieu
+lui donnait grâce de retourner en France.</i></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi
+ esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist
+ porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un
+ arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des
+ neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on
+ dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient
+ cheminer tant sans que malades yroient à la procession
+ chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant
+ la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il
+ eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict
+ ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de
+ Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de
+ retourner en France." <i>Voyage de Jacques Cartier</i> 1535-36,
+ feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour
+ mieux dire <i>Roque Amadou</i>, c'est-à-dire des Amans. C'est un
+ bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à
+ St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil.
+ N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de
+ Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600
+ habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition
+ contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage;
+ antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal,
+ épée du paladin Roland. Bouillet. <i>Dictionnaire universel
+ d'Histoire et de Géographie</i>, 1874, pages 1618-16, au mot
+ <i>Rocamadour</i>.</p>
+
+<p> Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.</p>
+
+<p> A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je
+ dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme
+ du mot ancien <i>Roquemado</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour,
+bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au
+capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur
+et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.</p>
+
+<p>Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille <i>ymage en
+remembrance de la vierge Marie</i>, avec sa figure écaillée, racornie,
+envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une
+moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de
+la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique
+n'avait pas quitté l bord de la <i>Grande Hermine</i> depuis la course
+fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque
+et encore plus en ressemblance des hommes et des <i>artistes</i> de ce temps.
+Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à
+cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal
+assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du
+Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.</p>
+
+<p>Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art
+chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était
+demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle,
+l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et
+rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, <i>le plus beau des
+Enfants des hommes</i>, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à
+l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui
+la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente.
+Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls,
+une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres,
+et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les
+regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?</p>
+
+<p>J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à
+l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une
+suave et pénétrante expression religieuse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12"><i>Adeste, fideles, laeti, triumphantes;</i></p>
+ <p class="i12"><i>Venite, venite in Bethleem,</i></p>
+ <p class="i12"><i>Natum videte Regem Angelorum.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique,
+le vieux <i>noël</i> par excellence, un <i>lied</i> centenaire comme le
+Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans
+le Ciel, pendant l'éternité, <i>les hommes de bonne volonté</i> la chanteront
+en souvenir de la Terre.</p>
+
+<p>L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12"><i>Venite, adoremus Dominum.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et le solo de reprendre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12"><i>En, grege relicto, humiles ad cunas</i></p>
+ <p class="i12"><i>Vocati pastores approperant;</i></p>
+ <p class="i12"><i>Et nos ovanti gradu festinemus.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un
+hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme
+sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le
+bout.</p>
+
+<p>La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la
+caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos
+clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir
+trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements
+de la manoeuvre.</p>
+
+<p>Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus
+suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient
+regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles
+de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires,
+chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé
+qui s'endort.</p>
+
+<p>Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition
+de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie,
+aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins
+pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.</p>
+
+<p>A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la
+chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle
+vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace,
+semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude
+même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au
+moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un
+vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au
+crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient
+d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des
+volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une
+cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et
+blanchir l'Atlantique.</p>
+
+<p>Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon
+des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le
+colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces
+des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire
+d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes
+tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires
+indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses
+dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages
+d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de
+l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en
+dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de
+Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires
+rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les
+heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres
+s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse
+qu'inconnue.</p>
+
+<p>Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant
+au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques
+compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques
+soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre,
+tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière
+bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues,
+scintillantes comme des astres.</p>
+
+<p>Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel
+du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la
+vision ravissante du <i>chez-nous</i> dans la patrie, un <i>at home</i> hélas!
+loin de douze cents lieues.</p>
+
+<p>Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé
+de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce
+qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de
+l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente,
+toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de
+l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages
+s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en
+plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre
+le sol natal et le proscrit!</p>
+
+<p>Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent
+silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où
+l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement
+l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts
+que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le
+reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique
+le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.</p>
+
+<p>Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne
+sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les
+vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la
+taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste,
+cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût
+broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.</p>
+
+<p>Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière,
+c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer!
+Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans
+les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à
+Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de
+marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les
+églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui
+demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde,
+à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde,
+éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le
+navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra,
+peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.</p>
+
+<p>Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme
+une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé
+qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe.
+L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et
+reposée.</p>
+
+<p><i>In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum.
+Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine
+ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat
+lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non
+comprehenderunt...</i></p>
+
+<p><i>Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe
+était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été
+faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En
+Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière
+luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise...</i></p>
+
+<p>Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous
+rappellent-elles pas quelque chose?</p>
+
+<p>Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux
+lèvres.</p>
+
+<p>A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là...
+ne me rappelait rien.</p>
+
+<p>Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant
+un cours à ses élèves:</p>
+
+<p>Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du
+feuillet vingt-sixième de la relation:</p>
+
+<p>"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple
+(d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'<i>In principio</i>,
+faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
+donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer
+chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (<i>prit</i>) une paire
+d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre
+Seigneur. Sy que (<i>de telle sorte que</i>) tous les assistants le peurent
+ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent
+merveilleusement bien entendibles (<i>attentifs</i>)."</p>
+
+<p>Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le
+récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page
+de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que
+l'orthographe.</p>
+
+<p>Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée,
+Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la
+voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque
+apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.</p>
+
+<p>Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de
+Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée
+grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en
+gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de
+républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait
+mieux chercher <i>tout d'abord le chemin du ciel</i> avant de trouver <i>la
+route de la Chine</i>. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre
+se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les
+primeurs et la primauté des <i>terres neuves</i> d'Amérique, Jacques
+Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en
+guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant,
+en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en
+reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel
+d'un pays plus grand que l'Europe.</p>
+
+<p>Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce
+sauvage pays l'art infernal des <i>traiteurs</i>, l'amour maudit de l'argent,
+jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation
+évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable
+liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de
+l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires
+catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de
+l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu
+la découverte du Nouveau Monde.</p>
+
+<p>Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de
+l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du
+Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière
+pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage
+tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,<sup class="sml">81</sup> Jacques Cartier ne
+parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est,
+ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de
+parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité
+de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays,
+il ne dit pas la France, mais <i>la Terre</i>, parce que la Terre, pour
+l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages
+ du <i>royaume d'Hochelaga</i> eut lieu le 3 octobre 1535.</p></blockquote>
+
+<p>Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux
+bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un
+sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant
+que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le
+misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose
+presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et
+si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de
+l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!</p>
+
+<p>En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du
+Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait
+grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe,
+était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui
+était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel
+soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue,
+si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations
+d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!</p>
+
+<p>A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine
+de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène
+puisse saisir davantage la formidable valeur du mot <i>éternel</i>.</p>
+
+<p>Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet
+évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la
+circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui
+parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui
+était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses
+Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure
+l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui
+n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré,
+revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de
+l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que
+les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un
+ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!</p>
+
+<p>Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se
+trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière
+tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité
+chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du
+Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut
+d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne
+doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que
+pour y faire régner Jésus-Christ.<sup class="sml">82</sup></p>
+
+<p>N'est-ce pas que le <i>Père de la Nouvelle-France</i> continuait à la fois le
+rôle et la mission de son Découvreur?</p>
+
+<p>Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le
+bord de la nef-générale: <i>Grande Hermine</i>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 82: Hubert Larue: <i>Histoire Populaire du Canada</i>, page
+ 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du
+ Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit
+ enfant une récompense surabondante à ses travaux
+ apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où
+ il avait découvert le <i>Père des Eaux</i>, écrivait dans sa
+ relation:</p>
+
+<p> <i>Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme,
+ j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce
+ que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous
+ passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier
+ les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après
+ quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de
+ l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il
+ mourût par une providence admirable pour le salut de cette
+ âme innocente</i>.</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>LA PETITE HERMINE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Nous traversâmes l'espace qui séparait le <i>Courlieu</i> de la <i>Grande
+Hermine</i>, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille
+de la <i>Petite Hermine</i>, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.</p>
+
+<p>Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui
+m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries
+plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes
+d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle
+éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient
+les canons.<sup class="sml">83</sup> Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et
+calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air,
+simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites
+fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la
+caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur
+ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de
+bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre
+m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables
+ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris
+de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise
+de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate
+attention!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un
+ retranchement avait été élevé autour des navires et armé de
+ pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes
+ les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage
+ prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages,
+ passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les
+ Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse.
+ Ferland, <i>Histoire du Canada</i>, page 33.</p></blockquote>
+
+<p>Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les
+mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans
+des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur
+mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant
+les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement
+arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des
+paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une
+convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout
+de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller
+d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans
+chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et
+retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un
+recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible
+ennemie, et, finalement, ne point partir!</p>
+
+<p>Comme ils sont entassés! m'écriai-je.</p>
+
+<p>Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le <i>Courlieu</i> les
+malades de la <i>Grande Hermine</i>, afin de préparer le bord e la
+nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de
+Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait
+intolérable. Devinez combien ils sont?</p>
+
+<p>Au moins vingt-quatre.</p>
+
+<p>Bien touché, vous avez fait mouche.</p>
+
+<p>Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: <i>tassés comme
+harengs en caque</i>?</p>
+
+<p>Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie
+épidémique?</p>
+
+<p>Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez
+ces malheureux à la bouche.</p>
+
+<p>Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me
+dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"</p>
+
+<p>Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette
+atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la
+fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans
+la cale, pour chauffer le navire.</p>
+
+<p>C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives
+enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères.
+Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme
+de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche
+devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il
+empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses
+pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la
+catastrophe finale.</p>
+
+<p>A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques
+tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien
+entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir
+jusqu'au blasphème.</p>
+
+<p>Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier),
+s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec
+anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême
+violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière
+à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du
+missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des
+rhétoriciens:</p>
+
+<p>Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il
+est toujours cloué!</p>
+
+<p>L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence
+naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée,
+harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité
+comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons
+de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un
+homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait
+en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales
+et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère,
+se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.</p>
+
+<p>Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et
+l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien
+longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq<sup class="sml">84</sup> partiront par
+le sabord.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536)
+ nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et
+ principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques
+ Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord
+de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas
+Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les
+autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier.
+Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de
+l'<i>Emérillon</i>.</p>
+
+<p>Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant
+toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée
+laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la
+caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me
+fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque
+aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond
+d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut
+candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière
+brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries
+du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât
+d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage
+l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt
+je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait,
+à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques.
+Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons
+les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de
+goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien
+l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait
+penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de
+la paix.</p>
+
+<p>Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques
+Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du
+crucifix.</p>
+
+<p>C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la
+flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle
+expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce
+des cheveux comme des rides profondes du visage.</p>
+
+<p>Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade
+endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère
+qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.</p>
+
+<p>Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.</p>
+
+<p>--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Laquelle donc?</p>
+
+<p>Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la
+Terre pour souffrir encore plus que vous!</p>
+
+<p>Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!</p>
+
+<p>Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant:
+"Landerneau! Ah! mon village!"</p>
+
+<p>L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir
+éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la
+figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.</p>
+
+<p>L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne
+Reumevel.<sup class="sml">85</sup> A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à
+Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels
+reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la
+navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le
+premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à
+mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 85: ou Princevel.</p></blockquote>
+
+<p>Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le
+pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai
+de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne
+Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui
+aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus
+regarder personne.</p>
+
+<p>Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière.
+Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le
+suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès
+Gilles Staffin<sup class="sml">86</sup> tous du bord de la <i>Grande Hermine</i>. Ils ne font que
+semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs
+lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars
+de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un
+oeil d'espion!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 86: ou Stuffin.</p></blockquote>
+
+<p>J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme
+un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et
+qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en
+toile à voile, deux grosses larmes.</p>
+
+<p>Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages
+sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la
+Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes
+et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie
+grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: <i>Bretagne!
+Bretagne!</i> toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique
+de l'Évangile, ramasserait son grabat.</p>
+
+<p>Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas
+éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût
+redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout
+auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un
+mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il
+crut qu'il se levait debout.</p>
+
+<p>Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non
+seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils
+sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons
+voisines sur la même rue, celle de la <i>Mouette</i>. Ce marin porte un nom
+étrange, Yvon LeGal.<sup class="sml">87</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le
+ rôle d'équipage du <i>Henri IV</i>, l'un des paquebots de la ligne
+ Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant
+ venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887,
+ avec la barque <i>Wylo</i>, il s'en suivit un procès célèbre devant la
+ Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du <i>Henri
+ IV</i>, se nommait <i>Le Galle</i>;--Augustin Le Galle de St-Brieuc,
+ France, marin, âgé de 39 ans.</p></blockquote>
+
+<p>Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris
+qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son
+dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec
+vingt-quatre autres bons <i>compagnons de mer</i>, restés chez nous à cause
+du scorbut.</p>
+
+<p>Quelle heure est-il demanda le scorbutique.</p>
+
+<p>Vingt minutes à l'Horloge Virante,<sup class="sml">88</sup> lui répondit l'aumônier, avec un
+beau sourire.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 88: <i>Orloge Virante</i>, c'est-à-dire, <i>minuit</i>. Le temps était
+ mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août,
+ jusques à l'<i>orloge virante</i>, fîmes courir environ quinze lieues
+ jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les
+ Isles <i>Sainct Germain</i>." <i>Voyage de Jacques-Cartier</i>, 1535-36,
+ page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition
+ de 1545.</p></blockquote>
+
+<p>--Aujourd'hui la Fête de Noël! <i>Le jour est fériau,--Na, unau, nau!
+Da-oui!</i> C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à
+la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël
+d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit
+là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père
+avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant
+le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de
+la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur,
+soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait
+d'acolyte avec Mérault, <i>de la Grève</i>. Je me tenais moi, dans le bon
+coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à
+genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis
+que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la
+fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. <i>Terr-i-ben</i>!
+Je vois tout cela d'ici.</p>
+
+<p>Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat
+voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie,
+une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à
+ça!</p>
+
+<p>Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une
+prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos
+d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé
+à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'<i>Élévation</i>. Oh!
+la bonne farce!</p>
+
+<p>Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des
+arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises
+paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort
+comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un
+beau grand rond autour de nos deux querelleurs. <i>Da-oui!</i> l'on se serait
+cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers
+de Roc-Amadour qui se battent.</p>
+
+<p>Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit
+le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A
+tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le
+lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis
+que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le
+damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à
+mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! <i>Terr-i-ben!</i> comme je le
+regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas
+de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le
+briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends
+donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou
+sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à
+l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.</p>
+
+<p>Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui
+s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute
+notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le
+<i>réveillon</i>. O la bonne farce! <i>Da-oui!</i> En a-t-il fallu manger de
+vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en
+scorbut!</p>
+
+<p>Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans
+l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le
+Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision
+présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux
+de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.</p>
+
+<p>LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps
+passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que
+je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie,
+la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas
+sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle
+dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc,
+est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à
+voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on
+les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?</p>
+
+<p>Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette
+nuit avec la vieille mère!</p>
+
+<p>Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault,
+de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais
+des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles
+doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église,
+récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles
+doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus.
+Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop
+loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec
+colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres,
+et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de
+nids plus vides que le <i>chez-nous</i> de St. Brieuc!</p>
+
+<p>Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre
+porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et
+moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin,
+inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y
+aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il
+advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés!
+Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa
+promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est
+pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il
+s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du
+lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les
+autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de
+s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les
+vieux noëls de la Bretagne.</p>
+
+<p>Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit
+être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le
+premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à
+allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable
+nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres
+Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne
+éteinte maintenant, et pour toujours.</p>
+
+<p>Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à
+contre-coeur.</p>
+
+<p>Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!</p>
+
+<p>L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!</p>
+
+<p>Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que
+c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la
+chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les
+losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui
+qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.</p>
+
+<p>Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en
+toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos,
+comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage,
+hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins
+de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir
+silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il
+identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un
+interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume
+de Guernezé; puis quatre <i>Jehan</i> du bord de la <i>Grande Hermine</i>: <i>Jehan</i>
+Go, un <i>pays</i> de Quiberon; le charpentier <i>Jehan</i> Aismery, de Vannes;
+<i>Jehan</i> Maryen, de Nantes; et <i>Jehan</i> Jacques Morbihen, <i>Da-oui!</i> il
+savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus
+courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc,
+Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la
+rue du Guesclin.</p>
+
+<p>Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. <i>Terr-i-ben!</i> Je
+crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un
+mort.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement,
+tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men
+fondre le coeur dans la poitrine:</p>
+
+<p>Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!</p>
+
+<p>Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la
+cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!</p>
+
+<p>Le père dit encore:</p>
+
+<p>Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise,
+provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits
+bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux.
+Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le
+matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se
+changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui:
+"Malédiction!"</p>
+
+<p>Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être
+entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix
+craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas!
+Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!</p>
+
+<p>Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il
+n'osait pas même regarder.</p>
+
+<p>Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St.
+Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité
+à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote
+guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant
+fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la
+cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en
+vue du ciel, (il appelait cela l'<i>entrée du port</i>, pour les caboteurs)
+qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires,
+grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres
+du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.</p>
+
+<p>Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait
+voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.<sup class="sml">89</sup>
+Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se
+disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là
+haut sur les falaises de Bretagne: <i>Les feux du Purgatoire!</i></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier
+ enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui
+ proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de
+ mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour
+ concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les
+ précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent
+ dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on
+ appela <i>lazarets</i>, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot
+ <i>Quarantaine</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans
+doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa
+dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.</p>
+
+<p>Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible,
+attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant
+que par une épouvantable fixité des yeux.</p>
+
+<p>Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide,
+m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne
+trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire
+paralysée.</p>
+
+<p>Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle
+d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me
+donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai
+souvenir, je prie!"</p>
+
+<p>Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la
+hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.</p>
+
+<p>Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient
+de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête
+de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!</p>
+
+<p>Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû
+être épouvantable.</p>
+
+<p>Non, répondit l'aumônier.</p>
+
+<p>C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que
+l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans
+la poitrine.</p>
+
+<p>C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.</p>
+
+<p>Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais
+encore mieux être endormi.</p>
+
+<p>Pourquoi? demanda l'aumônier.</p>
+
+<p>Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour
+retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du
+royaume pour les deux ailes d'un rêve!</p>
+
+<p>Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler
+l'apothicaire.</p>
+
+<p>LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la
+tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une
+pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e
+Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des
+Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge,
+apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches!<sup class="sml">90</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du
+ scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en
+ employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre
+ qu'il désigna. Cet arbre, nommé <i>anedda</i> par les sauvages, était
+ vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut
+ essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si
+ complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur
+ pied en huit jours. Ferland: <i>Histoire du Canada</i>, Tome Ier, page
+ 35.</p>
+
+<p> La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son
+ succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de
+ Jacques Cartier:</p>
+
+<p> ...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès
+ malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le
+ dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure
+ d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils
+ eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle.
+ Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en
+ avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison.
+ Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte
+ médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte
+ que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en
+ France a esté employé es six jours; lequel à faict telle
+ opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier
+ y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en
+ eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six
+ jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on
+ voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu.
+ <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p><i>Da-oui!</i> elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les
+emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!</p>
+
+<p>Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau
+matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va.
+Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le <i>pourquoi</i> de
+l'arrivée et le <i>comment</i> du retour. Cette bêtise là, cette colossale
+équippée, ça s'appelle <i>la Gloire</i>... avant de partir.</p>
+
+<p>Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang
+fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de
+colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une
+mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque
+chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette
+terre de Caïn? <sup class="sml">91</sup> Le sais-tu toi, Anthoine?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte
+ du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce
+ seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains
+ (<i>mais</i>) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres
+ aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le
+ Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans
+ un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et
+ en l'Isle de <i>Blanc Sablon</i> n'y a autre chose que mousse et
+ petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en
+ somme, je pense que <i>cette terre est celle que Dieu donna à
+ Caïn</i>." <i>Premier Voyage de Jacques Cartier</i> (1534), ch. 8, pages
+ 5 et 6.</p></blockquote>
+
+<p>Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son
+exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à
+cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.</p>
+
+<p>Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une
+lame de scalpel. Puis il dit:</p>
+
+<p>Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette
+nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour
+y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de
+naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il
+aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une
+flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette
+pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les
+console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour
+différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la
+raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?</p>
+
+<p>Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.</p>
+
+<p>C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon
+LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique
+des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.</p>
+
+<p>Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous
+rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela;
+d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! <i>le
+chez-nous! le chez-nous!!</i> il faut encore plus de courage pour le
+quitter que pour le défendre!</p>
+
+<p><i>Malo! Malo!!</i><sup class="sml">92</sup> bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs
+voix, ça nous fait comme cela nous autres!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 92: <i>Malo! Malo!!</i> cri breton répondant à l'exclamation
+ française: <i>Vive! Vive!!</i></p></blockquote>
+
+<p>Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la
+gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés
+sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur
+avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait
+long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de
+curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces
+prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières
+lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!</p>
+
+<p>Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons!
+dit-il.</p>
+
+<p>C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel;
+Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan
+Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de
+Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan
+Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.</p>
+
+<p>Alors Yvon LeGal se leva:</p>
+
+<p>Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse
+fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la
+vieille Armorique, je propose trois <i>Noëls</i> en son honneur! Ça, mes
+gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!</p>
+
+<p>Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand
+Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant
+de tous ses membres. <i>Dame!</i> qu'il dit, c'est comme cela, vous autres;
+vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas
+généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau!
+Quelle bonne nouvelle?</p>
+
+<p>Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village
+n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien
+Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons
+voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales
+de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de
+la Mer.</p>
+
+<p>Bertrand Samboste répéta:</p>
+
+<p>Quelle nouvelle?</p>
+
+<p>Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la
+Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir
+encore plus que vous.</p>
+
+<p>Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis
+il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:</p>
+
+<p>Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!</p>
+
+<p>Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe
+d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le
+mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!</p>
+
+<p>Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il
+dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez?
+A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il
+vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la
+patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.</p>
+
+<p>Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce,
+les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi
+leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat
+d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!</p>
+
+<p>Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur
+son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la
+chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.</p>
+
+<p>Que cherchez-vous dit-il?</p>
+
+<p>Samboste répondit: <i>Terr-i-ben!</i> Vous me faites peur!</p>
+
+<p>Qui? Moi?</p>
+
+<p>Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la <i>toilette
+de Philippe!</i> Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le
+chemin, <i>le chemin de Rougemont!</i></p>
+
+<p>Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je
+n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la
+<i>Grande Hermine</i> le signal de l'<i>Élévation</i> de la messe pour réciter
+avec vous tous les Prières de la Nativité.</p>
+
+<p>Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu
+dire par <i>la toilette de Philippe</i>. Quel était ce pauvre Philippe dont
+il parlait si mélancoliquement? Et <i>le chemin de Rougemont</i>, où
+menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de
+suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route
+inconnue devait courir droit au cimetière, et le <i>pauvre Philippe</i> ne
+devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un
+sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en
+route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation
+formidable ébranla l'atmosphère.</p>
+
+<p>Le canon! dit l'aumônier, l'<i>Élévation</i> de la messe! A vos rangs
+matelots!</p>
+
+<p>En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve
+d'honneur.<sup class="sml">93</sup> L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient
+à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait
+sur le pont de la <i>Petite Hermine.</i></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier
+ qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la
+ Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du
+ <i>Journal des Jésuites</i> le prouvent surabondamment:</p>
+
+<p> "M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (<i>de
+ la messe de minuit</i>) plusieurs coups de canon lorsque notre F.
+ sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on
+ ne tira point." <i>Journal des Jésuites</i>, page 21. (25 Décembre
+ 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de
+ minuit." <i>Journal des Jésuites</i>, page 74. (25 Décembre 1646.) Le
+ Fort tira cinq coups au <i>Te Deum</i> de la messe de minuit. <i>Journal
+ des Jésuites</i>, page 97. (25 Décembre 1647.)</p></blockquote>
+
+<p>Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides
+du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de
+parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un
+parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage
+dans la direction de la <i>Grande Hermine</i>, récita d'une voix grave et
+douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui
+toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Votis Pater annuit,</p>
+ <p class="i12">Justum pluunt sidera:</p>
+ <p class="i12">Salvatorem penuit,</p>
+ <p class="i12">Intacta puerpera:</p>
+ <p class="i12">Homo Deus nascitur.</p>
+<br>
+ <p class="i12">Tu, lumen de lumine,</p>
+ <p class="i12">Ante solem funderis;</p>
+ <p class="i12">Tu, numen de numine,</p>
+ <p class="i12">Ab aeterno gigneris,</p>
+ <p class="i12">Patri par prognies.</p>
+<br>
+ <p class="i12">Tantus es! et superis,</p>
+ <p class="i12">Quae te praemit caritas!</p>
+ <p class="i12">Sedibhus delaberis:</p>
+ <p class="i12">Ut surgat infirmitas,</p>
+ <p class="i12">Infirmus humi jaces.</p>
+</div></div>
+
+
+
+<p>J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec
+un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi
+Catholique.</p>
+
+<p>Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!</p>
+
+<p>Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité,
+monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là,
+voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le
+paradoxe a raison, en toilette comme en musique: <i>Rien de neuf comme le
+vieux.</i> Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah!
+mon ami, si vous <i>écoutiez</i> au lieu d'<i>entendre</i>! Oui, si vous écoutiez
+attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises
+du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent
+ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un
+art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!</p>
+
+<p>Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être
+pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse,
+on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame,
+l'invocation solennelle et magistrale du <i>Veni Creator Spiritus</i>? elle
+me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est
+plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix
+et de l'orgue.</p>
+
+<p><i>Veni Creator Spiritus!</i> d'est lui que chantaient les trois équipages de
+Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535,
+un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et
+que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la
+Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!</p>
+
+<p><i>Veni Creator Spiritus!</i> Samuel de Champlain, à Québec,<sup class="sml">94</sup> La Violette,
+à Trois-Rivières,<sup class="sml">95</sup> Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à
+Montréal,<sup class="sml">96</sup> l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des
+Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de
+philosophie. <sup class="sml">97</sup> <i>Veni Creator Spiritus!</i> c'est lui que chantait Laval
+au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent,
+dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son
+Université. <i>Veni Creator Spiritus!</i> c'est lui que chantaient les
+avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables
+de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs
+bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St.
+Jean-Baptiste, St. Michel. <i>Veni Creator Spiritus!</i> c'est lui que
+chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus
+héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la
+course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission
+flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent
+avec tant de justesse la <i>Mission des Martyrs</i>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des
+ Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en
+ présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.</p>
+
+<p> "Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font
+ dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y
+ trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien.
+ Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien
+ répondu de toute la Logique."</p>
+
+<p> "Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville
+ soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne
+ compagnie." <i>Le Journal des Jésuites</i>, pages 345 et 355. Ferland:
+ <i>Histoire du Canada</i>, Tome II, page 63.</p></blockquote>
+
+<p><i>Veni Creator Spiritus!</i> les trois pouvoirs civils de la Nouvelle
+France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le
+chantaient aux séances solennelles du <i>Conseil Supérieur</i> à Québec, et a
+l'arrivée des nouveaux vice-rois.</p>
+
+<p>Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges,
+fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont
+demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et
+d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le
+collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et
+le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix
+ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie,
+rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier
+écho. <i>Veni Creator Spiritus!</i></p>
+
+<p>Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière
+élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense
+auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur
+de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.</p>
+
+<p>Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la
+<i>Petite Hermine</i> me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant
+un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Coelum cui regia,</p>
+ <p class="i12">Stabulum non respuis;</p>
+ <p class="i12">Qui donas imperia,</p>
+ <p class="i12">Servi formam induis:</p>
+ <p class="i12">Sic teris superbiam.</p>
+</div></div>
+
+<p>Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la
+musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis
+comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites,
+comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras
+vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de
+vieillesse!</p>
+
+<p>Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique,
+l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que
+m'inspire la prière du <i>Veni Creator</i> chantée dans nos églises. A vous
+maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur
+d'autres hymnes liturgique, avec le <i>Te Deum</i>, par exemple, un beau
+sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons,
+marchez!</p>
+
+<p>Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec
+cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le <i>Te
+Deum</i> chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année
+1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de
+la découverte du Canada; et le <i>Te Deum</i> chanté à Québec, par Samuel de
+Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du
+pays; le <i>Te Deum</i>, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la
+colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur
+les féroces Iroquois; plus tard, le <i>Te Deum</i> chanté, à Notre Dame de
+Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le <i>Te Deum</i>
+chanté, par Louis Henepin, au lancement du <i>Griffon</i> sur la rivière
+Niagara; puis les <i>Te Deum</i> militaires, portant, comme des drapeaux de
+régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758;
+celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de
+sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de
+Vaudreuil, à la chapelle de <i>Notre Dame des Victoires</i>, pour remercier
+Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de
+l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de
+Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée
+canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de
+Carillon!</p>
+
+<p>Ce <i>Te Deum</i> est sans conteste la plus brillante de toutes ces
+répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse
+pas oublier le <i>Te Deum</i> que Marie de l'Incarnation récitait avec ses
+religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650
+pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que
+devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver
+son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre <i>Te Deum</i> que les
+Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on
+apportait au Collège <i>la bonne nouvelle</i> qu'un père missionnaire avait
+été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les
+terribles bourgades iroquoises.</p>
+
+<p><i>Bonnes nouvelles!</i> comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut
+d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un
+an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures:
+souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel
+Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de
+Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la
+population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins
+au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites
+chantant un <i>Te Deum</i>!</p>
+
+<p>Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus.
+L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Nobis ultro similem,</p>
+ <p class="i12">Te praebes in omnibus;</p>
+ <p class="i12">Debilibus debilem,</p>
+ <p class="i12">Mortalem mortalibus;</p>
+ <p class="i12">His trahis nos vinculis.</p>
+<br>
+ <p class="i12">Com aegris confunderis,</p>
+ <p class="i12">Morbi labem nesciens;</p>
+ <p class="i12">Pro peccatis pateris,</p>
+ <p class="i12">Peccatum non faciens:</p>
+ <p class="i12">Hoc uno dissimilis.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus
+intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de
+mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation
+désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes
+l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?</p>
+
+<p>Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et
+l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies
+d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit
+tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant
+de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume
+inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la
+pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.</p>
+
+<p>Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour
+ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se
+centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille
+sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de
+l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien.
+Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les
+noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre
+1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de
+Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust<sup class="sml">98</sup>, de
+Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,<sup class="sml">99</sup> réunis avec leurs familles dans
+la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à
+chaudes larmes la prière du matin.<sup class="sml">100</sup> Connaissez-vous spectacle plus
+navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans
+hostie?<sup class="sml">101</sup> Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où
+des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de
+la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que
+seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier
+ paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un
+ accident. <i>Dictionnaire Généalogique</i> de l'abbé Tanguay.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après
+ la prise de Québec par les Kertk.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains
+ d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour,
+ les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries
+ et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils
+ s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays
+ avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de
+ joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le
+ drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent
+ assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la
+ demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24
+ Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland:
+ <i>Histoire du Canada</i>, Tome I, page 252.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier
+ de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de
+ Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut
+ terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les
+ prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce
+ fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien
+ accentuée." L. O. David: <i>Les patriotes de 1837-38</i>. page 245.</p></blockquote>
+
+<p>Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de
+chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en
+générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit
+tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de
+croire en elle jusqu'à la fin!</p>
+
+<p>La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de
+laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce
+qu'elle fut à ces <i>habitants</i> héroïques, à ces robustes patriotes, qui
+criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois
+grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri
+IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, <i>le
+petit roi de Vimeux</i>, <sup class="sml">102</sup> de Pontgravé, le <i>marchand-corsaire</i>, <sup class="sml">103</sup> de
+Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!</p>
+
+<p>Les trois grands navires se nommaient le <i>Saint-Pierre</i>, le
+<i>Saint-Jean</i>, le <i>Don de Dieu</i>. Ils portaient la fortune d'un homme plus
+heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête,
+une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa
+République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire
+Romain.<sup class="sml">104</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier
+ appelait le <i>Petit Roi de Vimeux</i> à cause du crédit illimité dont
+ ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: <i>Histoire du
+ Canada</i>, Tome Ier, page 38.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces
+ navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les
+ hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de
+ commerce, criaient <i>Malouin</i> et passaient sous la protection de
+ leur courage."</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles
+ carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.</p>
+
+<p> L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés
+ d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que
+ le Royaume-Uni.</p>
+
+<p> L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles
+ carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745
+ milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute
+ l'Europe.</p>
+
+<p> La surface du monde entier est évaluée par les géographes à
+ 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui
+ seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.</p></blockquote>
+
+<p>Le <i>Saint-Pierre</i>! le <i>Saint-Jean</i>!! le <i>Don de Dieu</i>!!! Dites-moi quel
+prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois
+vaisseaux? <i>Pierre!</i> l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain
+avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le
+salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? <i>Jean!</i> l'apôtre
+de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada
+Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus
+étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui
+que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: <i>Père de la Nouvelle
+France</i>? Le <i>Don de Dieu!</i> Après le paradis, en connaissez-vous un plus
+magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?<sup class="sml">105</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte
+ vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui
+ bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant
+ qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la
+ Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une
+ église sous le vocable caractéristique de <i>Notre-Dame de
+ Recouvrance</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de
+répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il
+me parut avoir grand et urgent besoin.</p>
+
+<p>L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait <i>Amen</i>
+à la belle et sainte aspiration du dernier verset:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Cujus igne coelitus,</p>
+ <p class="i12">Caritas accenditur,</p>
+ <p class="i12">Ades alme Spiritus:</p>
+ <p class="i12">Qui por nobis nascitur,</p>
+ <p class="i12">Da Jesum diligere.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de
+péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques
+me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête
+complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes
+magistrales de <i>Veni Creator</i> du <i>Te Deum</i>, du <i>Vexilla Regis
+prodeunt</i>,<sup class="sml">106</sup> de l'<i>Ave Maris Stella</i>, du <i>Pange lingua gloriosi</i>
+m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu
+marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de
+recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines,
+car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se
+fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude
+exaltée pour cet <i>étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère
+de la crois éclatant aux yeux de l'univers</i>, et qui valait à mon pays, à
+cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables
+bienfaits et un honneur immortel!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 106: Le chant du <i>Vexilla Regis</i> se rattache à deux
+ événements historiques également fameux et de circonstance
+ presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de
+ possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France
+ Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de
+ Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir
+ entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril
+ 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert
+ Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis
+ XIV.</p>
+
+<p> Le chant du <i>Vexilla Regis Prodeunt</i> rappelle encore les tortures
+ du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et
+ mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la
+ perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un
+ coeur ferme, chantant le <i>Vexilla</i> et je me souviens que je
+ réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: <i>Impleta
+ sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus,
+ regnaavit a ligno Deus.</i>" <i>Relations des Jésuites</i>, année 1653,
+ ch. IV, page 12.</p>
+
+<p> Le chant du <i>Pange linguam gloriosi</i> rappelle une égale
+ tristesse, peut-être même un plus long courage:</p>
+
+<p> "Mon cher amy,"</p>
+
+<p> "Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si
+ j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay
+ bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons
+ été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que
+ pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres
+ prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous
+ nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient
+ Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la
+ Sainte Vierge, ou bien l'<i>Ave Maris Stelle</i>, ou bien le <i>Pange
+ lingua</i>, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en
+ moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous
+ entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de
+ le faire." <i>Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières.
+ Relations des Jésuites</i>, 1661, page 35.</p></blockquote>
+
+<p>Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du <i>Courlieu</i>, apparut sur
+l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la <i>Grande
+Hermine</i>. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et
+dit:</p>
+
+<p>"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la <i>Petite Hermine</i>, en ma qualité
+de <i>maistre de la nef</i>, je demande deux trompettes pour répondre sur le
+pont aux sonneries du vaisseau-amiral."</p>
+
+<p>L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter
+la diane.<sup class="sml">xxx</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie
+ en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je
+ réponds de la manière suivante:</p>
+
+<p> "Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga,
+ hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda <i>sonner les
+ trompettes et autres instruments de musique</i>, desquels le dit
+ peuple fust fort réjoui." <i>Voyage de Jacques Cartier</i>. 1535-36,
+ verso du feuillet 26, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent
+des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient
+suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité
+pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes
+de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de
+mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par
+l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les
+bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand
+Samboste, les deux gars de St-Brieuc.</p>
+
+<p>A vos rangs! commanda le <i>maistre de nef</i>.</p>
+
+<p>L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.</p>
+
+<p>Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une
+musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland,
+fantastique autant que l'<i>hallali</i> du <i>Féroce chasseur</i> passant à la
+vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les
+nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère
+harmonique pour l'équipage de la <i>Petite Hermine</i>: l'orgueil de la
+caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément
+la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.</p>
+
+<p>Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que
+tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la <i>Grande Hermine</i>.
+C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères
+d'armes et d'aventure, les invalides du <i>Courlieu. Per jou!</i><sup class="sml">108</sup> il ne
+fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans
+réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la
+discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait
+à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à
+l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule
+prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil,
+les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe
+d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des
+bastingages.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 108: <i>Per jou</i>, abréviation de <i>Per Jovem</i>, c'est-à-dire: par Jupiter!</p></blockquote>
+
+<p>Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut,
+au-dessus de nos têtes des <i>Noëls</i><sup class="sml">109</sup> interminables, je m'approchai avec
+Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques
+trompettes redescendus à la chambre des batteries.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 109: <i>Noël!</i> le cri de joie du Moyen-Age.</p></blockquote>
+
+<p>Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche
+s'étaient rouvertes!</p>
+
+<p>Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!</p>
+
+<p>Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?</p>
+
+<p>L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait
+tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent
+souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait
+dans cette direction... vers l'est... arriverait...</p>
+
+<p>Bertrand Samboste n'acheva pas
+
+Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.</p>
+
+<p>Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de
+larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se
+saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une
+étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes
+leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les
+personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion
+dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait
+entendus!</p>
+
+<p>Alors je m'expliquai leur courage!</p>
+
+<p>Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les
+principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes
+supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.</p>
+
+<p>Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les
+yeux!</p>
+
+<p><i>Da-oui!</i> répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.</p>
+
+<p>Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!</p>
+
+<p>Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la <i>Petite
+Hermine</i>, croyez-moi, compatriote, le <i>mal du pays</i> en tuera plus ici
+que le <i>mal de terre</i>. <sup class="sml">110</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 110: <i>Mal de terre</i> ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de
+ Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la
+ maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut
+ appelé plus tard <i>mal de terre</i> mais que l'on pourrait qualifier
+ plus proprement de <i>mal de mer</i>, parce que, selon toute évidence,
+ il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux.
+ Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait
+ produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente
+ hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la
+ liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à
+ cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les
+ sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction
+ d'épinette blanche." Benjamin Sulte: <i>Histoire des
+ Canadiens-Français</i>, Tome Ier, page 130.</p>
+
+<p> L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans
+ l'hiver de l'année 1604 et 1605:</p>
+
+<p> "M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain
+ l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française
+ (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière
+ des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi
+ nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue
+ de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de
+ commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on
+ se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit
+ aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et
+ enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière:
+ <i>Histoire du Canada</i>, page 21.</p></blockquote>
+
+<p>Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de
+sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine
+des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne
+s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats,
+marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles
+acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques
+aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants
+s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs
+principaux, eux les premiers rôles!</p>
+
+<p>Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable,
+si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un
+jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine
+gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la
+reconnaissance humaine!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE QUATRIÈME</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>L'ÉMÉRILLON</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me
+pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère
+horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles,
+les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches
+putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air
+vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et
+immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire
+où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de
+cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards
+d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches
+colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid
+et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la
+respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.</p>
+
+<p>Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement
+des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes,
+pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison
+religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,<sup class="sml">111</sup> je
+croyais reconnaître cet <i>encens d'agréable odeur</i> que l'Écriture Sainte
+voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et
+sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un
+pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par
+l'incomparable beauté de son spectacle.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur."
+ Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.</p>
+
+<p> "Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour
+ nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès
+ d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est
+ sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre
+ qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de
+ <i>fort beaulx arbres</i> de la nature et sorte de France, comme
+ chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui
+ portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres
+ arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet
+ 14.</p></blockquote>
+
+<p>La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine
+deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela
+prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout
+petit. Allons en route!</p>
+
+<p>C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes,
+pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement
+enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres,
+et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la
+tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de
+longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises
+s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.</p>
+
+<p>Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute
+la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du
+parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en
+arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.</p>
+
+<p>Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier,
+(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons
+mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix,
+construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils
+garnirent d'artillerie.<sup class="sml">112</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict
+ hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les
+ maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort
+ devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys,
+ plantez debout joignans les unes et autres, etc. <i>Relation du
+ Second Voyage de Jacques-Cartier</i>, verso du feuillet 28, édition
+ de 1545.</p>
+
+<p> Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre
+ pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." <i>Voyages
+ de Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 28.</p></blockquote>
+
+<p>Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne,
+profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues
+que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par
+les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait
+Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter
+entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la
+silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.</p>
+
+<p>Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte
+taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit
+reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les
+gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette
+porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient
+apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en
+apparence du moins, l'action de la serrure.</p>
+
+<p>Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour,
+mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le
+jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de
+tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée
+sur ses gonds.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout
+l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie,
+appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des
+piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par
+le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des
+couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs
+projectiles.</p>
+
+<p>En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit
+annonça, à voix de <i>trompettes sonnantes</i>, un changement de quart.</p>
+
+<p>Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les
+chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!"
+des sentinelles françaises.</p>
+
+<p>Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette
+fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la
+forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de
+Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette.
+C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques
+que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus
+des chiens mais des loups qui hurlaient.</p>
+
+<p>Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La
+Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.</p>
+
+<p>Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et
+molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas
+s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces
+compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de
+mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma
+mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.</p>
+
+<p>Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se
+pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du
+Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point
+de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un
+homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.</p>
+
+<p>Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me
+cria-t-il?</p>
+
+<p>Cette question m'éveilla net.</p>
+
+<p>--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.</p>
+
+<p>J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime
+curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes
+thèses favorites, savoir: <i>que les pires angoisses de l'incertitude ne
+sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles</i>.
+Le spectacle des scorbutiques de la <i>Petite Hermine</i> en demeure pour
+vous une mémorable et saisissante démonstration.</p>
+
+<p>Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc
+parler, il entre dans mes habitudes.</p>
+
+<p>Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle.
+La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel,
+tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis
+matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision,
+au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on
+croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme
+elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade
+attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable
+vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi
+jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une
+âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans
+l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.</p>
+
+<p>Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les
+épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans
+vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me
+glaça comme un attouchement cadavérique.</p>
+
+<p>Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour
+la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la
+vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?</p>
+
+<p><i>Si le bien-aimé était mort!</i> Il me disait cela d'un ton railleur,
+méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui
+revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se
+perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.</p>
+
+<p>Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la <i>rive du
+bois</i>, comme chantent les <i>dodelinettes</i> et les complaintes canadiennes
+françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première
+enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont
+les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la
+rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée
+en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et
+qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste.
+Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles
+chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques
+Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et
+particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet
+endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace
+transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond
+de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc
+de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos
+goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les
+paroisses ripuaires du bas St. Laurent.</p>
+
+<p>Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:</p>
+
+<p>L'<i>Emérillon!</i> s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat
+de rire: L'<i>Emérillon!</i> Cette fois il semblait se parler à lui-même.</p>
+
+<p>Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du
+maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière
+s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. <i>La
+chaloupe de Laverdière</i>! mail elle avait plus couru d'aventures à elle
+seule que tous les yachts réunis de notre rade.</p>
+
+<p>Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte,
+quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht
+superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la <i>Mouette</i> du Dr. Wells,
+une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il
+était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de
+baptême, et l'appela <i>Emérillon</i>. Ce qui n'empêcha pas l'<i>Emérillon</i>
+d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour
+(l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela
+n'était pas très illustre pour L'<i>Emérillon</i>, mais en revanche très
+historique.</p>
+
+<p>Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation
+absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille
+piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde
+bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et
+financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore
+plus légèrement que l'<i>Emérillon</i> dans l'entre-quai de la Douane; car la
+conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la
+catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu
+chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'<i>Emérillon</i>, assis
+dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...?
+Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en
+gardent encore le formidable secret.</p>
+
+<p>Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en
+écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec
+un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le
+bastingage du galion.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous
+nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une
+lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet
+appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter
+la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux
+sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les
+vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui
+m'étonna beaucoup.</p>
+
+<p>Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf
+fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois
+de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient
+criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui
+revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et
+les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large
+de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au
+vaigrage de la galiote.</p>
+
+<p>Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le
+casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands
+clous forgés.</p>
+
+<p>Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne
+fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma
+curiosité, me dit aussitôt: venez voir.</p>
+
+<p>Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa
+lumière au fond du mystérieux colis.</p>
+
+<p>Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le
+cadavre d'un homme!</p>
+
+<p>Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, <i>Elle</i> est
+entrée!</p>
+
+<p>Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste,
+convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une
+expression indéfinissable.</p>
+
+<p><i>Elle</i> est entrée, répéta le prêtre.</p>
+
+<p>Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de
+mon interlocuteur.</p>
+
+<p>Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix
+creuse comme la tombe.</p>
+
+<p>Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre
+farce d'un éclat de rire effrayant.</p>
+
+<p>Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que
+vous verrez quelqu'un.</p>
+
+<p>J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!</p>
+
+<p>Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, <i>Elle</i> est
+entré, pas la mort, mais <i>Elle</i>, la folle, la <i>pauvre folle du logis!</i>
+Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et
+comme on y tombe!</p>
+
+<p>Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la
+trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle
+était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.</p>
+
+<p>Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment
+l'échelle de l'écoutille.</p>
+
+<p>Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!</p>
+
+<p>A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du
+lumignon comme pour l'éteindre.</p>
+
+<p>Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?</p>
+
+<p>Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre;
+moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.</p>
+
+<p>Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande
+joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de
+l'équipage, Philippe Rougemont.<sup class="sml">113</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif
+ d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." <i>Voyage de
+ Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul
+ mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son <i>Histoire du
+ Canada</i>, en nomme un autre: <i>De Goyelle</i>. Ce sont les deux seuls
+ scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.</p></blockquote>
+
+<p>Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où
+menait <i>le chemin de Rougemont</i>, et ce que Bertrand Samboste entendait
+par <i>la toilette de Philippe</i>. La toilette de Philippe, c'était
+l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un
+lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et
+l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge
+couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles
+et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les
+matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle,
+et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir
+les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les
+acteurs en scène, comme au théâtre.</p>
+
+<p>Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal
+revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se
+passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui
+sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage
+coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas
+voulu s'en aller <i>avaler sa gaffe</i>. Cela se voit à vingt ans! En vérité
+le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de
+désespoir!</p>
+
+<p>C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure
+accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il
+en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau
+goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa
+bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un
+oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon
+édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car
+il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous
+la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!</p>
+
+<p>Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à
+cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la
+Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves <i>Étables
+de Bethléem</i>, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de
+bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son
+berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses
+petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, <i>cet
+autre</i>, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de
+sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie
+de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une
+délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans
+rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.</p>
+
+<p>Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher
+absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la
+dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune
+marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.</p>
+
+<p>Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier,
+voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au
+bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la
+flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais
+et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle,
+une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y
+a plus d'exil!</p>
+
+<p>Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au
+ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de
+lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour
+de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!</p>
+
+<p>N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui
+m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre,
+comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à
+l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six
+mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du
+bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé
+et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de
+leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de
+fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les
+soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée
+par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé,
+sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!"
+à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la
+première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.</p>
+
+<p>Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans
+le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.</p>
+
+<p>La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums
+pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a
+disparu.</p>
+
+<p>Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur,
+va revenir en France. Un matin<sup class="sml">114</sup> toute la population de St-Malo
+envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées,
+les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes
+voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade.
+L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand
+navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec
+enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "<i>Canada! Canada!!</i>" Et la
+foule en délire de répondre: "<i>Cartier! Cartier!</i> la <i>Grande Hermine!</i>"
+La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,<sup class="sml">115</sup> à genoux, elle aussi,
+sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées
+des marins, grâce à Dieu, revenus!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un
+ hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la
+ mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du
+ dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec
+ bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour
+ de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo,
+ (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre
+ navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. <i>Amen</i>."
+ <i>Voyage de Jacques Cartier</i> 1535-36, feuillet 46 et verso.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." <i>Voyage de
+ Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 35.</p></blockquote>
+
+<p>Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que
+son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé
+à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt
+plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance.
+<i>Ils étaient trois vaisseaux</i>. Pour sûr Philippe revient sur le
+<i>Courlieu</i>. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles
+d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace
+pour cela.</p>
+
+<p>L'<i>Emérillon</i> arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois
+vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis,
+voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des
+<i>principaux et bons maistres compagnons mariniers</i> sont restés là-bas,
+sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup
+dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve,
+le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais
+à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui
+se rase au creux d'un sillon.</p>
+
+<p>Il étaient trois vaisseaux! La <i>Petite Hermine</i> retarde encore. Oh!
+lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le
+courage de lui dire que le <i>Courlieu</i> a été abandonné à Stadaconé...
+faute de bras pour la manoeuvre?<sup class="sml">116</sup> Cette fois, l'illusion ne sera plus
+possible.</p>
+
+<p>Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la
+Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude
+de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la
+roideur de l'ascension au calvaire.</p>
+
+<p>Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de
+silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de
+Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente
+à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de
+Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une
+cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une
+mort en présence des <i>pays</i> des trois équipages, à bord d'une caravelle
+où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant
+l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier
+à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du
+départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.<sup class="sml">117</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 116: La <i>Petite Hermine</i> avait été abandonnée à Québec, au
+ printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à
+ l'embouchure du ruisseau St Michel.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après
+ les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de
+ Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination
+ cet anachronisme procurait à l'auteur.</p></blockquote>
+
+<p>Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique
+maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit,
+irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de
+l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient
+avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi
+elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe,
+petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur
+la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau,
+rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit
+vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port
+de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par
+l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces
+et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute
+sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper
+d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles
+antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs
+l'appellent <i>Hasard!</i> Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils
+qui dit: "marâtre" à sa mère!</p>
+
+<p>A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la
+galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de
+l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la
+chambre.</p>
+
+<p>Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.</p>
+
+<p>Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce
+face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi.
+J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer.
+Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque
+l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.</p>
+
+<p>Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume
+Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui
+charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître
+compagnon marinier.<sup class="sml">118</sup> Laverdière me les avait tous signalés à bord de
+la <i>Grande Hermine</i>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage
+ de l'aviso français <i>le Bouvet</i> ancré en rade de Québec pendant
+ l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, <i>Grossin,
+ enseigne de vaisseau</i>. Consulter <i>Le Canadien</i> du 2 septembre
+ 1887.</p></blockquote>
+
+<p>Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au
+visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et
+le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur
+s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme
+le marbre d'une statue.</p>
+
+<p>Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.</p>
+
+<p>Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés
+grands ouverts.</p>
+
+<p>C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une
+singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer.
+M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont,
+lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui
+tenons bien parole!</p>
+
+<p>Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le
+compagnon.</p>
+
+<p>La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens
+sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges,
+l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont
+l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim,
+ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du
+camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus
+à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées
+d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.</p>
+
+<p>Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?</p>
+
+<p>Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace
+même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour
+l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle
+épaisseur.</p>
+
+<p>Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au
+rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête,
+comme à la tombe d'un catholique?</p>
+
+<p>Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois
+d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce
+nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le
+fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous
+neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si
+le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre <sup class="sml">119</sup> jusqu'au dernier, ne
+vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St.
+Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos
+ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en
+pâture aux chiens, aux renards et aux loups?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 119: Et tellement se esprint (<i>se déclara</i>) la dicte maladie
+ (<i>le scorbut</i>) à nos trois navires que à la my-Février de <i>cent
+ dix</i> hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en
+ sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose
+ piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens
+ du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens
+ voyent, et ja (<i>déjà</i>) y en avait <i>huict</i> de morts et plus de
+ <i>cinquante</i> en qui on ne espérait plus de vie. <i>Voyage de Jacques
+ Cartier</i>, 1535-36, feuillet 35.</p>
+
+<p> Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte
+ maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires
+ n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits
+ navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour
+ tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour
+ l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous
+ convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous
+ estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit
+ gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance.
+ <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, feuillet 36.</p>
+
+<p> Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait
+ plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades
+ que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu,
+ par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la
+ congnoissance et remède de nostre guarison et santé. <i>Voyage de
+ Jacques Cartier</i>, 1535-36, feuillet 37.</p></blockquote>
+
+<p>Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre,
+ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon.
+Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en
+aller par le sabord, suivant la coutume du navire.</p>
+
+<p>L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable
+champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux
+ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes
+les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est
+un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à
+payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin
+si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs
+de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de
+varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés
+comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité,
+sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du
+dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de
+la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur
+l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des
+feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la
+ville!</p>
+
+<p>Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du
+charpentier.</p>
+
+<p>Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un
+squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait,
+s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan?
+Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa
+manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de
+mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les
+galets du rivage.</p>
+
+<p>Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton <i>De
+Profundis</i> n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de
+chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des
+anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre
+les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage
+de St-Malo, la mer éternelle qui chante.</p>
+
+<p>Le charpentier se mit à rire: <i>La mer éternelle qui chante</i>,
+s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la
+peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes
+qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que
+les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils
+bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue!
+l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la
+tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur
+étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse
+fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du
+soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur
+quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.</p>
+
+<p>D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un
+galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en
+franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt
+que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot
+de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui
+possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de
+poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne
+se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!</p>
+
+<p>Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan
+Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en
+dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence.
+Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits
+orphelins diraient-ils encore: Notre Père?</p>
+
+<p>C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement;
+l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je
+n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué
+à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel,
+la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà
+pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime,
+lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur
+la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses
+d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse
+façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les
+gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me
+fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande
+image d'un grand mot: mourir en homme!</p>
+
+<p>Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?</p>
+
+<p>Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à
+choisir entre lui et le requin.</p>
+
+<p>Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont,
+trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...</p>
+
+<p>Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un
+fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande
+ville, debout, là-bas, sur ce rocher.<sup class="sml">120</sup> Comment l'appelleront-ils dans
+l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?<sup class="sml">121</sup> Cartierbourg? St.
+Malo-ville?<sup class="sml">122</sup> Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons
+de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en
+aurons jamais eu connaissance?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le
+ <i>mont Dugas</i>. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du
+ Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la
+ Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient
+ amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607
+ la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter
+ aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de
+ Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition
+ des <i>Voyages de Champlain</i> publié à Paris en 1613.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 121: Il est certain que le mot <i>Québec</i> ou mieux <i>Kebbek</i>,
+ suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de
+ Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes
+ explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son
+ <i>Histoire du Canada</i>, parlant de la fondation de Québec et du
+ voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur,
+ "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux
+ Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente
+ parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite
+ vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile
+ d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap
+ couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière
+ (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages
+ nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce
+ qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le
+ nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter,
+ dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs,
+ à la page 45, (<i>Histoire du Canada</i>, Tome Ier.) Ferland dit
+ encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le
+ départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de
+ Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les
+ traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot
+ et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les
+ recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les
+ Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus
+ tard, <i>ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou
+ iroquoise</i> qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga.
+ Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des
+ Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était
+ peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de
+ <i>St. Malo-Ville</i> à une vaste superficie de terrains situés dans
+ le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et
+ qu'il offre en vente comme lots à bâtir.</p></blockquote>
+
+<p>Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée
+étrange.</p>
+
+<p>Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses
+qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le
+diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé:
+"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille",
+cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à
+quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites
+dans la ville future?<sup class="sml">123</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de
+ Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de
+ l'<i>Almanach des Adresses</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Eustache Grossin le regarda stupéfait.</p>
+
+<p>Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?</p>
+
+<p>Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à
+l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la
+cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.</p>
+
+<p>J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant
+la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans
+d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux,
+la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de
+quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts,
+des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la
+construction des navires.</p>
+
+<p>Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du
+scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des
+ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une
+môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront
+nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis
+que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les
+antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à
+coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous
+ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge,
+cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu
+d'arbres?"</p>
+
+<p>Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande
+ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de
+clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces
+arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées,
+comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera
+converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle,
+hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être
+aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.</p>
+
+<p>Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans
+leur marche au long cours au pays de la Chine. <sup class="sml">124</sup> Le St. Laurent sera
+le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le
+spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires
+portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités
+du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche,
+cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de
+Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville<sup class="sml">125</sup>--que sais-je
+moi--, toutes les langues du bonde! <i>Terr-i-ben!</i> il fera bon alors
+d'être matelot!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos
+ jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents.
+ Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle)
+ en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et
+ que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu
+ de la débandade: <i>La Chine!</i> Sulte. <i>Histoire des
+ Canadiens-Français</i>, ch. Ier page 22.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une
+ église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce
+ nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de
+ suggérer à l'autorité compétente celui de <i>Saint-Malo</i>? Ce titre
+ rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point
+ de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au
+ 16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois
+ équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St.
+ Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse
+ entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs
+ vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves
+ d'Amérique.</p></blockquote>
+
+<p>Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.</p>
+
+<p>S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un
+enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes
+et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! <i>Nom de nom!</i> Et
+tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en
+l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!</p>
+
+<p>Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne
+pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne
+sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans
+l'autre monde, une <i>Baie des Chaleurs</i>, tout comme ici.</p>
+
+<p>Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça
+se ferme, les dimanches.</p>
+
+<p>Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, <i>la Baie des Chaleurs</i>?</p>
+
+<p>Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant
+qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les
+places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par
+nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.<sup class="sml">126</sup> Eh! pourquoi
+ris-tu Séquart?</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle
+ qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a
+ élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est
+ entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées
+ de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un
+ paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et
+ de leurs agents.</p>
+
+<p> Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne
+ ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue
+ de Jacques Cartier.</p></blockquote>
+
+<p>Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer
+sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une
+statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en
+gloire.</p>
+
+<p>Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à
+la France un pays grand comme elle!</p>
+
+<p>Séquart dit encore:</p>
+
+<p>Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le
+Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce,
+lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme
+avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de
+la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de
+son père!</p>
+
+<p>Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une
+criante injustice.<sup class="sml">127</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire
+ d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation
+ éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la
+ gloire de Colomb. Margry: <i>Découvertes Françaises</i>, page 258.</p></blockquote>
+
+<p>Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être
+maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb
+est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes
+Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de
+l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à
+Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!</p>
+
+<p>Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour
+de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à
+Madrid, à Séville, à Gênes?<sup class="sml">128</sup></p>
+
+<p>Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
+hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?</p>
+
+<p>Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux
+terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier
+n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.<sup class="sml">129</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur
+ un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12
+ Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de
+ la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne
+ sommes pas en retard de reconnaissance.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo,
+ l'honneur d'une statue.</p>
+
+<p> M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en
+ 1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'<i>Hôtel de France</i> où
+ il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean
+ Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient
+ le parterre de l'<i>Hôtel de France</i>. Ce décor fait le plus grand
+ honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il
+ convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour
+ rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance
+ patriotique.</p></blockquote>
+
+<p>Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville
+fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est
+venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés
+des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.</p>
+
+<p>Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux
+seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il
+adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour
+se distraire le <i>centenaire</i> de notre découverte. Ce sera
+indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser
+encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.</p>
+
+<p>Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre
+monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.</p>
+
+<p>Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des
+états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres
+de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart,
+pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond
+de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse.
+Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira
+probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun
+vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique
+et... <i>Eh! Eh! vogue la galée</i>.</p>
+
+<p><i>Donnez-lui du vent!</i></p>
+
+<p>Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme
+la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme,
+des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la
+profession!</p>
+
+<p>Doucement, camarade, doucement <i>Per Jou!</i> voilà de la haute fantaisie.</p>
+
+<p>Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou
+cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français.
+Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis,
+Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait
+le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession
+historique. <i>Da-oui!</i> ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si
+les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les
+jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les
+nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de
+latin dans le Paradis, quel dessert!</p>
+
+<p>Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut?
+Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?</p>
+
+<p><i>Da-oui!</i> C'est mon curé qui prétend ça.</p>
+
+<p>Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès
+pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le
+bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?</p>
+
+<p><i>Terr-i-ben!</i> répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même
+certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans
+d'ici.</p>
+
+<p><i>As pas peur</i>, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli
+pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la
+mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous
+comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une
+rame, un poignard, un cordage, une futaille!</p>
+
+<p>Changeront-ils aussi le mot <i>patrie</i>?</p>
+
+<p>Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est
+impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde.
+Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!</p>
+
+<p>Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être
+plus le mot France pour répondre au mot patrie.</p>
+
+<p>Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?</p>
+
+<p>Ce pays que nous avons l'intention de nommer <i>Nouvelle France</i> sur nos
+cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera
+peut-être alors <i>Nouvelle Espagne</i> ou <i>Nouvelle Angleterre</i>. A tous les
+âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.</p>
+
+<p>Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il
+faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne.
+Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que
+l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les
+caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont
+conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!</p>
+
+<p>Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit
+simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton!
+Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique!
+Nous ne sommes français que d'hier,<sup class="sml">130</sup> camarade, et le courage date de
+plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité
+française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine.
+Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les
+peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume
+ de France qu'en 1532.</p></blockquote>
+
+<p>Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à
+sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.</p>
+
+<p>Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement
+que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais
+tuer pour notre conquête.</p>
+
+<p>Très-bien, cela.</p>
+
+<p>Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de
+la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres
+de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune
+sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.</p>
+
+<p>Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les
+églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.</p>
+
+<p>Comment cela? dit Séquart.</p>
+
+<p>Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous,
+sont les dernières à perdre l'accent du pays!</p>
+
+<p>A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par
+l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait
+fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme
+le hommes, finissent par avoir faim.</p>
+
+<p>Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non,
+impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront
+morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un
+dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop
+longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre
+de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à
+découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les
+corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les
+têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était
+encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un
+visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.</p>
+
+<p>Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la
+garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être
+emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire
+facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans
+affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches
+d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons
+éclatants, les <i>Te Deum</i> anniversaires de leur triomphe!</p>
+
+<p>Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix
+grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour
+nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous
+efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la
+fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les
+entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous
+aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.</p>
+
+<p>Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit
+là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit
+brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au
+milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle,
+de la <i>Grande Hermine</i>, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du
+<i>Courlieu</i>, Guillaume LeMarié, maître de la <i>Petite Hermine</i>, Guillaume
+LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'<i>Emérillon</i> avec le maître
+de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean
+Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois
+gentilshommes de St-Malo.</p>
+
+<p>La messe vient de finir à bord de la <i>Grande Hermine</i>, dit Marc
+Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les
+gars de St. Malo sont-ils présents?</p>
+
+<p>Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il
+faut se hâter, la <i>bénédiction du feu</i> a lieu dans un quart d'heure et
+le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?</p>
+
+<p>Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le
+couvercle du cercueil.</p>
+
+<p>Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les
+clous dans le fond du coffre d'outils.</p>
+
+<p>Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent
+épouvantables.</p>
+
+<p>Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?</p>
+
+<p>Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'<i>Emérillon</i>, seulement après
+la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion
+de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins
+parti!</p>
+
+<p>Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert
+alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre
+les doigts du mort. Puis il dit:</p>
+
+<p>Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de
+l'<i>Emérillon</i>, la parole vous appartient, récitez le <i>De Profundis</i>.</p>
+
+<p>Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant,
+vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le
+Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le <i>Notre Père</i>.</p>
+
+<p>Alors commencèrent les alternances lugubres du <i>De profundis</i>; et quand
+l'auditoire eut répondu <i>Amen</i> à Marc Jallobert qui récitait l'oraison,
+Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune
+Marin, commença le <i>Notre Père</i> lentement, lentement, comme pour donner
+à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de
+fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel
+absent.</p>
+
+<p>Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la
+galiote.</p>
+
+<p>Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui
+répondait:--Priez pour lui.</p>
+
+<p>Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui
+répondait:--Priez pour lui.</p>
+
+<p>Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui
+répondait:--Priez pour lui.</p>
+
+<p>Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant
+le cercueil.</p>
+
+<p>Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe
+Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le
+rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le
+front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint
+guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le
+Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux
+et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle
+s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux,
+ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.</p>
+
+<p>Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se
+trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la
+dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper
+les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.</p>
+
+<p>Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l'
+entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle
+du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde
+de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE CINQUIÈME</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>UN NOËL BRETON</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes,
+superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie
+quoi!</p>
+
+<p>C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces
+paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à
+battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant
+lui et que les personnages fussent demeurés en scène.</p>
+
+<p>Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.</p>
+
+<p>Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement
+aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là,
+bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à
+lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante,
+ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la
+conscience chantent en nous-même à voix égales.</p>
+
+<p>Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc,
+dit-il, il ne vous amuse pas <i>mon Noël</i>?</p>
+
+<p>Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai <i>votre Noël!</i>
+Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en
+raffoler à mon aise et vous rendre justice!</p>
+
+<p>Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls
+gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de
+l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils
+jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur
+ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de
+chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous
+croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où
+personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne
+ne meurt.</p>
+
+<p>Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une
+saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au
+jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à
+l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la
+croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de
+la résurrection?--<i>Il est toujours cloué!</i> Voilà le dernier mot de la
+vie! et la dernière raison de l'aumônier!</p>
+
+<p>Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la
+mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me
+reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira
+davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même
+heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit
+matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort
+viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de
+Champlain, le père de la Nouvelle France.<sup class="sml">131</sup> Oseriez-vous comparer la
+douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?<sup class="sml">132</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre
+ 1635.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25
+ Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces <i>Noëls du
+ désespoir</i> que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés
+ de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre
+ et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et
+ l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une
+ curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada.
+ Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua
+ avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays,
+ fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de
+ les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu
+ propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes
+ rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la
+ mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans
+ retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge,
+ en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à
+ Chédotel, ou <i>Chef-d'hostel</i> d'aller recueillir ces pauvres
+ diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient,
+ l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le
+ roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de
+ loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui
+ pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus.
+ Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous
+ ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier
+ Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles,
+ Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys
+ Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.</p></blockquote>
+
+<p>Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique
+que chante le <i>De profundis</i> aux grandes vêpres de la Nativité? <i>De
+profundis</i>, <i>De profundis</i> Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites,
+absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume
+historique, et de caractère absolument humain. <i>De profundis</i> voilà bien
+le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!</p>
+
+<p>A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous
+avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la
+conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à
+notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je
+m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à
+leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre.
+L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel,
+au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose
+avec de grands gestes de mains et de bras.</p>
+
+<p>Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se
+lève pas au pôle!</p>
+
+<p>Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière
+vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une
+nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont
+les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants,
+dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage
+phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur
+atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de
+cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu,
+immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une
+vitesse effroyable.</p>
+
+<p>Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un
+gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une
+sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée
+rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du
+Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus
+de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de
+constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.</p>
+
+<p>Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble
+s'échappa de toutes les poitrines: <i>L'aurore boréale!</i></p>
+
+<p>Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la
+photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur
+de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la
+Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.</p>
+
+<p>Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs
+se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à
+de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une
+cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament,
+disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses,
+fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et
+consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de
+l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par
+une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la
+surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs
+palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces
+battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des
+violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le
+grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes,
+semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière,
+longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille
+d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables
+rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points
+de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques
+formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du
+firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi
+du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son
+palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla
+les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en
+la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse,
+avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur,
+l'enthousiasme de sa lyre.</p>
+
+<p>Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un
+ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des
+aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de
+marin, elles ne valaient pas celle-ci.</p>
+
+<p>On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales
+sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce
+vrai?</p>
+
+<p>Le pilote de l'<i>Emérillon</i> eut une belle expression de nonne
+scandalisée.</p>
+
+<p>Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché
+grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de
+la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs
+autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A
+propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores
+boréales?</p>
+
+<p>Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache,
+reprenant l'offensive.</p>
+
+<p>D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la
+plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des
+morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries
+qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des
+Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle
+est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère
+à tous une consolante et salutaire pensée.</p>
+
+<p>Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement
+Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition
+nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens
+de Sibérie. Prenez garde au péché grave.</p>
+
+<p>Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop
+abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition
+venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois,
+suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a
+pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont
+éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux
+glaces éternelles.<sup class="sml">133</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les
+ Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits
+ qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de
+ Boscherelle, au mot "aurore" page 291.</p>
+
+<p> Le Groënland (<i>green land</i>)(<i>terre verte</i>) ainsi nommé à cause de
+ son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en
+ 982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.</p></blockquote>
+
+<p>Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme
+il expliquerait bien ces grandes lumières!</p>
+
+<p>Je demandai à Laverdière quel était ce <i>Jean Alphonse</i>, et le
+maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean
+Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois,
+celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de
+premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER
+célèbre de 1542 <i>où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis
+le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada</i>.</p>
+
+<p>Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un
+grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour
+lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil!<sup class="sml">134</sup></p>
+
+<p>Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un
+grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote,
+pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de
+Cognac.<sup class="sml">135</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré
+ trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas
+ voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint."
+ <i>Cosmographie de Jean Alfonse.</i>--Voir <i>Les Découvertes Françaises
+ et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle</i> par Pierre
+ Margry--V. <i>L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les
+ Pilotes de Pantagruel</i>, page 317.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la
+ ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de <i>bourg</i>, d'après
+ le mot latin <i>pagus</i>. Saint-Onge est du canton de Segonzac.
+ Pierre Margry: <i>Découvertes Françaises</i>, page 226.</p></blockquote>
+
+<p>En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups,
+un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il
+navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru
+l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! <i>Per
+jou!</i> mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.</p>
+
+<p>Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres
+étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne
+venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup
+en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la
+surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans
+les terres labourées, au gré du vent. <sup class="sml">136</sup></p>
+
+<p>Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à
+Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre,
+marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix!
+<sup class="sml">137</sup></p>
+
+<p>A ce mot grave de <i>crucifix</i> les compagnons mariniers si signèrent
+dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre
+Seigneur au sermon.</p>
+
+<p>Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de
+l'Équinoxial, <sup class="sml">138</sup> des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de
+chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du
+front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient
+plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des
+lézards.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres
+ que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en
+ poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau."
+ Cosmographie de Jean Alfonse: <i>Découvertes Françaises</i> etc.
+ Pierre Margry, page 236.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 137: <i>Pommes de paradis en Babylone</i> "dans lesquelles quand
+ on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix."
+ Cosmographie de Jean Alfonse: <i>Découvertes Françaises</i> etc.
+ Pierre Margry, page 236.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 138: "<i>Hommes qui sont au delà de l'équinoxial</i> (l'équateur)
+ à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de
+ teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste
+ d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui
+ n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et
+ courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que
+ couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse:
+ <i>Découvertes Françaises</i> etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.</p></blockquote>
+
+<p>Les petits enfants qui écoutent raconter <i>Chat Botté, Barbe Bleue,
+Cendrillon, Peau d'Ane</i>, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs
+ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien
+des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup
+quand il avala la mère-grand de <i>Chaperon Rouge</i>!</p>
+
+<p>Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à
+son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux
+blagues énormes qu'il débitait.</p>
+
+<p>Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du
+glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et
+ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses
+auditeurs pour les aventures du Saintongeois.</p>
+
+<p>Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un
+renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des
+phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des
+agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très
+chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint
+Patrice<sup class="sml">139</sup> que l'on dit être un purgatoire!</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles
+ imaginaires, lire la <i>Cosmographie de Jean Alfonse</i> telle que
+ reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des <i>Découvertes
+ Françaises</i>--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238.</p>
+
+<p> "Nous trouverons en Écosse ce même homme (<i>Jean Alfonse</i>) en face
+ d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans
+ une des îles du lac de Derg, le trou de <i>Saint Patris</i> que l'on
+ dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y
+ ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on
+ descend dans ce trou, car <i>ainsi que dient aulcuns, c'est secret
+ de Dieu dont il ne se fault trop enquérir</i>." Margry: <i>Découvertes
+ Françaises</i>, page 235.</p>
+
+<p> M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de
+ ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en
+ sortir.</p></blockquote>
+
+<p>Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les
+compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et
+incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes
+lecteurs, vous vous trompez moult.</p>
+
+<p>Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec
+le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de
+s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris
+les aurores boréales.</p>
+
+<p>Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons
+mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous
+faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.</p>
+
+<p>Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle,
+beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère
+propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut
+ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui
+n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.</p>
+
+<p>Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'<i>Emérillon</i>, avez-vous
+remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas
+qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux
+premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un
+reflet de l'autre <i>grande lumière</i> que les Bergers de Bethléem
+aperçurent à la naissance du Sauveur?</p>
+
+<p>Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un
+beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente,
+combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs
+propres sentiments.</p>
+
+<p>Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part
+de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité
+de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit
+cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la
+creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration
+savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment
+délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les
+allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à
+eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par
+l'émotion de leur foi vive?</p>
+
+<p>Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer
+entendre chanter les anges: <i>Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes
+étoiles!</i> Cela verserait bien dans leur rêve!</p>
+
+<p>Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. <i>Et claritas
+Dei circumfulsit illos</i>. Savez-vous que ce serait une idée capitale que
+d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens
+divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un
+artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus
+éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre
+époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de
+peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de
+prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de
+nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses,
+voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre
+pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La
+Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que
+l'intelligence hautaine d'un penseur.</p>
+
+<p>Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les
+mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel
+les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout
+du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans
+toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un
+prétexte pour retrouver celui-là.</p>
+
+<p>Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une
+terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles
+merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux
+de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.<sup class="sml">140</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe
+ Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre
+ l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres
+ rêveries du moyen-âge, <i>pense en son âme et conscience qu'il
+ était près du Paradis</i>. Les cosmographes du moyen-âge, Saint
+ Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint
+ Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous
+ le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre
+ grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il
+ voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas
+ toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission
+ expresse de Dieu. Pierre Margry: <i>Découvertes Françaises</i>, page
+ 172.</p></blockquote>
+
+<p>Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux
+équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils
+pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse!
+Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers
+d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui
+déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres
+navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à
+propos: <i>Et in tenebris spero lucem</i>?<sup class="sml">141</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle,
+ croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les
+ longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet
+ homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour
+ grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: <i>Découvertes
+ Françaises</i>, page 258.</p></blockquote>
+
+<p>Tout à coup une grande lueur sanglante apparut <i>la rive</i> du bois et nous
+fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie
+aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.</p>
+
+<p>A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient
+une éclatante fanfare.</p>
+
+<p>A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de
+compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané,
+un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils
+qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie
+jusqu'à la peur.</p>
+
+<p>Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des
+cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde,
+et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme
+une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins
+s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur
+trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la
+glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux
+hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions
+de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de
+tempête emporterait.</p>
+
+<p>Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la
+distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non
+pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa
+largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe,
+et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde,
+cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.</p>
+
+<p>Les Français! me dit Laverdière.</p>
+
+<p>Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons
+les identifier.</p>
+
+<p>Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces
+hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un
+caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques,
+entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes
+infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au
+poteau de la torture.<sup class="sml">142</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très
+ rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des
+ plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la
+ Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle,
+ dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois,
+ raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le
+ <i>Griffon</i> et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et
+ s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages
+ qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage:
+ <i>The discovery of the Great West</i>, raconte ainsi ce terrible
+ épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men
+ pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort
+ Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the
+ deserters. The vessel on the stocks (<i>le nouveau Griffon</i>) was
+ still left entire, though the Iroquois had found means to draw
+ out the iron nails and spikes. On one of the planks were written
+ the words: <i>Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680</i>, the works, no
+ doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort."
+ Page 195.</p></blockquote>
+
+<p>Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la
+hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement
+fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient
+d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le
+pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes<sup class="sml">143</sup> étaient
+en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance,
+l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux
+d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres,
+s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous,
+d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini:
+bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques
+de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à
+toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût
+aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la
+section des animaux à fourrure.<sup class="sml">144</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et
+ neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims,
+ cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres.
+ <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36 verso du feuillet 31.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres
+ bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards,
+ loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à
+ merveille, et autres sauvagiens. <i>Voyage de Jacques Cartier</i>,
+ 1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.</p></blockquote>
+
+<p>C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux
+<i>humbug</i>, un <i>puff</i> homérique que se fussent disputés à prix d'or les
+agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la
+République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été
+découverte et les Yankees mis au monde.</p>
+
+<p>Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la
+maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de
+fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération
+envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et
+l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet
+état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis
+découvreurs du Canada.</p>
+
+<p>Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers
+criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">"<i>Le jour est fériau.</i></p>
+ <p class="i12"><i>Na, unau, nau!</i>"</p>
+</div></div>
+
+<p>Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur
+enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en
+l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques
+avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les
+brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs
+évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces
+d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.</p>
+
+<p>Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet
+éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "<i>Na, unau, nau!</i>" un
+véritable aboiement de loup en famine.</p>
+
+<p>Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri
+païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: <i>Noël! Noël!!
+Noël!!!</i></p>
+
+<p>Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre
+chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme,
+les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans
+contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce
+fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette
+fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité
+d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque
+de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les
+âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que
+voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il
+s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes
+étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de
+battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents,
+les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les
+âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!</p>
+
+<p>Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à
+la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi
+lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.</p>
+
+<p>L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être
+témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de
+la vieille France.</p>
+
+<p>C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette
+fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions
+païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par
+excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au
+cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des
+usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions
+bretonnes.</p>
+
+<p>Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume
+LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois
+les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.</p>
+
+<p>Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.</p>
+
+<p>C'est un <i>feu nouveau</i>, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut
+qu'il soit béni.</p>
+
+<p>Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle,
+dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale
+prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le
+feu qui devait consumer la bûche de Noël.</p>
+
+<p>Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité
+de brûler la <i>tronche de naus</i> dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à
+St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.</p>
+
+<p>Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont
+tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de
+leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens
+contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur
+entreprise.</p>
+
+<p>C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est
+poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de
+notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires
+jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire
+trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du
+Saint-Sacrement.</p>
+
+<p>C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de
+hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait
+évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été
+ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les
+pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau,
+de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles
+sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse
+trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul
+de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements
+formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui
+commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les
+écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des
+explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés
+soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.</p>
+
+<p>"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le
+Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le
+dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement
+se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se
+faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph
+était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth,
+ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée
+Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était
+enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait
+enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de
+langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de
+place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des
+bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et
+voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu
+les environna des ses rayons..."</p>
+
+<p>A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile:
+<i>Et claritas Dei circumfulsit eos</i>, il se produisit un phénomène
+étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu
+intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de
+chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement
+leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que
+déferlait sur la glace comme une mer de feu!</p>
+
+<p>Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut
+cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives,
+ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de
+cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"</p>
+
+<p>L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et
+les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut
+solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.<sup class="sml">145</sup></p>
+
+<p>Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?</p>
+
+<p>Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât <i>Benjamin</i> dans les
+trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me
+répondit:</p>
+
+<p>Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la
+flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et
+universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la
+famille préside à la bénédiction du feu.<sup class="sml">146</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la
+ bénédiction du feu." La Rousse: <i>Grand Dictionnaire</i>, au mot
+ <i>Noël</i>, page 1046.</p>
+
+<p> "Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix
+ et sa bannière (<i>celle de la paroisse</i>) fait trois fois le tour
+ du feu." Vicomte Walsh: <i>Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes:
+ la St-Jean-Baptiste</i>, page 329, édition de 1850.</p>
+
+<p> "Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures
+ et demie du soir: M. le Gouverneur (<i>Montmagny</i>) envoya M.
+ Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes
+ le trouver, le père Vimont et moi (<i>Jérôme Lalement</i>) dans le
+ fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et
+ lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'<i>Ut queant laxis</i> et puis
+ l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89,
+ allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141,
+ année 1650.</p>
+
+<p> "Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec
+ toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque
+ (<i>Laval</i>) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères
+ (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (<i>Laval</i>) présenta le
+ flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (<i>le Gouverneur</i>)
+ qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc."
+ <i>Journal des Jésuites</i>, page 345, année 1666.</p>
+
+<p> Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une
+ rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 146: Voir <i>Courrier de Paris</i> de <i>L'Univers Illustré</i>, année
+ 1884.</p></blockquote>
+
+<p>Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque
+aussitôt: Où donc est Philippe?</p>
+
+<p>Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.</p>
+
+<p>Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de
+l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son
+bonnet de fourrure, répondit simplement:</p>
+
+<p>Devant le bon Dieu, capitaine!</p>
+
+<p>Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise
+instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un
+sentiment ou un souvenir.</p>
+
+<p>Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.</p>
+
+<p>Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car,
+voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules
+Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables
+catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons
+mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin
+LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe
+Rougemont.</p>
+
+<p>On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage
+s'agenouilla devant le feu.</p>
+
+<p>O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des
+petits orphelins et des vieillards infirmes!</p>
+
+<p>O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!</p>
+
+<p>O feu! ne dévore jamais l'étaule<sup class="sml">147</sup> du laboureur ni la barque du marin!</p>
+
+<p>Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de
+vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.</p>
+
+<p>Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment
+chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix
+avec un bel entrain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12"><i>Le jour est fériau</i></p>
+ <p class="i12"><i>Na, unau, nau!</i><sup class="sml">148</sup></p>
+</div></div>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant
+ toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la
+ famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son
+ père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds
+ frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta
+ clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule
+ (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant
+ ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de
+ vin cuit. <i>Courrier de Paris</i> de <i>L'Univers Illustré</i>, annèe
+ 18585.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en
+ l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire
+ et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la
+ guillannée (<i>au gui l'an neuf</i>) et qu'il s'opéra ainsi une
+ singulière fusion entre le culte des druides et la religion
+ chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux <i>noëls</i> cité par
+ Rabelais, <i>Le jour est périau, Na, unau, nau</i>, reproduit
+ précisément la consonance que, de corruption en corruption, le
+ patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique <i>neu,
+ nau</i> et <i>neau</i>, en Poitou, et <i>nei</i> et <i>noë</i> en Bourgogne.</p></blockquote>
+
+<p>C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les
+trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache
+Grossin.</p>
+
+<p>Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant,
+recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête
+d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.<sup class="sml">149</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 149: "Ils (<i>les sauvages</i>) appellent leur dieu Cudragny."
+ <i>Voyages de Jacques Cartier</i>, 1534 page 12. <i>Voyages de Jacques
+ Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 47.</p></blockquote>
+
+<p>Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme <i>tronche</i> d'arbre qui
+chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée
+dans la glace par la pression accablante du fardeau.</p>
+
+<p>Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le
+tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.</p>
+
+<p>Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche,
+enfants?</p>
+
+<p>Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement,
+promptement, posons la bûche!</p>
+
+<p>Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à
+les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable
+cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine <i>père grand</i> parce qu'à ses
+yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le
+Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de
+joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires
+comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte
+d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun
+d'eux: <i>Je suis le foyer domestique.</i></p>
+
+<p>Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et
+qui dit: <i>Je suis la maison paternelle!</i> Je vous ai suivi dans l'exil,
+je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer
+et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est
+moi qui vous ramènerai en Bretagne!</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui
+n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne
+faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude;
+que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que
+l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son
+immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil,
+comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de
+France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive,
+l'habite et l'appelle vaillamment patrie!</p>
+
+<p>Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan
+où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands
+sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un
+étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils
+pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle,
+heureuse honorable qu'elle lui a donnée.</p>
+
+<p>Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la <i>Cosse de Nau</i> et
+versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et
+vibrante:<sup class="sml">150</sup></p>
+
+<p><i>Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!</i></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une
+ libation de vin cuit à laquelle le <i>cariguié</i> répond par des
+ crépitations joyeuses.</p>
+
+<p> Dans les familles on bénissait aussi la <i>bûche de noël</i> et on
+ versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse:
+ <i>Grand Dictionnaire</i>, page 1046, au mot <i>noël</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Et les marins crièrent en choeur:</p>
+
+<p><i>Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!</i><sup class="sml">151</sup></p>
+
+<p>Jacques Cartier poursuivit:</p>
+
+<p>Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne
+soyons pas moins!</p>
+
+<p>Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:</p>
+
+<p><i>Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!</i></p>
+
+<p>Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces
+hommes crier <i>allégresse!</i> Comme la bouche mentait au visage, et comme
+ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour
+ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.</p>
+
+<p>Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de
+l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la
+tronche.<sup class="sml">152</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 151: <i>Mireïo: Mireille</i> poëme de Mistral--voir le <i>Monde
+ Illustré</i> de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie
+ allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse,
+ et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne
+ soyons pas moins. Et remplissant le verre de <i>clarette</i> devant la
+ troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de
+ l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire
+ ensuite <i>trois fois</i> le tour des lumières et le tour de la
+ maison. <i>Mireille</i> poëme de Mistral. Voir le <i>Monde Illustré</i> de
+ Paris, 1884.</p></blockquote>
+
+<p>Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux
+hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
+Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du
+cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la
+chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.</p>
+
+<p>Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.<sup class="sml">153</sup></p>
+
+<p>C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la
+superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait
+trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la
+tronche consacrée.<sup class="sml">154</sup> Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et
+du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette
+tradition familiale.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la
+ <i>Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier</i>: "Et
+ après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit
+ le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et <i>fit un
+ cerne sur le sable</i> et y fit mettre notre cappitaine (Jacques
+ Cartier) et ses gens." <i>Faire un cerne sur le sable</i>, n'est-ce
+ pas gentil? <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du
+ feuillet 16.</p>
+
+<p> Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à
+ Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: <i>Une plaine d'eau</i>.
+ <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36, verso du feuillet 20.</p>
+
+<p> Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny
+ que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des
+ Français étaient des <i>bâtons de guerre</i>!</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le
+ tour des lumières et le tour de la maison." <i>Mireille</i>, poëme de
+ Mistral.</p></blockquote>
+
+<p>Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de
+la <i>tronche</i> de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance
+d'environ cinquante pas.</p>
+
+<p>Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller
+avec une pareille charge aux épaules.</p>
+
+<p>Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec,
+bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein
+silence.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
+Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault
+partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.</p>
+
+<p><i>Allégresse! allégresse</i>, s'écrièrent ensemble tous les matelots,
+<i>allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse
+d'allégresse!</i></p>
+
+<p>Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette
+course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées
+irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et
+les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la
+glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible
+entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force
+acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.</p>
+
+<p>Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.</p>
+
+<p>Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de
+fleuret, le même entendu tout à l'heure.</p>
+
+<p>Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un
+puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne.
+La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber
+au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière
+éblouissante d'étincelles.</p>
+
+<p>Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie,
+brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant
+avec allégresse, avec délire: <i>Malo! Malo!! Noël! Noël!!</i></p>
+
+<p>Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier,
+s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!</p>
+
+<p>Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.</p>
+
+<p>O feu sacré! que la santé revienne à tous.</p>
+
+<p>Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.</p>
+
+<p>Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.</p>
+
+<p>Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France,
+vivent jusqu'à notre retour.</p>
+
+<p>Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre
+serviteur.</p>
+
+<p>Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.</p>
+
+<p>O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de
+l'Atlantique.</p>
+
+<p>O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos
+foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes,
+soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des
+gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la
+jeunesse.</p>
+
+<p>O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées
+par l'absence, l'exil, la mort.</p>
+
+<p>O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là
+d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres
+heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève
+devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à
+ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans
+leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur
+cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur
+sourire.</p>
+
+<p>Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le
+rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de
+la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore
+plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>ÉPILOGUE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?</p>
+
+<p>Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi
+longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et
+songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie,
+de merveilleux effets de coruscation.</p>
+
+<p>Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma
+mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois
+veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant
+sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de
+Noël.</p>
+
+<p>Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison
+d'un aussi singulier travail.</p>
+
+<p>Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil
+usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les
+débris de la <i>Cosse de Nau</i>. On les places d'ordinaire sous le lit du
+maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un
+morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre <i>le feu du
+temps</i>.<sup class="sml">155</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 155: Le <i>feu du temps</i> pour le tonnerre, archaïsme très
+ gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier,
+ abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très
+ jolies, à preuve: <i>muer le sang</i>, pour <i>se mettre en
+ colère</i>;--<i>oindre le musel</i>, pour <i>souffleter</i>;--<i>l'aube crevée</i>,
+ pour <i>le point du jour</i>;--<i>rire clair</i>, pour <i>rire
+ agréablement</i>;--<i>peler la figue</i>, pour tromper;--<i>parer une
+ châteigne</i>, pour <i>tramer un complot</i>;--<i>avoir mauvaise robe</i>,
+ pour <i>ne pas réussir</i>;--<i>clamer ses coulpes</i>, pour <i>accuser ses
+ péchés</i>;--<i>parler en pardon</i>, pour <i>parler inutilement</i>;--<i>avoir
+ le cri</i>, pour <i>être accusé</i>;--<i>perdre son âge</i>, pour
+ <i>mourir</i>;--<i>cueillir en haîne</i>, pour <i>prendre en
+ aversion</i>;--<i>voir son pied</i>, pour <i>sortir de prison</i>; etc., etc.
+ 1873--<i>Dictionnaire de la Langue Française</i>, par C. Hippeau.</p>
+
+<p> Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française
+ au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à
+ connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à
+ cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici
+ quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:</p>
+
+<p> Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent,
+ cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé
+ osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les
+ vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles,
+ hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit
+ enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc.,
+ etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du
+ mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait
+ entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36
+ feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.</p></blockquote>
+
+<p>C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont
+partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles
+seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte,
+les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre
+pendant l'orage.</p>
+
+<p>Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un
+commandement de manoeuvre:</p>
+
+<p>Regarde vite, le jour vient.</p>
+
+<p>Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.</p>
+
+<p>Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu;
+Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les
+compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu,
+comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un
+prestidigitateur.</p>
+
+<p>Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux
+sur les trois croque-morts de l'<i>Émerillon</i> qui chargeaient maintenant
+le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui
+disait à ses camarades:</p>
+
+<p>Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de
+voir la fête!</p>
+
+<p>Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion
+d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses
+auditeurs.</p>
+
+<p>N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale,
+n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça
+peine d'y songer!</p>
+
+<p>Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:</p>
+
+<p>Regarde vite, vite... le jour arrive!</p>
+
+<p>Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante),
+plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles.
+Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour
+ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue,
+la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop
+comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes
+du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils
+du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie
+tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande
+stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous
+ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses,
+encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée
+blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.</p>
+
+<p>Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin,
+Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les
+maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je
+pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa
+circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette
+humaine.</p>
+
+<p>Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.</p>
+
+<p>A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de
+voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement
+d'une porte ouverte et close presque aussitôt.</p>
+
+<p>Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette
+musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos
+maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me
+rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour
+l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant
+aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement
+fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de
+lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme
+du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre
+colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image
+vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré
+Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement
+pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si
+ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course
+inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme
+une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.</p>
+
+<p>Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à
+tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur
+horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable
+distance.</p>
+
+<p>Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible,
+tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil
+venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.</p>
+
+<p>Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me
+restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer,
+en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides
+comme un aveu:</p>
+
+<p>"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"</p>
+
+<p>Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord
+longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles,
+des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des
+strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot
+d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant
+les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par
+quelque auteur célèbre.</p>
+
+<p>J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les
+lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai
+scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu
+de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que
+mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.</p>
+
+<p>L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'<i>Agnus Dei</i> et
+l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons
+un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet
+irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.</p>
+
+<p>Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa <i>Messe Solennelle de Noël</i>)<sup class="sml">156</sup>
+avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre
+soutenaient une mélodie identique au <i>Kyrie</i> et à l'<i>Agnus Dei</i>. La
+berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du
+<i>Kyrie</i>, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes
+mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une
+vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil,
+savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre
+d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse,
+l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée
+ à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.</p></blockquote>
+
+<p>Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette
+nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment <i>Une Fête de Noël sous Jacques
+Cartier</i> est devenue le sujet et le titre de mon premier essai
+littéraire.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p><i>Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une
+adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de
+Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de
+Lieutenant Gouverneur de la province de Québec.</i></p>
+
+<p>Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,</p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette
+fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.</p>
+
+<p>Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de
+s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe
+les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition
+de l'homme fait.</p>
+
+<p>C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et
+classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de
+l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail
+de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les
+meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez
+comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont
+se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les
+heures.</p>
+
+<p>Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient,
+comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens
+tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour
+de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire
+contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables
+annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque
+épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps
+anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813,
+se prononce Chateauguay.</p>
+
+<p>Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions
+délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au
+présent, jamais au passé.</p>
+
+<p>Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions
+devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du
+maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine.
+Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons
+inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui
+connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches
+moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos
+parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille:
+passez, passez!</p>
+
+<p>Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes
+d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire?
+ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard,
+le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière
+d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles
+sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui,
+par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des
+figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la
+main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand
+nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur,
+cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être
+tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié.</p>
+
+<p>Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et
+ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à
+l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère
+qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au
+printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les
+brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue
+nouvelle, <i>Le Canada-Français</i>, rajeunira de jets de lumière bien des
+feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences
+et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au
+nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je
+trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année
+1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts
+et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un
+carillon joyeux. <i>1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre
+livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source
+remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques
+Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état,
+il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et
+l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates.
+Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique.</i></p>
+
+<p>Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez
+inspiré à faire croître.</p>
+
+<p>Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette
+soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que
+vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous
+m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire
+votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien
+méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de
+votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre
+honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès
+croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon
+concours vous est acquis.</p>
+
+<p>Québec, 17 janvier 1888.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<p>La plupart des archives important de notre histoire ont été relevées en
+moins de 40 ans.</p>
+
+<p>Tout d'abord, dès 1843, la Société Littéraire et Historique de Québec
+édita la <i>Relation des Voyages de Jacques Cartier</i>. Onze ans plus tard
+(1854) le Gouvernement du Canada (ministère McNab-Morin) publiait une
+nouvelle édition des <i>Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la
+Nouvelle-France</i>.<sup class="sml">157</sup> Subséquemment (1858) le Gouvernement du Canada
+(administration McNab-Taché) édita les fameuses archives nationales
+<i>Relations des Jésuites</i>. Deux archéologues éminents, MM. les abbés Bois
+et Laverdière, dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque,
+laquelle fut exécutée par l'établissement typographique A. Côté &amp; Cie.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 157: Cette édition était de beaucoup plus complète que la
+ première publiée en 1803.</p></blockquote>
+
+<p>En 1868, la maison Desbarats publiait à Ottawa les <i>Oeuvres de
+Champlain</i>, monument impérissable élevé à la mémoire du fondateur de
+notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdière et Casgrain.
+Ce qui n'excuse pas la cité d'oublier qu'elle doit une statue à cet
+illustre <i>Père de la Nouvelle-France</i>.</p>
+
+<p>La première impression typographique de cet ouvrage célèbre a été
+exécutée sous la surveillance de M. l'abbé Laverdière, dans l'ancien
+Secrétariat de l'Évêque de Québec, au Séminaire de Québec.</p>
+
+<p>En 1871, aux ateliers de M. Léger Brousseau, éditeur propriétaire du
+<i>Courrier du Canada</i>. Laverdière et Casgrain publièrent encore <i>Le
+journal des Jésuites</i>.</p>
+
+<p>En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices la publication
+d'une collection de manuscrits relatifs à l'<i>Histoire de la
+Nouvelle-France</i>. Ce travail représentant quatre volumes in-octavo et
+plus de 2,000 pages est un véritable Eden, une Terre Promise aux
+chercheurs, aux archéologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du
+moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a été
+terminée en 1885. <sup class="sml">158</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 158: Collection de Manuscrits contenant Lettre, Mémoires et
+ autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France,
+ recueillis aux Archives de la Province du Québec ou copiés à
+ l'étranger.--Québec--Imprimerie A. Côté et Cie.</p></blockquote>
+
+<p>En 1886, et sous le patronage de cette même Assemblée Législative, le
+gouvernement due Québec édita les <i>Jugements et Délibérations du Conseil
+Supérieur de la Nouvelle-France</i>. en même temps, la Société Historique
+de Montréal publiait le <i>Livre d'Ordres du Chevalier de Lévis</i>, ouvrage
+précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une <i>Relation de la Guerre
+de Sept ans en Amérique</i> écrite par ce même chevalier de Lévis,
+l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archéologique,
+actuellement en la possession de M. l'abbé Verreau, appartenait à la
+collection Viger de fameuse et savante mémoire.<sup class="sml">159</sup></p>
+
+<p>Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, les quelques
+archives nécessaires aux chercheurs, archéologues, bibliophiles ou
+écrivains.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 159: La Société Historique de Montréal a publié plusieurs
+ autres documents de grande valeur, entre autres: <i>Les Véritables
+ motifs des Messieurs et Dames de Notre-Dame de Montréal, pour la
+ conversion des Sauvages de la Nouvelle-France</i>; un traduction du
+ <i>Voyage de Kalm au Canada</i>, etc.</p>
+
+<p> M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait
+ à Londres, à Paris et à Rome des recherches importantes et qui
+ ont permis d'augmenter considérablement la collection des
+ archives historiques. Le rapport qui vient d'être publié par M.
+ Brymner (<i>Rapport sur les Archives Canadiennes, par Douglas
+ Brymner, archiviste, 1885</i>) contient l'analyse de l'immense
+ collection <i>Haldimand</i> copiée au <i>British Museum</i> et dont une
+ partie avait déjà été obtenue par les soins de M. l'app. Verreau
+ et appartient maintenant à la Société Historique de Montréal.</p>
+
+<p> M. G. B. Faribault, avocat de Québec, bibliophile éminent,
+ publiait en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de
+ l'Amérique et en particulier sur celle du Canada, de la Louisiane
+ et de l'Acadie. Le nombre des ouvrages ainsi catalogués s'élevait
+ à 969. Cette statistique nous donne une idée approximative des
+ richesses archéologiques du Canada à cette époque. Les
+ inestimables travaux de l'illustre érudit furent irréparablement
+ anéantis par l'incendie du parlement à Montréal, la nuit du 25
+ avril 1849 par les émeutiers protestants orangistes. "En un
+ instant ce bel édifice devint la proie des flammes avec les
+ archives de la province, les deux bibliothèques qui renfermaient
+ <i>vingt-deux mille volumes</i>. Le Canada perdit dans cette
+ conflagration des livres rares et précieux de la belle collection
+ d'ouvrages sur l'Amérique (seize cents volumes) formée par M.
+ Faribault après les plus pénibles efforts. Les pertes furent
+ estimées à plus de $400,000.00." Louis P. Turcotte: Le Canada
+ sous l'Union, page 112 tome Ier.</p></blockquote>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>CHAPITRE PREMIER</h4>
+
+<p>Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 25 ans.</p>
+
+<p>Jacques Brassier, âgé de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve
+en 1653.)</p>
+
+<p>Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de 28 ans (venu aussi
+de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.)</p>
+
+<p>Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans.</p>
+
+<p>Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans.</p>
+
+<p>Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans.</p>
+
+<p>Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, arrondissement
+de la Flèche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.)</p>
+
+<p>Robert Jurée, âgé de 24 ans.</p>
+
+<p>Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans.</p>
+
+<p>Louis Martin, âgé de 21 ans.</p>
+
+<p>Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans.</p>
+
+<p>Étienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de France, en 1653,
+avec M. de Maisonneuve).</p>
+
+<p>Jean Valets, âgé de 27 ans de la paroisse de Teillé, arrondissement du
+Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653.</p>
+
+<p>Réné Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la garnison, âgé de 30
+ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).</p>
+
+<p>Jean Lecompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Chemiré, arrondissement
+du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653).</p>
+
+<p>Simon Grenet, âgé de 25 ans.</p>
+
+<p>François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de France, en 1653,
+avec M. de Maisonneuve).<sup class="sml">160</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 160: Régistre de la paroisse de Ville-Marie. Sépultures. 3
+ juin 1660.</p></blockquote>
+
+<p>A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef
+des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois
+autres braves de sa nation, qui tous demeurèrent fidèles et moururent au
+champ d'honneur; enfin les trois Français qui périrent dès le début de
+l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet.</p>
+
+<h4>CHAPITRE DEUXIÈME</h4>
+
+<p>On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit où hivernèrent les
+navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la
+rivière <i>Lairet</i>.</p>
+
+<p>La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de savoir si le
+Fort Jacques Cartier fut bâti sur la rive <i>droite</i> ou la rive <i>gauche</i>
+de la rivière <i>Lairet</i>.</p>
+
+<p>Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire que la rive
+<i>gauche</i> du <i>Lairet</i> fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A
+mon sens, le monument commémoratif, que le Cercle Catholique de Québec
+fait élever au Découvreur, sera historiquement bien placé.</p>
+
+<p>Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont écrit
+<i>relativement à la Rivière Ste-Croix où Jacques Cartier se fortifia et
+mis ses navires en hivernements</i> en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112,
+113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la
+relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--édition
+canadienne de 1843.</p>
+
+<p>"La maison principale des Missionnaires Jésuites était à <i>Notre Dame des
+Anges</i>, à deux kilomètres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bâti
+(Québec). <i>Notre Dame des Anges</i>, sur les bords de la rivière Lairet,
+près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence
+des Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur du Canada,
+Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis
+marins. Avant de quitter ces rives, où une partie de sa troupe fut
+décimée par le scorbut, et où il se vit forcé d'abandonner un de ses
+vaisseaux, il planta une grande croix avec un écusson aux armes de
+France et l'inscription: <i>Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex,
+regnat</i>. François Ier, par la grâce de Dieu roi de France, règne." <i>Le
+Père Isaac Jogues</i>, premier apôtre des Iroquois, par le Rév. P. F.
+Martin, chapitre II, page 24.</p>
+
+<p>"En 1626, les Jésuites avaient formé là (à Notre Dame des Anges) leur
+première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive <i>droite</i> de la
+petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St.
+Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de
+Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien
+portait encore le nom de <i>Fort Jacques Quartier</i> parce qu'en 1535, il
+avait été obligé d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques
+ruines de l'ancienne maison des jésuites." <i>Biographie de Père
+François-Joseph Bressani</i> par le Rév. Père F. Martin de la Compagnie de
+Jésus. Première annotation de la page 15, édition de 1852.</p>
+
+<p>Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Jacques Cartier,
+publiés sous la direction de la Société Historique de Québec, dit à la
+note 22 de la page 114 de l'appendice:</p>
+
+<p>"Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jésuites
+ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pères commencèrent un établissement
+sur la rive <i>droite</i> de la petite rivière Lairet à l'endroit où elle
+tombe dans la rivière St. Charles."</p>
+
+<p>Ce même commentateur dit encore à la note 2 de la page 109 de
+l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier:</p>
+
+<p>"On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 1843), sur la rive
+<i>gauche</i> de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la
+rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés, ou espèces de
+retranchements."</p>
+
+<p>L'opinion évidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier
+occupait la rive <i>gauche</i> du Lairet, et la résidence des Jésuites, la
+rive <i>droite</i>.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient
+venus à Québec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur
+la rive gauche de la petite rivière Lairet, près de l'endroit où
+celle-ci se jette dans ra rivière St-Charles, vis-à-vis la
+Pointe-aux-Lièvres. Ils hivernèrent dans cet endroit, à l'abris de deux
+de leurs vaisseaux, la <i>Grande Hermine</i> et la <i>Petite Hermine</i>, et de
+leur retranchement.</p>
+
+<p>Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même endroit, une
+grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de
+laquelle il fit attacher un écusson aux armes de France avec
+l'inscription suivante: <i>Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex,
+regnat</i>.</p>
+
+<p>Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des
+Français sur la terre canadienne devint celui du premier monastère des
+missionnaires Jésuites. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie
+solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin,
+portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mémoire de ce navigateur
+célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix ans auparavant par son
+courage et sa piété... Il était situé tout près du couvent (des
+Récollets), mais de l'autre côté de la rivière St-Charles, au point où
+le Lairet lui verse le tribut de ses eaux.</p>
+
+<p>"Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre située au
+confluent de la rivière St-Charles et de la rivière Lairet.</p>
+
+<p>"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du
+Canada.</p>
+
+<p>"C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemption, en face
+de l'antique Stadaconé.<sup class="sml">161</sup></p>
+
+<p>"C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers héros de
+cette grande épopée qui s'appelle les Missions des Jésuites dans la
+Nouvelle-France".<sup class="sml">162</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 161: Lors de son premier voyage, Cartier avait planté une
+ croix à l'entrée du Bassin de Gaspé (le 24 juillet 1534). L'année
+ suivante, en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxième
+ croix sur une des îles de l'embouchure de la Rivière St-Maurice
+ (le 7 octobre 1535). Ce ne fut que le 3 mai 1536, fête de
+ l'Invention de la Ste-Croix, trois jours avant son départ de
+ Stadaconé, au confluent des rivières St-Charles et Lairet.</p></blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 162: Extrait d'une <i>Chronique</i> publiée, par M. Ernest Gagnon,
+ dans <i>Les Nouvelles Soirées Canadiennes</i>, livraison du mois
+ d'août 1882.</p></blockquote>
+
+<p>C'est à cet endroit même que le comité littéraire et historique du
+Cercle Catholique de Québec, doit, avec l'aide d'une souscription
+nationale, faire élever un monument à la France colonisatrice et
+chrétienne, au Découvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce
+monument est presque achevé. Il est de M. Eugène Taché, l'artiste
+instruit et inspiré qui a déjà doté Québec de si beaux monuments
+architectoniques.</p>
+
+<p>"Les journaux de la province de Québec vous ont fait connaître le projet
+d'érection d'un double monument à l'endroit précis où Jacques Cartier et
+ses hardis compagnons passèrent l'hiver de 1535-36 et où,
+quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pères Jean de Brébeuf, Ennemond
+Masse et Charles Lalemant jetèrent les bases de la première résidence
+des missionnaires Jésuites dans la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>"L'emplacement appelé Fort Jacques Cartier a déjà été acheté par le
+Cercle Catholique de Québec. Il occupe une pointe de terre, au confluent
+des rivières St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site
+admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent.</p>
+
+<p>"Le comité littéraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui à
+votre générosité et à votre patriotisme, et il vous invite à contribuer,
+par votre souscription, à la réalisation de son projet, qui a déjà reçu
+l'adhésion des principaux organes de la presse française et anglaise de
+la province.</p>
+
+<p>"Ce projet consiste:"</p>
+
+<p>"1. A faire élever un <i>fac-simile</i>, en fonte, de la croix plantée par
+Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivière St. Charles,
+avec l'écusson fleurdelisé et l'inscription <i>Franciscus Primus, Dei
+gratia Francorum rex, regnat</i>. Cette croix sera fixée dans un socle en
+granit, et aurait 35 pieds de hauteur."</p>
+
+<p>"2. A faire construire une sorte de tumulus à la mémoire des premiers
+missionnaires de la Nouvelle-France."</p>
+
+<p>"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits
+dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adressé au Maire de St. Malo
+(en France), et l'autre remis au Maire de Québec, pour être conservé
+dans les archives de ces deux filles." <sup class="sml">163</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 163: Extrait de la <i>Circulaire</i> publiée par le <i>Cercle
+ Catholique de Québec</i>, en février 1887.</p></blockquote>
+
+<hr class="short">
+
+<p>M. de Voutron, en 1716, commandant le <i>Saint-François</i>, écrivait de La
+Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse le célèbre pilote
+saintongeois, contemporain de Jacques Cartier:</p>
+
+<p>"J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose
+assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux
+blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs.</p>
+
+<p>"Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre
+point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel
+de corps et d'esprit.</p>
+
+<p>"J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit
+pas compter sur la science".</p>
+
+<p>Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore
+après un siècle de fréquentation continue, quelles ne devaient-elles
+être au début, lorsque Jean Alphonse en écrivait le routier dna le plus
+grand détail?</p>
+
+<p>Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles d'un capitaine
+de vaisseau, dites près de deux siècles après l'ouverture de la
+navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Pierre Margry: <i>Les Navigations Françaises</i> et la <i>Révolution Maritime</i>
+du 14ième siècle IV <i>Le chemin de la Chine et les Pilotes de
+Pantagruel</i>: pages 324 et 325.</p>
+
+<p>"On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel
+tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage,
+Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique
+avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve
+pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un
+observateur puissant, un maître accompli dans l'art de se préparer les
+voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de près
+cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que,
+la question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la
+peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est
+l'avantage."</p>
+
+<p>Léon Guérin: <i>Les Navigateurs Français</i>, page 80.</p>
+
+<p>"L'expédition--(celle de 1535)--était accompagnée de deux chapelains
+<i>Dom</i> Guillaume Le Breton et de <i>Dom</i> Anthoine."</p>
+
+<p>Ferland: <i>Histoire du Canada</i>, ch. Ier, page 22.</p>
+
+<p>Ce titre de <i>Dom</i> fait présumer que ces deux prêtres étaient des
+religieux bénédictins.</p>
+
+<p>"Le 26 Juin 1615 le Père Récollet Jean Dolbeau célébrait à Québec, au
+son de la petite artillerie de l'<i>habitation</i> la première messe qui ait
+été <i>dite depuis l'époque de Jacques Cartier.</i>"</p>
+
+<p>Laverdière: <i>Histoire du Canada</i>, Ch. II, page 37.</p>
+
+<p>L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, répond dans
+l'affirmative à ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des
+aumôniers lors de son <i>second</i> voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs
+sont inscrits sur le rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la
+Communauté de la Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 1535.</p>
+
+<p>Les extraits suivants de la Relation du <i>Second Voyage de Jacques
+Cartier, confirment absolument cette opinion.</i></p>
+
+<p>"Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 août 1535,
+samedi)--après avoir <i>ouï la messe</i>, nous partîmes de la dite Isle--(Il
+aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve."</p>
+
+<p>Page 33 de l'édition de 1843; verso du feuillet 12 de l'édition de 1545.</p>
+
+<p>"Ils--(<i>les interprètes</i>)--répondirent que leur dieu nommé Cudragny
+avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(<i>ci-haut
+mentionnés</i>)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles
+qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous.
+Desquelles paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu
+Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne sçavait ce qu'il disait et
+qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les garderait bien du
+froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son
+compagnon demandèrent au dict Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il
+respondist <i>que ses prêtres</i> y avaient parlé et qu'il ferait beau
+temps"--(pour aller à Hochelaga).</p>
+
+<p>Pages 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition de 1545.</p>
+
+<p>"Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue, feist mettre
+le monde en prière et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance
+de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict
+d'arc les travers--(<i>à travers</i>)--les neiges et glaces. Et ordonne que
+le dimenche en suyvant <i>l'on dirait au dict lieu la messe</i>. Et que tous
+ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient à la
+procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et
+priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust
+pitié nous. <i>La messe dicte et célébrée</i> devant la dicte ymage, se feist
+le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado--(<i>Roc-Amadour</i>)
+promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France."
+Cette messe fut célébrée en Février 1536.</p>
+
+<p>Page 57 de l'édition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'édition
+de 1545.</p>
+
+hr class="short">
+
+<p>La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle était la préoccupation
+dominante, l'idée fixe, unique, obstinée de tous les découvreurs. La
+crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses
+dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver
+premier aux contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient à
+ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb lui-même s'
+ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les
+domaines du grand quâân du Katay signalés dans une carte de Toscanelli.
+Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve
+éclatante de cette illusion géographique: <i>Brief récit et succincte
+narration de la navigation faicte ÈS YSLES de Canada, Hochelaga et
+Saguenay et autres, avec particulière meurs, langaige et cérémonies des
+habitans d'icelles; fort délectable à voir.</i> L'espoir du lucre,
+l'éternel <i>auri sacra fames</i>, avait provoqué ces expéditions héroïques
+légendaires des trois premier siècles de l'<i>âge moderne</i>, expéditions
+dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des équipages.</p>
+
+<p>Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans les
+explorations tentées au Nord de l'Amérique à la recherche d'un passage
+vers l'Ouest:</p>
+
+<p>Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du précédent, 1498;
+Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Cortéreal, 1502; Jean Gonçalves, Jean et
+François Fernandès, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et
+Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint
+Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525;
+Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541
+et 1543.</p>
+
+<p>J'ai préparé cette liste sur l'<i>Introduction historique aux ouvrages de
+Jacques Cartier</i> pa M. D'Avezac.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi
+(François Ier) ordonna d'armer et d'équiper pour quinze mois trois
+navires dont il lui conféra le commandement par une commission datée du
+15 octobre 1534. Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier)
+joignit au titre de <i>capitaine</i> celui de <i>pilote du roi</i>.</p>
+
+<p><i>Nouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, édition de 1855
+tome 8 page 906</i> au nom de <i>Cartier (Jacques)</i>.</p>
+
+<p><i>L'Histoire des Canadiens-Français</i> de M. Benjamin Sulte donne le mot
+<i>Macé</i> au lieu de <i>Marc</i>, ce qui est conforme au texte de l'édition
+rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet
+32.</p>
+
+<p>Marc ou Macé Jallobert avait épousé Allizon DesGranches, soeur de la
+femme de Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Sulte: <i>Histoire des Canadiens-Français</i>, Tome Ier, page 12.</p>
+
+<p>Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille de Jacques
+DesGranches, connétable de la ville et cité de St. Malo.</p>
+
+<p><i>Brève et succincte narration historique</i> par M. D'Avezac, verso du
+feuillet XIV, précédant la narration du Voyage de Jacques Cartier,
+1535-36.</p>
+
+<p>Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de
+<i>Jehan Poullet</i>. On le retrouve seulement dans la <i>Relation du Second
+Voyage de Jacques Cartier</i>, 1535-36 recto du feuillet 22, édition 1545.</p>
+
+<p>Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard,
+dont les noms apparaissent au rôle d'équipage, sont les quatre fils de
+Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p><i>Rôle d'Equipage</i> de l'Expédition de 1535, présenté par Jehan Poullet à
+la réunion de la Communauté de la ville de Saint-Malo, à la Baie Sainct
+Jehan, mercredi, le trente-unième jour de mars 1535.</p>
+
+<p>L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes
+s'ensuyvent:</p>
+
+<p>Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef;
+Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques
+Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du
+<i>Correlieu</i>; Guillaume Le Marié, maistre du <i>Courlieu</i>; Laurens Boulain,
+Étienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Hervé, Étienne
+Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas
+Fammys, Françoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume
+Séquart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Françoys
+Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan
+Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot,
+Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens
+Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard,
+Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier,
+Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy,
+Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard,
+Françoys Duault, Hervé Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas,
+Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes
+Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan
+Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier;
+Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen,
+Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn,
+Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres
+Jonchée.</p>
+
+<p>Ce rôle d'équipage est textuellement copié des <i>Documents inédits sur
+Jacques Cartier et le Canada</i>, communiqués par M. Alfred Ramé, de Rennes
+et faisant suite à la Relation du <i>Premier Voyage de Jacques Cartier</i> en
+1534 d'après l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12.</p>
+
+<p>Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865.</p>
+
+<p>Les noms de <i>Charles Gaillot</i> et de <i>De Goyelle</i> n'apparaissent pas sur
+le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste
+publiée par M. Benjamin Sulte dans son <i>Histoire des Canadiens-Français</i>
+Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine,
+<i>Picturesque Quebec</i>,<sup class="sml">164</sup> ces deux noms et cinq autres, auraient été
+ajoutés aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'Équipage de Jacques
+Cartier, conservée dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur
+le <i>fac-simile</i> par M. l'abbé C. H. Laverdière. Voici quels sont ces
+sept noms:</p>
+
+<p>Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la
+Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 164: "The subsequent seven signatures were added in the
+ answer to the Quebec Prize Historical Questions submitted in
+ 1879: Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles
+ de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle"
+ <i>Picturesque Quebec</i>, appendix, page 483.</p></blockquote>
+
+<p>Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris
+leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de
+l'expédition, donnaient un effectif de <i>cent dix</i> hommes. Or, le rôle
+d'équipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on
+y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du
+Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles
+de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean
+Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt
+personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de <i>Philippe Rougemont</i>, le
+seul de vingt-cinq à trente victimes du scorbut nommé par la relation de
+Jacques Cartier, celui de <i>De Goyelle</i>, un autre mort du mal <i>de terre</i>
+que Charlevoix nomme dans son <i>Histoire du Canada</i>, enfin celui de
+Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son <i>Histoire des
+Canadiens-Français</i>, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, il
+se fait que le grand total des expéditionnaires connus s'arrête à 83. Il
+nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110.</p>
+
+<p>Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en
+disant que ce <i>rôle d'équipage</i> n'est qu'une liste de matelots rédigée
+<i>au retour</i> de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette
+explication est une contradiction flagrante des <i>Documents inédits</i> que
+nous possédons sur <i>Jacques Cartier</i>. Ce <i>rôle d'équipage</i> fut présenté
+par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du
+31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de
+Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des <i>Documents
+inèdits</i> publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier
+en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance
+mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en
+produisant le <i>rôle d'équipage</i>, lequel portait alors <i>soixante et
+quatorze</i> signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des
+mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.</p>
+
+<p>"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict
+Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos
+mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en
+dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix."</p>
+
+<p><i>Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la
+relation du voyage de Jacques Cartier en 1534</i>, édition de 1598 et
+collection de Ramusio.</p>
+
+<p>On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et
+qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à
+la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et
+quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet
+intervalle de temps, le <i>rôle d'équipage</i> fut modifié en quelque façon,
+et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean
+Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié,
+c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le
+rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de
+son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui
+est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de <i>cent
+dix hommes</i> composant l'expédition.</p>
+
+<p>Le <i>rôle d'équipage</i> présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la
+réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les
+archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en
+engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas
+permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de
+record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage
+que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la <i>Grande
+Hermine</i>. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>En lisant les noms des personnes présentes à la <i>Réunion de la
+Communauté de la ville de St. Malo</i>, le lundi huictième de feubvrier,
+l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait
+empruntés à l'<i>Almanach de Adresses Cherrier</i> tant ils ont une
+orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres
+Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert,
+Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume
+Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des
+bourgeois congrégés (<i>réunis</i>) et assemblés comme dict est.</p>
+
+<p>Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr
+le Dauphin de Normandie se nommait <i>Philippes Chabot</i>.</p>
+
+<p>Je lis encore, au procès-verbal de la <i>Réunion de la Communauté de Ville
+de St. Malo</i>, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le
+rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants
+des <i>bourgeois</i> du temps.</p>
+
+<p>Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne:</p>
+
+<p>Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume
+Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc.</p>
+
+<p>Extrait de <i>l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents
+inédits</i>, vol. Ier, Alfred Ramé, page 5, 6, 7, 8 et 9.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>CHAPITRE TROISIÈME</h4>
+
+<p>Les <i>Te Deum</i> militaires portant, comme des drapeaux de régiments, le
+chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de
+Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de Sir
+William Phips, suspendu comme trophée à la voûte sonore, etc., etc.</p>
+
+<p>Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout à Paris, où l'on
+admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de
+Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une
+médaille pour perpétuer le souvenir de cet exploit. L'Université Laval
+en possède un très beau spécimen dans son musée de numismatique. Ce
+spécimen est unique au pays.</p>
+
+<p>En voici la description:</p>
+
+<p>On y voit la ville de Québec assise sur un rocher, étayant à ses pieds
+des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prés
+d'elle un animal qu'on appelle <i>Castor</i>, et qui est fort commun en
+Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuyé sur une
+urne. La légende, <i>Francia in Novo Orbe Victrix</i>, signifie: <i>La France
+Victorieuse dans le Nouveau Monde</i>. L'exergue, <i>Kebeca Liberata M. DC.
+XC</i>: <i>Québec délivré 1690</i>.</p>
+
+<p><i>Médailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723.</i></p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>CHAPITRE QUATRIÈME</h4>
+
+<p>Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart:</p>
+
+<p><i>Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
+hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier
+n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo,</i> etc.</p>
+
+<p>Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur
+la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques
+Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur
+laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs
+paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires
+historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un
+flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la
+Bretagne, à la France elle-même.</p>
+
+<p>Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier
+publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.</p>
+
+<p>"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique,
+saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de
+forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette
+terre d'Amérique!"</p>
+
+<p>Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un
+de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée
+chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de
+la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se
+trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un
+Jacques Cartier.</p>
+
+<p>Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe
+Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos
+annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande,
+c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à
+Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le
+souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes
+compatriotes, et <i>au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de
+l'Atlantique, béniront notre oeuvre</i>, c'est que l'on se mette à la tête
+d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de
+nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la
+légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à
+ce jour.</p>
+
+<p>Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada!</p>
+
+<p>Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman
+patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la
+centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux
+livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du
+courageux écrivain qui a réédité <i>Sagard</i> et son <i>Histoire du Canada</i>,
+vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est
+perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de
+monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de
+statue à Paris!</p>
+
+<p>Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins
+pleurés par le poëte:</p>
+
+<p><i>Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire</i>?</p>
+
+<p>Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de <i>Jacques
+Cartier</i>. Il y a, à Montréal, une place <i>Jacques Cartier</i>. Il existe
+encore, dans notre métropole commerciale, un carré <i>Jacques Cartier</i>,
+une banque <i>Jacques Cartier</i> une rue <i>Jacques Cartier</i>.<sup class="sml">165</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 165: Montréal aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car
+ elle lui doit son nom.</p>
+
+<p> "Après que nous feusmes yssus (<i>sortis</i>) de la dicte ville,
+ (<i>Hochelaga</i>) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre
+ sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, <i>Mont
+ royal</i>, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous
+ estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus
+ de trente lieues à l'environ (<i>à l'entour</i>) d'icelle."</p>
+
+<p> <i>Relation</i> du second <i>Voyage de Jacques Cartier</i>, verso du
+ feuillet 26 et recto du feuillet 27.</p></blockquote>
+
+<p>A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de
+quartier <i>Jacques Cartier</i>, un marché <i>Jacques Cartier</i> une rue <i>Jacques
+Cartier</i>, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute
+sa longueur la presqu'île de la <i>Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le
+pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur
+en 1535-36</i>.</p>
+
+<p>Nous avons encore dans le collège électoral de <i>Québec</i> une paroisse que
+porte le nom de St. Gabriel de Val-<i>Cartier</i>. Puis encore, dans le même
+comté, le grand lac et le petit lac <i>Jacques Cartier</i> qui donne son nom
+à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency,
+Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint
+près de la paroisse de Cap Santé.</p>
+
+<p>Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à
+la renommée historique du Découvreur.</p>
+
+<p>Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une
+des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de
+la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de
+l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de
+notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette
+hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St.
+Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux,
+le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux
+couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada!</p>
+
+<p>L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le
+patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de
+St. Malo, de Rennes et de Paris.<sup class="sml">166</sup></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><p>Note 166: Je sais, de source certaine, que la décoration
+ historique du Palais Législatif de la Province de Québec a été
+ accordée à notre ami M. Eugène Hamel par le Gouvernement de
+ Québec. Cet artiste distingué a déjà préparé les esquisses de
+ deux tableaux représentant, le premier, <i>Christophe Colomb reçu
+ par Ferdinand et Isabelle</i>, après la découverte de l'Amérique, le
+ second, <i>Jacques Cartier à Hochelaga</i>. Ces deux tableaux seront
+ exécutés dans les panneaux dominant, aux salles de l'<i>Assemblée
+ Législative</i> et du <i>Conseil Législatif</i>, les fauteuils des
+ Présidents de ces deux chambres.</p></blockquote>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Préface<br>
+Critique<br>
+Argument analytique.</p>
+
+<p>CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p><i>Prologue</i>:-Un causeur d'autrefois.</p>
+
+<p>CHAPITRE DEUXIÈME</p>
+
+<p>La <i>Grande Hermine</i>.</p>
+
+<p>CHAPITRE TROISIÈME</p>
+
+<p>La <i>Petite Hermine</i>.</p>
+
+<p>CHAPITRE QUATRIÈME</p>
+
+<p>L'Emérillon.</p>
+
+<p>CHAPITRE CINQUIÈME</p>
+
+<p>Un Noël Breton</p>
+<p><i>Épilogue</i>.</p>
+
+<p>APPENDICE</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une fête de Noël sous Jacques Cartier, by
+Ernest Myrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FÊTE DE NOËL SOUS ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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