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+The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome II, by Aristophane
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Traduction nouvelle, Tome II
+ Les Oiseaux; Lysistrata; Les Thesmophoriazouses ou les
+ femmes aux Fêtes de Dèmètèr; Les Grenouilles; Les
+ Ekklèsiazouses ou l'Assemblée des Femmes; Ploutos
+
+Author: Aristophane
+
+Commentator: Sully Prudhomme
+
+Translator: Eugène Talbot
+
+Release Date: February 25, 2007 [EBook #20664]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME II ***
+
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+
+Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe,
+Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading
+Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+
+
+
+
+ARISTOPHANE
+
+EUGÈNE TALBOT
+
+
+
+TRADUCTION NOUVELLE
+
+PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME
+
+TOME SECOND
+
+
+_PARIS_
+
+ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
+
+M DCCC XCVII
+
+
+
+
+LES OISEAUX
+
+(L'AN 415 AVANT J.-C.)
+
+
+Deux citoyens, Pisthétéros (Fidèle ami) et Evelpide (Bon espoir),
+dégoûtés de la vie que l'on mène à Athènes, se déterminent à bâtir une
+ville aérienne, Néphélocokkygia (Nuéecoucouville). Tous les hommes
+veulent y venir habiter, mais le poète, enlevant le sceptre aux dieux
+qui ne savent plus maintenir l'ordre sur la terre, chasse
+impitoyablement de la cité nouvelle les prêtres, les devins, les
+philosophes, les poètes, les législateurs, les avocats. On crée des
+divinités à l'image des oiseaux, à qui appartient désormais l'empire du
+monde, et les anciens dieux, bloqués dans l'Olympe, où n'arrive plus
+l'odeur des offrandes, sont forcés d'entrer en composition avec
+Pisthétéros.
+
+
+_PERSONNAGES DU DRAME_
+
+ EVELPIDÈS.
+ PISTHÉTÆROS.
+ LE ROITELET, serviteur de la huppe.
+ LA HUPPE.
+ CHOEUR D'OISEAUX.
+ LE PHOENIKOPTÈRE.
+ HÉRAUTS.
+ UN PRÊTRE.
+ UN POÈTE.
+ UN DISEUR D'ORACLES.
+ LE ROSSIGNOL.
+ PROKNÈ.
+ MÉTÔN, géomètre.
+ UN INSPECTEUR.
+ UN VENDEUR DE DÉCRETS.
+ MESSAGERS.
+ IRIS.
+ UN PARRICIDE.
+ KINÉSIAS, poète dithyrambique.
+ UN SYKOPHANTE.
+ PROMÈTHEUS.
+ POSÉIDÔN.
+ UN TRIBALLE.
+ HÈRAKLÈS.
+ UN ESCLAVE DE PISTHÉTÆROS.
+ XANTHIAS. } esclaves,
+ MANODOROS ou MANÈS } personnages muets.
+
+
+_La scène se passe dans un endroit sauvage, rocailleux, au fond d'une
+forêt._
+
+
+LES OISEAUX
+
+EVELPIDÈS, _au geai_.
+
+Est-ce tout droit que tu me dis d'aller, du côté où l'on voit cet arbre?
+
+PISTHÉTÆROS, _tenant une corneille_.
+
+La peste te crève! La voilà qui me croasse de revenir en arrière!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Pourquoi, malheureux, sautillons-nous de haut en bas? Nous nous tuons à
+chercher ainsi notre route de côté et d'autre.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je me suis fié, pour mon malheur, à cette corneille, qui m'a fait
+parcourir deux mille stades de chemin.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et moi je me suis fié, pour mon infortune, à ce geai, qui m'a rongé les
+ongles des doigts.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En quel endroit de la terre sommes-nous? je n'en sais rien.
+
+EVELPIDÈS.
+
+D'ici, retrouverais-tu ta patrie, toi?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, de par Zeus! pas plus qu'Exèkestidès.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Malheur!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Allons, mon ami, suis cette route.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Certes, il nous a joué un vilain tour, cet oiseleur du marché à la
+volaille, ce fou de Philokratès, en me disant que ces deux guides seuls,
+parmi les oiseaux, nous diraient où est Tèreus, la huppe, changé en
+oiseau. Il nous a vendu une obole ce geai, fils de Tharrélidès, et trois
+oboles cette corneille qui, l'un et l'autre, ne savent rien que mordre.
+Eh bien! qu'as-tu, maintenant, à ouvrir le bec? Est-ce que tu vas encore
+nous mener de façon à tomber des rochers? Ici, il n'y a pas de route.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et ici, de par Zeus! pas le moindre sentier.
+
+EVELPIDÈS.
+
+La corneille ne dit donc rien au sujet de la route? Pas de croassements?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Pas plus maintenant que tout à l'heure.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Enfin, que dit-elle de la route?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que veux-tu qu'elle dise, sinon qu'en les rongeant, elle me mangera les
+doigts?
+
+EVELPIDÈS.
+
+N'est-il pas étrange, assurément, que, avec notre désir d'aller aux
+corbeaux et nos préparatifs achevés, nous ne puissions ensuite trouver
+la route? En effet, ô vous, hommes qui assistez à cet entretien, nous
+sommes malades du mal contraire à celui de Sakas. N'étant pas citoyen,
+il veut l'être à toute force, et nous qui sommes d'une tribu et d'une
+famille honorables, citoyens comme nos concitoyens, sans en être chassés
+par personne, nous prenons des deux pieds notre vol loin de notre
+patrie, non point par haine pour cette ville qui n'est pas seulement
+grande et heureusement douée par la nature, mais ouverte à tous pour y
+dépenser leur avoir. En effet, les cigales ne chantent qu'un ou deux
+mois sur les jeunes figuiers, tandis que les Athéniens chantent toute
+leur vie l'air des procès. Voilà pourquoi nous avons entrepris ce
+voyage, et comment, pourvus d'une corbeille, d'une cruche et de myrte,
+nous errons tous deux à la recherche d'un lieu tranquille, où nous
+puissions nous établir et séjourner. Nous nous dirigeons du côté de
+Tèreus la huppe, pour le prier de nous dire si, dans la région où il a
+porté son vol, il a vu quelque part cette sorte de ville.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Holà! hé!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Depuis longtemps la corneille m'indique quelque chose là-haut.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et ce geai aussi ouvre le bec comme pour me montrer quelque chose. Il
+n'est pas possible qu'il n'y ait pas par là des oiseaux. Nous le saurons
+tout de suite en faisant du bruit.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Alors, sais-tu ce qu'il faut faire? Heurte ta jambe contre cette roche.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et toi ta tête; ce sera un double bruit.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Alors, toi, une pierre; prends et frappe.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Très bien, si cela te plaît. Esclave, esclave!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que dis-tu? Au lieu de la Huppe, tu appelles: «Esclave!» En place
+d'«Esclave!» il te fallait crier: «Epopoï!»
+
+EVELPIDÈS.
+
+Epopoï! Veux-tu que je frappe encore une fois? Epopoï!
+
+LE ROITELET.
+
+Quels sont ces gens? Qui est-ce qui crie en appelant mon maître?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Apollôn sauveur, quelle ouverture de bec!
+
+LE ROITELET.
+
+Malheur à moi! ce sont deux oiseleurs!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Voilà un être affreux et d'une vilaine conversation!
+
+LE ROITELET.
+
+Allez tous deux à la malheure!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Mais nous ne sommes pas des hommes!
+
+LE ROITELET.
+
+Qu'êtes-vous donc?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Je suis le Peureux, oiseau de Libyè.
+
+LE ROITELET.
+
+Des contes!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Regarde plutôt à mes pieds.
+
+LE ROITELET.
+
+Et l'autre? Quel oiseau est-ce? Tu ne parles pas?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je suis l'Emmerdé, oiseau du Phasis.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et toi, quel animal es-tu, au nom des dieux?
+
+LE ROITELET.
+
+Je suis un oiseau esclave.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Tu as été vaincu par quelque coq?
+
+LE ROITELET.
+
+Non pas; mais lorsque mon maître est devenu huppe, il demanda que, moi
+aussi, je devinsse oiseau, afin d'avoir un compagnon et un serviteur.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Est-ce qu'un oiseau a besoin d'un serviteur?
+
+LE ROITELET.
+
+Lui, du moins, je le crois, parce que jadis il était homme. Tantôt il
+veut manger des anchois de Phalèron; je cours lui chercher des anchois
+dans une écuelle; tantôt il désire de la purée: il lui faut une cuillère
+et une marmite; je cours chercher la cuillère.
+
+EVELPIDÈS.
+
+C'est un coureur que cet oiseau. Sais-tu ce qu'il te faut faire,
+Roitelet? Appelle-nous ton maître.
+
+LE ROITELET.
+
+Mais, de par Zeus! il vient de s'endormir, après avoir mangé des baies
+de myrte et quelques moucherons.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Malgré cela, éveille-le!
+
+LE ROITELET.
+
+Je suis sûr qu'il va se mettre en colère; mais, pour vous plaire, je
+l'éveillerai. _(Il sort.)_
+
+PISTHÉTÆROS, _au Roitelet qui s'en va._
+
+Puisses-tu périr de malemort, toi qui as failli me tuer.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Ah! malheureux que je suis! mon geai s'est envolé de frayeur.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu es bien le plus lâche des animaux: ta frayeur a fait partir le geai.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Dis-moi, toi-même n'as-tu pas fait partir la corneille, en tombant?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non pas, de par Zeus!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Où est-elle alors?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Elle s'est envolée.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et tu ne l'as pas fait partir! O mon bon, comme tu es brave!
+
+LA HUPPE.
+
+Ouvre l'huis, pour que je sorte.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Par Hèraklès! quel est cet animal? Quel plumage! Quel appendice de
+triple aigrette!
+
+LA HUPPE.
+
+Quelles sont ces gens qui me cherchent?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Les douze dieux semblent t'avoir mis en piteux état.
+
+LA HUPPE.
+
+Ne vous riez pas de moi en voyant mon plumage! Car, ô étrangers,
+autrefois j'étais homme.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Nous ne rions pas de toi.
+
+LA HUPPE.
+
+Mais de quoi?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Ton bec nous paraît risible.
+
+LA HUPPE.
+
+C'est pourtant comme cela que Sophoklès me traite indignement dans ses
+tragédies, moi Tèreus.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Tu es donc Tèreus? Simple oiseau ou paon?
+
+LA HUPPE.
+
+Oiseau.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Où sont donc tes plumes?
+
+LA HUPPE.
+
+Elles sont tombées.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Est-ce par suite de quelque maladie?
+
+LA HUPPE.
+
+Non; mais, en hiver, tous les oiseaux muent, et nous reprenons ensuite
+d'autres plumes. Mais vous deux, dites-moi, qui êtes-vous?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Nous? Des mortels.
+
+LA HUPPE.
+
+De quel pays?
+
+EVELPIDÈS.
+
+De celui où sont les belles trières.
+
+LA HUPPE.
+
+Êtes-vous hèliastes?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Absolument le contraire: antihèliastes.
+
+LA HUPPE.
+
+On sème donc là-bas de cette graine?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Tu n'en recueillerais pas beaucoup en cherchant dans nos champs.
+
+LA HUPPE.
+
+Quelles pressantes affaires vous ont fait venir ici?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Le désir de converser avec toi.
+
+LA HUPPE.
+
+Et pourquoi?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Parce que, d'abord, tu as été homme comme nous, jadis; parce que tu as
+dû de l'argent, comme nous, jadis; parce que tu aimais à ne pas le
+rendre, comme nous, jadis. Puis, ayant changé ta nature en celle
+d'oiseau, tu as promené ton vol circulaire sur la terre et sur la mer.
+Et c'est la raison pour laquelle tu as l'intelligence de l'homme mêlée à
+celle de l'oiseau. Aussi sommes-nous venus ici tous deux vers toi te
+prier de nous dire s'il y a quelque cité de laine épaisse, comme une
+couverture moelleuse où l'on goûte le repos.
+
+LA HUPPE.
+
+Alors tu cherches une ville plus grande que celle des fils de Kranaos?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Pas plus grande, mais qui nous convienne mieux.
+
+LA HUPPE.
+
+Il est clair que tu cherches un gouvernement aristocratique.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Moi? Pas du tout: je déteste même le fils de Skellios.
+
+LA HUPPE.
+
+Quelle ville habiteriez-vous donc le plus volontiers?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Celle où la plus grande affaire serait d'entendre à ma porte, dès le
+matin, quelque ami me dire: «Au nom de Zeus Olympien, présente-toi chez
+moi de bonne heure, toi et tes enfants, au sortir du bain: je dois
+donner un repas de noces; n'y manque pas surtout; autrement, ne mets
+jamais les pieds chez moi, quand je serai dans le malheur.»
+
+LA HUPPE.
+
+De par Zeus! tu as la passion des grandes infortunes! Et toi?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+J'ai une passion semblable, moi.
+
+LA HUPPE.
+
+Et laquelle?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Celle d'une cité où, en me rencontrant, le père d'un joli garçon me dise
+d'un ton de reproche, comme offensé par moi: «Vraiment, Stilbonidès, en
+voilà une belle conduite! Tu rencontres mon fils revenant du bain et du
+gymnase, et pas un baiser, pas une parole, pas une caresse, pas un
+attouchement de toi, l'ami du père!»
+
+LA HUPPE.
+
+Mon pauvre homme, pour quelles tristes choses tu te passionnes! Eh bien,
+il y a une ville heureuse, telle que vous le dites, sur les côtes de la
+mer Erythræa.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Malheur! Ne nous parle pas d'une ville maritime: un beau matin on y
+verrait aborder la Salaminienne amenant un huissier. As-tu une ville
+hellénique à nous proposer?
+
+LA HUPPE.
+
+Pourquoi n'iriez-vous pas habiter Lépréon, en Élis?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Par les dieux! sans l'avoir vue, j'ai en horreur Lépréon, à cause de
+Mélanthios.
+
+LA HUPPE.
+
+Il y a encore dans la Lokris la ville des Opontiens; vous pourriez y
+habiter.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Mais moi je ne voudrais pas être Opontien, pour un talent d'or. Et
+quelle est la vie qu'on mène chez les oiseaux? Tu dois le savoir
+parfaitement.
+
+LA HUPPE.
+
+Pas désagréable à vivre: premièrement il faut s'y passer de bourse.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Vous avez ainsi retiré de la vie une grande source de fraudes.
+
+LA HUPPE.
+
+Notre nourriture, cueillie dans les jardins, est le sésame blanc, le
+myrte, les pavots et la menthe.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Mais alors vous êtes en quête d'une vie de nouveaux mariés.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Hé! hé! J'entrevois un grand dessein pour la race des oiseaux: elle
+deviendrait puissante, si vous m'obéissiez.
+
+LA HUPPE.
+
+Et comment t'obéirions-nous?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Comment vous m'obéiriez? Tout d'abord ne voltigez pas n'importe où, bec
+ouvert: c'est une habitude malséante. Chez nous quand il y a des gens
+volages, on dit: «Quel est cet oiseau?» Et Téléas répond: «C'est un
+homme sans équilibre, un oiseau qui vole, un être inconsidéré, qui ne
+saurait jamais rester en place.»
+
+LA HUPPE.
+
+Par Dionysos! tes railleries portent juste. Que pourrions-nous donc
+faire?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Bâtissez une ville.
+
+LA HUPPE.
+
+Et quelle ville bâtirions-nous, nous autres oiseaux?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vrai? Oh! la sotte parole lâchée! Regarde en bas.
+
+LA HUPPE.
+
+Je regarde.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tourne le cou.
+
+LA HUPPE.
+
+De par Zeus! quelle jouissance, si je me déboîte la tête!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+As-tu vu quelque chose?
+
+LA HUPPE.
+
+Oui, les nuages et le ciel.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Eh bien! n'est-ce pas le pôle des oiseaux?
+
+LA HUPPE.
+
+Le pôle? Comment cela?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Comme qui dirait le lieu. Attendu que cela tourne et traverse tout, on
+l'appelle pôle. Une fois bâti et fortifié par vous, on l'appellera
+police. Alors vous régnerez sur les hommes, ainsi que sur les
+sauterelles; et les dieux, vous les ferez mourir de faim comme les
+Mèliens.
+
+LA HUPPE.
+
+De quelle manière?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+L'air est entre le ciel et la terre; et de même que, quand nous voulons
+aller à Delphoe, nous demandons passage aux Boeotiens, ainsi, quand les
+hommes sacrifieront aux dieux, si les dieux ne nous paient pas tribut,
+votre ville, étrangère pour eux, et l'espace empêcheront de monter la
+fumée des cuisses.
+
+LA HUPPE.
+
+Iou! Iou! Par la Terre, les filets, les nuées, les rets, je n'ai jamais
+entendu dessein mieux imaginé. Aussi suis-je tout prêt à bâtir la ville
+avec toi, si le projet a l'approbation des autres oiseaux.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qui donc leur exposera l'affaire?
+
+LA HUPPE.
+
+Toi. Jadis ils étaient barbares; mais moi je leur ai enseigné le
+langage, depuis mon long séjour avec eux.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Comment les convoqueras-tu?
+
+LA HUPPE.
+
+Aisément. Je vais entrer tout de suite dans le taillis, éveiller ma
+chère Aèdôn, et nous leur ferons appel. Dès qu'ils auront entendu notre
+voix, ils voleront ici à tire-d'ailes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O toi, le plus aimable des oiseaux, ne tarde pas davantage. Je t'en
+prie, entre au plus vite dans le taillis, et éveille Aèdôn.
+
+LA HUPPE.
+
+Allons, ma compagne, cesse de sommeiller; fais jaillir de ta bouche
+divine les notes des hymnes sacrés; gémis sur mon fils et le tien, le
+déplorable Itys, en gazouillements harmonieux, sortis de ton bec agile.
+Ta voix pure monte à travers le smilax couronné de feuillage, jusqu'au
+trône de Zeus où Phoebos à la chevelure d'or répond à tes élégies par le
+son de sa lyre d'ivoire et préside aux danses des dieux; et de leurs
+bouches immortelles s'élance le concert plaintif des bienheureuses
+divinités. _(On entend le son d'une flûte.)_
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O Zeus souverain! quelle voix charmante pour un si petit oiseau! Quelle
+douceur de miel répandue sur le taillis entier!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Holà!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'y a-t-il? Te tairas-tu?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Pourquoi?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+La Huppe prépare de nouveaux chants.
+
+LA HUPPE, _dans le taillis_.
+
+Epopopopopopopopopopoï! Io, Io! Venez, venez, venez, venez, venez ici, ô
+mes compagnons ailés; vous qui paissez les sillons fertiles des
+laboureurs, tribus innombrables de mangeurs d'orge, famille des
+cueilleurs de graines, au vol rapide, au gosier mélodieux; vous qui,
+dans la plaine labourée, gazouillez, autour de la glèbe, cette chanson
+d'une voix légère: «Tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio;» et vous
+aussi qui dans les jardins, sous les feuillages du lierre, faites
+entendre vos accents; et vous qui, sur les montagnes, becquetez les
+olives sauvages et les arbouses, hâtez-vous de voler vers mes
+chansons.--Trioto, trioto, totobrix!--Et vous, vous encore qui, dans les
+vallons marécageux, dévorez les cousins à la trompe aiguë, qui habitez
+les terrains humides de rosée et les prairies aimables de Marathôn,
+francolin au plumage émaillé de mille couleurs, troupe d'alcyons volant
+sur les flots gonflés de la mer, venez apprendre la nouvelle. Nous
+rassemblons ici toutes les tribus des oiseaux au long cou. Un vieillard
+habile est venu, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez
+tous à cette conférence, ici, ici, ici, ici.--Torotorotorotorotix.
+Kikkabau, kikkabau. Torotorotorotorolililix.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vois-tu quelque oiseau?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Non, par Apollôn! pas un; et pourtant je suis là bouche béante à
+regarder le ciel.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ce n'était guère la peine, ce semble, que la Huppe allât couver dans le
+taillis, à la façon du pluvier.
+
+LE PHOENIKOPTÈRE.
+
+Torotix, torotix.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais, mon bon, on s'avance, c'est quelque oiseau qui arrive.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Oui, de par Zeus! un oiseau. Quel est-il? N'est-ce pas un paon?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+La Huppe nous le dira. Quel est cet oiseau?
+
+LA HUPPE.
+
+Ce n'est pas un de ces oiseaux ordinaires comme vous en voyez tous les
+jours, mais un oiseau de marais.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oh! oh! il est beau, et d'un rouge phoenikien.
+
+LA HUPPE.
+
+Sans doute; aussi l'appelle-t-on Phoenikoptère.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Ohé! dis donc, toi!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'as-tu à crier?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Un autre oiseau que voici.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Par Zeus! c'en est effectivement un autre; il doit être étranger. Quel
+peut être ce singulier prophète, cet oiseau de montagnes?
+
+LA HUPPE.
+
+Son nom est le Mède.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le Mède! Oh! souverain Hèraklès! Comment, s'il est Mède, a-t-il pu, sans
+chameau, voler ici?
+
+EVELPIDÈS.
+
+En voici un autre qui a pris une aigrette.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quel prodige est-ce là? Tu n'es donc pas la seule huppe, et il y en a
+une autre.
+
+LA HUPPE.
+
+Mais celle-ci est née de Philoklès, par la huppe; et moi, je suis le
+grand-père de cette dernière: c'est comme si tu disais: «Hipponikos issu
+de Kallias, et Kallias d'Hipponikos.»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Kallias est donc un oiseau? Comme il mue!
+
+EVELPIDÈS.
+
+C'est qu'étant généreux, il est plumé par les sykophantes, et les
+femelles lui arrachent aussi des plumes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O Poséidôn! voici un autre oiseau de couleurs nuancées: comment
+l'appelle-t-on?
+
+LA HUPPE.
+
+Lui? Le katophagas!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il y a donc d'autres katophagas que Kléonymos?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Comment alors se fait-il, si ce n'est pas Kléonymos, qu'il ait perdu son
+aigrette?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais cependant que signifie cette affluence d'oiseaux à aigrettes?
+Viennent-ils pour le diaulos?
+
+LA HUPPE.
+
+Ils font comme les Kariens, mon bon, qui habitent les aigrettes de la
+terre, pour cause de sûreté.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O Poséidôn, ne vois-tu pas quelle terrible agglomération d'oiseaux?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Souverain Apollôn, quelle nuée! Iou! Iou! Leurs ailes étendues ne
+laissent plus voir l'entrée.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Voici la perdrix, et cet autre, de par Zeus! c'est le francolin; puis le
+pénélops, et celui-ci l'alcyon.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et quel est celui qui vient derrière?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Celui-ci? Le kèrylos.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Ce kèrylos est donc un oiseau?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Est-ce qu'il n'y a pas Sporgilos? Voici la chouette.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Que dis-tu? Qui a donc amené une chouette à Athènes?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+A la suite pie, tourterelle, alouette, éléas, hypothymis, colombe,
+nertos, épervier, ramier, coucou, rouget, kéblépyris, porphyris,
+kerkhné, plongeon, pie-grièche, orfraie, pivert.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Iou! Iou! Que d'oiseaux!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Iou! Iou! Que de merles! Comme ils gazouillent, comme ils arrivent à
+grands cris!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Est-ce qu'ils nous menacent? Oh! là, là! Ils ouvrent le bec, ils nous
+regardent, toi et moi.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Cela me paraît être ainsi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Popopopopopop! Où est celui qui m'a appelé? Dans quel endroit se
+tient-il?
+
+LA HUPPE.
+
+Je suis ici depuis longtemps, et je ne lâche pas mes amis.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tititititititititi! Quelle bonne idée as-tu à me communiquer?
+
+LA HUPPE.
+
+D'un intérêt commun, sûre, juste, agréable, utile. Deux hommes d'un
+jugement délié sont venus ici me trouver.
+
+LE CHOEUR.
+
+Où? Comment? Que dis-tu?
+
+LA HUPPE.
+
+Je dis que, de chez les hommes, deux vieillards sont venus me parler
+d'une affaire prodigieuse.
+
+LE CHOEUR.
+
+Oh! quelle faute! C'est la plus grosse depuis que je suis né! Que
+dis-tu?
+
+LA HUPPE.
+
+Que mes paroles ne t'effraient pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'as-tu fait?
+
+LA HUPPE.
+
+J'ai accueilli deux hommes qui désirent vivement notre alliance.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et tu as fait cela?
+
+LA HUPPE.
+
+Je l'ai fait, et je m'en réjouis.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et ils sont maintenant chez nous?
+
+LA HUPPE.
+
+Comme je suis chez vous moi-même?
+
+LE CHOEUR.
+
+Ea! Ea! Trahison! Sacrilège! Un ami, nourri avec nous des produits de
+nos campagnes, a violé nos antiques lois, violé les serments des
+oiseaux. Il m'a attiré dans un piège, il m'a jeté en proie à une race
+impie qui, depuis qu'elle existe, m'a déclaré la guerre. Nous aurons,
+plus tard, une explication avec cet oiseau; mais il faut commencer par
+le châtiment de ces deux vieillards et les mettre en pièces.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'en est fait de nous!
+
+EVELPIDÈS.
+
+C'est pourtant toi seul qui es la cause de tous les maux qui nous
+arrivent. Pourquoi m'as-tu amené ici?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Afin de t'avoir pour compagnon.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Pour me faire pleurer de grands malheurs.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En vérité, tu radotes absolument. Comment pleureras-tu donc, quand une
+fois tu auras les deux yeux arrachés?
+
+LE CHOEUR.
+
+Io! Io! En avant, attaque, élance-toi sur l'ennemi, verse le sang,
+déploie tes ailes de toutes parts, enveloppe-le. Il faut qu'ils
+gémissent tous les deux et qu'ils servent de pâture à notre bec. Il n'y
+a ni montagne ombragée, ni nuage aérien, ni mer chenue, qui les dérobe à
+ma poursuite. Hâtons-nous de les plumer et de les déchirer. Où est le
+taxiarkhe? Qu'il lance l'aile droite!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Nous y voilà! Où fuirai-je, infortuné?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Eh! l'ami! Tu ne tiens pas bon?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Pour être écharpé par ce monde-là?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et comment te figures-tu leur échapper?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Je ne sais pas trop comment.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Moi, je te dirai qu'il faut combattre de pied ferme et prendre les
+marmites.
+
+EVELPIDÈS.
+
+A quoi ces marmites nous serviront-elles?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+La chouette ne nous attaquera pas.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Mais ces oiseaux armés de serres crochues?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Empoigne la broche et brandis-la devant toi.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et mes yeux?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Couvre-les avec ce vinaigrier ou avec ce plat.
+
+EVELPIDÈS.
+
+O homme de génie, quelle bonne invention, quel stratagème! Tu l'emportes
+sur Nikias, en fait de machines.
+
+LE CHOEUR.
+
+Eleleleu! En avant, bec baissé: pas de délai! tire, déchire, frappe,
+écorche, et casse d'abord la marmite.
+
+LA HUPPE.
+
+Mais, dites-moi, vous les plus cruels de tous les animaux, pourquoi
+voulez-vous mettre à mal ces deux hommes qui ne vous ont rien fait, et
+déchirer des gens de la parenté et de la tribu de ma femme?
+
+LE CHOEUR.
+
+Devons-nous les épargner plus que des loups? De quels autres plus grands
+ennemis tirerions-nous vengeance?
+
+LA HUPPE.
+
+Mais s'ils sont vos ennemis de race, ils sont vos amis de coeur, et
+c'est pour vous donner un conseil utile qu'ils viennent vers vous.
+
+LE CHOEUR.
+
+Quel conseil utile pourraient nous donner, quelle parole nous faire
+entendre, ceux qui furent les ennemis de nos pères?
+
+LA HUPPE.
+
+Mais, certes, c'est de leurs ennemis que les sages apprennent le plus.
+La prudence sauve tout. D'un ami on n'a rien à apprendre; un ennemi vous
+y contraint. Et d'abord les cités ont appris de leurs ennemis, et non de
+leurs amis, à bâtir des murailles élevées, à construire des vaisseaux
+longs: et cette science sauve nos enfants, notre ménage, notre avoir.
+
+LE CHOEUR.
+
+Eh bien! écoutons leurs paroles, c'est notre avis: nous y trouvons
+avantage; on peut entendre quelque sage conseil de la bouche même de ses
+ennemis.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ils ont l'air de se relâcher de leur colère. Retire ta jambe en arrière.
+
+
+LA HUPPE.
+
+C'est justice, et vous m'en devez de la reconnaissance.
+
+LE CHOEUR.
+
+Non, jamais jusqu'ici, en aucune affaire, nous ne t'avons été opposés.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Plus pacifique est leur conduite envers nous. La marmite et les deux
+plats, pose-les à terre. La lance ou plutôt la broche en main,
+promenons-nous à l'intérieur du camp, l'oeil sur la marmite, et de près,
+car il ne faut pas fuir.
+
+EVELPIDÈS.
+
+A merveille; mais, si nous mourons, en quel endroit de la terre
+serons-nous enterrés?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le Kéramique nous recevra. Pour être enterrés aux frais de l'État, nous
+dirons aux stratèges que c'est en combattant contre les ennemis que nous
+sommes morts à Ornéæ.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que chacun reprenne son rang à la même place; déposez votre courage et
+votre colère, comme un hoplite, et informons-nous quelles sont ces gens,
+d'où ils viennent, et dans quelle intention. Ohé! la Huppe, je
+t'appelle.
+
+LA HUPPE.
+
+Tu m'appelles, et que veux-tu savoir?
+
+LE CHOEUR.
+
+Qui sont ces hommes? D'où viennent-ils?
+
+LA HUPPE.
+
+Deux étrangers de la sage Hellas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Quelle aventure les a conduits chez les Oiseaux?
+
+LA HUPPE.
+
+Le goût de notre genre de vie, le désir d'habiter et de rester toujours
+avec toi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que dis-tu? Et quels sont leurs propos?
+
+LA HUPPE.
+
+Incroyables, inouïs.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voient-ils quel avantage peut résulter de leur séjour auprès de moi, et
+qui les engage à demeurer ici pour avoir de quoi vaincre leur ennemi ou
+rendre service à leurs amis?
+
+LA HUPPE.
+
+Ils parlent d'une grande félicité, indicible, incroyable; que tout est à
+toi ici, là, partout, et ils s'efforcent de le prouver.
+
+LE CHOEUR.
+
+Sont-ils fous?
+
+LA HUPPE.
+
+On ne peut dire combien ils sont sensés.
+
+LE CHOEUR.
+
+Quoi! Ils ont leur bon sens?
+
+LA HUPPE.
+
+Les plus fins renards: subtilité, astuce, rouerie, fleur de ruse de la
+tête aux pieds.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'ils me parlent, qu'ils me parlent, fais-les venir. Car d'entendre
+d'eux les choses que tu me dis, j'en ai des ailes au dos.
+
+LA HUPPE.
+
+Allons, toi et toi, reprenez cette armure, et suspendez-la, avec espoir
+de la bonne chance, dans l'âtre, près de la crémaillère. Quant à toi,
+expose à ceux-ci les projets en vue desquels je les ai réunis, parle.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, par Apollôn! je n'en ferai rien, à moins qu'ils ne conviennent avec
+moi d'une convention pareille à celle que fit avec sa femme ce singe de
+fabricant d'épées, de ne point me mordre, de ne point m'arracher les
+testicules, de ne pas me fouiller...
+
+LE CHOEUR.
+
+Le... Mais non, pas du tout.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, je veux dire les deux yeux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Je te le promets.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Jure-le-moi à l'instant.
+
+LE CHOEUR.
+
+Je le jure, à condition que j'aurai les suffrages de tous les juges et
+de tous les spectateurs.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Convenu.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et, si je manque de parole, de ne l'emporter que d'une voix.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Écoutez, peuples! Que les hoplites reprennent leurs armes sur-le-champ,
+qu'ils retournent chez eux et qu'ils voient ce que nous aurons inscrit
+sur les tableaux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Rusé toujours et partout, tel est le caractère essentiel de l'homme.
+Parle-moi, cependant. Peut-être as-tu par devers toi quelque avis utile
+que tu négliges de me dire, ou quelque moyen d'étendre ma puissance, qui
+a échappé à mon manque de pénétration. Toi, dis-moi ce que tu veux faire
+dans notre intérêt mutuel; car si tu réussis à me procurer quelque
+avantage, le profit en sera commun. Et, d'abord, pour quel motif es-tu
+venu? quelle a été ton intention? Dis-le hardiment; nous ne romprons
+point la trêve avant de t'avoir entendu.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+De par Zeus! j'en brûle d'envie: j'ai un discours en pâte, que rien ne
+m'empêche de pétrir. Esclave, apporte une couronne. De l'eau à verser
+sur les mains! Qu'on me l'apporte vite.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Est-ce que nous allons nous mettre à table, ou quelque chose comme cela?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, de par Zeus! mais j'essaie de dire quelque chose de grand, de
+succulent, qui remue l'âme de ceux qui sont là: tant je souffre pour
+vous qui, jadis, ayant été rois...
+
+LA HUPPE.
+
+Nous, rois? Et de qui?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vous! De tout ce qui existe; de moi, d'abord, de celui-ci et de Zeus
+lui-même; car vous êtes plus anciens et plus vieux que Kronos, que les
+Titans et que la Terre.
+
+LA HUPPE.
+
+Que la Terre?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oui, par Apollôn!
+
+LA HUPPE.
+
+De par Zeus! je ne m'en doutais pas.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'est que tu es un ignorant, un insouciant, et que tu n'as jamais
+feuilleté Æsopos, qui dit que l'alouette naquit avant tous les autres
+oiseaux, avant la Terre même; ensuite que son père mourut de maladie;
+que la Terre n'existait pas encore; qu'il resta cinq jours sans
+sépulture; et qu'elle, dans cet embarras, ensevelit son père dans sa
+tête.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Ainsi, le père de l'alouette est maintenant enseveli à Képhalè?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Eh bien! si les oiseaux ont précédé la Terre, précédé les dieux, leur
+ancienneté ne légitime-t-elle pas leur royauté?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Oui, par Apollôn! Il faut donc absolument que tu aiguises ton bec en vue
+de l'avenir.
+
+LA HUPPE.
+
+Zeus ne se pressera pas de céder le sceptre au pivert.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que ce ne soient pas les dieux, mais les oiseaux qui, jadis, aient régné
+sur les hommes, on en a beaucoup de preuves. Et tout d'abord je vous
+citerai le coq qui, le premier, a été chef et souverain de tous les
+Perses, avant Daréios et Mégabyzos: aussi l'appelle-t-on l'oiseau
+persan, à cause de cette antique souveraineté.
+
+EVELPIDÈS.
+
+C'est donc pour cela qu'aujourd'hui même, il marche comme le Grand Roi,
+la tête couronnée, seul entre les oiseaux, de la tiare droite.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il avait alors tant de vigueur, de grandeur et de puissance,
+qu'aujourd'hui encore, par un effet de son ancienne force, dès qu'il
+fait entendre son chant matinal, tous courent à l'ouvrage, forgerons,
+potiers, corroyeurs, cordonniers, baigneurs, boulangers, armuriers,
+tourneurs de lyres et de boucliers: ils se chaussent et vont au travail
+quand la nuit dure encore.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Tu peux m'interroger là-dessus. Il est cause que j'ai eu le malheur de
+perdre une læna en laine de Phrygia. Invité à un banquet qui se donnait
+à la ville pour le dixième jour après la naissance d'un enfant, je bois
+et je m'endors. Alors, avant que les autres se soient assis à table, le
+coq chante, et moi, croyant qu'il est jour, je sors pour me rendre à
+Alimos; bientôt, à peine me suis-je glissé hors des murs, qu'un voleur
+d'habits me frappe d'un coup de bâton dans le dos; je tombe, je veux
+crier, mais il m'avait subtilisé mon manteau.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le milan était alors chef et roi des Hellènes.
+
+LA HUPPE.
+
+Des Hellènes?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et c'est lui qui, le premier, leur apprit, lorsqu'il était roi, à
+s'incliner devant les milans.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Par Dionysos! un jour que je m'étais incliné de la sorte en voyant un
+milan, je m'étendis, la bouche ouverte, et j'avalai une obole! Voilà
+comment je rapportai à la maison mon sac vide.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+A leur tour, l'Ægyptos et la Phoenikè tout entière ont eu pour roi le
+coucou, et quand le coucou criait: «Coucou!» alors tous les Phoenikiens
+moissonnaient le blé et l'orge dans les champs.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et de là sans doute le proverbe authentique: «Coucou! Les circoncis aux
+champs!»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Telle était la force de leur pouvoir, que, dans toutes les villes des
+Hellènes où il y avait un roi, Agamemnôn ou Ménélaos, un oiseau siégeait
+sur les sceptres, et partageait les présents offerts au prince.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Eh bien! j'ignorais cela, moi: aussi l'étonnement me prenait quand un
+Priamos paraissait, dans les tragédies, portant un oiseau qui se
+dressait pour observer si Lysikratès recevrait quelque présent.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais voici le plus fort de tout: Zeus, qui règne aujourd'hui, est
+représenté ayant un aigle sur la tête, en sa qualité de roi; sa fille
+porte une chouette, et Apollôn, comme serviteur, un épervier.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Par Dèmètèr! tu dis vrai. Pourquoi ont-ils ces attributs?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Afin que, dans les sacrifices, lorsqu'on dépose entre leurs mains,
+suivant le rit prescrit, les entrailles des victimes, les oiseaux en
+aient leur part, même avant Zeus. Pas un homme alors ne jurait par un
+dieu, mais tous juraient par les oiseaux. Lampôn, aujourd'hui même
+encore, jure par l'oie quand il fait quelque friponnerie, tellement tout
+le monde alors vous tenait pour grands et pour saints, tandis qu'on vous
+traite maintenant d'esclaves, de niais, de Manès; on vous jette des
+pierres comme à des fous, et, jusque dans les lieux sacrés, il n'y a pas
+un oiseleur qui ne vous tende lacets, pièges, gluaux, barreaux, réseaux,
+filets, rets. Une fois pris, ils vous vendent en masse: les acheteurs
+vous tâtent. Encore, s'ils se contentaient d'agir de la sorte, en vous
+faisant rôtir et servir, mais ils râpent du fromage, qu'ils mêlent à de
+l'huile, du silphion et du vinaigre, ils écrasent le tout où ils versent
+un assaisonnement doux et gras, puis ils vous arrosent de cette sauce
+bouillante ainsi que des charognes.
+
+LE CHOEUR.
+
+Homme, tu viens de nous tenir un bien triste, bien triste langage.
+Combien je déplore la lâcheté de mes pères, qui ne m'ont pas transmis
+les honneurs légués par leurs ancêtres! Enfin la divinité et la bonne
+chance te font venir à moi comme un sauveur. Aussi je te confie mes
+petits et moi-même en toute sécurité. Mais que faut-il faire?
+Dis-le-nous maintenant: car la vie sera sans prix pour nous, si nous ne
+recouvrons pas, de quelque manière, notre souveraineté.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et d'abord mon avis est qu'il y ait une ville des oiseaux, et que tout
+l'espace circulaire et intermédiaire soit clos de grosses briques cuites
+comme à Babylôn.
+
+LA HUPPE.
+
+O Kébryôn! ô Porphyriôn! quel redoutable rempart!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ensuite, quand le mur sera élevé, on redemandera l'empire à Zeus; et,
+s'il dit qu'il ne veut pas, s'il ne revient pas tout de suite sur sa
+décision, il faut lui déclarer la guerre sainte et défendre aux dieux de
+traverser, en vrais libertins, votre domaine, pour descendre coucher
+avec des Alkmènès, des Alopès, des Sémélès: s'ils y viennent, mettez le
+scellé sur leurs instruments de plaisir, afin qu'ils n'en aient plus la
+jouissance. Pour les hommes, je vous engage à leur dépêcher un autre
+oiseau, qui leur enjoigne de la part des oiseaux, rois du monde, de
+sacrifier désormais aux oiseaux et ensuite aux dieux, puis d'adjoindre
+convenablement à chaque divinité l'oiseau qui aura le plus de rapport
+avec elle. Sacrifie-t-on à Aphroditè, il faut offrir du froment à la
+piette. Si on offre une brebis à Poséidôn, il faut donner du froment au
+canard. Si l'on sacrifie à Hèraklès, il faut sacrifier à la mouette des
+gâteaux miellés. Si l'on immole un bélier à Zeus, roi des dieux, le
+roitelet, en sa qualité de roi des oiseaux, devra recevoir, avant Zeus
+même, le sacrifice d'un moucheron mâle.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Je suis ravi de ce sacrifice d'un moucheron. Qu'il tonne maintenant, le
+pauvre Zeus!
+
+LA HUPPE.
+
+Mais comment les hommes nous prendront-ils pour des dieux, et non pour
+des geais, nous qui volons et qui avons des ailes?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu extravagues. Hé! de par Zeus! Hermès, tout dieu qu'il est, vole et
+porte des ailes, ainsi qu'un grand nombre d'autres dieux. Et d'abord la
+Victoire prend son vol avec des ailes d'or; et, de par Zeus! l'Amour en
+fait autant. Et Homèros prétend qu'Iris ressemble à une timide colombe.
+
+LA HUPPE.
+
+Et Zeus tonnant ne lance-t-il pas sur nous la foudre ailée?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Si donc les hommes, par ignorance, vous comptent pour rien et ne croient
+qu'aux dieux de l'Olympos, il faut alors lancer une nuée de moineaux et
+d'oiseaux granivores qui pillent toutes les semences de leurs campagnes,
+et que Dèmètèr leur mesure le froment, quand ils seront dans la misère.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Elle ne voudra pas, de par Zeus! mais tu la verras alléguer des
+prétextes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En outre, que les corbeaux fondant sur les attelages qui labourent la
+terre, et sur les troupeaux, leur crèvent les yeux, en manière de
+preuve, et qu'ensuite le médecin Apollôn les guérisse; on le paie pour
+cela.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Oh! non, pas avant que j'aie vendu mes deux petits boeufs.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais si les hommes vous regardent toi comme dieu, toi comme la vie, toi
+comme la Terre, toi comme Kronos, toi comme Poséidôn, tous les biens
+leur arriveront.
+
+LA HUPPE.
+
+De ces biens dis-m'en un seul.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Premièrement les sauterelles ne rongeront plus les vignes en fleurs: un
+bataillon de chouettes et de crécerelles les dévorera. Les moucherons et
+les kinips ne mangeront plus les figues: tout cela sera nettoyé par une
+troupe de grives.
+
+LA HUPPE.
+
+Et pour les enrichir, que ferons-nous? Car chez eux c'est une passion
+violente.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+A ceux qui vous consulteront, on donnera les meilleures mines; on
+indiquera au devin les marchés avantageux, et il ne périra plus un seul
+marin.
+
+LA HUPPE.
+
+Comment n'en périra-t-il plus?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Toujours l'oiseau, consulté sur la navigation, répondra: «Aujourd'hui,
+ne mets pas à la voile, il y aura tempête. Aujourd'hui, mets à la voile,
+il y aura profit.»
+
+EVELPIDÈS.
+
+J'achète un bateau et je navigue: je ne veux plus rester chez vous.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ils indiqueront aux hommes les trésors enfouis par leurs pères; ils
+savent où est l'argent. Aussi dit-on partout: «Personne ne sait où gît
+mon trésor, si ce n'est peut-être quelque oiseau.»
+
+EVELPIDÈS.
+
+Je frète un bateau, j'achète une pioche, et je déterre les vases pleins
+d'or.
+
+LA HUPPE.
+
+Mais comment leur donner la santé, qui est chez les dieux?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+S'ils sont heureux, n'est-ce pas la meilleure santé? Sache-le, un homme
+malheureux ne se porte jamais bien.
+
+LA HUPPE.
+
+Comment parviendront-ils à la vieillesse? car elle est aussi dans
+l'Olympos; ou faudra-t-il qu'ils meurent enfants?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais, par Zeus! les oiseaux ajouteront trois cents ans à leur vie.
+
+LA HUPPE.
+
+Pris sur qui?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Sur qui? Sur eux-mêmes. Ne sais-tu pas que la corneille babillarde vit
+cinq âges d'hommes?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Ah! ah! Comme voilà pour nous de bien meilleurs rois que Zeus!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Bien meilleurs, n'est-ce pas? Et d'abord nous n'avons pas besoin de leur
+bâtir des temples de marbre, ni de les fermer avec des portes d'or: ils
+habiteront sous l'épaisseur des bois, sous les yeuses; puis les
+vénérables parmi les oiseaux auront pour temple un olivier. Sans aller à
+Delphoe ou auprès d'Ammôn, nous leur offrirons ici des sacrifices.
+Debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, nous leur
+présenterons une poignée d'orge ou de blé et nous les prierons, les
+mains étendues, de nous donner une part de leurs biens, et nous les
+aurons aussitôt en échange de quelques grains de froment.
+
+LE CHOEUR.
+
+O vieillard, qui m'es devenu si cher, après m'avoir été si odieux, il
+n'est plus possible que je m'écarte désormais volontairement de tes
+avis. Confiant dans tes paroles, j'ai menacé, j'ai juré que si, lié avec
+moi par des promesses loyales, sincères, sacrées, tu marches contre les
+dieux, unis toi et moi par la même pensée, les dieux n'useront pas
+longtemps le sceptre qui est à moi. Oui, tout ce qu'il faut exécuter par
+la force, nous nous en chargeons; tout ce qui dépend du conseil et de la
+délibération repose sur toi.
+
+LA HUPPE.
+
+Non, de par Zeus! ce n'est plus pour nous le moment de sommeiller, ni de
+temporiser à la façon de Nikias; mais il faut agir au plus vite. Et
+d'abord entrez dans mon nid, sur ma paille, sur les feuilles sèches que
+voici, et dites-moi votre nom.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'est chose facile: mon nom est Pisthétæros.
+
+LA HUPPE.
+
+Et lui?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Evelpidès, du dême de Krios.
+
+LA HUPPE.
+
+Bonne chance à tous les deux!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Nous acceptons l'augure.
+
+LA HUPPE.
+
+Entrez donc.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Allons. Toi, sers-nous de guide.
+
+LA HUPPE.
+
+Allez.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Hé! hé! l'ami! reviens vite sur tes pas. Voyons, voyons, dis-nous un
+peu. Comment, moi et mon compagnon, vivrons-nous avec vous la gent
+ailée, étant tous deux sans ailes?
+
+LA HUPPE.
+
+Facilement.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vois maintenant comme dans les fables æsopiques il est dit que le renard
+fit un jour imprudemment société avec l'aigle.
+
+LA HUPPE.
+
+Ne crains rien. Vous mangerez d'une certaine racine qui vous donnera des
+ailes à tous les deux.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Entrons donc. Tiens, Xanthias et toi, Manodoros, prenez notre bagage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Holà, toi! Je t'appelle, je t'appelle!
+
+LA HUPPE.
+
+Pourquoi m'appelles-tu?
+
+LE CHOEUR.
+
+Emmène ces gens faire un bon dîner avec toi; mais le rossignol aux doux
+chants, dont la voix égale celle des Muses, laisse-le ici près de nous,
+en nous quittant, afin que nous en soyons charmés.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oh! de par Zeus! cède à leurs désirs. Fais sortir l'aimable oiseau des
+joncs à ombelles.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Fais-le sortir, au nom des dieux, afin que nous voyions l'oiseau
+chanteur.
+
+LA HUPPE.
+
+Puisqu'il vous plaît ainsi, je dois le faire. Sors, Proknè, et
+montre-toi à nos hôtes. _(Proknè paraît.)_
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O Zeus vénéré, quelle jolie petite personne ailée! Quelle délicatesse,
+quel éclat!
+
+EVELPIDÈS.
+
+Sais-tu que je la cajolerais avec plaisir?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quelle riche parure d'or! On dirait d'une vierge.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Je serais tout à fait en humeur de lui donner des baisers.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais, mon pauvre garçon, elle a un bec long de deux broches.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Eh bien, de par Zeus! il n'y a qu'à enlever l'écaillé qui lui couvre la
+tête, et à lui donner ensuite de bons baisers.
+
+LA HUPPE.
+
+Allons-nous-en.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Guide-nous, et à la Bonne Fortune!
+
+PARABASE _ou_ CHOEUR.
+
+O aimée, ô charmante, ô la plus chérie de toute la gent ailée, compagne
+de mes chants, rossignole, nourrie avec moi, tu es venue, tu es venue,
+on te voit, tu m'apportes ton chant suave. Allons, toi qui modules sur
+la flûte harmonieuse des accents printaniers, prélude à mes anapestes.
+_(On entend le son d'une flûte.)_
+
+Voyons, humains, aveugles de nature, êtres semblables à des feuilles,
+créatures de rien, pétris de boue, pareils à des ombres, inintelligents,
+privés d'ailes, éphémères, infortunés mortels, qu'on prendrait pour des
+songes, prêtez l'oreille à nous, qui sommes immortels, durant toujours,
+aériens, exempts de vieillesse, occupés de pensées impérissables. Quand
+vous aurez appris parfaitement de nous les phénomènes d'en haut, la
+nature des oiseaux, la genèse des dieux et des fleuves, de l'Érébos et
+du Khaos, votre science parfaite vous permettra de dire adieu de ma part
+à Prodikos pour le reste.
+
+Le Khaos, la Nuit, le noir Érébos et le vaste Tartaros existaient au
+commencement: il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le sein
+infini de l'Érébos, la Nuit aux ailes noires enfante d'abord un oeuf
+sans germe, d'où, après des révolutions d'années, naquit le gracieux
+Érôs au dos brillant de deux ailes d'or, semblable aux tourbillons
+roulés par le vent. Érôs, uni au Khaos ailé et ténébreux, dans le vaste
+Tartaros, engendra notre race, et la produisit tout d'abord à la
+lumière. Ainsi, à l'origine, la race des immortels n'existait pas
+encore, avant qu'Érôs eût tout uni. Les éléments une fois unis les uns
+aux autres, parut le Ciel, l'Océan, la Terre et les dieux bienheureux,
+race éternelle. Voilà comment nous sommes les plus anciens de tous les
+bienheureux: que nous sommes fils d'Érôs, mille preuves l'attestent.
+Nous avons des ailes et nous sommes avec ceux qui aiment. Nombre de
+beaux garçons, qui avaient juré le contraire, au déclin de leur
+jeunesse, ont éprouvé notre puissance, et se sont prêtés à des amants
+qui offraient l'un une caille, l'autre un porphyrion, celui-ci une oie,
+celui-là un oiseau persique. Les mortels, c'est de nous, oiseaux, qu'ils
+reçoivent les plus grands services. D'abord nous leur indiquons les
+saisons, printemps, hiver, automne: semer, lorsque la grue, sonnant de
+la trompette, émigré vers la Libyè et avertit le nocher de suspendre le
+gouvernail et de dormir; elle conseille à Orestès de se tisser une læna,
+afin qu'il n'aille pas, parce qu'il grelotte, dépouiller autrui. Le
+milan, à son tour, par sa venue, annonce une autre saison, c'est-à-dire
+le moment de tondre la toison printanière des brebis; puis l'hirondelle,
+quand il faut vendre la læna et acheter un vêtement de toile. Nous
+sommes pour vous Ammôn, Delphoe, Dôdônè, Phoebos Apollôn. Vous commencez
+par aller vers les oiseaux pour régler toutes choses, commerce, vivres,
+choix d'un époux; vous regardez comme oiseau tout ce qui sert à la
+divination: une parole est pour vous un oiseau; un éternuement, vous
+l'appelez oiseau; une rencontre, oiseau; une voix, oiseau; un esclave,
+oiseau; un âne, oiseau. N'est-il pas évident que nous sommes pour vous
+un prophétique Apollôn?
+
+Si donc vous nous croyez des dieux, vous pouvez user de nous comme de
+Muses prophétiques, brises, saisons, hiver, été, moyenne chaleur: nous
+n'irons pas nous asseoir là-haut majestueusement, au milieu des nuages,
+comme Zeus; mais, présents, nous vous donnerons à vous-mêmes, à vos
+enfants et aux enfants de vos enfants, richesse, bonheur, santé, paix,
+jeunesse, rire, choeurs de danse, festins, et le lait des oiseaux: si
+bien que vous serez écrasés sous les biens, tant vous serez riches tous.
+
+Muse bocagère--tio tio tio tio tio tio tiotinx--aux accords variés, toi
+avec qui, moi, dans les bois ou sur les sommets montagneux,--tio, tio,
+tio, tiotinx,--assis sous un frêne à la chevelure feuillue,--tio, tio,
+tio, tiotinx,--de mon gosier flexible je tire des chants religieux en
+l'honneur de Pan, mêlés aux danses consacrées à la Mère qui règne sur
+les montagnes,--to to to to to to to to totinx,--et là, Phrynikhos,
+comme une abeille, cueille le fruit de ses chants parfumés d'ambroisie
+et ne cesse d'en apporter les doux accents,--tio tio tio tiotinx.
+
+Si quelqu'un de vous, spectateurs, désire mener désormais une vie
+agréable avec les oiseaux, qu'il vienne vers nous. En effet, ce qui est
+ici honteux ou interdit par la loi, tout cela est beau chez nous autres
+oiseaux. Si la loi proclame honteux ici de battre son père, il est beau
+chez nous, ici, de courir sus à son père et de le frapper en disant:
+«Dresse ton éperon, si tu combats.» S'il y a chez vous un esclave
+fugitif marqué d'un fer chaud, on l'appellera chez nous un francolin aux
+plumes bigarrées. S'il se trouve chez vous un Phrygien, tel que
+Spintharos, ce sera ici un Phrygilos de la race de Philèmôn. Si c'est un
+esclave de Karia comme Exèkestidès, qu'il choisisse parmi nous ses
+aïeux, et on verra paraître des confrères. Si le fils de Pisias veut
+livrer les portes aux infâmes, qu'il devienne perdrix, oiselet de son
+père: chez nous il n'y a pas de honte à fuir comme une perdrix.
+
+C'est ainsi que les cygnes--tio tio tio tio tio tio tiotinx--mêlent
+ensemble leur voix et battent des ailes pour chanter Apollôn,--tio tio
+tio tiotinx,--posés sur la rive de l'Hèbros,--tio tio tio
+tiotinx;--leur voix a traversé les nuages éthérés: l'étonnement a saisi
+les diverses tribus des bêtes sauvages; les flots se calment sous une
+sérénité sans brise,--totototototototototinx;--tout l'Olympos en
+retentit; la surprise saisit les divinités souveraines; filles de
+l'Olympos, les Kharites et les Muses répètent la mélodie,--tio tio tio
+tiotinx.
+
+Rien n'est meilleur ni plus agréable que d'avoir des ailes. Et d'abord
+si l'un de vous, spectateurs, était ailé, et qu'il fût tourmenté par la
+faim devant les choeurs tragiques, il n'aurait qu'à s'envoler chez lui,
+y dîner, et, rassasié, revoler vers nous. Si parmi vous un Patroklidès
+quelconque se sentait pressé de besoin, il ne salirait pas son manteau,
+mais il s'envolerait, puis, après avoir pété et repris haleine, il
+reprendrait son vol. S'il se trouvait chez nous quelque amant, et qu'il
+aperçût le mari de sa maîtresse au banc des conseillers, il partirait
+d'entre vous en déployant ses ailes, cajolerait la femme et reviendrait
+ensuite à sa place. Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de
+plus précieux? Et, de fait, Diitréphès, qui n'a que des ailes d'osier, a
+été élu phylarkhe, puis hipparkhe: sorti de rien, il s'est élevé très
+haut, et il est aujourd'hui un hippalektryôn aux plumes jaunes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Voilà qui est fait. Par Zeus! je n'ai jamais vu d'affaire plus
+plaisante.
+
+EVELPIDÈS.
+
+De quoi ris-tu?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+De tes bouts d'aile. Sais-tu à quoi tu ressembles absolument avec ton
+plumage? A une oie grossièrement ébauchée.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et toi à un merle, dont la tête a été plumée.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'est nous qui nous sommes imposé ces ressemblances, et, pour parler
+avec Æskhylos, non pas à l'aide des plumes d'autrui, mais avec les
+nôtres.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Voyons, que faut-il faire?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il faut d'abord donner à notre ville un nom grand, magnifique, et
+ensuite sacrifier aux dieux.
+
+EVELPIDÈS.
+
+C'est aussi mon avis.
+
+LA HUPPE.
+
+Voyons, quel nom donnerons-nous à la ville?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Voulez-vous que ce grand nom soit emprunté à Lakédæmôn? Lui
+donnerons-nous le nom de Sparte?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Par Hèraklès! moi donner le nom de Sparte à ma cité! Je ne voudrais pas
+du tout, même pour mon grabat, avoir de la sparterie.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Alors, quel nom lui donnerons-nous?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Un terme emprunté aux nuages et aux régions éthérées, quelque chose de
+bien ronflant.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Veux-tu Néphélokokkygia?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Iou! Iou! Le beau nom vraiment, le grand nom que tu as trouvé là! Est-ce
+que c'est la Néphélokokkygia où sont les biens immenses de Théagénès et
+tous ceux d'Æskhinès?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'est plutôt la plaine de Phlégra, où les dieux écrasèrent de leurs
+traits la révolte des Fils de la Terre.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Chose brillante que cette ville! Mais quel dieu en sera le patron? Pour
+qui tisserons-nous le péplos?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Pourquoi ne choisissons-nous pas Athèna Polias?
+
+EVELPIDÈS.
+
+Oh! comme ce serait une ville bien policée que celle où une déesse, née
+femme, se dresserait armée de pied en cap, et où Klisthénès manierait
+la navette!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et qui gardera le rempart pélasgique?
+
+LA HUPPE.
+
+Un oiseau, l'un des nôtres, de race persique, qu'on proclame partout le
+plus brave de tous, le poussin d'Arès.
+
+EVELPIDÈS.
+
+O noble poussin, que voilà donc un dieu bien fait pour habiter sur des
+rochers!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Or çà, maintenant, toi, va-t'en dans les airs te mettre au service de
+ceux qui construisent les murs; porte des moellons, mets-toi tout nu et
+gâche du mortier, monte l'auge, tombe de l'échelle, pose des
+sentinelles, entretiens le feu constamment, fais la ronde, une clochette
+à la main, et endors-toi ici: envoie ensuite un héraut vers les dieux,
+là-haut, et un autre de là-haut vers les hommes, en has, et de là
+reviens vers moi.
+
+EVELPIDÈS.
+
+Et toi, qui restes ici, pleure auprès de moi.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Va, mon bon, où je t'envoie; car sans toi rien de ce que je dis ne
+s'exécutera. Pour moi, je vais offrir un sacrifice aux nouvelles
+divinités, et appeler un prêtre qui préside à la cérémonie. Enfant,
+enfant, apporte la corbeille et le bassin.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Je fais ce que tu fais, je veux ce que tu veux: je t'engage à adresser
+aux dieux de grandes et solennelles prières et à immoler une victime en
+signe de reconnaissance. Va, va, va; fais retentir l'hymne pythien, et
+que Khæris accompagne nos chants!
+
+PISTHÉTÆROS, _au joueur de flûte._
+
+Toi, cesse de souffler. Par Hèraklès! qu'est-ce que cela? De par Zeus!
+j'ai vu bien des prodiges; mais je n'avais pas encore vu de corbeau
+muselé. Prêtre, fais ton office: sacrifie aux nouveaux dieux.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Je le fais. Mais où est celui qui tient la corbeille? Invoquez la Hèstia
+des oiseaux, le milan protecteur du Foyer, les oiseaux, olympiens et
+olympiennes, dieux et déesses, toutes et tous.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O Épervier de Sounion, salut, prince pélasgique.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Salut encore au Cygne pythien et dèlien, à Lèto, mère des cailles, à
+Artémis Chardonneret.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il n'y a plus d'Artémis Kolænis, mais Artémis Chardonneret.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Et Sabazios Pinson, et l'Autruche, mère vénérée des hommes!...
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Souveraine Kybélè, Autruche, mère de Kléokritos!
+
+LE PRÊTRE.
+
+Donne aux Néphélokokkygiens santé et prospérité, ainsi qu'aux citoyens
+de Khios.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je suis heureux de voir des citoyens de Khios établis partout.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Aux héros, aux oiseaux, aux enfants des héros, au porphyrion, au
+pélican, au pélékinos, au flexis, au tétras, au paon, à la hulotte, à la
+sarcelle, à l'élasa, au héron, au plongeon, au bec-figue, à la mésange!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Finis, ou va-t'en aux corbeaux, finis ton appel! Iou! Iou! A quel
+sacrifice, malheureux, invites-tu les aigles de mer et les vautours? Ne
+vois-tu pas qu'un seul milan s'envolerait en emportant tout cela? Loin
+de nous, toi et tes bandelettes! Je ferai bien moi-même et sans plus ce
+sacrifice.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Il faut encore que, pour l'aspersion, j'entonne un nouvel hymne sacré,
+et que j'invoque les Bienheureux, ou du moins l'un d'eux, si toutefois
+vous avez là quelque mets convenable. Car vos offrandes présentes ne
+sont guère que des poils et des cornes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Adressons nos sacrifices et nos prières aux dieux ailés.
+
+UN POÈTE.
+
+Néphélokokkygia la bienheureuse, célèbre-la, Muse, dans tes chants
+mélodieux!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quel est cet être? D'où vient-il? Dis-moi, qui es-tu?
+
+LE POÈTE.
+
+Je suis un chanteur d'hymnes, aux sons doux comme le miel, un zélé
+serviteur des Muses, selon Homèros.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Au fait, tu es un esclave et tu as les cheveux longs!
+
+LE POÈTE.
+
+Non pas, mais nous tous, poètes, nous sommes, selon Homèros, les zélés
+serviteurs des Muses.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il n'est donc pas étonnant que tu aies un manteau troué. Mais pourquoi
+donc, ô poète, as-tu la malechance de venir ici?
+
+LE POÈTE.
+
+J'ai fait des vers pour votre Néphélokokkygia, nombre de beaux
+dithyrambes et de parthénies dans le goût de Simonidès.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et quand les as-tu faits? depuis combien de temps?
+
+LE POÈTE.
+
+Il y a longtemps, longtemps, que je chante cette cité.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais je célèbre à l'instant même son dixième jour, et je viens de la
+nommer comme on fait pour les petits enfants.
+
+LE POÈTE.
+
+La parole des Muses est rapide; elle vole comme les coursiers. Et toi,
+vénérable fondateur d'Ætna, toi de qui le nom rappelle les sacrifices
+sacrés, fais-nous tel don que tu voudrais pour ta personne; que ta
+bienveillance nous l'accorde.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ce maudit poète va nous donner de la tablature, si nous ne lui octroyons
+quelque chose qui nous en débarrasse. Holà! toi qui as une casaque
+par-dessus ta tunique, quitte-la et fais-en présent à ce poète habile.
+Prends cette casaque: tu m'as l'air tout transi.
+
+LE POÈTE.
+
+Ma Muse chérie reçoit volontiers ce présent; mais toi, prête-moi une
+oreille attentive à ce chant pindarique.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Cet homme ne nous délivrera pas de lui!
+
+LE POÈTE.
+
+Parmi les Skythes nomades erre Stratôn, qui n'a pas même un léger tissu
+pour se vêtir: il s'en va sans gloire, sans casaque et sans tunique. Tu
+comprends ce que je dis?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je comprends que tu veux recevoir la tunique. Dépouille-toi; il faut
+rendre service au poète. Prends et va-t'en.
+
+LE POÈTE.
+
+Je m'en vais, et, en m'en allant, je composerai ces vers pour honorer la
+ville: «Dieu au trône d'or, célèbre la cité frissonnante et glacée: j'ai
+parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la!»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais, de par Zeus! te voilà maintenant à l'abri du froid, avec la
+tunique que tu as reçue. Par Zeus! je ne pensais pas que ce maudit homme
+eût si promptement entendu parler de notre ville. Reprends l'aspersoir
+et fais le tour de l'autel.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Faites silence!
+
+UN DISEUR D'ORACLES.
+
+Ne touche pas au bouc.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qui es-tu?
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Qui? Un diseur d'oracles.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Va-t'en gémir.
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Malheureux! ne traite pas légèrement les choses divines. Il y a un
+oracle de Bakis, qui concerne directement Néphélokokkygia.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Pourquoi, alors, n'as-tu pas énoncé cet oracle avant que j'eusse bâti la
+ville?
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Le ciel m'en empêchait.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais il n'y a rien de tel que d'entendre les paroles mêmes.
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+«Quand les loups et les vieilles corneilles habiteront ensemble l'espace
+qui sépare Korinthos de Sikyôn...»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'est-ce que les Korinthiens ont de commun avec moi?
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Par ces mots, Bakis désigne l'air. «... Que d'abord on immole à Pandôra
+un bélier à la toison blanche; et que celui qui, le premier, sera le
+prophète de vraies paroles, on lui donne un manteau propre et des
+chaussures neuves.»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Y a-t-il aussi les chaussures?
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Prends le papyrus. «Qu'on lui donne aussi une fiole et une large part
+des entrailles.»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Y a-t-il aussi le don des entrailles?
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Prends le papyrus. «Et si tu fais, jeune homme, ce que je te prescris,
+tu seras aigle dans les nuées; mais si tu ne le fais pas, tu ne seras ni
+tourterelle, ni aigle, ni pivert.»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Y a-t-il encore cela?
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Prends le papyrus.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Cet oracle, assurément, ne ressemble en rien à celui que j'ai écrit sous
+la dictée d'Apollôn: «Si un charlatan vient, sans être appelé, gêner les
+sacrificateurs et réclamer une part des entrailles, il faut, à l'instant
+même, lui caresser les côtes.»
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Tu divagues, je crois.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Prends le papyrus. «Et ne le ménage pas, fût-ce un aigle dans les nuées,
+fût-ce Lampôn ou le grand Diopithès.»
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Y a-t-il cela?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Prends le papyrus et va-t'en aux corbeaux!
+
+LE DISEUR D'ORACLES.
+
+Malheur à moi!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Cours tout de suite ailleurs débiter tes oracles.
+
+MÉTÔN.
+
+Je viens auprès de vous.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Autre fâcheux! Que viens-tu faire ici? Quel est ton dessein? l'idée de
+ton voyage? ta démarche de porteur de kothurne?
+
+MÉTÔN.
+
+Je veux toiser l'air et vous le partager en rues.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Au nom des dieux, quel homme es-tu?
+
+MÉTÔN.
+
+Qui je suis? Métôn, que connaissent la Hellas et Kolônos.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Dis-moi, qu'est-ce que tu as avec toi?
+
+MÉTÔN.
+
+Des mesures de l'air. Sache, en effet, tout d'abord, que l'air dans son
+entier est absolument semblable à un four. A l'aide de cette règle
+courbe, tombant d'en haut, et en y ajustant le compas... Comprends-tu?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je n'y comprends rien.
+
+MÉTÔN.
+
+J'applique une règle droite, de manière à ce que tu aies un cercle
+tétragone; au centre est l'Agora, les rues qui y conduisent sont droites
+et convergentes au centre, ainsi que d'un astre, qui est rond de sa
+nature, partent des rayons droits qui brillent dans tous les sens.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Cet homme est un Thalès... Métôn?
+
+MÉTÔN.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu sais combien je t'aime, moi? Mais, si tu veux m'en croire, rebrousse
+chemin.
+
+MÉTÔN.
+
+Quel danger y a-t-il?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le même qu'à Lakédæmôn: la xénélasia; il y pleut nombre de coups à
+travers la ville.
+
+MÉTÔN.
+
+Est-ce que vous êtes en sédition?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non pas, de par Zeus!
+
+MÉTÔN.
+
+Comment, alors?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Nous avons pris la résolution unanime de balayer tous les charlatans.
+
+MÉTÔN.
+
+Je m'esquive.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je ne sais pas trop si tu n'es pas en retard: l'orage approche: il est
+là.
+
+MÉTÔN.
+
+Malheur à moi!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ne l'avais-je pas dit depuis longtemps? Va-t'en prendre tes mesures
+ailleurs!
+
+UN INSPECTEUR.
+
+Où sont les proxènes?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quel est ce Sardanapalos?
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Je viens ici en qualité d'Inspecteur, élu par la fève, pour surveiller
+Néphélokokkygia.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En qualité d'Inspecteur? Et qui t'envoie ici?
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Un mauvais décret de Téléas.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Veux-tu, moyennant salaire, ne rien faire et décamper?
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Oui, au nom des dieux. Je pourrais, en effet, assister à l'assemblée, si
+je restais là-bas. Je suis chargé d'une affaire pour Pharnakès.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Va-t'en avec ceci: c'est ton salaire. _(Il le bat.)_
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Qu'est-ce que c'est que cela?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+L'assemblée relative à Pharnakès.
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Des témoins! On me frappe, moi, un Inspecteur!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu ne décampes pas? Tu n'emportes pas les urnes? N'est-ce pas étrange?
+On envoie déjà des Inspecteurs à notre ville, avant même qu'on ait
+sacrifié aux dieux!
+
+UN VENDEUR DE DÉCRETS.
+
+«Si quelque Néphélokokkygien fait tort à un Athénien...»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'est-ce que ce maudit papyrus?
+
+LE VENDEUR DE DÉCRETS.
+
+Je suis Vendeur de décrets, et je viens ici vous vendre les lois
+nouvelles.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Lesquelles?
+
+LE VENDEUR DE DÉCRETS.
+
+«Ordre aux Néphélokokkygiens d'user des mesures, des poids et des
+décrets prescrits aux Olophyxiens.»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et toi tu vas user tout de suite de ceux qui sont prescrits aux
+Ototyxiens.
+
+LE VENDEUR DE DÉCRETS.
+
+Hé! l'homme! que fais-tu?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Remporte-moi ces lois! Je t'en ferai voir aujourd'hui de rudes.
+
+L'INSPECTEUR, _revenant_.
+
+J'assigne Pisthétæros, pour fait d'outrages, au mois de Mounykhiôn.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vraiment, l'homme! Tu es encore ici?
+
+LE VENDEUR DE DÉCRETS.
+
+«Et si quelqu'un chasse les magistrats et ne les reçoit pas,
+conformément à la stèle...»
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ah! quelle misère! Et toi aussi te voilà encore!
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Je te mettrai à mal, et je te fais condamner à dix mille drakhmes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et moi je vais briser tes urnes.
+
+L'INSPECTEUR.
+
+Souviens-toi du moment où tu as fait tes ordures près de la stèle, le
+soir.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Fi! Qu'on le saisisse! Eh bien! tu ne restes pas?
+
+LE PRÊTRE.
+
+Allons-nous-en d'ici au plus vite; et à l'intérieur sacrifions le bouc
+aux dieux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Désormais c'est à moi, qui vois tout, qui domine tout, que tous les
+mortels offriront des sacrifices et de solennelles prières. Car mes
+regards embrassent la terre entière; je préserve les fruits en fleur, en
+détruisant la race des bêtes de toute espèce, qui, dans la terre,
+dévorent de leurs mâchoires insatiables les germes sortant du calice, et
+sur les arbres les fruits qui s'y étalent; je tue celles qui, dans les
+jardins embaumés, portent le ravage de leur contact funeste: les
+reptiles et les animaux voraces qui tombent sous mon aile périssent tous
+jusqu'au dernier.
+
+Aujourd'hui, plus que jamais, on proclame cet édit: «Celui de vous qui
+tuera Diagoras de Mèlos, recevra un talent; si quelqu'un tue quelqu'un
+des tyrans morts, il recevra un talent.» Nous aussi, nous voulons
+aujourd'hui promulguer ce décret: «Si quelqu'un de vous tue Philokratès
+le Strouthien, il recevra un talent; s'il l'amène vif, il en aura
+quatre; car c'est lui qui, faisant des paquets de pinsons, en vend sept
+pour une obole; puis il souffle les grives, les étale et les torture;
+aux merles, il passe des plumes dans les narines; il rassemble des
+pigeons et les tient clos, puis il les contraint à servir d'appelants,
+enfermés dans le filet.» Voilà le décret que nous voulons publier; et si
+quelqu'un de vous nourrit des oiseaux captifs dans sa cour, nous lui
+disons de leur donner la volée. Si vous n'obéissez pas, saisis par les
+oiseaux, enchaînés aussitôt, vous servirez d'appelants.
+
+Heureuse la gent ailée! L'hiver, ils ne s'enveloppent point de lænas;
+l'été, le rayon lumineux ne nous accable pas d'une chaleur suffocante.
+Mais c'est dans des prés fleuris que j'habite, au sein des feuillages,
+lorsque la divine cigale, folle de soleil, émet son chant strident à la
+chaleur de midi: j'hiverne dans les antres creux, jouant avec les
+nymphes des montagnes; au printemps, nous paissons le myrte virginal,
+aux baies blanches, et les fruits du jardin des Kharites.
+
+Aux juges nous voulons dire un mot sur la victoire: nos biens, s'ils
+nous l'accordent, nous les leur donnerons à tous, présents plus précieux
+que ceux qui furent offerts à Alexandros. Et d'abord, chose que tout
+juge souhaite le plus, les chouettes ne vous manqueront jamais, celles
+du Laurion: elles logeront chez vous, elles nicheront dans vos bourses,
+et pondront de la petite monnaie. En outre, vous habiterez comme dans
+des temples, vu que nous élèverons le faîte de vos maisons en forme
+d'aigle. Si vous exercez une modeste magistrature, et si vous voulez y
+rapiner quelque chose, nous donnerons à vos mains les serres de
+l'épervier. Si vous dînez quelque part, nous vous enverrons un vaste
+jabot. Mais si vous ne nous accordez pas le prix, faites-vous forger des
+ombrelles de cuivre, et portez-les comme on en met aux statues. Gare à
+celui de vous qui n'en aura pas: quand vous aurez une khlamyde blanche,
+vous éprouverez alors notre pire vengeance: tous les oiseaux foireront
+sur vous.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oiseaux, nos sacrifices ont été favorables. Mais je m'étonne qu'il ne
+vienne des remparts aucun messager nous annoncer comment s'y passent les
+affaires. En voici un pourtant qui accourt, hors d'haleine, comme le
+long de l'Alphéios.
+
+UN PREMIER MESSAGER.
+
+Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où est
+Pisthétæros, notre chef?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le voici.
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+On a bâti la muraille.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Bonne nouvelle!
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+Très bel ouvrage et des plus magnifiques! En haut, elle est si large que
+Proxénidès le Vautour et Théagénès, sur deux chars qui se croiseraient,
+feraient courir leur attelage, les chevaux en fussent-ils grands comme
+le Cheval de bois.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Par Hèraklès!
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Par Poséidôn! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti
+cette oeuvre gigantesque?
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+Les oiseaux. Nul autre qu'eux n'était là: ni tuilier ægyptien, ni
+tailleur de pierre, ni charpentier: ils ont tout fait de leurs mains:
+aussi suis-je émerveillé. De la Libyè sont venues trente mille grues,
+qui avaient avalé les pierres d'assises; les râles les ont équarries de
+leurs becs: dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau
+était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qui leur préparait le mortier?
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+Des hérons dans des auges.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et comment transportaient-ils ce mortier?
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+Voici, mon bon, une invention des plus ingénieuses. Les oies, se servant
+de leurs pattes comme de pelles, battaient le mortier et l'entassaient
+dans les auges.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ah! vraiment, que ne ferait-on pas avec les pattes?
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+En même temps, de par Zeus! les canes, la ceinture serrée, portaient des
+briques; en haut, la truelle au dos, comme des mères leurs enfants, le
+mortier au bec, voltigeaient les hirondelles.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quel besoin, après cela, de salarier des mercenaires? Voyons,
+maintenant, quels oiseaux ont construit la charpente du mur?
+
+PREMIER MESSAGER.
+
+Comme charpentiers des plus habiles étaient les pélicans, qui, de leurs
+becs, équarrissaient les portes: on eût dit le bruit des haches dans un
+chantier naval. Et maintenant tout est garni de portes, verrouillé et
+bien gardé; on fait la ronde, la cloche circule, partout sont posées des
+sentinelles et des feux allumés sur les tours. Mais je cours vite me
+laver: à toi à présent de faire le reste.
+
+LE CHOEUR.
+
+Eh bien, que fais-tu? Tu t'étonnes de ce que la muraille a été bâtie si
+vite?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oui, par les dieux! et cela en vaut la peine; car, en vérité, tout cela
+me paraît mensonges. Mais voici un garde qui nous arrive de la ville en
+messager; il a l'oeil tout en feu.
+
+DEUXIÈME MESSAGER.
+
+Iou Iou! Iou Iou! Iou Iou!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+DEUXIÈME MESSAGER.
+
+Le plus affreux outrage! Je ne sais quel dieu, envoyé par Zeus, a
+franchi nos portes et pris son vol en l'air, à l'insu des geais, nos
+gardes de jour.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Terrible affaire, indigne forfait! Mais quel dieu?
+
+DEUXIÈME MESSAGER.
+
+Nous ne savons pas: il avait des ailes, c'est ce que nous savons.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il fallait absolument envoyer des péripoles à sa poursuite!
+
+DEUXIÈME MESSAGER.
+
+Mais nous avons envoyé trente mille éperviers comme archers à cheval;
+toute la gent aux ongles crochus s'est mise en campagne, crécerelle,
+buse, vautour, chouette, aigle; leur élan, leurs ailes, leurs battements
+agitent l'air, à la recherche du dieu. Il n'est pas bien loin, il doit
+être près d'ici.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il faut donc prendre les frondes et les flèches: que tout serviteur soit
+ici! Vise, frappe! Donne-moi une fronde.
+
+LE CHOEUR.
+
+Une guerre éclate, guerre indicible, entre moi et les dieux. Que tout le
+monde garde l'air nuageux, fils de l'Érébos, pour qu'aucun dieu ne le
+traverse à mon insu; que chacun ait l'oeil au guet à l'entour. Comme
+s'il planait près d'ici un génie aérien, un bruit d'ailes se fait
+entendre.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Holà! toi, où, où, où voles-tu? Reste tranquille, ne bouge pas, demeure
+ici: suspends ta course. Qui es-tu? D'où viens-tu? Dis tout de suite
+d'où part ton essor.
+
+IRIS.
+
+Je viens de chez les dieux de l'Olympos.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quel est ton nom? Navire ou Casquette?
+
+IRIS.
+
+Iris la rapide.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Paralienne ou Salaminienne?
+
+IRIS.
+
+Qu'est-ce cela?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Est-ce qu'il n'y a pas là, pour la saisir, une buse ailée?
+
+IRIS.
+
+Me saisir? Qu'est-ce donc que cette indignité?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu pousseras de grands soupirs.
+
+IRIS.
+
+C'est quelque chose d'inimaginable.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Par quelles portes as-tu franchi la muraille, misérable?
+
+IRIS.
+
+Mais je ne sais pas, de par Zeus! par quelles portes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu l'entends, comme elle raille. T'es-tu présentée aux officiers des
+geais? Tu ne dis rien? Avais-tu un cachet scellé par les cigognes?
+
+IRIS.
+
+Qu'est-ce que cette absurdité?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu n'en avais pas?
+
+IRIS.
+
+Es-tu dans ton bon sens?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Aucun sauf-conduit ne t'a été donné par un chef des oiseaux?
+
+IRIS.
+
+De par Zeus! pas un seul ne m'en a donné, pauvre fou.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et c'est comme cela que tu prends ton vol en silence au travers d'une
+ville étrangère et de l'espace?
+
+IRIS.
+
+Et par quelle autre route doivent voler les dieux?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+De par Zeus! je ne sais pas, moi; mais par celle-là, non.
+
+IRIS.
+
+Tu me manques d'égards, maintenant.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Sais-tu que jamais aucune Iris n'aurait été plus justement mise à mort,
+si l'on te traitait comme tu mérites!
+
+IRIS.
+
+Mais je suis immortelle.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu n'en mourrais pas moins. Ce serait, à mon avis, user avec nous d'un
+procédé des plus étranges, si, quand le reste nous obéit, vous autres
+dieux vous faisiez les insolents, et ne compreniez pas qu'il vous faut
+céder, à votre tour, aux plus forts. Mais, dis-moi, où diriges-tu ta
+navigation aérienne?
+
+IRIS.
+
+Moi? Je vole vers les hommes, de la part de mon père, pour leur dire de
+sacrifier aux dieux de l'Olympos, d'immoler brebis et boeufs sur les
+autels, et de remplir les rues de fumée.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que dis-tu? A quels dieux?
+
+IRIS.
+
+A quels dieux? A nous, les dieux du ciel.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vous êtes des dieux?
+
+IRIS.
+
+Y a-t-il quelque autre dieu?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Les oiseaux sont aujourd'hui des dieux pour les hommes: c'est à eux
+qu'il faut sacrifier, et non à Zeus, de par Zeus!
+
+IRIS.
+
+Insensé, insensé, n'excite pas le courroux terrible des dieux, de peur
+que la Justice, armée de la cognée de Zeus, n'extermine toute race, et
+que la flamme ne brûle ton corps et les portiques de tes demeures des
+mêmes traits que Lykimnios.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Écoute toi-même: cesse ces criailleries: sois tranquille. Voyons, me
+prends-tu pour un Lydien ou un Phrygien, et penses-tu m'épouvanter avec
+tes grands mots? Sais-tu que, si Zeus m'ennuie encore, je me jette sur
+ses palais et sur la demeure d'Amphiôn, avec les aigles porte-feu, et je
+réduis tout en cendres; puis je détacherai dans le ciel, contre lui, des
+porphyrions revêtus de peaux de léopard, au nombre de plus de six cents.
+Un seul porphyrion lui donna, jadis, tant de mal! Quant à toi, sa
+messagère, si tu me causes quelque ennui, je commence par t'étendre les
+jambes en l'air, tout Iris que tu es, puis je t'ouvre les cuisses et tu
+seras étonnée comment un homme si vieux renouvelle, trois fois de suite,
+son assaut.
+
+IRIS.
+
+Puisses-tu crever, imbécile, avec un pareil langage!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ne vas-tu pas te sauver? Décampe vite! Gare les coups!
+
+IRIS.
+
+Si mon père ne met pas fin à tes insultes...
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ah, mais! Est-ce que tu ne t'envoles pas ailleurs en foudroyer de plus
+novices?
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous défendons aux dieux, issus de Zeus, de traverser désormais notre
+ville, et aux mortels de leur envoyer par ici la fumée.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il est étrange que le héraut envoyé par nous aux mortels ne soit pas
+encore de retour.
+
+LE HÉRAUT.
+
+O Pisthétæros, ô le fortuné, ô le très sage, ô le très illustre, ô le
+très sage, ô le très charmant, ô le trois fois heureux, ô... souffle-moi
+donc.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que dis-tu?
+
+LE HÉRAUT.
+
+D'une couronne d'or, pour ta sagesse, te couronnent et t'honorent tous
+les peuples.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je l'accepte. Et pourquoi les peuples me font-ils cet honneur?
+
+LE HÉRAUT.
+
+O fondateur d'une très illustre ville aérienne, tu ne sais pas quelle
+vénération elle te procure parmi les hommes, et combien tu as de gens
+passionnés pour ce pays. En effet, avant que tu eusses fondé cette
+ville, tous les hommes avaient alors la lakonomanie, on laissait croître
+les cheveux, on jeûnait, on était sale, on sokratisait, on portait des
+bâtons; aujourd'hui on a changé de mode, on a l'ornithomanie, on se
+plaît à faire tout à l'instar des oiseaux: et d'abord, dès la pointe du
+jour, tout le monde déniche, comme nous, pour aller à la pâture; puis on
+vole droit aux affiches, on y dévore les décrets. L'ornithomanie est si
+forte, qu'un grand nombre d'entre eux ont pris des noms d'oiseaux.
+Perdrix est le nom d'un marchand de vin boiteux; Ménippos s'appelle
+hirondelle; Opontios le borgne, corbeau; Philoklès, alouette; Théagénès,
+oie-renard; Lykourgos, ibis; Kæréphôn, chauve-souris; Syrakosios, pie;
+Midias, caille; et c'est bien son nom, car il ressemble à une caille
+frappée d'un rude coup sur la tête. Tous, dans leur passion pour les
+oiseaux, se mettent à gazouiller des chansons, où il est question
+d'hirondelle, de sarcelle, d'oie, de colombe, et puis des ailes ou, pour
+le moins, un peu de plumes: voilà ce qui se passe là-bas. Je ne te dis
+plus qu'une chose, c'est que plus de dix milliers d'hommes viennent de
+là-bas ici te demander des plumes et des serres recourbées; il faut donc
+que tu t'en procures pour tous ces émigrants.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Nous n'avons donc, de par Zeus! qu'à nous mettre à l'oeuvre. Toi, va au
+plus vite remplir d'ailes tous les paniers d'osier et toutes les
+corbeilles; que Manès m'apporte ici les ailes, et moi je recevrai les
+arrivants.
+
+LE CHOEUR.
+
+Avant peu on pourra saluer cette ville du nom de populeuse.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Pourvu que la Fortune soit favorable.
+
+LE CHOEUR.
+
+Les coeurs sont épris de ma cité.
+
+PISTHÉTÆROS, _à l'Esclave._
+
+Apporte donc vite.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que manque-t-il à cette ville pour en rendre le séjour agréable à
+l'homme? La Sagesse, l'Amour, les divines Kharites, le doux visage de
+l'aimable Paix.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quelle lenteur à servir! Tu ne peux donc pas te presser davantage?
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'on apporte vite un panier d'ailes! Et toi, presse-le de nouveau, en
+le frappant, comme je fais: il est tout à fait lent comme un âne.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oui, Manès est un paresseux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Toi d'abord, mets ces ailes en ordre: les musicales ensemble, puis les
+prophétiques, et enfin les marines. Ensuite, d'une façon intelligente,
+tu verras à donner à chaque homme les plumes qui lui conviennent.
+
+PISTHÉTÆROS, _à Manès_.
+
+Par les crécerelles! je ne supporterai plus de te voir ainsi paresseux
+et lent!
+
+UN PARRICIDE.
+
+Que ne suis-je l'aigle qui plane dans les airs, pour voler au-dessus des
+flots d'azur de la plaine stérile!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le messager n'était point, à ce qu'il semble, un faux messager. Voici
+un homme qui s'avance en chantant des aigles.
+
+LE PARRICIDE.
+
+Ah! il n'est rien de plus doux que de voler. Moi, j'aime les lois des
+oiseaux: j'ai l'ornithomanie, et je vole, et je veux habiter parmi vous,
+et je suis passionné pour vos lois.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quelles lois? Car les oiseaux ont beaucoup de lois.
+
+LE PARRICIDE.
+
+Toutes; mais surtout celle qui trouve beau chez les oiseaux d'étrangler
+et de mordre son père.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En effet, de par Zeus! nous regardons comme tout à fait brave de battre
+son père, quand on n'est encore que poussin.
+
+LE PARRICIDE.
+
+Voilà pourquoi je viens habiter ici, parce que je désire étrangler mon
+père et avoir tout son bien.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais il y a aussi chez nous autres oiseaux une loi antique, inscrite sur
+les colonnes des cigognes: «Quand le père cigogne a nourri ses petits,
+et qu'il les a mis en état de voler, les petits, à leur tour, doivent
+nourrir leur père.»
+
+LE PARRICIDE.
+
+De par Zeus! j'ai fait une jolie affaire en venant ici, s'il me faut
+encore nourrir mon père!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Pas du tout; puisque tu es venu ici, mon cher, avec tant d'empressement,
+je vais t'emplumer comme un oiseau orphelin. Et d'ailleurs, jeune homme,
+je ne te donnerai pas un mauvais conseil, mais un bon, que j'ai reçu
+jadis, étant enfant: «Ne frappe pas ton père.» Puis, d'une main prends
+cette aile, de l'autre ces ergots: figure-toi que tu as une crête de
+coq, monte la garde, fais la guerre, vis de ta solde, et laisse vivre
+ton père... Seulement, puisque tu as l'humeur belliqueuse, prends ton
+vol vers la Thrakè, et combats.
+
+LE PARRICIDE.
+
+Par Dionysos! je trouve que tu parles bien, et je t'obéirai.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu agiras sensément, j'en prends Zeus à témoin.
+
+KINÉSIAS.
+
+Je prends l'essor vers l'Olympos sur mes ailes légères: dans mon vol je
+parcours, l'une après l'autre, les routes de la mélodie.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Voilà une occupation qui réclame une cargaison d'ailes.
+
+KINÉSIAS.
+
+D'un esprit et d'un corps intrépides, j'en cherche une nouvelle.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Nous saluons Kinésias, l'homme-tilleul. Pourquoi venir ici,
+clopin-clopant, sur ton pied bot?
+
+KINÉSIAS.
+
+Je veux devenir oiseau, mélodieux rossignol.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Assez de mélodies; dis-moi ce que tu demandes.
+
+KINÉSIAS.
+
+Par toi muni d'ailes, je veux m'élever au-dessus des airs, et tirer des
+nuées des préludes vaporeux et neigeux.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le moyen de tirer des préludes des nuées?
+
+KINÉSIAS.
+
+C'est d'elles que dépend notre art. Les dithyrambes sont aériens,
+ténébreux, sombrement azurés, emportés sur des ailes. Écoute, tu le
+sauras tout de suite.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, pas moi.
+
+KINÉSIAS.
+
+Si, toi, par Hèraklès! Je parcours pour toi tous les espaces aériens,
+sous la forme des oiseaux ailés qui fendent l'éther avec leur long col.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Hôop!
+
+KINÉSIAS.
+
+Puissé-je planer au-dessus des mers, emporté par le souffle des vents!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Par Zeus! je vais mettre un terme à ce souffle.
+
+KINÉSIAS.
+
+Et tantôt suivant les sentiers de Notos, tantôt approchant mon corps de
+Boréas, fendre le sillon sans rivages de l'éther!--Tu as inventé,
+vieillard, des procédés gracieux et habiles.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quoi! Tu n'es pas content de fendre l'air?
+
+KINÉSIAS.
+
+C'est ainsi que tu traites un poète cyclique que s'arrachent constamment
+les tribus?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Veux-tu, en restant chez nous, organiser pour la tribu Kékropide un
+choeur d'oiseaux légers comme Léotrophidès?
+
+KINÉSIAS.
+
+Tu te moques de moi, c'est évident. Toutefois, je ne cesserai point,
+sache-le, que je n'aie des ailes pour voler à travers les airs.
+
+UN SYKOPHANTE.
+
+Quels sont ces oiseaux indigents, au plumage bigarré? Dis-le-moi,
+hirondelle aux ailes étendues et tachetées.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le fléau qui surgit n'est pas mince: voici quelqu'un qui vient ici en
+fredonnant.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Hirondelle aux ailes étendues et tachetées, je t'appelle une seconde
+fois.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'est à son manteau qu'il m'a l'air de chanter un skolie; il semble
+avoir besoin du retour des hirondelles.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Où est celui qui donne des ailes aux arrivants?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Le voici; mais il faut dire pour quel usage.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Des ailes, il me faut des ailes: ne m'en demande pas davantage.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Est-ce que tu as l'idée de voler droit à Pellènè?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Non, de par Zeus! Je suis huissier près les îles, sykophante...
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Heureux métier!
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Et dénicheur de procès. J'ai donc besoin de prendre des ailes pour rôder
+autour des villes et faire des assignations.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Avec des ailes, assigneras-tu plus adroitement?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Non, de par Zeus! mais c'est afin que les voleurs ne me molestent pas:
+avec les grues je reviendrai de là-bas, lesté d'un grand nombre de
+procès.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quoi! c'est donc là ton métier? Dis-moi, jeune comme tu es, tu dénonces
+les étrangers?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Que ferais-je? Je n'ai pas appris à bêcher.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais il y a, de par Zeus! d'autres occupations honnêtes, où un homme de
+ton âge pourrait gagner sa vie bien plus loyalement qu'à tramer des
+procès.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Mon bon, ne me donne pas des conseils, mais des ailes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En te parlant ainsi, je te donne des ailes.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Et comment, avec des paroles, donnes-tu des ailes à un homme?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Les paroles donnent des ailes à tout le monde.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+A tout le monde?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+N'entends-tu pas, chaque jour, des pères, chez les barbiers, tenir à des
+jeunes gens ce langage: «C'est au plus haut point que les discours de
+Diitréphès ont donné à mon fils des ailes pour l'équitation»? Un autre
+dit que son fils s'est envolé vers la tragédie sur les ailes de
+l'esprit.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Ainsi les discours donnent des ailes?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+C'est ce que je dis. Les discours font prendre l'essor à la pensée; ils
+enlèvent l'homme: c'est ainsi que moi je veux te donner des ailes par de
+sages discours et te tourner vers un métier honorable.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Mais je ne veux pas!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que feras-tu donc?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Je ne ferai pas rougir ma race: la vie de sykophante m'est échue de père
+en fils. Donne-moi donc des ailes rapides et légères, d'épervier ou de
+crécerelle, afin que, après avoir assigné les étrangers, je revienne ici
+soutenir l'accusation et revole vite là-bas.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+J'entends. Tu dis: afin que l'étranger soit condamné ici avant d'être
+arrivé?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Tu entends parfaitement.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et ensuite, pendant qu'il cingle vers nos côtes, toi, tu revoles là-bas
+pour faire main-basse sur son bien?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Tu as tout compris. C'est absolument comme une toupie.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+J'entends! Comme une toupie. Eh bien, j'ai là, de par Zeus! ces très
+bonnes ailes de Kerkyra.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Malheur à moi! Tu tiens un fouet.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, ce sont des ailes, pour te faire aller aujourd'hui comme une
+toupie.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Malheureux que je suis!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Est-ce que tu ne vas pas t'envoler d'ici? Déguerpis, misérable, digne de
+mille morts: tu sentiras bientôt l'amertume de ta fourberie qui donne
+des entorses à la justice. Pour nous, ramassons nos ailes et partons.
+
+LE CHOEUR.
+
+Beaucoup d'objets nouveaux et merveilleux se sont produits devant notre
+vol, et nous avons vu des choses étonnantes. Il y a un arbre
+extraordinaire privé de coeur: il se nomme Kléonymos; il ne sert à rien:
+lâche, du reste, et de haute taille. Au printemps, il bourgeonne à point
+et fleurit en calomnies; l'hiver, pour feuilles, il sème des boucliers.
+
+Il y a au loin, dans la région ténébreuse, un pays dépourvu de lampes,
+où les hommes dînent et vivent avec les héros, excepté le soir: car,
+alors, il ne ferait pas bon de les rencontrer. Si quelque mortel
+rencontrait de nuit le héros Orestès, il serait mis nu par lui, et roué
+de coups des pieds à la tête.
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Infortuné que je suis! Prenons garde que Zeus ne me voie. Où est
+Pisthétæros?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Oh! oh! Qu'est-ce que cela? Un homme voilé?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Vois-tu quelque dieu derrière moi?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Non, par Zeus! je ne vois rien. Mais qui es-tu?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Quelle heure du jour est-il?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Quelle heure? Un peu plus de midi. Mais qui es-tu?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Est-il l'heure de la rentrée des boeufs, ou plus tard?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ah! comme je t'ai en horreur!
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Que fait donc Zeus? Dissipe-t-il ou assemble-t-il les nuages?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Tu vas gémir en grand!
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Alors je me découvre.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mon cher Promètheus.
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Retiens-toi, retiens-toi; ne crie pas.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Silence, ne prononce pas mon nom: tu me perds, si Zeus me voit ici. Mais
+si tu veux que je te dise comment vont toutes les affaires là-haut,
+prends cette ombrelle et tiens-la au-dessus de ma tête, afin que les
+dieux ne me voient pas.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Iou! iou! tu as là une idée excellente et digne de Promètheus. Mets-toi
+vite dessous et parle hardiment.
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Écoute, alors.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je t'écoute, parle.
+
+PROMÈTHEUS.
+
+C'en est fait de Zeus.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Depuis quand?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Depuis que vous avez bâti dans l'air. Aucun homme ne sacrifie plus aux
+dieux, et l'odeur des cuisses n'est plus montée jusqu'à nous depuis ce
+temps-là. Mais nous jeûnons comme aux Thesmophoria, faute de sacrifices.
+Les dieux barbares affamés, et hurlant comme des Illyriens, menacent
+Zeus de faire une descente contre lui, s'il ne fait pas rouvrir les
+marchés, où l'on mette en vente des quartiers de victimes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Y a-t-il donc d'autres dieux que vous, des dieux barbares qui habitent
+au-dessus de vos têtes?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Ne sont-ils donc point barbares, ceux parmi lesquels Exèkestidès a
+trouvé un patron?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et quel est le nom de ces dieux barbares?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Leur nom? Les Triballes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+J'entends. De là vient l'expression: «Sois étripé!»
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Absolument. Mais je vais te dire une chose certaine. Il va venir ici,
+pour négocier, des envoyés de Zeus et des Triballes de là-haut. Vous ne
+consentez à rien si Zeus ne restitue pas le sceptre aux oiseaux et s'il
+ne te donne pour femme Basiléia.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qui est-ce, Basiléia?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Une très jolie fille qui administre la foudre de Zeus et tout le reste,
+prudence, équité, sagesse, marine, calomnie, trésorier, triobole.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Elle administre tout cela pour lui?
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Comme je te le dis; et, si tu l'obtiens de lui, tu as tout. Voilà
+pourquoi je suis venu ici, c'était afin de te le dire; car, de temps
+immémorial, je suis bienveillant pour les hommes.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+En effet, c'est grâce à toi seul, parmi les dieux, que nous faisons des
+grillades.
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Je hais tous les dieux, comme tu le sais, toi.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+De par Zeus! tu as toujours été leur ennemi.
+
+PROMÈTHEUS.
+
+Un vrai Timôn. Mais comme il faut que je m'en retourne vite, donne-moi
+l'ombrelle, afin que si Zeus m'aperçoit de là-haut, j'aie l'air
+d'accompagner une kanéphore.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Prends aussi ce siège et emporte-le.
+
+LE CHOEUR.
+
+Chez les Skiapodes est un marais, où Sokratès, qui ne se lave jamais,
+évoque les âmes. Pisandros y vint aussi, demandant à voir son âme, qui
+l'avait planté là, de son vivant: pour victime, il amenait une chamelle
+au lieu d'un agneau: il l'égorgea, et s'éloigna comme Odysseus; à ce
+moment sortit des enfers, pour boire le sang de la chamelle, Khæréphôn,
+la Chauve-Souris.
+
+POSÉIDÔN.
+
+La ville de Néphélokokkygia s'offre à nos regards: nous y venons en
+députation... Holà! toi, que fais-tu? Tu places ton manteau sur la
+gauche? Tu ne le jettes pas à droite? Quoi donc, malheureux? Tu es du
+tempérament de Læspodias. O démocratie, à quoi nous as-tu réduits,
+puisque les dieux ont choisi un pareil représentant?
+
+LE TRIBALLE.
+
+Tiens-toi tranquille.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Foin de toi! C'est toi que j'ai vu de beaucoup le plus barbare de tous
+les dieux. Voyons, que ferons-nous, Hèraklès?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Tu m'as entendu dire que je veux étrangler l'homme qui a ainsi bloqué
+les dieux.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Mais, mon bon, nous avons été choisis comme députés pour négocier.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+J'ai doublement envie de t'étrangler.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Donne-moi la râpe au fromage; apporte du silphion; qu'on apporte du
+fromage; ranime les charbons.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Homme, nous sommes trois dieux, ici présents, qui t'adressons nos
+saluts.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je racle le silphion.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Quelles sont ces viandes?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Celles de quelques oiseaux coupables de soulèvement illégal contre les
+oiseaux amis du peuple.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Et tu racles ton silphion avant de nous répondre?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ah! salut, Hèraklès. Qu'y a-t-il?
+
+POSÉIDÔN.
+
+Nous venons, envoyés par les dieux, pour négocier au sujet de la guerre.
+
+UN ESCLAVE.
+
+Il n'y a pas d'huile dans la lékythe.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il faut cependant que les oiseaux soient bien marinés.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Nous, nous ne retirons de la guerre aucun profit; vous, si vous devenez
+amis de nous autres dieux, vous aurez de l'eau du ciel dans les citernes
+et vous passerez constamment des jours faits pour les alcyons. C'est
+pour tout cela que nous venons, munis de pleins pouvoirs.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Jamais, au grand jamais, nous n'avons commencé la guerre contre vous, et
+maintenant nous voulons, de bon coeur, si vous voulez aussi faire ce qui
+est juste, entrer en accommodement. Or voici ce qui est juste: que Zeus
+rende le sceptre à nous autres oiseaux. Alors les arrangements sont
+conclus; après quoi, j'invite les envoyés à dîner.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Pour moi, cela me suffit, et j'y consens.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Comment, malheureux? Tu es un niais et un goinfre: tu dépouilles ton
+père de sa toute-puissance.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vraiment? Mais vous, les dieux, ne serez-vous pas plus forts si les
+oiseaux règnent ici-bas? Aujourd'hui, cachés sous les nuages, les
+mortels échappent à vos yeux et parjurent votre nom. Quand vous aurez
+les oiseaux pour alliés, si quelqu'un jure par le corbeau et par Zeus,
+le corbeau volera furtivement sur le parjure et lui crèvera l'oeil à
+coups de bec.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Par Poséidôn! voilà qui est bien dit.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+C'est aussi mon avis.
+
+PISTHÉTÆROS, _au Triballe._
+
+Et toi, que t'en semble?
+
+LE TRIBALLE.
+
+Nabaisatreu.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Vois-tu? Il approuve aussi. Écoutez encore un autre bien que nous vous
+ferons. Si un homme, après avoir voué un sacrifice à quelque dieu, s'y
+soustrait en disant: «Les dieux peuvent attendre,» et s'y refuse par
+avarice, nous punirons également cette conduite.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Voyons, de quelle manière?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Lorsque cet homme sera à compter son argent, ou assis dans un bain, un
+milan fondra lui dérober en secret le prix de deux brebis, et le portera
+au dieu.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Je vote encore pour que le sceptre leur soit rendu.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Demande maintenant au Triballe.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Triballe, es-tu d'avis de gémir?
+
+LE TRIBALLE.
+
+Saunaka Baktarikrousa.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Il dit que c'est très bien parler.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Si c'est là votre avis à tous deux, c'est aussi le mien.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Eh bien! nous sommes d'accord pour ce qui est du sceptre.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Et, de par Zeus! il y a une autre condition, dont je me souviens, moi;
+je laisse Hèra à Zeus, mais il faut qu'on me donne pour femme la jeune
+Basiléia.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Tu n'as pas envie de faire la paix. Retournons chez nous.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je n'en ai cure. Cuisinier, il faut nous faire un bon coulis.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Être singulier, Poséidôn, où vas-vu? Ferons-nous la guerre pour une
+femme?
+
+POSÉIDÔN.
+
+Que devons-nous faire?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Quoi? Négocions.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Hé, malheureux! ne vois-tu pas qu'on te trompe depuis longtemps? Tu te
+ruines toi-même. Car si Zeus meurt, après leur avoir donné l'empire, te
+voilà dans la pauvreté: c'est à toi que sont tous les biens que Zeus
+laisserait en mourant.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+O malheur! Comme on t'en fait accroire! Viens ici à l'écart, que je te
+parle. Ton oncle te trompe, pauvre garçon. Des biens paternels il ne te
+revient pas une obole: c'est la loi: tu es bâtard et non fils légitime.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Moi bâtard? Que dis-tu?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Sans doute, de par Zeus! puisque tu es né d'une femme étrangère. Et
+comment crois-tu qu'Athèna fût son héritière, elle sa fille, si elle
+avait des frères légitimes?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Mais si mon père voulait me donner ses biens en mourant, à moi bâtard?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+La loi ne le lui permet pas. Et ce Poséidôn même, qui t'excite
+maintenant, serait le premier à te disputer l'héritage des biens
+paternels, en disant qu'il est frère légitime. Je vais te dire la loi de
+Solôn: «Le bâtard est exclu de la succession, s'il y a des enfants
+légitimes, et, s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
+plus proches parents.»
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Et moi je n'ai rien de la fortune paternelle?
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Rien, de par Zeus! Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur
+le registre de ta phratrie?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Pas le moins du monde; et, en vérité, il y a longtemps que je m'en
+étonnais.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Mais pourquoi cette bouche en l'air et ce regard de travers? Si tu te
+mets avec nous, je te ferai roi, et je te donnerai à boire le lait des
+oiseaux.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Ta seconde condition me paraît juste; et la jeune fille, je te la donne,
+à toi.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Que dis-tu?
+
+POSÉIDÔN.
+
+Je m'y oppose.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Toute l'affaire dépend du Triballe. (_Au Triballe._) Qu'en dis-tu?
+
+LE TRIBALLE.
+
+Beau jeune fille et grand Basilina à oiseau je donne.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Il dit qu'il l'accorde.
+
+POSÉIDÔN.
+
+De par Zeus! cet homme-là ne dit pas qu'il veut la donner, à moins
+qu'il ne dise qu'elle marche comme les hirondelles.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Il dit donc qu'il faut la donner aux hirondelles.
+
+POSÉIDÔN.
+
+Traitez entre vous deux et arrangez-vous. Moi, puisque c'est votre avis,
+je me tairai.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Tout ce que tu demandes, je suis d'avis de te l'accorder. Mais viens au
+ciel avec nous pour recevoir Basiléia et tout le reste.
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Ces oiseaux-là ont été tués fort à propos pour les noces.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Voulez-vous que je reste ici pour faire cuire les viandes?
+
+POSÉIDÔN.
+
+Faire cuire les viandes? ce sont propos de vrai goinfre. Ne viens-tu pas
+avec nous?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Je m'en serais bien donné!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Qu'on m'apporte ici une khlamyde nuptiale!
+
+LE CHOEUR.
+
+A Phanæ, près de la klepsydre, est la race malfaisante des
+englottogastres, qui moissonnent, sèment et vendangent avec leurs
+langues, et cueillent aussi les figues. C'est une race barbare, des
+Gorgias, des Philippos. C'est à cause de ces Philippos englottogastres
+que partout, en Attique, la langue des victimes est coupée à part.
+
+UN MESSAGER.
+
+O vous, dont le bonheur extrême est au-dessus de toute parole, ô race
+trois fois heureuse des oiseaux légers, recevez votre roi dans vos
+demeures fortunées. Il s'avance sous nos yeux, plus lumineux qu'un
+astre, vers son palais brillant d'or, et le disque du soleil ne rayonne
+pas d'un plus vif éclat. Ainsi vient-il, ayant une femme d'une indicible
+beauté, brandissant la foudre, le trait ailé de Zeus: une senteur
+ineffable embaume les profondeurs célestes; spectacle enchanteur. Et des
+effluves d'encens soulèvent des spirales de fumée. Mais le voici
+lui-même. Que la Muse divine ouvre sa bouche sainte à des chants
+propices.
+
+LE CHOEUR.
+
+Recule, écarte-toi, avance, reviens! Voltigez d'une aile heureuse autour
+de cet homme heureux. O! pheu! pheu! quelle fraîcheur! quelle beauté! O!
+quel heureux mariage tu contractes pour notre ville! De grands, de
+grands bonheurs sont l'oeuvre de la race des oiseaux en faveur de cet
+homme. Accueillons-le par des chants de fiançailles et d'hyménée, lui et
+la Royauté. Jadis Hèra, dans l'Olympos, fut ainsi conduite par les
+Moires vers le trône souverain du grand maître des dieux: tel fut leur
+hyménée. Hymen, ô! hyménée, ô! Érôs au teint fleuri, aux ailes d'or,
+tendait les rênes en arrière, guidant les noces de Zeus et de la
+bienheureuse Hèra. Hymen, ô! hymen, ô!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Je suis charmé de vos hymnes, charmé de vos chants, ravi de vos
+paroles. Voyons, maintenant, chantez les mugissements souterrains du
+tonnerre, les éclairs brûlants de Zeus, sa foudre terrible et
+étincelante.
+
+LE CHOEUR.
+
+O immense lumière dorée de l'éclair, traits immortels de Zeus, qui
+portent la flamme, ô bruissements terrestres, ô tonnerres et pluies
+d'orage, par lesquels, en ce moment, il ébranle la terre. C'est à toi
+qu'il doit l'empire du monde et que Basiléia est l'épouse de Zeus!
+Hymen, ô! hyménée, ô!
+
+PISTHÉTÆROS.
+
+Suivez à présent le cortège des époux, nombreuses tribus de la gent
+ailée, rendez-vous au palais de Zeus, au lit nuptial... Tends-moi la
+main, heureuse épouse, saisis mes ailes et danse avec moi. Je t'enlève
+doucement dans les airs avec moi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Halalalé! Io, Pæan! Tènella! Victoire! ô le plus grand des dieux!
+
+FIN DES OISEAUX
+
+
+
+
+LYSISTRATA
+
+(L'AN 412 AVANT J.-C.)
+
+
+Cette pièce est une protestation contre la guerre, poussée aux dernières
+limites des hardiesses de l'ancienne comédie. Lysistrata, épouse d'un
+magistrat athénien, forme une ligue avec Calonice, Myrrhina, Lampito et
+d'autres femmes, pour hâter la conclusion d'une trêve entre les
+Athéniens et les Spartiates. Elles s'engagent par un serment solennel à
+se séparer de leurs maris, jusqu'à ce que la paix soit faite. Elles
+s'emparent ensuite de la citadelle et résistent à toute proposition qui
+ne tend pas à une trêve immédiate. On conclut enfin un accommodement: le
+traité se négocie, les portes de la citadelle s'ouvrent, et la pièce se
+termine par des chants, des danses et des festins.
+
+_PERSONNAGES DU DRAME_
+
+ LYSISTRATA.
+ KALONIKÈ.
+ MYRRHINA.
+ LAMPITO.
+ CHOEUR DE VIEILLARDS.
+ CHOEUR DE FEMMES.
+ STRATYLLIS.
+ UN PROBOULOS.
+ SKYTHES, personnages muets.
+ QUELQUES FEMMES.
+ KINÉSIAS.
+ UN ENFANT.
+ MANÈS, personnage muet.
+ UN HÉRAUT DE LAKÉDÆMÔN.
+ ENVOYÉS LAKÉDÆMONIENS.
+ UN ATHÉNIEN.
+ LA PAIX, personnage muet.
+ QUELQUES FLANEURS.
+ UN SERVITEUR.
+
+_La scène se passe à Athènes, sur une place publique_.
+
+
+
+LYSISTRATA.
+
+Ah! si on les avait convoquées au temple de Bakkhos, ou de Pan, ou de
+Kolias, ou de Génétyllis, il serait impossible de passer, à cause des
+tambourins. Aujourd'hui, il n'y a ici pas une femme, sauf ma voisine,
+qui sort de chez elle. Bonjour, Kalonikè.
+
+KALONIKÈ.
+
+Et à toi aussi, bonjour, Lysistrata. Qu'est-ce donc qui te tracasse?
+N'aie pas cet air sombre, chère enfant: cela ne te va pas de darder les
+sourcils.
+
+LYSISTRATA.
+
+Moi, Kalonikè, le coeur me bout, et je souffre mille maux, pour nous
+autres femmes, de voir nos maris nous regarder comme des êtres
+malfaisants.
+
+KALONIKÈ.
+
+Et nous le sommes, de par Zeus!
+
+LYSISTRATA.
+
+On leur avait dit de se trouver ici pour délibérer sur une affaire
+d'importance, elles dorment et ne viennent pas.
+
+KALONIKÈ.
+
+Mais, ma chère, elles viendront. Il n'est pas facile aux femmes de
+sortir. De nous, l'une est occupée auprès de son mari, l'autre éveille
+son esclave, celle-ci couche son enfant, celle-là le baigne, une autre
+lui donne à manger.
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais il y a, pour elles, des affaires plus pressantes que celles-là.
+
+KALONIKÈ.
+
+Qu'est-ce donc, ma chère Lysistrata? Dans quelle intention convoques-tu
+les femmes? Pour quelle affaire? Est-elle grande?
+
+LYSISTRATA.
+
+Grande.
+
+KALONIKÈ.
+
+Est-elle grosse?
+
+LYSISTRATA.
+
+De par Zeus! elle est grosse.
+
+KALONIKÈ.
+
+Pourquoi alors ne venons-nous pas?
+
+LYSISTRATA.
+
+Ce n'est pas ce que tu crois, car nous nous serions pressées de venir.
+Mais il s'agit d'une affaire que j'ai méditée et retournée durant de
+nombreuses insomnies.
+
+KALONIKÈ.
+
+Il faut que ce soit mince pour avoir été tant retourné.
+
+LYSISTRATA.
+
+Si mince que des femmes dépend le salut de la Hellas tout entière.
+
+KALONIKÈ.
+
+Des femmes: il dépend donc de peu de chose.
+
+LYSISTRATA.
+
+Les affaires de la cité sont en notre pouvoir. Avant peu il n'y aura
+plus de Péloponésiens.
+
+KALONIKÈ.
+
+Voilà qui est au mieux, de par Zeus!
+
+LYSISTRATA.
+
+Les Boeotiens sont tous exterminés.
+
+KALONIKÈ.
+
+Non, pas tous: fais grâce aux anguilles!
+
+LYSISTRATA.
+
+Pour Athènes, je ne dirai rien de semblable. Imagine-moi autre chose.
+S'il y a union entre les femmes d'ici, celles de la Boeotia et celles
+du Péloponèsos, nous sauverons la Hellas.
+
+KALONIKÈ.
+
+Mais comment, nous autres les femmes, exécuterons-nous ce dessein sacré
+et glorieux, nous qui demeurons sédentaires, couronnées de fleurs,
+vêtues de robes jaunes, parées de kimbériques droites et de péribaris?
+
+LYSISTRATA.
+
+C'est précisément là ce qui nous sauvera, je l'espère, les robes jaunes,
+les parfums, les péribaris, l'orcanette et les tuniques diaphanes.
+
+KALONIKÈ.
+
+Comment cela?
+
+LYSISTRATA.
+
+Pas un homme maintenant ne s'armera de la lance contre les autres...
+
+KALONIKÈ.
+
+Alors, par les deux Dieux, je me fais teindre une robe en jaune.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et ne prendra un bouclier...
+
+KALONIKÈ.
+
+J'endosserai une kimbérique.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ni une épée.
+
+KALONIKÈ.
+
+J'achèterai des péribaris.
+
+LYSISTRATA.
+
+Eh bien, les femmes ne devraient-elles pas être arrivées?
+
+KALONIKÈ.
+
+Sans doute, de par Zeus! elles devraient s'être abattues ici depuis
+longtemps.
+
+LYSISTRATA.
+
+Hélas! ma pauvre amie, tu vas voir que, en vraies Athéniennes, elles
+feront toujours tout plus tard qu'il ne faut. Je ne vois venir aucune
+femme de la Paralia ou de Salamis.
+
+KALONIKÈ.
+
+Je sais pourtant que, dès la pointe du jour, elles se sont embarquées
+sur des bateaux légers.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et celles que je prévoyais et que je supposais devoir arriver ici les
+premières, les Akharniennes, elles ne viennent pas.
+
+KALONIKÈ.
+
+Cependant la femme de Théagénès, pour savoir si elle devait venir, a
+consulté l'oracle d'Hékatè. Mais en voici qui nous arrivent, et d'autres
+encore, et puis encore d'autres. Iou! Iou! D'où sont-elles?
+
+LYSISTRATA.
+
+D'Anagyros.
+
+KALONIKÈ.
+
+De par Zeus! on dirait, ce me semble, un soulèvement d'Anagyros.
+
+MYRRHINA.
+
+Sommes-nous en retard, Lysistrata? Que dis-tu? Tu gardes le silence?
+
+LYSISTRATA.
+
+Je ne t'approuve pas, Myrrhina, d'arriver si tard pour une affaire
+d'importance.
+
+MYRRHINA.
+
+C'est que j'ai eu de la peine, dans l'obscurité, à trouver ma ceinture.
+Mais si la chose est pressante, parle à celles qui sont présentes.
+
+LYSISTRATA.
+
+Non, de par Zeus! attendons un peu que les Boeotiennes et les
+Péloponésiennes soient arrivées.
+
+MYRRHINA.
+
+Tu as tout à fait raison, et voici déjà Lampito qui s'avance. O chère
+Lakédæmonienne, salut, Lampito. Quelle beauté, ma très douce, brille en
+toi! Quel teint frais! Quelle sève dans toute ta personne! Tu
+étoufferais un taureau!
+
+LAMPITO.
+
+Je le crois bien, par les Gémeaux! Je fais de la gymnastique et je me
+donne des coups de talon dans le derrière.
+
+LYSISTRATA.
+
+Que tu as donc une belle gorge!
+
+LAMPITO.
+
+Vous me tâtez comme une victime.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et d'où est cette autre jeune fille?
+
+LAMPITO.
+
+C'est, par les Gémeaux! une noble Boeotienne, qui vous arrive.
+
+LYSISTRATA.
+
+De par Zeus! la Boeotienne a un joli jardin.
+
+KALONIKÈ.
+
+Eh oui, de par Zeus! très soigné et gentiment épilé.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et quelle est cette autre enfant?
+
+LAMPITO.
+
+Une fille de bonne maison, par les Gémeaux! une Korinthienne.
+
+LYSISTRATA.
+
+De bonne maison, de par Zeus! comme toutes celles qui nous viennent de
+là.
+
+LAMPITO.
+
+Mais enfin, qui est-ce qui a convoqué cette assemblée de femmes?
+
+LYSISTRATA.
+
+C'est moi.
+
+LAMPITO.
+
+Dis-moi donc ce que tu veux de nous.
+
+MYRRHINA.
+
+Oui, de par Zeus! ma chère amie.
+
+KALONIKÈ.
+
+Dis-nous l'affaire que tu regardes comme si importante.
+
+LYSISTRATA.
+
+Je vais vous la dire; mais, auparavant, laissez-moi vous faire une
+petite question.
+
+MYRRHINA.
+
+Comme tu voudras.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ne regrettez-vous pas que les pères de vos enfants soient absents pour
+la guerre? Car je sais que nous avons toutes un mari là-bas.
+
+MYRRHINA.
+
+Mon mari, voyez le malheur, est depuis cinq mois en Thrakè à garder
+Eukratès.
+
+KALONIKÈ.
+
+Le mien, depuis plus de sept mois, est à Pylos.
+
+LAMPITO.
+
+Le mien revient à peine de l'armée, qu'il reprend son bouclier, sa
+route, son vol, et part.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et il ne nous est pas resté le moindre tison de galant! Depuis que les
+Milèsiens nous ont trahis, je n'ai plus vu d'engin de huit doigts, dont
+le cuir nous vînt en aide. Voulez-vous donc, si je trouve un moyen, vous
+unir à moi pour mettre fin à la guerre?
+
+MYRRHINA.
+
+Oui, par les deux Déesses! dussé-je mettre cette robe en gage et en
+boire l'argent aujourd'hui même.
+
+KALONIKÈ.
+
+Moi, je serais prête à me partager en deux comme une sole, et à donner
+la moitié de moi-même.
+
+LAMPITO.
+
+Et moi, je gravirais jusqu'à la pointe du Taygéton, si je devais y voir
+la paix.
+
+LYSISTRATA.
+
+Je vais parler, je ne dois plus vous en faire mystère. Femmes, si nous
+voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir...
+
+KALONIKÈ.
+
+De quoi? Dis.
+
+LYSISTRATA.
+
+Le ferez-vous?
+
+KALONIKÈ.
+
+Nous le ferons, dussions-nous mourir.
+
+LYSISTRATA.
+
+Donc, il faut nous abstenir de la cohabitation... Pourquoi
+détournez-vous les yeux? Où allez-vous? Eh bien! Vous faites la moue,
+vous secouez la tête! Pourquoi changer de couleur? Pourquoi cette larme
+qui coule? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas? Vous hésitez?
+
+MYRRHINA.
+
+Non, je ne le ferai pas! Que la guerre continue!
+
+KALONIKÈ.
+
+Ni moi non plus, de par Zeus! Que la guerre continue!
+
+LYSISTRATA.
+
+C'est toi qui dis cela, ma sole? Tout à l'heure tu disais que tu étais
+prête à donner la moitié de toi-même!
+
+KALONIKÈ.
+
+Oui, oui, tout ce que tu voudras. Mais, s'il le faut, je veux passer à
+travers le feu. Avant tout, la cohabitation! Pas possible, ma chère
+Lysistrata.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et toi?
+
+MYRRHINA.
+
+Moi aussi, j'aime mieux passer à travers le feu.
+
+LYSISTRATA.
+
+O lubricité commune à tout mon sexe! Il n'est pas étonnant qu'on fasse
+sur nous des tragédies. Nous ne sommes que flots de Poséidôn et barques
+où l'on monte. Mais toi, ma chère Lakédæmonienne, si tu restes seule
+avec moi, nous pouvons encore sauver l'affaire; décidons ensemble.
+
+LAMPITO.
+
+C'est chose difficile, par les Gémeaux! de dormir seules, sans l'autre
+sexe. Il le faut pourtant: car la paix avant tout.
+
+LYSISTRATA.
+
+O la plus chérie et la seule vraiment femme!
+
+KALONIKÈ.
+
+Mais réellement, en nous abstenant de ce que tu dis, et fasse le Ciel
+que cela ne soit pas, est-ce que ce moyen assurerait mieux la paix?
+
+LYSISTRATA.
+
+Certainement, par les deux Déesses! Si nous nous tenions chez nous bien
+fardées, si nous nous présentions nues, sauf une tunique de fin lin,
+épilées tout ras, il y aurait tension chez nos maris et désir de nous
+embrasser; et si alors nous ne voulions pas, si nous pratiquions
+l'abstinence, ils se hâteraient d'entrer en arrangement, j'en suis
+certaine.
+
+LAMPITO.
+
+Oui, c'est ainsi que Ménélaos, voyant la gorge nue d'Hélénè, jeta, je
+crois, son épée.
+
+KALONIKÈ.
+
+Mais si nos maris nous laissent là, malheureuse?
+
+LYSISTRATA.
+
+Alors, selon le mot de Phérékratès, on écorchera une chienne écorchée.
+
+KALONIKÈ.
+
+Viande creuse que ces contrefaçons! Mais s'ils nous prennent et nous
+entraînent de force dans la chambre?
+
+LYSISTRATA.
+
+Cramponne-toi aux portes.
+
+KALONIKÈ.
+
+Et s'ils frappent, que faire?
+
+LYSISTRATA.
+
+Céder, mais de mauvaise grâce. Il n'y a pas de plaisir à cela, quand on
+y met de la violence. Il faut les tourmenter de toutes les manières.
+Sans doute ils seront vite à bout. Jamais l'homme n'éprouvera une vraie
+jouissance, si la femme n'y a point de part.
+
+KALONIKÈ.
+
+Si c'est là votre avis, c'est aussi le nôtre.
+
+LAMPITO.
+
+Nous déciderons nos maris à faire la paix tout à fait loyalement et sans
+détour. Mais la cohue athénienne, comment l'amènera-t-on à ne pas
+déraisonner?
+
+LYSISTRATA.
+
+N'aie crainte, nous nous chargeons des nôtres.
+
+LAMPITO.
+
+Non pas, tant que leurs trières auront des pieds, et qu'il y aura une
+masse inépuisable d'argent chez la Déesse.
+
+LYSISTRATA.
+
+De ce côté même tout est bien préparé. Nous nous emparerons aujourd'hui
+de l'Akropolis: il est enjoint aux plus âgées d'accomplir le fait;
+d'après nos prescriptions, elles feindront d'offrir un sacrifice, et
+elles se rendront maîtresses de l'Akropolis.
+
+LAMPITO.
+
+Tout ira pour le mieux, de la manière que tu dis.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et pourquoi, tout de suite, Lampito, ne pas nous engager par un serment
+inviolable?
+
+LAMPITO.
+
+Prononce le serment, et puis nous jurerons.
+
+LYSISTRATA.
+
+Bien dit. Où est la femme skythe? Que regardes-tu? Pose ici un bouclier
+renversé, et qu'on m'amène la victime.
+
+KALONIKÈ.
+
+Lysistrata, quel serment nous feras-tu jurer?
+
+LYSISTRATA.
+
+Lequel? Sur un bouclier, comme autrefois dans Æskhylos, après avoir
+immolé une brebis.
+
+KALONIKÈ.
+
+Garde-toi, Lysistrata, de jurer sur un bouclier, quand il s'agit de la
+paix.
+
+LYSISTRATA.
+
+Quel sera donc alors notre serment?
+
+KALONIKÈ.
+
+Si nous prenions un cheval blanc, pour le sacrifier?
+
+LYSISTRATA.
+
+Où trouver un cheval blanc?
+
+KALONIKÈ.
+
+Sur quoi jurerons-nous donc?
+
+LYSISTRATA.
+
+Eh bien! moi, de par Zeus! si tu le veux bien, je vais te le dire.
+Plaçons là une grande coupe noire creuse: immolons dedans une amphore de
+vin de Thasos, et jurons sur cette coupe de n'y point verser d'eau.
+
+LAMPITO.
+
+Par la Terre! quel ineffable serment! Comme je l'approuve!
+
+LYSISTRATA.
+
+Qu'on apporte de l'intérieur une coupe et une amphore.
+
+KALONIKÈ.
+
+O femmes chéries, le superbe vase! Quelle joie pour quiconque s'en
+empare sur-le-champ!
+
+LYSISTRATA.
+
+Prends-le et mets la main sur la victime: «Divine Persuasion, et toi,
+Coupe amie de la joie, fais un favorable accueil aux offrandes des
+femmes.»
+
+KALONIKÈ.
+
+Quel beau sang! Que la couleur en est vermeille!
+
+LAMPITO.
+
+Et il a un bouquet délicieux, j'en jure par Kastor!
+
+MYRRHINA.
+
+Femmes, laissez-moi jurer la première.
+
+KALONIKÈ.
+
+Non pas, par Aphroditè! puisque le sort ne t'a pas désignée.
+
+LYSISTRATA.
+
+Lampito, mettons toutes la main sur la coupe, et que l'une de vous
+répète, en votre nom, ce que moi je vais dire. Vous, faites le même
+serment et observez-le. «Aucun amant ni aucun époux...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Aucun amant ni aucun époux...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Qui vienne à moi, tête levée.» Dis.
+
+KALONIKÈ.
+
+«Qui vienne à moi, tête levée.» Hélas! mes genoux fléchissent,
+Lysistrata.
+
+LYSISTRATA.
+
+«Chez moi je mènerai une vie de recluse...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Chez moi je mènerai une vie de recluse...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.
+
+KALONIKÈ.
+
+«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.
+
+LYSISTRATA.
+
+«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.
+
+KALONIKÈ.
+
+«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.
+
+LYSISTRATA.
+
+«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...
+
+KALONIKÈ.
+
+«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...
+
+LYSISTRATA.
+
+«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!
+
+KALONIKÈ.
+
+«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!»
+
+LYSISTRATA.
+
+Le jurez-vous toutes?
+
+MYRRHINA.
+
+Oui, de par Zeus!
+
+LYSISTRATA.
+
+Voyons, alors, je sacrifie la victime.
+
+KALONIKÈ.
+
+Laisse-m'en une part, ma chère, pour cimenter dès à présent notre
+mutuelle affection.
+
+LAMPITO.
+
+Quels sont ces cris?
+
+LYSISTRATA.
+
+C'est ce que je vous disais. Les femmes sont à l'Akropolis de la Déesse:
+elles s'en sont emparées. Pour toi, Lampito, va-t'en mettre ordre à
+toutes nos affaires, et laisse-nous celles-ci en otages. Nous,
+rendons-nous avec les autres à l'Akropolis, et formons-y une barricade
+de poutres.
+
+KALONIKÈ.
+
+Ne crois-tu pas que les hommes ne vont pas tarder à se mettre en
+campagne contre nous?
+
+LYSISTRATA.
+
+Je ne m'en soucie guère. Ni les menaces, ni la flamme, dont leur venue
+s'armera, ne leur feront ouvrir ces portes, s'ils ne se soumettent à nos
+conditions.
+
+KALONIKÈ.
+
+Par Aphroditè! non, jamais; ou l'on aurait tort de nous appeler femmes
+invincibles et de malicieuse humeur.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Avance, Drakès; conduis-nous d'un bon pas, quoique tu souffres de
+l'épaule à porter ce fardeau de bois d'olivier vert. Il arrive bien des
+choses imprévues dans une longue vie, pheu! On n'eût jamais pensé, ô
+Strymodoros, qu'on apprendrait que les femmes, nourries par nous, peste
+réelle du foyer, s'empareraient de la statue sainte, prendraient mon
+Akropolis, et, à l'aide de barricades et de leviers, fermeraient les
+Propylæa. Mais, le plus vite possible, courons vers la ville, ô
+Philourgos: enveloppons de ces souches toutes celles qui ont tramé ce
+complot et l'ont mis à exécution; formons-en un seul bûcher, brûlons-les
+de nos propres mains et d'une résolution unanime, et d'abord la femme de
+Lykôn.
+
+Non, j'en jure par Dèmètèr! moi vivant, nous ne servirons pas à leurs
+éclats de rire. Kléoménès, qui s'empara le premier de l'Akropolis, ne
+s'en tira pas sain et sauf: malgré sa fierté lakonienne, il n'échappa
+qu'en me livrant ses armes; ayant une casaque tout à fait chétive,
+crasseuse, sordide, ni épilé, ni lavé, depuis six ans. Voilà l'homme que
+j'ai pris d'assaut, de vive force, avec mes dix-sept rangs de boucliers,
+et dormant devant les portes. Et ces femmes, ennemies d'Euripidès et de
+tous les dieux, je ne pourrais point, par ma présence, réprimer leur
+audace? Alors, qu'il n'y ait plus de trophée pour moi dans la
+Tétrapolis!
+
+Mais voici devant moi le reste du chemin qui mène à la ville, la pente
+où j'ai hâte d'arriver: il faut aviser à traîner notre bois sans âne
+bâté; ces fagots me meurtrissent l'épaule. Cependant, marchons et
+soufflons le feu, de peur que, à mon insu, il ne s'éteigne au terme de
+la route. O Phu! ô Phu! Iou! Iou! quelle fumée!
+
+Quel fléau, souverain Hèraklès, s'exhalant de ce réchaud, me mord les
+yeux comme un chien enragé! C'est le feu de Lemnos dans toute sa force;
+sans cela, il ne ferait pas une si cruelle morsure à ma chassie. Cours
+vite à la ville et secours la Déesse. Aujourd'hui plus que jamais, ô
+Lakhès, venons-lui en aide. Phu! Phu! Iou! Iou! quelle fumée!
+
+Ce feu veille, et vit, grâce aux dieux. Si nous commencions par déposer
+nos fagots et que nous fissions tomber un sarment de vigne dans le
+réchaud, est-ce que nous ne l'agencerions pas de manière à le lancer
+comme un bélier contre les portes? Si, à notre ordre, les femmes
+n'enlèvent pas les barricades, il faut mettre le feu aux portes et les
+étouffer dans la fumée. Déposons donc notre fardeau. Pheu! quelle fumée!
+Babæax! Quel est celui des stratèges de Samos qui va nous aider à
+décharger notre bois? Enfin, voilà mon épine dorsale débarrassée de ce
+qui m'écrasait. C'est ton affaire, ô réchaud, d'enflammer vivement le
+charbon. Qu'on m'apporte au plus vite une lampe allumée! Souveraine
+Victoire, aide-nous, en réprimant l'impudence actuelle des femmes de la
+ville, à ériger un trophée!
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Il me semble, femmes, voir des flammes et de la fumée: on dirait un feu
+qui brûle; il faut se hâter au plus vite. Vole, vole, Nikodikè, avant
+que Kalykè et Kritylla périssent dans les flammes, victimes de lois
+funestes et de vieillards maudits. C'est ce que je crains. Arriverai-je
+trop tard à leur secours? Ce matin, dès l'aube, j'ai eu grand'peine à
+remplir ce vase à la fontaine, en raison de la foule, du tumulte et du
+fracas des cruches: bousculée par des servantes et par des esclaves
+marqués au fer chaud, j'ai enlevé prestement mon urne, et j'en apporte
+l'eau au secours de mes compagnes exposées au feu.
+
+Car j'entends dire que de vieux radoteurs s'avancent vers la ville,
+porteurs de grosses branches, comme pour chauffer un bain: c'est un
+poids de trois talents; et ils crient, avec d'horribles menaces, qu'il
+faut rôtir ces femmes abominables. O Déesse, fais que je ne les voie
+jamais brûlées, mais qu'elles délivrent de la guerre et de ses fureurs
+la Hellas et ses citoyens! C'est pour cela, Déesse à l'aigrette d'or,
+protectrice de la Ville, qu'elles occupent ton sanctuaire. Je t'invoque
+pour alliée, ô Tritogénéia! Si quelque homme essaie de les brûler, porte
+de l'eau avec nous.
+
+STRATYLLIS, _appelant au secours_.
+
+Lâchez-moi! holà!
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Qu'est-ce donc, ô les plus méchants des hommes? Jamais des gens de bien
+n'eussent agi de la sorte, ni des hommes pieux.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+C'est qu'il nous arrive une chose tout à fait imprévue. Un essaim de
+femmes se présente au secours des portes.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Vous avez peur de nous? Est-ce que nous ne vous paraissons pas
+nombreuses? Et cependant vous ne voyez pas encore de nous la dix
+millième partie.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Phædria, allons-nous les laisser bavarder ainsi? Ne faudrait-il pas
+casser quelque bâton en frappant sur elles?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Plaçons nos urnes à terre, afin que, si quelqu'un porte la main sur
+nous, nous ne soyons pas gênées.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Ah! de par Zeus! si on leur avait frotté deux ou trois fois les
+mâchoires comme à Boupalos, elles n'auraient pas une si belle voix.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Eh bien, voyons, qu'on frappe; je suis là, je m'offre; mais jamais nulle
+chienne ne t'enlèvera les genitoires.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Si tu ne te tais pas, mes coups te sauveront de la vieillesse.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Viens donc seulement toucher du doigt Stratyllis!
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Et si je l'assomme de coups de poings, quel mal me feras-tu?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Je te mords et je t'arrache les poumons et les entrailles.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Pas de poète plus sage qu'Euripidès, disant qu'il n'y a pas d'animal
+aussi impudent que les femmes.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Prenons notre cruche d'eau, Rhodippè.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Pourquoi, ennemie des dieux, es-tu venue ici avec cette eau?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Et toi, avec ce feu, vieille tombe? Est-ce pour te brûler toi-même?
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Moi, je vais te construire un bûcher, pour y cuire tes amies.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Moi, je vais éteindre ton bûcher.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Éteindre mon feu, toi!
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Le fait même va te le prouver.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Je ne sais qui m'empêche de te rôtir avec cette torche.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Si tu as de la crasse, je te fournirai un bain.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Toi, un bain à moi, malpropre?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Et même un bain nuptial.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Entendez-vous son impudence?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Je suis libre!
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Je t'empêcherai, moi, de crier comme tu le fais.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Mais tu ne siégeras plus parmi les hèliastes.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Mets le feu à sa chevelure.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+A l'oeuvre, Akhéloos.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+A moi! Malheureux!
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Était-elle chaude?
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Oh! chaude! N'as-tu pas fini? Que fais-tu?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Je t'arrose, pour que tu reverdisses.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Mais je suis sec et tout grelottant.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Eh bien, puisque tu as du feu, tu te réchaufferas.
+
+UN PROBOULOS.
+
+Quels bruyants éclats a produits cette orgie féminine, et ces
+tambourins, et cette troupe bachique, et ces lamentations sur la
+terrasse en l'honneur d'Adônis, que j'entendais, l'autre jour, du lieu
+même de l'assemblée! Dèmostratos, cet homme digne de malemort, disait
+qu'il fallait cingler vers la Sikélia, et sa femme criait en dansant:
+«Aie! Aie! Adônis!» Dèmostratos disait qu'il fallait lever des hoplites
+à Zakynthè, et sa femme, prise d'ivresse, sur la terrasse, criait:
+«Pleurez Adônis!» Et cet infâme Kholozygès, ennemi des dieux, s'épuisait
+en efforts. Voilà jusqu'où sont allés leurs déréglements.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Que serait-ce, si tu savais quelle a été leur insolence? Entre autres
+outrages, elles nous ont inondés de l'eau de leurs cruches, à ce point
+qu'il nous faut secouer nos vêtements comme si nous les avions mouillés
+d'urine.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Par Poséidôn, souverain de la mer! c'est justice: car nous nous faisons
+les complices de la perversité des femmes, nous leur enseignons la
+débauche et nous développons en elles le germe de ces complots. Nous
+allons dans les boutiques dire des choses comme celle-ci: «Orfèvre, le
+collier que tu as monté pour ma femme, hier soir qu'elle dansait, le
+gland du fermoir est tombé. Moi, il faut que je vogue vers Salamis; toi,
+si tu as le temps, use de ton art, afin d'aller ce soir lui rajuster ce
+gland.» Un autre, s'adressant à un cordonnier jeune et pourvu d'un engin
+sérieux: «Cordonnier, dit-il, la courroie blesse le petit doigt du pied
+de ma femme, qu'elle a très sensible: viens vers midi l'élargir de
+manière à ce qu'il prête plus largement.» Or, voici ce qui résulte de
+tout ceci: moi, Proboulos, quand j'ai levé des rameurs, et que, alors,
+j'ai besoin d'argent, les femmes me ferment la porte au nez. Mais que
+sert de rester planté là? Qu'on m'apporte des leviers, afin que je
+châtie leur insolence. Qu'as-tu, malheureux, à rester bouche béante? Et
+toi, de quel côté regardes-tu? Tu laisses tout, pour avoir l'oeil vers
+le cabaret? Allons! glissez des leviers sous les portes, et faites-les
+sauter! Moi-même je vais soulever les leviers avec vous.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ne faites rien sauter avec vos leviers. Me voici moi-même. Qu'est-il
+besoin de leviers? Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du
+bon sens.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Vraiment, scélérate? Où est l'archer? Saisis cette femme et attache-lui
+les mains au dos.
+
+LYSISTRATA.
+
+J'en prends Artémis à témoin, s'il me touche du bout du doigt, tout
+agent public qu'il est, il lui en cuira.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Hé! l'homme! Tu as peur? Saisis-la-moi à bras-le-corps. Toi, mets-toi
+avec lui, et achevez de la lier!
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Par Pandrosos! si tu la touches du bout du doigt, je te piétine, et je
+te fais rendre tripes.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Ah! rendre tripes! Où est l'autre archer? Lie d'abord celle-là, qui
+parle si bien!
+
+LYSISTRATA.
+
+Par Phosphoros! si tu la touches du bout du doigt, tu demanderas bientôt
+une ventouse.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Qu'est-ce à dire? Où est l'archer? Empoigne-la. Ah! je couperai court,
+moi, à votre sortie.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Par Artémis Taurique! si tu t'approches d'elle, je t'arrache les
+cheveux, malgré tes gémissements et tes cris.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Malheureux que je suis! L'archer m'abandonne. Non, jamais nous ne nous
+laisserons vaincre par des femmes! Allons, Skythes, marchons contre
+elles! Serrez les rangs!
+
+LYSISTRATA.
+
+Par les deux Déesses! vous saurez que nous avons ici de notre côté
+quatre cohortes de femmes vaillantes et bien équipées.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Skythes, attachez-leur les mains au dos!
+
+LYSISTRATA.
+
+Femmes armées pour notre défense, accourez de là dedans, vendeuses de
+graines, d'oeufs et de légumes, vendeuses d'ail, de ragoûts et de pain.
+Tirez, frappez, arrachez; couvrez-les d'injures et de honte! Mais non;
+cessez, revenez, ne les dépouillez pas!
+
+LE PROBOULOS.
+
+Hélas! quelle triste chance pour mes archers!
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais quelle était donc ton idée? Croyais-tu n'avoir affaire qu'à des
+servantes, ou te figurais-tu que les femmes n'ont pas de coeur?
+
+LE PROBOULOS.
+
+Hé! Par Apollon! elles n'en ont que trop, surtout si le cabaret est
+proche.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Voilà bien des paroles perdues, ô Proboulos de cette contrée! Pourquoi
+entres-tu en pourparlers avec ces animaux? Ignores-tu dans quel bain
+elles viennent de nous tremper, nous et nos vêtements, et cela sans
+lessive?
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Mais, mon cher, il ne faut pas se hasarder légèrement à porter la main
+sur autrui. Si tu le fais, tu ne manqueras pas d'avoir les yeux pochés.
+J'aime à rester paisiblement chez moi, comme une jeune fille, sans faire
+de mal à personne, sans déranger même un fétu, mais il ne faut pas,
+comme une guêpe, m'exciter et m'irriter.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+De par Zeus! quel moyen de venir à bout de ces bêtes sauvages? C'est
+intolérable. Mais il te faut pourtant examiner avec moi leur cas
+pathologique et dans quelle intention elles se sont emparées de la
+citadelle de Kranaos, aux énormes rochers, de l'inaccessible Akropolis,
+du temple sacré. Questionne-les, sois peu crédule, use de tous les
+moyens. Ce serait une honte de ne pas donner de solution à une telle
+affaire, à cause de notre insouciance.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Or, de par Zeus! je désire savoir, avant tout, pourquoi vous avez ainsi
+barricadé notre citadelle avec des poutres.
+
+LYSISTRATA.
+
+Afin de mettre l'argent en sûreté et de vous ôter tout sujet de guerre.
+
+LE PROBOULOS.
+
+C'est donc pour l'argent que nous faisons la guerre?
+
+LYSISTRATA.
+
+Et que tout le reste est désordre, que Pisandros a de quoi voler et que
+ceux qui aspirent au pouvoir fomentent continuellement quelque trouble.
+Qu'ils fassent donc maintenant tout ce qu'il leur plaira; ils ne
+toucheront plus désormais à cet argent.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Mais que feras-tu?
+
+LYSISTRATA.
+
+Tu me le demandes? Nous l'administrerons nous-mêmes.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Vous administrerez vous-mêmes l'argent?
+
+LYSISTRATA.
+
+Que trouves-tu là d'extraordinaire? N'est-ce pas nous qui administrons
+absolument nos affaires privées, en vue de votre intérêt?
+
+LE PROBOULOS.
+
+Ce n'est pas la même chose.
+
+LYSISTRATA.
+
+Comment pas la même chose?
+
+LE PROBOULOS.
+
+Les frais de la guerre se soldent de cet argent?
+
+LYSISTRATA.
+
+D'abord, pas de guerre.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Le moyen de nous sauver autrement?
+
+LYSISTRATA.
+
+C'est nous qui vous sauverons.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Vous?
+
+LYSISTRATA.
+
+Oui, nous!
+
+LE PROBOULOS.
+
+Misère!
+
+LYSISTRATA.
+
+Nous te sauverons, même contre ton gré.
+
+LE PROBOULOS.
+
+C'est affreux, ce que tu dis là!
+
+LYSISTRATA.
+
+Tu te fâches! Il faudra pourtant en passer par là.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Par Dèmètèr! c'est de l'injustice!
+
+LYSISTRATA.
+
+Force est de se défendre, mon cher.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Et si je ne le veux pas?
+
+LYSISTRATA.
+
+Pour cela même et raison de plus.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Mais d'où vous est venue l'idée de vous mêler de la guerre et de la
+paix?
+
+LYSISTRATA.
+
+Nous le dirons.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Dis-le tout de suite, pour n'avoir point à en gémir.
+
+LYSISTRATA.
+
+Écoute, et tâche de contenir tes mains.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Je ne puis: j'ai trop grand'peine à retenir ma colère.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Tu n'en gémiras que davantage.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Dis donc, la vieille, garde pour toi ce croassement. _(A Lysistrata.)_
+Et toi, parle.
+
+LYSISTRATA.
+
+Je le fais. Précédemment, pendant la dernière guerre, nous avons
+supporté, de toute notre modération, ce que vous autres hommes vous avez
+fait. Vous ne nous permettiez pas le moindre grognement; et cependant
+vous n'aviez pas de quoi nous satisfaire, nous qui savions bien à quoi
+nous en tenir. Souvent, au logis, nous apprenions que vous aviez pris
+des résolutions sinistres sur quelque grande affaire. Alors, cachant
+notre douleur sous un sourire, nous vous demandions: «Qu'est-ce qu'on a
+décidé au sujet d'une trêve? Qu'allez-vous porter aujourd'hui sur la
+stèle à la connaissance du peuple?--Qu'est-ce que cela te fait?
+répondait mon mari. Tais-toi.» Et je me taisais.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+C'est moi qui ne me serais jamais tue!
+
+LE PROBOULOS.
+
+Tu aurais eu à gémir, si tu n'avais pas gardé le silence.
+
+LYSISTRATA.
+
+Aussi, chez moi je me taisais. Une autre fois, informée que vous aviez
+pris une résolution des plus mauvaises: «Comment, lui dis-je, cher
+époux, pouvez-vous agir si follement?» Et lui tout aussitôt me regardant
+de travers: «Si tu ne te mets pas, dit-il, à tisser ta toile, ta tête
+s'en ressentira: la guerre est le partage des hommes.»
+
+LE PROBOULOS.
+
+De par Zeus! il avait raison de tenir ce langage.
+
+LYSISTRATA.
+
+Comment, raison? misérable! Si vous prenez des résolutions mauvaises, il
+ne sera pas permis de vous avertir? Et puis, lorsque, dans toutes les
+rues, nous vous entendions crier à haute voix: «Il n'y a plus un homme
+en ce pays!» et que, de par Zeus! un autre faisait écho, alors, et sans
+tarder, il nous a paru bon de faire cause commune pour sauver la Hellas,
+en réunissant toutes les femmes. Le moyen, en effet, d'attendre? Si donc
+vous voulez écouter nos sages conseils et vous taire, à votre tour,
+comme nous, nous rétablirons vos affaires.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Vous, nos affaires? Tu me dis quelque chose d'étrange et d'intolérable.
+
+LYSISTRATA.
+
+Tais-toi.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Devant toi, maudite, me taire, moi, parce que tu portes un voile autour
+de la tête? Plutôt à l'instant cesser de vivre!
+
+LYSISTRATA.
+
+Si c'est là ce qui te gêne, reçois de moi ce voile, prends-le, mets-le
+autour de ta tête et tais-toi. Prends aussi ce panier, file la laine,
+ceins-toi, et mange des fèves: la guerre sera l'affaire des femmes.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Femmes, laissez là les urnes, afin que, à notre tour, nous venions en
+aide à nos amies. Pour moi, je ne me lasserai jamais de danser, et mes
+genoux ne seront pas fatigués d'un labeur pénible. Je veux tout
+affronter avec ces femmes remplies de valeur, de caractère, de grâce,
+d'audace, de sagesse, de patriotisme et de haute prudence. O toi, la
+plus courageuse des femmes, et vous, filles de mères âpres comme des
+ortie, venez avec ardeur, ne faiblissez pas; car vous courez encore sous
+un vent favorable.
+
+LYSISTRATA.
+
+Oui, si Érôs au coeur doux et la déesse de Kypros Aphroditè soufflent le
+désir sur nos seins et sur nos cuisses, si les hommes surexcités se
+ruent vers le plaisir, la tête droite comme un bâton, je crois que les
+Hellènes nous donneront désormais le nom de Lysimakès.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Et qu'aurez-vous fait?
+
+LYSISTRATA.
+
+Vous empêcher tout d'abord de courir en armes à l'Agora, comme des
+forcenés.
+
+UNE FEMME.
+
+Très bien, par Aphroditè de Paphos!
+
+LYSISTRATA.
+
+Et de fait, aujourd'hui, ils se jettent en armes à travers le marché aux
+marmites et aux légumes, comme des korybantes.
+
+LE PROBOULOS.
+
+De par Zeus! ainsi doivent agir les braves.
+
+LYSISTRATA.
+
+Certes, n'est-ce pas une chose ridicule, qu'un homme s'arme d'un
+bouclier et d'une gorgôn pour acheter des coracins?
+
+UNE FEMME.
+
+De par Zeus! moi j'ai vu un homme chevelu, un phylarkhonte à cheval,
+jeter dans son casque d'airain des jaunes d'oeufs pris à une vieille. Un
+autre, un Thrakien, agitant sa pelte et son javelot, comme Tèreus,
+effrayait une marchande de figues, et avalait les plus mûres.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Comment donc pourrez-vous mettre fin à toutes ces affaires troublées et
+ramener l'ordre dans le pays?
+
+LYSISTRATA.
+
+Tout simplement.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Comment? Indiquez-le-moi.
+
+LYSISTRATA.
+
+De même que, quand notre fil est embrouillé, nous le prenons de cette
+façon sur nos fuseaux, et nous le tirons de-ci et de-là, ainsi nous
+mettrons fin à cette guerre, si on nous le permet, en envoyant de-ci et
+de-là des légations.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Alors, c'est avec de la laine, du fil et des fuseaux, que vous croyez
+mettre fin aux tristes affaires, pauvres folles?
+
+LYSISTRATA.
+
+Oui, si vous aviez le moindre sens, c'est d'après notre laine que vous
+gouverneriez toute votre politique.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Comment cela? Voyons, dis-le.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et d'abord, il fallait, comme nous le faisons pour la laine, lavée dans
+un bassin, afin que le crottin s'en détache, chasser de la ville, à
+coups de verges, les hommes à tendances perverses, et trier les
+mauvaises herbes; puis, ceux qui s'agglomèrent en peloton pour s'emparer
+des charges, les mettre à part et leur tondre la tête; ensuite les jeter
+dans une corbeille, pour faire la conciliation, cardant ensemble
+métèques, étrangers, amis, débiteurs du Trésor, tout cela pêle-mêle. Et,
+de par Zeus! quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les
+regarder comme autant de pelotons offerts à nos mains, chacun à part, et
+alors, de cet amas, prendre un peloton, en tirer le fil et n'en faire
+plus qu'un seul, afin d'en former une grosse pelote qui serve à tisser
+une læna pour Dèmos.
+
+LE PROBOULOS.
+
+N'est-il pas étrange qu'elles nettoient et pelotonnent tout cela, elles
+qui n'ont aucune part à la guerre?
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais, cependant, maudit homme, ne portons-nous pas plus que le double du
+fardeau? Et, d'abord, nous enfantons des fils pour les envoyer dans les
+rangs des hoplites.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Tais-toi: ne rappelle pas nos malheurs.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ensuite, au lieu de nous livrer au plaisir et de jouir de notre
+jeunesse, nous couchons seules à cause du service militaire. Et encore
+laissons de côté ce qui nous regarde; mais il y a des jeunes filles qui
+vieillissent dans leur couche, et je m'en afflige.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi?
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais, de par Zeus! ce n'est pas la même chose. Un homme, à son retour,
+fût-il grisonnant, épouse tout de suite une jeune fille. Mais la saison
+d'une femme est courte; si elle n'en profite pas, personne ne veut
+l'épouser, et elle passe sa vie à consulter les destins.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Mais quiconque est encore capable de montrer sa vigueur...
+
+LYSISTRATA.
+
+Et toi, qu'attends-tu pour mourir? La place est libre. Achète une bière;
+moi, je te pétrirai un gâteau de miel; prends-le, ainsi qu'une
+couronne.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Reçois de moi ces offrandes.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Prends aussi cette couronne de mes mains.
+
+LYSISTRATA.
+
+Que te manque-t-il? Que désires-tu? Descends dans la barque. Kharôn
+t'appelle: tu l'empêches de partir.
+
+LE PROBOULOS.
+
+N'est-il pas cruel pour moi d'être traité ainsi? De par Zeus! je vais
+aller me montrer à mes collègues dans l'état où je suis.
+
+LYSISTRATA.
+
+Nous reproches-tu de ne t'avoir pas encore exposé? Dans trois jours tu
+recevras de nous, dès le matin, l'offrande affectée à la troisième
+journée.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Ce n'est pas le moment de dormir pour quiconque est homme libre. Allons!
+citoyens, attaquons cette besogne; il en émane comme une odeur
+d'affaires plus nombreuses et plus grandes: j'y flaire à plein nez la
+tyrannie de Hippias. Je crains surtout que certains Lakoniens,
+rassemblés ici chez Klisthénès, n'excitent perfidement ces femmes,
+ennemies des dieux, à s'emparer du trésor et du salaire dont je vivais.
+C'est chose terrible, en effet, qu'elles se mettent à faire la leçon aux
+citoyens, et que des femmes parlent de boucliers d'airain et de notre
+réconciliation avec les Lakoniens, auxquels on ne doit pas plus se fier
+qu'à la gueule du loup. Oui, citoyens, tout ce qu'elles ont tramé contre
+nous, tend à la tyrannie. Mais jamais elles ne me tyranniseront: je
+serai sur mes gardes; «je porterai toujours mon épée sous une branche de
+myrte»; et je me tiendrai en armes auprès d'Aristogitôn, et je ne
+bougerai pas de ses côtés: car il me prend envie de casser la mâchoire
+de cette vieille, ennemie des dieux.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Non, quand tu rentreras dans ton logis, ta mère ne te reconnaîtra pas.
+Mais, ô vieilles chéries, posons d'abord ceci à terre. Nous commençons,
+citoyens ici rassemblés, une suite de conseils utiles à la ville; et
+c'est justice, parce qu'elle m'a élevée dans le luxe et la splendeur.
+Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je moulais l'orge
+pour la Déesse; puis, vêtue de la krokote, je fus ourse dans les
+Brauronia; devenue belle fille, je fus kanéphore et portai un collier de
+figues. Ne dois-je donc pas donner d'utiles conseils à la patrie?
+Quoique je sois femme, ne m'enviez pas le droit de proposer le meilleur
+remède aux affaires présentes. Et, de fait, je paie ma part de l'impôt,
+puisque j'apporte des hommes, tandis que ces maudits vieillards ne
+paient rien. Oui, après avoir dépensé les fonds publics gagnés dans la
+guerre médique, vous n'apportez rien en retour, et nous risquons, en
+outre, d'être ruinées par vous. Est-ce qu'il y a, pour vous, lieu de
+grogner? Si tu m'agaces, j'emploie ce lourd kothurne à te casser la
+mâchoire.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+N'est-ce pas là le comble de l'insolence? Et il me semble que la chose
+ne fera que s'aggraver. Mais il faut y remédier: c'est le devoir de tout
+homme bien outillé. Et d'abord, dépouillons-nous de notre exomis, de
+manière que l'homme sente l'homme de près; il ne convient donc pas de se
+barder d'étoffe. Mais allons, braves aux pieds de loup, comme nous
+sommes allés au Lipsydrion, lors de notre jeunesse. Aujourd'hui, en ce
+moment même, il nous faut rajeunir, prendre des ailes, et secouer de
+tout notre corps cette vieillesse: car si quelqu'un de nous donne la
+moindre prise à ces femmes, elles ne manqueront pas de faire un
+vigoureux coup de main; elles construiront des navires; elles essaieront
+de combattre sur mer et de naviguer contre nous, comme Artémisia: si
+elles se tournent vers le maniement du cheval, j'efface des rôles les
+cavaliers; car la femme est un être très chevalin, fort sur la monture,
+et qui tient bon à la course. Vois les Amazones que Mikôn a peintes
+combattant contre des hommes. Oui, il faut leur ajuster à toutes un
+carcan bien troué, et leur y serrer le cou.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Par les deux Déesses! si tu m'échauffes, je lâche sur toi ma truie, et
+j'agirai aujourd'hui de manière que, bien frotté par moi, tu appelles
+tes concitoyens. Nous aussi, femmes, déshabillons-nous au plus vite,
+pour exhaler une odeur de femmes, irritées jusqu'à mordre. Qu'un de vous
+s'avance contre moi, et désormais il ne mangera plus ni ail, ni fèves
+noires. Tu n'as même qu'à dire un mot d'outrage, ma colère t'accouchera
+comme l'escarbot l'aigle pondeuse. Et, de fait, je ne me préoccuperai
+pas de vous tant que vivront près de moi Lampito et Ismènia, la jeune,
+chère et noble Thèbaine. Nul pouvoir ne prévaudra, fisses-tu sept
+décrets, misérable, haï de tout le monde et de tes voisins. Hier,
+célébrant une fête de Hékatè, je voulus faire venir du voisinage une
+amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Boeotia:
+on refusa de me l'envoyer à cause de tes décrets, et vous ne cesserez
+ces décrets que quand, vous prenant la jambe, on vous aura cassé le cou.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES, _à Lysistrata_.
+
+O toi qui présides à notre glorieuse entreprise, pourquoi viens-tu vers
+moi avec cet air sombre?
+
+LYSISTRATA.
+
+C'est la conduite de ces méchantes femmes, c'est le caractère féminin
+qui me fait courir, découragée, de haut en bas.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Que dis-tu? Que dis-tu?
+
+LYSISTRATA.
+
+La vérité! La vérité!
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Q'y a-t-il de fâcheux? Dis-le à tes amies.
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais la chose est honteuse à dire et difficile à taire.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Ne me cache pas ce qui nous est arrivé de mal.
+
+LYSISTRATA.
+
+Nous sommes en rut, pour tout trancher d'un mot.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+O Zeus!
+
+LYSISTRATA.
+
+A quoi bon invoques-tu Zeus? La chose est comme elle est. Je ne peux
+plus les empêcher, moi, de vouloir des hommes: elles s'enfuient. La
+première que j'ai surprise nettoyait l'issue voisine de l'antre de Pan;
+une autre se laissait glisser à l'aide d'une poulie; celle-ci préparait
+son évasion; celle-là, perchée sur un oiseau, songeait à s'abattre sur
+la maison d'Orsilokhos, lorsque je l'arrêtai hier par les cheveux. Elles
+forgent tous les prétextes, pour s'en aller d'ici chez elles. Tiens, en
+voici une qui sort! Holà! Où cours-tu?
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Je veux aller chez moi: j'ai à la maison de la laine de Milètos, qui se
+mange aux vers.
+
+LYSISTRATA.
+
+Quels vers? Ne vas-tu pas rentrer?
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Je reviendrai tout de suite, j'en jure par les deux Déesses; je n'ai
+qu'à étendre sur le lit, tout simplement.
+
+LYSISTRATA.
+
+N'étends rien, et ne t'en va pas du tout.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Faut-il donc laisser gâter ma laine?
+
+LYSISTRATA.
+
+Oui, si c'est nécessaire.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Malheureuse que je suis! Et mon lin! Je l'ai laissé à la maison sans le
+teiller!
+
+LYSISTRATA.
+
+En voilà une autre qui sort pour aller teiller son lin! Vite, rentre
+ici.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Mais, j'en jure par la Déesse de la lumière, dès que je l'aurai mis en
+état, je rentre.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ne mets rien en état; car, si tu commençais, une autre en voudrait faire
+autant.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+O divine Ilithyia, retarde l'enfantement, jusqu'à ce que je sois arrivée
+dans un lieu profane.
+
+LYSISTRATA.
+
+Que veulent dire ces sornettes?
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Je vais accoucher tout de suite.
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais tu n'étais pas enceinte hier.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Je le suis aujourd'hui. Laisse-moi aller trouver la sage-femme,
+Lysistrata, au plus vite!
+
+LYSISTRATA.
+
+Quel conte tu nous fais! Qu'as-tu là de dur?
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Un enfant mâle.
+
+LYSISTRATA.
+
+Mais non, par Aphroditè! on dirait quelque chose de creux comme un
+chaudron. Je vais le savoir. Ah! drôle de femme, tu as le casque sacré
+de Pallas, et tu te disais enceinte.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Oui, je le suis, de par Zeus!
+
+LYSISTRATA.
+
+Alors pourquoi ce casque?
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Pour que les douleurs ne me prennent pas dans l'Akropolis, je ferai mon
+nid dans ce casque, comme les colombes.
+
+LYSISTRATA.
+
+Que dis-tu? C'est une défaite: la chose est claire. N'attendras-tu pas
+ici le cinquième jour des couches?
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Mais je ne puis plus dormir dans l'Akropolis depuis que j'ai vu le
+serpent, qui lui sert de gardien.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Et moi, malheureuse, je suis exténuée par les chouettes, dont les cris
+continuels m'empêchent de dormir.
+
+LYSISTRATA.
+
+Maudites femmes, finissez-en avec vos mensonges. Vous regrettez vos
+maris, c'est clair. Mais croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Ils
+passent, je le sais, des nuits cruelles. Mais tenez bon, chères amies;
+patientez encore un peu; un oracle nous promet la victoire, si nous
+restons unies. Voici cet oracle.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Dis-nous ce qu'il dit.
+
+LYSISTRATA.
+
+Silence alors. «Quand les hirondelles, fuyant les huppes, se seront
+réunies dans un seul lieu, et se seront abstenues de commerce avec les
+mâles, alors finiront les maux, et Zeus tonnant mettra dessus ce qui
+était dessous.»
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Nous aurons le dessus.
+
+LYSISTRATA.
+
+«Mais si les hirondelles se divisent, et s'envolent du temple sacré, nul
+autre oiseau ne leur sera comparable pour l'incontinence.»
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Voilà, de par Zeus! un oracle clair. Grands dieux! ne nous laissons
+point abattre par le malheur. Rentrons. Il serait honteux, mes amies, de
+ne pas accomplir l'oracle.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Je veux vous dire une histoire, que j'ai entendu raconter lorsque
+j'étais encore enfant. Il y avait une fois un jeune homme, appelé
+Mélaniôn, qui, fuyant le mariage, s'enfonça dans le désert: il demeurait
+sur les montagnes, allait à la chasse aux lièvres, faisait des filets,
+avait un chien; et puis il ne revint plus chez lui, tant il avait de
+haine pour les femmes. Nous, nous ne sommes pas moins chastes que
+Mélaniôn.
+
+UN VIEILLARD.
+
+Ma vieille, je veux te baiser.
+
+UNE FEMME.
+
+Tu pourras te passer d'oignon.
+
+LE VIEILLARD.
+
+Et te donner des coups de pied.
+
+LA FEMME.
+
+Tu as une forêt de poils.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Myronidès aussi était rude, couvert partout de poils noirs, redouté de
+tous ses ennemis, comme Phormiôn.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Je veux également, moi, vous conter une histoire semblable à celle de
+Mélaniôn. Timôn était un être intraitable, la figure comme retranchée
+derrière un buisson d'épines, un émule des Erinys. Ce Timôn, plein de
+haine pour la perversité des hommes, s'enfuit loin d'eux en les
+maudissant. C'est ainsi qu'il haïssait les hommes pervers, mais il était
+fort tendre pour les femmes.
+
+UNE FEMME.
+
+Veux-tu que je te casse la mâchoire?
+
+UN VIEILLARD.
+
+Je n'ai pas peur de toi.
+
+LA FEMME.
+
+Si je te lâchais un coup de pied?
+
+LE VIEILLARD.
+
+Tu vas montrer ton derrière.
+
+LA FEMME.
+
+Tu verrais que, toute vieille que je suis, il n'est pas chevelu, mais
+épilé à la lampe.
+
+LYSISTRATA.
+
+Iou! Iou! Femmes, venez vers moi, vite.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Qu'y a-t-il? Dis-moi pourquoi ce cri?
+
+LYSISTRATA.
+
+Un homme! Un homme! Je le vois accourir comme un forcené, tout enflammé
+des feux d'Aphroditè.
+
+MYRRHINA.
+
+O Déesse de Kypros, de Kythèra et de Paphos, suis, en droite ligne, la
+route que tu as commencée!
+
+UNE FEMME.
+
+Où est-il, cet inconnu?
+
+LYSISTRATA.
+
+Près du temple de la Déesse Verdoyante.
+
+MYRRHINA.
+
+Oui, de par Zeus!
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Mais qui est-ce?
+
+LYSISTRATA.
+
+Regardez. Quelqu'une de vous le reconnaît-elle?
+
+MYRRHINA.
+
+Hé oui, de par Zeus! moi! C'est mon mari Kinésias.
+
+LYSISTRATA.
+
+Mets-toi donc à l'oeuvre: fais-le griller, mets-le sens dessus dessous,
+séduis-le, aime sans aimer, cède-lui tout, sauf ce que défend le serment
+sur la coupe.
+
+MYRRHINA.
+
+N'aie crainte, je m'en charge.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et moi je reste, pour t'aider à le séduire et à prolonger son tourment.
+Vous autres, retirez-vous.
+
+KINÉSIAS.
+
+Malheureux que je suis! Quel spasme nerveux! quelle rigidité des
+membres, comme si on me tournait sur une roue!
+
+LYSISTRATA.
+
+Quel est celui-là, qui se tient en deçà des sentinelles?
+
+KINÉSIAS.
+
+Moi!
+
+LYSISTRATA.
+
+Un homme?
+
+KINÉSIAS.
+
+Oui, un homme.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ne vas-tu pas décamper?
+
+KINÉSIAS.
+
+Qui es-tu, toi qui me chasses ainsi?
+
+LYSISTRATA.
+
+La sentinelle de jour.
+
+KINÉSIAS.
+
+Au nom des dieux, hâte-toi de m'appeler Myrrhina.
+
+LYSISTRATA.
+
+Bon! Que je t'appelle Myrrhina! Et qui es-tu, toi?
+
+KINÉSIAS.
+
+Son mari, Kinésias de Pæonia.
+
+LYSISTRATA.
+
+Ah! bonjour, mon très cher; ton non n'est ni obscur, ni inconnu parmi
+nous. Constamment, en effet, ta femme l'a à la bouche. Qu'elle prenne un
+oeuf ou une pomme: «C'est, dit-elle, pour Kinésias.»
+
+KINÉSIAS.
+
+Ah! grands dieux!
+
+LYSISTRATA.
+
+Et, j'en atteste Aphroditè, si la conversation tombe sur les hommes,
+aussitôt ta femme de s'écrier: «Tout le reste n'est que bagatelle au
+prix de Kinésias.»
+
+KINÉSIAS.
+
+Va donc tout de suite; appelle-la-moi.
+
+LYSISTRATA.
+
+Comment cela? Que me donneras-tu, à moi?
+
+KINÉSIAS.
+
+Moi, de par Zeus! à toi tout ce que tu voudras! J'ai ceci, et ce que
+j'ai, je te le donne.
+
+LYSISTRATA.
+
+Eh bien, je descends tout de suite, et je te l'appelle.
+
+KINÉSIAS.
+
+Oui, tout de suite, va vite. La vie pour moi n'a plus aucun charme,
+depuis qu'elle est sortie de la maison. J'y rentre avec ennui; tout m'y
+semble désert. Nul des mets que je mange ne me fait plaisir; car je suis
+tout tendu.
+
+MYRRHINA, _à Lysistrata qui est restée dehors_.
+
+Je l'aime, oui, je l'aime; mais il ne veut pas être aimé de moi: ne
+m'appelle donc pas pour lui.
+
+KINÉSIAS.
+
+O ma douce petite Myrrhina, pourquoi agis-tu comme cela? Descends ici.
+
+MYRRHINA.
+
+Oh! non, de par Zeus! non.
+
+KINÉSIAS.
+
+Quand c'est moi qui t'appelle, tu ne descendras pas, Myrrhina?
+
+MYRRHINA.
+
+Tu n'as pas du tout besoin de m'appeler.
+
+KINÉSIAS.
+
+Pas besoin! Mais je n'en puis plus.
+
+MYRRHINA.
+
+Je m'en vais.
+
+KINÉSIAS.
+
+Non, je t'en prie: écoute au moins notre garçonnet. Petit, tu n'appelles
+pas maman?
+
+L'ENFANT.
+
+Maman, maman, maman!
+
+KINÉSIAS.
+
+Eh bien, qu'éprouves-tu? Tu n'as pas pitié de ce pauvre enfant, non lavé
+et non allaité depuis six jours?
+
+MYRRHINA.
+
+Moi, certainement, j'en ai pitié; mais c'est son père qui n'en a aucun
+soin.
+
+KINÉSIAS.
+
+Descends, ma chérie, auprès de ton garçon.
+
+MYRRHINA.
+
+Ce que c'est que d'être mère! Il faut que je descende.
+
+KINÉSIAS.
+
+Qu'est-ce que j'éprouve? Elle me semble plus jeune, et son regard
+beaucoup plus caressant. Ses rigueurs à mon égard et ses dédains ne
+servent qu'à irriter mes désirs.
+
+MYRRHINA.
+
+O doux petit enfant d'un méchant père, reçois le plus doux baiser de ta
+maman.
+
+KINÉSIAS.
+
+Ah! méchante, que tu fais donc mal de te laisser entraîner par les
+autres femmes: tu me fais de la peine et tu t'affliges toi-même.
+
+MYRRHINA.
+
+Ne me touche pas; à bas la main!
+
+KINÉSIAS.
+
+Les affaires de la maison, les miennes et les tiennes sont, par ta
+faute, dans le pire état.
+
+MYRRHINA.
+
+Je ne m'en soucie guère.
+
+KINÉSIAS.
+
+Et tu ne te soucies pas non plus de ta toile déchiquetée par les poules?
+
+MYRRHINA.
+
+Nullement, de par Zeus!
+
+KINÉSIAS.
+
+Tes sacrifices à Aphroditè datent de bien longtemps; ne reviens-tu pas?
+
+MYRRHINA.
+
+Non, de par Zeus! à moins que vous ne fassiez la paix et que vous ne
+mettiez fin à la guerre.
+
+KINÉSIAS.
+
+Hé bien, si tu le veux, nous ferons la paix.
+
+MYRRHINA.
+
+Alors, si tu le veux, je reviendrai ici; maintenant, je suis liée par un
+serment.
+
+KINÉSIAS.
+
+Au moins, couche un instant avec moi.
+
+MYRRHINA.
+
+Pas du tout, et pourtant je ne saurais nier que je t'aime.
+
+KINÉSIAS.
+
+Tu m'aimes? Pourquoi donc alors ne veux-tu pas te coucher, ma
+Myrrhinette?
+
+MYRRHINA.
+
+O drôle d'homme! Devant cet enfant!
+
+KINÉSIAS.
+
+Hé, de par Zeus! Manès, remporte-le à la maison. Tu vois, l'enfant ne te
+gêne plus. Pourquoi ne te couches-tu pas?
+
+MYRRHINA.
+
+Mais, malheureux, où pourrait-on faire cela?
+
+KINÉSIAS.
+
+Dans la grotte de Pan, la place est bonne.
+
+MYRRHINA.
+
+Mais comment me purifier pour rentrer dans l'Akropolis?
+
+KINÉSIAS.
+
+Très facilement; tu te laveras à la klepsydre.
+
+MYRRHINA.
+
+Mais, puisque j'ai juré, je me parjurerai, malheureux!
+
+KINÉSIAS.
+
+Que tout retombe sur moi! Ne t'inquiète pas de ton serment.
+
+MYRRHINA.
+
+Attends, je vais apporter un petit lit pour nous deux.
+
+KINÉSIAS.
+
+Inutile; la terre nous suffit.
+
+MYRRHINA.
+
+Au nom d'Apollôn, je ne souffrirai pas, moi, que, si pressé que tu
+sois, tu couches par terre.
+
+KINÉSIAS.
+
+Combien ma femme m'aime, c'est aisé à voir.
+
+MYRRHINA.
+
+Allons, couche-toi, pour en finir: je me déshabille. Mais, cependant,
+malepeste! il faut apporter une natte.
+
+KINÉSIAS.
+
+Pourquoi, une natte? Pas pour moi.
+
+MYRRHINA.
+
+Au nom d'Artémis, il serait honteux de coucher sur des sangles.
+
+KINÉSIAS.
+
+Donne-moi un baiser.
+
+MYRRHINA.
+
+Voilà.
+
+KINÉSIAS.
+
+Ah! ah! Reviens vite.
+
+MYRRHINA.
+
+Voilà la natte. Couche-toi, je me déshabille. Mais, quel malheur! tu
+n'as pas d'oreiller.
+
+KINÉSIAS.
+
+Je n'en ai pas besoin, moi.
+
+MYRRHINA.
+
+A moi, de par Zeus! il en faut un.
+
+KINÉSIAS.
+
+L'engin que j'ai là est traité comme Hèraklès.
+
+MYRRHINA.
+
+Allons, lève-toi!
+
+KINÉSIAS.
+
+As-tu maintenant tout?
+
+MYRRHINA.
+
+Tout absolument.
+
+KINÉSIAS.
+
+Viens à présent, mon trésor.
+
+MYRRHINA.
+
+Je détache ma ceinture; mais souviens-toi. Ne me trompe pas au sujet de
+la paix.
+
+KINÉSIAS.
+
+Non, de par Zeus! ou je meure!
+
+MYRRHINA.
+
+Tu n'as pas de couverture.
+
+KINÉSIAS.
+
+Ah! de par Zeus! je n'en ai pas besoin; je veux t'avoir entre mes bras.
+
+MYRRHINA.
+
+Sois tranquille, tu vas le faire: je reviens à l'instant.
+
+KINÉSIAS.
+
+Cette femme-là me fera mourir avec ses couvertures.
+
+MYRRHINA.
+
+Redresse-toi.
+
+KINÉSIAS.
+
+Mais c'est tout dressé.
+
+MYRRHINA.
+
+Veux-tu que je te parfume?
+
+KINÉSIAS.
+
+Mais non, de par Apollôn!
+
+MYRRHINA.
+
+Par Aphroditè, il le faut, que tu le veuilles ou non.
+
+KINÉSIAS.
+
+Que la fiole soit bientôt vide, ô Zeus souverain!
+
+MYRRHINA.
+
+Tends la main, prends et frotte-toi.
+
+KINÉSIAS.
+
+Par Apollôn, ce parfum n'est pas agréable, à moins qu'il ne le devienne
+en frottant: il ne sent pas la couche nuptiale.
+
+MYRRHINA.
+
+Maladroite! J'ai apporté du parfum de Rhodos.
+
+KINÉSIAS.
+
+C'est bon; laissons cela, folle que tu es!
+
+MYRRHINA.
+
+Tu veux rire.
+
+KINÉSIAS.
+
+Qu'il aille à la malheure celui qui le premier a distillé ce parfum!
+
+MYRRHINA.
+
+Prends cette fiole.
+
+KINÉSIAS.
+
+Mais j'en tiens une autre. Allons, mauvaise, couche-toi et ne m'apporte
+plus rien.
+
+MYRRHINA.
+
+Je le ferai, j'en atteste Artémis. Je me déchausse. Mais, mon chéri,
+décide quelque chose en faveur de la paix.
+
+KINÉSIAS.
+
+J'y songerai. _(Myrrhina s'en va)_. Comment, elle m'a exténué, elle m'a
+tué, cette femme, et elle me laisse là écorché vif! Hélas! que je
+souffre! Sur qui passer mon envie, trompé par la plus belle de toutes?
+Comment élèverai-je cet enfant? Où est Kynalopex? Gage-moi une nourrice!
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Un mal affreux, infortuné, met au supplice ton âme déçue. Et moi, j'ai
+pitié de toi; hélas! hélas! Quels reins, en effet, pourraient y tenir?
+Quelle vigueur? Quel appareil prolifique? Quelles hanches? Quelle
+tension de nerfs? Et n'avoir personne à caresser le matin!
+
+KINÉSIAS.
+
+O Zeus! les horribles convulsions!
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Voilà pourtant où t'a réduit en ce moment la plus détestable, la plus
+scélérate des femmes!
+
+KINÉSIAS.
+
+De par Zeus! dis la plus chérie, la plus douce.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Comment la plus douce? Une méchante, une coquine, j'en atteste Zeus.
+Oui, Zeus! puisses-tu, comme la paille, l'enlever dans un tourbillon et
+dans un orage, la rouler, puis la lâcher, de manière que, entraînée vers
+la terre, elle tombe soudain sur un engin viril qui l'embroche!
+
+UN HÉRAUT.
+
+Où est le Conseil des Anciens d'Athènes, où sont les Prytanes? Je viens
+leur annoncer du nouveau.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Qui es-tu, toi? Un homme ou Konisalos?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Je suis un héraut, ô grand enfant; et, j'en atteste les Gémeaux, je
+viens de Spartè pour la trêve.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Et c'est pour cela que tu portes une lance sous l'aisselle?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Moi, non, de par Zeus!
+
+LE PROBOULOS.
+
+Pourquoi te détournes-tu? Pourquoi tirer ainsi ta khlamyde? Est-ce que
+la marche t'a donné des tumeurs dans l'aine?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Par Kastor! assurément cet homme est fou!
+
+LE PROBOULOS.
+
+Mais tu es dans un état scandaleux, homme sans pudeur!
+
+LE HÉRAUT.
+
+Moi, non, de par Zeus! Pas de plaisanteries.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Qu'est-ce donc que cela?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Une skytale lakonienne.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Soit! C'est une skytale lakonienne. Mais comme à un homme qui la sait,
+dis-moi la vérité. Comment vont vos affaires à Lakédæmôn?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Toute Lakédæmôn est en l'air, et tous les alliés sont en rut: il leur
+faut Pellènè.
+
+LE PROBOULOS.
+
+D'où vous est tombé ce fléau? Vient-il de Pan?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Non; mais Lampito, je crois, à donné le signal, et alors les autres
+femmes de Spartè, comme enfermées par la même barrière, ont toutes exclu
+leurs maris de leur couche.
+
+LE PROBOULOS.
+
+Comment faites-vous?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Nous nous morfondons. A travers la ville, nous marchons courbés, comme
+si nous portions des lanternes. Les femmes, en effet, ne veulent pas
+laisser manier leur jardinet avant que tous, d'un commun accord, nous
+ayons fait la paix avec la Hellas.
+
+LE PROBOULOS.
+
+C'est une conspiration organisée surtout entre les femmes; je comprends
+maintenant. Mais va dire au plus vite, relativement à la trêve, qu'on
+envoie ici des ministres plénipotentiaires. Je dirai au Conseil d'en
+envoyer d'autres ici, en leur montrant ce qui nous tourmente au milieu
+du corps.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Je vole. Tu ne dis que des choses excellentes.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Il n'y a pas de fauve plus invincible que la femme: ni le feu, ni la
+panthère ne sont plus impudents.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Tu sais cela, et pourtant tu me fais la guerre, quand tu pourrais,
+méchant, avoir en moi une constante amie.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Non, jamais je ne cesserai de haïr les femmes.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Comme tu voudras. Pour le moment, je ne te laisserai pas dans cette
+nudité. Je vois combien tu es ridicule. Allons, je vais aller te mettre
+cette exomis.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+C'est, de par Zeus! une bonne chose que vous faites: je l'avais retirée
+dans un mauvais accès de colère.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Tout de suite tu as l'air d'un homme, et puis tu n'es plus ridicule. Si
+tu ne m'avais pas fait de peine, je saisirais et j'enlèverais cette bête
+que tu as à présent dans l'oeil.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+C'est donc là ce qui me faisait mal: prends cet anneau; retire la bête
+et montre-la-moi, après l'avoir enlevée. De par Zeus! il y a longtemps
+qu'elle me pique l'oeil.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Je suis prête à le faire, quoique tu sois un homme désagréable. O Zeus!
+l'énorme moucheron que tu avais là! Ne vois-tu pas? C'est un moucheron
+de Trikorynthos.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+De par Zeus! quel soulagement tu m'as apporté! Depuis longtemps il me
+crevait l'oeil comme un puits. Maintenant qu'il est enlevé, mes larmes
+coulent en abondance.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Je t'essuierai, tout méchant que tu es, et je te donnerai un baiser.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Pas de baiser.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Que tu le veuilles ou non.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Allez à la malheure! Comme elles sont de nature câline, et qu'on a
+raison de dire ce mot, qui n'est pas mal formulé: «Pas moyen de vivre
+avec ces drôlesses, et pas moyen de vivre sans elles!»
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Allons, je te promets, pour le moment et pour l'avenir, de ne te faire
+aucun tort, et tu t'engages à ne me rien faire de mal. Réunissons-nous
+donc et chantons en commun.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Nous ne nous disposons pas, ô hommes, à dire le moindre mal d'aucun
+citoyen, mais plutôt à en dire tout le bien possible, et à agir dans le
+même sens. Il suffit des maux présents. Or, faites-nous savoir, homme ou
+femme, si quelqu'un a besoin de recevoir un peu d'argent, deux ou trois
+mines. Il y en a là beaucoup, et nous avons des bourses. Si jamais la
+paix arrive, quiconque nous fera un emprunt aujourd'hui, ne rendra point
+ce qu'il aura reçu. Nous devons traiter quelques hôtes de Karystos,
+hommes beaux et bons. J'ai de la purée et un petit porc, que j'ai
+immolé: vous aurez à manger une chair tendre et de bonne mine. Venez
+donc chez moi aujourd'hui; il faut que ce soit de bonne heure, après le
+bain, vous et vos enfants. Vous entrerez sans rien dire à personne, mais
+allant tout droit, comme chez vous, hardiment; et la porte sera...
+fermée.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Voici les députés de Spartè: ils viennent avec leurs barbes traînantes:
+on dirait qu'ils ont une cage à porcs entre les cuisses. Hommes
+Lakoniens, tout d'abord, salut; puis, dites-nous comment vous allez.
+
+UN LAKONIEN.
+
+Il n'est pas besoin de vous dire beaucoup de paroles: vous pouvez voir
+dans quel état nous sommes.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Oh! oh! le mal acquiert une intensité effrayante; on dirait une
+inflammation de la pire espèce.
+
+LE LAKONIEN.
+
+C'est à n'y pas croire. Mais que dire? Envoyez-nous quelqu'un qui, à
+n'importe quelle condition, traite avec nous de la paix.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Mais je vois aussi de nos compatriotes qui, en vrais lutteurs, écartent
+les vêtements de leurs ventres, si bien qu'on dirait une maladie
+d'athlètes.
+
+UN ATHÉNIEN.
+
+Qui me dira où est Lysistrata? voilà où nous en sommes, nous autres
+hommes.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Autre chanson sur la même maladie. Êtes-vous pris de tensions de nerfs
+le matin?
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Oui, de par Zeus! et cet état-là nous tue. Si on ne conclut pas la paix
+au plus vite, il nous faudra nous rabattre sur Klisthénès.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Si vous êtes sages, remettez vos vêtements, afin de n'être pas vus par
+quelque mutilateur de Hermès.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+De par Zeus! tu parles d'or.
+
+LE LAKONIEN.
+
+Au nom des Gémeaux, c'est tout à fait cela. Voyons, remettons nos
+vêtements.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Salut, Lakoniens; nous sommes dans un piteux état.
+
+LE LAKONIEN.
+
+Oui, mon très cher, c'eût été une triste chose, si des hommes m'avaient
+vu ainsi la lance en arrêt.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Voyons, Lakonien, il faut dire carrément ce qui est. Pourquoi êtes-vous
+ici?
+
+LE LAKONIEN.
+
+On nous envoie traiter de la paix.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Bien dit, et nous aussi. Que n'appelons-nous donc Lysistrata, qui seule
+peut nous mettre d'accord?
+
+LE LAKONIEN.
+
+Oui, au nom des Gémeaux, appelez même Lysistratos.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Nous n'avons pas besoin, ce me semble, de l'appeler: elle nous a
+entendus, elle vient d'elle-même.
+
+LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
+
+Salut à la plus courageuse de toutes. Voici l'instant de te montrer
+redoutable et bonne, humble et vénérable, sévère et indulgente, afin que
+les chefs des Hellènes, séduits par tes charmes, s'abandonnent à toi et
+te remettent, d'un commun accord, le jugement de leurs griefs.
+
+LYSISTRATA.
+
+La besogne n'est pas difficile, si on les prend au milieu de leurs
+désirs et n'essayant pas de se consoler les uns les autres. Je le saurai
+bientôt. Où est la Paix?--Va prendre et amène-moi d'abord les Lakoniens,
+mais pas d'une main rude et arrogante: ne fais pas comme nos hommes les
+malappris, mais comme il convient aux femmes, en toute douceur. S'ils ne
+t'offrent pas la main, amène-les par où tu sais. Amène-moi aussi les
+Athéniens, et prends-les par où ils se donneront.--Lakoniens, tenez-vous
+près de moi.--Vous, de ce côté.--Écoutez ce que j'ai à dire. Je ne suis
+qu'une femme, mais j'ai du bon sens. De moi-même, je ne suis pas mal
+partagée en fait de raison; et de la bouche de mon père et des
+vieillards j'ai recueilli beaucoup de discours, qui ne m'ont pas mal
+instruite. Je veux vous adresser à tous en commun des railleries que
+vous méritez, vous qui, arrosant les autels de la même eau lustrale, en
+vrais parents, à Olympia, aux Thermopyles, à Pytho (et combien d'autres
+localités je pourrais citer, si je voulais m'étendre!), perdez, sous les
+yeux de l'armée des Barbares, vos ennemis, et les Hellènes et leurs
+villes! Voilà déjà une partie de ce que j'ai à vous dire.
+
+UN ATHÉNIEN.
+
+Moi, je meurs de désirs.
+
+LYSISTRATA.
+
+Pour vous, Lakoniens, car je m'adresse à vous, ne vous souvient-il plus
+comment le Lakonien Périklidas vint un jour à Athènes, en suppliant, et
+s'assit auprès des autels, pâle, vêtu de pourpre, demandant des secours?
+Car alors Messènè vous inquiétait, et un dieu ébranlait votre terre.
+Parti avec mille hoplites, Kimôn sauva Lakédæmôn entière. Traités ainsi
+par les Athéniens, vous ravagez le pays qui vous a rendu ce bon service.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Oui, de par Zeus! ils ont tort, Lysistrata.
+
+UN LAKONIEN.
+
+Nous avons tort; mais impossible de dire combien son derrière est beau.
+
+LYSISTRATA.
+
+Et vous, Athéniens, pensez-vous que je vais vous passer sous silence? Ne
+vous souvenez-vous plus que les Lakoniens, au temps où vous portiez la
+peau de mouton, venant, à leur tour, la lance en main, mirent à mort un
+grand nombre de Thessaliens, un grand nombre d'amis ou d'alliés de
+Hippias? Se faisant seuls vos champions dans cette journée, ils vous
+rendirent la liberté, qui permit au peuple de quitter la peau de mouton,
+pour revêtir la læna retrouvée.
+
+LE LAKONIEN.
+
+Je n'ai jamais vu plus digne femme.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Ni jamais de plus beaux appas.
+
+LYSISTRATA.
+
+Pourquoi donc, après vous être rendu de si nombreux services, vous
+faites-vous la guerre et ne mettez-vous pas fin à votre méchanceté?
+Pourquoi ne pas conclure la paix? Qui vous empêche?
+
+LE LAKONIEN.
+
+Nous le voulons bien, si l'on veut nous rendre l'enkyklos.
+
+LYSISTRATA.
+
+Lequel, mon cher?
+
+LE LAKONIEN.
+
+Pylos, que, depuis longtemps, nous demandons et convoitons.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Par Poséidôn! nous ne ferons jamais cela.
+
+LYSISTRATA.
+
+Laissez-la-leur, mes amis.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Alors où mettrons-nous le désordre?
+
+LYSISTRATA.
+
+Demandez une autre place en échange.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Eh bien! donnez-nous donc Ékhinousa, et le golfe Maliaque, qui est
+derrière, et les Jambes de Mégara.
+
+LE LAKONIEN.
+
+Par les Gémeaux! pas tout cela, espèce de fou!
+
+LYSISTRATA.
+
+Laissez donc cela: ne disputez pas à propos de jambes.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Je voudrais déjà mettre habit bas et labourer la terre.
+
+LE LAKONIEN.
+
+Et moi tout d'abord la fumer, j'en prends les Gémeaux à témoin.
+
+LYSISTRATA.
+
+Commencez par faire la paix, et puis vous agirez. Si donc vous désirez
+la conclure, mettez l'affaire en délibération et communiquez-la à nos
+alliés.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+A quels alliés, ma chère? Nous n'en pouvons plus. Crois-tu que tous nos
+alliés ne soient d'avis de coucher avec leurs femmes?
+
+LE LAKONIEN.
+
+Et les nôtres aussi, j'en atteste les Gémeaux.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Et les Karystiens également, de par Zeus!
+
+LYSISTRATA.
+
+Bien dit. Maintenant purifiez-vous, et nous, femmes, nous vous recevrons
+dans l'Akropolis, avec les paniers que nous avons. Là, engagez les uns
+aux autres vos serments et votre foi; puis chacun prendra sa femme et
+s'en ira avec elle.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+Allons-y au plus vite.
+
+LE LAKONIEN.
+
+J'irai où tu voudras.
+
+L'ATHÉNIEN.
+
+De par Zeus! au plus tôt, dépêchons.
+
+LE CHOEUR DES FEMMES.
+
+Stromates bigarrés, lænas, xystis, bijoux d'or à moi, je n'ai nul regret
+à les offrir à tous vos enfants, pour qu'ils les portent, si l'une de
+vos filles est kanéphore. Oui, je vous permets à tous de prendre chez
+moi ce qui s'y trouve: il n'y a rien de si bien scellé, dont on ne
+puisse rompre les cachets, et emporter ce qu'il y a dedans. Personne, en
+cherchant, n'y verra rien, quelqu'un de vous fût-il plus clairvoyant
+que moi. Si quelqu'un de vous n'a pas de provisions pour nourrir ses
+serviteurs et ses nombreux petits-enfants, il peut prendre chez moi du
+grain tout broyé, et y voir un pain d'un boisseau, d'une belle venue.
+Ainsi, que ceux des pauvres qui le veulent viennent chez moi avec des
+sacs et des besaces, ils recevront du blé. Manès, un esclave à moi, leur
+en fournira. Toutefois, je vous préviens de ne pas approcher de ma
+porte: autrement, gare au chien!
+
+UN FLANEUR.
+
+Ouvre la porte, toi.
+
+UN SERVITEUR.
+
+Veux-tu bien t'en aller? Pourquoi restez-vous là? Moi, je vais prendre
+une torche et vous brûler. Le poste est désagréable.
+
+LE FLANEUR.
+
+Je n'en ferai rien.
+
+LE SERVITEUR.
+
+S'il faut absolument le faire pour vous plaire, cela nous portera
+malheur.
+
+LE FLANEUR.
+
+Et nous serons malheureux avec toi.
+
+LE SERVITEUR.
+
+Vous ne partez pas? Vos cheveux en pâtiront. Partez donc pour que les
+Lakoniens s'en aillent tranquillement d'ici, après avoir fait bonne
+chère.
+
+UN ATHÉNIEN.
+
+Je ne vis jamais pareil festin. Les Lakoniens mêmes y étaient charmants.
+Nous étions, dans le vin, des convives très sages.
+
+DEUXIÈME ATHÉNIEN.
+
+C'est justice; à jeun nous n'avons pas le sens commun. Si les Athéniens
+veulent croire à mes paroles, nous nous enivrerons dans toutes nos
+députations. Maintenant, quand nous entrons à jeun à Lakédæmôn, nous
+regardons aussitôt par où jeter le désordre; si bien que ce qu'ils
+disent nous ne l'entendons pas, et ce qu'ils ne disent pas, nous
+l'interprétons mal. Aussi nos rapports sur ce qui est ne sont pas
+conformes à ce qui est. Mais aujourd'hui tout nous plaît. Qu'on chante
+la chanson de Télamôn, au lieu de chanter celle de Klitagoras, nous
+applaudirons tout de même, et nous n'hésiterons pas à nous parjurer.
+
+PREMIER ATHÉNIEN.
+
+Mais voilà ces gens qui pour la seconde fois reviennent ici. Ne
+décampez-vous pas, gibier d'étrivières?
+
+DEUXIÈME ATHÉNIEN.
+
+De par Zeus! les voilà qui sortent déjà.
+
+UN LAKONIEN.
+
+Mon tendre ami, prends tes flûtes, afin que je danse et que je chante
+quelque chose de beau en l'honneur des Athéniens et de nous-mêmes.
+
+DEUXIÈME ATHÉNIEN.
+
+Oui, prends tes flûtes, au nom des dieux. Rien ne me réjouit plus que de
+vous voir danser.
+
+LE CHOEUR DES LAKONIENS.
+
+Inspire ces jeunes gens, Mnémosynè, ainsi que la Muse, qui me connaît
+et qui connaît les Athéniens. Ceux-ci, près d'Artémision, s'élancèrent,
+semblables à des dieux, sur les vaisseaux des Mèdes et les vainquirent.
+Pour nous, Léonidas nous conduisit, pareils, ce semble, à des sangliers
+aiguisant leurs défenses: une sueur abondante florissait le long de nos
+joues et coulait abondamment de nos jambes. C'est que les Perses étaient
+aussi nombreux que les sables du rivage. Souveraine des bois, Artémis
+chasseresse, viens ici, vierge divine, présider à notre alliance, pour
+qu'elle dure longtemps. Qu'aujourd'hui une amitié éternelle résulte de
+nos traités; et mettons fin à nos ruses de renard. Viens ici, vierge
+chasseresse.
+
+LYSISTRATA.
+
+Voyons maintenant, puisque tout est pour le mieux, Lakoniens, emmenez
+vos femmes; que le mari se tienne près de sa femme et la femme près de
+son mari; ensuite, pour cet heureux événement, formons des danses en
+l'honneur des dieux, et gardons-nous à l'avenir de retomber dans les
+mêmes fautes.
+
+LE CHOEUR DES ATHÉNIENS.
+
+Introduis le choeur, fais appel aux Kharites, invoque Artémis et son
+jumeau, l'aimable dieu des choeurs qu'on appelle à grands cris, puis le
+dieu de Nysa, suivi des Mænades, Bakkhos au regard étincelant, et Zeus
+qui fait briller la flamme, et son épouse auguste et bienheureuse, et
+les dæmones, que nous prenons pour témoins, toujours présents, de la
+noble paix conclue sous les auspices de la divine Kypris. Alala! Io!
+Pæan! Sautez! Iè! comme pour une victoire, Iè! Evoé! Evoé! Evoé! Evoé!
+
+LYSISTRATA.
+
+Lakonien, après ta nouvelle chanson, fais entendre une chanson nouvelle.
+
+CHOEUR DES LAKONIENS.
+
+Le Taygéton à l'aimable sommet, quitte-le, Muse lakonienne, et viens
+célébrer avec nous Apollôn, dieu souverain d'Amyklæ, Athèna Khalkioeque,
+et les vaillants Tyndarides, qui s'exercent sur les bords de l'Eurotas.
+Voyons, élance-toi, bondis d'un vol léger: chantons Spartè, qui aime les
+choeurs des dieux et le bruit des pas. Comme des coursiers, les jeunes
+filles, sur les bords de l'Eurotas, bondissent et frappent la terre d'un
+pied rapide, laissant aller leurs chevelures, ainsi que des bakkhantes
+qui agitent leurs thyrses, en se jouant. A la tête du choeur est la
+fille de Lèda, chaste et belle. Allons, rattache ta chevelure avec une
+bandelette, et bondis comme une biche. Que tes applaudissements animent
+la danse, et chante la plus puissante des divinités, Khalkioeque, déesse
+des combats.
+
+FIN DE LYSISTRATA
+
+
+
+
+LES
+THESMOPHORIAZOUSES
+
+OU
+
+LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR
+
+(L'AN 412 AVANT J.-C.)
+
+
+S'emparant du bruit qui faisait d'Euripide un misogyne, Aristophane,
+dans les Thesmophoriazouses, s'amuse à le tourner en ridicule. Euripide,
+averti que les femmes méditent un complot contre lui et que, enfermées
+dans le temple des Thesmophores, elles délibèrent sur sa perte, envoie
+pour prendre sa défense son beau-père Mnèsilokhos, déguisé en femme.
+Celui-ci est vite reconnu et maltraité. Euripide, déguisé successivement
+en Ménélas, en Persée, en nymphe Écho et en vieille femme, finit par se
+dérober aux coups qui le menacent et aux étreintes d'un archer scythe,
+dont le bredouillement et la grossièreté, violemment épicées, provoquent
+des accès de grosse gaieté, comme les facéties drolatiques des deux
+Suisses dans _Monsieur de Pourceaugnac_.
+
+_PERSONNAGES DU DRAME_
+
+ MNÈSILOKHOS, beau-père d'Euripidès.
+ EURIPIDÈS.
+ UN SERVITEUR D'AGATHÔN.
+ AGATHÔN.
+ CHOEUR D'AGATHÔN.
+ UN HÉRAUT.
+ CHOEUR DES THESMOPHORIAZOUSES.
+ SEPT FEMMES.
+ KLISTHÉNÈS.
+ UN PRYTANE.
+ UN ARCHER SKYTHE.
+ THRATTA.
+ ÉLAPHIÔN, courtisane et danseuse. Personnage muet.
+ TÉRÈDÔN, joueuse de flûte. Personnage muet.
+
+_La scène se passe devant la maison d'Agathôn, et ensuite dans le
+Thesmophorion ou Temple de Dèmètèr_.
+
+LES
+THESMOPHORIAZOUSES
+
+OU
+
+LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR
+
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+O Zeus! l'hirondelle, quand paraîtra-t-elle? Cet homme me tuera en me
+mettant en mouvement dès le matin. Puis-je, avant que la rate me crève,
+savoir de toi où tu me conduis, Euripidès?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il est inutile que tu entendes tout ce que tu vas bientôt voir de tes
+yeux devant toi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Comment dis-tu? Répète? Il est inutile que j'entende?...
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce que tu dois voir.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et inutile que je voie?...
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce que tu dois entendre.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Que me contes-tu là? Cependant tu parles à merveille. Tu prétends que je
+ne dois ni entendre, ni voir.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce sont, en effet, deux fonctions naturelles distinctes.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Ne pas entendre et ne pas voir?
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est bien cela.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Comment distinctes?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voici comment cette distinction s'est faite. Lorsque l'æther se mit à
+fonctionner à part et à engendrer des animaux doués du mouvement, afin
+de leur donner la vue, il imagina d'abord de faire l'oeil rond comme le
+disque du soleil, et puis il creusa les oreilles en guise d'entonnoir.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et c'est grâce à cet entonnoir que je n'entends ni ne vois. De par Zeus!
+je suis bien aise de savoir cela. La belle chose que les entretiens avec
+les sages!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu pourrais en apprendre bien d'autres de ma bouche.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Que ne peux-tu, outre ces bienfaits, trouver à m'enseigner le moyen de
+ne plus clocher de la jambe!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Viens ici, et prête attention.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Voici.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Vois-tu cette petite porte?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Oui, par Hèraklès! Je le crois du moins.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Fais silence maintenant.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Que je fasse silence sur la porte?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Écoute.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+J'écoute et fais silence sur la porte.
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est là que se trouve habiter l'illustre Agathôn, le poète tragique.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Qu'est-ce que cet Agathôn?
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est un certain Agathôn.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Le basané, le vigoureux?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Non pas, mais un autre. Ne l'as-tu jamais vu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Il a une barbe épaisse.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ne l'as-tu jamais vu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Non, de par Zeus! que je sache.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu t'es pourtant rencontré de près avec lui; mais peut-être sans le
+connaître.... Retirons-nous à l'écart. Voici un de ses serviteurs qui
+sort, portant du feu et des branches de myrte: c'est sans doute un
+sacrifice pour sa poésie.
+
+LE SERVITEUR D'AGATHÔN.
+
+Silence dans tout le peuple: bouche close. Car le thiase des Muses a élu
+domicile dans la demeure de mon maître et y module ses chants. Que le
+paisible æther retienne l'haleine des vents, et que le calme règne sur
+l'azur des flots.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Bombax!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tais-toi. Que dis-tu?
+
+LE SERVITEUR.
+
+Que la gent ailée s'endorme: que les pieds des bêtes sauvages errant
+dans les bois perdent leur agilité.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Bombalobombax!
+
+LE SERVITEUR.
+
+Le poète harmonieux Agathôn, notre maître, se dispose....
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+A se prostituer?
+
+LE SERVITEUR.
+
+Qui donc a parlé?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Le paisible æther.
+
+LE SERVITEUR.
+
+A charpenter les assises d'un drame. Il équarrit de nouvelles tirades
+poétiques: il tourne tels vers et coud ensemble tels autres; il forge
+des pensées, invente des antonomases, les coule en cire, les arrondit,
+les met au creuset.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et joue de l'arrière-train.
+
+LE SERVITEUR.
+
+Quel rustre approche de cette enceinte?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Un homme, tout prêt, avec toi et avec ton poète harmonieux, sous votre
+enceinte, d'arrondir, de tourner cet engin et de le mettre au creuset.
+
+LE SERVITEUR.
+
+Quand tu étais jeune, tu devais être un joli drôle, vieillard!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Mon brave, laisse cet homme tranquille; et toi, fais-moi venir ici
+Agathôn par tous les moyens.
+
+LE SERVITEUR.
+
+Inutile de m'en prier: il va lui-même sortir bientôt, car il s'est mis à
+versifier et, en hiver, il n'est pas facile d'arrondir des strophes sans
+venir devant la porte, au soleil.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Alors, que dois-je faire?
+
+LE SERVITEUR.
+
+Attends qu'il sorte.
+
+EURIPIDÈS.
+
+O Zeus! que songes-tu que j'aie à faire aujourd'hui?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Par les dieux! je veux savoir ce que cela signifie. Pourquoi tes
+gémissements, tes lamentations? Tu ne dois me cacher rien, à moi ton
+beau-père.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Un grand malheur se manigance contre moi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Lequel?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce jour va décider si Euripidès doit vivre ou mourir.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et comment? Aujourd'hui les tribunaux ne doivent pas juger; le Conseil
+n'a pas de séance parce que c'est le troisième jour, le jour du milieu
+des Thesmophoria.
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est précisément là ce qui présage ma perte. Les femmes ont tramé un
+complot contre moi, et elles vont, aujourd'hui même, se réunir dans le
+Thesmophorion, pour délibérer sur ma ruine.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et pour quel motif?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Parce que dans mes tragédies je dis du mal d'elles.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Par Poséidôn! tu n'as que ce que tu mérites! Mais quel expédient as-tu
+pour te tirer de là?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Engager le poète tragique Agathôn à se rendre aux Thesmophoria.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Pourquoi faire? dis-moi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il se mêlerait à l'assemblée des femmes et, s'il le fallait, il
+parlerait.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Ouvertement ou par ruse?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Par ruse, revêtu d'une robe de femme.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Le procédé est joli, et tout à fait dans ta manière. En fait d'astuce, à
+nous le gâteau!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Silence!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Agathôn sort.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Où est-il?
+
+EURIPIDÈS.
+
+L'homme roulé dans la machine.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Je suis donc aveugle. Je ne vois pas un homme ici, je vois Kyrènè.
+
+EURIPIDÈS
+
+Silence! Il se prépare à mélodier.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Des sentiers de fourmis ou des gazouillements plaintifs?
+
+AGATHÔN.
+
+Prenez la torche consacrée aux Déesses souterraines, jeunes filles, et,
+au sein de votre patrie et de la liberté, mêlez les danses aux cris.
+
+LE CHOEUR D'AGATHÔN.
+
+De quelle divinité est-ce la fête? Dis-le-moi. La foi me rend prêt à
+honorer les dieux.
+
+AGATHÔN.
+
+Voyons, Muse, célèbre maintenant le lanceur de flèches d'or, Phoebos,
+qui a fondé les remparts d'une cité sur la terre du Simoïs.
+
+LE CHOEUR D'AGATHÔN.
+
+Salut à Phoebos dans mes chants les plus beaux, à Phoebos vainqueur dans
+les combats poétiques.
+
+AGATHÔN.
+
+Chantez aussi celle qui se plaît aux chênaies montagneuses, Artémis la
+vierge chasseresse.
+
+LE CHOEUR D'AGATHÔN.
+
+A mon tour, je chante et je glorifie l'auguste fille de Lèto, Artémis,
+qui ne connaît point la couche nuptiale.
+
+AGATHÔN.
+
+Et Lèto, et les sons de la lyre asiatique imitant par le rhythme les
+mouvements rhythmés des Kharites Phrygiennes.
+
+LE CHOEUR D'AGATHÔN.
+
+J'honore la puissante Lèto, et la kithare, mère des hymnes, aux mâles et
+nobles accents, dont l'éclat fait étinceler les yeux de la Déesse, émue
+par la soudaineté de notre voix. En retour, chante le souverain Phoebos.
+Salut, heureux fils de Lèto.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Combien est douce cette mélodie, ô vénérable Génétyllidès! Elle est
+féminine, voluptueuse comme un baiser à bouche demi-close, si bien qu'en
+l'écoutant, un chatouillement m'a saisi par-dessous mon siège. Et toi,
+jeune homme, qui que tu sois, je veux t'interroger à la manière
+d'Æskhylos, dans sa _Lykourgia_... D'où vient cet efféminé? Quelle est
+sa patrie? Son vêtement? Pourquoi cette vie désordonnée? Un luth et une
+robe couleur de safran? Une lyre et une résille? Une lékythe et une
+ceinture? N'est-ce pas un contraste? Qu'y a-t-il de commun entre un
+miroir et une épée? Toi-même, enfant, qui es-tu? Prétends-tu être un
+homme? Où est ce qui fait l'être viril? Où est ta læna? ta chaussure
+lakonienne? Serais-tu une femme? Alors où est ta gorge? Que réponds-tu?
+Pourquoi garder le silence? D'ailleurs, je te devine à ton chant,
+puisque toi-même tu ne veux rien dire.
+
+AGATHÔN.
+
+O vieillard, vieillard, c'est de la jalousie que provient le blâme que
+je viens d'entendre; mais je n'en éprouve aucune douleur. Je porte un
+costume en rapport avec ma pensée. Il faut qu'un poète s'ajustant aux
+drames qu'il doit composer, y adapte son caractère. Si on compose des
+drames à femmes, il faut que le corps prenne des manières féminines.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Ainsi tu chevauches, quand tu composes _Phædra_?
+
+AGATHÔN.
+
+Si on fait des drames à hommes, il faut que le corps soit viril. Ce que
+nous n'avons pas, l'imitation doit en suivre la piste.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Si tu mets en scène des satyres, appelle-moi, je collaborerai derrière
+toi dans la posture requise.
+
+AGATHÔN.
+
+D'ailleurs, il est de mauvais goût qu'un poète se montre grossier et
+velu. Vois Ibykos, Anakréôn de Téos, Alkæos, qui ont donné de la saveur
+à l'harmonie, ils portaient des mitres et dansaient l'Ionienne. Et
+Phrynikhos, que tu as entendu, il était beau et couvert de beaux
+vêtements; et voilà pourquoi beaux également étaient ses drames. La
+nécessité veut que les oeuvres reproduisent la nature de l'ouvrier.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Philoklès était laid: il a fait des pièces laides; Xénoklès était
+méchant: il a fait des pièces méchantes; Théognis était froid: froids
+ses vers.
+
+AGATHÔN.
+
+Absolue nécessité: et c'est parce que je le savais que j'ai soigné ma
+personne.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Comment cela, au nom des dieux?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Cesse d'aboyer: j'étais comme lui à son âge, quand je commençais à
+écrire.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De par Zeus! je ne suis pas jaloux de ton éducation.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Mais le motif pour lequel je suis venu, laisse-le-moi dire.
+
+AGATHÔN.
+
+Parle.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Agathôn, sage est l'homme, qui a le talent de bien resserrer beaucoup de
+pensées en peu de mots. Or, frappé d'un étrange malheur, je suis venu en
+suppliant vers toi.
+
+AGATHÔN.
+
+De quoi as-tu besoin?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Les femmes doivent me tuer aujourd'hui pendant les Thesmophoria, parce
+que je dis du mal d'elles.
+
+AGATHÔN.
+
+En quoi pouvons-nous t'être utiles?
+
+EURIPIDÈS.
+
+En tout. Si, t'asseyant en secret au milieu des femmes et ayant l'air
+d'en être une, tu prends ma défense, il est clair que tu me sauves. Seul
+tu es en état de parler convenablement en ma faveur.
+
+AGATHÔN.
+
+Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même te défendre en personne?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je vais te le dire. D'abord je suis connu, ensuite je grisonne et j'ai
+de la barbe; toi tu es joli garçon, le teint blanc, rasé de près, voix
+de femme, délicat, charmant à voir.
+
+AGATHÔN.
+
+Euripidès.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'est-ce à dire?
+
+AGATHÔN.
+
+N'as-tu pas écrit quelque part: «Tu aimes à voir la lumière, crois-tu
+que ton père ne l'aime pas aussi?»
+
+EURIPIDÈS.
+
+Oui.
+
+AGATHÔN.
+
+N'espère donc pas qu'aujourd'hui nous nous exposions à ton mal: nous
+serions fous. Mais ce qui t'est personnel, supporte-le toi-même. C'est
+justice de supporter les malheurs, non par la ruse, mais par la
+patience.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+En effet, toi, débauché, tu t'es élargi le derrière, non par des
+paroles, mais par la patience.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'est-ce qui te fait craindre de te rendre là-bas?
+
+AGATHÔN.
+
+Il m'arriverait encore pire qu'à toi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Comment?
+
+AGATHÔN.
+
+Comment? J'aurais l'air de dérober les mystères nocturnes des femmes, et
+de leur ravir la Kypris féminine.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Allons donc! Dérober! De par Zeus! tu veux dire être cajolé. Mais, de
+par Zeus! le prétexte est spécieux.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Eh bien! Le feras-tu?
+
+AGATHÔN.
+
+Ne t'en flatte pas.
+
+EURIPIDÈS.
+
+O trois fois malheureux! C'est fait de moi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Euripidès, mon bon ami, mon gendre, ne t'abandonne pas toi-même.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Comment donc vais-je faire?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Envoie cet homme où l'on gémit longuement, et fais de moi ce que tu
+veux, je suis à toi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voyons alors, puisque tu te livres à moi. Quitte ce vêtement.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Il est par terre. Et que veux-tu faire de moi?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Raser ce poil et brûler celui d'en bas.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Fais-le, si bon te semble, puisque j'ai tant fait que de me dévouer.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Agathôn, tu portes toujours sur toi quelque rasoir, prête-nous-en un
+maintenant.
+
+AGATHÔN.
+
+Prends-en un toi-même dans l'étui.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu es un brave homme. (_A Mnèsilokhos._) Assieds-toi: enfle la joue
+droite.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Holà là!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Pourquoi cries-tu? Je t'enfonce une broche dans le gosier, si tu ne te
+tais pas.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Attatata, iattatata!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Où cours-tu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Au temple des Déesses Vénérables. Par Dèmètèr! je ne reste pas ici pour
+être mutilé.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Mais tu vas être un comble de ridicule, avec la moitié de ta figure
+rasée!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Je n'en ai cure.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Au nom des dieux, ne m'abandonne pas. Viens ici.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Suis-je assez malheureux!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ne bouge pas: lève la tête. Par où te tournes-tu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Mu, mu!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Pourquoi ces mu, mu? Tout va pour le mieux.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Hélas! Quel malheur! Je suis engagé dans les troupes légères.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ne t'inquiète pas: tu es charmant tout à fait. Veux-tu te regarder?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Oui, apporte un miroir.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Te vois-tu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De par Zeus! ce n'est pas moi; c'est Klisthénès.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Lève-toi, que je te brûle les poils: penche-toi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Malheur des malheurs! je vais être pourceau.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'on m'apporte de l'intérieur une torche ou une lampe! Penche-toi.
+Prends garde à l'extrémité de la queue.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Oui, de par Zeus! Mais tu me brûles. Malheur à moi! De l'eau! de l'eau!
+voisins, ou mon derrière va prendre feu.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Courage!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Courage, quand on m'incendie?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Allons donc! ce n'est pas une affaire pour toi: le plus pénible est
+fait.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Hélas! Quelle suie! Je suis tout noir dans la région des fesses.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Sois sans crainte: on va te laver cela à l'éponge.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Il gémira, celui qui me lavera le derrière!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Agathôn, puisque tu refuses de te dévouer toi-même, prête-nous du moins
+cette robe et cette ceinture: car tu ne peux pas dire que tu n'en as
+pas.
+
+AGATHÔN.
+
+Prenez et usez-en; je ne refuse pas.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Que dois-je prendre?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Que prendre? Prends d'abord et mets cette robe jaune. Par Aphroditè!
+elle a une bonne odeur de mâle.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Passe-la-moi vite. Donne maintenant la ceinture.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voici.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Allons, maintenant, mets-moi des anneaux aux jambes.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il te faut encore une résille et une mitre.
+
+AGATHÔN.
+
+Voici le couvre-tête que je porte la nuit.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De par Zeus! c'est tout à fait ce qu'il faut.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+M'ira-t-il bien?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Oui, de par Zeus! c'est à merveille. Voyons, où y a-t-il un mantelet?
+
+AGATHÔN.
+
+Prends celui qui est sur le lit.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il faut des chaussures.
+
+AGATHÔN.
+
+Prends les miennes.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+M'iront-elles?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu aimes, il est vrai, à te chausser large.
+
+AGATHÔN.
+
+Essaie-les. Et maintenant que tu as tout ce qu'il te faut, qu'on me
+roule au plus vite à l'intérieur.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Cet homme nous a vraiment l'air d'une femme. Si tu parles, prends bel et
+bien le son de voix féminin.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+J'essaierai.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Va donc.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Non, par Apollôn! à moins que tu ne me jures...
+
+EURIPIDÈS.
+
+Quoi?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De me sauver par tous les moyens, s'il fond sur moi quelque chose de
+fâcheux.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je le jure par l'Æther, séjour de Zeus.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Pourquoi pas plutôt par la famille de Hippokratès?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Eh bien! je jure par tous les dieux sans exception.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Souviens-toi donc que «c'est le coeur qui a juré et que la langue n'a
+point juré». Moi, je ne me suis pas lié par un serment.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Hâte-toi: pars vite. Le signal de l'assemblée paraît sur le
+Thesmophorion. Moi, je m'en vais.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Viens donc, Thratta, suis-moi. Thratta, regarde ces torches embrasées:
+quelle épaisse fumée elles répandent! Ah! belles Thesmophores,
+accordez-moi une heureuse fortune ici et puis dans ma maison. Thratta,
+dépose la corbeille, tires-en le gâteau, afin que je le prenne pour
+sacrifier aux deux Déesses. Souveraine vénérée, Dèmètèr chérie, et toi,
+Perséphonè, fais que, maintes fois, je t'offre maints sacrifices, et
+surtout qu'aujourd'hui je me dérobe aux regards. Puisse ma fille nubile
+épouser un homme riche, d'ailleurs sot et niais, et qu'elle tourne son
+esprit et son coeur du côté de la gaudriole. Mais où donc, où
+m'assoirai-je en bonne place, afin d'entendre les oratrices? Toi,
+va-t'en, Thratta; détale. Il n'est pas permis aux esclaves d'écouter les
+discours.
+
+UNE FEMME HÉRAUT.
+
+Observez, observez un religieux silence. Implorez les deux Thesmophores
+Dèmètèr et Kora, Ploutos, Kalligénéia, Kourotrophos, Hermès, les
+Kharites, pour que l'assemblée et la réunion actuelle produisent les
+plus beaux et les meilleurs effets, très utiles à la cité des Athéniens
+et heureuses pour nous! Que celle qui fera ou qui dira le mieux en
+faveur du peuple des Athéniens et des femmes remporte la victoire!
+Faites ces souhaits pour votre propre bonheur. Iè Pæan! Ie Pæan!
+Réjouissons-nous!
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous approuvons ces voeux, et nous prions la race divine de se montrer
+favorable à ces prières. Zeus au grand nom, et toi, Dieu à la lyre d'or,
+qui possèdes la sainte Dèlos, et toi, vierge puissante, à l'oeil gris et
+à la lance d'or, qui habites la cité invincible, viens ici; et toi
+aussi, qui portes divers noms, vierge chasseresse, rejeton de Lèto au
+visage d'or. Et toi, vénérable Poséidôn, souverain des mers, roi des
+ondes salées, quitte le gouffre poissonneux, qu'agitent les tempêtes; et
+vous, filles marines de Nèreus, et vous, Nymphes errantes des montagnes.
+Que la lyre d'or se mêle à nos prières. Nobles Athéniennes, qu'un ordre
+parfait règne dans notre assemblée!
+
+LA FEMME HÉRAUT.
+
+Invoquez les dieux Olympiens et les déesses Olympiennes, les dieux
+Pythiens et les déesses Pythiennes, les dieux Dèliens et les déesses
+Dèliennes, et les autres dieux. Si quelqu'un conspire une perfidie
+contre le peuple femme, ou offre la paix à Euripidès et aux Mèdes, afin
+de causer quelque dommage aux femmes, si on aspire à la tyrannie ou au
+rappel du tyran; si on dénonce une femme qui a supposé un enfant; si une
+servante, confidente des galanteries de sa maîtresse, les dit à
+l'oreille du mari; ou si une autre, chargée d'un message, fait un
+rapport mensonger; si un séducteur trompe à l'aide de mensonges, et ne
+donne pas ce qu'il a promis; si une vieille femme fait des présents à
+son amant; si une hétaïre, trahissant celui qui l'aime, reçoit de la
+main d'un autre; si un cabaretier ou une cabaretière fraude sur la
+mesure du kongion ou des kotyles, demandez aux dieux leur perte et celle
+de leur famille, et, pour vous, suppliez-les de vous accorder à tous de
+nombreux biens.
+
+LE CHOEUR.
+
+D'un commun accord nous demandons que ces voeux soient accomplis pour la
+cité, accomplis pour le peuple, et que le succès aille à celles qui
+auront donné les meilleurs avis. Quant à celles qui trompent, qui
+violent les serments solennels pour leur intérêt et aux dépens des
+autres, ou qui cherchent à changer les décrets et la loi; celles enfin
+qui révèlent nos secrets à nos amis, et qui introduisent les Mèdes dans
+notre pays, pour le ruiner, ce sont des impies, des fléaux de la cité.
+Pour toi, Zeus tout-puissant, exauce nos prières, si bien que les dieux
+nous soient propices, quoique nous soyons des femmes!
+
+LA FEMME HÉRAUT.
+
+Écoutez toutes. Voici la décision du Conseil des femmes, Timokléia,
+présidente; Lysilla, secrétaire; Sostrata, rapporteuse:
+
+«Une assemblée sera tenue dès le matin du jour médial des Thesmophoria,
+temps où nous avons le plus de loisir, à l'effet de délibérer avant tout
+sur Euripidès et sur le châtiment qu'il mérite, car il est prévenu de
+nous avoir outragées toutes.»
+
+Qui veut prendre la parole?
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Moi!
+
+LA FEMME HÉRAUT.
+
+Commence d'abord par ceindre cette couronne, avant de parler.
+
+LE CHOEUR.
+
+Silence, tais-toi; écoutez. La voilà qui crache comme font les orateurs:
+elle paraît en avoir long à dire.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Femmes, ce n'est aucune idée d'ambition, j'en atteste les deux Déesses,
+qui me fait lever pour prendre la parole; mais l'indignation que
+j'éprouve, malheureuse, à nous voir, depuis si longtemps, en butte aux
+insultes d'Euripidès, ce fils d'une marchande d'herbes, et à ses
+invectives incessantes et de toute nature. Car quels outrages ne
+répand-il pas sur nous? Il nous calomnie partout où se réunissent des
+spectateurs, des tragédiens et des choeurs, nous appelant adultères,
+débauchées, biberonnes, traîtresses, bavardes, malsaines, grand fléau
+des hommes. Aussi nos maris, au sortir des planches du théâtre, nous
+regardent en dessous, et examinent tout de suite s'il n'y a pas là
+quelque amant caché. Il ne nous est plus permis de rien faire comme
+autrefois, tant il a donné de mauvaises idées à nos maris. Ainsi, une
+femme tresse-t-elle une couronne, on la croit amoureuse. Renverse-t-elle
+un vase en allant et venant dans la maison, le mari demande aussitôt
+pour qui elle a brisé la poterie: il est probable que c'est pour
+l'étranger de Korinthos. Une fille est-elle malade? son père ne manque
+pas de dire: «Ce teint-là ne me convient pas pour une fille.» Ce n'est
+pas tout; une femme qui n'a pas d'enfants veut en supposer un: elle ne
+peut pas s'isoler un instant; les hommes restent là, tout près. Les
+vieillards, qui naguère épousaient de jeunes femmes, il les a si bien
+calomniés, que pas un vieillard aujourd'hui ne veut se marier, sur la
+foi de ce vers:
+
+ _Vieillard qui se marie a pour femme un tyran_.
+
+C'est encore à cause de lui que sur les gynécées on applique des cachets
+et du bois pour nous garder, et que l'on nourrit des chiens molosses,
+épouvantail des amants. Or, cela même est excusable; mais nous n'avons
+plus, comme autrefois, la liberté de disposer à notre gré, dans le
+ménage, de l'orge, de l'huile, du vin: cela nous est interdit. Les
+hommes portent toujours sur eux des petites clefs secrètes, tout ce
+qu'il y a de plus perfide, venant de Lakonie, munies de trois crans.
+Avant cela, pour ouvrir une porte, nous usions d'un cachet semblable au
+leur, du prix d'un triobole; mais maintenant cette peste d'Euripidès les
+a stylés à faire usage de cachets de bois vermoulu. Je suis donc d'avis
+maintenant de nous défaire de notre ennemi d'une manière quelconque;
+soit par le poison, soit par tout autre moyen, pourvu qu'il meure. Voilà
+ce que je dis hautement: pour le reste, je le consignerai sur le
+registre de la secrétaire.
+
+LE CHOEUR.
+
+Jamais je n'ai entendu femme pérorer avec plus de sagacité, ni
+s'exprimer avec plus d'éloquence. Tout ce qu'elle dit est juste: elle a
+scruté toutes les idées, elle a tout pesé dans la balance du bon sens,
+elle a trouvé divers arguments serrés avec justesse et heureusement
+rencontrés, si bien que si Xénoklès, fils de Karkinos, parlait à côté
+d'elle, vous jugeriez toutes, je crois, qu'il ne dit rien qui vaille.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Je ne viens, moi-même, que pour dire quelques mots. En effet, l'oratrice
+a bien formulé nos griefs. Cependant ce que j'ai souffert, je veux vous
+le dire. Mon mari est mort à Kypros, me laissant cinq petits enfants,
+que j'ai beaucoup de peine à élever en tressant des couronnes sur le
+marché aux myrtes. Jusqu'ici, toutefois, je gagnais ma vie tant bien que
+mal. Mais voici que cet homme, dans les tragédies qu'il compose, a
+persuadé aux gens qu'il n'y a point de dieux, de telle sorte que ma
+vente a diminué de moitié. Je vous le dis donc à vous toutes, et je le
+répète, il faut châtier cet homme et pour beaucoup de raisons. Les
+grossièretés sauvages qu'il entasse contre nous, femmes, viennent de ce
+qu'il a été élevé au milieu de légumes grossiers. Mais je me rends à
+l'Agora: j'ai à tresser pour les hommes vingt couronnes par moi
+promises.
+
+LE CHOEUR.
+
+Cette liberté de langage offre quelque chose de plus piquant que le
+premier discours. Que de traits lancés à propos! Qu'elle a du bon sens!
+Quel raffinement de pensées! Rien d'inintelligible: tout est
+convaincant. Oui, il faut tirer des outrages de cet homme une vengeance
+éclatante.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Femmes, votre ressentiment violent contre Euripidès, qui a dit tant de
+vilaines choses de vous, n'a rien qui me surprenne: il devait échauffer
+votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je déteste cet homme.
+Autrement je serais folle. Cependant entre nous il faut parler raison.
+Nous sommes seules: pas un mot ne sortira d'ici. Pourquoi
+l'accusons-nous, et supportons-nous avec peine qu'il ait révélé deux ou
+trois de nos forfaits, quand notre conduite en a dix mille? Moi tout
+d'abord, pour n'en pas citer d'autre, j'ai beaucoup de vilaines choses
+sur la conscience, entre autres celle-ci, qui est fort laide. J'étais
+mariée depuis trois jours, mon mari dormait près de moi. J'avais un
+amant qui m'avait séduite à l'âge de sept ans. Celui-ci, pris d'un vif
+désir de m'avoir, vient gratter à la porte. Je comprends aussitôt, et je
+me glisse hors du lit, en cachette. Mon mari me demande: «Où
+vas-tu?--Où? j'ai la colique, mon ami, j'ai mal au ventre; je vais aux
+lieux d'aisances.--Va,» me dit-il. Puis il se met à broyer des fruits de
+cèdre, de l'aneth, de la sauge. Moi, je verse de l'eau sur les gonds et
+je m'échappe auprès de mon amant. Je me livre à lui, à demi couchée sur
+l'autel du Dieu des Rues, et me tenant attachée au laurier. Et voyez,
+Euripidès n'a jamais soufflé un mot de cela, pas plus que de nos
+complaisances pour des esclaves et des muletiers, à défaut d'autres. Il
+n'en dit rien, ni du soin que nous prenons, après nos libertinages
+nocturnes, de manger de l'ail le matin, pour que le mari, trompé par
+l'odeur en revenant du rempart, ne soupçonne aucun méfait. Euripidès, tu
+le vois, n'en a jamais parlé. S'il injurie Phædra, qu'est-ce que cela
+nous fait? Il n'a jamais dit qu'une femme, déployant au grand jour,
+devant son mari, la largeur de son manteau, fait échapper son amant
+caché dessous: il ne l'a jamais dit. J'en sais une autre qui prétendit
+durant dix jours qu'elle était en travail d'accouchement, jusqu'à ce
+qu'elle eût acheté un enfant. Le mari court partout afin d'acheter des
+remèdes qui hâtent la délivrance: une vieille apporte dans une marmite
+l'enfant, qui a la bouche remplie de miel pour l'empêcher de crier. Sur
+un signe de la vieille, la femme se met à crier: «Va-t'en, va-t'en, mon
+mari, il me semble que je vais accoucher.» L'enfant gigote dans la
+marmite, le mari s'éloigne tout joyeux. On ôte le miel de la bouche de
+l'enfant, qui se met à crier. Alors la maudite vieille, qui a apporté
+l'enfant, accourt souriante vers le mari et lui dit: «Un lion, un lion
+t'est né, c'est tout ton portrait, c'est toi des pieds à la tête, y
+compris les insignes de ta virilité, une vraie pomme de pin.» Ne sont-ce
+pas là nos méfaits? Oui, certes, par Artémis. Et nous nous emportons
+contre Euripidès, qui ne nous en fait pas plus que nous n'en avons fait?
+
+LE CHOEUR.
+
+Voilà qui est étrange! Où a-t-elle trouvé cela? Quel pays a produit une
+pareille effrontée? Une femme d'une langue aussi perverse, si
+ouvertement éhontée, je ne pensais pas qu'il y en eût parmi nous, ni
+capable d'une telle audace. Mais tout peut arriver, et j'approuve le
+vieux proverbe: «Il faut regarder sous chaque pierre, de peur qu'il n'en
+sorte un orateur prêt à mordre.» Mais il n'y a rien au monde de pire que
+les femmes naturellement sans pudeur, si ce n'est les femmes
+elles-mêmes.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+J'en jure par Aglauros, femmes, vous avez perdu le sens ou vous êtes
+sous l'influence d'un philtre, ou victimes d'un malheur étrange, pour
+permettre que cette peste vous insulte toutes. S'il y en avait une parmi
+vous... Eh bien! allons-y nous-mêmes avec nos servantes, prendre quelque
+part de la cendre, lui épiler le bas-ventre, afin qu'elle apprenne,
+étant femme, à ne pas parler mal des femmes dorénavant.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Pas d'épilation, femmes! Si en toute franchise il est ici permis à
+chaque citoyenne de dire son avis, et si j'ai exposé ce qui me semblait
+juste à l'égard d'Euripidès, dois-je, pour cela, être épilée et punie
+par vous?
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Quoi! ne pas être punie, toi qui seule as eu le front de prendre la
+défense d'un homme qui nous a couvertes d'opprobres, et qui choisit pour
+sujets tout ce qu'il y a de femmes coupables, des Mélanippas, des
+Phædras, mais de Pénélopè jamais, parce qu'elle passait pour une femme
+vertueuse?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+J'en sais la raison: c'est qu'on ne pourrait nommer une seule Pénélopè
+parmi les femmes d'aujourd'hui, mais que toutes sont des Phædras.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Vous entendez, femmes, ce que dit cette drôlesse: nous toutes sans
+exception!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Mais, de par Zeus! je n'ai pas dit tout ce que je sais. Voulez-vous que
+j'en dise davantage?
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Tu ne le pourrais. Tu as exhalé tout ce que tu savais.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Mais non, de par Zeus! ce n'est pas encore la dix millième partie de ce
+que nous faisons. Ainsi je n'ai pas dit, tu vas voir, que nous nous
+servons de nos lames d'or pour pomper le vin.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+La peste te crève!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et qu'à la fête des Apatouria nous donnons des viandes à nos amants, et
+qu'ensuite nous accusons le chat!...
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Ah! malheur! tu extravagues.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Que celle-ci a tué son mari d'un coup de hache, je ne l'ai pas dit; ni
+qu'une autre a rendu le sien fou au moyen de philtres, ou qu'un jour,
+fouillant sous la baignoire...
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Va-t'en à la malemort!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Une Akharnienne a enterré son père.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Peut-on entendre patiemment de pareilles choses?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Comment, ta servante étant accouchée d'un garçon, tu le lui as
+soustrait à ton usage et tu lui as substitué ta petite fille.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Par les deux Déesses! tu me paieras ce propos-là: je t'arracherai la
+toison.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De par Zeus! tu ne me toucheras pas.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Tiens! vois!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Vois aussi!
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Prends mon manteau, Philista.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Approche seulement, et, par Artémis! je te...
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Que feras-tu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Le gâteau de sésame que tu as mangé, je te le ferai rendre par en bas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Trêve aux injures: voici une femme qui se hâte d'accourir vers nous.
+Avant qu'elle arrive, faites silence, afin que nous écoutions posément
+ce qu'elle a à nous dire.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Chères amies, avec qui je suis en conformité de goûts, ma sympathie pour
+vous se voit à mon menton imberbe. J'ai la passion des femmes, et je
+prends votre défense toujours. A l'instant même j'ai entendu parler
+d'une grosse affaire qui vous concerne, et dont on s'entretenait tout à
+l'heure sur l'Agora. Je viens donc en messager vous en faire part, afin
+que vous veilliez attentivement et que vous vous teniez sur vos gardes
+contre un danger grave et redoutable, s'il fondait sur vous à
+l'improviste.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'y a-t-il, mon enfant? Car il convient de t'appeler un enfant, tant
+que tu as ainsi les joues glabres.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+On dit qu'Euripidès a envoyé ici aujourd'hui son beau-père, un
+vieillard.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et pour quoi faire? Dans quelle intention?
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Afin que tout ce que vous projetteriez ou seriez près de faire, il le
+sût en épiant vos paroles.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et comment s'est-il caché parmi les femmes, lui, un homme?
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Euripidès l'a flambé, épilé, et, des pieds à la tête, accoutré comme une
+femme.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et vous croyez cela? Quel homme serait assez bête pour se laisser épiler
+ainsi? Je ne le crois pas, moi, j'en atteste les deux vénérables
+Déesses.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Tu radotes: car, moi, je ne serais pas venu l'annoncer, si je ne l'avais
+appris de gens bien informés.
+
+LE CHOEUR.
+
+On nous annonce là une terrible chose. Mais, ô femmes, il n'y a pas à
+hésiter; il faut découvrir cet homme, et chercher partout comment il a
+pu rester caché à nos regards. Et toi, cherche avec nous; nous t'aurons
+ainsi double reconnaissance, mon ami.
+
+KLISTHÉNÈS, _à une quatrième femme._
+
+Voyons d'abord, qui es-tu, toi?
+
+MNÈSILOKHOS, _à part_.
+
+Où me fourrer?
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Il faut que toutes passent à l'inspection.
+
+MNÈSILOKHOS, _à part_.
+
+Malheur à moi!
+
+QUATRIÈME FEMME.
+
+Tu me demandes qui je suis? La femme de Kléonymos.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Vous savez quelle est cette femme?
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, nous le savons. Mais regarde bien les autres.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Quelle est celle-ci, qui porte un enfant?
+
+QUATRIÈME FEMME.
+
+De par Zeus! c'est ma nourrice!
+
+MNÈSILOKHOS, _à part_.
+
+Je suis perdu! (_Il fait un mouvement pour s'enfuir._)
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Holà! toi! Où vas-tu? Reste ici! Quel mal arrive-t-il?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Laisse-moi aller pisser.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Tu es une effrontée! Fais vite ton affaire: je t'attends ici.
+
+LE CHOEUR.
+
+Attends, et examine-la attentivement: c'est la seule ici, mon cher, que
+nous ne connaissions pas.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Tu mets bien du temps pour pisser, toi!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De par Zeus! mon pauvre ami, j'ai une rétention d'urine: hier, j'ai
+mangé du cresson.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Qu'est-ce que tu chantes avec ton cresson? Allons, viens ici, devant
+moi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Pourquoi me tires-tu comme cela? Je suis malade.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Dis-moi, quel est ton mari?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Tu me demandes quel est mon mari. Connais-tu un tel... du dême de
+Kothôkidæ?
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Un tel? Qui?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Oui, un tel qui une fois... un tel, fils d'un tel...
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Tu es folle, tu en as l'air! Es-tu déjà venue ici?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De par Zeus! tous les ans.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Quelle est ta camarade de chambre?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+C'est celle qui!... (_A part._) C'est fait de moi!
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Tu ne réponds pas.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Ne va pas plus loin: je vais la questionner à fond sur les cérémonies de
+l'an dernier. Éloigne-toi, car tu ne dois pas entendre, en ta qualité
+d'homme.--Allons, dis-moi, toi, quelle fut la première cérémonie
+accomplie par nous.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Voyons donc! Quelle a été la première cérémonie? Nous avons bu.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Et la seconde?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Nous avons bu à nos santés.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Tu sais cela de quelqu'un. Et la troisième?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Xénylla a demandé une tasse, parce qu'il n'y avait pas de pot de
+chambre.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Tu es fou. Ici, viens ici, Klisthénès. Voilà l'homme que tu dis.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Qu'ai-je à faire?
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Déshabille-le: il déraisonne.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Quoi! vous allez mettre nue une mère de neuf enfants?
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Allons, vite, ôte ta ceinture, effrontée!
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Elle me fait l'effet d'être une vigoureuse gaillarde; mais, de par Zeus!
+elle n'a pas de gorge comme nous!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+C'est que je suis bréhaigne, et je n'ai jamais eu d'enfant.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Ah! maintenant! Et tout à l'heure tu en avais neuf.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Tiens-toi droit. De quel côté baisses-tu cet engin?
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Il a relevé la tête, et il a une bonne couleur, le misérable!
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Où est-il?
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Il se remet à saillir en avant.
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Mais non.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Ah! il recule de nouveau!
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Hé! l'homme, tu as là un isthme: tu tires l'objet en haut et en bas plus
+souvent que les Korinthiens!
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Le scélérat! Voilà pourquoi, en défendant Euripidès, il nous insultait.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Malheureux, dans quelles affaires je me suis empêtré!
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Que ferons-nous?
+
+KLISTHÉNÈS.
+
+Gardez-le bien, de peur qu'il ne se dérobe par la fuite. Moi, je vais
+faire mon rapport aux Prytanes.
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous donc, après cela, tenons les lampes allumées, mettons-nous à
+l'oeuvre, ferme et virilement, quittons nos manteaux, et cherchons si
+quelque autre homme a pénétré parmi nous, parcourons toute la Pnyx,
+fouillons les tentes et les issues.
+
+Et d'abord il faut partir d'un pied léger et examiner tout en silence.
+L'essentiel est de ne pas tarder, n'ayant pas le temps de différer
+davantage; il faut donc nous presser de faire tout de suite et
+promptement notre ronde. Mets-toi sur la piste, explore vite tous les
+coins, où un autre traître serait caché. Promène l'oeil de tous côtés,
+et regarde bien tout à droite et à gauche: car si nous saisissons
+l'auteur d'un acte impie, il en subira la peine, et de plus ce sera pour
+tous les autres une leçon de ce qui attend l'effronterie, le crime et le
+sacrilège: il proclamera qu'il y a des dieux; et par cela même il
+enseignera aux hommes à vénérer les divinités, à respecter la justice, à
+se soumettre aux lois sacrées, et à pratiquer ce qui est bien. Que s'ils
+ne le font pas, il arrivera ceci. Qu'un d'eux soit pris à commettre un
+acte impie, enflammé de fureur, égaré par le délire, en agissant de la
+sorte, il fera voir clairement à tous les mortels, hommes et femmes,
+qu'un dieu punit la violation des lois et l'impiété, et que le châtiment
+frappe sans délai.
+
+Mais il nous semble avoir bien fouillé partout, et nous ne voyons pas un
+autre homme caché ici.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Où fuis-tu? Holà! holà! l'homme! T'arrêteras-tu? Malheureuse que je
+suis! malheureuse! Il vient de m'arracher mon enfant du sein, et il a
+disparu.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Crie! Mais tu ne lui donneras plus jamais à téter, si vous ne me lâchez
+pas. Ici même, je la frappe aux cuisses avec ce couteau, et le sang de
+ses veines rougira l'autel.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Malheureuse que je suis! Femmes, ne viendrez-vous pas à mon secours? Me
+refuserez-vous vos cris et votre aide? Ne souffrez pas qu'on me ravisse
+mon unique enfant.
+
+LE CHOEUR.
+
+Oh! Oh! vénérables Moires, quel nouvel attentat frappe mes regards? Quel
+amas d'oeuvres d'audace et d'effronterie! Quel nouvel acte il vient de
+commettre! Mes amies, quel acte que celui-ci!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Ah! comme je confondrai votre excès d'insolence!
+
+LE CHOEUR.
+
+N'y a-t-il pas là toutes sortes d'indignités et qui passent la mesure?
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Oui, c'est une indignité qu'il m'ait ravi mon enfant.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que dire à cela, quand on voit qu'il ne rougit même pas?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Je ne suis pas près de cesser.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+D'où que tu viennes, tu auras de la peine à t'échapper, pour aller dire
+qu'après un tel forfait, tu n'as eu aucun mal.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Puisse cela ne jamais arriver! C'est ce que je souhaite.
+
+LE CHOEUR.
+
+Quel dieu, oui, quel dieu, parmi les Immortels, viendrait en aide à
+l'auteur de ces actes injustes?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Vous criez en vain. Je ne lâcherai pas l'enfant.
+
+LE CHOEUR.
+
+Par les deux Déesses, tu vas cesser de rire de tes outrages et tu ne
+tiendras plus ces propos impies. Tes actes sacrilèges auront de nous la
+rétribution qu'ils méritent. Avant peu, victime d'un retour vers le
+malheur, tu seras à la discrétion de la fortune. (_S'adressant à une des
+femmes._) Mais prends ces femmes avec toi, et apporte du bois pour
+brûler ce scélérat et le griller au plus vite.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Allons chercher des sarments, Mania! (_A Mnèsilokhos._) Je veux
+aujourd'hui te réduire en charbon.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Grille, brûle! Toi, petite, quitte tout de suite ta robe krètique, et de
+ces femmes n'accuse de ta mort que ta mère. Mais qu'est-ce à dire? Cette
+fillette est devenue une outre pleine de vin, avec une chaussure
+persique. O femmes débauchées, et biberonnes, comme de tout vous faites
+des inventions pour boire: grand bien pour le cabaretier, mais grand mal
+pour nous, fléau des meubles et des étoffes!
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Apporte un tas de fagots, Mania.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Oui, apporte; mais toi, réponds-moi à ceci. Tu dis que tu as mis au
+monde cette enfant?
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Oui, je l'ai portée dix mois.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Tu l'as portée?
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+J'en jure par Artémis!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Un trikotyle, n'est-ce pas? Dis-moi.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Qu'as-tu fait, impudent? Tu as dépouillé mon enfant, un si petit être!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Si petit?
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Tout petit, de par Zeus!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Quel âge a-t-il? Trois ou quatre ans de bouteille?
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Il est né à peu près aux dernières Dionysia. Mais rends-le-moi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Non, par Apollôn!
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Alors, nous te brûlons.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+C'est cela! Brûlez-moi, mais cette petite est égorgée à l'instant.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Non, non! je t'en conjure. Fais-moi tout ce que tu voudras plutôt qu'à
+elle.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Tu es de ta nature une tendre mère. Mais je ne l'en égorgerai pas moins.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Hélas! Ma fille! Donne-moi la coupe, Mania, afin que je recueille le
+sang de mon enfant.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Tiens-la dessous: c'est la seule grâce que je t'accorderai.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Va-t'en à la malemort! Tu es un être détestable et cruel.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Cette peau est pour la prêtresse.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Qu'est-ce qui est pour la prêtresse?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Ceci, prends.
+
+SEPTIÈME FEMME
+
+Infortunée Mika, qui t'a privée de ta fille? Qui t'a ravi ton enfant
+chérie?
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Ce monstre-là. Mais, puisque te voici, garde-le bien pendant qu'avec
+Klisthénès, je vais dénoncer aux Prytanes ce qu'il a fait.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Voyons, quel sera mon moyen de salut? Quelle tentative? Quelle
+invention? La cause de tout ceci, celui qui m'a jeté dans ces affaires
+ne paraît pas encore. Allons, quel messager pourrais-je lui envoyer? Il
+y a, à ma connaissance, un expédient renouvelé de Palamèdès. Ainsi que
+lui, j'écrirai sur le plat d'une rame que j'abandonnerai aux flots. Mais
+je n'ai pas de rames sous la main. Où? Où, malheureux, trouverai-je donc
+des rames? Où? Eh! Pourquoi ne pas jeter à bas ces statues? J'écrirai
+dessus en guise de rame. Cela vaut beaucoup mieux. Bois pour bois des
+deux parts. O mes mains, mettez-vous à la besogne qui va me tirer
+d'affaire. Allons, feuillets de mes tablettes polies, recevez les
+empreintes du stylet, messagères de mes infortunes. Oh! oh! Voilà un P
+(Rho) défectueux! Il sort de la ligne! Quel sillon! Partez, élancez-vous
+sur toutes les routes, par-ci, par-là; hâtez-vous, il le faut.
+
+PARABASE _OU_ CHOEUR.
+
+Pour nous, maintenant, disons du bien de nous-mêmes dans notre parabase.
+Il est d'usage qu'un chacun dise beaucoup de mal de la gent féminine,
+comme quoi nous sommes un fléau pour les hommes; que de nous viennent
+tous les maux, querelles, discordes, sédition funeste, douleur, guerre.
+Mais voyons, si nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous? Oui,
+si nous sommes réellement un fléau, pourquoi nous défendez-vous de
+sortir et d'être prises à regarder dehors? Pourquoi vous donner tant de
+peine à vouloir garder votre fléau? Si votre femme est sortie un instant
+et que vous la rencontriez devant la porte, vous devenez fous furieux,
+vous qui devriez rendre grâce au ciel et vous réjouir de ce que vous
+trouvez le fléau absent et que vous ne l'avez plus chez vous. Si nous
+nous endormons dans la maison des autres, lasses du jeu, chacun cherche
+son fléau et rôde autour des lits. Si nous regardons par la fenêtre,
+vous cherchez à voir le fléau. Si nous nous retirons par pudeur, chacun
+désire beaucoup plus voir le fléau se pencher de nouveau dehors. Il est
+donc évident que nous sommes bien meilleures que vous. La preuve est
+aisée à voir. Voyons, comme preuve, lequel des deux sexes est le pire:
+nous disons que c'est vous, et vous nous. Examinons, et mettons-les en
+présence l'un de l'autre: opposons-les, femme à homme, nominalement.
+Kharminos est au-dessous de Nausimakha: le fait est certain; Kléophôn
+est, de tout point, pire que Salabakkho. Depuis longtemps pas un de vous
+n'ose se mesurer avec Aristomakhè, l'héroïne de Marathôn, ni avec
+Stratonikè. Quant à Euboulè, parmi les Conseillers de l'an dernier, qui
+abandonnèrent à d'autres leurs fonctions, quel est celui qui valait
+mieux qu'elle? Nul de vous ne le dira. Ainsi nous pouvons nous vanter
+d'être bien meilleures que les hommes. Il n'y a pas de femme qui, après
+avoir volé cinquante talents à l'État, parcoure la ville sur un char.
+Leur plus grand larcin est un panier de blé, volé au mari, et rendu le
+jour même.
+
+Mais nous en montrerions bon nombre parmi les hommes qui en font autant.
+En outre, ils sont bien plus que nous gourmands, voleurs d'habits,
+bouffons et vendeurs d'esclaves. Et certes, en ce qui touche à l'avoir
+paternel, ils sont au-dessous de nous pour le conserver. Ainsi nous
+possédons encore aujourd'hui l'ensouple, la traverse, la corbeille, le
+parasol, tandis que beaucoup de vous autres hommes ont perdu, en
+sortant de leur maison, la hampe et la lance, et bon nombre d'autres,
+dans les combats, ont rejeté loin de leurs épaules ce qui les
+ombrageait. En réelle justice, nous aurions, nous femmes, de nombreux
+reproches à faire aux hommes. En voici un qui les dépasse tous. Il
+convient que, si l'une de nous a mis au monde un citoyen utile à la
+ville, taxiarkhe ou stratège, elle reçût quelque honneur, qu'on lui
+donnât la première place dans les Sténia ou dans les Skira, et dans les
+autres fêtes que nous célébrons. La femme qui aurait mis au monde un
+citoyen lâche et méchant, mauvais triérarkhe ou pilote inhabile,
+s'assoirait la dernière, le haut de la tête rasé, après la mère d'un
+brave. Est-il juste, en effet, citoyens, que la mère de Hyperbolos soit
+assise, vêtue de blanc, la chevelure flottante, près de la mère de
+Lamakhos, et qu'elle prête à intérêt, elle à qui ses débiteurs, si elle
+avait prêté à quelqu'un et qu'elle exigeât l'intérêt, devraient refuser
+l'intérêt, empocher de force son argent et lui dire: «Tu mérites bien un
+produit, toi qui as produit une si jolie production!»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Je suis devenu louche, à force d'écarquiller les yeux. Personne. D'où
+peut venir l'obstacle? Il est impossible qu'il n'ait pas honte de la
+froideur du _Palamèdès_. Par quel drame pourrais-je bien l'attirer? Ah!
+je sais. Je vais contrefaire sa nouvelle Hélénè. Justement j'ai un
+habillement de femme.
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Quel tour brasses-tu encore? Qu'est-ce que tu as à inventer? Tu
+trouveras Hélénè amère, si tu ne te tiens pas convenablement jusqu'à ce
+qu'un des Prytanes soit venu.
+
+MNÈSILOKHOS, _en Hélénè_.
+
+«Voici le Nilos aux rives animées par des vierges charmantes; ses eaux
+sont une rosée divine qui mouille la terre blanche d'Ægyptos, et son
+peuple qui aime le syrmæa noir.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Tu es un fin matois, j'en atteste la lumineuse Hécatè.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Ma patrie, à moi, n'est pas sans gloire; c'est Spartè, et mon père
+Tyndaros.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Lui ton père, à toi, misérable! Dis plutôt Phrynondas.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Hélénè est mon nom.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Tu te déguises encore en femme, avant d'avoir été puni de ton premier
+travestissement féminin.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Une foule de guerriers sont morts pour moi sur les rives du
+Skamandros.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Que n'as-tu fait comme eux!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Et moi, je suis ici, tandis que mon époux infortuné, Ménélaos, n'arrive
+pas! Pourquoi donc suis-je encore en vie?»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+C'est la faute des corbeaux.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Mais je sens comme chatouiller mon coeur. Ne fais pas mentir, ô Zeus!
+la venue de l'espérance.»
+
+EURIPIDÈS, _en Ménélaos_.
+
+«A quel maître appartient ce superbe palais? Donnera-t-il l'hospitalité
+à des étrangers sortis de l'onde salée, battus par l'orage et
+naufragés?»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Ce palais est celui de Proteus.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«De quel Proteus?»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+O trois fois misérable! Il ment, j'en atteste les deux Déesses! Proteus
+est mort depuis dix ans.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Quelle terre a touché notre esquif?»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«L'Ægyptos.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Infortuné! Où la tempête nous a-t-elle jetés!»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Est-ce que tu crois à cet homme, digne de mille morts, débitant des
+sornettes? C'est ici le Thesmophorion.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Proteus est-il à l'intérieur, ou sorti?»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Il est impossible que tu n'aies pas encore le mal de mer, étranger; tu
+viens d'entendre dire que Proteus est mort, et tu demandes s'il est à
+l'intérieur ou sorti!
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Hélas! Il est mort! Où est la tombe où il repose!»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«C'est le monument même où nous sommes assises.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Puisses-tu périr misérablement, et périr encore, toi qui as l'audace
+d'appeler monument funèbre un autel!
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Pourquoi es-tu assise sur ce monument sépulcral, ô étrangère,
+enveloppée d'un vêtement lugubre?»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Je suis contrainte de partager la couche nuptiale du fils de Proteus.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Pourquoi, misérable, tromper encore cet étranger?
+
+Étranger, ce fourbe est venu ici, parmi nous autres femmes, pour voler
+de l'or.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Aboie, en lançant sur mon corps tes invectives.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Étrangère, quelle est cette vieille qui t'insulte?»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«C'est Théonoè, la fille de Proteus.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Non, par les deux Déesses, je suis Kritylla, fille d'Antithéos, du dême
+de Gargettos. Toi, tu es un scélérat.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Tout ce que tu voudras, dis-le. Car je n'épouserai jamais ton frère. Je
+ne trahirai jamais Ménélaos mon époux, qui combat devant Troia.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Femme, qu'as-tu dit? Tourne vers moi tes brillantes prunelles!»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Je ne l'ose, ayant eu le visage outragé!»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Qu'est-ce ceci? Je me sens privé de la parole. O dieux! Quel visage
+aperçois-je? Qui es-tu, femme?»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Toi-même, qui es-tu? Car nous avons, toi et moi, la même
+préoccupation.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Es-tu Hellène, ou une femme étrangère?»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Hellène. Dis-moi aussi quelle est ta patrie.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Je trouve, femme, que tu ressembles tout à fait à Hélénè.»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Et moi que tu ressembles à Ménélaos, au moins d'après ces lavandes.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Tu vois en personne ce mortel si infortuné!»
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+«Oh! que tu as tardé à te rendre dans les bras de ton épouse!
+Prends-moi, prends-moi, cher époux. Entoure-moi de tes bras. Laisse-moi
+te donner un baiser. Emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi,
+saisis-moi vite, vite.»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Il gémira, j'en atteste les deux Déesses, celui qui t'emmènera; je le
+frappe de cette torche.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Ma femme, la fille de Tyndaros, tu veux m'empêcher de la conduire à
+Spartè?»
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Tu m'as l'air d'être aussi un profond scélérat, et tu sembles
+d'intelligence avec lui: ce n'est pas pour rien que, depuis longtemps,
+vous jasez de l'Ægyptos. Mais celui-ci au moins subira sa peine. Le
+Prytane s'avance, ainsi que l'archer.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Cela va mal. Il faut s'esquiver en tapinois.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et moi, malheureux! que vais-je faire?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Sois tranquille, je ne te trahirai jamais, tant que j'aurai le souffle
+et que mes dix mille ruses ne me feront pas défaut.
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+L'hameçon n'a rien pris.
+
+LE PRYTANE.
+
+Est-ce là le scélérat dont nous a parlé Klisthénès? Hé! l'homme!
+Pourquoi te caches-tu? Archer, emmène-le, attache-le au carcan; puis
+reste là de planton, et veille à ce que personne ne puisse s'en
+approcher. Le fouet en main, frappe quiconque s'avancerait.
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+De par Zeus! tout à l'heure un faiseur de voiles a failli me l'enlever.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Prytane, au nom de cette main droite, que tu aimes à tendre creuse
+lorsqu'on te donne de l'argent, accorde-moi une légère faveur, quoique
+je sois près de mourir.
+
+LE PRYTANE.
+
+Quelle faveur?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Quand on m'aura mis tout nu, ordonne à l'archer de me lier au carcan,
+pour que, vieux comme je suis, en robe jaune et en mitre, je ne prête
+pas à rire aux corbeaux qui vont me manger.
+
+LE PRYTANE.
+
+Le Conseil a décidé qu'on te lierait, ayant tout cela, afin que les
+passants voient à plein que tu es un gredin.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Iappapæax! Ah! robe jaune, que de maux tu m'as faits, et il n'est plus
+un seul espoir de salut!
+
+LE CHOEUR.
+
+Allons, maintenant, livrons-nous à nos jeux, comme c'est ici la coutume
+des femmes, quand nous célébrons les saintes orgies des deux Déesses,
+aux jours sacrés, que Pausôn observe aussi en jeûnant et en suppliant
+souvent les Déesses que les fêtes renaissent des fêtes; car tel est son
+souci.
+
+Élance-toi, pars d'un pied léger, en rond; mets la main dans la main;
+que chacune marque le rhythme de la danse et s'avance d'un pied rapide.
+Que le cercle des danseuses ait l'oeil de tous les côtés.
+
+Chantez aussi la race des dieux Olympiens et célébrez-les d'une voix
+unanime, dans vos mouvements passionnés.
+
+Si on se figure que dans ce temple je vais, moi femme, dire du mal des
+hommes, on n'est pas dans le droit sens. Mais il faut, comme il
+convient, essayer un nouveau pas et dessiner une danse gracieuse.
+
+Avance-toi, chantant le Dieu à la lyre sonore, et la Déesse armée d'un
+carquois, Artémis, la chaste souveraine. Salut, ô toi qui lances les
+traits au loin; donne-nous la victoire.
+
+Chantons comme il le faut Hèra, qui préside aux mariages, prend part à
+toutes les danses et garde les clefs de l'hymen.
+
+Je prie Hermès, Dieu des pasteurs, Pan et les Nymphes chéries, de
+sourire de bon coeur à nos danses qui leur agréent. Mets-toi de tout
+coeur à la danse en battant des mains.
+
+Femmes, livrons-nous à nos jeux, comme c'est la coutume, et jeûnons
+rigoureusement. Retourne-toi d'un autre côté, marque du pied la cadence
+et fais retentir tous les chants.
+
+Guide-nous toi-même, Bakkhos, couronné de lierre; dans nos orgies
+dansantes, je te chanterai, Evios, ô Dionysos, Bromios, fils de Sémélè,
+qui te plais à danser avec les Nymphes sur les montagnes, redisant
+l'hymne aimable: «Evios, Evios, Evoé.»
+
+Autour de toi se fait entendre Ekho, nymphe du Kithærôn; les montagnes
+ombragées par de noirs feuillages et les vallons rocheux frémissent; et
+les spirales du lierre l'entourent de leurs pétales fleurissants.
+
+L'ARCHER, _attachant Mnèsilokhos au pilori_.
+
+Tu vas geindre ici en plein air.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Archer, je t'en supplie.
+
+L'ARCHER.
+
+Ne me supplie point, toi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Lâche la cheville.
+
+L'ARCHER.
+
+Oui, je vais le faire.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Ah! malheur! malheur! Tu me serres davantage.
+
+L'ARCHER.
+
+Encore plus, veux-tu?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Attatæ! Iattatatæ! Va-t'en à la malemort!
+
+L'ARCHER.
+
+Tais-toi, misérable vieux! Moi, j'apporte une natte, pour garder toi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Voilà les belles jouissances que me procure Euripidès! Mais, ô dieux! ô
+Zeus Sauveur! il y a encore de l'espoir. Il ne paraît pas vouloir
+m'abandonner. Perseus, en se sauvant, m'a fait signe de me
+métamorphoser en Andromédè. Et de fait me voilà attaché. Il est clair
+qu'il viendra me délivrer. Autrement, il ne se serait pas envolé dans
+les airs.
+
+EURIPIDÈS, _en Perseus_.
+
+Vierges chéries, aimées, comment approcherai-je et me déroberai-je au
+Skythe? (_A Ekho_.) M'entends-tu, toi qui habites au fond des grottes.
+Au nom de la Pudeur, je t'en supplie, laisse-moi m'approcher d'une
+épouse.
+
+MNÈSILOKHOS, _en Andromédè_.
+
+Il est sans pitié, celui qui m'a enchaîné ainsi, moi le plus infortuné
+des mortels. Échappé avec peine à une vieille dégoûtante, je n'en suis
+pas moins perdu. Ce Skythe continue à rester de planton, et il me tient
+là misérable, sans amis, suspendu, en proie aux corbeaux. Vois-tu? Je ne
+suis point ici parmi les choeurs des jeunes filles de mon âge, avec la
+corbeille aux suffrages, mais enlacée dans des liens serrés, je suis
+exposée en pâture à un monstrueux Glaukétès. Pour moi pas de pæan
+nuptial, mais un chant d'esclavage: redites, femmes, d'une voix
+gémissante, les maux que j'ai soufferts, malheureuse! Infortunée que je
+suis, infortunée par la volonté de mes parents! Souffrances injustes, où
+j'implore, en arrachant à Hadès des soupirs et des larmes, hélas! hélas!
+l'homme qui m'a rasé d'abord, qui m'a fait ensuite endosser cette robe
+jaune, et qui a fini par m'envoyer dans ce temple, au milieu des femmes,
+hélas! Inflexible dæmôn de la Fatalité! Je suis maudit! Qui verrait ma
+souffrance sans être touché de l'excès de mes maux? Que l'astre embrasé
+de l'æther détruise le barbare! Je n'ai plus la douceur de voir la
+lumière immortelle, depuis que je suis attaché, affolé par la douleur
+qui m'étrangle et qui m'entraîne vers le rapide chemin des morts.
+
+EURIPIDÈS, _en Ekho_.
+
+Salut, fille chérie! Que Képheus, ton père, qui t'a exposée, soit
+anéanti par les dieux!
+
+MNÈSILOKHOS, _en Andromédè_.
+
+Qui es-tu, toi qui prends en pitié ma souffrance?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ekho, fidèle interprète des sons, moi qui, l'an dernier, dans ce même
+lieu, vins en aide à Euripidès. Mais, mon enfant, il te faut faire en
+sorte de gémir lamentablement.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Et toi, de répéter mes lamentations.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je n'y manquerai pas. Commence.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+O Nuit sainte, que ton attelage est lent à faire rouler ton char sur le
+dos de l'æther sacré, au travers de l'auguste Olympos!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Olympos!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Pourquoi, moi Andromédè, de préférence aux autres, ai-je des maux en
+partage?
+
+EURIPIDÈS.
+
+En partage?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Triste mort!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Triste mort!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Tu m'assommes, vieille, de ton babil.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De ton babil.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Par Zeus! tu te montres ici insupportable à l'excès!
+
+EURIPIDÈS.
+
+A l'excès!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Mon bon, laisse-moi monodier seul; fais-moi plaisir: finis.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Finis.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Va aux corbeaux!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Va aux corbeaux!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+La peste!
+
+EURIPIDÈS.
+
+La peste!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Chansons!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Chansons!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Tu plaisantes!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu plaisantes!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Gémis.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Gémis.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Pleure.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Pleure.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Hé! l'homme! Tu bavardes.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Hé! l'homme! Tu bavardes.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+J'appellerai les Prytanes.
+
+EURIPIDÈS.
+
+J'appellerai les Prytanes.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Chose étrange!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Chose étrange!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+D'où cette voix?
+
+EURIPIDÈS.
+
+D'où cette voix?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Toi parler?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Toi parler?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Il t'en cuira!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il t'en cuira!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Tu te moques de moi?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu te moques de moi?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+De par Zeus! c'est la femme qui est près de toi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Près de toi.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Où est la gredine? Elle s'enfuit. Où donc, où t'enfuis-tu?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Où donc, où t'enfuis-tu?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Tu ne m'échapperas pas!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu ne m'échapperas pas!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Tu ronronnes encore!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu ronronnes encore!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Empoigne la coquine!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Empoigne la coquine!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Bavarde et maudite femme!
+
+EURIPIDÈS, _en Perseus_.
+
+Grands dieux! En quelle terre de barbares sommes-nous venus d'un vol
+rapide? A travers l'æther fendant ma route, j'y place mes pieds ailés,
+moi Perseus, me dirigeant vers Argos, où je porte la tête de la Gorgôn.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Que dit-il? Tu parles de la tête de Gorgo, un scribe?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je dis, moi, la tête de la Gorgôn.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Et moi aussi je dis Gorgo.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Soit! Quel est ce rocher que j'aperçois, et cette jeune fille semblable
+aux déesses, enchaînée comme un navire au mouillage?
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Étranger, aie pitié d'une femme au comble de l'infortune! Délivre-moi de
+ces liens!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Ne parle pas, toi, maudite femme! Tu vas mourir, et tu oses parler!
+
+EURIPIDÈS.
+
+O vierge! j'ai pitié de te voir enchaînée!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Elle pas vierge, mais vieillard fautive, voleuse, coquine.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu bredouilles, Skythe. Cette vierge est Andromédè, fille de Képheus.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Regarde le bas du ventre. Est-ce que cela te paraît mince?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Donne-moi la main, que j'approche de cette jeune fille; donne, Skythe.
+Tous les hommes ont leur faible; moi, je suis pris d'amour pour elle.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Je ne suis pas jaloux de toi. Si son derrière est tourné de ce côté, je
+ne t'envie pas d'en travailler les fesses.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Pourquoi ne me laisses-tu pas la délier, Skythe, pour me jeter dans les
+embrassements et dans la couche d'une épouse?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Si tu es si convoiteur de ces vieilles fesses, tu n'as qu'à percer la
+planche pour faire brèche par derrière.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De par Zeus! je vais rompre ses liens.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Gare le fouet!
+
+EURIPIDÈS.
+
+N'importe, je vais le faire.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Ta tête, avec ce coutelas, je te la coupe.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Aïe! aïe! Que faire? A quelles raisons recourir? Elles ne seraient pas
+comprises de cette nature barbare. Offre aux sots des pensées neuves, tu
+perdras ta peine. Cherchons donc un autre artifice bon pour lui.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Le malin renard, il machine quelque chose contre moi!
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Souviens-toi, Perseus, comme tu me laisses malheureuse.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Tu veux encore recevoir des coups de fouet.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pallas, amie des danses, doit être invoquée par moi dans nos choeurs:
+vierge, jeune fille intacte, protectrice de notre cité, qui fait seule
+sa force respectée, et qui mérite d'être appelée porte-clefs. Parais,
+ennemie naturelle des tyrans: le peuple des femmes t'invoque; viens vers
+moi avec la Paix, amie des fêtes.
+
+Venez enfin bienveillantes, propices, Déesses vénérables, vers votre
+bois sacré. Il n'est point permis aux hommes de voir les orgies sacrées
+des deux Déesses, où vous montrez à la lueur des lampes votre visage
+immortel. Venez, approchez, nous vous en conjurons, ô Thesmophores
+vénérées. Si jamais vous êtes venues, touchées par nos prières, venez
+aujourd'hui, nous vous en supplions, venez vers nous.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Femmes, si vous voulez dorénavant faire la paix avec moi, vous le pouvez
+tout de suite. Désormais, vous n'entendrez plus de moi aucune mauvaise
+parole; voilà mes propositions.
+
+LE CHOEUR.
+
+Quel besoin te contraint de nous tenir ce langage?
+
+EURIPIDÈS.
+
+L'homme attaché à ce poteau est mon beau-père. Si je le remmène, jamais
+vous ne m'entendrez dire du mal de vous; mais si vous ne me l'accordez
+pas, les tours que vous jouez maintenant, je les révélerai à vos maris,
+revenus de l'armée.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pour ce qui est de nous, sache que nous nous laissons persuader. Mais ce
+barbare, le persuader, c'est affaire à toi.
+
+EURIPIDÈS, _en vieille femme_.
+
+Oui, c'est mon affaire. Pour toi, Élaphion, ce que je t'ai recommandé en
+route, n'oublie pas de le faire. Et d'abord, passe devant et retrousse
+ta robe. Et toi, Térédôn, joue-nous une persique.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Quelle est cette musique? quelle bombance me met en train?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Archer, cette jeune fille va préluder à ses exercices: elle est venue
+pour danser devant quelques conviés.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Qu'elle danse, qu'elle s'exerce, je ne l'en empêche pas. Légère comme
+une biche, une puce sur une toison!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Défais cette robe du haut, mon enfant; assieds-toi sur les genoux du
+Skythe, et allonge les pieds pour que je les déchausse.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Ah! oui, oui, assieds-toi, assieds-toi. Ah! oui, oui, petite fille. Oh!
+que cette gorge est ferme: c'est une rave.
+
+EURIPIDÈS, _à Térédôn_.
+
+Toi, vite un air de flûte. (_A Élaphion_.) As-tu encore peur du Skythe?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Les belles fesses! Il t'en cuira, si tu ne restes pas ici. Hein! quelle
+belle attitude a l'instrument!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Cela va bien. Remets ta robe: c'est le moment de nous enfuir.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Ne va-t-elle pas d'abord me donner un baiser?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Certainement, baise-le.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Oh! oh! oh! Papapapæ! quelle langue douce! C'est du miel attique.
+Pourquoi ne couche-t-elle pas avec moi?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Adieu, archer, c'est impossible.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Si, si, bonne vieille, fais-moi ce plaisir.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu donneras donc une drakhme.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Oui, oui, je donnerai à toi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+L'argent, alors. Donne!
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Mais je n'en ai pas. Tiens, prends ce carquois.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Et puis tu la ramènes?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Suis-moi, mon enfant! Et toi, bonne vieille, garde le vieux. Ton nom,
+quel est-il?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Artémisia, rappelle-toi ce nom.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Artamouxia. (_Il sort avec Élaphion_.)
+
+EURIPIDÈS.
+
+Hermès, Dieu de la ruse, tu conduis tout à merveille. Skythe naïf, cours
+avec celle que tu emmènes. Moi, je délivre le prisonnier. (_A
+Mnèsilokhos_.) Toi, en véritable homme, une fois délivré, fuis au plus
+vite, et rends-toi auprès de ta femme et de tes enfants, chez toi.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+Je n'y manquerai pas, dès que je serai délivré.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Te voilà délivré. A l'oeuvre, fuis avant que l'archer te surprenne.
+
+MNÈSILOKHOS.
+
+C'est ce que je fais.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+O bonne vieille, que tu as une jolie petite fille, pas grognon, mais
+douce.--Eh bien, où est donc la vieille? Je suis un homme perdu! Où est
+allé le vieux? Ah! petite vieille, vieille! Je ne suis pas content,
+vieille femme! Artamouxia! La vieille s'est jouée de moi! Et toi, loin
+d'ici au plus vite! On a raison de t'appeler carquois: tu as servi à me
+mettre dedans. Ah! que faire! Où est la vieille? Artamouxia!
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu appelles une vieille qui portait un instrument de musique?
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Oui, oui! Tu l'as vue?
+
+LE CHOEUR.
+
+Elle est partie par là, et un vieux la suivait.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Le vieux avait une robe jaune.
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui; tu pourrais les atteindre en les poursuivant par là.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Maudite vieille, par quelle route s'est-elle enfuie? Artamouxia!
+
+LE CHOEUR.
+
+Tout droit, en montant. Où cours-tu? Reviens donc par ici, tu cours du
+côté opposé.
+
+L'ARCHER SKYTHE.
+
+Malheureux! Elle court toujours. Artamouxia!
+
+LE CHOEUR.
+
+Cours, cours! Va-t'en chez les corbeaux! Pour moi, c'est assez jouer. Il
+est temps que chacune rentre chez elle. Que la faveur des deux
+Thesmophores soit notre bonne récompense!
+
+FIN DES THESMOPHORIAZOUSES
+
+
+
+
+LES GRENOUILLES
+
+(L'AN 406 AVANT J.-C.)
+
+
+Cette pièce, dirigée comme la précédente contre Euripide, le prend
+surtout par le côté littéraire. La mort d'Eschyle et de Sophocle ayant
+laissé un grand vide sur la scène, Aristophane suppose que Dionysos, le
+dieu du théâtre, descend aux Enfers pour en ramener un tragique.
+Euripide y dispute le prix de la tragédie à Eschyle. Chacun des deux
+rivaux vante ses qualités et attaque les défauts de son adversaire.
+Enfin on apporte une balance où Dionysos pèse les vers des deux poètes.
+Eschyle l'emporte. C'est lui que Dionysos ramènera sur la terre, et
+pendant son absence le sceptre tragique restera aux mains de Sophocle.
+Le titre de la pièce vient des grenouilles qui peuplent les marais des
+Enfers.
+
+_PERSONNAGES DU DRAME_
+
+ XANTHIAS.
+ DIONYSOS.
+ HÈRAKLÈS.
+ UN MORT.
+ KHARÔN.
+ CHOEUR ACCESSOIRE DE GRENOUILLES.
+ CHOEUR DE MYSTES.
+ ÆAKOS.
+ SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.
+ UNE CABARETIÈRE.
+ PLATHANÈ.
+ EURIPIDÈS.
+ ÆSKHYLOS.
+ PLOUTÔN.
+ DITYLAS. {Personnages muet.
+ SKEBLYAS. {
+ PARDOKAS. {
+
+_Le lieu de la scène est d'abord sur le chemin des Enfers, et ensuite
+dans les Enfers mêmes_.
+
+
+
+LES GRENOUILLES.
+
+
+Dionysos est vêtu d'une peau de lion, armé d'une massue comme Hèraklès,
+et chaussé de kothurnes. Xanthias, monté sur un âne, porte sur son dos
+le bagage de son maître.
+
+XANTHIAS.
+
+Dirai-je, mon maître, quelqu'un de ces bons mots qui ont le privilège de
+faire toujours rire les spectateurs?
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! tout ce que tu voudras, sauf le mot: «Je suis éreinté.»
+Garde-toi de le dire; il m'échauffe la bile.
+
+XANTHIAS.
+
+Pas non plus quelque autre facétie?
+
+DIONYSOS.
+
+Si, excepté: «Je suis exténué.»
+
+XANTHIAS.
+
+Pourquoi? Ne puis-je dire quelque chose de bien risible?
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! dis-le sans crainte. J'en excepte seulement une chose.
+
+XANTHIAS.
+
+Laquelle?
+
+DIONYSOS.
+
+De dire, en changeant ton paquet d'épaule, que tu as envie de chier.
+
+XANTHIAS.
+
+Et que, portant moi-même un si lourd fardeau, si personne ne me soulage,
+je vais péter.
+
+DIONYSOS.
+
+Rien de tout cela, je t'en supplie, sinon quand je devrai vomir.
+
+XANTHIAS.
+
+A quoi bon alors porter tout ce bagage, si je ne fais rien de ce qu'a
+l'habitude de faire Phrynikhos? Lykis également et Amipsias introduisent
+toujours des porteurs de fardeaux dans leur comédie.
+
+DIONYSOS.
+
+N'en fais rien. Quand je vois au théâtre ces sortes d'inventions, j'en
+sors plus vieux d'un an.
+
+XANTHIAS.
+
+O trois fois malheureuse cette épaule! Elle est rompue, et ne dit pas un
+mot pour rire.
+
+DIONYSOS.
+
+N'est-ce pas une honte et le comble de la mollesse, que moi Dionysos,
+fils de Stamnios, j'aille à pied et me fatigue, tandis que je donne à
+celui-ci une monture, pour qu'il ne souffre pas et qu'il n'ait pas de
+fardeau à porter?
+
+XANTHIAS.
+
+Moi, je ne porte rien?
+
+DIONYSOS.
+
+Comment porterais-tu, puisqu'on te porte?
+
+XANTHIAS.
+
+Oui, mais j'ai ceci à porter.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment?
+
+XANTHIAS.
+
+Et c'est très lourd.
+
+DIONYSOS.
+
+Mais ce fardeau que tu portes, n'est-ce pas l'âne qui le porte?
+
+XANTHIAS.
+
+Non pas certes ce que j'ai et que je porte, de par Zeus! non.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment portes-tu, toi qui es porté par un autre?
+
+XANTHIAS.
+
+Je ne sais, mais cette épaule est brisée.
+
+DIONYSOS.
+
+Si tu prétends que l'âne ne te sert de rien, à ton tour, prends l'âne et
+porte-le.
+
+XANTHIAS.
+
+Malheureux que je suis! Pourquoi n'étais-je pas au dernier combat naval?
+Je te ferais longuement gémir.
+
+DIONYSOS.
+
+Descends, maraud; je vais m'approcher de cette porte, où je dois aller
+d'abord. Enfant, enfant, holà! enfant!
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Qui a frappé à la porte? Qui que ce soit, il frappe en vrai centaure.
+Dis-moi, qu'y a-t-il?
+
+DIONYSOS.
+
+Xanthias!
+
+XANTHIAS.
+
+Qu'est-ce?
+
+DIONYSOS.
+
+As-tu remarqué?
+
+XANTHIAS.
+
+Quoi?
+
+DIONYSOS.
+
+Comme il a eu peur de moi.
+
+XANTHIAS.
+
+De par Zeus! tu deviens fou.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Par Dèmètèr! je ne puis m'empêcher de rire. J'ai beau me mordre les
+lèvres, il faut que je rie.
+
+DIONYSOS.
+
+Mon garçon, avance: j'ai besoin de toi.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Oh! je ne suis pas capable d'étouffer mon rire, quand je vois cette peau
+de lion par-dessus une robe jaune. Quelle idée! Un kothurne, une massue!
+Quel amalgame! En quel pays as-tu voyagé?
+
+DIONYSOS.
+
+J'ai monté Klisthénès.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Et tu as combattu sur mer?
+
+DIONYSOS.
+
+Et nous avons coulé bas douze ou treize vaisseaux ennemis.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Vous?
+
+DIONYSOS.
+
+Oui, par Apollôn!
+
+XANTHIAS.
+
+Et ensuite je m'éveillai.
+
+DIONYSOS.
+
+J'étais sur le vaisseau à lire l'_Andromédè_, quand un désir soudain
+vient frapper mon coeur, tout ce qu'il a de plus violent.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Un désir? De quelle espèce?
+
+DIONYSOS.
+
+Petit comme Molôn.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+D'une femme?
+
+DIONYSOS.
+
+Non.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+D'un garçon?
+
+DIONYSOS.
+
+Nullement.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+D'un homme?
+
+DIONYSOS.
+
+Taratata!
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Tu étais avec Klisthénès!
+
+DIONYSOS.
+
+Ne me raille pas, frère. Je ne suis pas du tout à mon aise et ce violent
+désir me met au supplice.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Mais lequel, frère chéri?
+
+DIONYSOS.
+
+Je ne puis le dire. Toutefois je te l'expliquerai par allusion. As-tu
+quelquefois eu une envie soudaine de purée?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+De la purée? Babæax! Dix mille fois dans ma vie.
+
+DIONYSOS.
+
+Mon explication est-elle claire ou en faut-il une autre?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Inutile pour la purée: je comprends parfaitement.
+
+DIONYSOS.
+
+Hé bien, c'est le désir qui me consume pour Euripidès.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Quoi! pour un homme mort?
+
+DIONYSOS.
+
+Et pas un mortel ne me détournerait d'aller le trouver.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Chez Hadès, en bas?
+
+DIONYSOS.
+
+Oui, de par Zeus! et plus bas encore.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Que veux-tu?
+
+DIONYSOS.
+
+J'ai besoin d'un bon poète. Il n'y en a plus: ceux qui vivent sont
+mauvais.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Quoi donc? Iophôn ne vit-il plus?
+
+DIONYSOS.
+
+Il ne reste que lui de bon, si toutefois il l'est; car je ne sais pas au
+juste ce qu'il en est réellement.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Et Sophoklès, supérieur à Euripidès, ne peux-tu pas le faire remonter,
+s'il faut que tu retires quelqu'un d'ici?
+
+DIONYSOS.
+
+Non, pas avant d'avoir pris Iophôn à part et de m'être assuré de ce
+qu'il fait sans Sophoklès. D'ailleurs, Euripidès, en fin matois, fera
+tous ses efforts pour s'échapper et revenir avec moi, tandis que
+l'autre, bonhomme ici, est bonhomme là-bas.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Agathôn, où est-il?
+
+DIONYSOS.
+
+Il m'a quitté; il est parti: bon poète et regretté de ses amis.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Où est-il, l'infortuné?
+
+DIONYSOS.
+
+Au banquet des Bienheureux.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Et Xénoklès?
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'il crève, de par Zeus!
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Et Pythangélos!
+
+XANTHIAS.
+
+Et de moi pas un mot; et mon épaule est brisée épouvantablement!
+
+HÈRAKLÈS.
+
+N'y a-t-il donc pas ici d'autres jouvenceaux, faiseurs de tragédies,
+plus que par dix mille, et plus bavards qu'Euripidès de plus de la
+longueur d'un stade?
+
+DIONYSOS.
+
+Ce sont de frêles rejetons, babillards, orchestres d'hirondelles,
+gâte-métier, promptement épuisés, dès qu'ils ont obtenu un choeur et
+pissé contre la Muse tragique. Mais un poète de génie, tu n'en trouveras
+pas un, en cherchant bien, qui produise de généreux accents.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Que veut dire ce génie?
+
+DIONYSOS.
+
+Le poète de génie est celui qui fait entendre des expressions hardies,
+telles que «l'Æther, palais de Zeus», «le pied du Temps», «un coeur qui
+ne veut pas jurer par un serment sacré», «une langue qui jure sans la
+participation du coeur».
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Cela te plaît?
+
+DIONYSOS.
+
+Peu s'en faut que je n'en raffole.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Ce sont de pures sottises, tu le sens toi-même.
+
+DIONYSOS.
+
+«N'habite pas mon esprit, tu as une maison.»
+
+HÈRAKLÈS.
+
+En vérité je trouve cela tout à fait détestable.
+
+DIONYSOS.
+
+Enseigne-moi l'art des bons repas.
+
+XANTHIAS.
+
+Et de moi pas un mot!
+
+DIONYSOS.
+
+Quant au motif pour lequel, sous cet accoutrement imité du tien, j'ai
+entrepris ce voyage, c'est pour apprendre de toi, au besoin, les hôtes
+dont tu as fait usage, quand tu es descendu chez Kerbéros; dis-moi les
+ports, les boulangeries, les maisons de débauche, les stations, les
+auberges, les fontaines, les routes, les villes, les restaurants, les
+cabarets où il y a le moins de punaises.
+
+XANTHIAS.
+
+Et de moi pas un mot!
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Malheureux! tu oseras faire ce voyage?
+
+DIONYSOS.
+
+Ne me dis rien là contre, mais indique la route la plus prompte pour
+descendre chez Hadès, en bas. Qu'elle ne soit ni trop chaude, ni trop
+froide.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Voyons, laquelle t'indiquerai-je d'abord? Laquelle? Il y en a une: qui
+serait de prendre une corde et un escabeau, et de te pendre.
+
+DIONYSOS.
+
+Assez! c'est une route étouffante, que tu me proposes...
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Il y a encore un chemin raccourci et bien battu: celui du mortier.
+
+DIONYSOS.
+
+Tu veux dire la ciguë?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Oui.
+
+DIONYSOS.
+
+Il est froid, glacial, et il engourdit tout de suite les deux jambes.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Veux-tu que je t'en indique un en pente et rapide?
+
+DIONYSOS.
+
+Oui, de par Zeus! d'autant que je ne suis pas marcheur.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Rends-toi de ce pas au Kéramique.
+
+DIONYSOS.
+
+Et puis?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Monte au haut de la tour.
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'y faire?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les
+spectateurs crieront: «Lancez!...» lance-toi toi-même.
+
+DIONYSOS.
+
+Où?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+En bas!
+
+DIONYSOS.
+
+Mais je me briserais les deux membranes du cerveau: je ne veux pas
+prendre cette route.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Laquelle, alors?
+
+DIONYSOS.
+
+Celle que tu as jadis suivie.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Mais le trajet est long. Tu arriveras d'abord à un marais immense et
+très profond.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment le traverserai-je?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque moyennant un
+péage de deux oboles.
+
+DIONYSOS.
+
+Oh! quel pouvoir ont partout les deux oboles! Comment sont-elles
+descendues là?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+C'est Thèseus qui les a portées. Après cela tu verras des milliers de
+serpents et des monstres effroyables.
+
+DIONYSOS.
+
+N'essaie pas de me frapper de terreur: tu ne me feras pas changer de
+résolution.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a
+jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l'enfant dont il
+abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux
+serment, ou transcrit des vers de Morsimos.
+
+DIONYSOS.
+
+Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique
+de Kinésias.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes; tu verras une
+brillante lumière, comme ici; des buissons, des myrtes, d'heureux
+thiases d'hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements.
+
+DIONYSOS.
+
+Et qui sont ceux-là?
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Les initiés.
+
+XANTHIAS.
+
+Et moi, de par Zeus! je suis l'âne qui porte les mystères. Non, je ne
+supporterai pas cela pendant plus longtemps.
+
+HÈRAKLÈS.
+
+Ils te diront tout au long ce qu'il te faudra, car ils demeurent tout
+auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités,
+frère.
+
+DIONYSOS.
+
+Et à toi, de par Zeus! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage.
+
+XANTHIAS.
+
+Avant de l'avoir déposé?
+
+DIONYSOS.
+
+Et au plus vite!
+
+XANTHIAS.
+
+Non, vraiment, je t'en conjure, loue plutôt un des morts qu'on
+transporte, et qui se rend ici.
+
+DIONYSOS.
+
+Et si je n'en trouve pas?
+
+XANTHIAS.
+
+Alors emmène-moi.
+
+DIONYSOS.
+
+Bien dit. Or, voilà justement un mort qu'on emporte. Hé! le mort! c'est
+à toi que je parle, à toi, le mort! Dis, l'homme, veux-tu porter un
+petit paquet chez Hadès?
+
+LE MORT.
+
+Comment est-il?
+
+DIONYSOS.
+
+Le voici.
+
+LE MORT.
+
+Tu paieras deux drakhmes de commission.
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! pas tant que cela.
+
+LE MORT.
+
+Continuez votre route, vous autres.
+
+DIONYSOS.
+
+Attends un peu, l'ami, que je m'arrange avec toi.
+
+LE MORT.
+
+Si tu n'allonges pas deux drakhmes, pas un mot.
+
+DIONYSOS.
+
+Voici neuf oboles.
+
+LE MORT.
+
+J'aimerais mieux revivre là-haut.
+
+XANTHIAS.
+
+Fait-il le fier, ce coquin-là! Ne lui en cuira-t-il pas? J'irai
+moi-même.
+
+DIONYSOS.
+
+Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque!
+
+KHARÔN.
+
+Oh! op! aborde!
+
+XANTHIAS.
+
+Qu'est-ce que cela?
+
+DIONYSOS.
+
+Cela? De par Zeus! c'est le marais qu'on nous a dit, et je vois la
+barque.
+
+XANTHIAS.
+
+Par Poséidôn! et celui-ci, c'est Kharôn lui-même.
+
+DIONYSOS.
+
+Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! Salut, Kharôn!
+
+KHARÔN.
+
+Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l'asile du
+Lèthè, ou vers la toison de l'âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les
+corbeaux, ou vers le Ténaros?
+
+DIONYSOS.
+
+Moi.
+
+KHARÔN.
+
+Embarque vite!
+
+DIONYSOS.
+
+Où te proposes-tu d'aborder? Est-ce réellement chez les corbeaux?
+
+KHARÔN.
+
+Oui, de par Zeus! pour t'obliger. Embarque.
+
+DIONYSOS.
+
+Esclave, ici!
+
+KHARÔN.
+
+Je ne passe pas d'esclave, à moins qu'il n'ait combattu sur mer pour sa
+peau.
+
+XANTHIAS.
+
+De par Zeus! impossible: j'avais mal aux yeux.
+
+KHARÔN.
+
+Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais.
+
+XANTHIAS.
+
+Où m'arrêterai-je?
+
+KHARÔN.
+
+Auprès de la pierre d'Avænos, près des hôtelleries.
+
+DIONYSOS.
+
+Comprends-tu?
+
+XANTHIAS.
+
+Je comprends bien. Malheureux que je suis! Quelle rencontre ai-je faite
+en sortant?
+
+KHARÔN.
+
+Assieds-toi à la rame.--S'il y en a encore à embarquer, qu'on se
+hâte!--Eh bien, que fais-tu là?
+
+DIONYSOS.
+
+Ce que je fais? Pas autre chose que d'être assis à la rame, comme tu
+m'en as donné l'ordre, toi.
+
+KHARÔN.
+
+Assieds-toi donc ici, gros ventru.
+
+DIONYSOS.
+
+Voici.
+
+KHARÔN.
+
+Avance les bras, étends-les.
+
+DIONYSOS.
+
+Voici.
+
+KHARÔN.
+
+Pas de plaisanterie! Rame ferme et du coeur à l'ouvrage!
+
+DIONYSOS.
+
+Mais comment pourrai-je, n'étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me
+mettre à ramer?
+
+KHARÔN.
+
+Très simplement: tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois
+que tu t'y seras mis!
+
+DIONYSOS.
+
+Lesquels?
+
+KHARÔN.
+
+Des grenouilles à la voix de cygne: c'est ravissant.
+
+DIONYSOS.
+
+Commande, alors?
+
+KHARÔN.
+
+Oh! op, op! Oh! op, op!
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax! Filles marécageuses des
+eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant
+harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l'honneur de
+Dionysos Nysèïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la
+fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh! coax coax! Mais vous n'en
+avez sans doute nul souci.
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+Foin de vous avec votre coax! Vous n'avez pas autre chose que coax?
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Et c'est tout naturel, faiseur d'embarras! car je suis aimée des Muses à
+la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du
+chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des
+roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la
+lyre. Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+Et moi, j'ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et
+bientôt, à force de remuer, il va dire: «Brekekekex coax coax!» Aussi,
+race musicienne, cessez.
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées
+ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses
+des airs nombreux qu'on chante en nageant; ou si, fuyant la pluie de
+Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos choeurs variés au
+bruissement des bulles, répétons: Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+Je vous l'interdis.
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Nous en souffrirons cruellement.
+
+DIONYSOS.
+
+Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant.
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+La peste soit de vous!
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Peu m'importe! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour
+nous crierons: Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+Vous ne l'emporterez pas sur moi.
+
+LES GRENOUILLES.
+
+Ni toi sur nous.
+
+DIONYSOS.
+
+Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée: «Brekekekex
+coax coax,» jusqu'à ce que je domine votre coax.
+
+LES GRENOUILLES _et_ DIONYSOS.
+
+Brekekekex coax coax!
+
+DIONYSOS.
+
+Je devais finir par faire cesser votre coax.
+
+KHARÔN.
+
+Assez, assez! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage.
+
+DIONYSOS.
+
+Prends ces deux oboles.--Xanthias! Où est Xanthias? Hé! Xanthias!
+
+XANTHIAS.
+
+Iau!
+
+DIONYSOS.
+
+Viens ici.
+
+XANTHIAS.
+
+Salut, maître.
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'y a-t-il par là-bas?
+
+XANTHIAS.
+
+Ténèbres et fange.
+
+DIONYSOS.
+
+As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous
+parlait?
+
+XANTHIAS.
+
+Et toi?
+
+DIONYSOS.
+
+Par Poséidôn! j'en vois à présent. Allons, que ferons-nous?
+
+XANTHIAS.
+
+Le meilleur est d'aller plus loin; car c'est ici le lieu, disait-il, où
+sont les monstres horribles.
+
+DIONYSOS.
+
+Comme il gémira! Il faisait le fendant, pour m'effrayer, me sachant
+brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès.
+Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon
+voyage.
+
+XANTHIAS.
+
+De par Zeus! j'entends je ne sais quel bruit.
+
+DIONYSOS.
+
+Par où, par où est-ce?
+
+XANTHIAS.
+
+Par derrière.
+
+DIONYSOS.
+
+Marche derrière.
+
+XANTHIAS.
+
+Non, c'est par devant.
+
+DIONYSOS.
+
+Marche devant.
+
+XANTHIAS.
+
+Hé! de par Zeus! je vois un monstre énorme.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment est-il?
+
+XANTHIAS.
+
+Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt boeuf, tantôt mulet, puis
+femme charmante.
+
+DIONYSOS.
+
+Où est-elle? Que j'aille de son côté.
+
+XANTHIAS.
+
+Mais ce n'est plus une femme; c'est un chien.
+
+DIONYSOS.
+
+C'est donc Empousa!
+
+XANTHIAS.
+
+Tout son visage alors est en feu.
+
+DIONYSOS.
+
+A-t-elle une jambe d'airain?
+
+XANTHIAS.
+
+Oui, de par Zeus! et l'autre est une jambe d'âne, sois-en certain.
+
+DIONYSOS.
+
+Où me sauverai-je?
+
+XANTHIAS.
+
+Et moi?
+
+DIONYSOS.
+
+Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est fait de nous, souverain Hèraklès.
+
+DIONYSOS.
+
+Hé! l'homme! Ne me nomme pas, je t'en conjure, ne prononce pas mon nom.
+
+XANTHIAS.
+
+Dionysos, alors.
+
+DIONYSOS.
+
+Encore moins ce nom que l'autre.
+
+XANTHIAS.
+
+Va droit devant toi.--Ici, ici, maître!
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+XANTHIAS.
+
+Rassure-toi: nous avons réussi: il nous est permis de dire comme
+Hégélokhos: «Au sortir des flots je vois le chat.» Empousa a disparu.
+
+DIONYSOS.
+
+Jure-le!
+
+XANTHIAS.
+
+Oui, de par Zeus!
+
+DIONYSOS.
+
+Jure encore!
+
+XANTHIAS.
+
+De par Zeus!
+
+DIONYSOS.
+
+Jure!
+
+XANTHIAS.
+
+De par Zeus!
+
+DIONYSOS.
+
+Malheureux! Comme j'ai pâli en la voyant!
+
+XANTHIAS.
+
+Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi.
+
+DIONYSOS.
+
+Hélas! D'où tant de maux ont-ils fondu sur moi? Quels dieux dois-je
+accuser de vouloir ma perte? «L'Æther palais de Zeus» ou «le pied du
+Temps»?
+
+XANTHIAS.
+
+Hé! hé!
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+XANTHIAS.
+
+Tu n'as pas entendu?
+
+DIONYSOS.
+
+Quoi?
+
+XANTHIAS.
+
+Le son des flûtes.
+
+DIONYSOS.
+
+Je l'ai entendu; et l'odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons
+jusqu'à nous. Retirons-nous à l'écart, pour écouter.
+
+LE CHOEUR DES MYSTES.
+
+Iakkhos, ô Iakkhos! Iakkhos, ô Iakkhos!
+
+XANTHIAS.
+
+C'est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont
+il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras.
+
+DIONYSOS.
+
+C'est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer
+tranquilles, pour bien voir ce qu'il en est.
+
+LE CHOEUR.
+
+Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos!
+viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés,
+agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute
+frémissante. D'un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses,
+pleines de grâce, religieuses: la danse sainte des Mystes sacrés.
+
+XANTHIAS.
+
+O respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu'elle est suave pour moi
+l'odeur de la chair des porcs!
+
+DIONYSOS.
+
+Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô
+Iakkhos! astre lumineux de l'initiation nocturne! La prairie brille de
+feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les
+chagrins de l'âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la
+solennité. Et toi, qui brilles d'une vive lumière, viens et guide sur
+cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos!
+
+Qu'il garde un religieux silence et qu'il s'éloigne de nos choeurs,
+celui qui, étranger à ces chants, n'a point une âme pure; ou qui n'a vu
+ni les orgies, ni les danses des Muses; ou qui n'a pas été initié au
+langage bachique de Kratinos le taurophage; ou qui se plaît aux propos
+bouffons et déplacés; ou qui, loin d'apaiser une sédition ennemie et
+d'être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en
+vue de son propre intérêt; ou qui, placé à la tête d'une cité en proie
+aux orages, est corrompu par les présents; ou qui livre soit une
+forteresse, soit des vaisseaux; ou qui d'Ægina, comme Thorykiôn, ce
+misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées
+prohibées: des cuirs, du lin, de la poix; ou qui conseille de prêter de
+l'argent aux ennemis pour des constructions navales; ou qui souille
+d'excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des
+choeurs; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu'il a
+été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos: à tous ceux-là je
+dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de
+céder la place à nos choeurs mystiques! Et vous, élevez la voix et
+chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête!
+
+Que chacun maintenant s'avance hardiment dans les retraites fleuries de
+nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot
+plaisant, la satire. Assez de festins! En avant! Chante de tout coeur,
+exalte par ta voix Sotéira, qui promet d'assurer à jamais le salut de ce
+pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre
+genre d'hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr; que vos
+hommages éclatent en merveilleuses mélodies!
+
+Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège
+le choeur qui t'est consacré; fais que je puisse toujours et sans
+trouble me livrer aux jeux et à la danse; me répandre en mots plaisants
+et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en
+raillerie, être couronné de bandelettes!
+
+Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l'aimable Dieu, qui prend
+toujours part à vos danses.
+
+Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos
+pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une
+longue route.
+
+Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car c'est toi qui as déchiré,
+pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces
+vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire
+impunément et de danser.
+
+Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car, il n'y a qu'un instant, du
+coin de l'oeil, j'ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec
+ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir.
+
+Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi.
+
+DIONYSOS.
+
+Moi, j'aime toujours à être l'un des vôtres, et je veux, en dansant,
+m'ébattre avec cette fillette.
+
+XANTHIAS.
+
+Et moi aussi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d'Arkhédèmos qui, à sept
+ans, n'était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant,
+démagogue parmi les morts d'en haut, y tient le premier rang de la
+perversité? J'apprends que Klisthénès sur les tombeaux s'épile le
+derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit,
+il appelle Sébinos, d'Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l'illustre
+fils de Hippobinos, s'est vêtu d'un pelage de lionne, pour aller
+combattre sur mer.
+
+DIONYSOS.
+
+Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn? Nous sommes deux
+étrangers, arrivés récemment.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question; mais sache que tu
+es arrivé devant la porte même.
+
+DIONYSOS.
+
+Esclave, reprends tes paquets.
+
+XANTHIAS.
+
+Toujours la même affaire! C'est donc la Korinthos de Zeus que ces
+paquets!
+
+LE CHOEUR.
+
+Dansez une ronde, maintenant, en l'honneur de la Déesse, et jouez dans
+ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je
+me joins aux filles et aux femmes, à l'endroit où elles célèbrent la
+fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré.
+
+Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon
+notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires
+bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous
+réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite
+pieuse à l'égard des étrangers et de nos concitoyens.
+
+DIONYSOS.
+
+Or çà, comment frapperai-je à cette porte? De quelle manière frappent
+donc les gens de ce pays?
+
+XANTHIAS.
+
+Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès,
+dont tu as l'accoutrement et le courage.
+
+DIONYSOS.
+
+Holà, esclave!
+
+ÆAKOS.
+
+Qui est là?
+
+DIONYSOS.
+
+Hèraklès le vigoureux.
+
+ÆAKOS.
+
+Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat
+des êtres, c'est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui
+serrant le cou, et qui t'es dérobé par la fuite avec l'animal confié à
+ma garde. Mais aujourd'hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le
+rocher sanglant de l'Akhérôn t'enferment; les chiens errants du Kokytos
+et l'Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles; la murène
+tartésienne te dévorera les poumons; les Gorgones tithrasiennes mettront
+en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours
+les chercher d'un pied rapide.
+
+XANTHIAS.
+
+Hé! qu'as-tu fait?
+
+DIONYSOS.
+
+J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.
+
+XANTHIAS.
+
+Drôle de corps! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.
+
+DIONYSOS.
+
+Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le coeur.
+
+XANTHIAS.
+
+Voici, prends.
+
+DIONYSOS.
+
+Applique.
+
+XANTHIAS.
+
+Où est-il? Dieux d'or, c'est là que tu as le coeur?
+
+DIONYSOS.
+
+Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.
+
+XANTHIAS.
+
+O le plus poltron des dieux et des hommes!
+
+DIONYSOS.
+
+Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge? Pas un autre homme ne
+l'eût fait.
+
+XANTHIAS.
+
+Qu'est-ce à dire?
+
+DIONYSOS.
+
+Un lâche serait resté dans la matière odorante; moi, je me suis levé et
+torché.
+
+XANTHIAS.
+
+Exploit viril, par Poséidôn!
+
+DIONYSOS.
+
+Je le crois, de par Zeus! Mais toi, n'as-tu pas eu peur du fracas de ses
+paroles et de ses menaces?
+
+XANTHIAS.
+
+Non, de par Zeus! je ne m'en suis point inquiété.
+
+DIONYSOS.
+
+Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette
+massue et cette peau de lion, puisque tu as du coeur au ventre. Moi, je
+serai ton skeuophore, à mon tour.
+
+XANTHIAS.
+
+Soit! Fais vite: il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias; vois si
+je suis un lâche, et si j'ai une âme comme la tienne.
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! tu as vraiment l'air du gibier à fouet de Mélitè. Voyons,
+maintenant, je vais prendre ce bagage.
+
+LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.
+
+Sois le bienvenu, ami Hèraklès: entre ici. Dès que la Déesse a su ton
+arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de
+pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un boeuf entier, griller
+des gâteaux et des kottabes. Mais entre.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est au mieux: approuvé.
+
+LA SERVANTE.
+
+Par Apollôn! je ne te laisserai pas aller: elle a fait bouillir de la
+volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre
+avec moi.
+
+XANTHIAS.
+
+Parfaitement bien.
+
+LA SERVANTE.
+
+Tu te moques; je ne te lâcherai pas: tu auras là dedans une joueuse de
+flûte très jolie, et deux ou trois danseuses.
+
+XANTHIAS.
+
+Comment dis-tu? Des danseuses?
+
+LA SERVANTE.
+
+Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre; car le cuisinier
+allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table.
+
+XANTHIAS.
+
+Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais
+entrer.--Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage.
+
+DIONYSOS.
+
+Holà, arrête un peu! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma
+plaisanterie de te déguiser en Hèraklès? Pas de niaiseries, Xanthias,
+reprends vite et porte de nouveau les bagages.
+
+XANTHIAS.
+
+Qu'est-ce à dire? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu
+m'as donné toi-même?
+
+DIONYSOS.
+
+Non pas bientôt, mais c'est tout de suite que je le fais. Quitte cette
+peau.
+
+XANTHIAS.
+
+Moi, j'en atteste les dieux, et c'est à eux que je me confie.
+
+DIONYSOS.
+
+Quels dieux? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête,
+toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d'Alkmènè.
+
+XANTHIAS.
+
+Cela suffit, c'est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi,
+si un dieu le veut.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il est d'un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se
+porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir,
+comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté
+le plus avantageux est le fait d'un habile homme, à la façon de
+Thèraménès.
+
+DIONYSOS.
+
+Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s'étalant sur des
+tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre,
+tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et
+que lui, mauvais comme il est, m'assénant un coup de poing sur la
+mâchoire, me briserait les dents de devant?
+
+UNE CABARETIÈRE.
+
+Plathanè, Plathanè, viens ici; voici le gredin qui, entré l'autre jour
+dans notre cabaret, nous a mangé seize pains.
+
+PLATHANÈ.
+
+De par Zeus! c'est lui-même.
+
+XANTHIAS.
+
+Cela va mal pour quelqu'un.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d'une demi-obole
+chacune.
+
+XANTHIAS.
+
+Quelqu'un en portera la peine.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Et avec cela beaucoup d'ail.
+
+DIONYSOS.
+
+Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te
+reconnaîtrais pas? Mais quoi? Je n'ai encore rien dit de tant de
+salaison.
+
+PLATHANÈ.
+
+Ni moi, de par Zeus! voyez le malheur! de ce fromage jaune qu'il a avalé
+avec les claies d'osier.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Et, comme je lui demandais l'argent, il me regarda de travers et se mit
+à mugir.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est tout à fait de lui; il se conduit de même partout.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Et il a tiré son épée d'un air furieux.
+
+PLATHANÈ.
+
+De par Zeus! malheureux!
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier,
+tandis qu'il disparaît d'un bond, emportant les nattes qu'il a prises.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est bien son fait; mais il fallait agir.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Va vite, appelle Kléôn, qui me protège.
+
+PLATHANÈ.
+
+Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous
+l'écrasions.
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+O gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les
+mâchoires à l'aide desquelles tu as mangé mes provisions!
+
+PLATHANÈ.
+
+Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron!
+
+LA CABARETIÈRE.
+
+Moi, je te couperais, armée d'une faux, le gosier par où tu as englouti
+les tripes.
+
+PLATHANÈ.
+
+Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd'hui débrouillera tes méfaits, en
+t'appelant en justice.
+
+DIONYSOS.
+
+Que je meure de malemort, si je n'aime pas Xanthias!
+
+XANTHIAS.
+
+Je sais, je sais ta pensée: finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus
+être Hèraklès.
+
+DIONYSOS.
+
+Ne dis pas cela, mon petit Xanthias.
+
+XANTHIAS.
+
+Et comment serais-je le fils d'Alkmènè, moi tout ensemble esclave et
+mortel?
+
+DIONYSOS.
+
+Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l'être. Même tu me
+battrais que je ne t'en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends
+ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi,
+ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos!
+
+XANTHIAS.
+
+Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j'accepte.
+
+LE CHOEUR.
+
+A toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au
+début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de
+travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l'on te prend à
+niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de
+toute nécessité, reprendre encore les paquets.
+
+XANTHIAS.
+
+Votre conseil n'est pas mauvais, braves gens; mais il se trouve que je
+viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il
+essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n'en montrerai
+pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l'origan. Il va le
+falloir, car j'entends le bruit d'une porte.
+
+ÆAKOS, _à ses esclaves_.
+
+Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu'on le punisse! Dépêchez!
+
+DIONYSOS.
+
+Cela va mal pour quelqu'un.
+
+XANTHIAS.
+
+Allez aux corbeaux! N'approchez pas!
+
+ÆAKOS.
+
+Hé! hé! Tu veux te battre? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici,
+marchez contre cet homme!
+
+DIONYSOS.
+
+N'est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l'habitude
+de les voler?
+
+XANTHIAS.
+
+Cela dépasse toutes les bornes!
+
+DIONYSOS.
+
+Oui, c'est une indignité, une monstruosité.
+
+XANTHIAS.
+
+J'en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou
+si je t'ai volé la valeur d'un cheveu. Et je t'en donnerai une preuve
+tout à fait éclatante. Mets à la question l'esclave que voici, et, si tu
+me trouves coupable, tue-moi sans hésiter.
+
+ÆAKOS.
+
+Et quel genre de question?
+
+XANTHIAS.
+
+N'importe laquelle: garrottage à l'échelle, pendaison, étrivières à
+pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines,
+entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux
+et de l'ail nouveau.
+
+ÆAKOS.
+
+Bien dit; et si j'estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de
+l'argent.
+
+XANTHIAS.
+
+A moi, pas du tout: mets-le à la question, emmène-le.
+
+ÆAKOS.
+
+Ici même, pour qu'il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de
+suite; et, quoi que tu dises, pas un mensonge.
+
+DIONYSOS.
+
+Je dis qu'on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel:
+autrement, ne t'en prends qu'à toi-même.
+
+ÆAKOS.
+
+Que dis-tu?
+
+DIONYSOS.
+
+Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici
+l'esclave.
+
+ÆAKOS.
+
+Tu l'entends?
+
+XANTHIAS.
+
+Oui, j'entends. Et c'est pour cela qu'il faut fouetter beaucoup plus
+fort. Étant dieu, il ne le sentira pas.
+
+DIONYSOS.
+
+Quoi donc? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les
+mêmes coups que moi?
+
+XANTHIAS.
+
+C'est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se
+montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n'est pas dieu.
+
+ÆAKOS.
+
+Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce
+qui est juste. Allons, déshabillez-vous!
+
+XANTHIAS.
+
+Comment donc nous appliqueras-tu la question d'une façon équitable?
+
+ÆAKOS.
+
+Aisément: coup par coup à chacun.
+
+XANTHIAS.
+
+Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer.
+
+ÆAKOS.
+
+Voilà, je t'ai frappé.
+
+XANTHIAS.
+
+Non, de par Zeus!
+
+ÆAKOS.
+
+En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe.
+
+DIONYSOS.
+
+Quand donc?
+
+ÆAKOS.
+
+Mais j'ai frappé.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment se fait-il que je n'aie pas éternué!
+
+ÆAKOS.
+
+Je ne sais. Je vais recommencer sur l'autre.
+
+XANTHIAS.
+
+Finis-en. Iattatai!
+
+ÆAKOS.
+
+Que signifie ce «Iattatai»? As-tu souffert?
+
+XANTHIAS.
+
+Non, de par Zeus! Je pensais au temps où les Hèrakléia se célèbrent à
+Dioméia.
+
+ÆAKOS.
+
+Homme pieux! Passons maintenant à l'autre.
+
+DIONYSOS.
+
+Iou! Iou!
+
+ÆAKOS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+DIONYSOS.
+
+J'aperçois des cavaliers.
+
+ÆAKOS.
+
+Pourquoi pleures-tu?
+
+DIONYSOS.
+
+Je sens l'odeur de l'oignon.
+
+ÆAKOS.
+
+Dis si tu as souci de quelque chose.
+
+DIONYSOS.
+
+Je n'ai souci de rien.
+
+ÆAKOS.
+
+Il faut revenir à celui-ci.
+
+XANTHIAS.
+
+Holà!
+
+ÆAKOS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+XANTHIAS.
+
+Ote-moi cette épine.
+
+ÆAKOS.
+
+Que signifie cela? Il faut retourner à l'autre.
+
+DIONYSOS.
+
+Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho!
+
+XANTHIAS.
+
+Il a souffert: n'as-tu pas entendu?
+
+DIONYSOS.
+
+Moi? Pas du tout: je me rappelais un iambe de Hipponax.
+
+XANTHIAS.
+
+Tu ne fais rien comme cela: secoue les intestins!
+
+ÆAKOS.
+
+Allons, de par Zeus! présente le ventre.
+
+DIONYSOS.
+
+Poséidôn!...
+
+XANTHIAS.
+
+On a souffert.
+
+DIONYSOS.
+
+Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d'azur, au fond
+des abîmes.
+
+ÆAKOS.
+
+Par Dèmètèr! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais
+entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront.
+
+DIONYSOS.
+
+Bien dit. Mais j'aurais voulu que tu t'en fusses avisé avant de
+m'appliquer des coups.
+
+PARABASE _ou_ CHOEUR.
+
+Muse, assiste à nos choeurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes
+chants, en voyant cette foule nombreuse d'hommes assis, dont les dix
+mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui
+les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l'hirondelle de
+Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du
+rossignol, jusqu'à ce qu'il périsse, eût-il les suffrages égaux.
+
+Il est juste que le Choeur sacré conseille et enseigne ce qui est utile
+à l'État. Et d'abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et
+exempts de crainte. Si quelqu'un a commis la faute d'être dupe des
+artifices de Phrynikhos, je dis qu'il faut que ces délinquants d'alors
+puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés.
+J'ajoute que personne d'indigne ne doit faire partie de la cité. Car il
+est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale
+soient tout de suite des Platæens, et d'esclaves deviennent maîtres. Ce
+n'est pas que je dise que la mesure n'a pas été bonne; je l'approuve:
+c'est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient
+aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de
+nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le
+pardon, réclamé par eux, d'une faute unique. Relâchez-vous de votre
+colère, hommes d'une nature très sage; faisons de bon gré nos parents et
+nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats
+sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au
+moment où la ville est à la merci des flots, dans l'avenir nous ne
+semblerons pas avoir gardé notre bon sens.
+
+Si j'ai l'esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux
+qui auront bientôt à gémir, c'est le tour de ce singe, qui trouble
+maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs,
+qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie
+de Kimolos: il n'attendra pas longtemps. Voyant cela, il n'a rien de
+pacifique; car de peur d'être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche
+jamais sans bâton.
+
+Souvent la ville nous a paru en user à l'égard des citoyens beaux et
+bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne
+sont pas falsifiées: ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à
+ce qu'il semble, les seules frappées au bon coin et d'un son légal; et
+cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous
+n'en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées
+hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des
+citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et
+bons, nourris dans les palestres, dans les choeurs, dans la musique,
+nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze,
+étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons
+pour tout: derniers venus dont jadis la ville n'eût pas facilement voulu
+pour victimes expiatoires. Du moins aujourd'hui, insensés, changez de
+conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles: si vous réussissez,
+on vous donnera raison; et, si vous tombez, ce sera d'une branche
+respectable; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux
+sages avoir honorablement souffert.
+
+ÆAKOS.
+
+Par Zeus Sauveur! c'est un brave homme que ton maître.
+
+XANTHIAS.
+
+Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et
+faire l'amour?
+
+ÆAKOS.
+
+Pourquoi ne t'a-t-il pas battu, lorsqu'il t'a pris en flagrant délit de
+dire, toi esclave, que tu étais le maître?
+
+XANTHIAS.
+
+Il aurait eu à en gémir.
+
+ÆAKOS.
+
+Tu t'es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire
+moi-même.
+
+XANTHIAS.
+
+Tu te plais à cela? Comment, je t'en prie?
+
+ÆAKOS.
+
+Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette.
+
+XANTHIAS.
+
+Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t'en vas vers la porte?
+
+ÆAKOS.
+
+Je suis également ravi.
+
+XANTHIAS.
+
+Et quand tu te mêles de mille affaires?
+
+ÆAKOS.
+
+De par Zeus! je ne sache rien au-dessus.
+
+XANTHIAS.
+
+O Zeus, Dieu de la fraternité! Et lorsque tu écoutes ce que disent les
+maîtres.
+
+ÆAKOS.
+
+C'est plus que du délire.
+
+XANTHIAS.
+
+Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte?
+
+ÆAKOS.
+
+Moi? De par Zeus! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance.
+
+XANTHIAS.
+
+Par Phoebos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers,
+et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est
+ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.
+
+ÆAKOS.
+
+C'est entre Æskhylos et Euripidès.
+
+XANTHIAS.
+
+Ah!
+
+ÆAKOS.
+
+C'est une affaire, une grosse affaire en mouvement; grande émotion chez
+les morts; débat grave tout à fait.
+
+XANTHIAS.
+
+A propos de quoi?
+
+ÆAKOS.
+
+Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux,
+tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et
+siégera auprès de Ploutôn...
+
+XANTHIAS.
+
+Je comprends.
+
+ÆAKOS.
+
+Jusqu'au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui;
+alors il faut qu'il lui cède la place.
+
+XANTHIAS.
+
+Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos?
+
+ÆAKOS.
+
+Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.
+
+XANTHIAS.
+
+Et qui est-ce qui l'occupe maintenant?
+
+ÆAKOS.
+
+Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs
+d'habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs,
+qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre,
+ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le
+plus habile: lui, dans sa présomption, s'empara du trône où siégeait
+Æskhylos.
+
+XANTHIAS.
+
+Et on ne l'a pas lapidé!
+
+ÆAKOS.
+
+Non, de par Zeus! La foule criait qu'il fallait un jugement pour décider
+lequel des deux est le plus habile dans son art.
+
+XANTHIAS.
+
+Les gredins!
+
+ÆAKOS.
+
+De par Zeus! leurs cris allaient jusqu'au ciel.
+
+XANTHIAS.
+
+A côté d'Æskhylos, n'y en a-t-il pas d'autres qui soient ses partisans?
+
+ÆAKOS.
+
+Les gens de bien sont rares, comme ici _(montrant les spectateurs)_.
+
+XANTHIAS.
+
+Et qu'est-ce que Ploutôn compte faire?
+
+ÆAKOS.
+
+Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.
+
+XANTHIAS.
+
+Et comment Sophoklès n'a-t-il pas aussi réclamé le trône?
+
+ÆAKOS.
+
+Loin de là, de par Zeus! Quand il est descendu ici, il a embrassé
+Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône; mais
+maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d'éphèdre: si Æskhylos
+est vainqueur, il lui cède la place; sinon, il dit qu'il disputera à
+Euripidès la supériorité dans leur art.
+
+XANTHIAS.
+
+La chose va-t-elle se faire?
+
+ÆAKOS.
+
+De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s'agiter, et le
+talent dramatique sera pesé dans une balance.
+
+XANTHIAS.
+
+Eh quoi? Ils vont peser la tragédie?
+
+ÆAKOS.
+
+Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules
+compacts...
+
+XANTHIAS.
+
+Ils vont mouler de la brique?
+
+ÆAKOS.
+
+Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu'il soupèsera les tragédies
+vers par vers.
+
+XANTHIAS.
+
+Je pense qu'Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela.
+
+ÆAKOS.
+
+Il a des regards de taureau, il baisse la tête.
+
+XANTHIAS.
+
+Mais qui jugera l'affaire?
+
+ÆAKOS.
+
+Ce n'était pas chose facile; car il y avait disette de gens sensés. Les
+Athéniens n'agréaient pas à Æskhylos.
+
+XANTHIAS.
+
+Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.
+
+ÆAKOS.
+
+Et d'ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie
+des poètes. Ils ont fini par s'en remettre à ton maître, expert en fait
+d'art. Mais entrons: quand les maîtres s'intéressent à une chose, pour
+nous gare les coups!
+
+LE CHOEUR.
+
+Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère,
+quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents; alors, pris d'une
+folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de
+paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l'épieu, de
+copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots
+bondissants d'un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute
+de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant,
+arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d'un
+géant. L'autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée,
+déliée, rongeant le frein de l'envie, épiloguera sur des mots disséqués,
+travail d'un robuste poumon.
+
+EURIPIDÈS, _à Dionysos_.
+
+Je ne quitterai pas le trône; cesse de me le conseiller; je prétends
+être supérieur à celui-ci dans notre art.
+
+DIONYSOS.
+
+Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence? Tu entends ce qu'il dit.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il va d'abord prendre un ton solennel, comme il le fait d'ordinaire dans
+ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.
+
+DIONYSOS.
+
+Homme important, pas de paroles si arrogantes!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je le connais, et j'ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur
+d'hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein,
+sans règle, sans mesure, emportée, pleine d'entassements emphatiques.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Vraiment, c'est toi, le fils d'une déité agreste, qui me parles ainsi,
+toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un
+rapetasseur de haillons; mais il t'en cuira de tenir ces propos.
+
+DIONYSOS.
+
+Finis, Æskhylos; que la colère ne t'échauffe pas la bile.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Non, certes, pas avant que j'aie montré clairement si ce faiseur de
+boiteux a sujet de faire le fier.
+
+DIONYSOS.
+
+Une brebis, une brebis noire! Esclaves, amenez-la; un orage menace
+d'éclater.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+O assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l'art d'hyménées
+incestueux!
+
+DIONYSOS.
+
+Modère-toi, vénérable Æskhylos; et toi, pour éviter la grêle, misérable
+Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère,
+il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir
+«Tèléphos»! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux; mais, en critiquant,
+critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s'injurient
+comme des boulangères; et toi, tu cries tout de suite comme de l'yeuse
+enflammée.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le
+premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur
+le nerf de la tragédie, et, j'en atteste Zeus! sur Pèleus, sur Æolos,
+sur Méléagros, et même sur Tèléphos.
+
+DIONYSOS.
+
+Et toi, que résous-tu de faire? Parle, Æskhylos.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Moi, j'aurais désiré ne pas combattre ici; car la partie n'est pas
+égale.
+
+DIONYSOS.
+
+Pourquoi?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+C'est que ma poésie n'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est
+morte avec lui, si bien qu'il aura matière à parole. Toutefois, puisque
+c'est ton désir, il faut agir ainsi.
+
+DIONYSOS.
+
+Voyons, maintenant, qu'on apporte ici l'encens et le feu pour prier le
+ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile
+connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.
+
+LE CHOEUR.
+
+O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes
+subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu'ils entrent en
+dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la
+puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles
+et le prisme des vers. C'est aujourd'hui le grand combat du génie: la
+lutte est près de s'engager.
+
+DIONYSOS.
+
+Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes
+Mystères!
+
+DIONYSOS.
+
+Toi aussi, prends et brûle de l'encens.
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est juste; car j'ai aussi d'autres dieux que j'invoque.
+
+DIONYSOS.
+
+Des dieux à toi, de fabrique nouvelle?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Assurément.
+
+DIONYSOS.
+
+Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de
+l'esprit, subtilité de l'odorat, donnez la force persuasive aux
+réfutations que je vais prononcer.
+
+LE CHOEUR.
+
+Certes, nous brûlons d'entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes
+habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée; ni l'un ni
+l'autre n'a le coeur dépourvu d'audace; leur âme est intrépide. Il faut
+donc s'attendre à ce que l'un ne dise rien que d'élégant et de limé, et
+que l'autre, s'armant de paroles tout d'une pièce, fonde sur son
+adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.
+
+DIONYSOS.
+
+Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n'usez que de
+termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu'un autre pourrait
+dire.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu'en dernier
+lieu, mais je veux d'abord le convaincre d'être un hâbleur, un
+charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l'école de
+Phrynikhos. Et d'abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage
+voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais
+figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! c'est tout à fait cela.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Le choeur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu'à quatre de
+suite, et sans discontinuer; mais eux se taisaient toujours.
+
+DIONYSOS.
+
+Moi, j'aimais ce silence; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage
+d'aujourd'hui.
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est que tu étais un imbécile, sache-le bien!
+
+DIONYSOS.
+
+Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l'attente du
+moment où Niobè parlerait; en attendant, le drame allait son train.
+
+DIONYSOS.
+
+Le vaurien! Que de fois j'ai été dupé par lui! mais pourquoi ces regards
+furieux, cette impatience?
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le
+drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes
+beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus
+aux spectateurs.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Malheur à moi!
+
+DIONYSOS.
+
+Silence!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Il ne disait rien d'intelligible: pas un mot.
+
+DIONYSOS.
+
+Ne grince pas des dents.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce n'étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés
+sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à
+saisir.
+
+DIONYSOS.
+
+De par les dieux! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie
+de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c'était!
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.
+
+DIONYSOS.
+
+Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxénos, Éryxis.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Chez moi, j'en atteste Zeus! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni
+de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J'avais reçu
+de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos
+pesants; je l'ai tout d'abord allégée, et j'ai diminué ce poids, à
+l'aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de
+suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l'ai nourrie de
+monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et
+je ne brouillais pas tout à l'aventure; mais le premier qui sortait
+exposait tout de suite l'origine du drame.
+
+DIONYSOS.
+
+Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif; mais tout le monde
+parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Non, par Apollôn! Je faisais une oeuvre démocratique.
+
+DIONYSOS.
+
+Laissons cela de côté, mon cher; car la discussion sur ce point ne
+serait pas pour toi une très belle affaire.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De plus j'ai appris à ces gens-ci à parler.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+J'en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n'as-tu craqué par
+le milieu!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Et puis la mise en oeuvre des règles subtiles, les coins et recoins des
+mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner
+le mal, songer à tout.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+J'en conviens.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de
+manière à provoquer la critique: car chacun s'y connaissant pouvait
+critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de
+troubler la raison, je ne les frappais point d'étonnement avec des
+Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais
+résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. A lui
+Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et
+de barbes, dont les sarcasmes plient les pins; à moi Klitophôn et le
+gracieux Thèraménès.
+
+DIONYSOS.
+
+Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque
+méchante affaire, et voyant l'imminence, se tire de peine, en disant
+qu'il n'est pas de Khios, mais de Kéos?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant
+dans mon art le raisonnement et la réflexion; de sorte que maintenant
+ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison
+qu'autrefois, en se disant: «Où en est cette affaire? Qu'est devenu
+ceci? Qui a pris cela?»
+
+DIONYSOS.
+
+Oui! de par les dieux! Aujourd'hui tout Athénien rentrant chez lui crie
+à ses serviteurs et s'informe: «Où est la marmite? Qui a mangé la tête
+de l'anchois? Le plat que j'ai acheté l'an dernier n'existe plus. Où est
+l'ail d'hier? Qui a mangé les olives?» Auparavant, c'étaient des sots,
+bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides.
+
+LE CHOEUR.
+
+«Tu vois cela, brillant Akhilleus!» Et toi, voyons, que vas-tu répondre?
+Seulement, que la passion ne t'emporte pas au delà des oliviers: car son
+attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère;
+cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité; puis avance
+doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le
+sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as
+crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie,
+déchaîne sans peur le torrent.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Je suis irrité de cette rencontre; mes entrailles s'indignent d'avoir à
+contredire cet homme; mais qu'il ne prétende point m'avoir jeté dans
+l'embarras. Réponds-moi, qu'est-ce qui rend un poète digne d'admiration?
+
+EURIPIDÈS.
+
+L'adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes
+meilleurs dans les cités.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Si donc tu ne l'as point fait, mais si de bons et généreux tu les as
+rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible?
+
+DIONYSOS.
+
+De la mort: ne le demande pas.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Vois donc quels hommes il a, tout d'abord, reçus de mes mains: généreux,
+hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni
+flâneurs, ni bouffons, comme aujourd'hui, ni toujours prêts au mal, mais
+respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets,
+bottines, boucliers à sept cuirs de boeuf.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voilà qui va mal: il m'assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu
+pour leur enseigner la bravoure?
+
+DIONYSOS.
+
+Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l'essor à ta jactance farouche.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+En faisant un drame rempli d'Arès.
+
+DIONYSOS.
+
+Lequel?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+_Les Sept devant Thèbæ_. Tous les spectateurs souhaitaient d'être hommes
+de guerre.
+
+DIONYSOS.
+
+En cela tu as mal fait: tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat.
+Aussi mérites-tu d'être frappé.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Il ne tenait qu'à vous de vous exercer; mais vous ne vous êtes point
+tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter _les Perses_, je vous
+ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j'ai produit un
+chef-d'oeuvre admirable.
+
+DIONYSOS.
+
+Moi, j'éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios,
+lorsque le choeur, battant des mains, s'écria: «Iau! Iau!»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Voilà les sujets où les poètes doivent s'exercer. Remarquez, en effet,
+dès l'origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a
+enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musæos, les remèdes des
+maladies et les oracles; Hèsiodos, l'agriculture, la saison des fruits,
+les labours; et le divin Homèros, d'où lui est venu tant d'honneur et de
+gloire, si ce n'est d'avoir enseigné, mieux que personne, la tactique,
+les vertus et les armures des guerriers?
+
+DIONYSOS.
+
+Il n'a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès: en effet,
+tout récemment, faisant partie d'une pompe, il avait attaché son casque
+à sa tête, oubliant d'y adapter l'aigrette.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Mais il a formé un grand nombre d'autres héros, parmi lesquels est le
+vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus
+héroïques des Patroklès, des Teukros au coeur de lion, afin d'entraîner
+chaque citoyen à s'égaler à eux, dès qu'il entend la trompette. Mais, de
+par Zeus! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des
+Sthénéboeas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d'une
+femme amoureuse.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Non, de par Zeus! car Aphroditè n'était rien pour toi.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Et qu'il en soit toujours ainsi! Mais qu'elle règne sans cesse attachée
+à toi et aux tiens! Car elle a fini par te perdre toi-même.
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! c'est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux
+femmes des autres, tu en as été toi-même frappé.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Eh! malheureux! Quel tort mes Sthénéboeas font-elles à l'État?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d'honnêtes citoyens, à
+boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Est-ce que j'ai mis en oeuvre une fausse légende relative à Phædra?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne
+pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu'est le maître pour
+l'éducation de l'enfance, le poète l'est pour l'âge viril. Nous ne
+devons rien dire que d'absolument bien.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos,
+est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d'un langage
+humain?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes
+pensées, créer des expressions à la hauteur. D'ailleurs, il est naturel
+que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés
+de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j'avais ennobli, tu
+l'as ravalé, toi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De quelle manière?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+D'abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de
+compassion aux yeux des hommes.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Quel mal ai-je fait en cela?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s'enveloppe de
+haillons, pleure et dit qu'il est pauvre.
+
+DIONYSOS.
+
+Par Dèmètèr! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui
+ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+C'est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties,
+fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes
+diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au
+contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: «Hé! la galette!»
+ou bien: «Rhyppapæ!»
+
+DIONYSOS.
+
+Oui, par Apollôn! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les
+camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche.
+Maintenant ils disputent, et ils voguent à l'aventure, soit par ici,
+soit par là.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+De quels crimes n'est-il pas l'auteur? N'a-t-il pas mis en scène des
+entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des soeurs
+incestueuses, et d'autres qui disent que vivre c'est ne pas vivre? Voilà
+comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes
+populaires, qui trompent le peuple sans cesse: si bien que personne
+n'est plus en état aujourd'hui de porter le flambeau, faute d'exercice.
+
+DIONYSOS.
+
+Personne, de par Zeus! Aussi, aux Panathènæa, j'ai failli mourir de
+rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en
+arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du
+Kéramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses; en
+réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s'enfuit.
+
+LE CHOEUR.
+
+Sérieuse est l'affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement
+sera difficile à rendre; car, si l'un attaque avec vigueur, l'autre sait
+se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur
+le même terrain. Vous avez mille moyens, et d'autres encore, de lancer
+vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les;
+allez de l'avant; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n'hésitez
+point à dire quelque chose de subtil et d'ingénieux. Si vous craignez
+que l'ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de
+langage, n'ayez pas peur. Il ne peut plus se faire qu'il en soit ainsi.
+Ils ont été à la guerre: chacun a son livre, où il apprend la sagesse.
+Ce sont, d'ailleurs, des créatures d'élite et aujourd'hui plus aiguisées
+que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent; vous êtes
+devant des spectateurs éclairés.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Eh bien, je m'attaquerai d'abord à tes prologues. C'est la première
+partie de la tragédie, c'est donc le premier point que j'examinerai dans
+cet habile poète. Il n'était pas clair dans l'énoncé des faits.
+
+DIONYSOS.
+
+Et quel est celui de ses prologues que tu critiques?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Une foule. Récite-moi d'abord celui de l'_Orestéia_.
+
+DIONYSOS.
+
+Que tout le monde se taise. Parle, Æskhylos.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon
+sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette contrée et
+j'y rentre.» As-tu là quelque mot à reprendre?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Plus de douze.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Mais il n'y a en tout ici que trois vers.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Chacun d'eux a au moins vingt fautes.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ne vois-tu pas que tu dis une niaiserie?
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est le dernier de mes soucis.
+
+DIONYSOS.
+
+Æskhylos, je te conseille de te taire; sinon, outre ces trois iambes, tu
+seras responsable de plusieurs encore.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Moi, me taire devant lui?
+
+DIONYSOS.
+
+Si tu m'en crois.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Et de fait, dès le début, il a commis une faute immense comme le ciel.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Où dis-tu que j'ai commis une faute?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Répète ce que tu as dit tout d'abord.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+Orestès ne dit-il pas cela sur la tombe de son père mort?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Je ne dis pas autre chose.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Veut-il dire que Hermès, quand le père d'Orestès mourait sous les coups
+d'une femme, par une odieuse perfidie, veillait sur le royaume paternel?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ce n'est pas Hermès, dieu de la ruse, mais Hermès Secourable qu'il
+invoque sous le titre de Souverain, et il dit nettement qu'il tient ces
+fonctions de son père.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ta faute est encore plus grosse que je ne voulais le dire, s'il tient de
+son père ces fonctions souveraines.
+
+DIONYSOS.
+
+Ainsi son père en aurait fait un fossoyeur.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Dionysos, tu bois un vin dépourvu de bouquet.
+
+DIONYSOS.
+
+Passe à l'autre vers; et toi, observe les fautes.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Sois mon sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette
+contrée, et j'y rentre.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+C'est deux fois la même chose que nous dit l'habile Æskhylos.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment deux fois?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Vois bien la phrase; je vais te la dire: «Je viens dans cette contrée,
+et j'y rentre.»
+
+DIONYSOS.
+
+De par Zeus! c'est comme si quelqu'un disait à son voisin: «Prête-moi ta
+huche, ou, si tu veux, ton pétrin.»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ce n'est pas cela du tout, insigne bavard, mais mon expression est
+excellente.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment cela? Indique-moi de quelle manière tu l'entends.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Venir dans une contrée est le fait de tout homme qui en est étranger:
+car il y vient sans avoir éprouvé aucune infortune; mais un exilé «y
+vient et y rentre».
+
+DIONYSOS.
+
+Bien, par Apollôn! Que dis-tu, Euripidès?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je dis qu'Orestès n'est pas rentré dans sa patrie: il est venu en
+secret, sans l'aveu des maîtres du pays.
+
+DIONYSOS.
+
+Bien, par Hermès! Mais je ne te comprends pas.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Passe à un autre.
+
+DIONYSOS.
+
+Allons, achève, Æskhylos, et vivement. Toi, aie l'oeil sur le mauvais.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Au sommet de ce tombeau, je prie mon père de m'écouter, de m'entendre.»
+
+EURIPIDÈS.
+
+Cette redite des mots «écouter, entendre», est une tautologie toute
+pure.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Mais, malheureux, il parle à des morts, auxquels il ne nous suffit pas
+de dire trois fois la même chose. Et toi, comment faisais-tu tes
+prologues?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je vais le dire; et, si j'emploie deux fois la même expression, ou si tu
+vois du remplissage déborder de mon style, conspue-moi.
+
+DIONYSOS.
+
+Allons, dis; je n'ai rien à faire qu'à t'écouter et à constater l'allure
+droite du vers de tes prologues.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«OEdipous était d'abord un heureux homme.»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+De par Zeus! non pas; mais de sa nature destiné au malheur, puisque,
+avant même sa naissance, Apollôn prédit qu'il tuerait son père. Ainsi
+comment était-il tout d'abord un heureux homme?
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Et ensuite il devint le plus malheureux des mortels.»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+De par Zeus! non pas; car il ne cessa jamais de l'être. En effet, à
+peine est-il né qu'on l'expose, en plein hiver, dans un vase de terre,
+de peur que, si on l'élevait, il ne devînt le meurtrier de son père; il
+se rend ensuite chez Polybos, avec ses pieds enflés; puis, jeune encore,
+il épouse une vieille femme, et, pour comble d'étrangeté, sa propre
+mère; enfin, il se crève les yeux.
+
+DIONYSOS.
+
+Certes, il aurait été heureux, s'il avait été stratège avec Érasinidès.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu radotes; je suis un excellent faiseur de prologues.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Assurément, de par Zeus! je n'éplucherai pas chacune de tes paroles;
+mais avec l'aide des dieux, d'un seul petit lékythe je mettrai à néant
+tes prologues.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Toi, mes prologues, d'un seul petit lékythe!
+
+ÆSKHYLOS.
+
+D'un seul. Tu fais de façon qu'on peut adapter quoi que ce soit, «petite
+toison, petit lékythe, petit sac», à tes iambes: je le montrerai tout de
+suite.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voyons; toi, le montrer?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Je l'affirme.
+
+DIONYSOS.
+
+Il faut le prouver: parle.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Ægyptos, selon la tradition répandue, accompagné de ses cinquante fils,
+faisant voile vers Argos...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'est-ce que c'est que ce lékythe? Ne va-t-on pas le faire crier?
+
+DIONYSOS.
+
+Récite-lui un autre prologue, afin qu'il voie encore.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Dionysos, qui, armé de thyrses et couvert de peaux de faon, danse sur
+le Parnasos, à la lueur des torches...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+DIONYSOS.
+
+Hélas! nous voilà de nouveau frappés par le petit lékythe.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Mais cela n'arrivera plus: il ne pourra pas à ce prologue ajuster son
+petit lékythe. «Il n'est pas d'homme heureux en tout point: l'un, issu
+d'une illustre origine, n'a pas de quoi vivre; l'autre, d'une basse
+naissance...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+DIONYSOS.
+
+Euripidès!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+DIONYSOS.
+
+Je crois qu'il te faut carguer la voile: ce petit lékythe va souffler
+violemment.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Par Dèmètèr! je ne m'en ferai pas de souci: à l'instant même il va être
+brisé.
+
+DIONYSOS.
+
+Allons, dis-en un autre; mais gare le petit lékythe.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Kadmos, fils d'Agènor, ayant un jour quitté la ville de Sidôn...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+DIONYSOS.
+
+Ah! mon pauvre ami, achète ce petit lékythe, pour qu'il ne gâte pas nos
+prologues.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Eh quoi! moi, j'achèterais quelque chose de lui?
+
+DIONYSOS.
+
+Oui, si tu m'en crois.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Jamais; j'ai encore à dire beaucoup de prologues, auxquels il ne se
+trouvera pas moyen d'adapter son petit lékythe. «Pélops, fils de
+Tantalos, étant venu à Pisa sur de rapides coursiers...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+DIONYSOS.
+
+Tu vois, il a encore ajusté son petit lékythe. Allons, mon bon, cède-le
+maintenant, à quelque prix que ce soit; pour une obole, tu en auras un
+tout à fait bel et bon.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Non, non, de par Zeus! J'ai encore bien des prologues. «OEneus dans les
+champs...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Laisse-moi d'abord dire le vers tout entier. «OEneus, dans les champs,
+ayant fait une abondante récolte et offert les prémices...»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+A perdu son petit lékythe.
+
+DIONYSOS.
+
+Pendant le sacrifice? Et qui donc le lui a enlevé?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Laisse-le, mon cher: qu'il essaie avec celui-ci. «Zeus, comme on l'a dit
+en toute vérité...»
+
+DIONYSOS.
+
+Tu es perdu; il va dire: «A perdu son petit lékythe.» Ce lékythe, en
+effet, est à tes prologues comme un pic qui s'attache aux yeux. Mais,
+au nom des dieux, passons à la partie lyrique.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ah! je puis démontrer qu'il est un mauvais compositeur de choeurs,
+faisant toujours des tautologies.
+
+LE CHOEUR.
+
+Comment l'affaire va-t-elle aller? Je suis inquiet de voir quel reproche
+il peut adresser à un poète qui a composé un si grand nombre de très
+beaux vers supérieurs à ceux d'aujourd'hui. Je m'étonne qu'il reprenne
+rien à ce roi des fêtes bachiques, et je crains pour lui.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Oui, d'admirables chants lyriques: on le verra bientôt. Je vais réunir
+tous les choeurs en un seul.
+
+DIONYSOS.
+
+Et moi j'en compterai les fragments avec ces cailloux.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Héros de la Phthia, Akhilleus, pourquoi, à la nouvelle du carnage, hé!
+ne cours-tu pas soulager les travaux? Habitants des marais, nous
+honorons Hermès, Dieu de cette race; hé! ne cours-tu pas soulager les
+travaux?»
+
+DIONYSOS.
+
+Cela fait, Æskhylos, deux travaux pour toi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«O le plus illustre des Akhæens, fils d'Atreus, qui règnes sur un peuple
+nombreux, dis-moi; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux?...»
+
+DIONYSOS.
+
+Æskhylos, c'est pour toi le troisième travail.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Silence, Mélissonomes, on va ouvrir le temple d'Artémis; hé! ne
+cours-tu pas soulager les travaux? Je puis rappeler l'heureux et
+favorable départ de nos guerriers; hé! ne cours-tu pas soulager les
+travaux?»
+
+DIONYSOS.
+
+Zeus Souverain, quelle infinité de travaux! Je veux aller aux bains: ces
+travaux m'ont donné des douleurs néphrétiques.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Attends; écoute auparavant cet autre chant fixe, arrangé sur des airs de
+kithare.
+
+DIONYSOS.
+
+Allons, fais vite; mais n'ajoute pas de travaux.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Comment ce couple de rois Akhæens, qui règne sur la jeunesse
+hellénique... Tophlattothratto phlattothrat, envoie la Sphinx
+redoutable, la Chienne puissante, Phlattothratto phlattothrat, armé de
+la lance et d'un bras vigoureux. L'oiseau guerrier, Phlattothratto
+phlattothrat, livre aux chiens audacieux, qui traversent les airs,
+Phlattothratto phlattothrat, le parti qui incline vers Aïas,
+Phlattothratto phlattothrat.
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'est-ce que ce phlattothrat? Vient-il de Marathôn, ou bien as-tu
+recueilli les chansons d'un tireur d'eau?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Moi, j'ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point
+paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que
+Phrynikhos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux skolies de
+Mélétos, aux airs de flûte kariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela
+sera bientôt mis en évidence. Qu'on m'apporte une lyre! Mais à quoi bon
+une lyre pour lui? Où est la joueuse de coquilles? Viens ici, Muse
+d'Euripidès; à toi revient la tâche de moduler ces vers.
+
+DIONYSOS.
+
+Jamais cette Muse n'a imité les Lesbiennes, jamais.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Alcyons, qui gazouillez sur les flots intarissables de la mer, le corps
+parfumé de gouttes de rosée; et vous, araignées, qui, dans les coins,
+ti-ti-ti-ti-tissez avec vos doigts la trame d'une toile déliée,
+chef-d'oeuvre de la navette harmonieuse, où le dauphin se plaît à
+bondir, au son de la flûte, autour des proues azurées. Oracles, stades,
+pampre, délice de la vigne; enlacements qui soutiennent le raisin.
+Entoure-moi de tes bras, ô mon enfant!» Vois-tu quel rhythme?
+
+DIONYSOS.
+
+Je le vois.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Quoi, vraiment! Tu le vois?
+
+DIONYSOS.
+
+Je le vois.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Et, après cela, tu oses critiquer mes chants, toi qui, pour les tiens,
+prends modèle sur les douze postures de Kyrènè. Voilà tes vers lyriques;
+mais je veux encore examiner le procédé de tes monodies. «O noire
+obscurité de la Nuit, quel songe funeste m'envoies-tu du fond des
+ténèbres, ministre de Hadès, doué d'une âme inanimée, fils de la sombre
+Nuit, dont le terrible aspect fait frissonner, enveloppé d'un noir
+linceul, aux regards farouches, farouches, muni d'ongles allongés?
+
+«Femmes, allumez-moi la lampe; de vos urnes puisez la rosée des fleuves;
+chauffez l'eau, pour que je me purifie de ce songe divin. O Dieu des
+mers, c'est cela même. O mes compagnes, contemplez ces prodiges. Glyka
+m'a enlevé mon coq et a disparu. Nymphes des montagnes, ô Mania,
+arrêtez-la. Et moi, infortunée, j'étais alors tout entière à mon oeuvre,
+ti-ti-ti-tissant de mes mains le lin qui garnissait mon fuseau, faisant
+un peloton, pour le porter de grand matin à l'Agora et pour le vendre.
+Pour lui, il s'envolait, il s'envolait dans l'air, sur les pointes
+rapides de ses ailes. Et à moi il ne m'a laissé que les douleurs, les
+douleurs, et les larmes, les larmes coulant, coulant de mes yeux.
+Infortunée! Allons, Krètois, fils de l'Ida, prenez vos flèches, venez à
+mon aide, donnez l'essor à vos pieds, investissez la maison. Toi,
+Diktynna, déesse virginale, belle Artémis, parcours, avec tes chiens, la
+demeure entière. Et toi, fille de Zeus, Hékatè, prends deux torches dans
+tes mains agiles, et éclaire-moi jusque chez Glyka, afin que j'y
+découvre son larcin.»
+
+DIONYSOS.
+
+Laissez là les chants.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+J'en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la
+balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et
+déterminera le poids de nos expressions.
+
+DIONYSOS.
+
+Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en
+marchand de fromage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Les habiles sont inventifs; car voici une merveille singulière, neuve,
+pleine d'étrangeté, et quel autre l'eût imaginée? Réellement, moi, si
+l'on m'eût dit quelque chose de ce qui arrive, je ne l'aurais pas cru,
+mais j'aurais pensé que c'était une plaisanterie.
+
+DIONYSOS.
+
+Voyons, maintenant, mettez-vous près des balances.
+
+ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS.
+
+Voici.
+
+DIONYSOS.
+
+Que chacun de vous, en les tenant, récite un vers, et ne lâchez pas
+avant que j'aie crié: «Coucou!»
+
+ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS.
+
+Nous y sommes.
+
+DIONYSOS.
+
+A présent récitez un vers, la main sur la balance.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Plût aux dieux que le navire Argo n'eût jamais volé sur les flots!»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Fleuve Sperkhios, gras pâturages des génisses.»
+
+DIONYSOS.
+
+Coucou! lâchez! Ce dernier vers descend bien plus bas que celui de
+l'autre.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Quelle en est la cause?
+
+DIONYSOS.
+
+Parce qu'il a mis un fleuve dans le plateau et qu'il a rendu son vers
+humide selon le procédé des vendeurs de laine. Toi, tu as mis dans le
+plateau un vers ailé.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Eh bien, qu'il en dise un autre et qu'il le fasse peser.
+
+DIONYSOS.
+
+Prenez encore la balance.
+
+ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS.
+
+Voici.
+
+DIONYSOS.
+
+Parle.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«La Persuasion n'a pas d'autre temple que l'éloquence.»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Seule parmi les divinités, la Mort est insensible aux présents.»
+
+DIONYSOS.
+
+Lâchez, lâchez! C'est celui-ci qui l'emporte encore sur l'autre: il a
+mis au plateau la Mort, le plus lourd des maux.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Et moi la Persuasion; mon vers est excellent.
+
+DIONYSOS.
+
+Mais la Persuasion est légère et elle n'a pas de sens. Cherche un autre
+vers, qui emporte la balance du côté favorable pour toi, un vers
+vigoureux, grand.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Voyons, où en ai-je un de cette espèce? Où?
+
+DIONYSOS.
+
+Je te le dirai: «Akhilleus a amené au jeu de dés deux et quatre.»
+Parlez; ceci est pour vous la dernière épreuve.
+
+EURIPIDÈS.
+
+«Sa main saisit une massue lourde comme le fer.»
+
+ÆSKHYLOS.
+
+«Char sur char, mort sur mort.»
+
+DIONYSOS.
+
+Tu as encore le dessous cette fois.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Comment cela?
+
+DIONYSOS.
+
+Il a mis au plateau deux chars et deux morts: c'est un poids que ne
+soulèveraient pas cent Ægyptiens.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Qu'il ne m'oppose plus un vers, mais qu'il mette dans la balance
+lui-même, ses enfants, sa femme, Kèphisophôn; qu'il s'y tienne après,
+lui et ses livres; à moi dire deux de mes vers, cela me suffira.
+
+DIONYSOS.
+
+Ce sont des amis, je ne les jugerai point; car je ne veux être pour
+aucun d'eux un objet de haine; je regarde l'un comme sage, et l'autre me
+plaît.
+
+PLOUTÔN.
+
+Ainsi tu n'auras point fait ce pour quoi tu étais venu?
+
+DIONYSOS.
+
+Et si je prononce?
+
+PLOUTÔN.
+
+Pars, et emmène celui des deux que tu auras préféré, afin de n'être pas
+venu pour rien.
+
+DIONYSOS.
+
+A la bonne heure! Eh bien, sachez de moi ceci. Je suis descendu ici
+chercher un poète.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Dans quelle intention?
+
+DIONYSOS.
+
+Afin que la ville sauvée organise des choeurs. Celui de vous deux qui
+donnera à la République un bon avis, j'ai résolu de l'emmener. Et
+d'abord quel est à l'un et à l'autre votre sentiment sur Alkibiadès;
+car l'État est en travail d'enfant.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Et que pense-t-on de lui? Et quel sentiment a-t-on à son égard?
+
+DIONYSOS.
+
+Quel sentiment? On le regrette, on le hait, et on veut l'avoir. Mais ce
+que vous deux vous pensez de lui, dites-le!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je hais un citoyen lent à servir sa patrie, prompt à lui causer les plus
+grands torts, habile pour lui-même, et inutile pour l'État.
+
+DIONYSOS.
+
+Bien, par Poséidôn! Et toi, quel est ton sentiment?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Il ne faut pas nourrir un lionceau dans une ville; et, si l'on en
+nourrit un, il faut obéir à ses caprices.
+
+DIONYSOS.
+
+Par Zeus Sauveur! j'ai de la peine à décider: l'un a parlé sagement;
+l'autre, clairement. Mais dites-moi encore l'un et l'autre votre
+sentiment sur le moyen de sauver l'État.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce serait de donner Kléokritos pour ailes à Kinésias, afin que le
+souffle des vents les emporte par delà le rivage de la mer.
+
+DIONYSOS.
+
+Plaisant spectacle, mais quel en est le sens?
+
+EURIPIDÈS.
+
+En cas de combat naval, ils auraient des fioles pleines de vinaigre,
+dont ils arroseraient les yeux des ennemis. Mais j'ai une idée et je
+veux vous la dire.
+
+DIONYSOS.
+
+Parle.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Ce qui n'est pas, en ce moment, digne de confiance, ayons-y confiance;
+et ce qui est digne de confiance, n'y ayons pas confiance.
+
+DIONYSOS.
+
+Comment? Je ne comprends pas. Parle moins savamment et plus clairement.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Si ceux des citoyens qui ont maintenant notre confiance, nous nous en
+défions, et si ceux dont nous n'usons pas, nous en faisons usage, nous
+sommes sauvés. Car si, en ce moment, il y en a qui font notre malheur,
+comment, en opérant le contraire, ne serions-nous pas sauvés?
+
+DIONYSOS.
+
+Très bien, ô Palamèdès, ô très sage nature! As-tu trouvé cela tout
+seul, ou est-ce Kèphisophôn?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Moi seul. Les fioles sont de Kèphisophôn.
+
+DIONYSOS.
+
+Et toi, que dis-tu?
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Dis-moi d'abord de quels hommes la République fait usage en ce moment.
+Est-ce des honnêtes gens?
+
+DIONYSOS.
+
+Le moyen! Elle les déteste profondément; mais les méchants, elle les
+aime.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Non pas, mais elle s'en sert malgré elle. Comment donc sauver un État à
+qui ne convient ni drap fin, ni bure?
+
+DIONYSOS.
+
+Trouve un moyen, de par Zeus! de le sauver encore du naufrage.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Je le dirai là-haut; ici je ne veux pas.
+
+DIONYSOS.
+
+Non certes; mais envoie-lui d'ici même le bonheur.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ce serait regarder la terre des ennemis comme nôtre, et la nôtre comme
+celle des ennemis; nos vaisseaux comme nos revenus, et nos revenus comme
+une ruine.
+
+DIONYSOS.
+
+Bien; mais le juge mange cela, à lui tout seul.
+
+PLOUTÔN.
+
+Décides-tu?
+
+DIONYSOS.
+
+A vous de décider; je choisirai celui que mon coeur préfère.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Souviens-toi maintenant des dieux par lesquels tu as juré de m'emmener
+avec toi, et choisis tes amis.
+
+DIONYSOS.
+
+«La langue a juré»; mais je choisis Æskhylos.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'as-tu fait, ô le plus odieux des hommes?
+
+DIONYSOS.
+
+Moi? J'ai donné la victoire à Æskhylos. Pourquoi non?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Après avoir fait l'action la plus honteuse, oses-tu me regarder?
+
+DIONYSOS.
+
+Qu'y a-t-il de honteux, si les spectateurs n'en jugent pas ainsi?
+
+EURIPIDÈS.
+
+Méchant, me laisseras-tu donc parmi les morts?
+
+DIONYSOS.
+
+Qui sait si la vie n'est pas une mort, le souffle un dîner, le sommeil
+une toison?
+
+PLOUTÔN.
+
+Entrez donc, Dionysos, à l'intérieur.
+
+DIONYSOS.
+
+Pourquoi?
+
+PLOUTÔN.
+
+Pour que je vous traite en hôtes, avant votre départ.
+
+DIONYSOS.
+
+Bien dit, j'en prends Zeus à témoin. Je ne suis pas fâché de l'affaire.
+
+LE CHOEUR.
+
+Heureux l'homme d'une sagesse accomplie! Beaucoup de preuves
+l'attestent. Celui-ci, pour s'être montré sage, reverra sa maison, au
+grand avantage de ses concitoyens, au grand avantage de ses parents et
+de ses amis, parce qu'il a été intelligent. Il est donc bon de ne pas
+demeurer assis auprès de Sokratès, pour bavarder, dédaignant la musique
+et méprisant les sublimités de l'art tragique. Tenir des discours
+emphatiques, débiter des subtilités niaises, et passer à cela une vie
+oisive, c'est le fait d'un homme qui a perdu la raison.
+
+PLOUTÔN.
+
+Pars avec joie, Æskhylos; sauve notre patrie par de sages leçons et
+instruis les fous: ils sont nombreux. Emporte et donne ceci à Kléophôn,
+cela aux receveurs publics Myrmex et Nikomakhos, et ceci à Arkhénomos.
+Dis-leur de venir vite ici vers moi, et de ne point tarder. S'ils ne se
+hâtent pas, je jure par Apollôn de les marquer au front, de leur lier
+les pieds, et de les jeter vite sous terre avec Adimantos, fils de
+Leukolophos.
+
+ÆSKHYLOS.
+
+Ainsi ferai-je. Et toi, donne ma place à Sophoklès pour qu'il la garde
+et me la conserve, si jamais je reviens ici. Car je le regarde comme le
+second dans l'art dramatique. Mais n'oublie pas que cet intrigant, ce
+menteur, ce fourbe, ne doit jamais s'asseoir sur mon siège, même de
+force.
+
+PLOUTÔN.
+
+Vous, éclairez-le de vos torches sacrées, et, en lui faisant cortège,
+chantez à sa gloire ses hymnes et ses choeurs.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et d'abord accordez un heureux voyage au poète qui remonte à la lumière,
+ô vous, divinités souterraines; puis inspirez à la République les bonnes
+idées qui font les grandes prospérités; par là, en effet, vous mettrez
+fin pour toujours à de grands malheurs et au tumulte affreux des armes.
+Quant à Kléophôn et à tous ceux qui le veulent, qu'ils aillent combattre
+dans les champs de leur patrie!
+
+FIN DES GRENOUILLES
+
+
+
+
+LES EKKLÈSIAZOUSES
+
+OU
+
+L'ASSEMBLÉE DES FEMMES
+
+(L'AN 373 AVANT J.-C.)
+
+
+C'est à l'utopie communiste que le poète s'en prend cette fois. Les
+Athéniennes, sous l'influence de Praxagora, s'introduisent déguisées
+dans l'assemblée du peuple, font passer une loi qui les investit du
+gouvernement, et établissent la communauté des biens. L'application du
+nouveau régime donne lieu à une suite de scènes des plus gaies dont la
+conclusion, que le poète s'abstient d'indiquer, saute aux yeux
+d'elle-même, marquée au coin de l'esprit et de la raison.
+
+_PERSONNAGES DU DRAME_
+
+ PRAXAGORA.
+ QUELQUES FEMMES.
+ CHOEUR DE FEMMES.
+ BLÉPYROS, mari de PRAXAGORA.
+ UN CITOYEN.
+ KHRÉMÈS.
+ PREMIER CITOYEN (dévoué).
+ DEUXIÈME CITOYEN (non dévoué).
+ UN HÉRAUT.
+ QUELQUES VIEILLES.
+ UNE JEUNE FILLE.
+ UN JEUNE HOMME.
+ UNE SERVANTE.
+ LE MAÎTRE.
+ Personnages muets:
+ PARMÉNÔN.
+ SIMÔN.
+
+_La scène se passe sur une place publique d'Athènes_.
+
+LES EKKLÈSIAZOUSES
+
+ou
+
+L'ASSEMBLÉE DES FEMMES
+
+
+PRAXAGORA.
+
+O brillant éclat de la lampe d'argile, commodément suspendue dans cet
+endroit accessible aux regards, nous ferons connaître ta naissance et
+tes aventures; façonnée par la course de la roue du potier, tu portes
+dans tes narines les splendeurs éclatantes du soleil: produis donc au
+dehors le signal de ta flamme, comme il est convenu. A toi seule notre
+confiance; et nous avons raison, puisque, dans nos chambres, tu honores
+de ta présence nos essais de postures aphrodisiaques: témoin du
+mouvement de nos corps, personne n'écarte ton oeil de nos demeures.
+Seule tu éclaires les cavités secrètes de nos aines, brûlant la fleur de
+leur duvet. Ouvrons-nous furtivement des celliers pleins de fruits ou de
+liqueur bachique, tu es notre confidente, et ta complicité ne bavarde
+pas avec les voisins. Aussi connaîtras-tu les desseins actuels, que j'ai
+formés, à la fête des Skira, avec mes amies. Seulement, nulle ne se
+présente de celles qui devaient venir. Cependant voici l'aube:
+l'assemblée va se tenir dans un instant, et il nous faut prendre place,
+en dépit de Phyromakhos, qui, s'il vous en souvient, disait de nous:
+«Les femmes doivent avoir des sièges séparés et à l'écart.» Que peut-il
+être arrivé? N'ont-elles pas dérobé les barbes postiches, qu'on avait
+promis d'avoir, ou leur a-t-il été difficile de voler en secret les
+manteaux de leurs maris? Ah! je vois une lumière qui s'avance:
+retirons-nous un peu, dans la crainte que ce ne soit quelque homme qui
+approche par ici.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Il est temps, avançons; tout à l'heure, quand nous nous sommes mises en
+marche, le héraut de la nuit disait pour la seconde fois: «Cocorico!»
+
+PRAXAGORA.
+
+Et moi, à vous attendre, j'ai veillé toute la nuit. Mais, voyons, je
+vais avertir la voisine, en grattant légèrement à la porte; car il ne
+faut pas que son mari la voie.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+J'ai entendu, en me chaussant, le frôlement de tes doigts; je ne dormais
+pas. Mon mari, ma chère, un marin de Salamis, m'a tournée et retournée
+toute la nuit entre les draps, et c'est tout à l'heure que j'ai pu
+prendre ses habits.
+
+PRAXAGORA.
+
+J'aperçois Klinarétè, Sostrata, et Philænétè, venant avec elles.
+Hâtez-vous donc! Glykè a fait serment que la dernière venue nous
+paierait trois kongia de vin et un khoenix de pois.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Voyez-vous Melistikhè, la femme de Smikytiôn, qui accourt avec les
+chaussures de son mari?
+
+PRAXAGORA.
+
+C'est la seule qui me paraisse l'avoir quitté à son aise.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Eh! ne voyez-vous pas Geusistrata, la femme du cabaretier, ayant une
+lampe à la main? Et la femme de Philodorètos, et celle de Khérétadès?
+
+PRAXAGORA.
+
+Je vois accourir une foule d'autres femmes, qui sont l'élite de la
+ville.
+
+TROISIÈME FEMME.
+
+Pour moi, ma très chère, j'ai eu grand'peine à m'enfuir en me glissant.
+Mon mari a toussé toute la nuit, pour s'être bourré, le soir, de
+sardines.
+
+PRAXAGORA.
+
+Asseyez-vous donc, afin que je vous demande, puisque je vous vois
+réunies, si vous avez fait ce dont on était d'accord aux Skira.
+
+QUATRIÈME FEMME.
+
+Moi, d'abord, j'ai rendu mes aisselles plus hérissées qu'un taillis,
+comme c'était convenu. Quand mon mari me quittait pour aller à l'Agora,
+je me frottais d'huile tout le corps, en plein air, et je m'exposais
+debout au soleil.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Moi, de même: j'ai commencé par jeter le rasoir hors de la maison, afin
+de devenir toute velue et de ne plus ressembler en rien à une femme.
+
+PRAXAGORA.
+
+Avez-vous les barbes que je vous ai recommandé à toutes d'avoir pour
+notre assemblée?
+
+QUATRIÈME FEMME.
+
+Par Hékatè! moi, j'en ai une belle.
+
+CINQUIÈME FEMME.
+
+Et moi, peu s'en faut, plus belle que celle d'Épikratès.
+
+PRAXAGORA.
+
+Et vous, que dites-vous?
+
+QUATRIÈME FEMME.
+
+Elles disent oui, puisqu'elles font un signe d'assentiment.
+
+PRAXAGORA.
+
+Je vois aussi que vous avez le reste prêt: chaussures lakoniennes,
+bâtons, manteaux d'homme, comme nous l'avions dit.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Moi, le bâton que j'ai apporté est celui de Lamias, dérobé pendant son
+sommeil.
+
+PRAXAGORA.
+
+Est-ce un de ces bâtons sous lesquels il pète?
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Par Zeus Sauveur! il serait mieux en état que personne, s'il était
+revêtu de la peau de Panoptès, de faire paître le troupeau populaire.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Et moi, de par Zeus! j'ai apporté ceci pour carder, pendant l'assemblée.
+
+PRAXAGORA.
+
+Pendant l'assemblée, malheureuse!
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Oui, par Artémis! je le ferai. Entendrai-je moins bien, si je carde? Mes
+petits enfants sont tout nus.
+
+PRAXAGORA.
+
+Quelle idée as-tu de carder, quand il ne faut montrer aux assistants
+aucune partie de notre corps! Nous nous ferions une belle affaire, si,
+devant le peuple assemblé, l'une de nous, rejetant son manteau et
+s'élançant à la tribune, montrait son Phormisios. Si, au contraire,
+nous prenons place les premières, nous resterons inconnues, enveloppées
+de nos manteaux. Avec cette longue barbe attachée à notre visage, qui,
+en nous voyant, ne nous prendra pas pour des hommes? Ainsi Agyrrhios n'a
+pas été reconnu, grâce à la barbe de Pronomos. C'était alors une femme;
+et maintenant, tu vois, il remue les plus grandes affaires de l'État:
+allons donc, et mettons-nous à l'oeuvre, tandis que les astres brillent
+au ciel; car l'assemblée à laquelle nous nous proposons de nous rendre
+doit commencer à l'aurore.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+De par Zeus! il faut que je prenne séance, sous la pierre, en face des
+Prytanes.
+
+PRAXAGORA.
+
+Oui, par le jour qui va naître! osons l'acte d'audace qui nous permettra
+de prendre en main les affaires de la Ville et de rendre service à
+l'État. Car à présent nous ne naviguons ni à la voile, ni à la rame.
+
+SEPTIÈME FEMME.
+
+Et comment une assemblée de sexe féminin aura-t-elle des orateurs?
+
+PRAXAGORA.
+
+Ce sera on ne peut plus facile. On dit, en effet, que les jeunes gens
+les plus dissolus sont les meilleurs parleurs. Nous avons cette bonne
+chance-là.
+
+SIXIÈME FEMME.
+
+Je ne sais; mais le mal est l'inexpérience.
+
+PRAXAGORA.
+
+Aussi nous sommes-nous réunies ici dans l'intention de préparer ce qu'il
+faudra dire. Hâte-toi donc d'attacher cette barbe à ton menton, ainsi
+que toutes celles qui ont quelque habitude de la parole.
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Et qui de nous, ma chère, ne sait point parler?
+
+PRAXAGORA.
+
+Voyons donc, toi, attache ta barbe, et, tout de suite, deviens homme.
+Moi, je vais mettre des couronnes et m'attacher une barbe comme vous,
+pour le cas où je voudrais parler.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Tiens, ô ma très douce Praxagora, vois combien, par malheur, cette chose
+est ridicule.
+
+PRAXAGORA.
+
+Comment ridicule?
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+On dirait qu'on a suspendu des sépias grillées en guise de barbe.
+
+PRAXAGORA.
+
+Que le purificateur porte le chat à la ronde. En avant! Ariphradès,
+cesse de bavarder: passe et assieds-toi. Qui veut prendre la parole?
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Moi.
+
+PRAXAGORA.
+
+Ceins donc cette couronne, et bonne chance!
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Voici.
+
+PRAXAGORA.
+
+Parle.
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Eh bien! Parlerai-je avant de boire?
+
+PRAXAGORA.
+
+Comment, avant de boire?
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Pourquoi, en effet, ma chère, me suis-je couronnée?
+
+PRAXAGORA.
+
+Va-t'en vite; tu nous en aurais peut-être fait autant à l'assemblée.
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Quoi donc? Les hommes ne boivent donc pas à l'assemblée?
+
+PRAXAGORA.
+
+Allons! Tu crois qu'ils boivent!
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Oui, par Artémis! et du plus pur. Aussi les décrets qu'ils formulent,
+pour qui les considère avec attention, sont comme de gens frappés
+d'ivresse. Et, de par Zeus! ils font aussi des libations. En vue de
+quoi toutes ces prières, si le vin n'était pas là? Puis ils s'injurient
+en hommes qui ont trop bu, et, au milieu de leurs excès, ils sont
+emportés par les archers.
+
+PRAXAGORA.
+
+Toi, va t'asseoir; tu n'es bonne à rien.
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+De par Zeus! j'aurais mieux fait de ne pas mettre de barbe; il me semble
+que je vais mourir de soif.
+
+PRAXAGORA.
+
+Y en a-t-il une autre qui veuille prendre la parole?
+
+NEUVIÈME FEMME.
+
+Moi.
+
+PRAXAGORA.
+
+Viens; ceins la couronne: l'affaire est en train. Tâche maintenant de
+parler virilement, de faire un beau discours: appuie-toi dignement sur
+ton bâton.
+
+NEUVIÈME FEMME.
+
+«J'aurais désiré qu'un autre de vos orateurs habituels vous fît entendre
+d'excellentes paroles, afin de rester auditeur paisible. Pour le moment,
+je ne souffrirai pas, en ce qui est de moi, qu'on creuse une seule
+citerne qui garde l'eau dans les cabarets. J'en prends à témoin les deux
+Déesses...»
+
+PRAXAGORA.
+
+Les deux Déesses! Malheureuse, où as-tu l'esprit?
+
+NEUVIÈME FEMME.
+
+Qu'y a-t-il? Je ne t'ai pas encore demandé à boire.
+
+PRAXAGORA.
+
+Non, de par Zeus! mais tu es homme, et tu as juré par les deux Déesses:
+pour le reste, ce que tu as dit était très bien.
+
+NEUVIÈME FEMME.
+
+Oui, par Apollôn!
+
+PRAXAGORA.
+
+Cesse pourtant; je ne veux pas mettre un pied devant l'autre pour me
+rendre à l'assemblée, que tout ne soit parfaitement réglé.
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+Donne-moi la couronne, je veux parler de nouveau; je crois avoir
+maintenant médité mon affaire à merveille. «Selon moi, femmes
+rassemblées ici...»
+
+PRAXAGORA.
+
+Malheureuse, tu dis: «Femmes,» et tu t'adresses à des hommes!
+
+HUITIÈME FEMME.
+
+La faute en est à cet Épigonos: je regardais de son côté; j'ai cru
+parler à des femmes.
+
+PRAXAGORA.
+
+Retire-toi aussi, et va t'asseoir. J'ai résolu de parler moi-même pour
+vous toutes, et de prendre cette couronne. Je prie les dieux de
+m'accorder la réussite de nos projets.
+
+«Je souhaite, à l'égal de vous-mêmes, l'intérêt de ce pays, mais je
+souffre et je m'indigne de tout ce qui se passe dans notre cité. Je la
+vois toujours dirigée par des pervers; et si l'un d'eux est honnête
+homme une seule journée, il est pervers durant dix jours. Se tourne-t-on
+vers un autre, il fera encore plus de mal. C'est qu'il n'est pas commode
+de mettre dans le bon sens des gens difficiles à contenter. Vous avez
+peur de ceux qui veulent vous aimer, et vous implorez, l'un après
+l'autre, ceux qui ne le veulent pas. Il fut un temps où nous ne tenions
+pas du tout d'assemblée, et Agyrrhios était à nos yeux un méchant.
+Aujourd'hui des assemblées ont lieu. Celui qui y reçoit de l'argent ne
+tarit pas d'éloges; mais celui qui n'en reçoit pas juge dignes de mort
+ceux qui cherchent dans l'assemblée un moyen de trafiquer.»
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Par Aphroditè! tu dis bien cela.
+
+PRAXAGORA.
+
+Malheureuse! Tu as nommé Aphroditè. Tu ferais une jolie chose, si tu
+disais cela à l'assemblée.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Mais je ne le dirais pas.
+
+PRAXAGORA.
+
+N'en prends pas, dès maintenant, l'habitude.
+
+«Lorsque nous délibérions sur la question de l'alliance, on disait que,
+si elle n'avait pas lieu, c'en était fait de la ville. Quand elle fut
+faite, on se fâcha, et celui qui l'avait conseillée s'enfuit en toute
+hâte. Il faut équiper une flotte: le pauvre en est d'avis; les riches et
+les laboureurs sont d'un avis contraire. Vous fâchez-vous contre les
+Korinthiens, ils se fâchent contre toi: en ce moment, ils sont bien
+disposés à ton égard; sois bien disposé à leur égard, en ce moment.
+Argéios est un ignorant; mais Hiéronymos est un habile. Un espoir de
+salut se ranime, mais il est restreint. Thrasyboulos lui-même n'a pas
+été appelé.»
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+L'habile homme!
+
+PRAXAGORA.
+
+Voilà un éloge convenable!
+
+«C'est vous, ô peuple, qui êtes la cause de ces maux. Trafiquant des
+affaires publiques, chacun considère le gain particulier qu'il en
+tirera: et la chose commune roule comme Æsimos. Pourtant, si vous m'en
+croyez, vous pouvez encore être sauvés. Je dis qu'il nous faut remettre
+le gouvernement aux mains des femmes. C'est à elles, en effet, que nous
+confions, dans nos maisons, la gestion et la dépense.»
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Bien, bien, de par Zeus! bien!
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Parle, parle, mon bon.
+
+PRAXAGORA.
+
+«Combien elles nous surpassent en qualités, je vais le faire voir. Et
+d'abord toutes, sans exception, lavent les laines dans l'eau chaude, à
+la façon antique, et tu n'en verras pas une faire de nouveaux essais. La
+ville d'Athènes, en agissant sagement, ne serait-elle pas sauvée, si
+elle ne s'ingéniait d'aucune innovation? Elles s'assoient pour faire
+griller les morceaux, comme autrefois; elles portent les fardeaux sur
+leur tête, comme autrefois; elles célèbrent les Thesmophoria, comme
+autrefois; elles pétrissent les gâteaux, comme autrefois; elles
+maltraitent leurs maris, comme autrefois; elles ont chez elles des
+amants, comme autrefois; elles, s'achètent des friandises, comme
+autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent
+aux ébats amoureux, comme autrefois. Cela étant, citoyens, en leur
+confiant la cité, pas de bavardages inutiles, pas d'enquêtes sur ce
+qu'elles devront faire. Laissons-les gouverner tout simplement, ne
+considérant que ceci, c'est que, étant mères, leur premier souci sera de
+sauver nos soldats. Ensuite, qui assurera mieux les vivres qu'une mère
+de famille? Pour fournir l'argent, rien de plus entendu qu'une femme.
+Jamais, dans sa gestion, elle ne sera trompée, vu qu'elles sont
+elles-mêmes habituées à tromper. J'omets le reste: suivez mes avis, et
+vous passerez la vie dans le bonheur.»
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Très bien, ma très douce Praxagora; à merveille! Mais, malheureuse, où
+t'es-tu donc si bien instruite?
+
+PRAXAGORA.
+
+Au temps des fuites, j'habitai avec mon mari sur la Pnyx, j'entendis les
+orateurs et je m'instruisis.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Je ne m'étonne pas, ma chère, que tu sois éloquente et habile. Nous
+autres femmes, nous te choisissons, dès à présent, pour chef: à toi
+d'accomplir ce que tu médites. Mais si Képhalos s'avance pour
+t'injurier, comment lui répondras-tu dans l'assemblée?
+
+PRAXAGORA.
+
+Je lui dirai qu'il est fou.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Tout le monde le sait.
+
+PRAXAGORA.
+
+Qu'il est atteint d'humeur noire.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+On le sait également.
+
+PRAXAGORA.
+
+Que, s'il fabrique mal les pots, il mène la ville bel et bien.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Et si Néoklidès, le chassieux, t'insulte?
+
+PRAXAGORA.
+
+Je lui ai déjà dit de regarder dans le cul d'un chien.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Et si l'on te saisit à bras-le-corps?
+
+PRAXAGORA.
+
+Je rendrai mouvement pour mouvement, n'étant point inexpérimentée dans
+ce genre de lutte.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Voici seulement un point imprévu, c'est, si les archers t'enlèvent, ce
+que tu feras.
+
+PRAXAGORA.
+
+Je me défendrai avec les hanches; car jamais je ne me laisserai prendre
+par le milieu.
+
+PREMIÈRE FEMME.
+
+Nous, s'ils t'enlèvent, nous leur donnerons l'ordre de te lâcher.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Voilà qui est par nous imaginé à merveille; mais de quelle manière
+lèverons-nous les mains, nous n'y avons pas encore songé: car nous
+sommes habituées à lever les jambes.
+
+PRAXAGORA.
+
+Ce n'est pas facile. Cependant il faut lever la main, en montrant
+l'autre bras nu jusqu'à l'épaule. Allons, maintenant, relevez vos
+manteaux; mettez vite les chaussures lakoniennes, comme vous le voyez
+faire à vos maris chaque fois qu'ils se rendent à l'assemblée ou qu'ils
+franchissent la porte. Quand vous aurez fait tout cela de votre mieux,
+attachez vos barbes; puis, quand vous les aurez soigneusement adaptées,
+enveloppez-vous des vêtements d'hommes que vous aurez soustraits, et
+ensuite mettez-vous en marche, appuyées sur vos bâtons, chantant quelque
+vieille chanson, en imitant la façon des gens de la campagne.
+
+DEUXIÈME FEMME.
+
+Bien dit, mais prenons les devants; car je crois que d'autres femmes
+viendront aussi des champs dans la Pnyx.
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais hâtez-vous, parce qu'il est d'usage que ceux qui ne se sont pas
+trouvés dès le matin dans la Pnyx, se retirent sans en rapporter même un
+clou.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voici le moment de nous mettre en marche, citoyens; car souvenez-vous de
+vous servir toujours de ce mot, de peur qu'il ne vous échappe. Et de
+fait, le danger ne serait pas mince, si nous étions prises à oser, dans
+l'obscurité, une pareille entreprise.
+
+Allons à l'assemblée, citoyens. Le thesmothète a menacé quiconque
+n'arriverait pas dès le point du jour tout poudreux, content de saumure
+à l'ail, le regard de travers, de ne pas toucher le triobole. Mais,
+Kharitinidès, Smikythos, Drakès, allez vite, et veillez attentivement à
+ne rien négliger de ce que vous avez à faire. Le salaire reçu,
+asseyons-nous ensuite les uns près des autres, afin de voter tout ce
+qu'il faut à nos amies. Que dis-je? C'est nos amis qu'il fallait
+prononcer. Voyons comment nous expulserons tous ces gens venant de la
+ville, qui, jadis, lorsqu'on ne devait, à l'arrivée, toucher qu'une
+obole, restaient à babiller, la tête ceinte de couronnes. Maintenant on
+se bouscule dans la presse. Non, lorsque le brave Myronidès était
+arkhonte, personne n'eût osé administrer, pour de l'argent, les affaires
+de la ville. Chacun venait, apportant de quoi boire dans une petite
+outre, avec du pain, deux oignons et trois olives. Mais aujourd'hui, on
+cherche à gagner un triobole, quand on travaille à l'oeuvre publique: on
+est des gâcheurs de plâtre.
+
+BLÉPYROS.
+
+Quelle affaire! Par où ma femme a-t-elle passé? Voici bientôt l'aurore,
+et elle ne paraît pas. Et moi je suis couché, ayant depuis longtemps
+besoin d'aller, cherchant dans l'obscurité à prendre mes chaussures.
+Cependant il y a quelque temps déjà que Kopros frappe à la porte: je
+prends la mantille de ma femme et je mets ses chaussures persiques. Mais
+où trouverait-on bien un endroit propre pour se soulager le ventre? La
+nuit, tous les endroits sont bons. A l'heure qu'il est, personne ne me
+verra chier. Hélas! malheureux que je suis de m'être marié vieux.
+Combien je mérite de recevoir des coups! Elle n'est pas sortie pour rien
+faire d'honnête. Quoi qu'il en soit, il faut que je chie.
+
+UN CITOYEN.
+
+Qui est là? N'est-ce pas le voisin Blépyros? De par Zeus! c'est
+lui-même. Dis-moi, qu'est-ce que tu as donc là de rougeâtre? Kinésias
+t'aurait-il par hasard embrené?
+
+BLÉPYROS.
+
+Non, mais je suis sorti, vêtu de la robe safranée dont s'habille ma
+femme.
+
+LE CITOYEN.
+
+Mais ton manteau, où est-il?
+
+BLÉPYROS.
+
+Je ne saurais le dire. J'ai cherché et je n'ai rien trouvé sur mes
+couvertures.
+
+LE CITOYEN.
+
+Alors, tu n'as pas prié ta femme de dire où il était.
+
+BLÉPYROS.
+
+Non, de par Zeus! car il se trouve qu'elle n'est pas à la maison: elle
+s'est évadée furtivement, et je crains qu'elle ne fasse quelque équipée.
+
+LE CITOYEN.
+
+Par Poséidôn! je suis, de mon côté, dans la même situation: ma femme a
+disparu, ayant le manteau que je porte; et ce n'est pas la seule chose
+qui me tourmente: elle a pris mes chaussures, et je ne puis les
+retrouver nulle part.
+
+BLÉPYROS.
+
+Par Dionysos! c'est comme moi pour mes chaussures lakoniennes; me
+sentant pris du besoin d'aller, j'ai mis vite ces kothurnes à mes pieds,
+afin de ne pas chier sur ma couverture, qui était toute propre.
+
+LE CITOYEN.
+
+Qu'y a-t-il donc? Est-ce qu'une de ses amies l'aurait invitée à un
+festin?
+
+BLÉPYROS.
+
+C'est mon avis; car elle n'est pas dépravée, que je sache.
+
+LE CITOYEN.
+
+Mais tu chies donc des cordes! Pour moi, c'est le moment de me rendre à
+l'assemblée, afin d'y retrouver mon manteau, le seul que j'aie.
+
+BLÉPYROS.
+
+Moi aussi, quand j'aurai fini; mais j'ai là une poire qui obstrue le
+passage des matières.
+
+LE CITOYEN.
+
+Est-ce celle dont parlait Thrasyboulos aux Lakoniens?
+
+BLÉPYROS.
+
+Par Dionysos! elle tient ferme. Que faire? Car ce n'est pas la seule
+chose qui me chagrine; mais, quand je mangerai, par où passeront ensuite
+les excréments? Maintenant la porte est verrouillée par cet homme, quel
+qu'il soit, par cet Akradousien. Qui donc me fera venir un médecin, et
+lequel? Un qui soit habile dans la science des derrières? Amynôn, je le
+sais? Mais peut-être refusera-t-il. Qu'on appelle Antisthénès par tous
+les moyens! C'est un homme qui, en raison de ses soupirs, sait ce que
+veut un derrière qui a besoin d'aller. O vénérable Ilithyia, ne me
+laisse pas crever d'un verrouillage au derrière, et servir de pot de
+chambre aux comiques.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne chies-tu pas?
+
+BLÉPYROS.
+
+Moi! Non, de par Zeus! je me relève.
+
+KHRÉMÈS.
+
+N'as-tu pas mis la robe de ta femme?
+
+BLÉPYROS.
+
+Dans l'obscurité, je me suis trouvé mettre la main dessus. Mais d'où
+viens-tu? dis-moi.
+
+KHRÉMÈS.
+
+De l'assemblée.
+
+BLÉPYROS.
+
+Est-ce qu'elle est déjà dissoute?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Oui, de par Zeus! et dès le matin. Et certes, ô Zeus bienveillant! la
+marque rouge m'a donné fort à rire, répandue tout à l'entour.
+
+BLÉPYROS.
+
+Tu as reçu le triobole?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Plût aux dieux! Je suis arrivé trop tard, et j'ai honte, de par Zeus! de
+ne rien rapporter que mon sac.
+
+BLÉPYROS.
+
+Quelle en est la cause?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Une affluence d'hommes, telle qu'on n'en vit jamais d'aussi épaisse dans
+la Pnyx. En les voyant, nous les prîmes tous pour des cordonniers. En
+effet, on avait sous les yeux une assemblée de visages excessivement
+blancs. Voilà comment je ne reçus rien, ni moi, ni bien d'autres.
+
+BLÉPYROS.
+
+Alors, je ne recevrais rien, si j'y allais maintenant?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Le moyen? Pas même, j'en atteste Zeus! si tu étais venu dès le second
+chant du coq.
+
+BLÉPYROS.
+
+Malheureux que je suis! «Antilokhos, pleure sur ma vie plutôt que sur le
+triobole!» Car tout mon avoir est perdu... Mais quelle affaire a réuni
+de si bon matin une si grande foule?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Rien, sinon que les Prytanes ont mis en délibération les moyens de
+sauver l'État. Aussitôt le chassieux Néoklidès a paru le premier. Alors
+le peuple s'est mis à crier avec une force que tu peux te figurer:
+«N'est-il pas indigne que cet homme ait le front de prendre la parole,
+et cela quand il s'agit du salut de l'État, lui qui n'a pas su sauver
+ses paupières?» Lui, alors, criant et jetant les yeux autour de lui:
+«Que devais-je donc faire?» dit-il.
+
+BLÉPYROS.
+
+«Broyer de l'ail avec du jus de silphion, en y mêlant du tithymale de
+Lakonie, et t'en frotter les paupières le soir,» voilà ce que je lui
+aurais dit, si je m'étais trouvé là.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Après lui, le très habile Evæôn s'est avancé nu, à ce qu'il semblait au
+plus grand nombre; mais il prétendait, lui, qu'il avait un manteau. Il a
+tenu ensuite les discours les plus démocratiques. «Voyez, dit-il, que
+moi-même j'ai besoin d'être sauvé, et il s'en faut de quatre statères.
+Je dirai néanmoins comment vous sauverez la société et les citoyens. Si
+les foulons fournissent des lænas à ceux qui en ont besoin, au premier
+moment où le soleil se détourne, jamais aucun de nous n'attrapera de
+pleurésie. Que ceux qui n'ont ni lit, ni couvertures, aillent coucher,
+après le bain, chez les corroyeurs; et si l'un d'eux ferme sa porte, en
+hiver, qu'il soit condamné à trois peaux de mouton.»
+
+BLÉPYROS.
+
+Par Dionysos! c'est parfait. Il eût dû ajouter, et personne ne l'aurait
+contredit: «Que les marchands de farine d'orge doivent fournir trois
+khoenix à tous les pauvres pour leur nourriture, sous peine de gémir
+longuement: c'est le seul moyen de profiter du bien de Nausikydès.»
+
+KHRÉMÈS.
+
+Après cela, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nikias,
+s'est élancé pour haranguer le peuple, et il a commencé par dire qu'il
+faut abandonner aux femmes le gouvernement de l'État. Alors grand
+tumulte et cris: «Qu'il parle bien!» dans la bande des cordonniers. Mais
+les gens de la campagne éclatent en murmures.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ils avaient raison, de par Zeus!
+
+KHRÉMÈS.
+
+Mais ils étaient en minorité. Pour lui, il domine leurs clameurs,
+disant beaucoup de bien des femmes et beaucoup de mal de toi.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et qu'a-t-il dit?
+
+KHRÉMÈS.
+
+D'abord il a dit que tu es un vaurien.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et toi?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Ne m'interroge pas encore là-dessus. Puis un voleur.
+
+BLÉPYROS.
+
+Moi seul?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Et puis, de par Zeus! un sykophante.
+
+BLÉPYROS.
+
+Moi seul?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Toi, de par Zeus! et toute cette foule-ci.
+
+BLÉPYROS.
+
+Qui prétend le contraire?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Il a dit que la femme est un être bourré d'esprit et capable d'acquérir
+de la fortune, ajoutant que nulle d'entre elles ne divulgue les secrets
+des Thesmophoria, tandis que toi et moi nous révélons toujours les
+décisions du Conseil.
+
+BLÉPYROS.
+
+Par Hermès! il n'a pas menti sur ce point.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Il disait ensuite qu'elles se prêtent entre elles des habits, des bijoux
+d'or, de l'argent, des coupes, seule à seule, et sans témoins; qu'elles
+rendent tous ces objets et ne se font point tort, chose, dit-il, si
+fréquente parmi nous.
+
+BLÉPYROS.
+
+Oui, par Poséidôn! même quand il y a des témoins.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Qu'elles ne font ni délations, ni procès, ni soulèvement contre le
+peuple; mais qu'elles ont de nombreuses et excellentes qualités; et
+autres grands éloges des femmes.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et qu'a-t-on résolu?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Que tu leur remettes le gouvernement de la cité, à elles; d'autant que
+c'est la seule chose qui ne se soit jamais faite dans la ville.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et cela a été résolu?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Comme je te le dis.
+
+BLÉPYROS.
+
+Tout va leur être subordonné de ce qui est confié aux citoyens?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Il en est ainsi.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et je n'irai plus au tribunal, mais ma femme?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Ce ne sera plus toi qui élèveras les enfants que tu as, mais ta femme.
+
+BLÉPYROS.
+
+Je n'aurai plus le souci des affaires dès le point du jour?
+
+KHRÉMÈS.
+
+Non, de par Zeus! les femmes en auront désormais le soin. Toi, tu pètes
+à ton aise, sans bouger de la maison.
+
+BLÉPYROS.
+
+Il y a une chose à redouter pour notre groupe, quand elles auront en
+main les rênes de la cité, c'est qu'elles ne nous prennent de force.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Pourquoi faire?
+
+BLÉPYROS.
+
+Pour les baiser.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Et si nous ne pouvons pas?
+
+BLÉPYROS.
+
+Elles ne nous donneront pas de quoi dîner.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Mais toi, de par Zeus! fais en sorte de dîner et de baiser, le tout
+ensemble.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ce qu'on fait par contrainte est toujours très pénible.
+
+KHRÉMÈS.
+
+Mais si l'intérêt de la ville l'exige, il faut que tout homme agisse
+ainsi. C'est une tradition émanant de nos pères que nos décisions
+insensées et extravagantes ont toujours eu pour nous la meilleure issue.
+Favorisez cette issue, vénérable Pallas et vous autres dieux! Mais je
+m'en vais: à toi, bonne santé.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et à toi également, Khrémès.
+
+LE CHOEUR.
+
+Marche, avance. Y a-t-il quelqu'un des hommes qui nous suive?
+Retourne-toi, fais attention, veille sur toi-même avec soin. Il y a bon
+nombre de mauvaises gens. Prends garde qu'on n'épie nos mouvements par
+derrière. Fais avec tes pieds le plus de bruit possible en marchant.
+Quelle honte ce serait pour nous toutes aux yeux des hommes, si cette
+affaire était découverte! Enveloppe-toi donc bien. Regarde de tous
+côtés, à gauche, à droite, pour qu'il n'arrive point malheur à
+l'entreprise. Mais hâtons-nous. Nous sommes déjà tout près de l'endroit
+d'où nous sommes parties pour l'assemblée, après nous y être réunies. On
+peut voir la maison d'où vient notre stratège, celle qui a trouvé
+l'affaire, sanctionnée, en ce moment, par les citoyens. Il faut donc
+que, sans plus tarder, sans plus attendre, nous détachions nos barbes,
+de peur que quelqu'un ne nous voie et peut-être ne nous dénonce. Ainsi
+retire-toi à l'ombre; va par ici, du côté de ce mur, l'oeil au guet; et
+reprends tes vêtements, comme tu étais. Ne tarde pas. Notre stratège
+revient de l'assemblée; nous la voyons. Hâtez-vous toutes; prenez en
+haine votre barbe au menton. Les femmes arrivent, après avoir déjà
+repris leur costume.
+
+PRAXAGORA.
+
+Femmes, le succès a favorisé l'entreprise que nous avions projetée.
+Dépouillez au plus vite vos lænas, avant qu'aucun homme vous aperçoive:
+loin de vous les chaussures d'hommes; débouclez les courroies
+lakoniennes qui y adhèrent; laissez là les bâtons. Toi, cependant,
+dispose avec soin la toilette de celles-ci; moi, je veux me glisser à
+l'intérieur, avant que mon mari me voie, et remettre son manteau où je
+l'ai pris, ainsi que les autres objets que j'ai emportés.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tout est arrangé comme tu l'as dit. C'est ton affaire de nous indiquer
+comment nous devons agir dans tes intérêts et en pleine obéissance.
+Jamais je ne me suis trouvée en relations avec une femme plus habile que
+toi.
+
+PRAXAGORA.
+
+Restez maintenant, afin que j'use de l'avis de vous toutes, à propos de
+l'autorité dont on m'a tout à l'heure investie. Dans le tumulte et dans
+les dangers vous avez été on ne peut plus courageuses.
+
+BLÉPYROS.
+
+Hé! d'où viens-tu, Praxagora?
+
+PRAXAGORA.
+
+Qu'est-ce que cela te fait, mon cher?
+
+BLÉPYROS.
+
+Ce que cela me fait? C'est naïf.
+
+PRAXAGORA.
+
+Tu ne diras pas, du moins, que je viens de chez un amant.
+
+BLÉPYROS.
+
+Pas de chez un seul, peut-être.
+
+PRAXAGORA.
+
+Il t'est possible de t'en assurer.
+
+BLÉPYROS.
+
+Comment?
+
+PRAXAGORA.
+
+Si ma tête exhale un parfum.
+
+BLÉPYROS.
+
+Quoi! Est-ce qu'une femme ne peut être cajolée sans parfum?
+
+PRAXAGORA.
+
+Pas moi, du moins, les dieux m'assistent!
+
+BLÉPYROS.
+
+Où t'es-tu donc enfuie silencieusement dès l'aurore, en prenant mon
+manteau?
+
+PRAXAGORA.
+
+Une femme, une de mes meilleures amies, m'a envoyé chercher cette nuit,
+prise de mal d'enfant.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ne pouvais-tu pas me dire que tu y allais?
+
+PRAXAGORA.
+
+Comment n'avoir pas souci d'une femme dans cette situation-là, mon cher
+mari?
+
+BLÉPYROS.
+
+Il fallait me le dire. Il y a là quelque méfait.
+
+PRAXAGORA.
+
+Non, par les deux Déesses! J'y ai couru comme j'étais. Elle me priait de
+venir de n'importe quelle manière.
+
+BLÉPYROS.
+
+Eh bien, ne devais-tu pas prendre tes vêtements? Mais tu as endossé les
+miens, et jeté là ta robe; puis tu t'es enfuie, me laissant comme un
+mort exposé, à cela près que tu ne m'avais pas mis de couronne, ou placé
+près de moi un lékythe.
+
+PRAXAGORA.
+
+Il faisait froid; je suis frêle et délicate. Pour me tenir chaud, je me
+suis enveloppée comme cela. Tu étais couché chaudement, et dans tes
+couvertures, quand je t'ai laissé, mon cher mari.
+
+BLÉPYROS.
+
+Mais mes chaussures lakoniennes sont parties avec toi, ainsi que mon
+bâton, et pourquoi faire?
+
+PRAXAGORA.
+
+Pour sauver le manteau, je me suis chaussée à ta manière, faisant du
+bruit avec les pieds, et frappant les pierres avec ton bâton.
+
+BLÉPYROS.
+
+Sais-tu que tu as perdu un setier de blé, que j'aurais dû gagner à
+l'assemblée?
+
+PRAXAGORA.
+
+N'en aie cure. Elle a fait un fort garçon.
+
+BLÉPYROS.
+
+L'assemblée?
+
+PRAXAGORA.
+
+Non, de par Zeus! mais celle chez laquelle j'ai couru. L'assemblée
+a-t-elle eu lieu?
+
+BLÉPYROS.
+
+Oui, de par Zeus! Tu ne te rappelles pas que je te l'ai dit hier?
+
+PRAXAGORA.
+
+Je me le rappelle maintenant.
+
+BLÉPYROS.
+
+Tu ne sais donc pas ce qui a été résolu?
+
+PRAXAGORA.
+
+Non, de par Zeus! je n'en sais rien.
+
+BLÉPYROS.
+
+Tu peux donc rester assise à manger des sépias. On dit qu'on va vous
+donner le gouvernement.
+
+PRAXAGORA.
+
+Pourquoi faire? Pour tisser?
+
+BLÉPYROS.
+
+Non, de par Zeus! mais pour administrer.
+
+PRAXAGORA.
+
+Quoi?
+
+BLÉPYROS.
+
+Tout ce qui concerne les affaires de l'Etat.
+
+PRAXAGORA.
+
+Par Aphroditè, la République va être heureuse désormais.
+
+BLÉPYROS.
+
+Comment cela?
+
+PRAXAGORA.
+
+Pour beaucoup de raisons. On n'osera plus dorénavant lui faire subir des
+traitements honteux, faux témoignages, délations.
+
+BLÉPYROS.
+
+Au nom des dieux, ne fais pas une chose qui m'ôterait mon gagne-pain.
+
+LE CHOEUR.
+
+Hé, mon brave homme, laisse parler ta femme!
+
+PRAXAGORA.
+
+Plus de vols; plus de jalousie à l'égard du prochain; plus de nudité;
+plus de misère; plus d'injures; plus de gages pris sur le débiteur.
+
+LE CHOEUR.
+
+Par Poséidôn, voilà de belles choses, si ce ne sont pas des mensonges!
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais je les réaliserai de telle sorte que tu me rendras témoignage et
+que celui-ci n'aura pas à me contredire.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voici, pour toi, le moment de tenir en éveil ton esprit avisé et tes
+sentiments démocratiques, afin de venir en aide à tes amies. C'est le
+bonheur commun que doit avoir en vue la finesse de ton intelligence,
+pour égayer le peuple, sagement policé, des mille ressources de la vie,
+et pour lui faire voir ce qu'il peut. L'occasion est favorable. Notre
+cité a besoin d'un plan habilement conçu. Mais ne tente que des choses
+qui n'aient pas encore été faites ni proposées jusqu'ici. Car nos gens
+détestent d'avoir sous les yeux des vieilleries souvent vues...
+Seulement, il ne faut pas tarder; mets vite tes idées en pratique, car
+la promptitude est ce qui agrée le plus aux spectateurs.
+
+PRAXAGORA.
+
+Que ce que j'indiquerai soit le meilleur, j'en ai la confiance. Mais que
+les spectateurs veuillent du nouveau et qu'ils ne soient pas trop
+attachés aux choses antiques, voilà ce que je redoute avant tout.
+
+BLÉPYROS.
+
+Pour ce qui est d'innover, sois sans crainte, vu que la nouveauté nous
+semble préférable à tout autre gouvernement, ainsi que le dédain des
+vieilleries.
+
+PRAXAGORA.
+
+Tout d'abord que personne, en ce moment, ne me contredise ni ne
+m'interroge avant de connaître ma pensée et d'écouter ma parole. Je dis
+qu'il faut que tous ceux qui possèdent mettent tous leurs biens en
+commun, et que chacun vive de sa part; que ni l'un ne soit riche, ni
+l'autre pauvre; que l'un ait de vastes terres à cultiver et que l'autre
+n'ait pas de quoi se faire enterrer; que l'un soit servi par de nombreux
+esclaves, et que l'autre n'ait pas un seul suivant: enfin, j'établis
+une vie commune, la même pour tous.
+
+BLÉPYROS.
+
+Comment sera-t-elle commune pour tous?
+
+PRAXAGORA.
+
+Toi, tu mangeras de la merde avant moi.
+
+BLÉPYROS.
+
+Est-ce que nous nous partagerons aussi la merde?
+
+PRAXAGORA.
+
+Non, de par Zeus! mais ta brusquerie m'a interrompue. Or, voici ce que
+je voulais dire: je mettrai d'abord en commun la terre, l'argent, toutes
+les propriétés d'un chacun; ensuite, avec tous ces biens mis en commun,
+nous vous nourrirons, gérant, épargnant, organisant avec soin.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et celui de nous qui ne possède pas de terres, mais de l'argent, des
+darikes, des richesses cachées?
+
+PRAXAGORA.
+
+Il les déposera à la masse; et, s'il ne les dépose pas, il sera parjure.
+
+BLÉPYROS.
+
+Mais c'est comme cela qu'il les a gagnées.
+
+PRAXAGORA.
+
+Elles ne lui serviraient absolument de rien.
+
+BLÉPYROS.
+
+Comment cela?
+
+PRAXAGORA.
+
+Rien ne se fera plus sous l'impulsion de la pauvreté; tout appartiendra
+à tous, pains, salaisons, gâteaux, lænas, vin, couronnes, pois chiches.
+Quel profit à ne point mettre à la masse? Dis ce que tu en penses.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ne sont-ce pas, en ce moment, les plus voleurs, ceux qui ont tout cela?
+
+PRAXAGORA.
+
+Jadis, mon cher, quand nous usions des lois anciennes; aujourd'hui que
+la vie sera en commun, quel profit de ne pas mettre à la masse?
+
+BLÉPYROS.
+
+Si quelqu'un voit une fillette qui lui plaise et s'il veut en jouir, il
+lui sera permis de prendre sur ce qu'il a pour lui faire un présent, et
+de participer aux biens de la communauté, tout en couchant avec elle.
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais il pourra coucher avec elle gratis. J'entends que toutes les femmes
+soient communes à tous les hommes, et fassent des enfants avec qui
+voudra.
+
+BLÉPYROS.
+
+Mais comment cela, si tous vont à la plus jolie et cherchent à l'avoir?
+
+PRAXAGORA.
+
+Les plus laides et les plus camuses se tiendront auprès des plus belles:
+si tu veux en avoir une de celles-ci, c'est par la laide que tu devras
+commencer.
+
+BLÉPYROS.
+
+Mais comment nous autres vieux, si nous couchons avec les laides, ne
+trouverons-nous pas notre instrument en défaut, avant d'en venir où tu
+dis?
+
+PRAXAGORA.
+
+Elles ne résisteront pas.
+
+BLÉPYROS.
+
+A quoi?
+
+PRAXAGORA.
+
+Du courage, sois sans crainte; elles ne résisteront pas.
+
+BLÉPYROS.
+
+A quoi?
+
+PRAXAGORA.
+
+A la jouissance: et voilà pour ce qui te regarde.
+
+BLÉPYROS.
+
+Votre idée ne manque pas d'un certain sens. Elle est calculée de manière
+que la cavité de nulle de vous ne soit vide. Mais les hommes, que
+feront-ils? Elles fuiront les laids et elles courront après les beaux.
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais les plus laids guetteront les plus jolis garçons à l'issue du repas
+et les observeront dans les endroits publics; et il ne sera pas permis
+aux femmes de coucher avec les beaux, avant de s'être mises en liesse
+avec les laids et les petits.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ainsi, à présent, le nez de Lysikratès aura des aspirations aussi fières
+que celui des beaux jeunes gens.
+
+PRAXAGORA.
+
+Oui, par Apollôn! c'est un décret démocratique; et ce sera une grande
+confusion pour les fiérots et les porteurs de bagues, lorsqu'un
+mal-chaussé lui dira: «Cède le pas tout de suite, et attends, pendant
+que je fais la chose, que je t'accorde le second tour.»
+
+BLÉPYROS.
+
+Mais comment, en vivant ainsi, chacun de nous pourra-t-il reconnaître
+ses enfants?
+
+PRAXAGORA.
+
+A quoi bon? Les enfants reconnaîtront pour leurs pères tous les hommes
+plus âgés qu'eux.
+
+BLÉPYROS.
+
+N'étrangleront-ils pas bel et bien, à la file, tout vieillard, faute de
+le connaître, puisque, aujourd'hui même, ils étranglent leur père qu'ils
+connaissent? Que sera-ce, s'il leur est inconnu? Comment alors ne lui
+chieront-ils pas sur le nez?
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais les assistants ne le permettront pas. Autrefois, ils n'avaient nul
+souci qu'on frappât le père des autres; maintenant, quand on entendra
+quelqu'un de battu, chacun, craignant que son père n'ait été frappé,
+luttera contre les auteurs de cet acte.
+
+BLÉPYROS.
+
+Tout cela, tu ne l'as pas sottement dit, cependant, si Épikouros ou
+Leukolophos m'appelait son papa, ce me serait très désagréable à
+entendre.
+
+PRAXAGORA.
+
+Il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus désagréable que cela.
+
+BLÉPYROS.
+
+Quoi donc?
+
+PRAXAGORA.
+
+Qu'Aristyllos te donnât un baiser, disant qu'il est ton père.
+
+BLÉPYROS.
+
+Il gémirait et jetterait les hauts cris.
+
+PRAXAGORA.
+
+Et toi tu sentirais la kalaminthe. Seulement, il y a longtemps qu'il est
+de ce monde et avant que le décret fût rendu, si bien que tu n'as pas à
+craindre ses baisers.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ce serait pour moi une cruelle souffrance. Mais qui cultivera la terre?
+
+PRAXAGORA.
+
+Les esclaves. Toi, tu n'auras de souci, lorsque l'ombre du cadran sera
+de dix pieds, que d'aller, gros et gras, vers le dîner.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et les vêtements? Comment s'en procurera-t-on? C'est une question à
+faire.
+
+PRAXAGORA.
+
+Ceux que vous avez tout d'abord vous suffisent: les autres, nous vous
+les tisserons.
+
+BLÉPYROS.
+
+Encore une question. Comment, si quelqu'un est condamné par les
+magistrats à payer quelque chose à un autre, s'acquittera-t-il de cette
+amende? Car la prendre sur le fonds commun, ce n'est pas juste.
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais d'abord il n'y aura pas de procès.
+
+BLÉPYROS.
+
+Que de gens cela va ruiner!
+
+PRAXAGORA.
+
+J'ai fait rendre ce décret. Et en effet, malheureux, pourquoi y en
+aurait-il?
+
+BLÉPYROS.
+
+Pour beaucoup de raisons, j'en prends Apollôn à témoin. Une d'abord, si
+l'on nie une dette.
+
+PRAXAGORA.
+
+Mais où le prêteur prendra-t-il de quoi prêter, si tous les biens sont
+en commun? Ce serait un voleur manifeste.
+
+BLÉPYROS.
+
+Par Dèmètèr, tu donnes de bonnes raisons. Mais, dis-moi donc, les hommes
+qui se portent à des voies de fait sur les autres et qui, au sortir d'un
+bon repas, les maltraitent, comment paieront-ils? Je crois que ce point
+t'embarrasse.
+
+PRAXAGORA.
+
+Avec la pitance qu'ils allaient manger. Quand on en sera privé, on ne
+commettra plus d'outrages si honteusement punis par le ventre.
+
+BLÉPYROS.
+
+Ainsi il n'y aura plus de voleur?
+
+PRAXAGORA.
+
+Comment voler sa propre part?
+
+BLÉPYROS.
+
+On ne sera plus dépouillé la nuit?
+
+PRAXAGORA.
+
+Non: que tu couches soit chez toi, soit dehors, comme auparavant,
+puisque la vie sera facile à tous. Si l'on te dépouille, tu feras un
+présent. Car à quoi bon résister? On ira au fonds commun se faire donner
+un autre vêtement meilleur que le premier.
+
+BLÉPYROS.
+
+On ne jouera plus aux dés?
+
+PRAXAGORA.
+
+A propos de quoi le ferait-on?
+
+BLÉPYROS.
+
+Quel régime établiras-tu?
+
+PRAXAGORA.
+
+La vie commune à tous. Je veux faire de la ville une seule habitation,
+où tout se tiendra, de manière à ce qu'on passe de l'un chez l'autre.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et les repas, où les feras-tu servir?
+
+PRAXAGORA.
+
+Les tribunaux et les portiques, je ferai de tout des salles à manger.
+
+BLÉPYROS.
+
+A quoi la tribune te servira-t-elle?
+
+PRAXAGORA.
+
+J'y placerai les kratères et les cruches d'eau; de jeunes enfants y
+chanteront les exploits des braves à la guerre, et flétriront les
+lâches, que la honte éloignera du festin.
+
+BLÉPYROS.
+
+Par Apollôn! voilà qui est gentil. Et les urnes pour les suffrages, où
+les mettras-tu?
+
+PRAXAGORA.
+
+Je les déposerai sur l'Agora. Là, debout, près de la statue de
+Harmodios, je tirerai tous les noms, jusqu'à ce que celui dont le nom
+sortira, sache à quelle lettre il a la chance de dîner. Le héraut criera
+à ceux qui ont «bêta» de l'accompagner au Portique Basilique pour dîner;
+à ceux qui ont «thêta» de se rendre au Portique qui commence par la même
+lettre; à ceux qui ont «Kappa» de se diriger vers le Portique où se
+vend la farine d'orge.
+
+BLÉPYROS.
+
+Pour croquer tout?
+
+PRAXAGORA.
+
+Non, de par Zeus! mais pour y dîner.
+
+BLÉPYROS.
+
+Et celui pour qui ne sera pas sortie la lettre indicatrice du dîner,
+sera-t-il évincé par tous?
+
+PRAXAGORA.
+
+Il n'en sera point ainsi chez nous. Nous fournirons tout à tous en
+abondance, si bien que chacun, pris d'ivresse, s'en ira couronné, et sa
+torche à la main. Les femmes, allant au-devant de vous, dans les
+carrefours, après le repas, vous diront: «Viens ici près de nous: il y a
+là une jolie fille.--Chez moi, criera une autre bien haut, de l'étage
+supérieur, il y en a une très belle et très blanche; mais il faut
+commencer par coucher avec moi.» Les plus laids suivront les jolis
+garçons en disant: «Où cours-tu, jeune homme? Tu ne gagneras rien
+d'aller ainsi. Les camus et les laids ont droit aux premières caresses:
+vous, cependant, sous le vestibule, maniez les feuilles du figuier à
+deux fruits, et amusez-vous.» Eh bien, maintenant, dis-moi, tout cela
+vous plaît-il?
+
+BLÉPYROS.
+
+Tout à fait.
+
+PRAXAGORA.
+
+Il faut, à présent, que je me rende à l'Agora, afin de recevoir les
+biens mis en commun; je vais prendre pour héraut une femme qui ait une
+bonne voix. Force m'est d'agir ainsi, puisqu'on m'a choisie pour
+gouverner. Je dois aussi pourvoir à la table commune, de manière à ce
+que vos banquets commencent dès aujourd'hui.
+
+BLÉPYROS.
+
+Nous allons donc banqueter tout de suite?
+
+PRAXAGORA.
+
+Comme je te le dis. Ensuite je veux supprimer les filles publiques,
+absolument toutes.
+
+BLÉPYROS.
+
+Pourquoi?
+
+PRAXAGORA.
+
+C'est fort clair. Afin qu'elles n'aient par les prémices des jeunes
+gens. Il ne faut pas que des esclaves, bien parées, usurpent sur la
+Kypris des femmes libres: il suffit qu'elles couchent avec des esclaves,
+s'épilant le bas-ventre pour le plaisir des êtres vêtus de la katônakè.
+
+BLÉPYROS.
+
+Voyons, maintenant; je vais te suivre de près, afin d'attirer les
+regards et pour qu'on dise: «C'est le mari de la stratège: ne
+l'admirez-vous pas?»
+
+_(Il y avait ici un choeur, qui est perdu.)_
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Me voici prêt à porter mes meubles sur l'Agora et à faire l'inventaire
+de mon bien.
+
+Viens ici bellement, belle Kinakhyra, toi le premier des ustensiles que
+je sors de chez moi; bien frottée, tu vas servir de kanéphore, toi dans
+laquelle j'ai versé beaucoup de mes sacs. Où est la diphrophore? Viens
+ici, marmite. De par Zeus! comme tu es noire! Tu ne le serais pas plus
+si tu avais eu la chance de cuire la drogue avec laquelle Lysikratès se
+noircit. Tiens-toi près d'elle et viens ici, coiffeuse. Apporte ici
+cette cruche, hydriaphore, là. Et toi, sors, pour venir ici, joueuse de
+kithare. Souvent tu m'as fait lever pour aller à l'assemblée, de bonne
+heure, presque à la nuit, avec ton chant matinal. Que le skaphéphore
+s'avance. Apporte les rayons de miel; place auprès les rameaux
+d'olivier; prends aussi les deux trépieds et le lékythe. Quant aux
+petits pots et à la menue vaisselle, laisse-les.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Moi! j'irais déposer mon bien! Je serais assurément un pauvre sire, et
+d'un esprit borné. Non, par Poséidôn! jamais! Je veux d'abord examiner
+la chose à diverses reprises et la peser avec soin. Mes sueurs et mes
+épargnes, je ne vais pas à la légère les risquer si sottement, avant de
+m'être assuré comment va toute cette affaire.--Hé! l'homme! que veulent
+dire ces meubles? Les as-tu transférés là pour un déménagement, ou bien
+les portes-tu pour les mettre en gage?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Pas du tout.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Pourquoi est-ce en si bon ordre? Est-ce une pompe préparée pour le
+héraut Hiérôn?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Non, de par Zeus! Je vais les transporter, dans l'intérêt de la ville,
+sur l'Agora, conformément aux lois décrétées.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Les transporter?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Absolument.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Tu es un grand homme, de par Zeus Sauveur!
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Comment?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Comment? C'est facile.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Qu'est-ce à dire? Ne dois-je pas obéir aux lois?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+A quelles lois, malheureux?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Aux lois décrétées.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Décrétées? Que tu es donc bête!
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Bête?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Oui, le plus sot de tous les hommes.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Parce que je fais ce qui est prescrit? Or ce qui est prescrit doit être
+fait par l'homme de bon sens, et avant tout.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Tu veux dire par l'imbécile.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Tu ne songes donc pas à déposer ton avoir?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Je m'en garderai bien, avant d'avoir vu ce que veut le plus grand
+nombre.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Qu'est-ce que ce peut être, sinon de se préparer à déposer leurs biens?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Il me faudra le voir pour le croire.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+On le dit pourtant dans les rues.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+On le dira.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+On affirme qu'on va porter son paquet.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+On le portera.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Tu me tues de ne pas le croire.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+On ne le croira pas.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Que Zeus t'écrase!
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+On t'écrasera. Penses-tu qu'un citoyen, ayant le sens commun, fasse son
+apport? Cela n'est pas dans notre caractère: nous savons prendre, et
+voilà tout, de par Zeus! Ainsi font les dieux: on peut le voir d'après
+les mains de leurs statues. Quand nous les prions de nous accorder des
+biens, elles sont là, tendant la main, non pour donner, mais pour
+recevoir.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Malheureux homme, laisse-moi faire mon devoir. Il faut que je lie ce
+paquet. Où est la courroie?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Réellement, tu vas porter cela?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Oui, de par Zeus! Attachons donc ensemble ces deux trépieds.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Quelle folie! Ne pas attendre ce que feront les autres; et alors...
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Que faire?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Attendre et différer encore.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+A quoi bon?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Si, par hasard, il arrivait un tremblement de terre, un coup de foudre
+sinistre, ou qu'une belette vînt à passer, on cesserait d'apporter, ô
+tête fêlée!
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Ce serait gentil pour moi, si je ne trouvais pas à placer tout cela.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Crains plutôt de ne savoir où le reprendre. N'aie pas peur, tu
+déposeras, même le dernier jour du mois.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Comment?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Je connais nos gens, prompts à voter, puis, ce qui a été décidé,
+refusant de le mettre en pratique.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Ils déposeront, mon cher.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et s'ils ne déposent pas, quoi?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Assurément, ils apporteront.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et s'ils n'apportent pas, quoi?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Nous les y contraindrons.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et s'ils sont les plus forts, quoi?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Je m'en vais, laissant mes meubles.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et s'ils les vendent, quoi?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Puisses-tu crever!
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et si je crève, quoi?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Tu feras bien.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et toi, tu veux encore déposer?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Oui, moi. Aussi bien je vois mes voisins faire leur apport.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Certainement Antisthénès va faire le sien, lui qui trouverait beaucoup
+plus convenable de chier pendant plus de trente jours.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Gémis.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Kallimakhos, le maître des choeurs, contribuera-t-il pour quelque chose?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Plus que Kallias.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Cet homme-là perdra son avoir.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Tu dis des étrangetés.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Qu'y a-t-il d'étrange? Comme si je ne voyais pas continuellement de
+semblables décrets! Ne sais-tu pas celui qui a été rendu sur le sel?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Je le sais.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Et ce que nous avons décrété sur les monnaies de cuivre, le sais-tu?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Ah! quel tort m'a fait ce maudit coin de monnaie! J'avais vendu des
+raisins, et je revenais la mâchoire pleine de pièces de cuivre; je vais
+ensuite à l'Agora pour acheter de l'orge; au moment même où j'avance mon
+sac, le héraut se met à crier que personne désormais ne doit recevoir de
+cuivre, vu que l'argent seul a cours.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Naguère ne jurions-nous pas tous que l'État retirerait cinq cents
+talents du quarantième, imaginé par Euripidès? Et aussitôt chacun
+d'appeler Euripidès un homme d'or. Puis, lorsque, en y regardant de plus
+près, on reconnut que c'était comme la Korinthos de Zeus, et que
+l'affaire déplut, chacun enduisit de poix ce même Euripidès.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Ce n'est plus la même chose, mon ami; nous gouvernions alors, maintenant
+ce sont les femmes.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Pour ma part, je veillerai bien, de par Poséidôn! à ce qu'elles ne
+pissent pas sur moi.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Je ne sais ce que tu radotes là. Toi, esclave, emporte le paquet.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Citoyens assemblés, voici l'état actuel des choses. Venez, rendez-vous
+vite auprès de la stratège, afin que, selon que le sort vous aura
+désignés, chacun de vous aille s'asseoir au dîner. Les tables sont
+couvertes des meilleurs mets et toutes prêtes, les lits ornés de
+couvertures et de tapis: les kratères sont pleins; les parfumeuses se
+tiennent en ordre; les salaisons sont sur le gril, les lièvres à la
+broche; on pétrit les gâteaux, on tresse les couronnes; on passe au feu
+les friandises; les jeunes filles font cuire des marmites de purée.
+Smoeos, au milieu d'elles, portant une stole de cavalier, essuie la
+vaisselle des femmes. Gérès arrive ayant une tunique fine et une
+élégante chaussure; il ricane avec un autre jeune homme: sa chaussure
+est par terre et son manteau rejeté. Venez donc, le porteur de galettes
+est là: allons, jouez des mâchoires!
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+De toute manière, j'y veux aller. Pourquoi resterais-je ici, puisque
+l'État l'exige?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Où veux-tu aller, toi qui n'as point apporté ton avoir?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Au dîner.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Pas le moins du monde, si les femmes ont du bon sens, avant d'avoir fait
+ton apport.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Eh bien, je le ferai.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Quand?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+En ce qui me touche, mon cher, il n'y aura point de retard.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Comment cela?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Je veux dire que d'autres paieront encore après moi.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Et, en attendant, tu viens t'asseoir à la table?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Que veux-tu que je fasse? Il faut faire tout son possible pour savoir
+servir l'État, quand on est des bien pensants.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Mais, si on t'en empêche, quoi?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Je m'élancerai tête baissée.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Et si on te fouette, quoi?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Nous les citerons en justice.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Et si l'on se moque de toi, quoi?
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Debout, devant les portes...
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Que feras-tu? dis-moi.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Des mains des porteurs j'enlèverai les plats.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Va donc le dernier.--Toi, Sikôn, et toi, Parménôn, emportez tout ce
+bagage.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Voyons, je t'aide à le porter.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Pas de cela du tout. Je crains que, devant la stratège, ce que j'aurai
+déposé tu ne te l'attribues à toi-même.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+J'en prends Zeus à témoin, il me faut quelque machination pour garder le
+bien que j'ai, et cependant avoir ma part de la cuisine commune. Il me
+semble avoir trouvé juste. Allons tout de suite du côté du dîner, et pas
+de retard.
+
+_(Ici, suivant toute probabilité, se plaçait un choeur.)_
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Pourquoi les hommes ne viennent-ils point? L'heure est déjà passée. Et
+moi, fardée de céruse, je suis là, parée de ma robe jaune, sans rien
+faire, fredonnant à part moi une mélodie, et folâtrant pour recevoir
+entre mes bras le premier homme qui passera. Muses, descendez ici, sur
+ma bouche, et inspirez-moi quelque refrain d'Ionia.
+
+UNE JEUNE FILLE.
+
+Allons, tu as mis le nez dehors avant moi, vieille puanteur. Tu te
+figurais, en mon absence, vendanger une vigne abandonnée et attirer
+quelqu'un en chantant. Mais moi, si tu persistes, je chanterai de mon
+côté. Ce moyen, quoique peu agréable aux spectateurs, a cependant je ne
+sais quoi de divertissant et de comique.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Cause avec cet homme-ci et disparais. Toi, joueur de flûte, mon cher
+petit, prends tes flûtes et flûte-nous une mélodie digne de moi et de
+toi. Si quelqu'un veut prendre du plaisir, c'est avec moi qu'il doit
+coucher. Car les jeunes filles n'ont pas la science qu'ont les femmes
+mûres; et pas une ne saurait plus que moi chérir celui des amants avec
+qui je serais: elle s'envolerait vers un autre.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Ne sois pas jalouse des jeunes: la volupté réside sur leurs cuisses
+délicates et fleurit sur leurs rondeurs. Mais toi, la vieille, te voilà
+allongée et parfumée pour faire les délices de la Mort.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Puisse choir ton pertuis et s'effondrer ton lit quand tu voudras faire
+l'amour! Puisses-tu trouver un serpent dans ta couche et l'attirer vers
+toi en voulant baiser!
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Aïe! aïe! Que deviendrai-je? Il ne me vient point d'amant. Je suis
+laissée seule ici. Ma mère s'en est allée ailleurs; et, pour le reste,
+ce n'est pas la peine d'en parler. O ma nourrice, je t'en prie, appelle
+Orthagoras pour jouir de tes droits, je t'en conjure.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+C'est à la façon ionienne, pauvre petite, que cela te démange; et tu
+m'as l'air de pratiquer le «Lambda» à la mode des Lesbiens.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Mais tu ne m'enlèveras pas mes jouissances; tu ne détruiras pas ma
+fraîcheur, et tu ne me la raviras point.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Chante tant que tu voudras et avance le cou comme une chatte, personne
+n'ira vers toi avant de venir à moi.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Sans doute pour te porter en terre.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Voilà du nouveau.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Du nouveau? vieille puanteur!
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Ah! que non pas!
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Peut-on parler de nouveautés à une vieille?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Ce n'est pas ma vieillesse qui te chagrine.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Quoi donc? Ton fard et ta céruse? Pourquoi me parles-tu?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Et toi, pourquoi mets-tu ton nez à l'air?
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Moi? Je chante, à part moi, pour Épigénès, mon amant.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Ton amant? En as-tu d'autre que Gérés?
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Il te le prouvera: tout à l'heure il sera près de moi. C'est lui-même,
+le voici.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Il n'a pas besoin de toi, vilaine.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+De par Zeus! vieille étique, il te le fera voir; moi, je me retire.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Moi aussi, pour que tu saches que j'ai bien plus de raison que toi.
+
+UN JEUNE HOMME.
+
+Plût au ciel qu'il me fût permis de coucher avec cette jeune fille, et
+de ne pas avoir à subir d'abord l'accouplement avec cette vieille
+coureuse! C'est insupportable pour un homme libre.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Tu gémiras, de par Zeus! mais tu t'accoupleras avec moi. Nous ne sommes
+plus au temps de Kharixénès. Il est juste d'agir conformément à la loi,
+puisque nous sommes en démocratie. Mais je me retire à l'écart pour
+observer ce qu'il va faire.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Faites, ô dieux, que je trouve seule cette belle fille, vers laquelle
+l'ivresse entraîne depuis longtemps mon désir!
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+J'ai trompé cette maudite vieille. Elle a disparu, croyant que je
+restais à l'intérieur. C'est bien celui-là même que je remémorais. Viens
+ici, viens ici, toi que j'aime, viens à moi. Avance, et passe entre mes
+bras la nuit tout entière. Une passion violente m'a saisie pour les
+boucles de tes cheveux: un désir étrange s'est emparé de moi; il me
+dévore, il me tient. Sois-moi favorable, Érôs, je t'en supplie, et fais
+qu'il vienne partager ma couche.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Viens ici, viens ici; accours m'ouvrir cette porte, sinon je tombe et
+j'expire. Amie, je veux me pâmer sur ton sein et sur tes rondeurs
+intimes. Kypris, pourquoi me frappes-tu de folie pour elle? Fais qu'elle
+vienne partager ma couche.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Tout ce que je dis cependant n'exprime qu'à demi mon supplice. O toi,
+cher amant, je t'en conjure, ouvre-moi; couvre-moi de baisers: c'est
+pour toi que je souffre.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+O mon précieux bijou, rejeton de Kypris, abeille de la Muse, nourrisson
+des Kharites, image de la Volupté, ouvre-moi; couvre-moi de baisers:
+c'est pour toi que je souffre.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Hé! l'homme! Pourquoi frappes-tu? Est-ce moi que tu cherches?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Où prends-tu cela?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Tu frappais à la porte.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Que je meure!
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Qu'es-tu venu chercher avec ton flambeau?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je cherche un Anaphlystien.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Qui?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Par Sébinos! que tu attends peut-être.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Oui, par Aphroditè! que tu le veuilles ou non.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Mais nous ne nous occupons pas, pour le moment, des sexagénaires: nous
+les renvoyons à une autre époque: nous n'avons affaire qu'à celles qui
+n'ont pas la vingtaine.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Sous l'ancien gouvernement, il en allait ainsi, mon bon; mais
+aujourd'hui on nous sert les premières, c'est la loi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Si on le veut bien, suivant la règle du jeu de dames.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Mais tu ne dînes pas suivant la règle du jeu de dames.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je ne sais ce que tu dis: il faut que je frappe à cette porte.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Mais c'est à ma porte que tu dois d'abord frapper.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Nous n'avons pas, pour le moment, besoin d'un tamis.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Je sais que je suis aimée: tu es surpris, en cet instant, de me trouver
+devant la porte; avance la bouche.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Mais, ma bonne, je redoute ton amant.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Qui?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Le plus distingué des peintres.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Qui est-ce?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Celui qui peint les lékythes pour les morts. Mais va-t'en, de peur qu'il
+ne te voie sur les portes.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Je sais, je sais ce que tu veux.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Et moi, ce que tu veux, de par Zeus!
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Non, par Aphroditè, qui m'a favorisée par le sort! je ne te lâcherai
+pas.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Tu es folle, la vieille!
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Tu plaisantes: je t'entraînerai vers mes couvertures.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+A quoi bon achèterions-nous des crochets, quand nous pouvons faire
+descendre cette vieille pour tirer les seaux du puits?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Ne te moque pas de moi, mon cher, mais suis-moi jusque chez moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je n'en vois pas la nécessité, à moins que tu n'aies versé pour moi le
+cinq centième à l'État.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Par Aphroditè! tu y es contraint: moi, j'aime à coucher avec ceux de ton
+âge.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Et moi, je ne puis souffrir celles du tien: jamais je ne m'y déciderai,
+jamais.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+De par Zeus! ceci t'y forcera.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Un décret, qui t'enjoint de venir chez moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Dis-moi quelle en est la teneur.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Je vais te le dire: «Les femmes ont décrété que, si un jeune homme
+convoite une jeune fille, il ne pourra jouir d'elle avant d'avoir
+commencé par faire la chose avec une vieille; et, s'il ne veut pas
+d'abord prendre ce plaisir, et s'il convoite la jeune fille, les
+vieilles femmes auront le droit de le prendre et de le traîner par
+l'endroit sensible.»
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Malheur à moi! Je vais aujourd'hui devenir un Prokoustès.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Il faut obéir à nos lois.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Eh quoi! Mais si je suis arraché de vos mains par un homme du peuple ou
+un ami qui survienne?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Au delà d'un médimne un homme ne peut disposer de rien.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Le refus par serment n'est donc pas possible?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+On n'admet pas de détours.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+J'alléguerai que je suis marchand.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Tu jetteras les hauts cris.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Que faut-il donc faire?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Viens chez moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Est-ce pour moi une nécessité?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Un ordre à la Diomédès.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Étends d'abord une couche d'origan, puis mets dessous quatre branches
+brisées, ceins ta tête de bandelettes; dispose les lékythes et place le
+vase d'eau devant la porte.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Tu achèteras aussi une couronne pour moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oui, de par Zeus! si tu dures plus que la lumière des cires; car je
+pense que tu vas tomber morte tout de suite, en entrant.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Où entraînes-tu ce jeune homme?
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+C'est mon bien que j'emmène.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Tu n'as pas le sens commun. Il n'a pas l'âge, étant ce qu'il est, pour
+coucher avec toi: tu serais sa mère plutôt que sa femme. Si vous faite
+prévaloir cette loi, vous remplirez d'OEdipous la terre entière.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+O méchante peste, c'est la jalousie qui te suggère ce propos; mais je me
+vengerai de toi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Par Zeus Sauveur! tu m'as rendu service, ma douce amie, en me
+débarrassant de cette vieille: aussi, en retour de ce bienfait, je te
+paierai, ce soir, un grand et gros tribut.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Hé! la fille! Tu violes la loi. Où emmènes-tu ce jeune homme? Le texte
+écrit ordonne qu'il couche d'abord avec moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ah! quel malheur! D'où sors-tu, vieille maudite? Ce fléau est encore
+pire que l'autre.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Viens ici.
+
+LE JEUNE HOMME, _à la jeune fille_.
+
+Ne me laisse pas entraîner de force par cette vieille, je t'en conjure.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Ce n'est pas moi, c'est la loi qui t'entraîne.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Non pas la loi, mais je ne sais quelle Empousa, couverte d'ulcères
+sanguinolents.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Suis-moi, mon mignon; fais vite, et ne raisonne pas.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Non, pour l'instant; laisse-moi d'abord aller à la selle, afin de me
+redonner du coeur. Autrement, tu vas me voir faire de peur quelque chose
+de rouge.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Du courage, va; tu chieras à l'intérieur.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je crains d'en faire plus que je ne veux. Mais je te donnerai deux
+bonnes cautions.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Ne me les donne pas.
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Holà, toi? Où vas-tu avec cette femme?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je ne vais pas; on m'entraîne. Mais, qui que tu sois, vieille, puissent
+de nombreux bonheurs t'arriver, à toi, qui ne m'as pas abandonné dans le
+malheur! O Hèraklès, ô Pans, ô Korybantes, ô Dioskoures! ce monstre est
+encore plus hideux que l'autre. Car enfin, je le demande, quelle chose
+est-ce que cela? Est-ce une guenon plâtrée de céruse, où une vieille qui
+revient de chez les morts?
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Ne raille pas; viens et suis-moi.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Non, par ici.
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Je ne te lâcherai pas le moins du monde.
+
+PREMIÈRE VIEILLE.
+
+Ni moi non plus.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous allez m'écarteler, vieilles dignes de malemort.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+C'est moi que tu dois suivre de par la loi.
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Non pas, s'il se présente une autre vieille encore plus laide.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Mais si vous commencez par me mettre à mal, voyons, comment irai-je
+trouver cette belle fille?
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Tu y aviseras; mais fais ce que je te dis.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Laquelle des deux dois-je chevaucher pour être quitte?
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Ne le sais-tu pas? Viens ici.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Que celle-ci me lâche donc!
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Ici, viens donc ici, près de moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Si elle me lâche.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Non, de par Zeus! je ne te lâcherai pas.
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Ni moi non plus.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous seriez d'insupportables batelières.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Pourquoi?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+En tirant les passagers, vous les mettriez en pièces.
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Tais-toi, et viens ici.
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Non, de par Zeus! mais vers moi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+C'est vraiment ici le cas du décret de Kannônos: il faut que je me coupe
+en deux pour baiser l'une et l'autre. Comment pourrais-je mouvoir deux
+rames à la fois?
+
+DEUXIÈME VIEILLE.
+
+Tout bonnement: tu n'as qu'à manger une casserole d'oignons.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Est-il malheur égal au mien? Me voici près de la porte; on m'entraîne.
+
+TROISIÈME VIEILLE, _à l'autre vieille_.
+
+Cela ne t'avancera pas beaucoup; j'entrerai avec toi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Non, de par tous les dieux! Mieux vaut encore subir un seul mal que
+deux.
+
+TROISIÈME VIEILLE.
+
+Par Hékatè! que tu le veuilles ou non, ce sera.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+O triple malheur! Il faut satisfaire cette vieille puante la nuit tout
+entière et le jour; puis, une fois délivré de celle-ci, j'ai affaire à
+une Phrynè, qui a un lékythe aux mâchoires. Suis-je assez malheureux?
+Oui, par Zeus Sauveur! je suis un homme bien misérable d'être emprisonné
+avec de pareilles bêtes. Toutefois, s'il m'advient une série continue de
+malheurs, en naviguant sur ces deux catins, qu'on m'enterre sur le seuil
+même de l'entrée; puis, que celle qui survivra, placée sur l'entablement
+de mon tombeau, soit enduite de poix, les pieds garnis de plomb fondu
+autour des talons, et dressée en guise de lékythe.
+
+UNE SERVANTE.
+
+O peuple heureux, heureuse moi-même, et très heureuse ma maîtresse; et
+vous qui êtes devant ces portes; et vous tous, voisins, habitants du
+dême, et moi, outre les autres, simple servante, qui ai parfumé ma tête
+de bonnes essences, j'en atteste Zeus! Mais plus exquises encore que
+tout cela sont les amphores de vin de Thasos: le fumet en reste
+longtemps dans la tête, tandis que tous les autres arômes s'évaporent.
+Oui, les amphores sont de beaucoup préférables, de beaucoup grands
+dieux! Verse-moi d'un vin pur; il inspire la gaieté toute la nuit, quand
+on a su choisir celui qui a le meilleur bouquet. Mais dites-moi, femmes,
+où est mon maître, l'époux de celle qui m'a prise à son service?
+
+LE CHOEUR.
+
+En restant ici, nous pensons que tu le trouveras.
+
+LA SERVANTE.
+
+Effectivement; le voici qui vient dîner. O mon maître, homme heureux,
+trois fois heureux!
+
+LE MAÎTRE.
+
+Moi?
+
+LA SERVANTE.
+
+Toi, vraiment; et pas un autre homme. Car peut-on être plus fortuné que
+toi, qui, sur une population de plus de trente mille citoyens, es le
+seul qui n'ait point dîné?
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, tu viens de désigner nettement un heureux homme.
+
+LA SERVANTE.
+
+Eh bien! Où vas-tu?
+
+LE MAÎTRE.
+
+Je vais du côté du dîner.
+
+LA SERVANTE.
+
+Par Aphroditè! tu es de beaucoup le dernier de tous. Toutefois ta femme
+m'a ordonné de te prendre et d'emmener ces jeunes filles avec toi. Il
+est resté du vin de Khios et d'autres bonnes choses. Ainsi ne tardez
+pas; et s'il se trouve quelque spectateur bienveillant, quelque juge au
+coup d'oeil impartial, qu'il vienne avec nous: nous le pourvoirons de
+tout. Aie donc pour tous des paroles affables; ne dédaigne personne;
+mais invite généreusement vieillards, jeunes gens, enfants: le dîner est
+préparé pour tout le monde... si chacun s'en va chez soi.
+
+LE MAÎTRE.
+
+Je me rends donc au festin, et je porte ce flambeau, comme c'est
+l'usage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais qu'est-ce que tu attends? Pourquoi n'emmènes-tu pas ces jeunes
+filles avec toi? Moi, pendant la marche, je chanterai quelque chanson de
+table. Seulement, je veux donner un petit avis. Que les sages, pour me
+juger, se rappellent ce que j'ai dit de sage; que ceux qui ont ri de bon
+coeur me jugent d'après ce qui les a fait rire: c'est ainsi que je prie
+à peu près tout le monde de me juger. Et que le sort ne me soit point
+préjudiciable, s'il nous a choisis les premiers. Mais remettez-vous tout
+cela dans la mémoire, fidèles à votre serment, à votre habitude
+impartiale de juger les choeurs; et ne ressemblez pas à ces hétaïres
+éhontées qui ne gardent jamais que le dernier souvenir. Allons, allons,
+c'est le moment! Chères amies, si nous voulons achever l'affaire, il
+faut nous rendre en dansant au dîner. Ajustez vos pieds au mode
+krètique, et toi, marche en avant.
+
+LE MAÎTRE.
+
+Ainsi fais-je.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et vous, les jambes fines, observez la cadence! Bientôt on va servir
+lépas, salaisons, poissons cartilagineux, têtes de squale à la sauce
+piquante, silphion assaisonné au miel, grives, merles, pigeons, crêtes
+de coq grillées, poules d'eau, colombes, lièvres au vin cuit, tranches
+de volailles avec les ailes. Et toi, dûment prévenu, vite, vite, prends
+une assiette, un jaune d'oeuf, et cours te mettre à table.. Les autres
+mangent déjà! Jambes en l'air. Iè! Ie! A table! Évoé, évoé, évoé!
+Victoire! Évoé, évoé, évoé, évoé!
+
+FIN DES EKKLÈSIAZOUSES
+
+
+
+
+PLOUTOS
+
+(L'AN 409 ET 390 AVANT J.-C.)
+
+
+Un homme pauvre, nommé Chrémylos, rencontre un aveugle qu'il emmène chez
+lui. Cet aveugle est le dieu de la richesse. Guéri dans le temple
+d'Esculape, le dieu n'enrichira plus ni les intrigants ni les coquins.
+Rien de plus plaisant que la scène où Hermès, dégoûté du service des
+dieux, et ne voulant être ni portier, ni marchand, ni voleur, consent à
+devenir agent d'affaires. A cette gaieté vive et preste, la scène entre
+Chrémylos, Blepsidèmos et la Pauvreté joint une vigueur de raison amère
+et de sagacité morale du plus haut intérêt.
+
+_PERSONNAGES DU DRAME_
+
+ KARIÔN.
+ KHRÉMYLOS.
+ PLOUTOS.
+ CHOEUR DE PAYSANS.
+ BLEPSIDÈMOS.
+ PÉNIA (la Pauvreté).
+ LA FEMME DE KHRÉMYLOS.
+ UN HOMME JUSTE.
+ UN SYKOPHANTE.
+ UNE VIEILLE.
+ UN JEUNE HOMME.
+ HERMÈS.
+ UN PRÊTRE DE ZEUS.
+
+_La scène se passe devant la maison de Khrémylos_.
+
+PLOUTOS
+
+
+KARIÔN.
+
+Que c'est une triste chose, de par Zeus et les dieux! que d'être
+l'esclave d'un maître en démence! Car si le serviteur se trouve donner
+de très bons conseils et s'il plaît au maître de ne pas les suivre, il
+en résulte nécessairement du mal pour le serviteur. Ce corps, la
+divinité ne nous permet pas d'en être les maîtres, mais à celui qui nous
+a achetés; enfin c'est comme cela. Loxias, qui rend ses oracles de son
+trépied d'or, mérite justement ce reproche, puisque, médecin et prophète
+clairvoyant, dit-on, il renvoie mon maître en proie à son humeur noire,
+marchant derrière un homme aveugle, tout au rebours de ce qu'il devrait
+faire, car, nous qui voyons, nous guidons les aveugles. Lui, il suit, et
+il m'y force, et cela sans me répondre le moindre mot. Pour moi,
+toutefois, il n'y a pas moyen que je me taise, si tu ne me dis, ô mon
+maître, pour quelle raison nous suivons cet homme; mais je te donnerai
+de la tablature, et tu ne me battras pas, ceint d'une couronne.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, de par Zeus! mais je t'ôterai ta couronne, si tu m'ennuies, et il
+t'en cuira davantage.
+
+KARIÔN.
+
+Plaisanterie! Je ne cesserai pas avant que tu m'aies dit quel est cet
+homme. C'est par bonté pour toi que je te le demande avec tant
+d'instance.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Eh bien, je ne te le cacherai point; car je crois que de mes
+serviteurs, tu es le plus dévoué et le plus cachottier. Moi, religieux
+et homme juste, je faisais de mauvaises affaires, et j'étais pauvre.
+
+KARIÔN.
+
+Je le sais.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Les autres s'enrichissaient, sacrilèges, rhéteurs, sykophantes,
+vauriens.
+
+KARIÔN.
+
+Je te crois.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Voulant donc consulter le Dieu, je fis le voyage, non pour moi
+malheureux, qui vois le carquois de ma vie presque épuisé; mais pour mon
+fils, le seul qui me reste, afin qu'il sache s'il doit changer de
+conduite et devenir pervers, injuste, corrompu, persuadé que dans la vie
+c'est là le bonheur.
+
+KARIÔN.
+
+Qu'a répondu Phoebos du milieu de ses guirlandes?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu vas le savoir. Clairement le Dieu m'a dit ceci: que le premier que je
+rencontrerais, en sortant, j'eusse à ne point le laisser de côté et à
+l'engager à m'accompagner chez moi.
+
+KARIÔN.
+
+Et quel est le premier que tu as rencontré?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Celui-ci.
+
+KARIÔN.
+
+Et tu n'as pas compris la pensée du Dieu, qui te disait de la façon la
+plus claire, ô le plus stupide des hommes, de former ton fils aux moeurs
+du pays?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+D'après quoi juges-tu cela?
+
+KARIÔN.
+
+C'est qu'il est de toute évidence, même pour un aveugle, que le plus
+avantageux est de ne rien faire de raisonnable, dans le temps où nous
+sommes.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il n'y a pas moyen que ce soit là le sens de l'oracle, il doit en avoir
+un autre plus élevé. Si cet homme nous dit quel il est, en vue de quoi
+et pour quel besoin il est venu ici avec nous, nous saurons quel est
+pour nous le sens de l'oracle.
+
+KARIÔN.
+
+Voyons donc, qui es-tu au juste? Dis-le-nous, ou j'agis en conséquence.
+Il faut parler au plus vite.
+
+PLOUTOS.
+
+Moi, je te dis que tu vas gémir.
+
+KARIÔN.
+
+Tu apprends de lui ce qu'il en est.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est à toi qu'il s'adresse, non à moi. Tu es grossier et brutal avec
+lui dans tes questions. Toi, si tu aimes avoir affaire à un homme
+d'humeur loyale, réponds-moi.
+
+PLOUTOS.
+
+Va gémir, c'est ce que je te réponds.
+
+KARIÔN.
+
+Accueille l'homme et le présage du Dieu.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, par Dèmètèr, tu ne riras pas toujours.
+
+KARIÔN.
+
+Si tu ne parles pas, méchant, tu vas faire une méchante fin.
+
+PLOUTOS.
+
+Braves gens, éloignez-vous de moi.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Pas du tout.
+
+KARIÔN.
+
+Voici, selon moi, ce qu'il y a de mieux à faire, ô mon maître. Je vais
+mettre cet homme à malemort: je le conduis, en effet, sur le bord d'un
+précipice; puis je le laisse là, je m'en vais, et il se casse le cou en
+tombant.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Emporte-le vite.
+
+PLOUTOS.
+
+Eh, pas du tout!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ne répondras-tu pas?
+
+PLOUTOS.
+
+Mais une fois que vous saurez qui je suis, je ne doute pas que vous ne
+me maltraitiez et que vous ne vouliez point me lâcher.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Si, j'en atteste les dieux, mais cela dépend de ta volonté.
+
+PLOUTOS.
+
+Lâchez-moi maintenant tout de suite.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Eh bien, nous te lâchons.
+
+PLOUTOS.
+
+Écoutez-moi tous deux: car je dois, ce me semble, vous dire ce que
+j'étais prêt à vous cacher. Je suis Ploutos.
+
+KARIÔN.
+
+O le plus scélérat de tous les hommes! Tu gardais le silence et tu es
+Ploutos!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Toi Ploutos, en cet état si misérable? O Phoebos Apollôn, Zeus, dieux et
+dæmons! O Zeus! que dis-tu? Es-tu réellement lui?
+
+PLOUTOS.
+
+Oui.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Lui-même?
+
+PLOUTOS.
+
+Tout à fait lui.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+D'où vient donc, dis-moi, que tu te présentes si sale?
+
+PLOUTOS.
+
+J'arrive de chez Patroklès, qui ne s'est jamais lavé depuis qu'il est au
+monde.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et ta cécité, d'où vient-elle? Dis-le-moi.
+
+PLOUTOS.
+
+De Zeus, qui l'a faite dans sa jalousie pour les hommes. Moi, en effet,
+étant jeune, je l'ai menacé de ne visiter que les hommes justes, sages,
+rangés: alors il me rendit aveugle pour m'empêcher d'en reconnaître
+aucun. Tant il est jaloux des gens de bien!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Cependant il est honoré exclusivement par les hommes de bien et par les
+justes.
+
+PLOUTOS.
+
+Je suis de ton avis.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Eh bien, voyons. Si tu te reprenais à voir comme auparavant, fuirais-tu
+désormais les méchants?
+
+PLOUTOS.
+
+Comme je te le dis.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et irais-tu chez les gens de bien?
+
+PLOUTOS.
+
+Assurément; car il y a longtemps que je n'en ai vu.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et cela n'a rien d'étonnant: je n'en vois pas, moi qui vois clair.
+
+PLOUTOS.
+
+Lâchez-moi maintenant; vous savez désormais tout ce qui me concerne.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, de par Zeus! mais nous nous attachons d'autant plus à toi.
+
+PLOUTOS.
+
+Ne disais-je pas que vous me donneriez de la tablature?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+O toi, je t'en conjure, cède et ne m'abandonne pas. Car tu ne trouveras
+pas, en le cherchant, un homme d'un meilleur caractère, j'en prends Zeus
+à témoin: il n'y en a pas d'autre que moi.
+
+PLOUTOS.
+
+C'est ce qu'ils disent tous; mais une fois qu'ils me tiennent en réalité
+et qu'ils sont devenus riches, aussitôt ils passent les bornes de la
+perversité.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il en est ainsi, mais ils ne sont pas tous méchants.
+
+PLOUTOS.
+
+Si, de par Zeus! tous sans exception.
+
+KARIÔN.
+
+Tu pousseras de longs gémissements.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Toi, cependant, pour bien connaître les nombreux avantages que tu
+trouveras à demeurer avec nous, prête-moi ton attention, afin de les
+apprendre. J'espère, en effet, j'espère, si le Dieu y consent, te guérir
+de ton ophthalmie et te rendre la vue.
+
+PLOUTOS.
+
+N'en fais rien absolument: je ne veux pas voir de nouveau.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Que dis-tu?
+
+KARIÔN.
+
+Cet homme est né pour être malheureux.
+
+PLOUTOS.
+
+Zeus lui-même, je le sais, lorsqu'il connaîtrait leur folie,
+m'écraserait.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Hé! n'est-ce pas ce qu'il fait à présent, en te laissant errer à
+tâtons?
+
+PLOUTOS.
+
+Je ne sais; mais j'ai grand'peur de lui.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Vrai, ô le plus lâche de tous les dæmons? Crois-tu donc que la
+toute-puissance de Zeus et les foudres vaudraient un triobole, si tu
+revoyais clair, même quelques instants?
+
+PLOUTOS.
+
+Méchant, ne parle pas ainsi.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Sois tranquille, je te ferai voir que tu es beaucoup plus puissant que
+Zeus.
+
+PLOUTOS.
+
+Moi, dis-tu?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Oui, par le Ciel! Et d'abord qui donne à Zeus le pouvoir sur les dieux?
+
+KARIÔN.
+
+L'argent; car il en a beaucoup.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Eh bien! Qui lui fournit cet argent??
+
+KARIÔN.
+
+Celui-ci.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+En vue de quoi lui sacrifie-t-on? N'est-ce pas en vue de celui-ci?
+
+KARIÔN.
+
+Oui, de par Zeus! on lui demande toujours la richesse.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Celui-ci donc en est cause; et facilement, s'il voulait, il mettrait fin
+à tout cela.
+
+PLOUTOS.
+
+Et comment?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Pas un homme, dorénavant, n'offrirait ni un boeuf, ni un gâteau, ni la
+moindre chose, si tu ne le voulais pas.
+
+PLOUTOS.
+
+Comment?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Comment? Il n'y aura pas moyen de faire un achat, si tu n'es pas là pour
+donner de l'argent; de sorte que le pouvoir de Zeus, s'il te cause
+quelque ennui, tu le détruis à toi seul.
+
+PLOUTOS.
+
+Que dis-tu? C'est moi qui suis cause qu'on lui sacrifie?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je l'affirme. De par Zeus! les hommes n'ont rien de brillant, de beau,
+d'agréable, qui ne vienne de toi. Tout le cède à la richesse.
+
+KARIÔN.
+
+Moi, par exemple, c'est pour un peu d'argent que je suis devenu esclave
+et pour avoir été moins riche.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Les hétaïres korinthiennes, dit-on, quand c'est un pauvre qui va les
+trouver, ne font pas attention à lui; mais si c'est un riche, elles
+s'empressent de lui offrir leur derrière.
+
+KARIÔN.
+
+On dit aussi que les garçons en font autant, non par amour, mais pour le
+gain.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non pas les bons, mais les infâmes: car les bons ne demandent pas
+d'argent.
+
+KARIÔN.
+
+Quoi donc?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Celui-ci un bon cheval, celui-là des chiens de chasse.
+
+KARIÔN.
+
+Comme ils rougissent, sans doute, de demander de l'argent, ils
+enfarinent d'un autre nom leur infamie.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tous les métiers, toutes les inventions humaines te doivent la
+naissance: l'un taille le cuir, assis dans sa boutique.
+
+KARIÔN.
+
+Un autre travaille l'airain, un autre le bois.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Celui-ci affine l'or, qu'il a reçu de toi.
+
+KARIÔN.
+
+Celui-là, de par Zeus! vole sur les routes; cet autre perce les murs.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+L'un est foulon.
+
+KARIÔN.
+
+L'autre lave les laines.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ici on tanne les cuirs.
+
+KARIÔN.
+
+Là on lave les oignons.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Un autre, pris en adultère, est épilé à cause de toi.
+
+PLOUTOS.
+
+Malheureux que je suis! J'ignorais tout cela.
+
+KARIÔN.
+
+Le Grand Roi, n'est-ce pas à cause de lui qu'il étale son faste? Et les
+assemblées ne se tiennent-elles pas à cause de lui?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Quoi donc? N'est-ce pas toi qui équipes les trières? Réponds-moi.
+
+KARIÔN.
+
+N'est-ce pas lui qui entretient à Korinthos notre garnison étrangère? Et
+Pamphilos, n'est-ce pas à cause de lui qu'il gémira?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et le marchand d'aiguilles avec Pamphilos?
+
+KARIÔN.
+
+Et Agynios, n'est-ce pas à cause de lui qu'il pète?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et à cause de toi que Philepsios raconte ses histoires? Et notre
+alliance avec les Ægyptiens, n'en es-tu pas la cause, et que Laïs aime
+Philonidès?
+
+KARIÔN.
+
+Et que la tour de Timothéos...
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tombe sur toi!--Enfin, n'est-ce pas par toi que se font toutes les
+affaires? Tu es seulissime la cause de toutes choses, biens ou maux,
+sois-en certain.
+
+KARIÔN.
+
+La victoire, dans les guerres, est donc du côté desquels celui-ci a seul
+fait pencher la balance.
+
+PLOUTOS.
+
+Ainsi, moi, je suis capable, sans personne, de faire tant de choses?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et, de par Zeus! beaucoup d'autres encore. Aussi personne, absolument
+personne ne se lasse de toi. De tout le reste on est vite rassasié.
+D'amour...
+
+KARIÔN.
+
+De pain.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+De musique.
+
+KARIÔN.
+
+De friandises.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+D'honneurs.
+
+KARIÔN.
+
+De gâteaux.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+De gloire.
+
+KARIÔN.
+
+De figues.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+D'ambition.
+
+KARIÔN.
+
+De bouillie.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+De commandement.
+
+KARIÔN.
+
+De lentilles.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais de toi, personne ne s'en est lassé jamais. Possède-t-on treize
+talents, on désire le plus vivement en avoir seize. Les a-t-on gagnés,
+on en veut quarante, sans quoi on dit que la vie n'est pas vivable.
+
+PLOUTOS.
+
+Vous me semblez tous les deux parler à merveille: je n'ai peur que d'une
+chose.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Laquelle? Dis-le-moi.
+
+PLOUTOS.
+
+C'est comment de ce pouvoir, que vous prétendez être le mien, je
+pourrai, moi, m'emparer.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+De par Zeus! tout le monde a raison de dire qu'il n'y a pas d'être plus
+poltron que Ploutos.
+
+PLOUTOS.
+
+Pas du tout: c'est quelque voleur qui m'a calomnié; entré dans une
+maison, il n'eut rien à y prendre, ayant trouvé tout fermé, alors il a
+nommé peur ma prévoyance.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+N'en prends aucun souci: car si tu te montres homme empressé à favoriser
+nos affaires, je te rendrai plus clairvoyant que Lynkeus.
+
+PLOUTOS.
+
+Comment pourras-tu le faire, n'étant qu'un mortel?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+J'ai quelque bon espoir d'après ce que m'a dit Phoebos, en agitant le
+laurier delphique.
+
+PLOUTOS.
+
+Est-il donc aussi du secret?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Comme je le dis.
+
+PLOUTOS.
+
+Attention!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ne t'inquiète de rien, mon bon. Car moi, sache-le bien, quand j'en
+devrais mourir, j'en viendrai à bout.
+
+KARIÔN.
+
+Et, si tu le permets, j'en suis.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Nous aurons encore beaucoup d'autres alliés, tous les honnêtes gens qui
+n'ont pas de pain.
+
+PLOUTOS.
+
+Oh! oh! tu parles là de piètres alliés.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Nullement, s'ils deviennent riches une seconde fois.--Mais voyons, toi,
+cours vite.
+
+KARIÔN.
+
+Qu'ai-je à faire? Parle.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Appelle nos compagnons, les laboureurs. Tu les trouveras, sans doute,
+aux champs, dans une extrême misère, et tu leur diras de se rendre ici,
+chacun pour son compte, afin de prendre leur part de Ploutos ici
+présent.
+
+KARIÔN.
+
+J'y vais; mais ce morceau de viande, il faut que quelqu'un de la maison
+vienne le prendre et l'emporter.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+J'en aurai soin; mais hâte-toi, cours.--Et toi, Ploutos, le plus
+puissant de tous les dieux, entre avec moi dans cette demeure: c'est la
+maison que tu dois remplir aujourd'hui de richesses, acquises bien ou
+mal.
+
+PLOUTOS.
+
+Mais il m'en coûte toujours beaucoup, j'en atteste les dieux, d'entrer
+de plain-pied dans une maison absolument étrangère. Aucun bien n'en est
+résulté pour moi, jamais. Si je me trouve entrer chez un avare, aussitôt
+il m'enfouit sous la terre; et lorsqu'un honnête homme, de ses amis,
+vient lui demander un peu d'argent, il jure qu'il ne m'a vu jamais. Si
+je me trouve entrer chez un prodigue, il me livre en proie à des filles
+ou à des dés, et, en peu d'instants, on me jette tout nu à la porte.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est que tu n'es tombé chez un homme modéré jamais. Or, moi, c'est mon
+caractère constamment. J'aime l'économie plus que personne, et aussi la
+dépense, quand il le faut. Mais entrons; je veux te montrer à ma femme
+et à mon fils unique, l'être que j'aime le plus au monde après toi.
+
+PLOUTOS.
+
+Je te crois.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+A quoi servirait-il de ne point te dire la vérité?
+
+_(Le choeur manque.)_
+
+KARIÔN.
+
+O vous qui, souvent, avez mangé le même ail que mon maître, amis,
+concitoyens, qui aimez le travail, venez, hâtez-vous, accourez: ce n'est
+pas le moment de se mettre en retard, mais l'instant précis où il faut
+payer de sa présence.
+
+LE CHOEUR.
+
+Hé! ne vois-tu pas que nous nous sommes hâtés d'accourir empressés,
+autant que le peuvent des hommes affaiblis par l'âge? Mais peut-être
+crois-tu que je dois courir avant que tu m'aies dit pour quel motif ton
+maître nous a convoqués ici.
+
+KARIÔN.
+
+Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Mais tu n'entends pas très bien. Mon
+maître vous dit que vous allez tous changer en une vie agréable votre
+existence misérable et pénible.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'est-ce à dire, et comment va s'opérer le changement qu'il promet?
+
+KARIÔN.
+
+Il est arrivé ici, bonnes gens, ramenant un vieillard sale, courbé,
+misérable, ridé, chauve, édenté; et je crois même, j'en prends le Ciel à
+témoin, qu'il est circoncis.
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est une nouvelle d'or que tu nous annonces! Comment dis-tu? Répète-moi
+cela. Tu nous le représentes arrivant avec un monceau de richesses.
+
+KARIÔN.
+
+Au moins est-ce un monceau des infirmités de la vieillesse.
+
+LE CHOEUR.
+
+Crois-tu, si tu t'es joué de nous, que tu t'en tireras indemne, surtout
+quand j'ai là mon bâton?
+
+KARIÔN.
+
+Que je sois tout à fait de ma nature un homme en tout comme cela, vous
+le figurez-vous? Et pensez-vous que je ne dise rien de sensé?
+
+LE CHOEUR.
+
+Quel air sérieux chez ce retors! Tes jambes vont crier: «Iou! Iou!»
+Elles font appel aux khoenix et aux entraves.
+
+KARIÔN.
+
+La lettre que tu as tirée au sort aujourd'hui te désigne pour juger dans
+le cercueil: pourquoi n'y vas-tu pas? Kharôn te donnera ton insigne.
+
+LE CHOEUR.
+
+Puisses-tu crever! Que tu es donc grossier et fripon par nature, toi qui
+nous trompes, et qui n'as pas le coeur de nous dire pourquoi ton maître
+nous a mandés ici, nous qui, chargés de labeurs, privés de loisirs,
+sommes accourus avec empressement, laissant de côté de nombreuses
+racines d'ail.
+
+KARIÔN.
+
+Eh bien, je ne vous le cacherai pas davantage. C'est Ploutos, mes amis,
+que mon maître amène: il va vous enrichir.
+
+LE CHOEUR.
+
+Serait-il vrai que nous allons tous devenir riches?
+
+KARIÔN.
+
+Oui, de par les dieux! et même des Midas, s'il vous vient des oreilles
+d'âne.
+
+LE CHOEUR.
+
+Quelle joie pour moi! quel ravissement! Je veux danser de plaisir, si ce
+que tu dis est réellement vrai.
+
+KARIÔN.
+
+Et moi je veux--Threttanélo--imiter le Kyklops et vous faire marcher
+ainsi à coups de pied. Allons, mes enfants, redoublez vos cris, bêlez à
+la façon des brebis et des chèvres odorantes: suivez, le phallos en
+arrêt, et, comme des boucs, soyez tout à l'amour.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et nous, de notre côté,--Threttanélo,--nous chercherons le Kyklops en
+bêlant, et si nous t'attrapons gorgé de vin, la besace pleine de légumes
+sauvages, imprégné de rosée, ivre-mort au milieu de tes brebis et gisant
+endormi, nous prendrons un grand pieu brûlé par le bout et nous te
+crèverons l'oeil.
+
+KARIÔN.
+
+Et moi, cette Kirkè qui par ses philtres magiques contraignit, à
+Korinthos, les compagnons de Philonidès à manger, comme des pourceaux,
+le gâteau de fange qu'elle avait pétri elle-même, je reproduirai toutes
+ses façons d'agir. Et vous, grognant de plaisir, suivez votre mère,
+petits cochons.
+
+LE CHOEUR.
+
+Si tu es cette Kirkè qui use des philtres magiques pour barbouiller les
+compagnons, nous, dans notre joie, pour imiter le fils de Lærtès, nous
+te prendrons par les génitoires, nous te frotterons le nez de fiente,
+comme à un bouc; et toi, en véritable Aristyllos, la bouche
+entr'ouverte, tu crieras: «Suivez votre mère, petits cochons!»
+
+KARIÔN.
+
+Allons, voyons, maintenant, faites trêve de railleries, et reprenez sur
+un autre ton; moi, je vais, de ce pas, en cachette de mon maître,
+prendre une bouchée de pain et de viande, et ensuite me remettre à
+l'ouvrage.
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Vous souhaiter d'être en joie, chers concitoyens, c'est une formule déjà
+vieille et surannée; mais je vous embrasse, pour votre zèle à venir,
+pour votre ardeur, pour votre empressement. Secondez-moi aussi dans tout
+le reste, et soyez les sauveurs du Dieu.
+
+LE CHOEUR.
+
+Sois tranquille: car tu croiras, en me voyant, avoir devant toi Arès en
+personne. Il serait étrange si, pour toucher le triobole, nous nous
+foulions les uns les autres à l'assemblée, et si tu laissais enlever
+Ploutos lui-même.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais j'aperçois notre Blepsidèmos qui vient à nous: on voit qu'il a
+entendu parler de l'affaire, à en juger par son allure et par sa
+promptitude.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Qu'y a-t-il donc? Comment et par quel moyen Khrémylos s'est-il enrichi
+tout à coup? Je ne puis le croire. Cependant, par Hèraklès! on ne se
+lassait pas de dire parmi les gens assis chez les barbiers, que notre
+homme était tout à coup devenu riche. Mais, pour moi, ce qu'il y a
+d'étrange, c'est que, faisant une bonne affaire, il y associe ses amis:
+il accomplit là un acte vraiment extraordinaire.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je ne te cache rien, je te dis tout. Oui, de par les dieux! Blepsidèmos,
+mes affaires sont en meilleur état qu'hier: je puis donc partager avec
+toi; car tu es de mes amis.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Vraiment, comme on le dit, tu es devenu riche?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je le serai bientôt, si le Dieu le veut: car il y a, il y a quelque
+péril dans l'affaire.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Lequel?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est que...
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Vite, achève ce que tu veux dire.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Si nous réussissons, nous sommes heureux à jamais; si nous échouons,
+c'est un effondrement complet.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Ce fardeau me semble trop lourd, et il ne me convient pas. La soudaineté
+de cet excès de richesse et la crainte qui la suit sont d'un homme qui
+n'a rien fait de bon.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Comment, rien de bon?
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Peut-être, de par Zeus! reviens-tu de là-bas, après avoir volé de
+l'argent ou de l'or dans le temple du Dieu, et maintenant sans doute tu
+t'en repens.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Apollôn, qui détournes les fléaux! J'en atteste Zeus, cela n'est pas!
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Trêve de plaisanteries, mon bon: je le sais pertinemment.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ne forme pas sur moi de pareils soupçons.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Hélas! il n'y a pas, assurément, un seul homme qui fasse rien de bien.
+Tous sont esclaves de l'intérêt.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Par Dèmètèr! tu ne parais pas être dans ton bon sens.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Combien il est changé de ses habitudes d'autrefois!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu tournes à l'humeur noire, mon pauvre homme, j'en atteste le ciel!
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Ses yeux mêmes sont égarés: il est évident qu'il a fait un mauvais
+coup.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je devine ton croassement; tu veux me prendre en délit de vol pour en
+avoir ta part.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+En avoir ma part? Et de quoi?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais ce n'est pas du tout cela, c'est autre chose.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Peut-être n'as-tu pas volé, mais dérobé.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu perds la tête.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Est-il vrai que tu n'as fait tort à personne?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, vraiment.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Par Hèraklès! voyons, de quel côté se retourner? Il ne veut pas dire la
+vérité.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu m'accuses avant de savoir l'affaire qui me concerne.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Mon cher, je veux arranger la chose à peu de frais, avant qu'elle
+s'ébruite dans la ville: quelques pièces de monnaie fermeront la bouche
+aux rhéteurs.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu es homme, j'en atteste les dieux, à avancer trois mines, et, en bon
+ami, à m'en compter douze.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Je vois quelqu'un assis près du bèma, tenant un rameau de suppliant,
+avec ses enfants et sa femme, semblable en tout aux Hèrakléides de
+Pamphilos.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, misérable; mais les gens de bien, les hommes habiles et honnêtes,
+voilà les seuls que, moi, j'enrichirai.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Que dis-tu? As-tu donc volé tant que cela?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Hélas! Malheur! Tu me feras mourir!
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+C'est toi-même qui te perds, ce me semble.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais non, malheureux, puisque j'ai Ploutos.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Toi, Ploutos? Lequel?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Le Dieu lui-même.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Où est-il?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Là dedans.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Chez qui?
+
+KHRÉMYLOS
+
+Chez moi.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Chez toi?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Absolument.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Aux corbeaux! Ploutos chez toi?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+J'en atteste les dieux.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Tu dis vrai?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Vrai.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Par Hestia?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Par Poséidôn!
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Le Dieu des mers, dis-tu?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et, s'il y a un autre Poséidôn, par un autre!
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Et tu ne l'envoies pas chez nous, qui sommes tes amis?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Les choses n'en sont point encore là.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Que dis-tu? Pas encore au partage?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, de par Zeus! Il faut d'abord...
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Quoi?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Que nous lui rendions la vue.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+La vue à qui? Parle.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+A Ploutos. Qu'il voie, comme auparavant, d'une manière ou d'une autre.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Est-il aveugle réellement?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+J'en atteste le ciel.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Il n'est pas étonnant qu'il ne soit jamais venu chez moi.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais, si les dieux le veulent, aujourd'hui il y viendra.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Ne faudrait-il pas appeler quelque médecin?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Quel médecin y a-t-il à présent dans la ville? Où il n'y a pas de
+récompense, il n'y a pas d'art.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Cherchons.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il n'y en a pas.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Je n'en vois pas non plus.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non, de par Zeus! mais, comme j'y songeais déjà, le faire coucher dans
+le temple d'Asklèpios, voilà le meilleur.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+C'est ce qu'il y a de mieux à faire, j'en atteste les dieux. Ne tarde
+pas; tâche d'en finir.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+J'y vais.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Hâte-toi donc.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est ce que je fais.
+
+PÉNIA.
+
+O vous deux qui osez faire une oeuvre brûlante, impie, illégale, chétifs
+bouts d'homme, où donc, où fuyez-vous? Ne vous arrêterez-vous pas?
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Par Hèraklès!
+
+PÉNIA.
+
+Mais je vous traiterai misérablement comme des misérables. Vous osez un
+trait d'audace qu'on ne saurait tolérer, tel qu'un autre ne l'a jamais
+tenté, ni dieu, ni homme: aussi, vous êtes perdus.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Qui es-tu donc, toi? Tu me parais bien pâle.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+C'est peut-être quelque Érinys de tragédie: elle a le regard furieux et
+tragique.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais elle n'a pas de torches.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Alors, si nous la faisions crier?
+
+PÉNIA.
+
+Qui croyez-vous donc que je sois?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Une cabaretière ou une marchande d'oeufs. Car, autrement, tu ne crierais
+pas si fort, n'ayant éprouvé de nous aucun mal.
+
+PÉNIA.
+
+Vraiment? Ne m'avez-vous pas fait la plus cruelle injustice, en
+cherchant à me chasser de tout pays?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ne te reste-t-il donc pas le Barathron? Mais il fallait dire tout de
+suite et sur l'heure qui tu es.
+
+PÉNIA.
+
+Quelqu'un qui vous fera repentir aujourd'hui tous les deux d'avoir
+essayé de me bannir d'ici.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+N'est-ce pas la cabaretière du voisinage, qui me trompe constamment sur
+les kotyles?
+
+PÉNIA.
+
+Je suis Pénia, qui habite avec vous depuis nombre d'années.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Seigneur Apollôn, ô dieux! où fuir?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Hé! l'homme! Que fais-tu, ô le plus lâche des animaux? Veux-tu rester!
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Pas le moins du monde.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu ne resteras pas? Nous, deux hommes, nous fuirons devant une femme?
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Mais, malheureux, c'est Pénia, le plus redoutable de tous les monstres.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Demeure, je t'en prie, demeure.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+De par Zeus! je n'en ferai rien.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je te le dis, nous commettrions, de tous les actes, le plus honteux qui
+soit possible, si nous laissions là le Dieu tout seul, pour fuir
+tremblants devant cette femme et sans nulle résistance.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Quelles armes, quel pouvoir nous donneraient confiance? Est-il une
+cuirasse, un bouclier, que la coquine n'ait mis en gage?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Sois tranquille: à lui tout seul, le Dieu, je le sais, déjouera
+facilement ses tours.
+
+PÉNIA.
+
+Vous avez le front de grommeler, infâmes, quand on vous a pris en
+flagrant délit.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais toi, digne de malemort, pourquoi viens-tu nous injurier, quand on
+ne t'a pas fait le moindre mal?
+
+PÉNIA.
+
+Croyez-vous donc, j'en jure par les dieux, ne pas m'en faire, quand
+vous essayez de rendre la vue à Ploutos?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+En quoi te faisons-nous du tort, quand nous cherchons le moyen de faire
+du bien à tous les hommes?
+
+PÉNIA.
+
+Et quel bien pouvez-vous leur faire?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Lequel? D'abord de te chasser de la Hellas.
+
+PÉNIA.
+
+Me chasser? Quel plus grand mal imagineriez-vous faire aux hommes?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Oui, si nous négligions d'exécuter notre dessein.
+
+PÉNIA.
+
+Eh bien, je veux, sur ce point, vous donner tout d'abord une raison. Je
+vous démontrerai que je suis la cause unique de tous les biens, et que
+vous me devez la vie. Si je ne le prouve, faites tout de suite de moi ce
+que bon vous semblera.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu oses, infâme, tenir un pareil langage?
+
+PÉNIA.
+
+Laisse-toi renseigner; car je crois pouvoir te montrer aisément que tu
+commets tout ce qu'il y a de pire, en disant que tu vas enrichir les
+gens de bien.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+O gourdins, ô carcans, ne nous viendrez-vous point en aide?
+
+PÉNIA.
+
+Il ne faut pas s'emporter et crier avant de savoir.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et qui pourrait ne pas crier: «Iou! Iou!» en entendant de pareilles
+choses?
+
+PÉNIA.
+
+Quiconque a le sens commun.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+A quelle amende te soumets-tu, si tu perds ta cause?
+
+PÉNIA.
+
+A ce que tu voudras.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est bien dit.
+
+PÉNIA.
+
+Et vous, si vous perdez, vous devrez subir la même peine.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Penses-tu que vingt morts suffisent?
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Oui, pour elle; mais, pour nous, il suffira de deux seulement.
+
+PÉNIA.
+
+Vous n'y échapperez point, en agissant de la sorte. Car quelle bonne
+raison ferait-on valoir contre moi?
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est maintenant qu'il faut dire de sages paroles, pour la confondre, en
+réfutant son discours: pas de mollesse, ne donnez rien au hasard.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il est évident, je crois, et tout le monde le reconnaît sans exception,
+qu'il est juste que les gens de bien soient heureux et que les méchants
+et les athées éprouvent un sort contraire. Nous donc, mus d'un vif
+désir, nous avons trouvé, non sans peine, le moyen de convertir cette
+idée belle, généreuse, en un acte utile à jamais. En effet, si Ploutos
+recouvre aujourd'hui la vue et s'il n'erre plus en aveugle, il ira chez
+les gens de bien pour ne les plus quitter; et, quant aux méchants et aux
+athées, il les fuira. De la sorte, il fera que les honnêtes gens,
+devenus riches, respecteront les dieux. Qui pourrait imaginer rien de
+meilleur pour tous les hommes?
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Personne, assurément; je suis là pour l'attester: ne l'interrogez donc
+pas.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+A voir, en ce moment, comment se passe pour nous la vie humaine, qui ne
+croirait que tout y est folie, voire même extravagance? En effet, le
+plus grand nombre d'hommes qui aient des richesses sont les méchants,
+dont l'injustice les a gagnées. Beaucoup d'autres, fort honnêtes gens,
+vivent dans la misère et dans le besoin, n'ayant souvent que toi pour
+compagne. Je dis donc que, si Ploutos recouvre la vue, ce sera une route
+ouverte à qui voudra procurer de plus grands biens aux hommes.
+
+PÉNIA.
+
+O vous deux, de tous les hommes les plus disposés à radoter, vieillards,
+compagnons de niaiserie et de démence, s'il arrivait ce que vous
+désirez, je prétends que vous n'en profiteriez ni l'un ni l'autre. Car
+que Ploutos recouvre la vue et qu'il se donne à tous également, pas un
+homme ne voudra exercer un art, une industrie, pas un. Or, quand vous
+aurez tous deux détruit ces métiers, qui voudra forger le fer,
+construire des vaisseaux, tourner des roues, couper le cuir, faire de
+la brique, blanchir, corroyer, fendre avec la charrue le sol de la terre
+pour en tirer les fruits de Dèo, puisqu'il vous sera permis de vivre
+oisifs et libres de tous soucis?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu niaises pour niaiser; car tous ces travaux que tu viens de nous
+énumérer, nos esclaves les exécuteront.
+
+PÉNIA.
+
+Mais comment auras-tu des esclaves?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Eh mais, nous en achèterons avec notre argent.
+
+PÉNIA.
+
+Et d'abord qui sera le vendeur, si celui-là même a de l'argent?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Un homme épris du gain, un trafiquant venant de Thessalia, d'où sont les
+rusés marchands d'esclaves.
+
+PÉNIA.
+
+Mais tout d'abord il n'y aura plus un seul marchand d'esclaves, d'après
+le discours même que tu tiens. Car quel riche courra le risque de sa vie
+pour faire ce commerce? Si bien que, contraint toi-même de labourer, de
+piocher, de faire tous les autres travaux, tu mèneras une existence
+beaucoup plus douloureuse que celle d'aujourd'hui.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Que cela retombe sur ta tête!
+
+PÉNIA.
+
+Tu n'auras plus de lit pour y dormir: ils auront disparu; ni tapis, car
+qui voudra tisser, ayant de l'or? ni gouttes d'essence pour parfumer
+votre jeune épouse; ni étoffes teintes à grands frais pour la parer de
+formes changeantes. Or, à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de
+tous ces biens? Chez moi, au contraire, se trouve abondamment tout ce
+dont vous manquez: car moi, comme une maîtresse sédentaire, je force
+l'artisan, par le besoin et par la pauvreté, à chercher de quoi vivre.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais quel bien peux-tu donc procurer, que des brûlures gagnées au bain,
+des enfants affamés, un tas de vieilles femmes? Je ne te parle pas des
+légions de poux, de cousins, de puces, foule innombrable, qui bourdonne,
+gênante, autour de notre tête, nous réveille et nous dit: «Tu mourras de
+faim, mais lève-toi!» Pour habits, tu donnes des haillons; pour lit, une
+litière de jonc, pleine de punaises, qui éveillent les gens endormis;
+pour tapis, une natte pourrie; pour oreiller, une pierre énorme sous la
+tête; pour nourriture, au lieu de pain, des racines de mauve; comme
+gâteaux, des raves sèches; pour escabeau, un couvercle de cruche cassée;
+pour pétrin, une douve de tonneau, et fendue encore. Sont-ce là les
+biens nombreux dont tu prétends être la source pour tous les hommes?
+
+PÉNIA.
+
+Ce n'est pas du tout ma vie que tu as dépeinte; tu as esquissé celle des
+mendiants.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais ne disons-nous pas que la pauvreté est soeur de la mendicité?
+
+PÉNIA.
+
+Oui, vous assimilez Dionysos à Thrasyboulos, mais ce n'est point là,
+j'en jure par Zeus, la condition de ma vie, et ce ne doit point l'être.
+La vie du mendiant, dont tu parles, est vivre sans rien avoir; celle du
+pauvre est vivre d'épargne et de travail assidu, sans nul superflu, mais
+sans manquer de rien.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Quelle vie heureuse, par Dèmètèr! tu nous as représentée, si ton épargne
+et ton travail ne te laissent pas de quoi te faire enterrer!
+
+PÉNIA.
+
+Tu t'efforces de railler et de jouer la comédie, sans nul souci de ce
+qui est sérieux. Tu ne sais pas que, mieux que Ploutos, je rends les
+hommes meilleurs d'esprit et de corps. Avec lui, ils sont podagres,
+ventrus, les cuisses épaisses, outrageusement gras; avec moi, ils sont
+minces, à taille de guêpe, redoutables à l'ennemi.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est sans doute en les faisant jeûner que tu leur donnes cette taille
+de guêpe?
+
+PÉNIA.
+
+Pour ce qui est des moeurs, je vais vous expliquer et vous prouver que
+la modestie habite avec moi et l'insolence avec Ploutos.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ainsi, voler et percer les murs est tout à fait modeste?
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Oui, de par Zeus! du moment qu'on se cache, comment ne serait-ce pas
+modeste?
+
+PÉNIA.
+
+Vois donc les orateurs dans les cités: tant qu'ils sont pauvres, ils
+sont justes envers le peuple et l'État; mais une fois enrichis des
+dépouilles publiques, ils deviennent injustes, attaquent le
+gouvernement et font la guerre au peuple.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Oui, dans tout cela, tu ne mens pas d'un mot, bien que tu sois mauvaise
+langue. Cependant tu n'en gémiras pas moins, et tu n'auras pas à faire
+la fière, toi qui cherches à nous persuader que Pénia vaut mieux que
+Ploutos.
+
+PÉNIA.
+
+Et, de ton côté, tu ne pourras me réfuter sur ce point: tu radotes et tu
+bats de l'aile.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+D'où vient alors que tous les hommes te fuient?
+
+PÉNIA.
+
+C'est que je les rends meilleurs. Prends un exemple d'après les enfants:
+ils fuient leurs pères, qui ont pour eux les meilleures intentions. Tant
+c'est chose difficile de discerner ce qui est juste!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu diras donc que Zeus ne discerne pas bien ce qu'il y a de meilleur;
+car il garde Ploutos avec lui.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Et c'est toi qu'il nous envoie.
+
+PÉNIA.
+
+Mais vous avez tous les deux l'esprit réellement chassieux de chassies
+qui datent de Kronos: Zeus est pauvre, et je vais vous le prouver
+clairement. S'il était riche, comment dans le concours olympique, créé
+par lui, où il a assemblé régulièrement tous les cinq ans la Hellas
+entière, ferait-il proclamer les athlètes vainqueurs pour les couronner
+d'une couronne d'olivier? Il vaudrait mieux qu'elle fût d'or, s'il
+était riche.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Mais cela même ne prouve-t-il pas qu'il fait cas de la richesse? C'est
+par économie et parce qu'il ne veut faire aucune dépense, qu'il donne
+ces bagatelles aux vainqueurs, et qu'il garde la richesse pour lui.
+
+PÉNIA.
+
+Tu cherches à lui imputer un méfait bien plus honteux que la pauvreté,
+si, étant riche, il se montre aussi bas, aussi épris du gain.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Que Zeus te confonde en te couronnant d'une couronne d'olivier!
+
+PÉNIA.
+
+Osez me répondre que tous les biens ne vous viennent pas de la pauvreté!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+On peut demander à Hékatè lequel vaut mieux d'être riche ou pauvre. Elle
+exige que ceux qui possèdent et qui sont riches offrent un festin tous
+les mois, et que les pauvres l'enlèvent avant qu'il soit servi. Mais
+crève, et ne dis pas un traître mot. Tu ne me persuaderas pas, même si
+tu me persuades.
+
+PÉNIA.
+
+O ville d'Argos, tu entends ce qu'il dit.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Appelle Pausôn, ton commensal.
+
+PÉNIA.
+
+Que ferai-je, malheureuse?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Va-t'en aux corbeaux! Vite, loin de nous!
+
+PÉNIA.
+
+Où donc irai-je?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Au carcan! Allons, point de retard; en route!
+
+PÉNIA.
+
+Certes, un jour vous me rappellerez ici.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Alors, tu reviendras; mais, pour le moment, disparais! Mieux vaut pour
+moi être riche, et te laisser crier à ton aise, en te cognant la tête.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Et moi, de par Zeus! devenu riche, je veux faire bonne chère avec mes
+enfants et ma femme, sortir du bain tout gras de parfums, pétant au nez
+des travailleurs et de la pauvreté.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Voilà enfin cette coquine partie! Maintenant, moi et toi, emmenons au
+plus vite le Dieu, pour le faire coucher dans le temple d'Asklèpios.
+
+BLEPSIDÈMOS.
+
+Ne perdons pas de temps, de peur qu'on ne vienne derechef nous empêcher
+de faire le nécessaire.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Esclave! Kariôn! Apporte vite les tapis: il faut conduire Ploutos avec
+les rites accoutumés; prends tout ce qui est prêt dans la maison.
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+KARIÔN.
+
+O vous, qui souvent avez fait maigre chère dans les fêtes de Thèseus,
+vieillards, nourris de quelques grains d'orge, que vous êtes heureux,
+quelle bonne chance pour vous et pour tous ceux qui sont gens de bien!
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'est-il donc arrivé, mon cher, à tes amis? Tu as l'air d'un conteur de
+bonne nouvelle.
+
+KARIÔN.
+
+Il est arrivé à mon maître le plus grand bonheur, ou, pour mieux dire, à
+Ploutos lui-même: il était aveugle; il a recouvré la vue, ses prunelles
+brillent: un remède salutaire d'Asklèpios lui a procuré cette chance.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tes paroles provoquent mon allégresse, mes cris de joie.
+
+KARIÔN.
+
+C'est le moment de se réjouir, bon gré, mal gré.
+
+LE CHOEUR.
+
+Je célébrerai ce fils d'un illustre père, éclatante lumière des hommes,
+Asklèpios.
+
+LA FEMME DE KHRÉMYLOS.
+
+Que veulent dire ces cris? Est-ce quelque bonne nouvelle? Il y a
+longtemps que, pleine d'impatience, je suis assise dans la maison, à
+t'attendre.
+
+KARIÔN.
+
+Vite, vite, apporte du vin, maîtresse, afin que tu boives aussi: tu te
+plais à cet exercice, et beaucoup. Tous les bonheurs, je te les apporte
+en bloc.
+
+LA FEMME.
+
+Et où sont-ils?
+
+KARIÔN.
+
+Dans mes paroles; tu le sauras bientôt.
+
+LA FEMME.
+
+Finis-en donc: achève ce que tu as à dire.
+
+KARIÔN.
+
+Écoute alors: je vais te conter toute l'affaire des pieds à la tête.
+
+LA FEMME.
+
+A la tête, non, je ne veux pas.
+
+KARIÔN.
+
+Tu ne veux pas des biens qui t'arrivent?
+
+LA FEMME.
+
+Je ne veux point d'affaires.
+
+KARIÔN.
+
+Aussitôt donc que nous sommes arrivés auprès du Dieu, conduisant
+l'homme, alors le plus misérable, et maintenant un être au comble du
+bonheur et de la félicité, nous avons commencé par le mener à la mer,
+puis nous l'avons baigné.
+
+LA FEMME.
+
+Quel bonheur, de par Zeus! c'était pour un vieillard d'être baigné dans
+la mer froide!
+
+KARIÔN.
+
+Ensuite, nous nous rendons au sanctuaire du Dieu. Après avoir consacré
+sur l'autel gâteaux et offrandes, livrés à la flamme noire de Hèphæstos,
+nous couchons Ploutos d'après le rite voulu, et chacun de nous s'arrange
+un lit de paille.
+
+LA FEMME.
+
+Y avait-il quelques autres personnes implorant le Dieu?
+
+KARIÔN.
+
+Tout d'abord Néoklidès, qui, bien qu'aveugle, surpasse en adresse les
+voleurs clairvoyants; puis un grand nombre d'autres, atteints de toutes
+sortes de maladies. Après qu'il eut éteint les lampes, le ministre du
+Dieu nous enjoint de dormir, nous disant que, si l'on entend du bruit,
+nous ayons à nous taire; nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je
+ne pouvais fermer l'oeil: certain plat de bouillie, placé à peu de
+distance de la tête d'une vieille, m'entraînait fatalement à me glisser
+par là. Portant en haut mes regards, j'aperçois le prêtre qui enlève les
+gâteaux et les figues sèches de dessus la table sainte; après quoi, il
+fait le tour des autels, l'un après l'autre, afin de voir si quelque
+galette y est restée, et il les met ensuite pieusement dans une sacoche.
+Alors moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le
+plat de bouillie.
+
+LA FEMME.
+
+Malheureux homme! Tu n'as pas eu peur du Dieu?
+
+KARIÔN.
+
+Non, de par les dieux! Je craignais qu'il n'arrivât avant moi à la
+bouillie, ayant ses bandelettes: son prêtre m'en avait donné l'exemple.
+La vieille, entendant le bruit que je faisais, étend la main: moi je
+siffle, je la saisis et je la mords, comme si j'étais un serpent sacré.
+Aussitôt, elle retire la main et s'enveloppe, sans bouger, dans ses
+couvertures, lâchant, par peur, un vent plus puant que celui d'un chat.
+Enfin, moi, je me bourre de bouillie; puis, quand j'en suis plein, je me
+recouche.
+
+LA FEMME.
+
+Et le Dieu ne venait donc pas?
+
+KARIÔN.
+
+Pas encore. Mais, après cela, je fais quelque chose de tout à fait
+drôle. Au moment où il s'approche, je lâche un énorme pet; car mon
+ventre était tout gonflé.
+
+LA FEMME.
+
+Sans doute alors cette gentillesse le met en colère.
+
+KARIÔN.
+
+Non; mais Iaso, qui le suivait, rougit, et Panakéia se détourne, en se
+bouchant le nez: car je ne vesse pas à l'odeur d'encens.
+
+LA FEMME.
+
+Et le Dieu?
+
+KARIÔN.
+
+Lui, de par Zeus! il n'y fit pas attention.
+
+LA FEMME.
+
+Tu veux dire que c'est là un Dieu grossier.
+
+KARIÔN.
+
+Non pas, de par Zeus! mais c'est un mange-merde.
+
+LA FEMME.
+
+Ah! misérable!
+
+KARIÔN.
+
+Après cela, je me blottis vite, de frayeur; et lui, faisant le tour des
+malades, les examine successivement avec une grande attention. Ensuite,
+un esclave lui apporte un mortier en pierre, un pilon et une petite
+boîte.
+
+LA FEMME.
+
+En pierre?
+
+KARIÔN.
+
+Mais non, de par Zeus! pas la boîte.
+
+LA FEMME.
+
+Toi, comment voyais-tu cela, coquin digne de mort, puisque tu dis que tu
+étais blotti?
+
+KARIÔN.
+
+A travers mon manteau: car il ne manque pas de trous, Zeus m'en est
+témoin. Avant tout, il se met à délayer un cataplasme pour Néoklidès, en
+versant trois têtes d'ail. Il pile ensuite le tout dans un mortier avec
+un mélange de gomme et de lentisque, l'arrose de vinaigre sphettien, et
+l'applique sur les paupières retournées, pour augmenter la douleur. Le
+patient crie, hurle, s'enfuit à toutes jambes; mais le Dieu lui dit en
+riant: «Demeure ici avec ton cataplasme, afin que je t'empêche de te
+parjurer dans l'assemblée.»
+
+LA FEMME.
+
+Quel dieu patriote et sage!
+
+KARIÔN.
+
+Cela fait, il s'assoit auprès de Ploutos, et, d'abord, il lui tâte la
+tête, puis, pressant un linge bien propre, il lui essuie les paupières:
+Panakéia lui enveloppe la tête d'un voile de pourpre, ainsi que le
+visage; le Dieu souffle, et aussitôt deux énormes dragons s'élancent
+hors du temple.
+
+LA FEMME.
+
+Bons dieux!
+
+KARIÔN.
+
+Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous la pourpre, lèchent les
+paupières, à ce qu'il m'a semblé; et, en moins de temps, maîtresse, que
+tu n'en mets à boire dix kotyles de vin, Ploutos se dresse voyant clair.
+Moi, de plaisir, je bats des mains, et je réveille mon maître. Aussitôt
+le Dieu disparaît, et les serpents rentrent dans le temple. Mais les
+gens couchés auprès de Ploutos l'embrassent comme tu penses, et restent
+éveillés toute la nuit, jusqu'à ce que brille le jour. Pour moi, je
+remercie le Dieu de toutes mes forces pour avoir vite redonné la vue à
+Ploutos et rendu Néoklidès plus aveugle.
+
+LA FEMME.
+
+Quelle puissance tu as, souverain maître! Alors, dis-moi où est Ploutos.
+
+KARIÔN.
+
+Il vient. Mais il y avait autour de lui une foule immense. Les hommes
+justes depuis longtemps, et réduits à une petite vie, l'embrassaient et
+lui serraient tous la main de plaisir. Les riches et ceux qui menaient
+une vie large, acquise aux dépens de la justice, fronçaient le sourcil
+et prenaient en même temps un air rébarbatif. Les premiers lui faisaient
+cortège, la tête couronnée, le rire aux lèvres, les bénédictions à la
+bouche; la terre résonnait sous les pas des vieillards marchant en
+mesure. Allons, tous, d'un commun accord, dansez, bondissez, tournez en
+rond; car on ne viendra pas vous annoncer à l'entrée: «Il n'y a plus
+d'orge dans le sac.»
+
+LA FEMME.
+
+Par Hékatè! je veux, pour cette bonne nouvelle, te tresser une couronne
+de gâteaux cuits au four, en retour de ce que tu annonces.
+
+KARIÔN.
+
+Ne tarde pas d'un instant, car voici déjà la troupe près de nos portes.
+
+LA FEMME.
+
+Eh bien! Je vais au logis chercher des ablutions nécessaires à des yeux
+nouvellement reconquis; j'y vais.
+
+KARIÔN.
+
+Et moi, je veux aller à leur rencontre.
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+PLOUTOS.
+
+Et d'abord je me prosterne devant Hèlios, puis sur la terre illustre de
+la vénérable Pallas, pays même de Kékrops, qui m'a donné l'hospitalité.
+Je rougis de ma triste destinée. Quels hommes je fréquentais, sans le
+savoir! et ceux qui étaient dignes de mon amitié, je les fuyais par
+ignorance! Malheureux que je suis! Comme en ceci, de même qu'en cela,
+j'agissais de travers! Mais je remettrai toutes ces choses en état, et
+désormais je ferai voir à tous les hommes que je me donnais contre mon
+gré aux méchants.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Allez aux corbeaux! Combien sont insupportables les amis qui surgissent
+tout à coup, dès qu'on est riche! Ils me tourmentent et me froissent les
+os des jambes, en me montrant chacun leur tendresse. Car qui n'est pas
+venu me saluer? Quelle foule de vieillards m'a entouré, comme une
+couronne, sur l'Agora!
+
+LA FEMME.
+
+O le plus chéri des hommes! et toi, et toi, soyez en liesse. Voyons,
+maintenant: selon l'usage, je vais répandre ces ablutions, que j'ai
+prises pour toi.
+
+PLOUTOS.
+
+Nullement. Quand j'entre dans votre maison pour la première fois, y
+voyant clair, il convient non d'emporter, mais d'apporter.
+
+LA FEMME.
+
+Ne recevras-tu pas ces ablutions?
+
+PLOUTOS.
+
+Seulement chez vous, près du foyer, comme c'est l'usage. Nous éviterons
+ainsi une vraie charge. Car il ne sied pas à un poète dramatique de
+jeter aux spectateurs des figues et des friandises, pour les forcer à
+rire.
+
+LA FEMME.
+
+Tu dis vrai; et voilà déjà Dexinikos qui se levait pour attraper des
+figues.
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+KARIÔN.
+
+Qu'il est doux, braves gens, d'être heureux, et cela sans rien emporter
+de chez soi! Un amas de bonheur a fait invasion dans notre maison, sans
+que nous ayons commis une injustice. Être riche ainsi est vraiment une
+agréable chose. La huche est pleine d'orge blanche, et les amphores d'un
+vin noir, qui fleure bon. Tous nos coffres regorgent d'argent et d'or,
+que c'est merveille. Le puits est rempli d'huile, les lékythes
+débordent d'essences, et le fruitier de figues. Vinaigriers, pots,
+marmites, toute la vaisselle est devenue d'airain. Les vieux plats usés
+où l'on sert le poisson sont d'un argent brillant à l'oeil. Nos lieux
+d'aisances sont tout à coup devenus d'ivoire. Nous autres esclaves, nous
+jouons à pair ou non avec des statères; et, par raffinement, nous ne
+nous torchons plus avec des pierres, mais avec des têtes d'ail. En ce
+moment, mon maître, ceint d'une couronne, immole, dans la maison, un
+porc, un bouc et un bélier. Moi, j'ai été chassé par la fumée: je ne
+pouvais plus rester à l'intérieur, elle me piquait les yeux.
+
+UN HOMME JUSTE.
+
+Viens avec moi, enfant, et allons trouver le Dieu.
+
+KARIÔN.
+
+Hé! quel est celui qui s'avance?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Un homme naguère misérable, aujourd'hui heureux.
+
+KARIÔN.
+
+Il paraît certain que tu es du nombre des gens de bien.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Assurément.
+
+KARIÔN.
+
+Alors, qu'est-ce qu'il te faut?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Je viens auprès du Dieu, qui est pour moi la cause de grands biens.
+J'avais reçu de mon père une fortune suffisante, et je la mettais au
+service de mes amis besogneux, croyant que c'est employer utilement la
+vie.
+
+KARIÔN.
+
+Sans doute cette fortune t'a promptement manqué?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Comme tu dis.
+
+KARIÔN.
+
+Et alors, après cela, tu es devenu misérable?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Comme tu dis. Et je croyais, moi, que, ayant jusque-là fait du bien à
+mes amis dans la détresse, je les trouverais fidèles, si quelque jour
+j'en avais besoin. Mais ils se détournaient de moi et semblaient ne plus
+me voir.
+
+KARIÔN.
+
+Et ils se moquaient de toi, j'en suis sûr.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Comme tu dis. La pauvreté de mon ménage causait ma perte. Mais à présent
+il n'en est plus ainsi: et voilà pourquoi je viens auprès du Dieu, afin
+de lui adresser des actions de grâces.
+
+KARIÔN.
+
+Et que peut faire au Dieu ce manteau, porté par l'esclave qui
+t'accompagne? Dis-le-moi.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Je viens le consacrer en même temps au Dieu.
+
+KARIÔN.
+
+Le portais-tu, lorsque tu fus initié aux grands mystères?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Nullement; mais il m'a servi à grelotter treize ans.
+
+KARIÔN.
+
+Et ces chaussures?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Elles ont aussi pâti des hivers avec moi.
+
+KARIÔN.
+
+Les as-tu apportées aussi comme offrandes?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Oui, de par Zeus!
+
+KARIÔN.
+
+Ils sont charmants, les dons que tu apportes au Dieu.
+
+UN SYKOPHANTE.
+
+Hélas! Malheureux! C'est fait de moi, chétif! O trois fois, quatre fois,
+cinq fois, douze fois, dix mille fois malheureux! Iou! Iou! Je suis
+emmêlé dans une triste série d'infortunes.
+
+KARIÔN.
+
+Apollôn préservateur, et vous, dieux propices, quel mal est-il donc
+arrivé à cet homme?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+N'éprouvé-je pas aujourd'hui une cruelle infortune, ayant perdu tout ce
+que j'avais chez moi, grâce à ce Dieu? Puisse-t-il redevenir aveugle, si
+la justice ne nous a point abandonnés!
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Je crois à peu près comprendre l'affaire. Voici un homme en mauvaise
+passe, et qui a un air de faux aloi.
+
+KARIÔN.
+
+De par Zeus! c'est avec raison qu'il est ainsi frappé.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Où est-il, où est ce Dieu qui promettait de nous rendre tous riches,
+sur-le-champ, à lui seul, s'il se reprenait à voir clair? Et cependant
+il en a rendu quelques-uns beaucoup plus misérables.
+
+KARIÔN.
+
+Qui donc a-t-il si maltraité?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Moi-même.
+
+KARIÔN.
+
+Étais-tu donc un méchant, un perceur de murs?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Non, de par Zeus! Mais vous ne valez rien l'un et l'autre, et il n'est
+pas possible que vous n'ayez point mon argent.
+
+KARIÔN.
+
+O Dèmètèr! quel furieux sykophante nous est venu là! Il est certain
+qu'il est atteint de boulimie.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Toi, tu ne vas pas tarder à venir immédiatement à l'Agora. Il faut que
+sur la roue et dans les tourments tu avoues tes méfaits.
+
+KARIÔN.
+
+Comme tu vas gémir, toi!
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Au nom de Zeus Sauveur, le Dieu a bien mérité de tous les Hellènes, s'il
+met à malemort les mauvais sykophantes.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Malheureux que je suis! Est-ce que tu es complice de ces moqueries? Où
+as-tu été prendre ce vêtement? Hier encore, je t'ai vu avec un manteau
+percé.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Je ne fais aucun cas de toi. Cet anneau que je porte, je l'ai acheté une
+drakhme à Eudèmos.
+
+KARIÔN.
+
+Mais il ne garantit pas de la morsure d'un sykophante.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+N'est-ce point là le comble de l'outrage? Vous plaisantez et vous ne
+dites pas ce que vous faites ici. Vous n'y êtes pour rien de bon.
+
+KARIÔN.
+
+Non, de par Zeus! pas pour ton bien; sois-en convaincu.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+De par Zeus! vous allez dîner tous les deux à mes dépens.
+
+KARIÔN.
+
+En réalité, puisses-tu crever, toi et ton témoin, sans vous être rempli
+le ventre!
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Le nierez-vous, scélérats? Il y a là dedans une grande quantité de
+poissons salés et de viandes rôties. Hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu!
+hu! hu! hu! _(Il flaire.)_
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Misérable! Tu flaires quelque chose?
+
+KARIÔN.
+
+Le froid peut-être, avec le manteau usé qui l'enveloppe.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Et vous supportez de pareilles choses, Zeus, et vous, dieux! Ces gens-là
+m'insulter? J'ai raison de m'indigner, moi, homme de bien et patriote,
+maltraité de la sorte!
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Toi patriote et homme de bien?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Comme pas un.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Voyons, je t'interroge; réponds-moi.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Qu'est-ce à dire?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Es-tu laboureur?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Me crois-tu atteint de mélancolie?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Marchand, alors?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Oui, j'en prends le titre, quand cela tourne bien.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Soit! As-tu appris quelque métier?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Non, de par Zeus!
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Comment et de quoi vivais-tu donc, ne faisant rien?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Je surveille les affaires publiques ou privées, toutes.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Toi? Et de quel droit?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Je le veux.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Comment donc serais-tu un honnête homme, ô perceur de murs, si tu n'as
+d'autre fonction que de te faire détester?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Ce n'est pas mon affaire, imbécile, de servir de toutes mes forces les
+intérêts de la ville?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Est-ce les servir que de se donner beaucoup de mouvement pour rien?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Oui, si l'on vient en aide aux lois établies, et si l'on ne transige
+pas avec les coupables.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Est-ce pour rien que la ville a établi les fonctions judiciaires?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Mais qui accuse?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Celui qui veut.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Ne suis-je pas cet homme, moi? C'est donc à moi que reviennent les
+affaires de l'État?
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+De par Zeus! elles ont alors un mauvais prostate. Mais ne préférerais-tu
+pas, l'âme tranquille, vivre sans rien faire?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+C'est mener la vie d'un mouton que tu veux dire, quand on n'a aucune
+occupation dans la vie.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Ainsi tu ne changerais pas?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Non, quand tu me donnerais Ploutos lui-même et le silphion de Battos.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Mets vite habit bas.
+
+KARIÔN.
+
+Hé! l'homme! on te parle.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Puis, ôte ta chaussure.
+
+KARIÔN.
+
+C'est à toi qu'il dit tout cela.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Qu'il y vienne donc, celui de vous qui voudra!
+
+KARIÔN.
+
+Eh bien! je suis celui-là, moi!
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Malheur à moi! on me dépouille en plein jour.
+
+KARIÔN.
+
+Ah! tu crois bon de te mettre à manger le bien des autres?
+
+LE SYKOPHANTE, _à un témoin_.
+
+Vois-tu ce qu'on fait? Je te prends à témoin.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Mais il se sauve à belles jambes, celui que tu prenais à témoin.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Hélas! on me laisse tout seul.
+
+KARIÔN.
+
+Tu cries maintenant?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Malheur! hélas! encore une fois!
+
+KARIÔN.
+
+Donne-moi donc, toi, ce vieux manteau, que je couvre ce sykophante!
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Non pas, il est depuis longtemps consacré à Ploutos.
+
+KARIÔN.
+
+Où ferait-il meilleur effet que jeté sur les épaules de ce scélérat, de
+ce perceur de murs? Il convient de parer Ploutos de vêtements
+respectables.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Et que fera-t-on des chaussures, dis-moi?
+
+KARIÔN.
+
+Je les attacherai tout de suite à son front, comme on suspend des
+offrandes à des branches d'olivier.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Je m'en vais; car je reconnais que je suis beaucoup plus faible que
+vous. Mais, si je rencontre quelque compagnon, fût-il de bois de
+figuier, je tirerai vengeance aujourd'hui de ce Dieu qui, à lui tout
+seul, renverse ouvertement la démocratie, sans consulter le Conseil et
+l'assemblée des citoyens.
+
+L'HOMME JUSTE.
+
+Or, maintenant que tu marches revêtu de mon armure, cours au bain:
+prends-y la première place et chauffe-toi. Moi-même j'ai occupé ce poste
+autrefois.
+
+KARIÔN.
+
+Mais le baigneur viendra le jeter à la porte en le prenant par les
+génitoires; car, dès qu'il l'aura vu, il reconnaîtra que c'est un fripon
+de mauvaise marque. Pour nous, entrons, afin que tu adresses tes prières
+au Dieu.
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+UNE VIEILLE FEMME.
+
+Hé! amis vieillards, sommes-nous bien devant la maison du nouveau Dieu,
+ou nous sommes-nous absolument trompée de route?
+
+LE CHOEUR.
+
+Non; tu es arrivée à la porte même, ma belle enfant: tu t'informes juste
+à point.
+
+LA VIEILLE.
+
+Voyons, maintenant, je vais appeler quelqu'un de ceux du dedans.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non; c'est inutile, car me voici moi-même tout venu. Seulement il faut
+nous dire au plus tôt pourquoi tu es venue.
+
+LA VIEILLE.
+
+J'ai souffert des choses indignes, injustes, mon très cher ami. Depuis
+que ce Dieu a recouvré la vue, il m'a fait la vie non vivable.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Qu'est-ce donc? Serais-tu donc, toi, un sykophante femelle?
+
+LA VIEILLE.
+
+Non pas, de par Zeus!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Aurais-tu donc, pour boire, tiré une mauvaise lettre?
+
+LA VIEILLE.
+
+Tu railles; et moi j'ai des ennuis cuisants.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ne finiras-tu pas par nous dire quels sont ces ennuis?
+
+LA VIEILLE.
+
+Écoute donc. J'avais pour ami un jeune homme, pauvre il est vrai, mais
+beau, bien fait et honnête. Si j'avais besoin de quelque chose, il
+m'accordait tout gracieusement, gentiment, et moi je le payais de
+retour.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Que te demandait-il donc spécialement, de son côté?
+
+LA VIEILLE.
+
+Pas grand'chose; car il était avec moi d'une réserve extraordinaire:
+tantôt il me demandait vingt drakhmes d'argent pour un manteau, tantôt
+huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter un khitôn pour
+ses soeurs, un mantelet pour sa mère, ou il avait besoin de quatre
+médimnes de blé.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+En effet, tu nous dis là, par Apollôn! des demandes bien modestes, et il
+est clair qu'il y mettait de la réserve.
+
+LA VIEILLE.
+
+Ce n'étaient pas effectivement, ainsi qu'il le disait, des demandes
+intéressées, mais des échanges d'amitié; en portant mon manteau, il se
+rappelait mon souvenir.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tu parles d'un homme éperdument amoureux.
+
+LA VIEILLE.
+
+Mais, maintenant, le perfide n'a plus les mêmes sentiments: il est
+absolument changé. Avec ce gâteau et beaucoup d'autres friandises que je
+lui avais envoyés sur ce plat, je lui faisais dire que je viendrais ce
+soir.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Qu'a-t-il fait? Dis-le-moi.
+
+LA VIEILLE.
+
+Il m'a renvoyé cette tarte au lait à la condition que je ne viendrais
+plus jamais le voir, et, en outre, il m'a fait dire que «jadis les
+Milèsiens étaient braves».
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il est évident que ce garçon n'est pas un imbécile: depuis qu'il est
+riche, il n'aime plus les lentilles; quand il était pauvre, il mangeait
+de tout.
+
+LA VIEILLE.
+
+Alors, chaque jour, j'en jure par les deux Déesses! il était constamment
+à ma porte.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Pour un transport?
+
+LA VIEILLE.
+
+Non, de par Zeus! mais pour le seul plaisir d'entendre ma voix.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et pour recevoir quelque chose.
+
+LA VIEILLE.
+
+Et, j'en atteste Zeus, s'il me voyait triste, il m'appelait d'une voix
+douce: «Mon petit canard, ma petite colombe.»
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Après quoi, sans doute, il demandait pour avoir des chaussures.
+
+LA VIEILLE.
+
+Lors des grands mystères, j'en prends Zeus à témoin, quelqu'un m'ayant
+regardée sur mon char, il me battit pour cela toute la journée, tant ce
+garçon était jaloux.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est probablement qu'il aimait à manger seul.
+
+LA VIEILLE.
+
+Il disait que j'avais les mains tout à fait belles.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Lorsqu'elles lui présentaient vingt drakhmes.
+
+LA VIEILLE.
+
+Il prétendait que ma peau sentait bon.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Sans doute, de par Zeus! quand tu lui versais du Thasos.
+
+LA VIEILLE.
+
+Que mon regard n'était que tendresse et beauté.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Notre homme n'était pas maladroit, mais il s'entendait à gruger les
+ressources d'une vieille en chaleur.
+
+LA VIEILLE.
+
+Ainsi, mon cher, le Dieu n'agit pas en droiture, quand il dit qu'il
+vient toujours en aide aux opprimés.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Que devrait-il faire? Dis-le, et ce sera fait.
+
+LA VIEILLE.
+
+La justice veut, j'en atteste Zeus, que l'on contraigne celui que j'ai
+bien traité à me traiter bien, à son tour; autrement, il n'est pas juste
+qu'il reçoive aucune faveur.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ne s'acquittait-il pas chaque nuit avec toi?
+
+LA VIEILLE.
+
+Mais il disait qu'il ne m'abandonnerait jamais de ma vie.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Fort bien, mais à présent il croit que tu ne vis plus.
+
+LA VIEILLE.
+
+En effet, mon cher ami, le chagrin m'a desséchée.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Dis plutôt putréfiée, si tu veux m'en croire.
+
+LA VIEILLE.
+
+Tu me ferais donc passer par un anneau.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Oui, si cet anneau était le cercle d'un crible.
+
+LA VIEILLE.
+
+Mais, à propos, voici le jeune homme que je suis dès longtemps en train
+d'accuser: il a l'air de se rendre à un gala.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+On le dirait: il s'avance, en effet, portant une couronne et un
+flambeau.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Salut!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+C'est à toi qu'il s'adresse.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ma vieille amie, tu es devenue blanche en peu de temps, de par le Ciel!
+
+LA VIEILLE.
+
+Malheureuse! De quelle insulte je suis abreuvée!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il paraît qu'il y a longtemps qu'il ne t'a vue.
+
+LA VIEILLE.
+
+Longtemps, misérable! Il était chez moi hier.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Il lui arrive le contraire des autres, assurément: quand il est ivre, il
+y voit, sans doute, plus clair.
+
+LA VIEILLE.
+
+Non, mais il continue d'être d'une humeur insolente.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+O Poséidôn, souverain des mers! ô vieilles divinités! que de rides elle
+a sur le visage!
+
+LA VIEILLE.
+
+Ah! ah! N'approche pas ce flambeau!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Elle a raison: si une seule étincelle tombait sur elle, elle brûlerait
+comme une vieille branche d'olivier.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Veux-tu jouer un moment avec moi?
+
+LA VIEILLE.
+
+Où, méchant?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ici: prends des noix.
+
+LA VIEILLE.
+
+A quel jeu?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+A «Combien as-tu de dents?»
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je vais deviner aussi. Elle en a réellement trois ou quatre.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+A l'amende! Elle n'a qu'une seule molaire.
+
+LA VIEILLE.
+
+O le plus méchant de tous les hommes! tu ne me parais pas dans ton bon
+sens, de me laver la tête devant tant de monde.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Tu y gagnerais gros, si on te lavait tout entière.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Non pas, car elle est, pour le moment, bien fardée; mais si on lavait
+cette céruse, on verrait à plein les rides de son visage.
+
+LA VIEILLE.
+
+Tout vieux que tu es, tu me parais bien peu sage.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Il essaie, en effet, de te cajoler; il te caresse la gorge, et il croit
+que je ne le vois pas.
+
+LA VIEILLE.
+
+Non, par Aphroditè! ce n'est pas à moi, infâme!
+
+KHRÉMYLOS.
+
+J'en jure par Hékatè! ce n'est pas cela certainement, je serais en
+démence. Mais, jeune homme, je ne puis te pardonner de haïr cette belle
+enfant.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Moi, je l'adore.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Et pourtant elle t'accuse.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+De quoi?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Elle soutient que tu es un insolent, qui lui a dit: «Jadis les Milèsiens
+étaient braves.»
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Moi, je ne te la disputerai pas.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Pourquoi?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Par respect pour ton âge; avec un autre, je ne souffrirais pas cette
+façon d'agir. A présent, va-t'en, la joie au coeur, et emmène la fille.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Je comprends ton idée; tu ne te soucies pas, sans doute, d'être avec
+elle.
+
+LA VIEILLE.
+
+Et qui le souffrira?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je ne saurais dialoguer avec une vieille qui fait l'amour depuis treize
+mille ans.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Cependant, puisque tu trouvais le vin bon à boire, il faut maintenant
+avaler la lie.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+C'est que c'est une lie tout à fait vieille et rance.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+La passoire corrigera tout cela.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Mais entrons; je veux aller offrir au Dieu ces couronnes que je porte.
+
+LA VIEILLE.
+
+Et moi, je veux aussi lui parler.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Alors, moi, je n'entre pas.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Du courage, n'aie crainte, elle ne te fera pas violence.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ce que tu dis est tout à fait juste. J'ai assez longtemps goudronné
+cette bonne femme.
+
+LA VIEILLE.
+
+Marche; moi, j'entre derrière toi.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Combien cette vieille, j'en prends à témoin Zeus, roi du ciel, est une
+huître fortement collée à ce jeune homme!
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+KARIÔN.
+
+Qui est-ce qui frappe à la porte? Qu'est-ce à dire? Personne ne paraît.
+C'est probablement la porte qui, en bruissant, a gémi.
+
+HERMÈS.
+
+J'ai à te parler, Kariôn; demeure.
+
+KARIÔN.
+
+Holà! dis-moi, est-ce toi qui frappais si rudement à la porte?
+
+HERMÈS.
+
+Non, de par Zeus! mais j'allais le faire, quand tu m'as prévenu en
+ouvrant. Va, cours vite appeler ton maître, puis sa femme et ses
+enfants, puis les serviteurs, puis le chien, puis toi-même, puis le
+cochon.
+
+KARIÔN.
+
+Dis-moi, qu'y a-t-il?
+
+HERMÈS.
+
+Zeus, mon pauvre homme, veut vous entasser tous dans le même plat, et
+vous jeter ensemble dans le Barathron.
+
+KARIÔN.
+
+On coupe la langue au porteur de semblables nouvelles! Mais pourquoi
+songe-t-il à nous traiter de la sorte?
+
+HERMÈS.
+
+Parce que vous avez fait la pire de toutes les choses. Depuis que
+Ploutos a recommencé à voir clair, ni encens, ni laurier, ni gâteau, ni
+victime, personne ne sacrifie plus la moindre offrande aux dieux.
+
+KARIÔN.
+
+Et, de par Zeus! nul ne vous offrira rien; car jadis vous ne songiez
+guère à nous.
+
+HERMÈS.
+
+Pour ce qui est des autres dieux, j'en ai un médiocre souci; mais moi,
+je me meurs, je suis anéanti.
+
+KARIÔN.
+
+Tu as raison.
+
+HERMÈS.
+
+Autrefois, dans les cabarets, j'avais, dès le matin, et sur-le-champ,
+toutes sortes de bonnes choses, gâteaux au vin, miel, figues, tout ce
+qu'il plaît à Hermès de manger. Aujourd'hui, réduit à la misère, je
+demeure couché les jambes croisées.
+
+KARIÔN.
+
+N'est-ce pas de toute justice, toi qui faisais condamner à l'amende ceux
+qui te procuraient ces biens?
+
+HERMÈS.
+
+Malheureux que je suis! c'en est fait du gâteau pétri à mon intention le
+quatrième jour du mois!
+
+KARIÔN.
+
+Tu regrettes ce qui n'est plus, et tu l'appelles en vain.
+
+HERMÈS.
+
+Ah! jambon que je dévorais!
+
+KARIÔN.
+
+Eh bien! joue des jambes, ici, en plein air.
+
+HERMÈS.
+
+Entrailles toutes chaudes que je dévorais!
+
+KARIÔN.
+
+Ce sont des douleurs d'entrailles qui semblent te tourmenter!
+
+HERMÈS.
+
+Ah! coupe remplie d'un égal mélange!
+
+KARIÔN.
+
+Avale celle-ci; fuis et ne te laisse pas devancer!
+
+HERMÈS.
+
+Serais-tu homme à rendre service à un ami?
+
+KARIÔN.
+
+Si le service demandé, je puis le lui rendre.
+
+HERMÈS.
+
+Si tu me procurais un pain bien cuit, et si tu me donnais à manger un
+fort morceau de viande des victimes que vous immolez là dedans?
+
+KARIÔN.
+
+Mais c'est défendu.
+
+HERMÈS.
+
+Cependant, lorsque tu dérobais quelque objet à ton maître, je faisais
+toujours qu'il ne s'en aperçût pas.
+
+KARIÔN.
+
+Afin d'en avoir ta part, perceur de murs: il t'en revenait un gâteau
+bien cuit.
+
+HERMÈS.
+
+Qu'ensuite tu mangeais tout seul.
+
+KARIÔN.
+
+Tu ne partageais pas les coups avec moi, lorsque j'étais pris à faire
+mal.
+
+HERMÈS.
+
+Ne rappelle plus les maux, si tu as pris Phylè; mais, au nom des dieux,
+recevez-moi chez vous.
+
+KARIÔN.
+
+Comment! Tu quitterais les dieux pour rester ici?
+
+HERMÈS.
+
+C'est que chez vous tout est beaucoup mieux.
+
+KARIÔN.
+
+Qu'est-ce donc? Te semble-t-il plus honnête de déserter ainsi?
+
+HERMÈS.
+
+La patrie pour chacun est où l'on est bien.
+
+KARIÔN.
+
+De quelle utilité nous serais-tu, en demeurant ici?
+
+HERMÈS.
+
+Établissez-moi près de la porte, afin de la tourner.
+
+KARIÔN.
+
+De la tourner? Nous n'avons pas besoin de tours.
+
+HERMÈS.
+
+Mais marchand.
+
+KARIÔN.
+
+Non; nous sommes riches. Qu'avons-nous besoin de nourrir un Hermès
+revendeur?
+
+HERMÈS.
+
+Mais au moins agent d'affaires.
+
+KARIÔN.
+
+Agent d'affaires? Pas le moins du monde. Présentement, il ne faut point
+d'affaires, mais des coeurs loyaux.
+
+HERMÈS.
+
+Mais guide.
+
+KARIÔN.
+
+Non, le Dieu y voit clair et nous n'avons plus besoin d'être guidés.
+
+HERMÈS.
+
+Alors, je présiderai aux jeux. Eh bien, que dis-tu? Il convient, en
+effet, à Ploutos, de faire célébrer des jeux musicaux et gymniques.
+
+KARIÔN.
+
+Qu'il est bon d'avoir plusieurs noms! Le voilà qui a trouvé des moyens
+de vivre. Ce n'est pas sans raison que tous les juges tâchent de se
+faire inscrire en même temps à plusieurs tribunaux.
+
+HERMÈS.
+
+Entrerai-je à cette condition?
+
+KARIÔN.
+
+Entre, et va au puits laver les entrailles, pour avoir l'air tout de
+suite d'un bon serviteur.
+
+LE CHOEUR.
+
+_(Lacune.)_
+
+UN PRÊTRE DE ZEUS.
+
+Qui peut me dire au juste où est Khrémylos?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Qu'y a-t-il, mon très bon?
+
+LE PRÊTRE.
+
+Rien que de fâcheux. Car, depuis que Ploutos s'est remis à voir clair,
+je meurs de faim. Je n'ai rien à manger, moi, prêtre de Zeus Sauveur.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Au nom des dieux, quelle en est la cause?
+
+LE PRÊTRE.
+
+Personne ne veut plus sacrifier.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Pourquoi?
+
+LE PRÊTRE.
+
+Parce que tous sont riches. Jadis, quand ils n'avaient rien, le
+marchand, sauvé du péril, immolait une victime, ou l'accusé absous dans
+un procès; un autre faisait-il un sacrifice solennel, il m'invitait,
+moi, prêtre. Aujourd'hui, pas un absolument ne sacrifie, personne
+n'entre dans le temple, si ce n'est plusieurs milliers pour soulager
+leur ventre.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Eh bien, n'en prends-tu pas ta part légitime?
+
+LE PRÊTRE.
+
+Aussi j'ai résolu de dire adieu à Zeus Sauveur et de m'établir ici.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Courage! Tout ira bien, si le Dieu le permet. Zeus Sauveur est ici: il
+est venu de lui-même.
+
+LE PRÊTRE.
+
+Tout ce que tu dis là est excellent.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Attends un peu, et nous allons mettre tout de suite Ploutos à la place
+où Zeus gardait autrefois l'opisthodome de la Déesse. Qu'on m'apporte
+ici des torches allumées, afin que tu les portes devant le Dieu.
+
+LE PRÊTRE.
+
+C'est tout à fait ainsi qu'il faut faire.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Qu'on appelle Ploutos au dehors.
+
+LA VIEILLE FEMME.
+
+Et moi, que ferai-je?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ces marmites, qui nous servent à l'inauguration du Dieu, mets-les sur ta
+tête, et porte-les solennellement: tu as pour cet effet une robe de
+diverses couleurs.
+
+LA VIEILLE.
+
+Mais ce pour quoi je suis venue?
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Tout s'arrangera suivant ton gré. Le jeune homme ira chez toi ce soir.
+
+LA VIEILLE FEMME.
+
+Si, de par Zeus! tu me garantis que ce jeune homme viendra chez moi, je
+porterai les marmites.
+
+KHRÉMYLOS.
+
+Ces marmites sont tout à fait à l'opposé des autres: dans les autres
+marmites la vieillesse se voit par-dessus; dans celles-ci on la voit
+par-dessous.
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous n'avons plus, pour nous, à demeurer ici; retirons-nous à la suite
+des autres: il faut, en chantant, leur servir de cortège.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+ Les Oiseaux
+ Lysistrata
+ Les Thesmophoriazouses ou les femmes aux Fêtes de Dèmètèr
+ Les Grenouilles
+ Les Ekklèsiazouses ou l'Assemblée des Femmes
+ Ploutos
+
+
+
+_Achevé d'imprimer_
+le onze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-sept
+
+PAR
+
+ALPHONSE LEMERRE
+6, RUE DES BERGERS, 6
+_A PARIS_
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome II, by Aristophane
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME II ***
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+The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome II, by Aristophane
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Traduction nouvelle, Tome II
+ Les Oiseaux; Lysistrata; Les Thesmophoriazouses ou les
+ femmes aux Fêtes de Dèmètèr; Les Grenouilles; Les
+ Ekklèsiazouses ou l'Assemblée des Femmes; Ploutos
+
+Author: Aristophane
+
+Commentator: Sully Prudhomme
+
+Translator: Eugène Talbot
+
+Release Date: February 25, 2007 [EBook #20664]
+
+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe,
+Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading
+Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h2>EUGÈNE TALBOT</h2>
+
+<h1>ARISTOPHANE</h1>
+
+<h1>TRADUCTION NOUVELLE</h1>
+
+<h4>PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME</h4>
+
+<hr>
+
+<h2>TOME DEUXIÈME</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<h4>PARIS</h4>
+<h4>ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</h4>
+<h4>23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</h4>
+ </div> </div>
+
+<h4>M DCCC XCVII</h4>
+
+<hr>
+
+<br><br>
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+
+<h2>LES OISEAUX</h2>
+
+<h3>(L'AN 415 AVANT J.-C.)</h3>
+<br>
+
+<p>Deux citoyens, Pisthétéros (Fidèle ami) et Evelpide (Bon espoir),
+dégoûtés de la vie que l'on mène à Athènes, se déterminent à bâtir une
+ville aérienne, Néphélocokkygia (Nuéecoucouville). Tous les hommes
+veulent y venir habiter, mais le poète, enlevant le sceptre aux dieux
+qui ne savent plus maintenir l'ordre sur la terre, chasse
+impitoyablement de la cité nouvelle les prêtres, les devins, les
+philosophes, les poètes, les législateurs, les avocats. On crée des
+divinités à l'image des oiseaux, à qui appartient désormais l'empire du
+monde, et les anciens dieux, bloqués dans l'Olympe, où n'arrive plus
+l'odeur des offrandes, sont forcés d'entrer en composition avec
+Pisthétéros.</p>
+
+<p><i>PERSONNAGES DU DRAME</i></p>
+
+<pre>
+ EVELPIDÈS.
+ PISTHÉTÆROS.
+ LE ROITELET, serviteur de la huppe.
+ LA HUPPE.
+ CHOEUR D'OISEAUX.
+ LE PHOENIKOPTÈRE.
+ HÉRAUTS.
+ UN PRÊTRE.
+ UN POÈTE.
+ UN DISEUR D'ORACLES.
+ LE ROSSIGNOL.
+ PROKNÈ.
+ MÉTÔN, géomètre.
+ UN INSPECTEUR.
+ UN VENDEUR DE DÉCRETS.
+ MESSAGERS.
+ IRIS.
+ UN PARRICIDE.
+ KINÉSIAS, poète dithyrambique.
+ UN SYKOPHANTE.
+ PROMÈTHEUS.
+ POSÉIDÔN.
+ UN TRIBALLE.
+ HÈRAKLÈS.
+ UN ESCLAVE DE PISTHÉTÆROS.
+ XANTHIAS. }esclaves,
+ MANODOROS ou MANÈS } personnages muets.
+</pre>
+
+
+
+<p><i>La scène se passe dans un endroit sauvage, rocailleux, au fond d'une
+forêt.</i></p>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<br>
+
+<h2>LES OISEAUX</h2>
+<br>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS, <i>au geai</i>.</p>
+
+<p>Est-ce tout droit que tu me dis d'aller, du côté où l'on voit cet arbre?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS, <i>tenant une corneille</i>.</p>
+
+<p>La peste te crève! La voilà qui me croasse de revenir en arrière!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi, malheureux, sautillons-nous de haut en bas? Nous nous tuons à
+chercher ainsi notre route de côté et d'autre.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je me suis fié, pour mon malheur, à cette corneille, qui m'a fait
+parcourir deux mille stades de chemin.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et moi je me suis fié, pour mon infortune, à ce geai, qui m'a rongé les
+ongles des doigts.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En quel endroit de la terre sommes-nous? je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>D'ici, retrouverais-tu ta patrie, toi?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! pas plus qu'Exèkestidès.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Malheur!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Allons, mon ami, suis cette route.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Certes, il nous a joué un vilain tour, cet oiseleur du marché à la
+volaille, ce fou de Philokratès, en me disant que ces deux guides seuls,
+parmi les oiseaux, nous diraient où est Tèreus, la huppe, changé en
+oiseau. Il nous a vendu une obole ce geai, fils de Tharrélidès, et trois
+oboles cette corneille qui, l'un et l'autre, ne savent rien que mordre.
+Eh bien! qu'as-tu, maintenant, à ouvrir le bec? Est-ce que tu vas encore
+nous mener de façon à tomber des rochers? Ici, il n'y a pas de route.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et ici, de par Zeus! pas le moindre sentier.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>La corneille ne dit donc rien au sujet de la route? Pas de croassements?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Pas plus maintenant que tout à l'heure.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Enfin, que dit-elle de la route?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que veux-tu qu'elle dise, sinon qu'en les rongeant, elle me mangera les
+doigts?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>N'est-il pas étrange, assurément, que, avec notre désir d'aller aux
+corbeaux et nos préparatifs achevés, nous ne puissions ensuite trouver
+la route? En effet, ô vous, hommes qui assistez à cet entretien, nous
+sommes malades du mal contraire à celui de Sakas. N'étant pas citoyen,
+il veut l'être à toute force, et nous qui sommes d'une tribu et d'une
+famille honorables, citoyens comme nos concitoyens, sans en être chassés
+par personne, nous prenons des deux pieds notre vol loin de notre
+patrie, non point par haine pour cette ville qui n'est pas seulement
+grande et heureusement douée par la nature, mais ouverte à tous pour y
+dépenser leur avoir. En effet, les cigales ne chantent qu'un ou deux
+mois sur les jeunes figuiers, tandis que les Athéniens chantent toute
+leur vie l'air des procès. Voilà pourquoi nous avons entrepris ce
+voyage, et comment, pourvus d'une corbeille, d'une cruche et de myrte,
+nous errons tous deux à la recherche d'un lieu tranquille, où nous
+puissions nous établir et séjourner. Nous nous dirigeons du côté de
+Tèreus la huppe, pour le prier de nous dire si, dans la région où il a
+porté son vol, il a vu quelque part cette sorte de ville.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Holà! hé!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Depuis longtemps la corneille m'indique quelque chose là-haut.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et ce geai aussi ouvre le bec comme pour me montrer quelque chose. Il
+n'est pas possible qu'il n'y ait pas par là des oiseaux. Nous le saurons
+tout de suite en faisant du bruit.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Alors, sais-tu ce qu'il faut faire? Heurte ta jambe contre cette roche.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et toi ta tête; ce sera un double bruit.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Alors, toi, une pierre; prends et frappe.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Très bien, si cela te plaît. Esclave, esclave!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Au lieu de la Huppe, tu appelles: «Esclave!» En place
+d'«Esclave!» il te fallait crier: «Epopoï!»</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Epopoï! Veux-tu que je frappe encore une fois? Epopoï!</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Quels sont ces gens? Qui est-ce qui crie en appelant mon maître?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Apollôn sauveur, quelle ouverture de bec!</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Malheur à moi! ce sont deux oiseleurs!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Voilà un être affreux et d'une vilaine conversation!</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Allez tous deux à la malheure!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais nous ne sommes pas des hommes!</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Qu'êtes-vous donc?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Je suis le Peureux, oiseau de Libyè.</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Des contes!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Regarde plutôt à mes pieds.</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Et l'autre? Quel oiseau est-ce? Tu ne parles pas?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je suis l'Emmerdé, oiseau du Phasis.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et toi, quel animal es-tu, au nom des dieux?</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Je suis un oiseau esclave.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu as été vaincu par quelque coq?</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Non pas; mais lorsque mon maître est devenu huppe, il demanda que, moi
+aussi, je devinsse oiseau, afin d'avoir un compagnon et un serviteur.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'un oiseau a besoin d'un serviteur?</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Lui, du moins, je le crois, parce que jadis il était homme. Tantôt il
+veut manger des anchois de Phalèron; je cours lui chercher des anchois
+dans une écuelle; tantôt il désire de la purée: il lui faut une cuillère
+et une marmite; je cours chercher la cuillère.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est un coureur que cet oiseau. Sais-tu ce qu'il te faut faire,
+Roitelet? Appelle-nous ton maître.</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! il vient de s'endormir, après avoir mangé des baies
+de myrte et quelques moucherons.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Malgré cela, éveille-le!</p>
+
+<p class="stage1">LE ROITELET.</p>
+
+<p>Je suis sûr qu'il va se mettre en colère; mais, pour vous plaire, je
+l'éveillerai. <i>(Il sort.)</i></p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS, <i>au Roitelet qui s'en va.</i></p>
+
+<p>Puisses-tu périr de malemort, toi qui as failli me tuer.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Ah! malheureux que je suis! mon geai s'est envolé de frayeur.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu es bien le plus lâche des animaux: ta frayeur a fait partir le geai.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, toi-même n'as-tu pas fait partir la corneille, en tombant?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non pas, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Où est-elle alors?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Elle s'est envolée.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et tu ne l'as pas fait partir! O mon bon, comme tu es brave!</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Ouvre l'huis, pour que je sorte.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! quel est cet animal? Quel plumage! Quel appendice de
+triple aigrette!</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Quelles sont ces gens qui me cherchent?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Les douze dieux semblent t'avoir mis en piteux état.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Ne vous riez pas de moi en voyant mon plumage! Car, ô étrangers,
+autrefois j'étais homme.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Nous ne rions pas de toi.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais de quoi?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Ton bec nous paraît risible.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>C'est pourtant comme cela que Sophoklès me traite indignement dans ses
+tragédies, moi Tèreus.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu es donc Tèreus? Simple oiseau ou paon?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Oiseau.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Où sont donc tes plumes?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Elles sont tombées.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Est-ce par suite de quelque maladie?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Non; mais, en hiver, tous les oiseaux muent, et nous reprenons ensuite
+d'autres plumes. Mais vous deux, dites-moi, qui êtes-vous?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Nous? Des mortels.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>De quel pays?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>De celui où sont les belles trières.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Êtes-vous hèliastes?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Absolument le contraire: antihèliastes.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>On sème donc là-bas de cette graine?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu n'en recueillerais pas beaucoup en cherchant dans nos champs.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Quelles pressantes affaires vous ont fait venir ici?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Le désir de converser avec toi.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Parce que, d'abord, tu as été homme comme nous, jadis; parce que tu as
+dû de l'argent, comme nous, jadis; parce que tu aimais à ne pas le
+rendre, comme nous, jadis. Puis, ayant changé ta nature en celle
+d'oiseau, tu as promené ton vol circulaire sur la terre et sur la mer.
+Et c'est la raison pour laquelle tu as l'intelligence de l'homme mêlée à
+celle de l'oiseau. Aussi sommes-nous venus ici tous deux vers toi te
+prier de nous dire s'il y a quelque cité de laine épaisse, comme une
+couverture moelleuse où l'on goûte le repos.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Alors tu cherches une ville plus grande que celle des fils de Kranaos?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Pas plus grande, mais qui nous convienne mieux.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Il est clair que tu cherches un gouvernement aristocratique.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Moi? Pas du tout: je déteste même le fils de Skellios.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Quelle ville habiteriez-vous donc le plus volontiers?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Celle où la plus grande affaire serait d'entendre à ma porte, dès le
+matin, quelque ami me dire: «Au nom de Zeus Olympien, présente-toi chez
+moi de bonne heure, toi et tes enfants, au sortir du bain: je dois
+donner un repas de noces; n'y manque pas surtout; autrement, ne mets
+jamais les pieds chez moi, quand je serai dans le malheur.»</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu as la passion des grandes infortunes! Et toi?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>J'ai une passion semblable, moi.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et laquelle?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Celle d'une cité où, en me rencontrant, le père d'un joli garçon me dise
+d'un ton de reproche, comme offensé par moi: «Vraiment, Stilbonidès, en
+voilà une belle conduite! Tu rencontres mon fils revenant du bain et du
+gymnase, et pas un baiser, pas une parole, pas une caresse, pas un
+attouchement de toi, l'ami du père!»</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mon pauvre homme, pour quelles tristes choses tu te passionnes! Eh bien,
+il y a une ville heureuse, telle que vous le dites, sur les côtes de la
+mer Erythræa.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Malheur! Ne nous parle pas d'une ville maritime: un beau matin on y
+verrait aborder la Salaminienne amenant un huissier. As-tu une ville
+hellénique à nous proposer?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Pourquoi n'iriez-vous pas habiter Lépréon, en Élis?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Par les dieux! sans l'avoir vue, j'ai en horreur Lépréon, à cause de
+Mélanthios.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Il y a encore dans la Lokris la ville des Opontiens; vous pourriez y
+habiter.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais moi je ne voudrais pas être Opontien, pour un talent d'or. Et
+quelle est la vie qu'on mène chez les oiseaux? Tu dois le savoir
+parfaitement.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Pas désagréable à vivre: premièrement il faut s'y passer de bourse.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Vous avez ainsi retiré de la vie une grande source de fraudes.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Notre nourriture, cueillie dans les jardins, est le sésame blanc, le
+myrte, les pavots et la menthe.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais alors vous êtes en quête d'une vie de nouveaux mariés.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Hé! hé! J'entrevois un grand dessein pour la race des oiseaux: elle
+deviendrait puissante, si vous m'obéissiez.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et comment t'obéirions-nous?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Comment vous m'obéiriez? Tout d'abord ne voltigez pas n'importe où, bec
+ouvert: c'est une habitude malséante. Chez nous quand il y a des gens
+volages, on dit: «Quel est cet oiseau?» Et Téléas répond: «C'est un
+homme sans équilibre, un oiseau qui vole, un être inconsidéré, qui ne
+saurait jamais rester en place.»</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Par Dionysos! tes railleries portent juste. Que pourrions-nous donc
+faire?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Bâtissez une ville.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et quelle ville bâtirions-nous, nous autres oiseaux?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vrai? Oh! la sotte parole lâchée! Regarde en bas.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Je regarde.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tourne le cou.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>De par Zeus! quelle jouissance, si je me déboîte la tête!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>As-tu vu quelque chose?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Oui, les nuages et le ciel.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Eh bien! n'est-ce pas le pôle des oiseaux?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Le pôle? Comment cela?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Comme qui dirait le lieu. Attendu que cela tourne et traverse tout, on
+l'appelle pôle. Une fois bâti et fortifié par vous, on l'appellera
+police. Alors vous régnerez sur les hommes, ainsi que sur les
+sauterelles; et les dieux, vous les ferez mourir de faim comme les
+Mèliens.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>De quelle manière?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>L'air est entre le ciel et la terre; et de même que, quand nous voulons
+aller à Delphoe, nous demandons passage aux Boeotiens, ainsi, quand les
+hommes sacrifieront aux dieux, si les dieux ne nous paient pas tribut,
+votre ville, étrangère pour eux, et l'espace empêcheront de monter la
+fumée des cuisses.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Par la Terre, les filets, les nuées, les rets, je n'ai jamais
+entendu dessein mieux imaginé. Aussi suis-je tout prêt à bâtir la ville
+avec toi, si le projet a l'approbation des autres oiseaux.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qui donc leur exposera l'affaire?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Toi. Jadis ils étaient barbares; mais moi je leur ai enseigné le
+langage, depuis mon long séjour avec eux.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Comment les convoqueras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Aisément. Je vais entrer tout de suite dans le taillis, éveiller ma
+chère Aèdôn, et nous leur ferons appel. Dès qu'ils auront entendu notre
+voix, ils voleront ici à tire-d'ailes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O toi, le plus aimable des oiseaux, ne tarde pas davantage. Je t'en
+prie, entre au plus vite dans le taillis, et éveille Aèdôn.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Allons, ma compagne, cesse de sommeiller; fais jaillir de ta bouche
+divine les notes des hymnes sacrés; gémis sur mon fils et le tien, le
+déplorable Itys, en gazouillements harmonieux, sortis de ton bec agile.
+Ta voix pure monte à travers le smilax couronné de feuillage, jusqu'au
+trône de Zeus où Phoebos à la chevelure d'or répond à tes élégies par le
+son de sa lyre d'ivoire et préside aux danses des dieux; et de leurs
+bouches immortelles s'élance le concert plaintif des bienheureuses
+divinités. <i>(On entend le son d'une flûte.)</i></p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O Zeus souverain! quelle voix charmante pour un si petit oiseau! Quelle
+douceur de miel répandue sur le taillis entier!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Holà!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il? Te tairas-tu?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>La Huppe prépare de nouveaux chants.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE, <i>dans le taillis</i>.</p>
+
+<p>Epopopopopopopopopopoï! Io, Io! Venez, venez, venez, venez, venez ici, ô
+mes compagnons ailés; vous qui paissez les sillons fertiles des
+laboureurs, tribus innombrables de mangeurs d'orge, famille des
+cueilleurs de graines, au vol rapide, au gosier mélodieux; vous qui,
+dans la plaine labourée, gazouillez, autour de la glèbe, cette chanson
+d'une voix légère: «Tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio;» et vous
+aussi qui dans les jardins, sous les feuillages du lierre, faites
+entendre vos accents; et vous qui, sur les montagnes, becquetez les
+olives sauvages et les arbouses, hâtez-vous de voler vers mes
+chansons.--Trioto, trioto, totobrix!--Et vous, vous encore qui, dans les
+vallons marécageux, dévorez les cousins à la trompe aiguë, qui habitez
+les terrains humides de rosée et les prairies aimables de Marathôn,
+francolin au plumage émaillé de mille couleurs, troupe d'alcyons volant
+sur les flots gonflés de la mer, venez apprendre la nouvelle. Nous
+rassemblons ici toutes les tribus des oiseaux au long cou. Un vieillard
+habile est venu, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez
+tous à cette conférence, ici, ici, ici, ici.--Torotorotorotorotix.
+Kikkabau, kikkabau. Torotorotorotorolililix.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vois-tu quelque oiseau?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn! pas un; et pourtant je suis là bouche béante à
+regarder le ciel.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ce n'était guère la peine, ce semble, que la Huppe allât couver dans le
+taillis, à la façon du pluvier.</p>
+
+<p class="stage1">LE PHOENIKOPTÈRE.</p>
+
+<p>Torotix, torotix.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, on s'avance, c'est quelque oiseau qui arrive.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! un oiseau. Quel est-il? N'est-ce pas un paon?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>La Huppe nous le dira. Quel est cet oiseau?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un de ces oiseaux ordinaires comme vous en voyez tous les
+jours, mais un oiseau de marais.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oh! oh! il est beau, et d'un rouge phoenikien.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Sans doute; aussi l'appelle-t-on Phoenikoptère.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Ohé! dis donc, toi!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'as-tu à crier?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Un autre oiseau que voici.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Par Zeus! c'en est effectivement un autre; il doit être étranger. Quel
+peut être ce singulier prophète, cet oiseau de montagnes?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Son nom est le Mède.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le Mède! Oh! souverain Hèraklès! Comment, s'il est Mède, a-t-il pu, sans
+chameau, voler ici?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>En voici un autre qui a pris une aigrette.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quel prodige est-ce là? Tu n'es donc pas la seule huppe, et il y en a
+une autre.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais celle-ci est née de Philoklès, par la huppe; et moi, je suis le
+grand-père de cette dernière: c'est comme si tu disais: «Hipponikos issu
+de Kallias, et Kallias d'Hipponikos.»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Kallias est donc un oiseau? Comme il mue!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est qu'étant généreux, il est plumé par les sykophantes, et les
+femelles lui arrachent aussi des plumes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O Poséidôn! voici un autre oiseau de couleurs nuancées: comment
+l'appelle-t-on?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Lui? Le katophagas!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il y a donc d'autres katophagas que Kléonymos?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Comment alors se fait-il, si ce n'est pas Kléonymos, qu'il ait perdu son
+aigrette?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais cependant que signifie cette affluence d'oiseaux à aigrettes?
+Viennent-ils pour le diaulos?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Ils font comme les Kariens, mon bon, qui habitent les aigrettes de la
+terre, pour cause de sûreté.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O Poséidôn, ne vois-tu pas quelle terrible agglomération d'oiseaux?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Souverain Apollôn, quelle nuée! Iou! Iou! Leurs ailes étendues ne
+laissent plus voir l'entrée.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Voici la perdrix, et cet autre, de par Zeus! c'est le francolin; puis le
+pénélops, et celui-ci l'alcyon.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et quel est celui qui vient derrière?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Celui-ci? Le kèrylos.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce kèrylos est donc un oiseau?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il n'y a pas Sporgilos? Voici la chouette.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Qui a donc amené une chouette à Athènes?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>A la suite pie, tourterelle, alouette, éléas, hypothymis, colombe,
+nertos, épervier, ramier, coucou, rouget, kéblépyris, porphyris,
+kerkhné, plongeon, pie-grièche, orfraie, pivert.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Que d'oiseaux!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Que de merles! Comme ils gazouillent, comme ils arrivent à
+grands cris!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'ils nous menacent? Oh! là, là! Ils ouvrent le bec, ils nous
+regardent, toi et moi.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Cela me paraît être ainsi.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Popopopopopop! Où est celui qui m'a appelé? Dans quel endroit se
+tient-il?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Je suis ici depuis longtemps, et je ne lâche pas mes amis.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Tititititititititi! Quelle bonne idée as-tu à me communiquer?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>D'un intérêt commun, sûre, juste, agréable, utile. Deux hommes d'un
+jugement délié sont venus ici me trouver.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Où? Comment? Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Je dis que, de chez les hommes, deux vieillards sont venus me parler
+d'une affaire prodigieuse.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Oh! quelle faute! C'est la plus grosse depuis que je suis né! Que
+dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Que mes paroles ne t'effraient pas.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>J'ai accueilli deux hommes qui désirent vivement notre alliance.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et tu as fait cela?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Je l'ai fait, et je m'en réjouis.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et ils sont maintenant chez nous?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Comme je suis chez vous moi-même?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Ea! Ea! Trahison! Sacrilège! Un ami, nourri avec nous des produits de
+nos campagnes, a violé nos antiques lois, violé les serments des
+oiseaux. Il m'a attiré dans un piège, il m'a jeté en proie à une race
+impie qui, depuis qu'elle existe, m'a déclaré la guerre. Nous aurons,
+plus tard, une explication avec cet oiseau; mais il faut commencer par
+le châtiment de ces deux vieillards et les mettre en pièces.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'en est fait de nous!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est pourtant toi seul qui es la cause de tous les maux qui nous
+arrivent. Pourquoi m'as-tu amené ici?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Afin de t'avoir pour compagnon.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Pour me faire pleurer de grands malheurs.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En vérité, tu radotes absolument. Comment pleureras-tu donc, quand une
+fois tu auras les deux yeux arrachés?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Io! Io! En avant, attaque, élance-toi sur l'ennemi, verse le sang,
+déploie tes ailes de toutes parts, enveloppe-le. Il faut qu'ils
+gémissent tous les deux et qu'ils servent de pâture à notre bec. Il n'y
+a ni montagne ombragée, ni nuage aérien, ni mer chenue, qui les dérobe à
+ma poursuite. Hâtons-nous de les plumer et de les déchirer. Où est le
+taxiarkhe? Qu'il lance l'aile droite!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Nous y voilà! Où fuirai-je, infortuné?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Eh! l'ami! Tu ne tiens pas bon?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Pour être écharpé par ce monde-là?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et comment te figures-tu leur échapper?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop comment.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Moi, je te dirai qu'il faut combattre de pied ferme et prendre les
+marmites.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>A quoi ces marmites nous serviront-elles?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>La chouette ne nous attaquera pas.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais ces oiseaux armés de serres crochues?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Empoigne la broche et brandis-la devant toi.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et mes yeux?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Couvre-les avec ce vinaigrier ou avec ce plat.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>O homme de génie, quelle bonne invention, quel stratagème! Tu l'emportes
+sur Nikias, en fait de machines.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Eleleleu! En avant, bec baissé: pas de délai! tire, déchire, frappe,
+écorche, et casse d'abord la marmite.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais, dites-moi, vous les plus cruels de tous les animaux, pourquoi
+voulez-vous mettre à mal ces deux hommes qui ne vous ont rien fait, et
+déchirer des gens de la parenté et de la tribu de ma femme?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Devons-nous les épargner plus que des loups? De quels autres plus grands
+ennemis tirerions-nous vengeance?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais s'ils sont vos ennemis de race, ils sont vos amis de coeur, et
+c'est pour vous donner un conseil utile qu'ils viennent vers vous.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quel conseil utile pourraient nous donner, quelle parole nous faire
+entendre, ceux qui furent les ennemis de nos pères?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais, certes, c'est de leurs ennemis que les sages apprennent le plus.
+La prudence sauve tout. D'un ami on n'a rien à apprendre; un ennemi vous
+y contraint. Et d'abord les cités ont appris de leurs ennemis, et non de
+leurs amis, à bâtir des murailles élevées, à construire des vaisseaux
+longs: et cette science sauve nos enfants, notre ménage, notre avoir.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Eh bien! écoutons leurs paroles, c'est notre avis: nous y trouvons
+avantage; on peut entendre quelque sage conseil de la bouche même de ses
+ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ils ont l'air de se relâcher de leur colère. Retire ta jambe en arrière.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>C'est justice, et vous m'en devez de la reconnaissance.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Non, jamais jusqu'ici, en aucune affaire, nous ne t'avons été opposés.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Plus pacifique est leur conduite envers nous. La marmite et les deux
+plats, pose-les à terre. La lance ou plutôt la broche en main,
+promenons-nous à l'intérieur du camp, l'oeil sur la marmite, et de près,
+car il ne faut pas fuir.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>A merveille; mais, si nous mourons, en quel endroit de la terre
+serons-nous enterrés?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le Kéramique nous recevra. Pour être enterrés aux frais de l'État, nous
+dirons aux stratèges que c'est en combattant contre les ennemis que nous
+sommes morts à Ornéæ.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Que chacun reprenne son rang à la même place; déposez votre courage et
+votre colère, comme un hoplite, et informons-nous quelles sont ces gens,
+d'où ils viennent, et dans quelle intention. Ohé! la Huppe, je
+t'appelle.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Tu m'appelles, et que veux-tu savoir?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qui sont ces hommes? D'où viennent-ils?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Deux étrangers de la sage Hellas.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quelle aventure les a conduits chez les Oiseaux?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Le goût de notre genre de vie, le désir d'habiter et de rester toujours
+avec toi.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Et quels sont leurs propos?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Incroyables, inouïs.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Voient-ils quel avantage peut résulter de leur séjour auprès de moi, et
+qui les engage à demeurer ici pour avoir de quoi vaincre leur ennemi ou
+rendre service à leurs amis?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Ils parlent d'une grande félicité, indicible, incroyable; que tout est à
+toi ici, là, partout, et ils s'efforcent de le prouver.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Sont-ils fous?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>On ne peut dire combien ils sont sensés.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quoi! Ils ont leur bon sens?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Les plus fins renards: subtilité, astuce, rouerie, fleur de ruse de la
+tête aux pieds.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qu'ils me parlent, qu'ils me parlent, fais-les venir. Car d'entendre
+d'eux les choses que tu me dis, j'en ai des ailes au dos.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Allons, toi et toi, reprenez cette armure, et suspendez-la, avec espoir
+de la bonne chance, dans l'âtre, près de la crémaillère. Quant à toi,
+expose à ceux-ci les projets en vue desquels je les ai réunis, parle.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn! je n'en ferai rien, à moins qu'ils ne conviennent avec
+moi d'une convention pareille à celle que fit avec sa femme ce singe de
+fabricant d'épées, de ne point me mordre, de ne point m'arracher les
+testicules, de ne pas me fouiller...</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Le... Mais non, pas du tout.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, je veux dire les deux yeux.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Je te le promets.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Jure-le-moi à l'instant.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Je le jure, à condition que j'aurai les suffrages de tous les juges et
+de tous les spectateurs.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Convenu.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et, si je manque de parole, de ne l'emporter que d'une voix.</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Écoutez, peuples! Que les hoplites reprennent leurs armes sur-le-champ,
+qu'ils retournent chez eux et qu'ils voient ce que nous aurons inscrit
+sur les tableaux.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Rusé toujours et partout, tel est le caractère essentiel de l'homme.
+Parle-moi, cependant. Peut-être as-tu par devers toi quelque avis utile
+que tu négliges de me dire, ou quelque moyen d'étendre ma puissance, qui
+a échappé à mon manque de pénétration. Toi, dis-moi ce que tu veux faire
+dans notre intérêt mutuel; car si tu réussis à me procurer quelque
+avantage, le profit en sera commun. Et, d'abord, pour quel motif es-tu
+venu? quelle a été ton intention? Dis-le hardiment; nous ne romprons
+point la trêve avant de t'avoir entendu.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'en brûle d'envie: j'ai un discours en pâte, que rien ne
+m'empêche de pétrir. Esclave, apporte une couronne. De l'eau à verser
+sur les mains! Qu'on me l'apporte vite.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Est-ce que nous allons nous mettre à table, ou quelque chose comme cela?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais j'essaie de dire quelque chose de grand, de
+succulent, qui remue l'âme de ceux qui sont là: tant je souffre pour
+vous qui, jadis, ayant été rois...</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Nous, rois? Et de qui?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vous! De tout ce qui existe; de moi, d'abord, de celui-ci et de Zeus
+lui-même; car vous êtes plus anciens et plus vieux que Kronos, que les
+Titans et que la Terre.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Que la Terre?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn!</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>De par Zeus! je ne m'en doutais pas.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'est que tu es un ignorant, un insouciant, et que tu n'as jamais
+feuilleté Æsopos, qui dit que l'alouette naquit avant tous les autres
+oiseaux, avant la Terre même; ensuite que son père mourut de maladie;
+que la Terre n'existait pas encore; qu'il resta cinq jours sans
+sépulture; et qu'elle, dans cet embarras, ensevelit son père dans sa
+tête.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Ainsi, le père de l'alouette est maintenant enseveli à Képhalè?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Eh bien! si les oiseaux ont précédé la Terre, précédé les dieux, leur
+ancienneté ne légitime-t-elle pas leur royauté?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn! Il faut donc absolument que tu aiguises ton bec en vue
+de l'avenir.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Zeus ne se pressera pas de céder le sceptre au pivert.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que ce ne soient pas les dieux, mais les oiseaux qui, jadis, aient régné
+sur les hommes, on en a beaucoup de preuves. Et tout d'abord je vous
+citerai le coq qui, le premier, a été chef et souverain de tous les
+Perses, avant Daréios et Mégabyzos: aussi l'appelle-t-on l'oiseau
+persan, à cause de cette antique souveraineté.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est donc pour cela qu'aujourd'hui même, il marche comme le Grand Roi,
+la tête couronnée, seul entre les oiseaux, de la tiare droite.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il avait alors tant de vigueur, de grandeur et de puissance,
+qu'aujourd'hui encore, par un effet de son ancienne force, dès qu'il
+fait entendre son chant matinal, tous courent à l'ouvrage, forgerons,
+potiers, corroyeurs, cordonniers, baigneurs, boulangers, armuriers,
+tourneurs de lyres et de boucliers: ils se chaussent et vont au travail
+quand la nuit dure encore.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu peux m'interroger là-dessus. Il est cause que j'ai eu le malheur de
+perdre une læna en laine de Phrygia. Invité à un banquet qui se donnait
+à la ville pour le dixième jour après la naissance d'un enfant, je bois
+et je m'endors. Alors, avant que les autres se soient assis à table, le
+coq chante, et moi, croyant qu'il est jour, je sors pour me rendre à
+Alimos; bientôt, à peine me suis-je glissé hors des murs, qu'un voleur
+d'habits me frappe d'un coup de bâton dans le dos; je tombe, je veux
+crier, mais il m'avait subtilisé mon manteau.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le milan était alors chef et roi des Hellènes.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Des Hellènes?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et c'est lui qui, le premier, leur apprit, lorsqu'il était roi, à
+s'incliner devant les milans.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Par Dionysos! un jour que je m'étais incliné de la sorte en voyant un
+milan, je m'étendis, la bouche ouverte, et j'avalai une obole! Voilà
+comment je rapportai à la maison mon sac vide.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>A leur tour, l'Ægyptos et la Phoenikè tout entière ont eu pour roi le
+coucou, et quand le coucou criait: «Coucou!» alors tous les Phoenikiens
+moissonnaient le blé et l'orge dans les champs.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et de là sans doute le proverbe authentique: «Coucou! Les circoncis aux
+champs!»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Telle était la force de leur pouvoir, que, dans toutes les villes des
+Hellènes où il y avait un roi, Agamemnôn ou Ménélaos, un oiseau siégeait
+sur les sceptres, et partageait les présents offerts au prince.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! j'ignorais cela, moi: aussi l'étonnement me prenait quand un
+Priamos paraissait, dans les tragédies, portant un oiseau qui se
+dressait pour observer si Lysikratès recevrait quelque présent.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais voici le plus fort de tout: Zeus, qui règne aujourd'hui, est
+représenté ayant un aigle sur la tête, en sa qualité de roi; sa fille
+porte une chouette, et Apollôn, comme serviteur, un épervier.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! tu dis vrai. Pourquoi ont-ils ces attributs?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Afin que, dans les sacrifices, lorsqu'on dépose entre leurs mains,
+suivant le rit prescrit, les entrailles des victimes, les oiseaux en
+aient leur part, même avant Zeus. Pas un homme alors ne jurait par un
+dieu, mais tous juraient par les oiseaux. Lampôn, aujourd'hui même
+encore, jure par l'oie quand il fait quelque friponnerie, tellement tout
+le monde alors vous tenait pour grands et pour saints, tandis qu'on vous
+traite maintenant d'esclaves, de niais, de Manès; on vous jette des
+pierres comme à des fous, et, jusque dans les lieux sacrés, il n'y a pas
+un oiseleur qui ne vous tende lacets, pièges, gluaux, barreaux, réseaux,
+filets, rets. Une fois pris, ils vous vendent en masse: les acheteurs
+vous tâtent. Encore, s'ils se contentaient d'agir de la sorte, en vous
+faisant rôtir et servir, mais ils râpent du fromage, qu'ils mêlent à de
+l'huile, du silphion et du vinaigre, ils écrasent le tout où ils versent
+un assaisonnement doux et gras, puis ils vous arrosent de cette sauce
+bouillante ainsi que des charognes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Homme, tu viens de nous tenir un bien triste, bien triste langage.
+Combien je déplore la lâcheté de mes pères, qui ne m'ont pas transmis
+les honneurs légués par leurs ancêtres! Enfin la divinité et la bonne
+chance te font venir à moi comme un sauveur. Aussi je te confie mes
+petits et moi-même en toute sécurité. Mais que faut-il faire?
+Dis-le-nous maintenant: car la vie sera sans prix pour nous, si nous ne
+recouvrons pas, de quelque manière, notre souveraineté.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et d'abord mon avis est qu'il y ait une ville des oiseaux, et que tout
+l'espace circulaire et intermédiaire soit clos de grosses briques cuites
+comme à Babylôn.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>O Kébryôn! ô Porphyriôn! quel redoutable rempart!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ensuite, quand le mur sera élevé, on redemandera l'empire à Zeus; et,
+s'il dit qu'il ne veut pas, s'il ne revient pas tout de suite sur sa
+décision, il faut lui déclarer la guerre sainte et défendre aux dieux de
+traverser, en vrais libertins, votre domaine, pour descendre coucher
+avec des Alkmènès, des Alopès, des Sémélès: s'ils y viennent, mettez le
+scellé sur leurs instruments de plaisir, afin qu'ils n'en aient plus la
+jouissance. Pour les hommes, je vous engage à leur dépêcher un autre
+oiseau, qui leur enjoigne de la part des oiseaux, rois du monde, de
+sacrifier désormais aux oiseaux et ensuite aux dieux, puis d'adjoindre
+convenablement à chaque divinité l'oiseau qui aura le plus de rapport
+avec elle. Sacrifie-t-on à Aphroditè, il faut offrir du froment à la
+piette. Si on offre une brebis à Poséidôn, il faut donner du froment au
+canard. Si l'on sacrifie à Hèraklès, il faut sacrifier à la mouette des
+gâteaux miellés. Si l'on immole un bélier à Zeus, roi des dieux, le
+roitelet, en sa qualité de roi des oiseaux, devra recevoir, avant Zeus
+même, le sacrifice d'un moucheron mâle.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Je suis ravi de ce sacrifice d'un moucheron. Qu'il tonne maintenant, le
+pauvre Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais comment les hommes nous prendront-ils pour des dieux, et non pour
+des geais, nous qui volons et qui avons des ailes?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu extravagues. Hé! de par Zeus! Hermès, tout dieu qu'il est, vole et
+porte des ailes, ainsi qu'un grand nombre d'autres dieux. Et d'abord la
+Victoire prend son vol avec des ailes d'or; et, de par Zeus! l'Amour en
+fait autant. Et Homèros prétend qu'Iris ressemble à une timide colombe.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et Zeus tonnant ne lance-t-il pas sur nous la foudre ailée?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Si donc les hommes, par ignorance, vous comptent pour rien et ne croient
+qu'aux dieux de l'Olympos, il faut alors lancer une nuée de moineaux et
+d'oiseaux granivores qui pillent toutes les semences de leurs campagnes,
+et que Dèmètèr leur mesure le froment, quand ils seront dans la misère.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Elle ne voudra pas, de par Zeus! mais tu la verras alléguer des
+prétextes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En outre, que les corbeaux fondant sur les attelages qui labourent la
+terre, et sur les troupeaux, leur crèvent les yeux, en manière de
+preuve, et qu'ensuite le médecin Apollôn les guérisse; on le paie pour
+cela.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Oh! non, pas avant que j'aie vendu mes deux petits boeufs.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais si les hommes vous regardent toi comme dieu, toi comme la vie, toi
+comme la Terre, toi comme Kronos, toi comme Poséidôn, tous les biens
+leur arriveront.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>De ces biens dis-m'en un seul.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Premièrement les sauterelles ne rongeront plus les vignes en fleurs: un
+bataillon de chouettes et de crécerelles les dévorera. Les moucherons et
+les kinips ne mangeront plus les figues: tout cela sera nettoyé par une
+troupe de grives.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et pour les enrichir, que ferons-nous? Car chez eux c'est une passion
+violente.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>A ceux qui vous consulteront, on donnera les meilleures mines; on
+indiquera au devin les marchés avantageux, et il ne périra plus un seul
+marin.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Comment n'en périra-t-il plus?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Toujours l'oiseau, consulté sur la navigation, répondra: «Aujourd'hui,
+ne mets pas à la voile, il y aura tempête. Aujourd'hui, mets à la voile,
+il y aura profit.»</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>J'achète un bateau et je navigue: je ne veux plus rester chez vous.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ils indiqueront aux hommes les trésors enfouis par leurs pères; ils
+savent où est l'argent. Aussi dit-on partout: «Personne ne sait où gît
+mon trésor, si ce n'est peut-être quelque oiseau.»</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Je frète un bateau, j'achète une pioche, et je déterre les vases pleins
+d'or.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Mais comment leur donner la santé, qui est chez les dieux?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>S'ils sont heureux, n'est-ce pas la meilleure santé? Sache-le, un homme
+malheureux ne se porte jamais bien.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Comment parviendront-ils à la vieillesse? car elle est aussi dans
+l'Olympos; ou faudra-t-il qu'ils meurent enfants?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais, par Zeus! les oiseaux ajouteront trois cents ans à leur vie.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Pris sur qui?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Sur qui? Sur eux-mêmes. Ne sais-tu pas que la corneille babillarde vit
+cinq âges d'hommes?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Ah! ah! Comme voilà pour nous de bien meilleurs rois que Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Bien meilleurs, n'est-ce pas? Et d'abord nous n'avons pas besoin de leur
+bâtir des temples de marbre, ni de les fermer avec des portes d'or: ils
+habiteront sous l'épaisseur des bois, sous les yeuses; puis les
+vénérables parmi les oiseaux auront pour temple un olivier. Sans aller à
+Delphoe ou auprès d'Ammôn, nous leur offrirons ici des sacrifices.
+Debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, nous leur
+présenterons une poignée d'orge ou de blé et nous les prierons, les
+mains étendues, de nous donner une part de leurs biens, et nous les
+aurons aussitôt en échange de quelques grains de froment.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>O vieillard, qui m'es devenu si cher, après m'avoir été si odieux, il
+n'est plus possible que je m'écarte désormais volontairement de tes
+avis. Confiant dans tes paroles, j'ai menacé, j'ai juré que si, lié avec
+moi par des promesses loyales, sincères, sacrées, tu marches contre les
+dieux, unis toi et moi par la même pensée, les dieux n'useront pas
+longtemps le sceptre qui est à moi. Oui, tout ce qu'il faut exécuter par
+la force, nous nous en chargeons; tout ce qui dépend du conseil et de la
+délibération repose sur toi.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! ce n'est plus pour nous le moment de sommeiller, ni de
+temporiser à la façon de Nikias; mais il faut agir au plus vite. Et
+d'abord entrez dans mon nid, sur ma paille, sur les feuilles sèches que
+voici, et dites-moi votre nom.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'est chose facile: mon nom est Pisthétæros.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Et lui?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Evelpidès, du dême de Krios.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Bonne chance à tous les deux!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Nous acceptons l'augure.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Entrez donc.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Allons. Toi, sers-nous de guide.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Allez.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Hé! hé! l'ami! reviens vite sur tes pas. Voyons, voyons, dis-nous un
+peu. Comment, moi et mon compagnon, vivrons-nous avec vous la gent
+ailée, étant tous deux sans ailes?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Facilement.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vois maintenant comme dans les fables æsopiques il est dit que le renard
+fit un jour imprudemment société avec l'aigle.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Ne crains rien. Vous mangerez d'une certaine racine qui vous donnera des
+ailes à tous les deux.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Entrons donc. Tiens, Xanthias et toi, Manodoros, prenez notre bagage.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Holà, toi! Je t'appelle, je t'appelle!</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Pourquoi m'appelles-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Emmène ces gens faire un bon dîner avec toi; mais le rossignol aux doux
+chants, dont la voix égale celle des Muses, laisse-le ici près de nous,
+en nous quittant, afin que nous en soyons charmés.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oh! de par Zeus! cède à leurs désirs. Fais sortir l'aimable oiseau des
+joncs à ombelles.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Fais-le sortir, au nom des dieux, afin que nous voyions l'oiseau
+chanteur.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Puisqu'il vous plaît ainsi, je dois le faire. Sors, Proknè, et
+montre-toi à nos hôtes. <i>(Proknè paraît.)</i></p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O Zeus vénéré, quelle jolie petite personne ailée! Quelle délicatesse,
+quel éclat!</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Sais-tu que je la cajolerais avec plaisir?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quelle riche parure d'or! On dirait d'une vierge.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Je serais tout à fait en humeur de lui donner des baisers.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais, mon pauvre garçon, elle a un bec long de deux broches.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, de par Zeus! il n'y a qu'à enlever l'écaillé qui lui couvre la
+tête, et à lui donner ensuite de bons baisers.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Allons-nous-en.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Guide-nous, et à la Bonne Fortune!</p>
+
+<p class="stage1">PARABASE <i>ou</i> CHOEUR.</p>
+
+<p>O aimée, ô charmante, ô la plus chérie de toute la gent ailée, compagne
+de mes chants, rossignole, nourrie avec moi, tu es venue, tu es venue,
+on te voit, tu m'apportes ton chant suave. Allons, toi qui modules sur
+la flûte harmonieuse des accents printaniers, prélude à mes anapestes.
+<i>(On entend le son d'une flûte.)</i></p>
+
+<p>Voyons, humains, aveugles de nature, êtres semblables à des feuilles,
+créatures de rien, pétris de boue, pareils à des ombres, inintelligents,
+privés d'ailes, éphémères, infortunés mortels, qu'on prendrait pour des
+songes, prêtez l'oreille à nous, qui sommes immortels, durant toujours,
+aériens, exempts de vieillesse, occupés de pensées impérissables. Quand
+vous aurez appris parfaitement de nous les phénomènes d'en haut, la
+nature des oiseaux, la genèse des dieux et des fleuves, de l'Érébos et
+du Khaos, votre science parfaite vous permettra de dire adieu de ma part
+à Prodikos pour le reste.</p>
+
+<p>Le Khaos, la Nuit, le noir Érébos et le vaste Tartaros existaient au
+commencement: il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le sein
+infini de l'Érébos, la Nuit aux ailes noires enfante d'abord un oeuf
+sans germe, d'où, après des révolutions d'années, naquit le gracieux
+Érôs au dos brillant de deux ailes d'or, semblable aux tourbillons
+roulés par le vent. Érôs, uni au Khaos ailé et ténébreux, dans le vaste
+Tartaros, engendra notre race, et la produisit tout d'abord à la
+lumière. Ainsi, à l'origine, la race des immortels n'existait pas
+encore, avant qu'Érôs eût tout uni. Les éléments une fois unis les uns
+aux autres, parut le Ciel, l'Océan, la Terre et les dieux bienheureux,
+race éternelle. Voilà comment nous sommes les plus anciens de tous les
+bienheureux: que nous sommes fils d'Érôs, mille preuves l'attestent.
+Nous avons des ailes et nous sommes avec ceux qui aiment. Nombre de
+beaux garçons, qui avaient juré le contraire, au déclin de leur
+jeunesse, ont éprouvé notre puissance, et se sont prêtés à des amants
+qui offraient l'un une caille, l'autre un porphyrion, celui-ci une oie,
+celui-là un oiseau persique. Les mortels, c'est de nous, oiseaux, qu'ils
+reçoivent les plus grands services. D'abord nous leur indiquons les
+saisons, printemps, hiver, automne: semer, lorsque la grue, sonnant de
+la trompette, émigré vers la Libyè et avertit le nocher de suspendre le
+gouvernail et de dormir; elle conseille à Orestès de se tisser une læna,
+afin qu'il n'aille pas, parce qu'il grelotte, dépouiller autrui. Le
+milan, à son tour, par sa venue, annonce une autre saison, c'est-à-dire
+le moment de tondre la toison printanière des brebis; puis l'hirondelle,
+quand il faut vendre la læna et acheter un vêtement de toile. Nous
+sommes pour vous Ammôn, Delphoe, Dôdônè, Phoebos Apollôn. Vous commencez
+par aller vers les oiseaux pour régler toutes choses, commerce, vivres,
+choix d'un époux; vous regardez comme oiseau tout ce qui sert à la
+divination: une parole est pour vous un oiseau; un éternuement, vous
+l'appelez oiseau; une rencontre, oiseau; une voix, oiseau; un esclave,
+oiseau; un âne, oiseau. N'est-il pas évident que nous sommes pour vous
+un prophétique Apollôn?</p>
+
+<p>Si donc vous nous croyez des dieux, vous pouvez user de nous comme de
+Muses prophétiques, brises, saisons, hiver, été, moyenne chaleur: nous
+n'irons pas nous asseoir là-haut majestueusement, au milieu des nuages,
+comme Zeus; mais, présents, nous vous donnerons à vous-mêmes, à vos
+enfants et aux enfants de vos enfants, richesse, bonheur, santé, paix,
+jeunesse, rire, choeurs de danse, festins, et le lait des oiseaux: si
+bien que vous serez écrasés sous les biens, tant vous serez riches tous.</p>
+
+<p>Muse bocagère--tio tio tio tio tio tio tiotinx--aux accords variés, toi
+avec qui, moi, dans les bois ou sur les sommets montagneux,--tio, tio,
+tio, tiotinx,--assis sous un frêne à la chevelure feuillue,--tio, tio,
+tio, tiotinx,--de mon gosier flexible je tire des chants religieux en
+l'honneur de Pan, mêlés aux danses consacrées à la Mère qui règne sur
+les montagnes,--to to to to to to to to totinx,--et là, Phrynikhos,
+comme une abeille, cueille le fruit de ses chants parfumés d'ambroisie
+et ne cesse d'en apporter les doux accents,--tio tio tio tiotinx.</p>
+
+<p>Si quelqu'un de vous, spectateurs, désire mener désormais une vie
+agréable avec les oiseaux, qu'il vienne vers nous. En effet, ce qui est
+ici honteux ou interdit par la loi, tout cela est beau chez nous autres
+oiseaux. Si la loi proclame honteux ici de battre son père, il est beau
+chez nous, ici, de courir sus à son père et de le frapper en disant:
+«Dresse ton éperon, si tu combats.» S'il y a chez vous un esclave
+fugitif marqué d'un fer chaud, on l'appellera chez nous un francolin aux
+plumes bigarrées. S'il se trouve chez vous un Phrygien, tel que
+Spintharos, ce sera ici un Phrygilos de la race de Philèmôn. Si c'est un
+esclave de Karia comme Exèkestidès, qu'il choisisse parmi nous ses
+aïeux, et on verra paraître des confrères. Si le fils de Pisias veut
+livrer les portes aux infâmes, qu'il devienne perdrix, oiselet de son
+père: chez nous il n'y a pas de honte à fuir comme une perdrix.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les cygnes--tio tio tio tio tio tio tiotinx--mêlent
+ensemble leur voix et battent des ailes pour chanter Apollôn,--tio tio
+tio tiotinx,--posés sur la rive de l'Hèbros,--tio tio tio
+tiotinx;--leur voix a traversé les nuages éthérés: l'étonnement a saisi
+les diverses tribus des bêtes sauvages; les flots se calment sous une
+sérénité sans brise,--totototototototototinx;--tout l'Olympos en
+retentit; la surprise saisit les divinités souveraines; filles de
+l'Olympos, les Kharites et les Muses répètent la mélodie,--tio tio tio
+tiotinx.</p>
+
+<p>Rien n'est meilleur ni plus agréable que d'avoir des ailes. Et d'abord
+si l'un de vous, spectateurs, était ailé, et qu'il fût tourmenté par la
+faim devant les choeurs tragiques, il n'aurait qu'à s'envoler chez lui,
+y dîner, et, rassasié, revoler vers nous. Si parmi vous un Patroklidès
+quelconque se sentait pressé de besoin, il ne salirait pas son manteau,
+mais il s'envolerait, puis, après avoir pété et repris haleine, il
+reprendrait son vol. S'il se trouvait chez nous quelque amant, et qu'il
+aperçût le mari de sa maîtresse au banc des conseillers, il partirait
+d'entre vous en déployant ses ailes, cajolerait la femme et reviendrait
+ensuite à sa place. Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de
+plus précieux? Et, de fait, Diitréphès, qui n'a que des ailes d'osier, a
+été élu phylarkhe, puis hipparkhe: sorti de rien, il s'est élevé très
+haut, et il est aujourd'hui un hippalektryôn aux plumes jaunes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Voilà qui est fait. Par Zeus! je n'ai jamais vu d'affaire plus
+plaisante.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>De quoi ris-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>De tes bouts d'aile. Sais-tu à quoi tu ressembles absolument avec ton
+plumage? A une oie grossièrement ébauchée.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et toi à un merle, dont la tête a été plumée.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'est nous qui nous sommes imposé ces ressemblances, et, pour parler
+avec Æskhylos, non pas à l'aide des plumes d'autrui, mais avec les
+nôtres.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Voyons, que faut-il faire?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il faut d'abord donner à notre ville un nom grand, magnifique, et
+ensuite sacrifier aux dieux.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est aussi mon avis.</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Voyons, quel nom donnerons-nous à la ville?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Voulez-vous que ce grand nom soit emprunté à Lakédæmôn? Lui
+donnerons-nous le nom de Sparte?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! moi donner le nom de Sparte à ma cité! Je ne voudrais pas
+du tout, même pour mon grabat, avoir de la sparterie.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Alors, quel nom lui donnerons-nous?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Un terme emprunté aux nuages et aux régions éthérées, quelque chose de
+bien ronflant.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Veux-tu Néphélokokkygia?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Le beau nom vraiment, le grand nom que tu as trouvé là! Est-ce
+que c'est la Néphélokokkygia où sont les biens immenses de Théagénès et
+tous ceux d'Æskhinès?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'est plutôt la plaine de Phlégra, où les dieux écrasèrent de leurs
+traits la révolte des Fils de la Terre.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Chose brillante que cette ville! Mais quel dieu en sera le patron? Pour
+qui tisserons-nous le péplos?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Pourquoi ne choisissons-nous pas Athèna Polias?</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Oh! comme ce serait une ville bien policée que celle où une déesse, née
+femme, se dresserait armée de pied en cap, et où Klisthénès manierait
+la navette!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et qui gardera le rempart pélasgique?</p>
+
+<p class="stage1">LA HUPPE.</p>
+
+<p>Un oiseau, l'un des nôtres, de race persique, qu'on proclame partout le
+plus brave de tous, le poussin d'Arès.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>O noble poussin, que voilà donc un dieu bien fait pour habiter sur des
+rochers!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Or çà, maintenant, toi, va-t'en dans les airs te mettre au service de
+ceux qui construisent les murs; porte des moellons, mets-toi tout nu et
+gâche du mortier, monte l'auge, tombe de l'échelle, pose des
+sentinelles, entretiens le feu constamment, fais la ronde, une clochette
+à la main, et endors-toi ici: envoie ensuite un héraut vers les dieux,
+là-haut, et un autre de là-haut vers les hommes, en has, et de là
+reviens vers moi.</p>
+
+<p class="stage1">EVELPIDÈS.</p>
+
+<p>Et toi, qui restes ici, pleure auprès de moi.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Va, mon bon, où je t'envoie; car sans toi rien de ce que je dis ne
+s'exécutera. Pour moi, je vais offrir un sacrifice aux nouvelles
+divinités, et appeler un prêtre qui préside à la cérémonie. Enfant,
+enfant, apporte la corbeille et le bassin.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Je fais ce que tu fais, je veux ce que tu veux: je t'engage à adresser
+aux dieux de grandes et solennelles prières et à immoler une victime en
+signe de reconnaissance. Va, va, va; fais retentir l'hymne pythien, et
+que Khæris accompagne nos chants!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS, <i>au joueur de flûte.</i></p>
+
+<p>Toi, cesse de souffler. Par Hèraklès! qu'est-ce que cela? De par Zeus!
+j'ai vu bien des prodiges; mais je n'avais pas encore vu de corbeau
+muselé. Prêtre, fais ton office: sacrifie aux nouveaux dieux.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Je le fais. Mais où est celui qui tient la corbeille? Invoquez la Hèstia
+des oiseaux, le milan protecteur du Foyer, les oiseaux, olympiens et
+olympiennes, dieux et déesses, toutes et tous.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O Épervier de Sounion, salut, prince pélasgique.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Salut encore au Cygne pythien et dèlien, à Lèto, mère des cailles, à
+Artémis Chardonneret.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il n'y a plus d'Artémis Kolænis, mais Artémis Chardonneret.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Et Sabazios Pinson, et l'Autruche, mère vénérée des hommes!...</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Souveraine Kybélè, Autruche, mère de Kléokritos!</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Donne aux Néphélokokkygiens santé et prospérité, ainsi qu'aux citoyens
+de Khios.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je suis heureux de voir des citoyens de Khios établis partout.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Aux héros, aux oiseaux, aux enfants des héros, au porphyrion, au
+pélican, au pélékinos, au flexis, au tétras, au paon, à la hulotte, à la
+sarcelle, à l'élasa, au héron, au plongeon, au bec-figue, à la mésange!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Finis, ou va-t'en aux corbeaux, finis ton appel! Iou! Iou! A quel
+sacrifice, malheureux, invites-tu les aigles de mer et les vautours? Ne
+vois-tu pas qu'un seul milan s'envolerait en emportant tout cela? Loin
+de nous, toi et tes bandelettes! Je ferai bien moi-même et sans plus ce
+sacrifice.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Il faut encore que, pour l'aspersion, j'entonne un nouvel hymne sacré,
+et que j'invoque les Bienheureux, ou du moins l'un d'eux, si toutefois
+vous avez là quelque mets convenable. Car vos offrandes présentes ne
+sont guère que des poils et des cornes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Adressons nos sacrifices et nos prières aux dieux ailés.</p>
+
+<p class="stage1">UN POÈTE.</p>
+
+<p>Néphélokokkygia la bienheureuse, célèbre-la, Muse, dans tes chants
+mélodieux!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quel est cet être? D'où vient-il? Dis-moi, qui es-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>Je suis un chanteur d'hymnes, aux sons doux comme le miel, un zélé
+serviteur des Muses, selon Homèros.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Au fait, tu es un esclave et tu as les cheveux longs!</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>Non pas, mais nous tous, poètes, nous sommes, selon Homèros, les zélés
+serviteurs des Muses.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il n'est donc pas étonnant que tu aies un manteau troué. Mais pourquoi
+donc, ô poète, as-tu la malechance de venir ici?</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>J'ai fait des vers pour votre Néphélokokkygia, nombre de beaux
+dithyrambes et de parthénies dans le goût de Simonidès.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et quand les as-tu faits? depuis combien de temps?</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>Il y a longtemps, longtemps, que je chante cette cité.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais je célèbre à l'instant même son dixième jour, et je viens de la
+nommer comme on fait pour les petits enfants.</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>La parole des Muses est rapide; elle vole comme les coursiers. Et toi,
+vénérable fondateur d'Ætna, toi de qui le nom rappelle les sacrifices
+sacrés, fais-nous tel don que tu voudrais pour ta personne; que ta
+bienveillance nous l'accorde.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ce maudit poète va nous donner de la tablature, si nous ne lui octroyons
+quelque chose qui nous en débarrasse. Holà! toi qui as une casaque
+par-dessus ta tunique, quitte-la et fais-en présent à ce poète habile.
+Prends cette casaque: tu m'as l'air tout transi.</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>Ma Muse chérie reçoit volontiers ce présent; mais toi, prête-moi une
+oreille attentive à ce chant pindarique.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Cet homme ne nous délivrera pas de lui!</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>Parmi les Skythes nomades erre Stratôn, qui n'a pas même un léger tissu
+pour se vêtir: il s'en va sans gloire, sans casaque et sans tunique. Tu
+comprends ce que je dis?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je comprends que tu veux recevoir la tunique. Dépouille-toi; il faut
+rendre service au poète. Prends et va-t'en.</p>
+
+<p class="stage1">LE POÈTE.</p>
+
+<p>Je m'en vais, et, en m'en allant, je composerai ces vers pour honorer la
+ville: «Dieu au trône d'or, célèbre la cité frissonnante et glacée: j'ai
+parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la!»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! te voilà maintenant à l'abri du froid, avec la
+tunique que tu as reçue. Par Zeus! je ne pensais pas que ce maudit homme
+eût si promptement entendu parler de notre ville. Reprends l'aspersoir
+et fais le tour de l'autel.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Faites silence!</p>
+
+<p class="stage1">UN DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Ne touche pas au bouc.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qui es-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Qui? Un diseur d'oracles.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Va-t'en gémir.</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Malheureux! ne traite pas légèrement les choses divines. Il y a un
+oracle de Bakis, qui concerne directement Néphélokokkygia.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Pourquoi, alors, n'as-tu pas énoncé cet oracle avant que j'eusse bâti la
+ville?</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Le ciel m'en empêchait.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais il n'y a rien de tel que d'entendre les paroles mêmes.</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>«Quand les loups et les vieilles corneilles habiteront ensemble l'espace
+qui sépare Korinthos de Sikyôn...»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que les Korinthiens ont de commun avec moi?</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Par ces mots, Bakis désigne l'air. «... Que d'abord on immole à Pandôra
+un bélier à la toison blanche; et que celui qui, le premier, sera le
+prophète de vraies paroles, on lui donne un manteau propre et des
+chaussures neuves.»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Y a-t-il aussi les chaussures?</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Prends le papyrus. «Qu'on lui donne aussi une fiole et une large part
+des entrailles.»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Y a-t-il aussi le don des entrailles?</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Prends le papyrus. «Et si tu fais, jeune homme, ce que je te prescris,
+tu seras aigle dans les nuées; mais si tu ne le fais pas, tu ne seras ni
+tourterelle, ni aigle, ni pivert.»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Y a-t-il encore cela?</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Prends le papyrus.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Cet oracle, assurément, ne ressemble en rien à celui que j'ai écrit sous
+la dictée d'Apollôn: «Si un charlatan vient, sans être appelé, gêner les
+sacrificateurs et réclamer une part des entrailles, il faut, à l'instant
+même, lui caresser les côtes.»</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Tu divagues, je crois.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Prends le papyrus. «Et ne le ménage pas, fût-ce un aigle dans les nuées,
+fût-ce Lampôn ou le grand Diopithès.»</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Y a-t-il cela?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Prends le papyrus et va-t'en aux corbeaux!</p>
+
+<p class="stage1">LE DISEUR D'ORACLES.</p>
+
+<p>Malheur à moi!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Cours tout de suite ailleurs débiter tes oracles.</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Je viens auprès de vous.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Autre fâcheux! Que viens-tu faire ici? Quel est ton dessein? l'idée de
+ton voyage? ta démarche de porteur de kothurne?</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Je veux toiser l'air et vous le partager en rues.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, quel homme es-tu?</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Qui je suis? Métôn, que connaissent la Hellas et Kolônos.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Dis-moi, qu'est-ce que tu as avec toi?</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Des mesures de l'air. Sache, en effet, tout d'abord, que l'air dans son
+entier est absolument semblable à un four. A l'aide de cette règle
+courbe, tombant d'en haut, et en y ajustant le compas... Comprends-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je n'y comprends rien.</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>J'applique une règle droite, de manière à ce que tu aies un cercle
+tétragone; au centre est l'Agora, les rues qui y conduisent sont droites
+et convergentes au centre, ainsi que d'un astre, qui est rond de sa
+nature, partent des rayons droits qui brillent dans tous les sens.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Cet homme est un Thalès... Métôn?</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu sais combien je t'aime, moi? Mais, si tu veux m'en croire, rebrousse
+chemin.</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Quel danger y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le même qu'à Lakédæmôn: la xénélasia; il y pleut nombre de coups à
+travers la ville.</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Est-ce que vous êtes en sédition?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non pas, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Comment, alors?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Nous avons pris la résolution unanime de balayer tous les charlatans.</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Je m'esquive.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop si tu n'es pas en retard: l'orage approche: il est
+là.</p>
+
+<p class="stage1">MÉTÔN.</p>
+
+<p>Malheur à moi!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ne l'avais-je pas dit depuis longtemps? Va-t'en prendre tes mesures
+ailleurs!</p>
+
+<p class="stage1">UN INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Où sont les proxènes?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quel est ce Sardanapalos?</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Je viens ici en qualité d'Inspecteur, élu par la fève, pour surveiller
+Néphélokokkygia.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En qualité d'Inspecteur? Et qui t'envoie ici?</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Un mauvais décret de Téléas.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Veux-tu, moyennant salaire, ne rien faire et décamper?</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Oui, au nom des dieux. Je pourrais, en effet, assister à l'assemblée, si
+je restais là-bas. Je suis chargé d'une affaire pour Pharnakès.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Va-t'en avec ceci: c'est ton salaire. <i>(Il le bat.)</i></p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que cela?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>L'assemblée relative à Pharnakès.</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Des témoins! On me frappe, moi, un Inspecteur!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu ne décampes pas? Tu n'emportes pas les urnes? N'est-ce pas étrange?
+On envoie déjà des Inspecteurs à notre ville, avant même qu'on ait
+sacrifié aux dieux!</p>
+
+<p class="stage1">UN VENDEUR DE DÉCRETS.</p>
+
+<p>«Si quelque Néphélokokkygien fait tort à un Athénien...»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ce maudit papyrus?</p>
+
+<p class="stage1">LE VENDEUR DE DÉCRETS.</p>
+
+<p>Je suis Vendeur de décrets, et je viens ici vous vendre les lois
+nouvelles.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Lesquelles?</p>
+
+<p class="stage1">LE VENDEUR DE DÉCRETS.</p>
+
+<p>«Ordre aux Néphélokokkygiens d'user des mesures, des poids et des
+décrets prescrits aux Olophyxiens.»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et toi tu vas user tout de suite de ceux qui sont prescrits aux
+Ototyxiens.</p>
+
+<p class="stage1">LE VENDEUR DE DÉCRETS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! que fais-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Remporte-moi ces lois! Je t'en ferai voir aujourd'hui de rudes.</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR, <i>revenant</i>.</p>
+
+<p>J'assigne Pisthétæros, pour fait d'outrages, au mois de Mounykhiôn.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vraiment, l'homme! Tu es encore ici?</p>
+
+<p class="stage1">LE VENDEUR DE DÉCRETS.</p>
+
+<p>«Et si quelqu'un chasse les magistrats et ne les reçoit pas,
+conformément à la stèle...»</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ah! quelle misère! Et toi aussi te voilà encore!</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Je te mettrai à mal, et je te fais condamner à dix mille drakhmes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et moi je vais briser tes urnes.</p>
+
+<p class="stage1">L'INSPECTEUR.</p>
+
+<p>Souviens-toi du moment où tu as fait tes ordures près de la stèle, le
+soir.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Fi! Qu'on le saisisse! Eh bien! tu ne restes pas?</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Allons-nous-en d'ici au plus vite; et à l'intérieur sacrifions le bouc
+aux dieux.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Désormais c'est à moi, qui vois tout, qui domine tout, que tous les
+mortels offriront des sacrifices et de solennelles prières. Car mes
+regards embrassent la terre entière; je préserve les fruits en fleur, en
+détruisant la race des bêtes de toute espèce, qui, dans la terre,
+dévorent de leurs mâchoires insatiables les germes sortant du calice, et
+sur les arbres les fruits qui s'y étalent; je tue celles qui, dans les
+jardins embaumés, portent le ravage de leur contact funeste: les
+reptiles et les animaux voraces qui tombent sous mon aile périssent tous
+jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, plus que jamais, on proclame cet édit: «Celui de vous qui
+tuera Diagoras de Mèlos, recevra un talent; si quelqu'un tue quelqu'un
+des tyrans morts, il recevra un talent.» Nous aussi, nous voulons
+aujourd'hui promulguer ce décret: «Si quelqu'un de vous tue Philokratès
+le Strouthien, il recevra un talent; s'il l'amène vif, il en aura
+quatre; car c'est lui qui, faisant des paquets de pinsons, en vend sept
+pour une obole; puis il souffle les grives, les étale et les torture;
+aux merles, il passe des plumes dans les narines; il rassemble des
+pigeons et les tient clos, puis il les contraint à servir d'appelants,
+enfermés dans le filet.» Voilà le décret que nous voulons publier; et si
+quelqu'un de vous nourrit des oiseaux captifs dans sa cour, nous lui
+disons de leur donner la volée. Si vous n'obéissez pas, saisis par les
+oiseaux, enchaînés aussitôt, vous servirez d'appelants.</p>
+
+<p>Heureuse la gent ailée! L'hiver, ils ne s'enveloppent point de lænas;
+l'été, le rayon lumineux ne nous accable pas d'une chaleur suffocante.
+Mais c'est dans des prés fleuris que j'habite, au sein des feuillages,
+lorsque la divine cigale, folle de soleil, émet son chant strident à la
+chaleur de midi: j'hiverne dans les antres creux, jouant avec les
+nymphes des montagnes; au printemps, nous paissons le myrte virginal,
+aux baies blanches, et les fruits du jardin des Kharites.</p>
+
+<p>Aux juges nous voulons dire un mot sur la victoire: nos biens, s'ils
+nous l'accordent, nous les leur donnerons à tous, présents plus précieux
+que ceux qui furent offerts à Alexandros. Et d'abord, chose que tout
+juge souhaite le plus, les chouettes ne vous manqueront jamais, celles
+du Laurion: elles logeront chez vous, elles nicheront dans vos bourses,
+et pondront de la petite monnaie. En outre, vous habiterez comme dans
+des temples, vu que nous élèverons le faîte de vos maisons en forme
+d'aigle. Si vous exercez une modeste magistrature, et si vous voulez y
+rapiner quelque chose, nous donnerons à vos mains les serres de
+l'épervier. Si vous dînez quelque part, nous vous enverrons un vaste
+jabot. Mais si vous ne nous accordez pas le prix, faites-vous forger des
+ombrelles de cuivre, et portez-les comme on en met aux statues. Gare à
+celui de vous qui n'en aura pas: quand vous aurez une khlamyde blanche,
+vous éprouverez alors notre pire vengeance: tous les oiseaux foireront
+sur vous.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oiseaux, nos sacrifices ont été favorables. Mais je m'étonne qu'il ne
+vienne des remparts aucun messager nous annoncer comment s'y passent les
+affaires. En voici un pourtant qui accourt, hors d'haleine, comme le
+long de l'Alphéios.</p>
+
+<p class="stage1">UN PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où est
+Pisthétæros, notre chef?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le voici.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>On a bâti la muraille.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Bonne nouvelle!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>Très bel ouvrage et des plus magnifiques! En haut, elle est si large que
+Proxénidès le Vautour et Théagénès, sur deux chars qui se croiseraient,
+feraient courir leur attelage, les chevaux en fussent-ils grands comme
+le Cheval de bois.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti
+cette oeuvre gigantesque?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>Les oiseaux. Nul autre qu'eux n'était là: ni tuilier ægyptien, ni
+tailleur de pierre, ni charpentier: ils ont tout fait de leurs mains:
+aussi suis-je émerveillé. De la Libyè sont venues trente mille grues,
+qui avaient avalé les pierres d'assises; les râles les ont équarries de
+leurs becs: dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau
+était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qui leur préparait le mortier?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>Des hérons dans des auges.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et comment transportaient-ils ce mortier?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>Voici, mon bon, une invention des plus ingénieuses. Les oies, se servant
+de leurs pattes comme de pelles, battaient le mortier et l'entassaient
+dans les auges.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ah! vraiment, que ne ferait-on pas avec les pattes?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>En même temps, de par Zeus! les canes, la ceinture serrée, portaient des
+briques; en haut, la truelle au dos, comme des mères leurs enfants, le
+mortier au bec, voltigeaient les hirondelles.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quel besoin, après cela, de salarier des mercenaires? Voyons,
+maintenant, quels oiseaux ont construit la charpente du mur?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>Comme charpentiers des plus habiles étaient les pélicans, qui, de leurs
+becs, équarrissaient les portes: on eût dit le bruit des haches dans un
+chantier naval. Et maintenant tout est garni de portes, verrouillé et
+bien gardé; on fait la ronde, la cloche circule, partout sont posées des
+sentinelles et des feux allumés sur les tours. Mais je cours vite me
+laver: à toi à présent de faire le reste.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Eh bien, que fais-tu? Tu t'étonnes de ce que la muraille a été bâtie si
+vite?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oui, par les dieux! et cela en vaut la peine; car, en vérité, tout cela
+me paraît mensonges. Mais voici un garde qui nous arrive de la ville en
+messager; il a l'oeil tout en feu.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME MESSAGER.</p>
+
+<p>Iou Iou! Iou Iou! Iou Iou!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME MESSAGER.</p>
+
+<p>Le plus affreux outrage! Je ne sais quel dieu, envoyé par Zeus, a
+franchi nos portes et pris son vol en l'air, à l'insu des geais, nos
+gardes de jour.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Terrible affaire, indigne forfait! Mais quel dieu?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME MESSAGER.</p>
+
+<p>Nous ne savons pas: il avait des ailes, c'est ce que nous savons.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il fallait absolument envoyer des péripoles à sa poursuite!</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME MESSAGER.</p>
+
+<p>Mais nous avons envoyé trente mille éperviers comme archers à cheval;
+toute la gent aux ongles crochus s'est mise en campagne, crécerelle,
+buse, vautour, chouette, aigle; leur élan, leurs ailes, leurs battements
+agitent l'air, à la recherche du dieu. Il n'est pas bien loin, il doit
+être près d'ici.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il faut donc prendre les frondes et les flèches: que tout serviteur soit
+ici! Vise, frappe! Donne-moi une fronde.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Une guerre éclate, guerre indicible, entre moi et les dieux. Que tout le
+monde garde l'air nuageux, fils de l'Érébos, pour qu'aucun dieu ne le
+traverse à mon insu; que chacun ait l'oeil au guet à l'entour. Comme
+s'il planait près d'ici un génie aérien, un bruit d'ailes se fait
+entendre.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Holà! toi, où, où, où voles-tu? Reste tranquille, ne bouge pas, demeure
+ici: suspends ta course. Qui es-tu? D'où viens-tu? Dis tout de suite
+d'où part ton essor.</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Je viens de chez les dieux de l'Olympos.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quel est ton nom? Navire ou Casquette?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Iris la rapide.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Paralienne ou Salaminienne?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce cela?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il n'y a pas là, pour la saisir, une buse ailée?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Me saisir? Qu'est-ce donc que cette indignité?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu pousseras de grands soupirs.</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>C'est quelque chose d'inimaginable.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Par quelles portes as-tu franchi la muraille, misérable?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Mais je ne sais pas, de par Zeus! par quelles portes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu l'entends, comme elle raille. T'es-tu présentée aux officiers des
+geais? Tu ne dis rien? Avais-tu un cachet scellé par les cigognes?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cette absurdité?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu n'en avais pas?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Es-tu dans ton bon sens?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Aucun sauf-conduit ne t'a été donné par un chef des oiseaux?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>De par Zeus! pas un seul ne m'en a donné, pauvre fou.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et c'est comme cela que tu prends ton vol en silence au travers d'une
+ville étrangère et de l'espace?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Et par quelle autre route doivent voler les dieux?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>De par Zeus! je ne sais pas, moi; mais par celle-là, non.</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Tu me manques d'égards, maintenant.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Sais-tu que jamais aucune Iris n'aurait été plus justement mise à mort,
+si l'on te traitait comme tu mérites!</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Mais je suis immortelle.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu n'en mourrais pas moins. Ce serait, à mon avis, user avec nous d'un
+procédé des plus étranges, si, quand le reste nous obéit, vous autres
+dieux vous faisiez les insolents, et ne compreniez pas qu'il vous faut
+céder, à votre tour, aux plus forts. Mais, dis-moi, où diriges-tu ta
+navigation aérienne?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Moi? Je vole vers les hommes, de la part de mon père, pour leur dire de
+sacrifier aux dieux de l'Olympos, d'immoler brebis et boeufs sur les
+autels, et de remplir les rues de fumée.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? A quels dieux?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>A quels dieux? A nous, les dieux du ciel.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vous êtes des dieux?</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Y a-t-il quelque autre dieu?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Les oiseaux sont aujourd'hui des dieux pour les hommes: c'est à eux
+qu'il faut sacrifier, et non à Zeus, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Insensé, insensé, n'excite pas le courroux terrible des dieux, de peur
+que la Justice, armée de la cognée de Zeus, n'extermine toute race, et
+que la flamme ne brûle ton corps et les portiques de tes demeures des
+mêmes traits que Lykimnios.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Écoute toi-même: cesse ces criailleries: sois tranquille. Voyons, me
+prends-tu pour un Lydien ou un Phrygien, et penses-tu m'épouvanter avec
+tes grands mots? Sais-tu que, si Zeus m'ennuie encore, je me jette sur
+ses palais et sur la demeure d'Amphiôn, avec les aigles porte-feu, et je
+réduis tout en cendres; puis je détacherai dans le ciel, contre lui, des
+porphyrions revêtus de peaux de léopard, au nombre de plus de six cents.
+Un seul porphyrion lui donna, jadis, tant de mal! Quant à toi, sa
+messagère, si tu me causes quelque ennui, je commence par t'étendre les
+jambes en l'air, tout Iris que tu es, puis je t'ouvre les cuisses et tu
+seras étonnée comment un homme si vieux renouvelle, trois fois de suite,
+son assaut.</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Puisses-tu crever, imbécile, avec un pareil langage!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ne vas-tu pas te sauver? Décampe vite! Gare les coups!</p>
+
+<p class="stage1">IRIS.</p>
+
+<p>Si mon père ne met pas fin à tes insultes...</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ah, mais! Est-ce que tu ne t'envoles pas ailleurs en foudroyer de plus
+novices?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Nous défendons aux dieux, issus de Zeus, de traverser désormais notre
+ville, et aux mortels de leur envoyer par ici la fumée.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il est étrange que le héraut envoyé par nous aux mortels ne soit pas
+encore de retour.</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>O Pisthétæros, ô le fortuné, ô le très sage, ô le très illustre, ô le
+très sage, ô le très charmant, ô le trois fois heureux, ô... souffle-moi
+donc.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>D'une couronne d'or, pour ta sagesse, te couronnent et t'honorent tous
+les peuples.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je l'accepte. Et pourquoi les peuples me font-ils cet honneur?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>O fondateur d'une très illustre ville aérienne, tu ne sais pas quelle
+vénération elle te procure parmi les hommes, et combien tu as de gens
+passionnés pour ce pays. En effet, avant que tu eusses fondé cette
+ville, tous les hommes avaient alors la lakonomanie, on laissait croître
+les cheveux, on jeûnait, on était sale, on sokratisait, on portait des
+bâtons; aujourd'hui on a changé de mode, on a l'ornithomanie, on se
+plaît à faire tout à l'instar des oiseaux: et d'abord, dès la pointe du
+jour, tout le monde déniche, comme nous, pour aller à la pâture; puis on
+vole droit aux affiches, on y dévore les décrets. L'ornithomanie est si
+forte, qu'un grand nombre d'entre eux ont pris des noms d'oiseaux.
+Perdrix est le nom d'un marchand de vin boiteux; Ménippos s'appelle
+hirondelle; Opontios le borgne, corbeau; Philoklès, alouette; Théagénès,
+oie-renard; Lykourgos, ibis; Kæréphôn, chauve-souris; Syrakosios, pie;
+Midias, caille; et c'est bien son nom, car il ressemble à une caille
+frappée d'un rude coup sur la tête. Tous, dans leur passion pour les
+oiseaux, se mettent à gazouiller des chansons, où il est question
+d'hirondelle, de sarcelle, d'oie, de colombe, et puis des ailes ou, pour
+le moins, un peu de plumes: voilà ce qui se passe là-bas. Je ne te dis
+plus qu'une chose, c'est que plus de dix milliers d'hommes viennent de
+là-bas ici te demander des plumes et des serres recourbées; il faut donc
+que tu t'en procures pour tous ces émigrants.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Nous n'avons donc, de par Zeus! qu'à nous mettre à l'oeuvre. Toi, va au
+plus vite remplir d'ailes tous les paniers d'osier et toutes les
+corbeilles; que Manès m'apporte ici les ailes, et moi je recevrai les
+arrivants.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Avant peu on pourra saluer cette ville du nom de populeuse.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Pourvu que la Fortune soit favorable.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Les coeurs sont épris de ma cité.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS, <i>à l'Esclave.</i></p>
+
+<p>Apporte donc vite.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Que manque-t-il à cette ville pour en rendre le séjour agréable à
+l'homme? La Sagesse, l'Amour, les divines Kharites, le doux visage de
+l'aimable Paix.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quelle lenteur à servir! Tu ne peux donc pas te presser davantage?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qu'on apporte vite un panier d'ailes! Et toi, presse-le de nouveau, en
+le frappant, comme je fais: il est tout à fait lent comme un âne.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oui, Manès est un paresseux.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Toi d'abord, mets ces ailes en ordre: les musicales ensemble, puis les
+prophétiques, et enfin les marines. Ensuite, d'une façon intelligente,
+tu verras à donner à chaque homme les plumes qui lui conviennent.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS, <i>à Manès</i>.</p>
+
+<p>Par les crécerelles! je ne supporterai plus de te voir ainsi paresseux
+et lent!</p>
+
+<p class="stage1">UN PARRICIDE.</p>
+
+<p>Que ne suis-je l'aigle qui plane dans les airs, pour voler au-dessus des
+flots d'azur de la plaine stérile!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le messager n'était point, à ce qu'il semble, un faux messager. Voici
+un homme qui s'avance en chantant des aigles.</p>
+
+<p class="stage1">LE PARRICIDE.</p>
+
+<p>Ah! il n'est rien de plus doux que de voler. Moi, j'aime les lois des
+oiseaux: j'ai l'ornithomanie, et je vole, et je veux habiter parmi vous,
+et je suis passionné pour vos lois.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quelles lois? Car les oiseaux ont beaucoup de lois.</p>
+
+<p class="stage1">LE PARRICIDE.</p>
+
+<p>Toutes; mais surtout celle qui trouve beau chez les oiseaux d'étrangler
+et de mordre son père.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En effet, de par Zeus! nous regardons comme tout à fait brave de battre
+son père, quand on n'est encore que poussin.</p>
+
+<p class="stage1">LE PARRICIDE.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je viens habiter ici, parce que je désire étrangler mon
+père et avoir tout son bien.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais il y a aussi chez nous autres oiseaux une loi antique, inscrite sur
+les colonnes des cigognes: «Quand le père cigogne a nourri ses petits,
+et qu'il les a mis en état de voler, les petits, à leur tour, doivent
+nourrir leur père.»</p>
+
+<p class="stage1">LE PARRICIDE.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'ai fait une jolie affaire en venant ici, s'il me faut
+encore nourrir mon père!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Pas du tout; puisque tu es venu ici, mon cher, avec tant d'empressement,
+je vais t'emplumer comme un oiseau orphelin. Et d'ailleurs, jeune homme,
+je ne te donnerai pas un mauvais conseil, mais un bon, que j'ai reçu
+jadis, étant enfant: «Ne frappe pas ton père.» Puis, d'une main prends
+cette aile, de l'autre ces ergots: figure-toi que tu as une crête de
+coq, monte la garde, fais la guerre, vis de ta solde, et laisse vivre
+ton père... Seulement, puisque tu as l'humeur belliqueuse, prends ton
+vol vers la Thrakè, et combats.</p>
+
+<p class="stage1">LE PARRICIDE.</p>
+
+<p>Par Dionysos! je trouve que tu parles bien, et je t'obéirai.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu agiras sensément, j'en prends Zeus à témoin.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Je prends l'essor vers l'Olympos sur mes ailes légères: dans mon vol je
+parcours, l'une après l'autre, les routes de la mélodie.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Voilà une occupation qui réclame une cargaison d'ailes.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>D'un esprit et d'un corps intrépides, j'en cherche une nouvelle.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Nous saluons Kinésias, l'homme-tilleul. Pourquoi venir ici,
+clopin-clopant, sur ton pied bot?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Je veux devenir oiseau, mélodieux rossignol.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Assez de mélodies; dis-moi ce que tu demandes.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Par toi muni d'ailes, je veux m'élever au-dessus des airs, et tirer des
+nuées des préludes vaporeux et neigeux.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le moyen de tirer des préludes des nuées?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>C'est d'elles que dépend notre art. Les dithyrambes sont aériens,
+ténébreux, sombrement azurés, emportés sur des ailes. Écoute, tu le
+sauras tout de suite.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, pas moi.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Si, toi, par Hèraklès! Je parcours pour toi tous les espaces aériens,
+sous la forme des oiseaux ailés qui fendent l'éther avec leur long col.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Hôop!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Puissé-je planer au-dessus des mers, emporté par le souffle des vents!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Par Zeus! je vais mettre un terme à ce souffle.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Et tantôt suivant les sentiers de Notos, tantôt approchant mon corps de
+Boréas, fendre le sillon sans rivages de l'éther!--Tu as inventé,
+vieillard, des procédés gracieux et habiles.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quoi! Tu n'es pas content de fendre l'air?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>C'est ainsi que tu traites un poète cyclique que s'arrachent constamment
+les tribus?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Veux-tu, en restant chez nous, organiser pour la tribu Kékropide un
+choeur d'oiseaux légers comme Léotrophidès?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Tu te moques de moi, c'est évident. Toutefois, je ne cesserai point,
+sache-le, que je n'aie des ailes pour voler à travers les airs.</p>
+
+<p class="stage1">UN SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Quels sont ces oiseaux indigents, au plumage bigarré? Dis-le-moi,
+hirondelle aux ailes étendues et tachetées.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le fléau qui surgit n'est pas mince: voici quelqu'un qui vient ici en
+fredonnant.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Hirondelle aux ailes étendues et tachetées, je t'appelle une seconde
+fois.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'est à son manteau qu'il m'a l'air de chanter un skolie; il semble
+avoir besoin du retour des hirondelles.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Où est celui qui donne des ailes aux arrivants?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Le voici; mais il faut dire pour quel usage.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Des ailes, il me faut des ailes: ne m'en demande pas davantage.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Est-ce que tu as l'idée de voler droit à Pellènè?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! Je suis huissier près les îles, sykophante...</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Heureux métier!</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Et dénicheur de procès. J'ai donc besoin de prendre des ailes pour rôder
+autour des villes et faire des assignations.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Avec des ailes, assigneras-tu plus adroitement?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais c'est afin que les voleurs ne me molestent pas:
+avec les grues je reviendrai de là-bas, lesté d'un grand nombre de
+procès.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quoi! c'est donc là ton métier? Dis-moi, jeune comme tu es, tu dénonces
+les étrangers?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Que ferais-je? Je n'ai pas appris à bêcher.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais il y a, de par Zeus! d'autres occupations honnêtes, où un homme de
+ton âge pourrait gagner sa vie bien plus loyalement qu'à tramer des
+procès.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Mon bon, ne me donne pas des conseils, mais des ailes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En te parlant ainsi, je te donne des ailes.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Et comment, avec des paroles, donnes-tu des ailes à un homme?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Les paroles donnent des ailes à tout le monde.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>A tout le monde?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>N'entends-tu pas, chaque jour, des pères, chez les barbiers, tenir à des
+jeunes gens ce langage: «C'est au plus haut point que les discours de
+Diitréphès ont donné à mon fils des ailes pour l'équitation»? Un autre
+dit que son fils s'est envolé vers la tragédie sur les ailes de
+l'esprit.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Ainsi les discours donnent des ailes?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>C'est ce que je dis. Les discours font prendre l'essor à la pensée; ils
+enlèvent l'homme: c'est ainsi que moi je veux te donner des ailes par de
+sages discours et te tourner vers un métier honorable.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Mais je ne veux pas!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que feras-tu donc?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Je ne ferai pas rougir ma race: la vie de sykophante m'est échue de père
+en fils. Donne-moi donc des ailes rapides et légères, d'épervier ou de
+crécerelle, afin que, après avoir assigné les étrangers, je revienne ici
+soutenir l'accusation et revole vite là-bas.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>J'entends. Tu dis: afin que l'étranger soit condamné ici avant d'être
+arrivé?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Tu entends parfaitement.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et ensuite, pendant qu'il cingle vers nos côtes, toi, tu revoles là-bas
+pour faire main-basse sur son bien?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Tu as tout compris. C'est absolument comme une toupie.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>J'entends! Comme une toupie. Eh bien, j'ai là, de par Zeus! ces très
+bonnes ailes de Kerkyra.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Tu tiens un fouet.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, ce sont des ailes, pour te faire aller aujourd'hui comme une
+toupie.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Est-ce que tu ne vas pas t'envoler d'ici? Déguerpis, misérable, digne de
+mille morts: tu sentiras bientôt l'amertume de ta fourberie qui donne
+des entorses à la justice. Pour nous, ramassons nos ailes et partons.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Beaucoup d'objets nouveaux et merveilleux se sont produits devant notre
+vol, et nous avons vu des choses étonnantes. Il y a un arbre
+extraordinaire privé de coeur: il se nomme Kléonymos; il ne sert à rien:
+lâche, du reste, et de haute taille. Au printemps, il bourgeonne à point
+et fleurit en calomnies; l'hiver, pour feuilles, il sème des boucliers.</p>
+
+<p>Il y a au loin, dans la région ténébreuse, un pays dépourvu de lampes,
+où les hommes dînent et vivent avec les héros, excepté le soir: car,
+alors, il ne ferait pas bon de les rencontrer. Si quelque mortel
+rencontrait de nuit le héros Orestès, il serait mis nu par lui, et roué
+de coups des pieds à la tête.</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Infortuné que je suis! Prenons garde que Zeus ne me voie. Où est
+Pisthétæros?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Oh! oh! Qu'est-ce que cela? Un homme voilé?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Vois-tu quelque dieu derrière moi?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Non, par Zeus! je ne vois rien. Mais qui es-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Quelle heure du jour est-il?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Quelle heure? Un peu plus de midi. Mais qui es-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Est-il l'heure de la rentrée des boeufs, ou plus tard?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ah! comme je t'ai en horreur!</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Que fait donc Zeus? Dissipe-t-il ou assemble-t-il les nuages?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Tu vas gémir en grand!</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Alors je me découvre.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mon cher Promètheus.</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Retiens-toi, retiens-toi; ne crie pas.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Silence, ne prononce pas mon nom: tu me perds, si Zeus me voit ici. Mais
+si tu veux que je te dise comment vont toutes les affaires là-haut,
+prends cette ombrelle et tiens-la au-dessus de ma tête, afin que les
+dieux ne me voient pas.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Iou! iou! tu as là une idée excellente et digne de Promètheus. Mets-toi
+vite dessous et parle hardiment.</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Écoute, alors.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je t'écoute, parle.</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>C'en est fait de Zeus.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Depuis quand?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Depuis que vous avez bâti dans l'air. Aucun homme ne sacrifie plus aux
+dieux, et l'odeur des cuisses n'est plus montée jusqu'à nous depuis ce
+temps-là. Mais nous jeûnons comme aux Thesmophoria, faute de sacrifices.
+Les dieux barbares affamés, et hurlant comme des Illyriens, menacent
+Zeus de faire une descente contre lui, s'il ne fait pas rouvrir les
+marchés, où l'on mette en vente des quartiers de victimes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Y a-t-il donc d'autres dieux que vous, des dieux barbares qui habitent
+au-dessus de vos têtes?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Ne sont-ils donc point barbares, ceux parmi lesquels Exèkestidès a
+trouvé un patron?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et quel est le nom de ces dieux barbares?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Leur nom? Les Triballes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>J'entends. De là vient l'expression: «Sois étripé!»</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Absolument. Mais je vais te dire une chose certaine. Il va venir ici,
+pour négocier, des envoyés de Zeus et des Triballes de là-haut. Vous ne
+consentez à rien si Zeus ne restitue pas le sceptre aux oiseaux et s'il
+ne te donne pour femme Basiléia.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qui est-ce, Basiléia?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Une très jolie fille qui administre la foudre de Zeus et tout le reste,
+prudence, équité, sagesse, marine, calomnie, trésorier, triobole.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Elle administre tout cela pour lui?</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Comme je te le dis; et, si tu l'obtiens de lui, tu as tout. Voilà
+pourquoi je suis venu ici, c'était afin de te le dire; car, de temps
+immémorial, je suis bienveillant pour les hommes.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>En effet, c'est grâce à toi seul, parmi les dieux, que nous faisons des
+grillades.</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Je hais tous les dieux, comme tu le sais, toi.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu as toujours été leur ennemi.</p>
+
+<p class="stage1">PROMÈTHEUS.</p>
+
+<p>Un vrai Timôn. Mais comme il faut que je m'en retourne vite, donne-moi
+l'ombrelle, afin que si Zeus m'aperçoit de là-haut, j'aie l'air
+d'accompagner une kanéphore.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Prends aussi ce siège et emporte-le.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Chez les Skiapodes est un marais, où Sokratès, qui ne se lave jamais,
+évoque les âmes. Pisandros y vint aussi, demandant à voir son âme, qui
+l'avait planté là, de son vivant: pour victime, il amenait une chamelle
+au lieu d'un agneau: il l'égorgea, et s'éloigna comme Odysseus; à ce
+moment sortit des enfers, pour boire le sang de la chamelle, Khæréphôn,
+la Chauve-Souris.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>La ville de Néphélokokkygia s'offre à nos regards: nous y venons en
+députation... Holà! toi, que fais-tu? Tu places ton manteau sur la
+gauche? Tu ne le jettes pas à droite? Quoi donc, malheureux? Tu es du
+tempérament de Læspodias. O démocratie, à quoi nous as-tu réduits,
+puisque les dieux ont choisi un pareil représentant?</p>
+
+<p class="stage1">LE TRIBALLE.</p>
+
+<p>Tiens-toi tranquille.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Foin de toi! C'est toi que j'ai vu de beaucoup le plus barbare de tous
+les dieux. Voyons, que ferons-nous, Hèraklès?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Tu m'as entendu dire que je veux étrangler l'homme qui a ainsi bloqué
+les dieux.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, nous avons été choisis comme députés pour négocier.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>J'ai doublement envie de t'étrangler.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Donne-moi la râpe au fromage; apporte du silphion; qu'on apporte du
+fromage; ranime les charbons.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Homme, nous sommes trois dieux, ici présents, qui t'adressons nos
+saluts.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je racle le silphion.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Quelles sont ces viandes?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Celles de quelques oiseaux coupables de soulèvement illégal contre les
+oiseaux amis du peuple.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Et tu racles ton silphion avant de nous répondre?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ah! salut, Hèraklès. Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Nous venons, envoyés par les dieux, pour négocier au sujet de la guerre.</p>
+
+<p class="stage1">UN ESCLAVE.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'huile dans la lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il faut cependant que les oiseaux soient bien marinés.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Nous, nous ne retirons de la guerre aucun profit; vous, si vous devenez
+amis de nous autres dieux, vous aurez de l'eau du ciel dans les citernes
+et vous passerez constamment des jours faits pour les alcyons. C'est
+pour tout cela que nous venons, munis de pleins pouvoirs.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Jamais, au grand jamais, nous n'avons commencé la guerre contre vous, et
+maintenant nous voulons, de bon coeur, si vous voulez aussi faire ce qui
+est juste, entrer en accommodement. Or voici ce qui est juste: que Zeus
+rende le sceptre à nous autres oiseaux. Alors les arrangements sont
+conclus; après quoi, j'invite les envoyés à dîner.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Pour moi, cela me suffit, et j'y consens.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Comment, malheureux? Tu es un niais et un goinfre: tu dépouilles ton
+père de sa toute-puissance.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vraiment? Mais vous, les dieux, ne serez-vous pas plus forts si les
+oiseaux règnent ici-bas? Aujourd'hui, cachés sous les nuages, les
+mortels échappent à vos yeux et parjurent votre nom. Quand vous aurez
+les oiseaux pour alliés, si quelqu'un jure par le corbeau et par Zeus,
+le corbeau volera furtivement sur le parjure et lui crèvera l'oeil à
+coups de bec.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! voilà qui est bien dit.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>C'est aussi mon avis.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS, <i>au Triballe.</i></p>
+
+<p>Et toi, que t'en semble?</p>
+
+<p class="stage1">LE TRIBALLE.</p>
+
+<p>Nabaisatreu.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Vois-tu? Il approuve aussi. Écoutez encore un autre bien que nous vous
+ferons. Si un homme, après avoir voué un sacrifice à quelque dieu, s'y
+soustrait en disant: «Les dieux peuvent attendre,» et s'y refuse par
+avarice, nous punirons également cette conduite.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Voyons, de quelle manière?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Lorsque cet homme sera à compter son argent, ou assis dans un bain, un
+milan fondra lui dérober en secret le prix de deux brebis, et le portera
+au dieu.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Je vote encore pour que le sceptre leur soit rendu.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Demande maintenant au Triballe.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Triballe, es-tu d'avis de gémir?</p>
+
+<p class="stage1">LE TRIBALLE.</p>
+
+<p>Saunaka Baktarikrousa.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Il dit que c'est très bien parler.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Si c'est là votre avis à tous deux, c'est aussi le mien.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! nous sommes d'accord pour ce qui est du sceptre.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Et, de par Zeus! il y a une autre condition, dont je me souviens, moi;
+je laisse Hèra à Zeus, mais il faut qu'on me donne pour femme la jeune
+Basiléia.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Tu n'as pas envie de faire la paix. Retournons chez nous.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je n'en ai cure. Cuisinier, il faut nous faire un bon coulis.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Être singulier, Poséidôn, où vas-vu? Ferons-nous la guerre pour une
+femme?</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Que devons-nous faire?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Quoi? Négocions.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Hé, malheureux! ne vois-tu pas qu'on te trompe depuis longtemps? Tu te
+ruines toi-même. Car si Zeus meurt, après leur avoir donné l'empire, te
+voilà dans la pauvreté: c'est à toi que sont tous les biens que Zeus
+laisserait en mourant.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>O malheur! Comme on t'en fait accroire! Viens ici à l'écart, que je te
+parle. Ton oncle te trompe, pauvre garçon. Des biens paternels il ne te
+revient pas une obole: c'est la loi: tu es bâtard et non fils légitime.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Moi bâtard? Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Sans doute, de par Zeus! puisque tu es né d'une femme étrangère. Et
+comment crois-tu qu'Athèna fût son héritière, elle sa fille, si elle
+avait des frères légitimes?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Mais si mon père voulait me donner ses biens en mourant, à moi bâtard?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>La loi ne le lui permet pas. Et ce Poséidôn même, qui t'excite
+maintenant, serait le premier à te disputer l'héritage des biens
+paternels, en disant qu'il est frère légitime. Je vais te dire la loi de
+Solôn: «Le bâtard est exclu de la succession, s'il y a des enfants
+légitimes, et, s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
+plus proches parents.»</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Et moi je n'ai rien de la fortune paternelle?</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Rien, de par Zeus! Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur
+le registre de ta phratrie?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Pas le moins du monde; et, en vérité, il y a longtemps que je m'en
+étonnais.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cette bouche en l'air et ce regard de travers? Si tu te
+mets avec nous, je te ferai roi, et je te donnerai à boire le lait des
+oiseaux.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Ta seconde condition me paraît juste; et la jeune fille, je te la donne,
+à toi.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Je m'y oppose.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Toute l'affaire dépend du Triballe. (<i>Au Triballe.</i>) Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE TRIBALLE.</p>
+
+<p>Beau jeune fille et grand Basilina à oiseau je donne.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Il dit qu'il l'accorde.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>De par Zeus! cet homme-là ne dit pas qu'il veut la donner, à moins
+qu'il ne dise qu'elle marche comme les hirondelles.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Il dit donc qu'il faut la donner aux hirondelles.</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Traitez entre vous deux et arrangez-vous. Moi, puisque c'est votre avis,
+je me tairai.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Tout ce que tu demandes, je suis d'avis de te l'accorder. Mais viens au
+ciel avec nous pour recevoir Basiléia et tout le reste.</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Ces oiseaux-là ont été tués fort à propos pour les noces.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Voulez-vous que je reste ici pour faire cuire les viandes?</p>
+
+<p class="stage1">POSÉIDÔN.</p>
+
+<p>Faire cuire les viandes? ce sont propos de vrai goinfre. Ne viens-tu pas
+avec nous?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Je m'en serais bien donné!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Qu'on m'apporte ici une khlamyde nuptiale!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>A Phanæ, près de la klepsydre, est la race malfaisante des
+englottogastres, qui moissonnent, sèment et vendangent avec leurs
+langues, et cueillent aussi les figues. C'est une race barbare, des
+Gorgias, des Philippos. C'est à cause de ces Philippos englottogastres
+que partout, en Attique, la langue des victimes est coupée à part.</p>
+
+<p class="stage1">UN MESSAGER.</p>
+
+<p>O vous, dont le bonheur extrême est au-dessus de toute parole, ô race
+trois fois heureuse des oiseaux légers, recevez votre roi dans vos
+demeures fortunées. Il s'avance sous nos yeux, plus lumineux qu'un
+astre, vers son palais brillant d'or, et le disque du soleil ne rayonne
+pas d'un plus vif éclat. Ainsi vient-il, ayant une femme d'une indicible
+beauté, brandissant la foudre, le trait ailé de Zeus: une senteur
+ineffable embaume les profondeurs célestes; spectacle enchanteur. Et des
+effluves d'encens soulèvent des spirales de fumée. Mais le voici
+lui-même. Que la Muse divine ouvre sa bouche sainte à des chants
+propices.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Recule, écarte-toi, avance, reviens! Voltigez d'une aile heureuse autour
+de cet homme heureux. O! pheu! pheu! quelle fraîcheur! quelle beauté! O!
+quel heureux mariage tu contractes pour notre ville! De grands, de
+grands bonheurs sont l'oeuvre de la race des oiseaux en faveur de cet
+homme. Accueillons-le par des chants de fiançailles et d'hyménée, lui et
+la Royauté. Jadis Hèra, dans l'Olympos, fut ainsi conduite par les
+Moires vers le trône souverain du grand maître des dieux: tel fut leur
+hyménée. Hymen, ô! hyménée, ô! Érôs au teint fleuri, aux ailes d'or,
+tendait les rênes en arrière, guidant les noces de Zeus et de la
+bienheureuse Hèra. Hymen, ô! hymen, ô!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Je suis charmé de vos hymnes, charmé de vos chants, ravi de vos
+paroles. Voyons, maintenant, chantez les mugissements souterrains du
+tonnerre, les éclairs brûlants de Zeus, sa foudre terrible et
+étincelante.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>O immense lumière dorée de l'éclair, traits immortels de Zeus, qui
+portent la flamme, ô bruissements terrestres, ô tonnerres et pluies
+d'orage, par lesquels, en ce moment, il ébranle la terre. C'est à toi
+qu'il doit l'empire du monde et que Basiléia est l'épouse de Zeus!
+Hymen, ô! hyménée, ô!</p>
+
+<p class="stage1">PISTHÉTÆROS.</p>
+
+<p>Suivez à présent le cortège des époux, nombreuses tribus de la gent
+ailée, rendez-vous au palais de Zeus, au lit nuptial... Tends-moi la
+main, heureuse épouse, saisis mes ailes et danse avec moi. Je t'enlève
+doucement dans les airs avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Halalalé! Io, Pæan! Tènella! Victoire! ô le plus grand des dieux!</p>
+
+<p class="stage1">FIN DES OISEAUX</p>
+<br><br>
+<a name="c2" id="c2"></a>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+<br><br>
+<h2>LYSISTRATA</h2>
+<br>
+
+<p>(L'AN 412 AVANT J.-C.)</p>
+
+<p>Cette pièce est une protestation contre la guerre, poussée aux dernières
+limites des hardiesses de l'ancienne comédie. Lysistrata, épouse d'un
+magistrat athénien, forme une ligue avec Calonice, Myrrhina, Lampito et
+d'autres femmes, pour hâter la conclusion d'une trêve entre les
+Athéniens et les Spartiates. Elles s'engagent par un serment solennel à
+se séparer de leurs maris, jusqu'à ce que la paix soit faite. Elles
+s'emparent ensuite de la citadelle et résistent à toute proposition qui
+ne tend pas à une trêve immédiate. On conclut enfin un accommodement: le
+traité se négocie, les portes de la citadelle s'ouvrent, et la pièce se
+termine par des chants, des danses et des festins.</p>
+
+<p><i>PERSONNAGES DU DRAME</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>LYSISTRATA.</p>
+ <p>KALONIKÈ.</p>
+ <p>MYRRHINA.</p>
+ <p>LAMPITO.</p>
+ <p>CHOEUR DE VIEILLARDS.</p>
+ <p>CHOEUR DE FEMMES.</p>
+ <p>STRATYLLIS.</p>
+ <p>UN PROBOULOS.</p>
+ <p>SKYTHES, personnages muets.</p>
+ <p>QUELQUES FEMMES.</p>
+ <p>KINÉSIAS.</p>
+ <p>UN ENFANT.</p>
+ <p>MANÈS, personnage muet.</p>
+ <p>UN HÉRAUT DE LAKÉDÆMÔN.</p>
+ <p>ENVOYÉS LAKÉDÆMONIENS.</p>
+ <p>UN ATHÉNIEN.</p>
+ <p>LA PAIX, personnage muet.</p>
+ <p>QUELQUES FLANEURS.</p>
+ <p>UN SERVITEUR.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>La scène se passe à Athènes, sur une place publique</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<h2>LYSISTRATA</h2>
+<br>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ah! si on les avait convoquées au temple de Bakkhos, ou de Pan, ou de
+Kolias, ou de Génétyllis, il serait impossible de passer, à cause des
+tambourins. Aujourd'hui, il n'y a ici pas une femme, sauf ma voisine,
+qui sort de chez elle. Bonjour, Kalonikè.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Et à toi aussi, bonjour, Lysistrata. Qu'est-ce donc qui te tracasse?
+N'aie pas cet air sombre, chère enfant: cela ne te va pas de darder les
+sourcils.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Moi, Kalonikè, le coeur me bout, et je souffre mille maux, pour nous
+autres femmes, de voir nos maris nous regarder comme des êtres
+malfaisants.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Et nous le sommes, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>On leur avait dit de se trouver ici pour délibérer sur une affaire
+d'importance, elles dorment et ne viennent pas.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Mais, ma chère, elles viendront. Il n'est pas facile aux femmes de
+sortir. De nous, l'une est occupée auprès de son mari, l'autre éveille
+son esclave, celle-ci couche son enfant, celle-là le baigne, une autre
+lui donne à manger.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais il y a, pour elles, des affaires plus pressantes que celles-là.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, ma chère Lysistrata? Dans quelle intention convoques-tu
+les femmes? Pour quelle affaire? Est-elle grande?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Grande.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Est-elle grosse?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>De par Zeus! elle est grosse.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Pourquoi alors ne venons-nous pas?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ce que tu crois, car nous nous serions pressées de venir.
+Mais il s'agit d'une affaire que j'ai méditée et retournée durant de
+nombreuses insomnies.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Il faut que ce soit mince pour avoir été tant retourné.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Si mince que des femmes dépend le salut de la Hellas tout entière.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Des femmes: il dépend donc de peu de chose.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Les affaires de la cité sont en notre pouvoir. Avant peu il n'y aura
+plus de Péloponésiens.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Voilà qui est au mieux, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Les Boeotiens sont tous exterminés.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Non, pas tous: fais grâce aux anguilles!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Pour Athènes, je ne dirai rien de semblable. Imagine-moi autre chose.
+S'il y a union entre les femmes d'ici, celles de la Boeotia et celles
+du Péloponèsos, nous sauverons la Hellas.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Mais comment, nous autres les femmes, exécuterons-nous ce dessein sacré
+et glorieux, nous qui demeurons sédentaires, couronnées de fleurs,
+vêtues de robes jaunes, parées de kimbériques droites et de péribaris?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>C'est précisément là ce qui nous sauvera, je l'espère, les robes jaunes,
+les parfums, les péribaris, l'orcanette et les tuniques diaphanes.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Pas un homme maintenant ne s'armera de la lance contre les autres...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Alors, par les deux Dieux, je me fais teindre une robe en jaune.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et ne prendra un bouclier...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>J'endosserai une kimbérique.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ni une épée.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>J'achèterai des péribaris.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Eh bien, les femmes ne devraient-elles pas être arrivées?</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Sans doute, de par Zeus! elles devraient s'être abattues ici depuis
+longtemps.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Hélas! ma pauvre amie, tu vas voir que, en vraies Athéniennes, elles
+feront toujours tout plus tard qu'il ne faut. Je ne vois venir aucune
+femme de la Paralia ou de Salamis.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Je sais pourtant que, dès la pointe du jour, elles se sont embarquées
+sur des bateaux légers.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et celles que je prévoyais et que je supposais devoir arriver ici les
+premières, les Akharniennes, elles ne viennent pas.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Cependant la femme de Théagénès, pour savoir si elle devait venir, a
+consulté l'oracle d'Hékatè. Mais en voici qui nous arrivent, et d'autres
+encore, et puis encore d'autres. Iou! Iou! D'où sont-elles?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>D'Anagyros.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>De par Zeus! on dirait, ce me semble, un soulèvement d'Anagyros.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Sommes-nous en retard, Lysistrata? Que dis-tu? Tu gardes le silence?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Je ne t'approuve pas, Myrrhina, d'arriver si tard pour une affaire
+d'importance.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>C'est que j'ai eu de la peine, dans l'obscurité, à trouver ma ceinture.
+Mais si la chose est pressante, parle à celles qui sont présentes.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! attendons un peu que les Boeotiennes et les
+Péloponésiennes soient arrivées.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Tu as tout à fait raison, et voici déjà Lampito qui s'avance. O chère
+Lakédæmonienne, salut, Lampito. Quelle beauté, ma très douce, brille en
+toi! Quel teint frais! Quelle sève dans toute ta personne! Tu
+étoufferais un taureau!</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Je le crois bien, par les Gémeaux! Je fais de la gymnastique et je me
+donne des coups de talon dans le derrière.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Que tu as donc une belle gorge!</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Vous me tâtez comme une victime.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et d'où est cette autre jeune fille?</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>C'est, par les Gémeaux! une noble Boeotienne, qui vous arrive.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>De par Zeus! la Boeotienne a un joli jardin.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Eh oui, de par Zeus! très soigné et gentiment épilé.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et quelle est cette autre enfant?</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Une fille de bonne maison, par les Gémeaux! une Korinthienne.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>De bonne maison, de par Zeus! comme toutes celles qui nous viennent de
+là.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Mais enfin, qui est-ce qui a convoqué cette assemblée de femmes?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>C'est moi.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Dis-moi donc ce que tu veux de nous.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! ma chère amie.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Dis-nous l'affaire que tu regardes comme si importante.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Je vais vous la dire; mais, auparavant, laissez-moi vous faire une
+petite question.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Comme tu voudras.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ne regrettez-vous pas que les pères de vos enfants soient absents pour
+la guerre? Car je sais que nous avons toutes un mari là-bas.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Mon mari, voyez le malheur, est depuis cinq mois en Thrakè à garder
+Eukratès.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Le mien, depuis plus de sept mois, est à Pylos.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Le mien revient à peine de l'armée, qu'il reprend son bouclier, sa
+route, son vol, et part.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et il ne nous est pas resté le moindre tison de galant! Depuis que les
+Milèsiens nous ont trahis, je n'ai plus vu d'engin de huit doigts, dont
+le cuir nous vînt en aide. Voulez-vous donc, si je trouve un moyen, vous
+unir à moi pour mettre fin à la guerre?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Oui, par les deux Déesses! dussé-je mettre cette robe en gage et en
+boire l'argent aujourd'hui même.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Moi, je serais prête à me partager en deux comme une sole, et à donner
+la moitié de moi-même.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Et moi, je gravirais jusqu'à la pointe du Taygéton, si je devais y voir
+la paix.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Je vais parler, je ne dois plus vous en faire mystère. Femmes, si nous
+voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>De quoi? Dis.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Le ferez-vous?</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Nous le ferons, dussions-nous mourir.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Donc, il faut nous abstenir de la cohabitation... Pourquoi
+détournez-vous les yeux? Où allez-vous? Eh bien! Vous faites la moue,
+vous secouez la tête! Pourquoi changer de couleur? Pourquoi cette larme
+qui coule? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas? Vous hésitez?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Non, je ne le ferai pas! Que la guerre continue!</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Ni moi non plus, de par Zeus! Que la guerre continue!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>C'est toi qui dis cela, ma sole? Tout à l'heure tu disais que tu étais
+prête à donner la moitié de toi-même!</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Oui, oui, tout ce que tu voudras. Mais, s'il le faut, je veux passer à
+travers le feu. Avant tout, la cohabitation! Pas possible, ma chère
+Lysistrata.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et toi?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Moi aussi, j'aime mieux passer à travers le feu.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>O lubricité commune à tout mon sexe! Il n'est pas étonnant qu'on fasse
+sur nous des tragédies. Nous ne sommes que flots de Poséidôn et barques
+où l'on monte. Mais toi, ma chère Lakédæmonienne, si tu restes seule
+avec moi, nous pouvons encore sauver l'affaire; décidons ensemble.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>C'est chose difficile, par les Gémeaux! de dormir seules, sans l'autre
+sexe. Il le faut pourtant: car la paix avant tout.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>O la plus chérie et la seule vraiment femme!</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Mais réellement, en nous abstenant de ce que tu dis, et fasse le Ciel
+que cela ne soit pas, est-ce que ce moyen assurerait mieux la paix?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Certainement, par les deux Déesses! Si nous nous tenions chez nous bien
+fardées, si nous nous présentions nues, sauf une tunique de fin lin,
+épilées tout ras, il y aurait tension chez nos maris et désir de nous
+embrasser; et si alors nous ne voulions pas, si nous pratiquions
+l'abstinence, ils se hâteraient d'entrer en arrangement, j'en suis
+certaine.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Oui, c'est ainsi que Ménélaos, voyant la gorge nue d'Hélénè, jeta, je
+crois, son épée.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Mais si nos maris nous laissent là, malheureuse?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Alors, selon le mot de Phérékratès, on écorchera une chienne écorchée.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Viande creuse que ces contrefaçons! Mais s'ils nous prennent et nous
+entraînent de force dans la chambre?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Cramponne-toi aux portes.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Et s'ils frappent, que faire?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Céder, mais de mauvaise grâce. Il n'y a pas de plaisir à cela, quand on
+y met de la violence. Il faut les tourmenter de toutes les manières.
+Sans doute ils seront vite à bout. Jamais l'homme n'éprouvera une vraie
+jouissance, si la femme n'y a point de part.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Si c'est là votre avis, c'est aussi le nôtre.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Nous déciderons nos maris à faire la paix tout à fait loyalement et sans
+détour. Mais la cohue athénienne, comment l'amènera-t-on à ne pas
+déraisonner?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>N'aie crainte, nous nous chargeons des nôtres.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Non pas, tant que leurs trières auront des pieds, et qu'il y aura une
+masse inépuisable d'argent chez la Déesse.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>De ce côté même tout est bien préparé. Nous nous emparerons aujourd'hui
+de l'Akropolis: il est enjoint aux plus âgées d'accomplir le fait;
+d'après nos prescriptions, elles feindront d'offrir un sacrifice, et
+elles se rendront maîtresses de l'Akropolis.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Tout ira pour le mieux, de la manière que tu dis.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et pourquoi, tout de suite, Lampito, ne pas nous engager par un serment
+inviolable?</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Prononce le serment, et puis nous jurerons.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Bien dit. Où est la femme skythe? Que regardes-tu? Pose ici un bouclier
+renversé, et qu'on m'amène la victime.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Lysistrata, quel serment nous feras-tu jurer?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Lequel? Sur un bouclier, comme autrefois dans Æskhylos, après avoir
+immolé une brebis.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Garde-toi, Lysistrata, de jurer sur un bouclier, quand il s'agit de la
+paix.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Quel sera donc alors notre serment?</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Si nous prenions un cheval blanc, pour le sacrifier?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Où trouver un cheval blanc?</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Sur quoi jurerons-nous donc?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Eh bien! moi, de par Zeus! si tu le veux bien, je vais te le dire.
+Plaçons là une grande coupe noire creuse: immolons dedans une amphore de
+vin de Thasos, et jurons sur cette coupe de n'y point verser d'eau.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Par la Terre! quel ineffable serment! Comme je l'approuve!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Qu'on apporte de l'intérieur une coupe et une amphore.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>O femmes chéries, le superbe vase! Quelle joie pour quiconque s'en
+empare sur-le-champ!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Prends-le et mets la main sur la victime: «Divine Persuasion, et toi,
+Coupe amie de la joie, fais un favorable accueil aux offrandes des
+femmes.»</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Quel beau sang! Que la couleur en est vermeille!</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Et il a un bouquet délicieux, j'en jure par Kastor!</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Femmes, laissez-moi jurer la première.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Non pas, par Aphroditè! puisque le sort ne t'a pas désignée.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Lampito, mettons toutes la main sur la coupe, et que l'une de vous
+répète, en votre nom, ce que moi je vais dire. Vous, faites le même
+serment et observez-le. «Aucun amant ni aucun époux...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Aucun amant ni aucun époux...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Qui vienne à moi, tête levée.» Dis.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Qui vienne à moi, tête levée.» Hélas! mes genoux fléchissent,
+Lysistrata.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Chez moi je mènerai une vie de recluse...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Chez moi je mènerai une vie de recluse...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!»</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Le jurez-vous toutes?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Voyons, alors, je sacrifie la victime.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Laisse-m'en une part, ma chère, pour cimenter dès à présent notre
+mutuelle affection.</p>
+
+<p class="stage1">LAMPITO.</p>
+
+<p>Quels sont ces cris?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>C'est ce que je vous disais. Les femmes sont à l'Akropolis de la Déesse:
+elles s'en sont emparées. Pour toi, Lampito, va-t'en mettre ordre à
+toutes nos affaires, et laisse-nous celles-ci en otages. Nous,
+rendons-nous avec les autres à l'Akropolis, et formons-y une barricade
+de poutres.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Ne crois-tu pas que les hommes ne vont pas tarder à se mettre en
+campagne contre nous?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Je ne m'en soucie guère. Ni les menaces, ni la flamme, dont leur venue
+s'armera, ne leur feront ouvrir ces portes, s'ils ne se soumettent à nos
+conditions.</p>
+
+<p class="stage1">KALONIKÈ.</p>
+
+<p>Par Aphroditè! non, jamais; ou l'on aurait tort de nous appeler femmes
+invincibles et de malicieuse humeur.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Avance, Drakès; conduis-nous d'un bon pas, quoique tu souffres de
+l'épaule à porter ce fardeau de bois d'olivier vert. Il arrive bien des
+choses imprévues dans une longue vie, pheu! On n'eût jamais pensé, ô
+Strymodoros, qu'on apprendrait que les femmes, nourries par nous, peste
+réelle du foyer, s'empareraient de la statue sainte, prendraient mon
+Akropolis, et, à l'aide de barricades et de leviers, fermeraient les
+Propylæa. Mais, le plus vite possible, courons vers la ville, ô
+Philourgos: enveloppons de ces souches toutes celles qui ont tramé ce
+complot et l'ont mis à exécution; formons-en un seul bûcher, brûlons-les
+de nos propres mains et d'une résolution unanime, et d'abord la femme de
+Lykôn.</p>
+
+<p>Non, j'en jure par Dèmètèr! moi vivant, nous ne servirons pas à leurs
+éclats de rire. Kléoménès, qui s'empara le premier de l'Akropolis, ne
+s'en tira pas sain et sauf: malgré sa fierté lakonienne, il n'échappa
+qu'en me livrant ses armes; ayant une casaque tout à fait chétive,
+crasseuse, sordide, ni épilé, ni lavé, depuis six ans. Voilà l'homme que
+j'ai pris d'assaut, de vive force, avec mes dix-sept rangs de boucliers,
+et dormant devant les portes. Et ces femmes, ennemies d'Euripidès et de
+tous les dieux, je ne pourrais point, par ma présence, réprimer leur
+audace? Alors, qu'il n'y ait plus de trophée pour moi dans la
+Tétrapolis!</p>
+
+<p>Mais voici devant moi le reste du chemin qui mène à la ville, la pente
+où j'ai hâte d'arriver: il faut aviser à traîner notre bois sans âne
+bâté; ces fagots me meurtrissent l'épaule. Cependant, marchons et
+soufflons le feu, de peur que, à mon insu, il ne s'éteigne au terme de
+la route. O Phu! ô Phu! Iou! Iou! quelle fumée!</p>
+
+<p>Quel fléau, souverain Hèraklès, s'exhalant de ce réchaud, me mord les
+yeux comme un chien enragé! C'est le feu de Lemnos dans toute sa force;
+sans cela, il ne ferait pas une si cruelle morsure à ma chassie. Cours
+vite à la ville et secours la Déesse. Aujourd'hui plus que jamais, ô
+Lakhès, venons-lui en aide. Phu! Phu! Iou! Iou! quelle fumée!</p>
+
+<p>Ce feu veille, et vit, grâce aux dieux. Si nous commencions par déposer
+nos fagots et que nous fissions tomber un sarment de vigne dans le
+réchaud, est-ce que nous ne l'agencerions pas de manière à le lancer
+comme un bélier contre les portes? Si, à notre ordre, les femmes
+n'enlèvent pas les barricades, il faut mettre le feu aux portes et les
+étouffer dans la fumée. Déposons donc notre fardeau. Pheu! quelle fumée!
+Babæax! Quel est celui des stratèges de Samos qui va nous aider à
+décharger notre bois? Enfin, voilà mon épine dorsale débarrassée de ce
+qui m'écrasait. C'est ton affaire, ô réchaud, d'enflammer vivement le
+charbon. Qu'on m'apporte au plus vite une lampe allumée! Souveraine
+Victoire, aide-nous, en réprimant l'impudence actuelle des femmes de la
+ville, à ériger un trophée!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Il me semble, femmes, voir des flammes et de la fumée: on dirait un feu
+qui brûle; il faut se hâter au plus vite. Vole, vole, Nikodikè, avant
+que Kalykè et Kritylla périssent dans les flammes, victimes de lois
+funestes et de vieillards maudits. C'est ce que je crains. Arriverai-je
+trop tard à leur secours? Ce matin, dès l'aube, j'ai eu grand'peine à
+remplir ce vase à la fontaine, en raison de la foule, du tumulte et du
+fracas des cruches: bousculée par des servantes et par des esclaves
+marqués au fer chaud, j'ai enlevé prestement mon urne, et j'en apporte
+l'eau au secours de mes compagnes exposées au feu.</p>
+
+<p>Car j'entends dire que de vieux radoteurs s'avancent vers la ville,
+porteurs de grosses branches, comme pour chauffer un bain: c'est un
+poids de trois talents; et ils crient, avec d'horribles menaces, qu'il
+faut rôtir ces femmes abominables. O Déesse, fais que je ne les voie
+jamais brûlées, mais qu'elles délivrent de la guerre et de ses fureurs
+la Hellas et ses citoyens! C'est pour cela, Déesse à l'aigrette d'or,
+protectrice de la Ville, qu'elles occupent ton sanctuaire. Je t'invoque
+pour alliée, ô Tritogénéia! Si quelque homme essaie de les brûler, porte
+de l'eau avec nous.</p>
+
+<p class="stage1">STRATYLLIS, <i>appelant au secours</i>.</p>
+
+<p>Lâchez-moi! holà!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, ô les plus méchants des hommes? Jamais des gens de bien
+n'eussent agi de la sorte, ni des hommes pieux.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>C'est qu'il nous arrive une chose tout à fait imprévue. Un essaim de
+femmes se présente au secours des portes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Vous avez peur de nous? Est-ce que nous ne vous paraissons pas
+nombreuses? Et cependant vous ne voyez pas encore de nous la dix
+millième partie.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Phædria, allons-nous les laisser bavarder ainsi? Ne faudrait-il pas
+casser quelque bâton en frappant sur elles?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Plaçons nos urnes à terre, afin que, si quelqu'un porte la main sur
+nous, nous ne soyons pas gênées.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Ah! de par Zeus! si on leur avait frotté deux ou trois fois les
+mâchoires comme à Boupalos, elles n'auraient pas une si belle voix.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Eh bien, voyons, qu'on frappe; je suis là, je m'offre; mais jamais nulle
+chienne ne t'enlèvera les genitoires.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Si tu ne te tais pas, mes coups te sauveront de la vieillesse.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Viens donc seulement toucher du doigt Stratyllis!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Et si je l'assomme de coups de poings, quel mal me feras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Je te mords et je t'arrache les poumons et les entrailles.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Pas de poète plus sage qu'Euripidès, disant qu'il n'y a pas d'animal
+aussi impudent que les femmes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Prenons notre cruche d'eau, Rhodippè.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Pourquoi, ennemie des dieux, es-tu venue ici avec cette eau?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Et toi, avec ce feu, vieille tombe? Est-ce pour te brûler toi-même?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Moi, je vais te construire un bûcher, pour y cuire tes amies.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Moi, je vais éteindre ton bûcher.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Éteindre mon feu, toi!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Le fait même va te le prouver.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Je ne sais qui m'empêche de te rôtir avec cette torche.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Si tu as de la crasse, je te fournirai un bain.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Toi, un bain à moi, malpropre?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Et même un bain nuptial.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Entendez-vous son impudence?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Je suis libre!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Je t'empêcherai, moi, de crier comme tu le fais.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Mais tu ne siégeras plus parmi les hèliastes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Mets le feu à sa chevelure.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>A l'oeuvre, Akhéloos.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>A moi! Malheureux!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Était-elle chaude?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Oh! chaude! N'as-tu pas fini? Que fais-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Je t'arrose, pour que tu reverdisses.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Mais je suis sec et tout grelottant.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Eh bien, puisque tu as du feu, tu te réchaufferas.</p>
+
+<p class="stage1">UN PROBOULOS.</p>
+
+<p>Quels bruyants éclats a produits cette orgie féminine, et ces
+tambourins, et cette troupe bachique, et ces lamentations sur la
+terrasse en l'honneur d'Adônis, que j'entendais, l'autre jour, du lieu
+même de l'assemblée! Dèmostratos, cet homme digne de malemort, disait
+qu'il fallait cingler vers la Sikélia, et sa femme criait en dansant:
+«Aie! Aie! Adônis!» Dèmostratos disait qu'il fallait lever des hoplites
+à Zakynthè, et sa femme, prise d'ivresse, sur la terrasse, criait:
+«Pleurez Adônis!» Et cet infâme Kholozygès, ennemi des dieux, s'épuisait
+en efforts. Voilà jusqu'où sont allés leurs déréglements.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Que serait-ce, si tu savais quelle a été leur insolence? Entre autres
+outrages, elles nous ont inondés de l'eau de leurs cruches, à ce point
+qu'il nous faut secouer nos vêtements comme si nous les avions mouillés
+d'urine.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn, souverain de la mer! c'est justice: car nous nous faisons
+les complices de la perversité des femmes, nous leur enseignons la
+débauche et nous développons en elles le germe de ces complots. Nous
+allons dans les boutiques dire des choses comme celle-ci: «Orfèvre, le
+collier que tu as monté pour ma femme, hier soir qu'elle dansait, le
+gland du fermoir est tombé. Moi, il faut que je vogue vers Salamis; toi,
+si tu as le temps, use de ton art, afin d'aller ce soir lui rajuster ce
+gland.» Un autre, s'adressant à un cordonnier jeune et pourvu d'un engin
+sérieux: «Cordonnier, dit-il, la courroie blesse le petit doigt du pied
+de ma femme, qu'elle a très sensible: viens vers midi l'élargir de
+manière à ce qu'il prête plus largement.» Or, voici ce qui résulte de
+tout ceci: moi, Proboulos, quand j'ai levé des rameurs, et que, alors,
+j'ai besoin d'argent, les femmes me ferment la porte au nez. Mais que
+sert de rester planté là? Qu'on m'apporte des leviers, afin que je
+châtie leur insolence. Qu'as-tu, malheureux, à rester bouche béante? Et
+toi, de quel côté regardes-tu? Tu laisses tout, pour avoir l'oeil vers
+le cabaret? Allons! glissez des leviers sous les portes, et faites-les
+sauter! Moi-même je vais soulever les leviers avec vous.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ne faites rien sauter avec vos leviers. Me voici moi-même. Qu'est-il
+besoin de leviers? Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du
+bon sens.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Vraiment, scélérate? Où est l'archer? Saisis cette femme et attache-lui
+les mains au dos.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>J'en prends Artémis à témoin, s'il me touche du bout du doigt, tout
+agent public qu'il est, il lui en cuira.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Tu as peur? Saisis-la-moi à bras-le-corps. Toi, mets-toi
+avec lui, et achevez de la lier!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Par Pandrosos! si tu la touches du bout du doigt, je te piétine, et je
+te fais rendre tripes.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Ah! rendre tripes! Où est l'autre archer? Lie d'abord celle-là, qui
+parle si bien!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Par Phosphoros! si tu la touches du bout du doigt, tu demanderas bientôt
+une ventouse.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Où est l'archer? Empoigne-la. Ah! je couperai court,
+moi, à votre sortie.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Par Artémis Taurique! si tu t'approches d'elle, je t'arrache les
+cheveux, malgré tes gémissements et tes cris.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! L'archer m'abandonne. Non, jamais nous ne nous
+laisserons vaincre par des femmes! Allons, Skythes, marchons contre
+elles! Serrez les rangs!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Par les deux Déesses! vous saurez que nous avons ici de notre côté
+quatre cohortes de femmes vaillantes et bien équipées.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Skythes, attachez-leur les mains au dos!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Femmes armées pour notre défense, accourez de là dedans, vendeuses de
+graines, d'oeufs et de légumes, vendeuses d'ail, de ragoûts et de pain.
+Tirez, frappez, arrachez; couvrez-les d'injures et de honte! Mais non;
+cessez, revenez, ne les dépouillez pas!</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Hélas! quelle triste chance pour mes archers!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais quelle était donc ton idée? Croyais-tu n'avoir affaire qu'à des
+servantes, ou te figurais-tu que les femmes n'ont pas de coeur?</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Hé! Par Apollon! elles n'en ont que trop, surtout si le cabaret est
+proche.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Voilà bien des paroles perdues, ô Proboulos de cette contrée! Pourquoi
+entres-tu en pourparlers avec ces animaux? Ignores-tu dans quel bain
+elles viennent de nous tremper, nous et nos vêtements, et cela sans
+lessive?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Mais, mon cher, il ne faut pas se hasarder légèrement à porter la main
+sur autrui. Si tu le fais, tu ne manqueras pas d'avoir les yeux pochés.
+J'aime à rester paisiblement chez moi, comme une jeune fille, sans faire
+de mal à personne, sans déranger même un fétu, mais il ne faut pas,
+comme une guêpe, m'exciter et m'irriter.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>De par Zeus! quel moyen de venir à bout de ces bêtes sauvages? C'est
+intolérable. Mais il te faut pourtant examiner avec moi leur cas
+pathologique et dans quelle intention elles se sont emparées de la
+citadelle de Kranaos, aux énormes rochers, de l'inaccessible Akropolis,
+du temple sacré. Questionne-les, sois peu crédule, use de tous les
+moyens. Ce serait une honte de ne pas donner de solution à une telle
+affaire, à cause de notre insouciance.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Or, de par Zeus! je désire savoir, avant tout, pourquoi vous avez ainsi
+barricadé notre citadelle avec des poutres.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Afin de mettre l'argent en sûreté et de vous ôter tout sujet de guerre.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>C'est donc pour l'argent que nous faisons la guerre?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et que tout le reste est désordre, que Pisandros a de quoi voler et que
+ceux qui aspirent au pouvoir fomentent continuellement quelque trouble.
+Qu'ils fassent donc maintenant tout ce qu'il leur plaira; ils ne
+toucheront plus désormais à cet argent.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Mais que feras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Tu me le demandes? Nous l'administrerons nous-mêmes.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Vous administrerez vous-mêmes l'argent?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Que trouves-tu là d'extraordinaire? N'est-ce pas nous qui administrons
+absolument nos affaires privées, en vue de votre intérêt?</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Comment pas la même chose?</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Les frais de la guerre se soldent de cet argent?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>D'abord, pas de guerre.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Le moyen de nous sauver autrement?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>C'est nous qui vous sauverons.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Vous?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Oui, nous!</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Misère!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Nous te sauverons, même contre ton gré.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>C'est affreux, ce que tu dis là!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Tu te fâches! Il faudra pourtant en passer par là.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! c'est de l'injustice!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Force est de se défendre, mon cher.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Et si je ne le veux pas?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Pour cela même et raison de plus.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Mais d'où vous est venue l'idée de vous mêler de la guerre et de la
+paix?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Nous le dirons.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Dis-le tout de suite, pour n'avoir point à en gémir.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Écoute, et tâche de contenir tes mains.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Je ne puis: j'ai trop grand'peine à retenir ma colère.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Tu n'en gémiras que davantage.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Dis donc, la vieille, garde pour toi ce croassement. <i>(A Lysistrata.)</i>
+Et toi, parle.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Je le fais. Précédemment, pendant la dernière guerre, nous avons
+supporté, de toute notre modération, ce que vous autres hommes vous avez
+fait. Vous ne nous permettiez pas le moindre grognement; et cependant
+vous n'aviez pas de quoi nous satisfaire, nous qui savions bien à quoi
+nous en tenir. Souvent, au logis, nous apprenions que vous aviez pris
+des résolutions sinistres sur quelque grande affaire. Alors, cachant
+notre douleur sous un sourire, nous vous demandions: «Qu'est-ce qu'on a
+décidé au sujet d'une trêve? Qu'allez-vous porter aujourd'hui sur la
+stèle à la connaissance du peuple?--Qu'est-ce que cela te fait?
+répondait mon mari. Tais-toi.» Et je me taisais.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>C'est moi qui ne me serais jamais tue!</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Tu aurais eu à gémir, si tu n'avais pas gardé le silence.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Aussi, chez moi je me taisais. Une autre fois, informée que vous aviez
+pris une résolution des plus mauvaises: «Comment, lui dis-je, cher
+époux, pouvez-vous agir si follement?» Et lui tout aussitôt me regardant
+de travers: «Si tu ne te mets pas, dit-il, à tisser ta toile, ta tête
+s'en ressentira: la guerre est le partage des hommes.»</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! il avait raison de tenir ce langage.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Comment, raison? misérable! Si vous prenez des résolutions mauvaises, il
+ne sera pas permis de vous avertir? Et puis, lorsque, dans toutes les
+rues, nous vous entendions crier à haute voix: «Il n'y a plus un homme
+en ce pays!» et que, de par Zeus! un autre faisait écho, alors, et sans
+tarder, il nous a paru bon de faire cause commune pour sauver la Hellas,
+en réunissant toutes les femmes. Le moyen, en effet, d'attendre? Si donc
+vous voulez écouter nos sages conseils et vous taire, à votre tour,
+comme nous, nous rétablirons vos affaires.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Vous, nos affaires? Tu me dis quelque chose d'étrange et d'intolérable.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Tais-toi.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Devant toi, maudite, me taire, moi, parce que tu portes un voile autour
+de la tête? Plutôt à l'instant cesser de vivre!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Si c'est là ce qui te gêne, reçois de moi ce voile, prends-le, mets-le
+autour de ta tête et tais-toi. Prends aussi ce panier, file la laine,
+ceins-toi, et mange des fèves: la guerre sera l'affaire des femmes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Femmes, laissez là les urnes, afin que, à notre tour, nous venions en
+aide à nos amies. Pour moi, je ne me lasserai jamais de danser, et mes
+genoux ne seront pas fatigués d'un labeur pénible. Je veux tout
+affronter avec ces femmes remplies de valeur, de caractère, de grâce,
+d'audace, de sagesse, de patriotisme et de haute prudence. O toi, la
+plus courageuse des femmes, et vous, filles de mères âpres comme des
+ortie, venez avec ardeur, ne faiblissez pas; car vous courez encore sous
+un vent favorable.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Oui, si Érôs au coeur doux et la déesse de Kypros Aphroditè soufflent le
+désir sur nos seins et sur nos cuisses, si les hommes surexcités se
+ruent vers le plaisir, la tête droite comme un bâton, je crois que les
+Hellènes nous donneront désormais le nom de Lysimakès.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Et qu'aurez-vous fait?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Vous empêcher tout d'abord de courir en armes à l'Agora, comme des
+forcenés.</p>
+
+<p class="stage1">UNE FEMME.</p>
+
+<p>Très bien, par Aphroditè de Paphos!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et de fait, aujourd'hui, ils se jettent en armes à travers le marché aux
+marmites et aux légumes, comme des korybantes.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! ainsi doivent agir les braves.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Certes, n'est-ce pas une chose ridicule, qu'un homme s'arme d'un
+bouclier et d'une gorgôn pour acheter des coracins?</p>
+
+<p class="stage1">UNE FEMME.</p>
+
+<p>De par Zeus! moi j'ai vu un homme chevelu, un phylarkhonte à cheval,
+jeter dans son casque d'airain des jaunes d'oeufs pris à une vieille. Un
+autre, un Thrakien, agitant sa pelte et son javelot, comme Tèreus,
+effrayait une marchande de figues, et avalait les plus mûres.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Comment donc pourrez-vous mettre fin à toutes ces affaires troublées et
+ramener l'ordre dans le pays?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Tout simplement.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Comment? Indiquez-le-moi.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>De même que, quand notre fil est embrouillé, nous le prenons de cette
+façon sur nos fuseaux, et nous le tirons de-ci et de-là, ainsi nous
+mettrons fin à cette guerre, si on nous le permet, en envoyant de-ci et
+de-là des légations.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Alors, c'est avec de la laine, du fil et des fuseaux, que vous croyez
+mettre fin aux tristes affaires, pauvres folles?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Oui, si vous aviez le moindre sens, c'est d'après notre laine que vous
+gouverneriez toute votre politique.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Comment cela? Voyons, dis-le.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et d'abord, il fallait, comme nous le faisons pour la laine, lavée dans
+un bassin, afin que le crottin s'en détache, chasser de la ville, à
+coups de verges, les hommes à tendances perverses, et trier les
+mauvaises herbes; puis, ceux qui s'agglomèrent en peloton pour s'emparer
+des charges, les mettre à part et leur tondre la tête; ensuite les jeter
+dans une corbeille, pour faire la conciliation, cardant ensemble
+métèques, étrangers, amis, débiteurs du Trésor, tout cela pêle-mêle. Et,
+de par Zeus! quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les
+regarder comme autant de pelotons offerts à nos mains, chacun à part, et
+alors, de cet amas, prendre un peloton, en tirer le fil et n'en faire
+plus qu'un seul, afin d'en former une grosse pelote qui serve à tisser
+une læna pour Dèmos.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>N'est-il pas étrange qu'elles nettoient et pelotonnent tout cela, elles
+qui n'ont aucune part à la guerre?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais, cependant, maudit homme, ne portons-nous pas plus que le double du
+fardeau? Et, d'abord, nous enfantons des fils pour les envoyer dans les
+rangs des hoplites.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Tais-toi: ne rappelle pas nos malheurs.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ensuite, au lieu de nous livrer au plaisir et de jouir de notre
+jeunesse, nous couchons seules à cause du service militaire. Et encore
+laissons de côté ce qui nous regarde; mais il y a des jeunes filles qui
+vieillissent dans leur couche, et je m'en afflige.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! ce n'est pas la même chose. Un homme, à son retour,
+fût-il grisonnant, épouse tout de suite une jeune fille. Mais la saison
+d'une femme est courte; si elle n'en profite pas, personne ne veut
+l'épouser, et elle passe sa vie à consulter les destins.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Mais quiconque est encore capable de montrer sa vigueur...</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et toi, qu'attends-tu pour mourir? La place est libre. Achète une bière;
+moi, je te pétrirai un gâteau de miel; prends-le, ainsi qu'une
+couronne.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Reçois de moi ces offrandes.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Prends aussi cette couronne de mes mains.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Que te manque-t-il? Que désires-tu? Descends dans la barque. Kharôn
+t'appelle: tu l'empêches de partir.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>N'est-il pas cruel pour moi d'être traité ainsi? De par Zeus! je vais
+aller me montrer à mes collègues dans l'état où je suis.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Nous reproches-tu de ne t'avoir pas encore exposé? Dans trois jours tu
+recevras de nous, dès le matin, l'offrande affectée à la troisième
+journée.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas le moment de dormir pour quiconque est homme libre. Allons!
+citoyens, attaquons cette besogne; il en émane comme une odeur
+d'affaires plus nombreuses et plus grandes: j'y flaire à plein nez la
+tyrannie de Hippias. Je crains surtout que certains Lakoniens,
+rassemblés ici chez Klisthénès, n'excitent perfidement ces femmes,
+ennemies des dieux, à s'emparer du trésor et du salaire dont je vivais.
+C'est chose terrible, en effet, qu'elles se mettent à faire la leçon aux
+citoyens, et que des femmes parlent de boucliers d'airain et de notre
+réconciliation avec les Lakoniens, auxquels on ne doit pas plus se fier
+qu'à la gueule du loup. Oui, citoyens, tout ce qu'elles ont tramé contre
+nous, tend à la tyrannie. Mais jamais elles ne me tyranniseront: je
+serai sur mes gardes; «je porterai toujours mon épée sous une branche de
+myrte»; et je me tiendrai en armes auprès d'Aristogitôn, et je ne
+bougerai pas de ses côtés: car il me prend envie de casser la mâchoire
+de cette vieille, ennemie des dieux.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Non, quand tu rentreras dans ton logis, ta mère ne te reconnaîtra pas.
+Mais, ô vieilles chéries, posons d'abord ceci à terre. Nous commençons,
+citoyens ici rassemblés, une suite de conseils utiles à la ville; et
+c'est justice, parce qu'elle m'a élevée dans le luxe et la splendeur.
+Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je moulais l'orge
+pour la Déesse; puis, vêtue de la krokote, je fus ourse dans les
+Brauronia; devenue belle fille, je fus kanéphore et portai un collier de
+figues. Ne dois-je donc pas donner d'utiles conseils à la patrie?
+Quoique je sois femme, ne m'enviez pas le droit de proposer le meilleur
+remède aux affaires présentes. Et, de fait, je paie ma part de l'impôt,
+puisque j'apporte des hommes, tandis que ces maudits vieillards ne
+paient rien. Oui, après avoir dépensé les fonds publics gagnés dans la
+guerre médique, vous n'apportez rien en retour, et nous risquons, en
+outre, d'être ruinées par vous. Est-ce qu'il y a, pour vous, lieu de
+grogner? Si tu m'agaces, j'emploie ce lourd kothurne à te casser la
+mâchoire.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas là le comble de l'insolence? Et il me semble que la chose
+ne fera que s'aggraver. Mais il faut y remédier: c'est le devoir de tout
+homme bien outillé. Et d'abord, dépouillons-nous de notre exomis, de
+manière que l'homme sente l'homme de près; il ne convient donc pas de se
+barder d'étoffe. Mais allons, braves aux pieds de loup, comme nous
+sommes allés au Lipsydrion, lors de notre jeunesse. Aujourd'hui, en ce
+moment même, il nous faut rajeunir, prendre des ailes, et secouer de
+tout notre corps cette vieillesse: car si quelqu'un de nous donne la
+moindre prise à ces femmes, elles ne manqueront pas de faire un
+vigoureux coup de main; elles construiront des navires; elles essaieront
+de combattre sur mer et de naviguer contre nous, comme Artémisia: si
+elles se tournent vers le maniement du cheval, j'efface des rôles les
+cavaliers; car la femme est un être très chevalin, fort sur la monture,
+et qui tient bon à la course. Vois les Amazones que Mikôn a peintes
+combattant contre des hommes. Oui, il faut leur ajuster à toutes un
+carcan bien troué, et leur y serrer le cou.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Par les deux Déesses! si tu m'échauffes, je lâche sur toi ma truie, et
+j'agirai aujourd'hui de manière que, bien frotté par moi, tu appelles
+tes concitoyens. Nous aussi, femmes, déshabillons-nous au plus vite,
+pour exhaler une odeur de femmes, irritées jusqu'à mordre. Qu'un de vous
+s'avance contre moi, et désormais il ne mangera plus ni ail, ni fèves
+noires. Tu n'as même qu'à dire un mot d'outrage, ma colère t'accouchera
+comme l'escarbot l'aigle pondeuse. Et, de fait, je ne me préoccuperai
+pas de vous tant que vivront près de moi Lampito et Ismènia, la jeune,
+chère et noble Thèbaine. Nul pouvoir ne prévaudra, fisses-tu sept
+décrets, misérable, haï de tout le monde et de tes voisins. Hier,
+célébrant une fête de Hékatè, je voulus faire venir du voisinage une
+amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Boeotia:
+on refusa de me l'envoyer à cause de tes décrets, et vous ne cesserez
+ces décrets que quand, vous prenant la jambe, on vous aura cassé le cou.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES, <i>à Lysistrata</i>.</p>
+
+<p>O toi qui présides à notre glorieuse entreprise, pourquoi viens-tu vers
+moi avec cet air sombre?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>C'est la conduite de ces méchantes femmes, c'est le caractère féminin
+qui me fait courir, découragée, de haut en bas.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>La vérité! La vérité!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Q'y a-t-il de fâcheux? Dis-le à tes amies.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais la chose est honteuse à dire et difficile à taire.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Ne me cache pas ce qui nous est arrivé de mal.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Nous sommes en rut, pour tout trancher d'un mot.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>O Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>A quoi bon invoques-tu Zeus? La chose est comme elle est. Je ne peux
+plus les empêcher, moi, de vouloir des hommes: elles s'enfuient. La
+première que j'ai surprise nettoyait l'issue voisine de l'antre de Pan;
+une autre se laissait glisser à l'aide d'une poulie; celle-ci préparait
+son évasion; celle-là, perchée sur un oiseau, songeait à s'abattre sur
+la maison d'Orsilokhos, lorsque je l'arrêtai hier par les cheveux. Elles
+forgent tous les prétextes, pour s'en aller d'ici chez elles. Tiens, en
+voici une qui sort! Holà! Où cours-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Je veux aller chez moi: j'ai à la maison de la laine de Milètos, qui se
+mange aux vers.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Quels vers? Ne vas-tu pas rentrer?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Je reviendrai tout de suite, j'en jure par les deux Déesses; je n'ai
+qu'à étendre sur le lit, tout simplement.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>N'étends rien, et ne t'en va pas du tout.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Faut-il donc laisser gâter ma laine?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Oui, si c'est nécessaire.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Malheureuse que je suis! Et mon lin! Je l'ai laissé à la maison sans le
+teiller!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>En voilà une autre qui sort pour aller teiller son lin! Vite, rentre
+ici.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Mais, j'en jure par la Déesse de la lumière, dès que je l'aurai mis en
+état, je rentre.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ne mets rien en état; car, si tu commençais, une autre en voudrait faire
+autant.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>O divine Ilithyia, retarde l'enfantement, jusqu'à ce que je sois arrivée
+dans un lieu profane.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Que veulent dire ces sornettes?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Je vais accoucher tout de suite.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais tu n'étais pas enceinte hier.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Je le suis aujourd'hui. Laisse-moi aller trouver la sage-femme,
+Lysistrata, au plus vite!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Quel conte tu nous fais! Qu'as-tu là de dur?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Un enfant mâle.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mais non, par Aphroditè! on dirait quelque chose de creux comme un
+chaudron. Je vais le savoir. Ah! drôle de femme, tu as le casque sacré
+de Pallas, et tu te disais enceinte.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Oui, je le suis, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Alors pourquoi ce casque?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Pour que les douleurs ne me prennent pas dans l'Akropolis, je ferai mon
+nid dans ce casque, comme les colombes.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Que dis-tu? C'est une défaite: la chose est claire. N'attendras-tu pas
+ici le cinquième jour des couches?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Mais je ne puis plus dormir dans l'Akropolis depuis que j'ai vu le
+serpent, qui lui sert de gardien.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Et moi, malheureuse, je suis exténuée par les chouettes, dont les cris
+continuels m'empêchent de dormir.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Maudites femmes, finissez-en avec vos mensonges. Vous regrettez vos
+maris, c'est clair. Mais croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Ils
+passent, je le sais, des nuits cruelles. Mais tenez bon, chères amies;
+patientez encore un peu; un oracle nous promet la victoire, si nous
+restons unies. Voici cet oracle.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Dis-nous ce qu'il dit.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Silence alors. «Quand les hirondelles, fuyant les huppes, se seront
+réunies dans un seul lieu, et se seront abstenues de commerce avec les
+mâles, alors finiront les maux, et Zeus tonnant mettra dessus ce qui
+était dessous.»</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Nous aurons le dessus.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>«Mais si les hirondelles se divisent, et s'envolent du temple sacré, nul
+autre oiseau ne leur sera comparable pour l'incontinence.»</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Voilà, de par Zeus! un oracle clair. Grands dieux! ne nous laissons
+point abattre par le malheur. Rentrons. Il serait honteux, mes amies, de
+ne pas accomplir l'oracle.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Je veux vous dire une histoire, que j'ai entendu raconter lorsque
+j'étais encore enfant. Il y avait une fois un jeune homme, appelé
+Mélaniôn, qui, fuyant le mariage, s'enfonça dans le désert: il demeurait
+sur les montagnes, allait à la chasse aux lièvres, faisait des filets,
+avait un chien; et puis il ne revint plus chez lui, tant il avait de
+haine pour les femmes. Nous, nous ne sommes pas moins chastes que
+Mélaniôn.</p>
+
+<p class="stage1">UN VIEILLARD.</p>
+
+<p>Ma vieille, je veux te baiser.</p>
+
+<p class="stage1">UNE FEMME.</p>
+
+<p>Tu pourras te passer d'oignon.</p>
+
+<p class="stage1">LE VIEILLARD.</p>
+
+<p>Et te donner des coups de pied.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Tu as une forêt de poils.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Myronidès aussi était rude, couvert partout de poils noirs, redouté de
+tous ses ennemis, comme Phormiôn.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Je veux également, moi, vous conter une histoire semblable à celle de
+Mélaniôn. Timôn était un être intraitable, la figure comme retranchée
+derrière un buisson d'épines, un émule des Erinys. Ce Timôn, plein de
+haine pour la perversité des hommes, s'enfuit loin d'eux en les
+maudissant. C'est ainsi qu'il haïssait les hommes pervers, mais il était
+fort tendre pour les femmes.</p>
+
+<p class="stage1">UNE FEMME.</p>
+
+<p>Veux-tu que je te casse la mâchoire?</p>
+
+<p class="stage1">UN VIEILLARD.</p>
+
+<p>Je n'ai pas peur de toi.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Si je te lâchais un coup de pied?</p>
+
+<p class="stage1">LE VIEILLARD.</p>
+
+<p>Tu vas montrer ton derrière.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Tu verrais que, toute vieille que je suis, il n'est pas chevelu, mais
+épilé à la lampe.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Femmes, venez vers moi, vite.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il? Dis-moi pourquoi ce cri?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Un homme! Un homme! Je le vois accourir comme un forcené, tout enflammé
+des feux d'Aphroditè.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>O Déesse de Kypros, de Kythèra et de Paphos, suis, en droite ligne, la
+route que tu as commencée!</p>
+
+<p class="stage1">UNE FEMME.</p>
+
+<p>Où est-il, cet inconnu?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Près du temple de la Déesse Verdoyante.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Mais qui est-ce?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Regardez. Quelqu'une de vous le reconnaît-elle?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Hé oui, de par Zeus! moi! C'est mon mari Kinésias.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Mets-toi donc à l'oeuvre: fais-le griller, mets-le sens dessus dessous,
+séduis-le, aime sans aimer, cède-lui tout, sauf ce que défend le serment
+sur la coupe.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>N'aie crainte, je m'en charge.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et moi je reste, pour t'aider à le séduire et à prolonger son tourment.
+Vous autres, retirez-vous.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! Quel spasme nerveux! quelle rigidité des
+membres, comme si on me tournait sur une roue!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Quel est celui-là, qui se tient en deçà des sentinelles?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Un homme?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Oui, un homme.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ne vas-tu pas décamper?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Qui es-tu, toi qui me chasses ainsi?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>La sentinelle de jour.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, hâte-toi de m'appeler Myrrhina.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Bon! Que je t'appelle Myrrhina! Et qui es-tu, toi?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Son mari, Kinésias de Pæonia.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Ah! bonjour, mon très cher; ton non n'est ni obscur, ni inconnu parmi
+nous. Constamment, en effet, ta femme l'a à la bouche. Qu'elle prenne un
+oeuf ou une pomme: «C'est, dit-elle, pour Kinésias.»</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Ah! grands dieux!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et, j'en atteste Aphroditè, si la conversation tombe sur les hommes,
+aussitôt ta femme de s'écrier: «Tout le reste n'est que bagatelle au
+prix de Kinésias.»</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Va donc tout de suite; appelle-la-moi.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Comment cela? Que me donneras-tu, à moi?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Moi, de par Zeus! à toi tout ce que tu voudras! J'ai ceci, et ce que
+j'ai, je te le donne.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Eh bien, je descends tout de suite, et je te l'appelle.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Oui, tout de suite, va vite. La vie pour moi n'a plus aucun charme,
+depuis qu'elle est sortie de la maison. J'y rentre avec ennui; tout m'y
+semble désert. Nul des mets que je mange ne me fait plaisir; car je suis
+tout tendu.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA, <i>à Lysistrata qui est restée dehors</i>.</p>
+
+<p>Je l'aime, oui, je l'aime; mais il ne veut pas être aimé de moi: ne
+m'appelle donc pas pour lui.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>O ma douce petite Myrrhina, pourquoi agis-tu comme cela? Descends ici.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Oh! non, de par Zeus! non.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Quand c'est moi qui t'appelle, tu ne descendras pas, Myrrhina?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Tu n'as pas du tout besoin de m'appeler.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Pas besoin! Mais je n'en puis plus.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Je m'en vais.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Non, je t'en prie: écoute au moins notre garçonnet. Petit, tu n'appelles
+pas maman?</p>
+
+<p class="stage1">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Maman, maman, maman!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'éprouves-tu? Tu n'as pas pitié de ce pauvre enfant, non lavé
+et non allaité depuis six jours?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Moi, certainement, j'en ai pitié; mais c'est son père qui n'en a aucun
+soin.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Descends, ma chérie, auprès de ton garçon.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Ce que c'est que d'être mère! Il faut que je descende.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que j'éprouve? Elle me semble plus jeune, et son regard
+beaucoup plus caressant. Ses rigueurs à mon égard et ses dédains ne
+servent qu'à irriter mes désirs.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>O doux petit enfant d'un méchant père, reçois le plus doux baiser de ta
+maman.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Ah! méchante, que tu fais donc mal de te laisser entraîner par les
+autres femmes: tu me fais de la peine et tu t'affliges toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Ne me touche pas; à bas la main!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Les affaires de la maison, les miennes et les tiennes sont, par ta
+faute, dans le pire état.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Je ne m'en soucie guère.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Et tu ne te soucies pas non plus de ta toile déchiquetée par les poules?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Nullement, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Tes sacrifices à Aphroditè datent de bien longtemps; ne reviens-tu pas?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! à moins que vous ne fassiez la paix et que vous ne
+mettiez fin à la guerre.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Hé bien, si tu le veux, nous ferons la paix.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Alors, si tu le veux, je reviendrai ici; maintenant, je suis liée par un
+serment.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Au moins, couche un instant avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Pas du tout, et pourtant je ne saurais nier que je t'aime.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Tu m'aimes? Pourquoi donc alors ne veux-tu pas te coucher, ma
+Myrrhinette?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>O drôle d'homme! Devant cet enfant!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Hé, de par Zeus! Manès, remporte-le à la maison. Tu vois, l'enfant ne te
+gêne plus. Pourquoi ne te couches-tu pas?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, où pourrait-on faire cela?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Dans la grotte de Pan, la place est bonne.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Mais comment me purifier pour rentrer dans l'Akropolis?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Très facilement; tu te laveras à la klepsydre.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Mais, puisque j'ai juré, je me parjurerai, malheureux!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Que tout retombe sur moi! Ne t'inquiète pas de ton serment.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Attends, je vais apporter un petit lit pour nous deux.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Inutile; la terre nous suffit.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Au nom d'Apollôn, je ne souffrirai pas, moi, que, si pressé que tu
+sois, tu couches par terre.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Combien ma femme m'aime, c'est aisé à voir.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Allons, couche-toi, pour en finir: je me déshabille. Mais, cependant,
+malepeste! il faut apporter une natte.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Pourquoi, une natte? Pas pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Au nom d'Artémis, il serait honteux de coucher sur des sangles.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Donne-moi un baiser.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Voilà.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Ah! ah! Reviens vite.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Voilà la natte. Couche-toi, je me déshabille. Mais, quel malheur! tu
+n'as pas d'oreiller.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Je n'en ai pas besoin, moi.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>A moi, de par Zeus! il en faut un.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>L'engin que j'ai là est traité comme Hèraklès.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Allons, lève-toi!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>As-tu maintenant tout?</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Tout absolument.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Viens à présent, mon trésor.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Je détache ma ceinture; mais souviens-toi. Ne me trompe pas au sujet de
+la paix.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! ou je meure!</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Tu n'as pas de couverture.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Ah! de par Zeus! je n'en ai pas besoin; je veux t'avoir entre mes bras.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Sois tranquille, tu vas le faire: je reviens à l'instant.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Cette femme-là me fera mourir avec ses couvertures.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Redresse-toi.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Mais c'est tout dressé.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Veux-tu que je te parfume?</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Mais non, de par Apollôn!</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Par Aphroditè, il le faut, que tu le veuilles ou non.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Que la fiole soit bientôt vide, ô Zeus souverain!</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Tends la main, prends et frotte-toi.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Par Apollôn, ce parfum n'est pas agréable, à moins qu'il ne le devienne
+en frottant: il ne sent pas la couche nuptiale.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Maladroite! J'ai apporté du parfum de Rhodos.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>C'est bon; laissons cela, folle que tu es!</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Tu veux rire.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Qu'il aille à la malheure celui qui le premier a distillé ce parfum!</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Prends cette fiole.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>Mais j'en tiens une autre. Allons, mauvaise, couche-toi et ne m'apporte
+plus rien.</p>
+
+<p class="stage1">MYRRHINA.</p>
+
+<p>Je le ferai, j'en atteste Artémis. Je me déchausse. Mais, mon chéri,
+décide quelque chose en faveur de la paix.</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>J'y songerai. <i>(Myrrhina s'en va)</i>. Comment, elle m'a exténué, elle m'a
+tué, cette femme, et elle me laisse là écorché vif! Hélas! que je
+souffre! Sur qui passer mon envie, trompé par la plus belle de toutes?
+Comment élèverai-je cet enfant? Où est Kynalopex? Gage-moi une nourrice!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Un mal affreux, infortuné, met au supplice ton âme déçue. Et moi, j'ai
+pitié de toi; hélas! hélas! Quels reins, en effet, pourraient y tenir?
+Quelle vigueur? Quel appareil prolifique? Quelles hanches? Quelle
+tension de nerfs? Et n'avoir personne à caresser le matin!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>O Zeus! les horribles convulsions!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Voilà pourtant où t'a réduit en ce moment la plus détestable, la plus
+scélérate des femmes!</p>
+
+<p class="stage1">KINÉSIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus! dis la plus chérie, la plus douce.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Comment la plus douce? Une méchante, une coquine, j'en atteste Zeus.
+Oui, Zeus! puisses-tu, comme la paille, l'enlever dans un tourbillon et
+dans un orage, la rouler, puis la lâcher, de manière que, entraînée vers
+la terre, elle tombe soudain sur un engin viril qui l'embroche!</p>
+
+<p class="stage1">UN HÉRAUT.</p>
+
+<p>Où est le Conseil des Anciens d'Athènes, où sont les Prytanes? Je viens
+leur annoncer du nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Qui es-tu, toi? Un homme ou Konisalos?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Je suis un héraut, ô grand enfant; et, j'en atteste les Gémeaux, je
+viens de Spartè pour la trêve.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Et c'est pour cela que tu portes une lance sous l'aisselle?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Moi, non, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Pourquoi te détournes-tu? Pourquoi tirer ainsi ta khlamyde? Est-ce que
+la marche t'a donné des tumeurs dans l'aine?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Par Kastor! assurément cet homme est fou!</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Mais tu es dans un état scandaleux, homme sans pudeur!</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Moi, non, de par Zeus! Pas de plaisanteries.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cela?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Une skytale lakonienne.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Soit! C'est une skytale lakonienne. Mais comme à un homme qui la sait,
+dis-moi la vérité. Comment vont vos affaires à Lakédæmôn?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Toute Lakédæmôn est en l'air, et tous les alliés sont en rut: il leur
+faut Pellènè.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>D'où vous est tombé ce fléau? Vient-il de Pan?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Non; mais Lampito, je crois, à donné le signal, et alors les autres
+femmes de Spartè, comme enfermées par la même barrière, ont toutes exclu
+leurs maris de leur couche.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>Comment faites-vous?</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Nous nous morfondons. A travers la ville, nous marchons courbés, comme
+si nous portions des lanternes. Les femmes, en effet, ne veulent pas
+laisser manier leur jardinet avant que tous, d'un commun accord, nous
+ayons fait la paix avec la Hellas.</p>
+
+<p class="stage1">LE PROBOULOS.</p>
+
+<p>C'est une conspiration organisée surtout entre les femmes; je comprends
+maintenant. Mais va dire au plus vite, relativement à la trêve, qu'on
+envoie ici des ministres plénipotentiaires. Je dirai au Conseil d'en
+envoyer d'autres ici, en leur montrant ce qui nous tourmente au milieu
+du corps.</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Je vole. Tu ne dis que des choses excellentes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de fauve plus invincible que la femme: ni le feu, ni la
+panthère ne sont plus impudents.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Tu sais cela, et pourtant tu me fais la guerre, quand tu pourrais,
+méchant, avoir en moi une constante amie.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Non, jamais je ne cesserai de haïr les femmes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Comme tu voudras. Pour le moment, je ne te laisserai pas dans cette
+nudité. Je vois combien tu es ridicule. Allons, je vais aller te mettre
+cette exomis.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>C'est, de par Zeus! une bonne chose que vous faites: je l'avais retirée
+dans un mauvais accès de colère.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Tout de suite tu as l'air d'un homme, et puis tu n'es plus ridicule. Si
+tu ne m'avais pas fait de peine, je saisirais et j'enlèverais cette bête
+que tu as à présent dans l'oeil.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>C'est donc là ce qui me faisait mal: prends cet anneau; retire la bête
+et montre-la-moi, après l'avoir enlevée. De par Zeus! il y a longtemps
+qu'elle me pique l'oeil.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Je suis prête à le faire, quoique tu sois un homme désagréable. O Zeus!
+l'énorme moucheron que tu avais là! Ne vois-tu pas? C'est un moucheron
+de Trikorynthos.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>De par Zeus! quel soulagement tu m'as apporté! Depuis longtemps il me
+crevait l'oeil comme un puits. Maintenant qu'il est enlevé, mes larmes
+coulent en abondance.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Je t'essuierai, tout méchant que tu es, et je te donnerai un baiser.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Pas de baiser.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Que tu le veuilles ou non.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Allez à la malheure! Comme elles sont de nature câline, et qu'on a
+raison de dire ce mot, qui n'est pas mal formulé: «Pas moyen de vivre
+avec ces drôlesses, et pas moyen de vivre sans elles!»</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Allons, je te promets, pour le moment et pour l'avenir, de ne te faire
+aucun tort, et tu t'engages à ne me rien faire de mal. Réunissons-nous
+donc et chantons en commun.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Nous ne nous disposons pas, ô hommes, à dire le moindre mal d'aucun
+citoyen, mais plutôt à en dire tout le bien possible, et à agir dans le
+même sens. Il suffit des maux présents. Or, faites-nous savoir, homme ou
+femme, si quelqu'un a besoin de recevoir un peu d'argent, deux ou trois
+mines. Il y en a là beaucoup, et nous avons des bourses. Si jamais la
+paix arrive, quiconque nous fera un emprunt aujourd'hui, ne rendra point
+ce qu'il aura reçu. Nous devons traiter quelques hôtes de Karystos,
+hommes beaux et bons. J'ai de la purée et un petit porc, que j'ai
+immolé: vous aurez à manger une chair tendre et de bonne mine. Venez
+donc chez moi aujourd'hui; il faut que ce soit de bonne heure, après le
+bain, vous et vos enfants. Vous entrerez sans rien dire à personne, mais
+allant tout droit, comme chez vous, hardiment; et la porte sera...
+fermée.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Voici les députés de Spartè: ils viennent avec leurs barbes traînantes:
+on dirait qu'ils ont une cage à porcs entre les cuisses. Hommes
+Lakoniens, tout d'abord, salut; puis, dites-nous comment vous allez.</p>
+
+<p class="stage1">UN LAKONIEN.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de vous dire beaucoup de paroles: vous pouvez voir
+dans quel état nous sommes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Oh! oh! le mal acquiert une intensité effrayante; on dirait une
+inflammation de la pire espèce.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>C'est à n'y pas croire. Mais que dire? Envoyez-nous quelqu'un qui, à
+n'importe quelle condition, traite avec nous de la paix.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Mais je vois aussi de nos compatriotes qui, en vrais lutteurs, écartent
+les vêtements de leurs ventres, si bien qu'on dirait une maladie
+d'athlètes.</p>
+
+<p class="stage1">UN ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Qui me dira où est Lysistrata? voilà où nous en sommes, nous autres
+hommes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Autre chanson sur la même maladie. Êtes-vous pris de tensions de nerfs
+le matin?</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! et cet état-là nous tue. Si on ne conclut pas la paix
+au plus vite, il nous faudra nous rabattre sur Klisthénès.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Si vous êtes sages, remettez vos vêtements, afin de n'être pas vus par
+quelque mutilateur de Hermès.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu parles d'or.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Au nom des Gémeaux, c'est tout à fait cela. Voyons, remettons nos
+vêtements.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Salut, Lakoniens; nous sommes dans un piteux état.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Oui, mon très cher, c'eût été une triste chose, si des hommes m'avaient
+vu ainsi la lance en arrêt.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Voyons, Lakonien, il faut dire carrément ce qui est. Pourquoi êtes-vous
+ici?</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>On nous envoie traiter de la paix.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Bien dit, et nous aussi. Que n'appelons-nous donc Lysistrata, qui seule
+peut nous mettre d'accord?</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Oui, au nom des Gémeaux, appelez même Lysistratos.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin, ce me semble, de l'appeler: elle nous a
+entendus, elle vient d'elle-même.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES VIEILLARDS.</p>
+
+<p>Salut à la plus courageuse de toutes. Voici l'instant de te montrer
+redoutable et bonne, humble et vénérable, sévère et indulgente, afin que
+les chefs des Hellènes, séduits par tes charmes, s'abandonnent à toi et
+te remettent, d'un commun accord, le jugement de leurs griefs.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>La besogne n'est pas difficile, si on les prend au milieu de leurs
+désirs et n'essayant pas de se consoler les uns les autres. Je le saurai
+bientôt. Où est la Paix?--Va prendre et amène-moi d'abord les Lakoniens,
+mais pas d'une main rude et arrogante: ne fais pas comme nos hommes les
+malappris, mais comme il convient aux femmes, en toute douceur. S'ils ne
+t'offrent pas la main, amène-les par où tu sais. Amène-moi aussi les
+Athéniens, et prends-les par où ils se donneront.--Lakoniens, tenez-vous
+près de moi.--Vous, de ce côté.--Écoutez ce que j'ai à dire. Je ne suis
+qu'une femme, mais j'ai du bon sens. De moi-même, je ne suis pas mal
+partagée en fait de raison; et de la bouche de mon père et des
+vieillards j'ai recueilli beaucoup de discours, qui ne m'ont pas mal
+instruite. Je veux vous adresser à tous en commun des railleries que
+vous méritez, vous qui, arrosant les autels de la même eau lustrale, en
+vrais parents, à Olympia, aux Thermopyles, à Pytho (et combien d'autres
+localités je pourrais citer, si je voulais m'étendre!), perdez, sous les
+yeux de l'armée des Barbares, vos ennemis, et les Hellènes et leurs
+villes! Voilà déjà une partie de ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p class="stage1">UN ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Moi, je meurs de désirs.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Pour vous, Lakoniens, car je m'adresse à vous, ne vous souvient-il plus
+comment le Lakonien Périklidas vint un jour à Athènes, en suppliant, et
+s'assit auprès des autels, pâle, vêtu de pourpre, demandant des secours?
+Car alors Messènè vous inquiétait, et un dieu ébranlait votre terre.
+Parti avec mille hoplites, Kimôn sauva Lakédæmôn entière. Traités ainsi
+par les Athéniens, vous ravagez le pays qui vous a rendu ce bon service.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! ils ont tort, Lysistrata.</p>
+
+<p class="stage1">UN LAKONIEN.</p>
+
+<p>Nous avons tort; mais impossible de dire combien son derrière est beau.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Et vous, Athéniens, pensez-vous que je vais vous passer sous silence? Ne
+vous souvenez-vous plus que les Lakoniens, au temps où vous portiez la
+peau de mouton, venant, à leur tour, la lance en main, mirent à mort un
+grand nombre de Thessaliens, un grand nombre d'amis ou d'alliés de
+Hippias? Se faisant seuls vos champions dans cette journée, ils vous
+rendirent la liberté, qui permit au peuple de quitter la peau de mouton,
+pour revêtir la læna retrouvée.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais vu plus digne femme.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Ni jamais de plus beaux appas.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Pourquoi donc, après vous être rendu de si nombreux services, vous
+faites-vous la guerre et ne mettez-vous pas fin à votre méchanceté?
+Pourquoi ne pas conclure la paix? Qui vous empêche?</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Nous le voulons bien, si l'on veut nous rendre l'enkyklos.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Lequel, mon cher?</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Pylos, que, depuis longtemps, nous demandons et convoitons.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! nous ne ferons jamais cela.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Laissez-la-leur, mes amis.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Alors où mettrons-nous le désordre?</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Demandez une autre place en échange.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Eh bien! donnez-nous donc Ékhinousa, et le golfe Maliaque, qui est
+derrière, et les Jambes de Mégara.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Par les Gémeaux! pas tout cela, espèce de fou!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Laissez donc cela: ne disputez pas à propos de jambes.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Je voudrais déjà mettre habit bas et labourer la terre.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Et moi tout d'abord la fumer, j'en prends les Gémeaux à témoin.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Commencez par faire la paix, et puis vous agirez. Si donc vous désirez
+la conclure, mettez l'affaire en délibération et communiquez-la à nos
+alliés.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>A quels alliés, ma chère? Nous n'en pouvons plus. Crois-tu que tous nos
+alliés ne soient d'avis de coucher avec leurs femmes?</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>Et les nôtres aussi, j'en atteste les Gémeaux.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Et les Karystiens également, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Bien dit. Maintenant purifiez-vous, et nous, femmes, nous vous recevrons
+dans l'Akropolis, avec les paniers que nous avons. Là, engagez les uns
+aux autres vos serments et votre foi; puis chacun prendra sa femme et
+s'en ira avec elle.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Allons-y au plus vite.</p>
+
+<p class="stage1">LE LAKONIEN.</p>
+
+<p>J'irai où tu voudras.</p>
+
+<p class="stage1">L'ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>De par Zeus! au plus tôt, dépêchons.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES FEMMES.</p>
+
+<p>Stromates bigarrés, lænas, xystis, bijoux d'or à moi, je n'ai nul regret
+à les offrir à tous vos enfants, pour qu'ils les portent, si l'une de
+vos filles est kanéphore. Oui, je vous permets à tous de prendre chez
+moi ce qui s'y trouve: il n'y a rien de si bien scellé, dont on ne
+puisse rompre les cachets, et emporter ce qu'il y a dedans. Personne, en
+cherchant, n'y verra rien, quelqu'un de vous fût-il plus clairvoyant
+que moi. Si quelqu'un de vous n'a pas de provisions pour nourrir ses
+serviteurs et ses nombreux petits-enfants, il peut prendre chez moi du
+grain tout broyé, et y voir un pain d'un boisseau, d'une belle venue.
+Ainsi, que ceux des pauvres qui le veulent viennent chez moi avec des
+sacs et des besaces, ils recevront du blé. Manès, un esclave à moi, leur
+en fournira. Toutefois, je vous préviens de ne pas approcher de ma
+porte: autrement, gare au chien!</p>
+
+<p class="stage1">UN FLANEUR.</p>
+
+<p>Ouvre la porte, toi.</p>
+
+<p class="stage1">UN SERVITEUR.</p>
+
+<p>Veux-tu bien t'en aller? Pourquoi restez-vous là? Moi, je vais prendre
+une torche et vous brûler. Le poste est désagréable.</p>
+
+<p class="stage1">LE FLANEUR.</p>
+
+<p>Je n'en ferai rien.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>S'il faut absolument le faire pour vous plaire, cela nous portera
+malheur.</p>
+
+<p class="stage1">LE FLANEUR.</p>
+
+<p>Et nous serons malheureux avec toi.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Vous ne partez pas? Vos cheveux en pâtiront. Partez donc pour que les
+Lakoniens s'en aillent tranquillement d'ici, après avoir fait bonne
+chère.</p>
+
+<p class="stage1">UN ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Je ne vis jamais pareil festin. Les Lakoniens mêmes y étaient charmants.
+Nous étions, dans le vin, des convives très sages.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>C'est justice; à jeun nous n'avons pas le sens commun. Si les Athéniens
+veulent croire à mes paroles, nous nous enivrerons dans toutes nos
+députations. Maintenant, quand nous entrons à jeun à Lakédæmôn, nous
+regardons aussitôt par où jeter le désordre; si bien que ce qu'ils
+disent nous ne l'entendons pas, et ce qu'ils ne disent pas, nous
+l'interprétons mal. Aussi nos rapports sur ce qui est ne sont pas
+conformes à ce qui est. Mais aujourd'hui tout nous plaît. Qu'on chante
+la chanson de Télamôn, au lieu de chanter celle de Klitagoras, nous
+applaudirons tout de même, et nous n'hésiterons pas à nous parjurer.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Mais voilà ces gens qui pour la seconde fois reviennent ici. Ne
+décampez-vous pas, gibier d'étrivières?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>De par Zeus! les voilà qui sortent déjà.</p>
+
+<p class="stage1">UN LAKONIEN.</p>
+
+<p>Mon tendre ami, prends tes flûtes, afin que je danse et que je chante
+quelque chose de beau en l'honneur des Athéniens et de nous-mêmes.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME ATHÉNIEN.</p>
+
+<p>Oui, prends tes flûtes, au nom des dieux. Rien ne me réjouit plus que de
+vous voir danser.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES LAKONIENS.</p>
+
+<p>Inspire ces jeunes gens, Mnémosynè, ainsi que la Muse, qui me connaît
+et qui connaît les Athéniens. Ceux-ci, près d'Artémision, s'élancèrent,
+semblables à des dieux, sur les vaisseaux des Mèdes et les vainquirent.
+Pour nous, Léonidas nous conduisit, pareils, ce semble, à des sangliers
+aiguisant leurs défenses: une sueur abondante florissait le long de nos
+joues et coulait abondamment de nos jambes. C'est que les Perses étaient
+aussi nombreux que les sables du rivage. Souveraine des bois, Artémis
+chasseresse, viens ici, vierge divine, présider à notre alliance, pour
+qu'elle dure longtemps. Qu'aujourd'hui une amitié éternelle résulte de
+nos traités; et mettons fin à nos ruses de renard. Viens ici, vierge
+chasseresse.</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Voyons maintenant, puisque tout est pour le mieux, Lakoniens, emmenez
+vos femmes; que le mari se tienne près de sa femme et la femme près de
+son mari; ensuite, pour cet heureux événement, formons des danses en
+l'honneur des dieux, et gardons-nous à l'avenir de retomber dans les
+mêmes fautes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES ATHÉNIENS.</p>
+
+<p>Introduis le choeur, fais appel aux Kharites, invoque Artémis et son
+jumeau, l'aimable dieu des choeurs qu'on appelle à grands cris, puis le
+dieu de Nysa, suivi des Mænades, Bakkhos au regard étincelant, et Zeus
+qui fait briller la flamme, et son épouse auguste et bienheureuse, et
+les dæmones, que nous prenons pour témoins, toujours présents, de la
+noble paix conclue sous les auspices de la divine Kypris. Alala! Io!
+Pæan! Sautez! Iè! comme pour une victoire, Iè! Evoé! Evoé! Evoé! Evoé!</p>
+
+<p class="stage1">LYSISTRATA.</p>
+
+<p>Lakonien, après ta nouvelle chanson, fais entendre une chanson nouvelle.</p>
+
+<p class="stage1">CHOEUR DES LAKONIENS.</p>
+
+<p>Le Taygéton à l'aimable sommet, quitte-le, Muse lakonienne, et viens
+célébrer avec nous Apollôn, dieu souverain d'Amyklæ, Athèna Khalkioeque,
+et les vaillants Tyndarides, qui s'exercent sur les bords de l'Eurotas.
+Voyons, élance-toi, bondis d'un vol léger: chantons Spartè, qui aime les
+choeurs des dieux et le bruit des pas. Comme des coursiers, les jeunes
+filles, sur les bords de l'Eurotas, bondissent et frappent la terre d'un
+pied rapide, laissant aller leurs chevelures, ainsi que des bakkhantes
+qui agitent leurs thyrses, en se jouant. A la tête du choeur est la
+fille de Lèda, chaste et belle. Allons, rattache ta chevelure avec une
+bandelette, et bondis comme une biche. Que tes applaudissements animent
+la danse, et chante la plus puissante des divinités, Khalkioeque, déesse
+des combats.</p>
+
+<p class="stage1">FIN DE LYSISTRATA</p>
+<br><br>
+<a name="c3" id="c3"></a>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>LES<br>
+
+THESMOPHORIAZOUSES</h2>
+
+<h4>OU</h4>
+
+<h2>LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR</h2>
+<br>
+
+<p>(L'AN 412 AVANT J.-C.)</p>
+
+<p>S'emparant du bruit qui faisait d'Euripide un misogyne, Aristophane,
+dans les Thesmophoriazouses, s'amuse à le tourner en ridicule. Euripide,
+averti que les femmes méditent un complot contre lui et que, enfermées
+dans le temple des Thesmophores, elles délibèrent sur sa perte, envoie
+pour prendre sa défense son beau-père Mnèsilokhos, déguisé en femme.
+Celui-ci est vite reconnu et maltraité. Euripide, déguisé successivement
+en Ménélas, en Persée, en nymphe Écho et en vieille femme, finit par se
+dérober aux coups qui le menacent et aux étreintes d'un archer scythe,
+dont le bredouillement et la grossièreté, violemment épicées, provoquent
+des accès de grosse gaieté, comme les facéties drolatiques des deux
+Suisses dans <i>Monsieur de Pourceaugnac</i>.</p>
+
+<p><i>PERSONNAGES DU DRAME</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>MNÈSILOKHOS, beau-père d'Euripidès.</p>
+ <p>EURIPIDÈS.</p>
+ <p>UN SERVITEUR D'AGATHÔN.</p>
+ <p>AGATHÔN.</p>
+ <p>CHOEUR D'AGATHÔN.</p>
+ <p>UN HÉRAUT.</p>
+ <p>CHOEUR DES THESMOPHORIAZOUSES.</p>
+ <p>SEPT FEMMES.</p>
+ <p>KLISTHÉNÈS.</p>
+ <p>UN PRYTANE.</p>
+ <p>UN ARCHER SKYTHE.</p>
+ <p>THRATTA.</p>
+ <p>ÉLAPHIÔN, courtisane et danseuse. Personnage muet.</p>
+ <p>TÉRÈDÔN, joueuse de flûte. Personnage muet.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>La scène se passe devant la maison d'Agathôn, et ensuite dans le
+Thesmophorion ou Temple de Dèmètèr</i>.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<h2>LES<br>
+
+THESMOPHORIAZOUSES</h2>
+
+<h4>OU</h4>
+
+<h2>LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR</h2>
+<br>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>O Zeus! l'hirondelle, quand paraîtra-t-elle? Cet homme me tuera en me
+mettant en mouvement dès le matin. Puis-je, avant que la rate me crève,
+savoir de toi où tu me conduis, Euripidès?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il est inutile que tu entendes tout ce que tu vas bientôt voir de tes
+yeux devant toi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Comment dis-tu? Répète? Il est inutile que j'entende?...</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce que tu dois voir.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et inutile que je voie?...</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce que tu dois entendre.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Que me contes-tu là? Cependant tu parles à merveille. Tu prétends que je
+ne dois ni entendre, ni voir.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce sont, en effet, deux fonctions naturelles distinctes.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Ne pas entendre et ne pas voir?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est bien cela.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Comment distinctes?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voici comment cette distinction s'est faite. Lorsque l'æther se mit à
+fonctionner à part et à engendrer des animaux doués du mouvement, afin
+de leur donner la vue, il imagina d'abord de faire l'oeil rond comme le
+disque du soleil, et puis il creusa les oreilles en guise d'entonnoir.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et c'est grâce à cet entonnoir que je n'entends ni ne vois. De par Zeus!
+je suis bien aise de savoir cela. La belle chose que les entretiens avec
+les sages!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu pourrais en apprendre bien d'autres de ma bouche.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Que ne peux-tu, outre ces bienfaits, trouver à m'enseigner le moyen de
+ne plus clocher de la jambe!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Viens ici, et prête attention.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Vois-tu cette petite porte?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Oui, par Hèraklès! Je le crois du moins.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Fais silence maintenant.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Que je fasse silence sur la porte?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Écoute.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>J'écoute et fais silence sur la porte.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est là que se trouve habiter l'illustre Agathôn, le poète tragique.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cet Agathôn?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est un certain Agathôn.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Le basané, le vigoureux?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Non pas, mais un autre. Ne l'as-tu jamais vu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Il a une barbe épaisse.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ne l'as-tu jamais vu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! que je sache.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu t'es pourtant rencontré de près avec lui; mais peut-être sans le
+connaître.... Retirons-nous à l'écart. Voici un de ses serviteurs qui
+sort, portant du feu et des branches de myrte: c'est sans doute un
+sacrifice pour sa poésie.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR D'AGATHÔN.</p>
+
+<p>Silence dans tout le peuple: bouche close. Car le thiase des Muses a élu
+domicile dans la demeure de mon maître et y module ses chants. Que le
+paisible æther retienne l'haleine des vents, et que le calme règne sur
+l'azur des flots.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Bombax!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tais-toi. Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Que la gent ailée s'endorme: que les pieds des bêtes sauvages errant
+dans les bois perdent leur agilité.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Bombalobombax!</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Le poète harmonieux Agathôn, notre maître, se dispose....</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>A se prostituer?</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Qui donc a parlé?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Le paisible æther.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>A charpenter les assises d'un drame. Il équarrit de nouvelles tirades
+poétiques: il tourne tels vers et coud ensemble tels autres; il forge
+des pensées, invente des antonomases, les coule en cire, les arrondit,
+les met au creuset.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et joue de l'arrière-train.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Quel rustre approche de cette enceinte?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Un homme, tout prêt, avec toi et avec ton poète harmonieux, sous votre
+enceinte, d'arrondir, de tourner cet engin et de le mettre au creuset.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Quand tu étais jeune, tu devais être un joli drôle, vieillard!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Mon brave, laisse cet homme tranquille; et toi, fais-moi venir ici
+Agathôn par tous les moyens.</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Inutile de m'en prier: il va lui-même sortir bientôt, car il s'est mis à
+versifier et, en hiver, il n'est pas facile d'arrondir des strophes sans
+venir devant la porte, au soleil.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Alors, que dois-je faire?</p>
+
+<p class="stage1">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Attends qu'il sorte.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>O Zeus! que songes-tu que j'aie à faire aujourd'hui?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Par les dieux! je veux savoir ce que cela signifie. Pourquoi tes
+gémissements, tes lamentations? Tu ne dois me cacher rien, à moi ton
+beau-père.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Un grand malheur se manigance contre moi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Lequel?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce jour va décider si Euripidès doit vivre ou mourir.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et comment? Aujourd'hui les tribunaux ne doivent pas juger; le Conseil
+n'a pas de séance parce que c'est le troisième jour, le jour du milieu
+des Thesmophoria.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est précisément là ce qui présage ma perte. Les femmes ont tramé un
+complot contre moi, et elles vont, aujourd'hui même, se réunir dans le
+Thesmophorion, pour délibérer sur ma ruine.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et pour quel motif?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Parce que dans mes tragédies je dis du mal d'elles.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! tu n'as que ce que tu mérites! Mais quel expédient as-tu
+pour te tirer de là?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Engager le poète tragique Agathôn à se rendre aux Thesmophoria.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Pourquoi faire? dis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il se mêlerait à l'assemblée des femmes et, s'il le fallait, il
+parlerait.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Ouvertement ou par ruse?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Par ruse, revêtu d'une robe de femme.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Le procédé est joli, et tout à fait dans ta manière. En fait d'astuce, à
+nous le gâteau!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Silence!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Agathôn sort.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Où est-il?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>L'homme roulé dans la machine.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Je suis donc aveugle. Je ne vois pas un homme ici, je vois Kyrènè.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS</p>
+
+<p>Silence! Il se prépare à mélodier.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Des sentiers de fourmis ou des gazouillements plaintifs?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Prenez la torche consacrée aux Déesses souterraines, jeunes filles, et,
+au sein de votre patrie et de la liberté, mêlez les danses aux cris.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR D'AGATHÔN.</p>
+
+<p>De quelle divinité est-ce la fête? Dis-le-moi. La foi me rend prêt à
+honorer les dieux.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Voyons, Muse, célèbre maintenant le lanceur de flèches d'or, Phoebos,
+qui a fondé les remparts d'une cité sur la terre du Simoïs.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR D'AGATHÔN.</p>
+
+<p>Salut à Phoebos dans mes chants les plus beaux, à Phoebos vainqueur dans
+les combats poétiques.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Chantez aussi celle qui se plaît aux chênaies montagneuses, Artémis la
+vierge chasseresse.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR D'AGATHÔN.</p>
+
+<p>A mon tour, je chante et je glorifie l'auguste fille de Lèto, Artémis,
+qui ne connaît point la couche nuptiale.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Et Lèto, et les sons de la lyre asiatique imitant par le rhythme les
+mouvements rhythmés des Kharites Phrygiennes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR D'AGATHÔN.</p>
+
+<p>J'honore la puissante Lèto, et la kithare, mère des hymnes, aux mâles et
+nobles accents, dont l'éclat fait étinceler les yeux de la Déesse, émue
+par la soudaineté de notre voix. En retour, chante le souverain Phoebos.
+Salut, heureux fils de Lèto.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Combien est douce cette mélodie, ô vénérable Génétyllidès! Elle est
+féminine, voluptueuse comme un baiser à bouche demi-close, si bien qu'en
+l'écoutant, un chatouillement m'a saisi par-dessous mon siège. Et toi,
+jeune homme, qui que tu sois, je veux t'interroger à la manière
+d'Æskhylos, dans sa <i>Lykourgia</i>... D'où vient cet efféminé? Quelle est
+sa patrie? Son vêtement? Pourquoi cette vie désordonnée? Un luth et une
+robe couleur de safran? Une lyre et une résille? Une lékythe et une
+ceinture? N'est-ce pas un contraste? Qu'y a-t-il de commun entre un
+miroir et une épée? Toi-même, enfant, qui es-tu? Prétends-tu être un
+homme? Où est ce qui fait l'être viril? Où est ta læna? ta chaussure
+lakonienne? Serais-tu une femme? Alors où est ta gorge? Que réponds-tu?
+Pourquoi garder le silence? D'ailleurs, je te devine à ton chant,
+puisque toi-même tu ne veux rien dire.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>O vieillard, vieillard, c'est de la jalousie que provient le blâme que
+je viens d'entendre; mais je n'en éprouve aucune douleur. Je porte un
+costume en rapport avec ma pensée. Il faut qu'un poète s'ajustant aux
+drames qu'il doit composer, y adapte son caractère. Si on compose des
+drames à femmes, il faut que le corps prenne des manières féminines.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Ainsi tu chevauches, quand tu composes <i>Phædra</i>?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Si on fait des drames à hommes, il faut que le corps soit viril. Ce que
+nous n'avons pas, l'imitation doit en suivre la piste.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Si tu mets en scène des satyres, appelle-moi, je collaborerai derrière
+toi dans la posture requise.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il est de mauvais goût qu'un poète se montre grossier et
+velu. Vois Ibykos, Anakréôn de Téos, Alkæos, qui ont donné de la saveur
+à l'harmonie, ils portaient des mitres et dansaient l'Ionienne. Et
+Phrynikhos, que tu as entendu, il était beau et couvert de beaux
+vêtements; et voilà pourquoi beaux également étaient ses drames. La
+nécessité veut que les oeuvres reproduisent la nature de l'ouvrier.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Philoklès était laid: il a fait des pièces laides; Xénoklès était
+méchant: il a fait des pièces méchantes; Théognis était froid: froids
+ses vers.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Absolue nécessité: et c'est parce que je le savais que j'ai soigné ma
+personne.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Comment cela, au nom des dieux?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Cesse d'aboyer: j'étais comme lui à son âge, quand je commençais à
+écrire.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! je ne suis pas jaloux de ton éducation.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais le motif pour lequel je suis venu, laisse-le-moi dire.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Parle.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Agathôn, sage est l'homme, qui a le talent de bien resserrer beaucoup de
+pensées en peu de mots. Or, frappé d'un étrange malheur, je suis venu en
+suppliant vers toi.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>De quoi as-tu besoin?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Les femmes doivent me tuer aujourd'hui pendant les Thesmophoria, parce
+que je dis du mal d'elles.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>En quoi pouvons-nous t'être utiles?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>En tout. Si, t'asseyant en secret au milieu des femmes et ayant l'air
+d'en être une, tu prends ma défense, il est clair que tu me sauves. Seul
+tu es en état de parler convenablement en ma faveur.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même te défendre en personne?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je vais te le dire. D'abord je suis connu, ensuite je grisonne et j'ai
+de la barbe; toi tu es joli garçon, le teint blanc, rasé de près, voix
+de femme, délicat, charmant à voir.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Euripidès.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>N'as-tu pas écrit quelque part: «Tu aimes à voir la lumière, crois-tu
+que ton père ne l'aime pas aussi?»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>N'espère donc pas qu'aujourd'hui nous nous exposions à ton mal: nous
+serions fous. Mais ce qui t'est personnel, supporte-le toi-même. C'est
+justice de supporter les malheurs, non par la ruse, mais par la
+patience.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>En effet, toi, débauché, tu t'es élargi le derrière, non par des
+paroles, mais par la patience.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui te fait craindre de te rendre là-bas?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Il m'arriverait encore pire qu'à toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Comment? J'aurais l'air de dérober les mystères nocturnes des femmes, et
+de leur ravir la Kypris féminine.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Allons donc! Dérober! De par Zeus! tu veux dire être cajolé. Mais, de
+par Zeus! le prétexte est spécieux.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! Le feras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Ne t'en flatte pas.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>O trois fois malheureux! C'est fait de moi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Euripidès, mon bon ami, mon gendre, ne t'abandonne pas toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Comment donc vais-je faire?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Envoie cet homme où l'on gémit longuement, et fais de moi ce que tu
+veux, je suis à toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voyons alors, puisque tu te livres à moi. Quitte ce vêtement.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Il est par terre. Et que veux-tu faire de moi?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Raser ce poil et brûler celui d'en bas.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Fais-le, si bon te semble, puisque j'ai tant fait que de me dévouer.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Agathôn, tu portes toujours sur toi quelque rasoir, prête-nous-en un
+maintenant.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Prends-en un toi-même dans l'étui.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu es un brave homme. (<i>A Mnèsilokhos.</i>) Assieds-toi: enfle la joue
+droite.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Holà là!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi cries-tu? Je t'enfonce une broche dans le gosier, si tu ne te
+tais pas.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Attatata, iattatata!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Où cours-tu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Au temple des Déesses Vénérables. Par Dèmètèr! je ne reste pas ici pour
+être mutilé.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais tu vas être un comble de ridicule, avec la moitié de ta figure
+rasée!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Je n'en ai cure.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, ne m'abandonne pas. Viens ici.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Suis-je assez malheureux!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ne bouge pas: lève la tête. Par où te tournes-tu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Mu, mu!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi ces mu, mu? Tout va pour le mieux.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Hélas! Quel malheur! Je suis engagé dans les troupes légères.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète pas: tu es charmant tout à fait. Veux-tu te regarder?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Oui, apporte un miroir.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Te vois-tu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! ce n'est pas moi; c'est Klisthénès.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Lève-toi, que je te brûle les poils: penche-toi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Malheur des malheurs! je vais être pourceau.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'on m'apporte de l'intérieur une torche ou une lampe! Penche-toi.
+Prends garde à l'extrémité de la queue.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! Mais tu me brûles. Malheur à moi! De l'eau! de l'eau!
+voisins, ou mon derrière va prendre feu.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Courage!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Courage, quand on m'incendie?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Allons donc! ce n'est pas une affaire pour toi: le plus pénible est
+fait.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Hélas! Quelle suie! Je suis tout noir dans la région des fesses.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Sois sans crainte: on va te laver cela à l'éponge.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Il gémira, celui qui me lavera le derrière!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Agathôn, puisque tu refuses de te dévouer toi-même, prête-nous du moins
+cette robe et cette ceinture: car tu ne peux pas dire que tu n'en as
+pas.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Prenez et usez-en; je ne refuse pas.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Que dois-je prendre?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Que prendre? Prends d'abord et mets cette robe jaune. Par Aphroditè!
+elle a une bonne odeur de mâle.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Passe-la-moi vite. Donne maintenant la ceinture.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Allons, maintenant, mets-moi des anneaux aux jambes.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il te faut encore une résille et une mitre.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Voici le couvre-tête que je porte la nuit.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est tout à fait ce qu'il faut.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>M'ira-t-il bien?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! c'est à merveille. Voyons, où y a-t-il un mantelet?</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Prends celui qui est sur le lit.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il faut des chaussures.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Prends les miennes.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>M'iront-elles?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu aimes, il est vrai, à te chausser large.</p>
+
+<p class="stage1">AGATHÔN.</p>
+
+<p>Essaie-les. Et maintenant que tu as tout ce qu'il te faut, qu'on me
+roule au plus vite à l'intérieur.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Cet homme nous a vraiment l'air d'une femme. Si tu parles, prends bel et
+bien le son de voix féminin.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>J'essaierai.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Va donc.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn! à moins que tu ne me jures...</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De me sauver par tous les moyens, s'il fond sur moi quelque chose de
+fâcheux.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je le jure par l'Æther, séjour de Zeus.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Pourquoi pas plutôt par la famille de Hippokratès?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! je jure par tous les dieux sans exception.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Souviens-toi donc que «c'est le coeur qui a juré et que la langue n'a
+point juré». Moi, je ne me suis pas lié par un serment.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Hâte-toi: pars vite. Le signal de l'assemblée paraît sur le
+Thesmophorion. Moi, je m'en vais.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Viens donc, Thratta, suis-moi. Thratta, regarde ces torches embrasées:
+quelle épaisse fumée elles répandent! Ah! belles Thesmophores,
+accordez-moi une heureuse fortune ici et puis dans ma maison. Thratta,
+dépose la corbeille, tires-en le gâteau, afin que je le prenne pour
+sacrifier aux deux Déesses. Souveraine vénérée, Dèmètèr chérie, et toi,
+Perséphonè, fais que, maintes fois, je t'offre maints sacrifices, et
+surtout qu'aujourd'hui je me dérobe aux regards. Puisse ma fille nubile
+épouser un homme riche, d'ailleurs sot et niais, et qu'elle tourne son
+esprit et son coeur du côté de la gaudriole. Mais où donc, où
+m'assoirai-je en bonne place, afin d'entendre les oratrices? Toi,
+va-t'en, Thratta; détale. Il n'est pas permis aux esclaves d'écouter les
+discours.</p>
+
+<p class="stage1">UNE FEMME HÉRAUT.</p>
+
+<p>Observez, observez un religieux silence. Implorez les deux Thesmophores
+Dèmètèr et Kora, Ploutos, Kalligénéia, Kourotrophos, Hermès, les
+Kharites, pour que l'assemblée et la réunion actuelle produisent les
+plus beaux et les meilleurs effets, très utiles à la cité des Athéniens
+et heureuses pour nous! Que celle qui fera ou qui dira le mieux en
+faveur du peuple des Athéniens et des femmes remporte la victoire!
+Faites ces souhaits pour votre propre bonheur. Iè Pæan! Ie Pæan!
+Réjouissons-nous!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Nous approuvons ces voeux, et nous prions la race divine de se montrer
+favorable à ces prières. Zeus au grand nom, et toi, Dieu à la lyre d'or,
+qui possèdes la sainte Dèlos, et toi, vierge puissante, à l'oeil gris et
+à la lance d'or, qui habites la cité invincible, viens ici; et toi
+aussi, qui portes divers noms, vierge chasseresse, rejeton de Lèto au
+visage d'or. Et toi, vénérable Poséidôn, souverain des mers, roi des
+ondes salées, quitte le gouffre poissonneux, qu'agitent les tempêtes; et
+vous, filles marines de Nèreus, et vous, Nymphes errantes des montagnes.
+Que la lyre d'or se mêle à nos prières. Nobles Athéniennes, qu'un ordre
+parfait règne dans notre assemblée!</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME HÉRAUT.</p>
+
+<p>Invoquez les dieux Olympiens et les déesses Olympiennes, les dieux
+Pythiens et les déesses Pythiennes, les dieux Dèliens et les déesses
+Dèliennes, et les autres dieux. Si quelqu'un conspire une perfidie
+contre le peuple femme, ou offre la paix à Euripidès et aux Mèdes, afin
+de causer quelque dommage aux femmes, si on aspire à la tyrannie ou au
+rappel du tyran; si on dénonce une femme qui a supposé un enfant; si une
+servante, confidente des galanteries de sa maîtresse, les dit à
+l'oreille du mari; ou si une autre, chargée d'un message, fait un
+rapport mensonger; si un séducteur trompe à l'aide de mensonges, et ne
+donne pas ce qu'il a promis; si une vieille femme fait des présents à
+son amant; si une hétaïre, trahissant celui qui l'aime, reçoit de la
+main d'un autre; si un cabaretier ou une cabaretière fraude sur la
+mesure du kongion ou des kotyles, demandez aux dieux leur perte et celle
+de leur famille, et, pour vous, suppliez-les de vous accorder à tous de
+nombreux biens.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>D'un commun accord nous demandons que ces voeux soient accomplis pour la
+cité, accomplis pour le peuple, et que le succès aille à celles qui
+auront donné les meilleurs avis. Quant à celles qui trompent, qui
+violent les serments solennels pour leur intérêt et aux dépens des
+autres, ou qui cherchent à changer les décrets et la loi; celles enfin
+qui révèlent nos secrets à nos amis, et qui introduisent les Mèdes dans
+notre pays, pour le ruiner, ce sont des impies, des fléaux de la cité.
+Pour toi, Zeus tout-puissant, exauce nos prières, si bien que les dieux
+nous soient propices, quoique nous soyons des femmes!</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME HÉRAUT.</p>
+
+<p>Écoutez toutes. Voici la décision du Conseil des femmes, Timokléia,
+présidente; Lysilla, secrétaire; Sostrata, rapporteuse:</p>
+
+<p>«Une assemblée sera tenue dès le matin du jour médial des Thesmophoria,
+temps où nous avons le plus de loisir, à l'effet de délibérer avant tout
+sur Euripidès et sur le châtiment qu'il mérite, car il est prévenu de
+nous avoir outragées toutes.»</p>
+
+<p>Qui veut prendre la parole?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME HÉRAUT.</p>
+
+<p>Commence d'abord par ceindre cette couronne, avant de parler.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Silence, tais-toi; écoutez. La voilà qui crache comme font les orateurs:
+elle paraît en avoir long à dire.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Femmes, ce n'est aucune idée d'ambition, j'en atteste les deux Déesses,
+qui me fait lever pour prendre la parole; mais l'indignation que
+j'éprouve, malheureuse, à nous voir, depuis si longtemps, en butte aux
+insultes d'Euripidès, ce fils d'une marchande d'herbes, et à ses
+invectives incessantes et de toute nature. Car quels outrages ne
+répand-il pas sur nous? Il nous calomnie partout où se réunissent des
+spectateurs, des tragédiens et des choeurs, nous appelant adultères,
+débauchées, biberonnes, traîtresses, bavardes, malsaines, grand fléau
+des hommes. Aussi nos maris, au sortir des planches du théâtre, nous
+regardent en dessous, et examinent tout de suite s'il n'y a pas là
+quelque amant caché. Il ne nous est plus permis de rien faire comme
+autrefois, tant il a donné de mauvaises idées à nos maris. Ainsi, une
+femme tresse-t-elle une couronne, on la croit amoureuse. Renverse-t-elle
+un vase en allant et venant dans la maison, le mari demande aussitôt
+pour qui elle a brisé la poterie: il est probable que c'est pour
+l'étranger de Korinthos. Une fille est-elle malade? son père ne manque
+pas de dire: «Ce teint-là ne me convient pas pour une fille.» Ce n'est
+pas tout; une femme qui n'a pas d'enfants veut en supposer un: elle ne
+peut pas s'isoler un instant; les hommes restent là, tout près. Les
+vieillards, qui naguère épousaient de jeunes femmes, il les a si bien
+calomniés, que pas un vieillard aujourd'hui ne veut se marier, sur la
+foi de ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><i>Vieillard qui se marie a pour femme un tyran</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est encore à cause de lui que sur les gynécées on applique des cachets
+et du bois pour nous garder, et que l'on nourrit des chiens molosses,
+épouvantail des amants. Or, cela même est excusable; mais nous n'avons
+plus, comme autrefois, la liberté de disposer à notre gré, dans le
+ménage, de l'orge, de l'huile, du vin: cela nous est interdit. Les
+hommes portent toujours sur eux des petites clefs secrètes, tout ce
+qu'il y a de plus perfide, venant de Lakonie, munies de trois crans.
+Avant cela, pour ouvrir une porte, nous usions d'un cachet semblable au
+leur, du prix d'un triobole; mais maintenant cette peste d'Euripidès les
+a stylés à faire usage de cachets de bois vermoulu. Je suis donc d'avis
+maintenant de nous défaire de notre ennemi d'une manière quelconque;
+soit par le poison, soit par tout autre moyen, pourvu qu'il meure. Voilà
+ce que je dis hautement: pour le reste, je le consignerai sur le
+registre de la secrétaire.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai entendu femme pérorer avec plus de sagacité, ni
+s'exprimer avec plus d'éloquence. Tout ce qu'elle dit est juste: elle a
+scruté toutes les idées, elle a tout pesé dans la balance du bon sens,
+elle a trouvé divers arguments serrés avec justesse et heureusement
+rencontrés, si bien que si Xénoklès, fils de Karkinos, parlait à côté
+d'elle, vous jugeriez toutes, je crois, qu'il ne dit rien qui vaille.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Je ne viens, moi-même, que pour dire quelques mots. En effet, l'oratrice
+a bien formulé nos griefs. Cependant ce que j'ai souffert, je veux vous
+le dire. Mon mari est mort à Kypros, me laissant cinq petits enfants,
+que j'ai beaucoup de peine à élever en tressant des couronnes sur le
+marché aux myrtes. Jusqu'ici, toutefois, je gagnais ma vie tant bien que
+mal. Mais voici que cet homme, dans les tragédies qu'il compose, a
+persuadé aux gens qu'il n'y a point de dieux, de telle sorte que ma
+vente a diminué de moitié. Je vous le dis donc à vous toutes, et je le
+répète, il faut châtier cet homme et pour beaucoup de raisons. Les
+grossièretés sauvages qu'il entasse contre nous, femmes, viennent de ce
+qu'il a été élevé au milieu de légumes grossiers. Mais je me rends à
+l'Agora: j'ai à tresser pour les hommes vingt couronnes par moi
+promises.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Cette liberté de langage offre quelque chose de plus piquant que le
+premier discours. Que de traits lancés à propos! Qu'elle a du bon sens!
+Quel raffinement de pensées! Rien d'inintelligible: tout est
+convaincant. Oui, il faut tirer des outrages de cet homme une vengeance
+éclatante.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Femmes, votre ressentiment violent contre Euripidès, qui a dit tant de
+vilaines choses de vous, n'a rien qui me surprenne: il devait échauffer
+votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je déteste cet homme.
+Autrement je serais folle. Cependant entre nous il faut parler raison.
+Nous sommes seules: pas un mot ne sortira d'ici. Pourquoi
+l'accusons-nous, et supportons-nous avec peine qu'il ait révélé deux ou
+trois de nos forfaits, quand notre conduite en a dix mille? Moi tout
+d'abord, pour n'en pas citer d'autre, j'ai beaucoup de vilaines choses
+sur la conscience, entre autres celle-ci, qui est fort laide. J'étais
+mariée depuis trois jours, mon mari dormait près de moi. J'avais un
+amant qui m'avait séduite à l'âge de sept ans. Celui-ci, pris d'un vif
+désir de m'avoir, vient gratter à la porte. Je comprends aussitôt, et je
+me glisse hors du lit, en cachette. Mon mari me demande: «Où
+vas-tu?--Où? j'ai la colique, mon ami, j'ai mal au ventre; je vais aux
+lieux d'aisances.--Va,» me dit-il. Puis il se met à broyer des fruits de
+cèdre, de l'aneth, de la sauge. Moi, je verse de l'eau sur les gonds et
+je m'échappe auprès de mon amant. Je me livre à lui, à demi couchée sur
+l'autel du Dieu des Rues, et me tenant attachée au laurier. Et voyez,
+Euripidès n'a jamais soufflé un mot de cela, pas plus que de nos
+complaisances pour des esclaves et des muletiers, à défaut d'autres. Il
+n'en dit rien, ni du soin que nous prenons, après nos libertinages
+nocturnes, de manger de l'ail le matin, pour que le mari, trompé par
+l'odeur en revenant du rempart, ne soupçonne aucun méfait. Euripidès, tu
+le vois, n'en a jamais parlé. S'il injurie Phædra, qu'est-ce que cela
+nous fait? Il n'a jamais dit qu'une femme, déployant au grand jour,
+devant son mari, la largeur de son manteau, fait échapper son amant
+caché dessous: il ne l'a jamais dit. J'en sais une autre qui prétendit
+durant dix jours qu'elle était en travail d'accouchement, jusqu'à ce
+qu'elle eût acheté un enfant. Le mari court partout afin d'acheter des
+remèdes qui hâtent la délivrance: une vieille apporte dans une marmite
+l'enfant, qui a la bouche remplie de miel pour l'empêcher de crier. Sur
+un signe de la vieille, la femme se met à crier: «Va-t'en, va-t'en, mon
+mari, il me semble que je vais accoucher.» L'enfant gigote dans la
+marmite, le mari s'éloigne tout joyeux. On ôte le miel de la bouche de
+l'enfant, qui se met à crier. Alors la maudite vieille, qui a apporté
+l'enfant, accourt souriante vers le mari et lui dit: «Un lion, un lion
+t'est né, c'est tout ton portrait, c'est toi des pieds à la tête, y
+compris les insignes de ta virilité, une vraie pomme de pin.» Ne sont-ce
+pas là nos méfaits? Oui, certes, par Artémis. Et nous nous emportons
+contre Euripidès, qui ne nous en fait pas plus que nous n'en avons fait?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Voilà qui est étrange! Où a-t-elle trouvé cela? Quel pays a produit une
+pareille effrontée? Une femme d'une langue aussi perverse, si
+ouvertement éhontée, je ne pensais pas qu'il y en eût parmi nous, ni
+capable d'une telle audace. Mais tout peut arriver, et j'approuve le
+vieux proverbe: «Il faut regarder sous chaque pierre, de peur qu'il n'en
+sorte un orateur prêt à mordre.» Mais il n'y a rien au monde de pire que
+les femmes naturellement sans pudeur, si ce n'est les femmes
+elles-mêmes.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>J'en jure par Aglauros, femmes, vous avez perdu le sens ou vous êtes
+sous l'influence d'un philtre, ou victimes d'un malheur étrange, pour
+permettre que cette peste vous insulte toutes. S'il y en avait une parmi
+vous... Eh bien! allons-y nous-mêmes avec nos servantes, prendre quelque
+part de la cendre, lui épiler le bas-ventre, afin qu'elle apprenne,
+étant femme, à ne pas parler mal des femmes dorénavant.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Pas d'épilation, femmes! Si en toute franchise il est ici permis à
+chaque citoyenne de dire son avis, et si j'ai exposé ce qui me semblait
+juste à l'égard d'Euripidès, dois-je, pour cela, être épilée et punie
+par vous?</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Quoi! ne pas être punie, toi qui seule as eu le front de prendre la
+défense d'un homme qui nous a couvertes d'opprobres, et qui choisit pour
+sujets tout ce qu'il y a de femmes coupables, des Mélanippas, des
+Phædras, mais de Pénélopè jamais, parce qu'elle passait pour une femme
+vertueuse?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>J'en sais la raison: c'est qu'on ne pourrait nommer une seule Pénélopè
+parmi les femmes d'aujourd'hui, mais que toutes sont des Phædras.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Vous entendez, femmes, ce que dit cette drôlesse: nous toutes sans
+exception!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! je n'ai pas dit tout ce que je sais. Voulez-vous que
+j'en dise davantage?</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu ne le pourrais. Tu as exhalé tout ce que tu savais.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Mais non, de par Zeus! ce n'est pas encore la dix millième partie de ce
+que nous faisons. Ainsi je n'ai pas dit, tu vas voir, que nous nous
+servons de nos lames d'or pour pomper le vin.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>La peste te crève!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et qu'à la fête des Apatouria nous donnons des viandes à nos amants, et
+qu'ensuite nous accusons le chat!...</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Ah! malheur! tu extravagues.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Que celle-ci a tué son mari d'un coup de hache, je ne l'ai pas dit; ni
+qu'une autre a rendu le sien fou au moyen de philtres, ou qu'un jour,
+fouillant sous la baignoire...</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Va-t'en à la malemort!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Une Akharnienne a enterré son père.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Peut-on entendre patiemment de pareilles choses?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Comment, ta servante étant accouchée d'un garçon, tu le lui as
+soustrait à ton usage et tu lui as substitué ta petite fille.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Par les deux Déesses! tu me paieras ce propos-là: je t'arracherai la
+toison.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu ne me toucheras pas.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tiens! vois!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Vois aussi!</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Prends mon manteau, Philista.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Approche seulement, et, par Artémis! je te...</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Que feras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Le gâteau de sésame que tu as mangé, je te le ferai rendre par en bas.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Trêve aux injures: voici une femme qui se hâte d'accourir vers nous.
+Avant qu'elle arrive, faites silence, afin que nous écoutions posément
+ce qu'elle a à nous dire.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Chères amies, avec qui je suis en conformité de goûts, ma sympathie pour
+vous se voit à mon menton imberbe. J'ai la passion des femmes, et je
+prends votre défense toujours. A l'instant même j'ai entendu parler
+d'une grosse affaire qui vous concerne, et dont on s'entretenait tout à
+l'heure sur l'Agora. Je viens donc en messager vous en faire part, afin
+que vous veilliez attentivement et que vous vous teniez sur vos gardes
+contre un danger grave et redoutable, s'il fondait sur vous à
+l'improviste.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il, mon enfant? Car il convient de t'appeler un enfant, tant
+que tu as ainsi les joues glabres.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>On dit qu'Euripidès a envoyé ici aujourd'hui son beau-père, un
+vieillard.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et pour quoi faire? Dans quelle intention?</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Afin que tout ce que vous projetteriez ou seriez près de faire, il le
+sût en épiant vos paroles.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et comment s'est-il caché parmi les femmes, lui, un homme?</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Euripidès l'a flambé, épilé, et, des pieds à la tête, accoutré comme une
+femme.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et vous croyez cela? Quel homme serait assez bête pour se laisser épiler
+ainsi? Je ne le crois pas, moi, j'en atteste les deux vénérables
+Déesses.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu radotes: car, moi, je ne serais pas venu l'annoncer, si je ne l'avais
+appris de gens bien informés.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>On nous annonce là une terrible chose. Mais, ô femmes, il n'y a pas à
+hésiter; il faut découvrir cet homme, et chercher partout comment il a
+pu rester caché à nos regards. Et toi, cherche avec nous; nous t'aurons
+ainsi double reconnaissance, mon ami.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS, <i>à une quatrième femme.</i></p>
+
+<p>Voyons d'abord, qui es-tu, toi?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Où me fourrer?</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Il faut que toutes passent à l'inspection.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Malheur à moi!</p>
+
+<p class="stage1">QUATRIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu me demandes qui je suis? La femme de Kléonymos.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Vous savez quelle est cette femme?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Oui, nous le savons. Mais regarde bien les autres.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Quelle est celle-ci, qui porte un enfant?</p>
+
+<p class="stage1">QUATRIÈME FEMME.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est ma nourrice!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je suis perdu! (<i>Il fait un mouvement pour s'enfuir.</i>)</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Holà! toi! Où vas-tu? Reste ici! Quel mal arrive-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Laisse-moi aller pisser.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu es une effrontée! Fais vite ton affaire: je t'attends ici.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Attends, et examine-la attentivement: c'est la seule ici, mon cher, que
+nous ne connaissions pas.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu mets bien du temps pour pisser, toi!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! mon pauvre ami, j'ai une rétention d'urine: hier, j'ai
+mangé du cresson.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu chantes avec ton cresson? Allons, viens ici, devant
+moi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Pourquoi me tires-tu comme cela? Je suis malade.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, quel est ton mari?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Tu me demandes quel est mon mari. Connais-tu un tel... du dême de
+Kothôkidæ?</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Un tel? Qui?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Oui, un tel qui une fois... un tel, fils d'un tel...</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu es folle, tu en as l'air! Es-tu déjà venue ici?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tous les ans.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Quelle est ta camarade de chambre?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>C'est celle qui!... (<i>A part.</i>) C'est fait de moi!</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu ne réponds pas.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Ne va pas plus loin: je vais la questionner à fond sur les cérémonies de
+l'an dernier. Éloigne-toi, car tu ne dois pas entendre, en ta qualité
+d'homme.--Allons, dis-moi, toi, quelle fut la première cérémonie
+accomplie par nous.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Voyons donc! Quelle a été la première cérémonie? Nous avons bu.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Et la seconde?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Nous avons bu à nos santés.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu sais cela de quelqu'un. Et la troisième?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Xénylla a demandé une tasse, parce qu'il n'y avait pas de pot de
+chambre.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu es fou. Ici, viens ici, Klisthénès. Voilà l'homme que tu dis.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Qu'ai-je à faire?</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Déshabille-le: il déraisonne.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Quoi! vous allez mettre nue une mère de neuf enfants?</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Allons, vite, ôte ta ceinture, effrontée!</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Elle me fait l'effet d'être une vigoureuse gaillarde; mais, de par Zeus!
+elle n'a pas de gorge comme nous!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>C'est que je suis bréhaigne, et je n'ai jamais eu d'enfant.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Ah! maintenant! Et tout à l'heure tu en avais neuf.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tiens-toi droit. De quel côté baisses-tu cet engin?</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Il a relevé la tête, et il a une bonne couleur, le misérable!</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Où est-il?</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Il se remet à saillir en avant.</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Mais non.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Ah! il recule de nouveau!</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme, tu as là un isthme: tu tires l'objet en haut et en bas plus
+souvent que les Korinthiens!</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Le scélérat! Voilà pourquoi, en défendant Euripidès, il nous insultait.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Malheureux, dans quelles affaires je me suis empêtré!</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Que ferons-nous?</p>
+
+<p class="stage1">KLISTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Gardez-le bien, de peur qu'il ne se dérobe par la fuite. Moi, je vais
+faire mon rapport aux Prytanes.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Nous donc, après cela, tenons les lampes allumées, mettons-nous à
+l'oeuvre, ferme et virilement, quittons nos manteaux, et cherchons si
+quelque autre homme a pénétré parmi nous, parcourons toute la Pnyx,
+fouillons les tentes et les issues.</p>
+
+<p>Et d'abord il faut partir d'un pied léger et examiner tout en silence.
+L'essentiel est de ne pas tarder, n'ayant pas le temps de différer
+davantage; il faut donc nous presser de faire tout de suite et
+promptement notre ronde. Mets-toi sur la piste, explore vite tous les
+coins, où un autre traître serait caché. Promène l'oeil de tous côtés,
+et regarde bien tout à droite et à gauche: car si nous saisissons
+l'auteur d'un acte impie, il en subira la peine, et de plus ce sera pour
+tous les autres une leçon de ce qui attend l'effronterie, le crime et le
+sacrilège: il proclamera qu'il y a des dieux; et par cela même il
+enseignera aux hommes à vénérer les divinités, à respecter la justice, à
+se soumettre aux lois sacrées, et à pratiquer ce qui est bien. Que s'ils
+ne le font pas, il arrivera ceci. Qu'un d'eux soit pris à commettre un
+acte impie, enflammé de fureur, égaré par le délire, en agissant de la
+sorte, il fera voir clairement à tous les mortels, hommes et femmes,
+qu'un dieu punit la violation des lois et l'impiété, et que le châtiment
+frappe sans délai.</p>
+
+<p>Mais il nous semble avoir bien fouillé partout, et nous ne voyons pas un
+autre homme caché ici.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Où fuis-tu? Holà! holà! l'homme! T'arrêteras-tu? Malheureuse que je
+suis! malheureuse! Il vient de m'arracher mon enfant du sein, et il a
+disparu.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Crie! Mais tu ne lui donneras plus jamais à téter, si vous ne me lâchez
+pas. Ici même, je la frappe aux cuisses avec ce couteau, et le sang de
+ses veines rougira l'autel.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Malheureuse que je suis! Femmes, ne viendrez-vous pas à mon secours? Me
+refuserez-vous vos cris et votre aide? Ne souffrez pas qu'on me ravisse
+mon unique enfant.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Oh! Oh! vénérables Moires, quel nouvel attentat frappe mes regards? Quel
+amas d'oeuvres d'audace et d'effronterie! Quel nouvel acte il vient de
+commettre! Mes amies, quel acte que celui-ci!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Ah! comme je confondrai votre excès d'insolence!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas là toutes sortes d'indignités et qui passent la mesure?</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Oui, c'est une indignité qu'il m'ait ravi mon enfant.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Que dire à cela, quand on voit qu'il ne rougit même pas?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Je ne suis pas près de cesser.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>D'où que tu viennes, tu auras de la peine à t'échapper, pour aller dire
+qu'après un tel forfait, tu n'as eu aucun mal.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Puisse cela ne jamais arriver! C'est ce que je souhaite.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quel dieu, oui, quel dieu, parmi les Immortels, viendrait en aide à
+l'auteur de ces actes injustes?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Vous criez en vain. Je ne lâcherai pas l'enfant.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Par les deux Déesses, tu vas cesser de rire de tes outrages et tu ne
+tiendras plus ces propos impies. Tes actes sacrilèges auront de nous la
+rétribution qu'ils méritent. Avant peu, victime d'un retour vers le
+malheur, tu seras à la discrétion de la fortune. (<i>S'adressant à une des
+femmes.</i>) Mais prends ces femmes avec toi, et apporte du bois pour
+brûler ce scélérat et le griller au plus vite.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Allons chercher des sarments, Mania! (<i>A Mnèsilokhos.</i>) Je veux
+aujourd'hui te réduire en charbon.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Grille, brûle! Toi, petite, quitte tout de suite ta robe krètique, et de
+ces femmes n'accuse de ta mort que ta mère. Mais qu'est-ce à dire? Cette
+fillette est devenue une outre pleine de vin, avec une chaussure
+persique. O femmes débauchées, et biberonnes, comme de tout vous faites
+des inventions pour boire: grand bien pour le cabaretier, mais grand mal
+pour nous, fléau des meubles et des étoffes!</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Apporte un tas de fagots, Mania.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Oui, apporte; mais toi, réponds-moi à ceci. Tu dis que tu as mis au
+monde cette enfant?</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Oui, je l'ai portée dix mois.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Tu l'as portée?</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>J'en jure par Artémis!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Un trikotyle, n'est-ce pas? Dis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Qu'as-tu fait, impudent? Tu as dépouillé mon enfant, un si petit être!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Si petit?</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tout petit, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Quel âge a-t-il? Trois ou quatre ans de bouteille?</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Il est né à peu près aux dernières Dionysia. Mais rends-le-moi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn!</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Alors, nous te brûlons.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>C'est cela! Brûlez-moi, mais cette petite est égorgée à l'instant.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Non, non! je t'en conjure. Fais-moi tout ce que tu voudras plutôt qu'à
+elle.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Tu es de ta nature une tendre mère. Mais je ne l'en égorgerai pas moins.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Hélas! Ma fille! Donne-moi la coupe, Mania, afin que je recueille le
+sang de mon enfant.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Tiens-la dessous: c'est la seule grâce que je t'accorderai.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Va-t'en à la malemort! Tu es un être détestable et cruel.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Cette peau est pour la prêtresse.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui est pour la prêtresse?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Ceci, prends.</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME</p>
+
+<p>Infortunée Mika, qui t'a privée de ta fille? Qui t'a ravi ton enfant
+chérie?</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Ce monstre-là. Mais, puisque te voici, garde-le bien pendant qu'avec
+Klisthénès, je vais dénoncer aux Prytanes ce qu'il a fait.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Voyons, quel sera mon moyen de salut? Quelle tentative? Quelle
+invention? La cause de tout ceci, celui qui m'a jeté dans ces affaires
+ne paraît pas encore. Allons, quel messager pourrais-je lui envoyer? Il
+y a, à ma connaissance, un expédient renouvelé de Palamèdès. Ainsi que
+lui, j'écrirai sur le plat d'une rame que j'abandonnerai aux flots. Mais
+je n'ai pas de rames sous la main. Où? Où, malheureux, trouverai-je donc
+des rames? Où? Eh! Pourquoi ne pas jeter à bas ces statues? J'écrirai
+dessus en guise de rame. Cela vaut beaucoup mieux. Bois pour bois des
+deux parts. O mes mains, mettez-vous à la besogne qui va me tirer
+d'affaire. Allons, feuillets de mes tablettes polies, recevez les
+empreintes du stylet, messagères de mes infortunes. Oh! oh! Voilà un P
+(Rho) défectueux! Il sort de la ligne! Quel sillon! Partez, élancez-vous
+sur toutes les routes, par-ci, par-là; hâtez-vous, il le faut.</p>
+
+<p class="stage1">PARABASE <i>OU</i> CHOEUR.</p>
+
+<p>Pour nous, maintenant, disons du bien de nous-mêmes dans notre parabase.
+Il est d'usage qu'un chacun dise beaucoup de mal de la gent féminine,
+comme quoi nous sommes un fléau pour les hommes; que de nous viennent
+tous les maux, querelles, discordes, sédition funeste, douleur, guerre.
+Mais voyons, si nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous? Oui,
+si nous sommes réellement un fléau, pourquoi nous défendez-vous de
+sortir et d'être prises à regarder dehors? Pourquoi vous donner tant de
+peine à vouloir garder votre fléau? Si votre femme est sortie un instant
+et que vous la rencontriez devant la porte, vous devenez fous furieux,
+vous qui devriez rendre grâce au ciel et vous réjouir de ce que vous
+trouvez le fléau absent et que vous ne l'avez plus chez vous. Si nous
+nous endormons dans la maison des autres, lasses du jeu, chacun cherche
+son fléau et rôde autour des lits. Si nous regardons par la fenêtre,
+vous cherchez à voir le fléau. Si nous nous retirons par pudeur, chacun
+désire beaucoup plus voir le fléau se pencher de nouveau dehors. Il est
+donc évident que nous sommes bien meilleures que vous. La preuve est
+aisée à voir. Voyons, comme preuve, lequel des deux sexes est le pire:
+nous disons que c'est vous, et vous nous. Examinons, et mettons-les en
+présence l'un de l'autre: opposons-les, femme à homme, nominalement.
+Kharminos est au-dessous de Nausimakha: le fait est certain; Kléophôn
+est, de tout point, pire que Salabakkho. Depuis longtemps pas un de vous
+n'ose se mesurer avec Aristomakhè, l'héroïne de Marathôn, ni avec
+Stratonikè. Quant à Euboulè, parmi les Conseillers de l'an dernier, qui
+abandonnèrent à d'autres leurs fonctions, quel est celui qui valait
+mieux qu'elle? Nul de vous ne le dira. Ainsi nous pouvons nous vanter
+d'être bien meilleures que les hommes. Il n'y a pas de femme qui, après
+avoir volé cinquante talents à l'État, parcoure la ville sur un char.
+Leur plus grand larcin est un panier de blé, volé au mari, et rendu le
+jour même.</p>
+
+<p>Mais nous en montrerions bon nombre parmi les hommes qui en font autant.
+En outre, ils sont bien plus que nous gourmands, voleurs d'habits,
+bouffons et vendeurs d'esclaves. Et certes, en ce qui touche à l'avoir
+paternel, ils sont au-dessous de nous pour le conserver. Ainsi nous
+possédons encore aujourd'hui l'ensouple, la traverse, la corbeille, le
+parasol, tandis que beaucoup de vous autres hommes ont perdu, en
+sortant de leur maison, la hampe et la lance, et bon nombre d'autres,
+dans les combats, ont rejeté loin de leurs épaules ce qui les
+ombrageait. En réelle justice, nous aurions, nous femmes, de nombreux
+reproches à faire aux hommes. En voici un qui les dépasse tous. Il
+convient que, si l'une de nous a mis au monde un citoyen utile à la
+ville, taxiarkhe ou stratège, elle reçût quelque honneur, qu'on lui
+donnât la première place dans les Sténia ou dans les Skira, et dans les
+autres fêtes que nous célébrons. La femme qui aurait mis au monde un
+citoyen lâche et méchant, mauvais triérarkhe ou pilote inhabile,
+s'assoirait la dernière, le haut de la tête rasé, après la mère d'un
+brave. Est-il juste, en effet, citoyens, que la mère de Hyperbolos soit
+assise, vêtue de blanc, la chevelure flottante, près de la mère de
+Lamakhos, et qu'elle prête à intérêt, elle à qui ses débiteurs, si elle
+avait prêté à quelqu'un et qu'elle exigeât l'intérêt, devraient refuser
+l'intérêt, empocher de force son argent et lui dire: «Tu mérites bien un
+produit, toi qui as produit une si jolie production!»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Je suis devenu louche, à force d'écarquiller les yeux. Personne. D'où
+peut venir l'obstacle? Il est impossible qu'il n'ait pas honte de la
+froideur du <i>Palamèdès</i>. Par quel drame pourrais-je bien l'attirer? Ah!
+je sais. Je vais contrefaire sa nouvelle Hélénè. Justement j'ai un
+habillement de femme.</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Quel tour brasses-tu encore? Qu'est-ce que tu as à inventer? Tu
+trouveras Hélénè amère, si tu ne te tiens pas convenablement jusqu'à ce
+qu'un des Prytanes soit venu.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS, <i>en Hélénè</i>.</p>
+
+<p>«Voici le Nilos aux rives animées par des vierges charmantes; ses eaux
+sont une rosée divine qui mouille la terre blanche d'Ægyptos, et son
+peuple qui aime le syrmæa noir.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu es un fin matois, j'en atteste la lumineuse Hécatè.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Ma patrie, à moi, n'est pas sans gloire; c'est Spartè, et mon père
+Tyndaros.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Lui ton père, à toi, misérable! Dis plutôt Phrynondas.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Hélénè est mon nom.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu te déguises encore en femme, avant d'avoir été puni de ton premier
+travestissement féminin.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Une foule de guerriers sont morts pour moi sur les rives du
+Skamandros.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Que n'as-tu fait comme eux!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Et moi, je suis ici, tandis que mon époux infortuné, Ménélaos, n'arrive
+pas! Pourquoi donc suis-je encore en vie?»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>C'est la faute des corbeaux.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Mais je sens comme chatouiller mon coeur. Ne fais pas mentir, ô Zeus!
+la venue de l'espérance.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>en Ménélaos</i>.</p>
+
+<p>«A quel maître appartient ce superbe palais? Donnera-t-il l'hospitalité
+à des étrangers sortis de l'onde salée, battus par l'orage et
+naufragés?»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Ce palais est celui de Proteus.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«De quel Proteus?»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>O trois fois misérable! Il ment, j'en atteste les deux Déesses! Proteus
+est mort depuis dix ans.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Quelle terre a touché notre esquif?»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«L'Ægyptos.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Infortuné! Où la tempête nous a-t-elle jetés!»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Est-ce que tu crois à cet homme, digne de mille morts, débitant des
+sornettes? C'est ici le Thesmophorion.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Proteus est-il à l'intérieur, ou sorti?»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Il est impossible que tu n'aies pas encore le mal de mer, étranger; tu
+viens d'entendre dire que Proteus est mort, et tu demandes s'il est à
+l'intérieur ou sorti!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Hélas! Il est mort! Où est la tombe où il repose!»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«C'est le monument même où nous sommes assises.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Puisses-tu périr misérablement, et périr encore, toi qui as l'audace
+d'appeler monument funèbre un autel!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Pourquoi es-tu assise sur ce monument sépulcral, ô étrangère,
+enveloppée d'un vêtement lugubre?»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Je suis contrainte de partager la couche nuptiale du fils de Proteus.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Pourquoi, misérable, tromper encore cet étranger?</p>
+
+<p>Étranger, ce fourbe est venu ici, parmi nous autres femmes, pour voler
+de l'or.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Aboie, en lançant sur mon corps tes invectives.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Étrangère, quelle est cette vieille qui t'insulte?»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«C'est Théonoè, la fille de Proteus.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Non, par les deux Déesses, je suis Kritylla, fille d'Antithéos, du dême
+de Gargettos. Toi, tu es un scélérat.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Tout ce que tu voudras, dis-le. Car je n'épouserai jamais ton frère. Je
+ne trahirai jamais Ménélaos mon époux, qui combat devant Troia.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Femme, qu'as-tu dit? Tourne vers moi tes brillantes prunelles!»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Je ne l'ose, ayant eu le visage outragé!»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce ceci? Je me sens privé de la parole. O dieux! Quel visage
+aperçois-je? Qui es-tu, femme?»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Toi-même, qui es-tu? Car nous avons, toi et moi, la même
+préoccupation.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Es-tu Hellène, ou une femme étrangère?»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Hellène. Dis-moi aussi quelle est ta patrie.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Je trouve, femme, que tu ressembles tout à fait à Hélénè.»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Et moi que tu ressembles à Ménélaos, au moins d'après ces lavandes.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Tu vois en personne ce mortel si infortuné!»</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>«Oh! que tu as tardé à te rendre dans les bras de ton épouse!
+Prends-moi, prends-moi, cher époux. Entoure-moi de tes bras. Laisse-moi
+te donner un baiser. Emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi,
+saisis-moi vite, vite.»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Il gémira, j'en atteste les deux Déesses, celui qui t'emmènera; je le
+frappe de cette torche.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Ma femme, la fille de Tyndaros, tu veux m'empêcher de la conduire à
+Spartè?»</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tu m'as l'air d'être aussi un profond scélérat, et tu sembles
+d'intelligence avec lui: ce n'est pas pour rien que, depuis longtemps,
+vous jasez de l'Ægyptos. Mais celui-ci au moins subira sa peine. Le
+Prytane s'avance, ainsi que l'archer.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Cela va mal. Il faut s'esquiver en tapinois.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et moi, malheureux! que vais-je faire?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Sois tranquille, je ne te trahirai jamais, tant que j'aurai le souffle
+et que mes dix mille ruses ne me feront pas défaut.</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>L'hameçon n'a rien pris.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRYTANE.</p>
+
+<p>Est-ce là le scélérat dont nous a parlé Klisthénès? Hé! l'homme!
+Pourquoi te caches-tu? Archer, emmène-le, attache-le au carcan; puis
+reste là de planton, et veille à ce que personne ne puisse s'en
+approcher. Le fouet en main, frappe quiconque s'avancerait.</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>De par Zeus! tout à l'heure un faiseur de voiles a failli me l'enlever.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Prytane, au nom de cette main droite, que tu aimes à tendre creuse
+lorsqu'on te donne de l'argent, accorde-moi une légère faveur, quoique
+je sois près de mourir.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRYTANE.</p>
+
+<p>Quelle faveur?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Quand on m'aura mis tout nu, ordonne à l'archer de me lier au carcan,
+pour que, vieux comme je suis, en robe jaune et en mitre, je ne prête
+pas à rire aux corbeaux qui vont me manger.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRYTANE.</p>
+
+<p>Le Conseil a décidé qu'on te lierait, ayant tout cela, afin que les
+passants voient à plein que tu es un gredin.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Iappapæax! Ah! robe jaune, que de maux tu m'as faits, et il n'est plus
+un seul espoir de salut!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Allons, maintenant, livrons-nous à nos jeux, comme c'est ici la coutume
+des femmes, quand nous célébrons les saintes orgies des deux Déesses,
+aux jours sacrés, que Pausôn observe aussi en jeûnant et en suppliant
+souvent les Déesses que les fêtes renaissent des fêtes; car tel est son
+souci.</p>
+
+<p>Élance-toi, pars d'un pied léger, en rond; mets la main dans la main;
+que chacune marque le rhythme de la danse et s'avance d'un pied rapide.
+Que le cercle des danseuses ait l'oeil de tous les côtés.</p>
+
+<p>Chantez aussi la race des dieux Olympiens et célébrez-les d'une voix
+unanime, dans vos mouvements passionnés.</p>
+
+<p>Si on se figure que dans ce temple je vais, moi femme, dire du mal des
+hommes, on n'est pas dans le droit sens. Mais il faut, comme il
+convient, essayer un nouveau pas et dessiner une danse gracieuse.</p>
+
+<p>Avance-toi, chantant le Dieu à la lyre sonore, et la Déesse armée d'un
+carquois, Artémis, la chaste souveraine. Salut, ô toi qui lances les
+traits au loin; donne-nous la victoire.</p>
+
+<p>Chantons comme il le faut Hèra, qui préside aux mariages, prend part à
+toutes les danses et garde les clefs de l'hymen.</p>
+
+<p>Je prie Hermès, Dieu des pasteurs, Pan et les Nymphes chéries, de
+sourire de bon coeur à nos danses qui leur agréent. Mets-toi de tout
+coeur à la danse en battant des mains.</p>
+
+<p>Femmes, livrons-nous à nos jeux, comme c'est la coutume, et jeûnons
+rigoureusement. Retourne-toi d'un autre côté, marque du pied la cadence
+et fais retentir tous les chants.</p>
+
+<p>Guide-nous toi-même, Bakkhos, couronné de lierre; dans nos orgies
+dansantes, je te chanterai, Evios, ô Dionysos, Bromios, fils de Sémélè,
+qui te plais à danser avec les Nymphes sur les montagnes, redisant
+l'hymne aimable: «Evios, Evios, Evoé.»</p>
+
+<p>Autour de toi se fait entendre Ekho, nymphe du Kithærôn; les montagnes
+ombragées par de noirs feuillages et les vallons rocheux frémissent; et
+les spirales du lierre l'entourent de leurs pétales fleurissants.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER, <i>attachant Mnèsilokhos au pilori</i>.</p>
+
+<p>Tu vas geindre ici en plein air.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Archer, je t'en supplie.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER.</p>
+
+<p>Ne me supplie point, toi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Lâche la cheville.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER.</p>
+
+<p>Oui, je vais le faire.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Ah! malheur! malheur! Tu me serres davantage.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER.</p>
+
+<p>Encore plus, veux-tu?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Attatæ! Iattatatæ! Va-t'en à la malemort!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER.</p>
+
+<p>Tais-toi, misérable vieux! Moi, j'apporte une natte, pour garder toi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Voilà les belles jouissances que me procure Euripidès! Mais, ô dieux! ô
+Zeus Sauveur! il y a encore de l'espoir. Il ne paraît pas vouloir
+m'abandonner. Perseus, en se sauvant, m'a fait signe de me
+métamorphoser en Andromédè. Et de fait me voilà attaché. Il est clair
+qu'il viendra me délivrer. Autrement, il ne se serait pas envolé dans
+les airs.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>en Perseus</i>.</p>
+
+<p>Vierges chéries, aimées, comment approcherai-je et me déroberai-je au
+Skythe? (<i>A Ekho</i>.) M'entends-tu, toi qui habites au fond des grottes.
+Au nom de la Pudeur, je t'en supplie, laisse-moi m'approcher d'une
+épouse.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS, <i>en Andromédè</i>.</p>
+
+<p>Il est sans pitié, celui qui m'a enchaîné ainsi, moi le plus infortuné
+des mortels. Échappé avec peine à une vieille dégoûtante, je n'en suis
+pas moins perdu. Ce Skythe continue à rester de planton, et il me tient
+là misérable, sans amis, suspendu, en proie aux corbeaux. Vois-tu? Je ne
+suis point ici parmi les choeurs des jeunes filles de mon âge, avec la
+corbeille aux suffrages, mais enlacée dans des liens serrés, je suis
+exposée en pâture à un monstrueux Glaukétès. Pour moi pas de pæan
+nuptial, mais un chant d'esclavage: redites, femmes, d'une voix
+gémissante, les maux que j'ai soufferts, malheureuse! Infortunée que je
+suis, infortunée par la volonté de mes parents! Souffrances injustes, où
+j'implore, en arrachant à Hadès des soupirs et des larmes, hélas! hélas!
+l'homme qui m'a rasé d'abord, qui m'a fait ensuite endosser cette robe
+jaune, et qui a fini par m'envoyer dans ce temple, au milieu des femmes,
+hélas! Inflexible dæmôn de la Fatalité! Je suis maudit! Qui verrait ma
+souffrance sans être touché de l'excès de mes maux? Que l'astre embrasé
+de l'æther détruise le barbare! Je n'ai plus la douceur de voir la
+lumière immortelle, depuis que je suis attaché, affolé par la douleur
+qui m'étrangle et qui m'entraîne vers le rapide chemin des morts.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>en Ekho</i>.</p>
+
+<p>Salut, fille chérie! Que Képheus, ton père, qui t'a exposée, soit
+anéanti par les dieux!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS, <i>en Andromédè</i>.</p>
+
+<p>Qui es-tu, toi qui prends en pitié ma souffrance?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ekho, fidèle interprète des sons, moi qui, l'an dernier, dans ce même
+lieu, vins en aide à Euripidès. Mais, mon enfant, il te faut faire en
+sorte de gémir lamentablement.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Et toi, de répéter mes lamentations.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je n'y manquerai pas. Commence.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>O Nuit sainte, que ton attelage est lent à faire rouler ton char sur le
+dos de l'æther sacré, au travers de l'auguste Olympos!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Olympos!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Pourquoi, moi Andromédè, de préférence aux autres, ai-je des maux en
+partage?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>En partage?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Triste mort!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Triste mort!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Tu m'assommes, vieille, de ton babil.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De ton babil.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Par Zeus! tu te montres ici insupportable à l'excès!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>A l'excès!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Mon bon, laisse-moi monodier seul; fais-moi plaisir: finis.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Finis.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Va aux corbeaux!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Va aux corbeaux!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>La peste!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>La peste!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Chansons!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Chansons!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Tu plaisantes!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu plaisantes!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Gémis.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Gémis.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Pleure.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Pleure.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Tu bavardes.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Tu bavardes.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>J'appellerai les Prytanes.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>J'appellerai les Prytanes.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Chose étrange!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Chose étrange!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>D'où cette voix?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>D'où cette voix?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Toi parler?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Toi parler?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Il t'en cuira!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il t'en cuira!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Tu te moques de moi?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu te moques de moi?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est la femme qui est près de toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Près de toi.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Où est la gredine? Elle s'enfuit. Où donc, où t'enfuis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Où donc, où t'enfuis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Tu ne m'échapperas pas!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu ne m'échapperas pas!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Tu ronronnes encore!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu ronronnes encore!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Empoigne la coquine!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Empoigne la coquine!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Bavarde et maudite femme!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>en Perseus</i>.</p>
+
+<p>Grands dieux! En quelle terre de barbares sommes-nous venus d'un vol
+rapide? A travers l'æther fendant ma route, j'y place mes pieds ailés,
+moi Perseus, me dirigeant vers Argos, où je porte la tête de la Gorgôn.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Que dit-il? Tu parles de la tête de Gorgo, un scribe?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je dis, moi, la tête de la Gorgôn.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Et moi aussi je dis Gorgo.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Soit! Quel est ce rocher que j'aperçois, et cette jeune fille semblable
+aux déesses, enchaînée comme un navire au mouillage?</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Étranger, aie pitié d'une femme au comble de l'infortune! Délivre-moi de
+ces liens!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Ne parle pas, toi, maudite femme! Tu vas mourir, et tu oses parler!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>O vierge! j'ai pitié de te voir enchaînée!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Elle pas vierge, mais vieillard fautive, voleuse, coquine.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu bredouilles, Skythe. Cette vierge est Andromédè, fille de Képheus.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Regarde le bas du ventre. Est-ce que cela te paraît mince?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Donne-moi la main, que j'approche de cette jeune fille; donne, Skythe.
+Tous les hommes ont leur faible; moi, je suis pris d'amour pour elle.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Je ne suis pas jaloux de toi. Si son derrière est tourné de ce côté, je
+ne t'envie pas d'en travailler les fesses.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi ne me laisses-tu pas la délier, Skythe, pour me jeter dans les
+embrassements et dans la couche d'une épouse?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Si tu es si convoiteur de ces vieilles fesses, tu n'as qu'à percer la
+planche pour faire brèche par derrière.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De par Zeus! je vais rompre ses liens.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Gare le fouet!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>N'importe, je vais le faire.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Ta tête, avec ce coutelas, je te la coupe.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Aïe! aïe! Que faire? A quelles raisons recourir? Elles ne seraient pas
+comprises de cette nature barbare. Offre aux sots des pensées neuves, tu
+perdras ta peine. Cherchons donc un autre artifice bon pour lui.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Le malin renard, il machine quelque chose contre moi!</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Souviens-toi, Perseus, comme tu me laisses malheureuse.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Tu veux encore recevoir des coups de fouet.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Pallas, amie des danses, doit être invoquée par moi dans nos choeurs:
+vierge, jeune fille intacte, protectrice de notre cité, qui fait seule
+sa force respectée, et qui mérite d'être appelée porte-clefs. Parais,
+ennemie naturelle des tyrans: le peuple des femmes t'invoque; viens vers
+moi avec la Paix, amie des fêtes.</p>
+
+<p>Venez enfin bienveillantes, propices, Déesses vénérables, vers votre
+bois sacré. Il n'est point permis aux hommes de voir les orgies sacrées
+des deux Déesses, où vous montrez à la lueur des lampes votre visage
+immortel. Venez, approchez, nous vous en conjurons, ô Thesmophores
+vénérées. Si jamais vous êtes venues, touchées par nos prières, venez
+aujourd'hui, nous vous en supplions, venez vers nous.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Femmes, si vous voulez dorénavant faire la paix avec moi, vous le pouvez
+tout de suite. Désormais, vous n'entendrez plus de moi aucune mauvaise
+parole; voilà mes propositions.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quel besoin te contraint de nous tenir ce langage?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>L'homme attaché à ce poteau est mon beau-père. Si je le remmène, jamais
+vous ne m'entendrez dire du mal de vous; mais si vous ne me l'accordez
+pas, les tours que vous jouez maintenant, je les révélerai à vos maris,
+revenus de l'armée.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de nous, sache que nous nous laissons persuader. Mais ce
+barbare, le persuader, c'est affaire à toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>en vieille femme</i>.</p>
+
+<p>Oui, c'est mon affaire. Pour toi, Élaphion, ce que je t'ai recommandé en
+route, n'oublie pas de le faire. Et d'abord, passe devant et retrousse
+ta robe. Et toi, Térédôn, joue-nous une persique.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Quelle est cette musique? quelle bombance me met en train?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Archer, cette jeune fille va préluder à ses exercices: elle est venue
+pour danser devant quelques conviés.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Qu'elle danse, qu'elle s'exerce, je ne l'en empêche pas. Légère comme
+une biche, une puce sur une toison!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Défais cette robe du haut, mon enfant; assieds-toi sur les genoux du
+Skythe, et allonge les pieds pour que je les déchausse.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Ah! oui, oui, assieds-toi, assieds-toi. Ah! oui, oui, petite fille. Oh!
+que cette gorge est ferme: c'est une rave.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>à Térédôn</i>.</p>
+
+<p>Toi, vite un air de flûte. (<i>A Élaphion</i>.) As-tu encore peur du Skythe?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Les belles fesses! Il t'en cuira, si tu ne restes pas ici. Hein! quelle
+belle attitude a l'instrument!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Cela va bien. Remets ta robe: c'est le moment de nous enfuir.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Ne va-t-elle pas d'abord me donner un baiser?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Certainement, baise-le.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Oh! oh! oh! Papapapæ! quelle langue douce! C'est du miel attique.
+Pourquoi ne couche-t-elle pas avec moi?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Adieu, archer, c'est impossible.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Si, si, bonne vieille, fais-moi ce plaisir.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu donneras donc une drakhme.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Oui, oui, je donnerai à toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>L'argent, alors. Donne!</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Mais je n'en ai pas. Tiens, prends ce carquois.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Et puis tu la ramènes?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Suis-moi, mon enfant! Et toi, bonne vieille, garde le vieux. Ton nom,
+quel est-il?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Artémisia, rappelle-toi ce nom.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Artamouxia. (<i>Il sort avec Élaphion</i>.)</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Hermès, Dieu de la ruse, tu conduis tout à merveille. Skythe naïf, cours
+avec celle que tu emmènes. Moi, je délivre le prisonnier. (<i>A
+Mnèsilokhos</i>.) Toi, en véritable homme, une fois délivré, fuis au plus
+vite, et rends-toi auprès de ta femme et de tes enfants, chez toi.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>Je n'y manquerai pas, dès que je serai délivré.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Te voilà délivré. A l'oeuvre, fuis avant que l'archer te surprenne.</p>
+
+<p class="stage1">MNÈSILOKHOS.</p>
+
+<p>C'est ce que je fais.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>O bonne vieille, que tu as une jolie petite fille, pas grognon, mais
+douce.--Eh bien, où est donc la vieille? Je suis un homme perdu! Où est
+allé le vieux? Ah! petite vieille, vieille! Je ne suis pas content,
+vieille femme! Artamouxia! La vieille s'est jouée de moi! Et toi, loin
+d'ici au plus vite! On a raison de t'appeler carquois: tu as servi à me
+mettre dedans. Ah! que faire! Où est la vieille? Artamouxia!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Tu appelles une vieille qui portait un instrument de musique?</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Oui, oui! Tu l'as vue?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Elle est partie par là, et un vieux la suivait.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Le vieux avait une robe jaune.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Oui; tu pourrais les atteindre en les poursuivant par là.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Maudite vieille, par quelle route s'est-elle enfuie? Artamouxia!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Tout droit, en montant. Où cours-tu? Reviens donc par ici, tu cours du
+côté opposé.</p>
+
+<p class="stage1">L'ARCHER SKYTHE.</p>
+
+<p>Malheureux! Elle court toujours. Artamouxia!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Cours, cours! Va-t'en chez les corbeaux! Pour moi, c'est assez jouer. Il
+est temps que chacune rentre chez elle. Que la faveur des deux
+Thesmophores soit notre bonne récompense!</p>
+
+<p class="stage1">FIN DES THESMOPHORIAZOUSES</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+<br><br>
+<a name="c4" id="c4"></a>
+
+
+<h2>LES GRENOUILLES</h2>
+<br>
+
+<p>(L'AN 406 AVANT J.-C.)</p>
+
+<p>Cette pièce, dirigée comme la précédente contre Euripide, le prend
+surtout par le côté littéraire. La mort d'Eschyle et de Sophocle ayant
+laissé un grand vide sur la scène, Aristophane suppose que Dionysos, le
+dieu du théâtre, descend aux Enfers pour en ramener un tragique.
+Euripide y dispute le prix de la tragédie à Eschyle. Chacun des deux
+rivaux vante ses qualités et attaque les défauts de son adversaire.
+Enfin on apporte une balance où Dionysos pèse les vers des deux poètes.
+Eschyle l'emporte. C'est lui que Dionysos ramènera sur la terre, et
+pendant son absence le sceptre tragique restera aux mains de Sophocle.
+Le titre de la pièce vient des grenouilles qui peuplent les marais des
+Enfers.</p>
+
+<p><i>PERSONNAGES DU DRAME</i></p>
+
+<pre>
+ XANTHIAS.
+ DIONYSOS.
+ HÈRAKLÈS.
+ UN MORT.
+ KHARÔN.
+ CHOEUR ACCESSOIRE DE GRENOUILLES.
+ CHOEUR DE MYSTES.
+ ÆAKOS.
+ SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.
+ UNE CABARETIÈRE.
+ PLATHANÈ.
+ EURIPIDÈS.
+ ÆSKHYLOS.
+ PLOUTÔN.
+ DITYLAS. {Personnages muet.
+ SKEBLYAS. {
+ PARDOKAS. {
+</pre>
+
+<p><i>Le lieu de la scène est d'abord sur le chemin des Enfers, et ensuite
+dans les Enfers mêmes</i>.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>LES GRENOUILLES.</h2>
+
+<p>Dionysos est vêtu d'une peau de lion, armé d'une massue comme Hèraklès,
+et chaussé de kothurnes. Xanthias, monté sur un âne, porte sur son dos
+le bagage de son maître.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Dirai-je, mon maître, quelqu'un de ces bons mots qui ont le privilège de
+faire toujours rire les spectateurs?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tout ce que tu voudras, sauf le mot: «Je suis éreinté.»
+Garde-toi de le dire; il m'échauffe la bile.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Pas non plus quelque autre facétie?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Si, excepté: «Je suis exténué.»</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Pourquoi? Ne puis-je dire quelque chose de bien risible?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! dis-le sans crainte. J'en excepte seulement une chose.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Laquelle?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De dire, en changeant ton paquet d'épaule, que tu as envie de chier.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et que, portant moi-même un si lourd fardeau, si personne ne me soulage,
+je vais péter.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Rien de tout cela, je t'en supplie, sinon quand je devrai vomir.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>A quoi bon alors porter tout ce bagage, si je ne fais rien de ce qu'a
+l'habitude de faire Phrynikhos? Lykis également et Amipsias introduisent
+toujours des porteurs de fardeaux dans leur comédie.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>N'en fais rien. Quand je vois au théâtre ces sortes d'inventions, j'en
+sors plus vieux d'un an.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>O trois fois malheureuse cette épaule! Elle est rompue, et ne dit pas un
+mot pour rire.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une honte et le comble de la mollesse, que moi Dionysos,
+fils de Stamnios, j'aille à pied et me fatigue, tandis que je donne à
+celui-ci une monture, pour qu'il ne souffre pas et qu'il n'ait pas de
+fardeau à porter?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Moi, je ne porte rien?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment porterais-tu, puisqu'on te porte?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Oui, mais j'ai ceci à porter.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et c'est très lourd.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mais ce fardeau que tu portes, n'est-ce pas l'âne qui le porte?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Non pas certes ce que j'ai et que je porte, de par Zeus! non.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment portes-tu, toi qui es porté par un autre?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je ne sais, mais cette épaule est brisée.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Si tu prétends que l'âne ne te sert de rien, à ton tour, prends l'âne et
+porte-le.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! Pourquoi n'étais-je pas au dernier combat naval?
+Je te ferais longuement gémir.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Descends, maraud; je vais m'approcher de cette porte, où je dois aller
+d'abord. Enfant, enfant, holà! enfant!</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Qui a frappé à la porte? Qui que ce soit, il frappe en vrai centaure.
+Dis-moi, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Xanthias!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>As-tu remarqué?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comme il a eu peur de moi.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu deviens fou.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! je ne puis m'empêcher de rire. J'ai beau me mordre les
+lèvres, il faut que je rie.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mon garçon, avance: j'ai besoin de toi.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Oh! je ne suis pas capable d'étouffer mon rire, quand je vois cette peau
+de lion par-dessus une robe jaune. Quelle idée! Un kothurne, une massue!
+Quel amalgame! En quel pays as-tu voyagé?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>J'ai monté Klisthénès.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Et tu as combattu sur mer?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et nous avons coulé bas douze ou treize vaisseaux ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Vous?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et ensuite je m'éveillai.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>J'étais sur le vaisseau à lire l'<i>Andromédè</i>, quand un désir soudain
+vient frapper mon coeur, tout ce qu'il a de plus violent.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Un désir? De quelle espèce?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Petit comme Molôn.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>D'une femme?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>D'un garçon?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Nullement.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>D'un homme?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Taratata!</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Tu étais avec Klisthénès!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ne me raille pas, frère. Je ne suis pas du tout à mon aise et ce violent
+désir me met au supplice.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Mais lequel, frère chéri?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je ne puis le dire. Toutefois je te l'expliquerai par allusion. As-tu
+quelquefois eu une envie soudaine de purée?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>De la purée? Babæax! Dix mille fois dans ma vie.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mon explication est-elle claire ou en faut-il une autre?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Inutile pour la purée: je comprends parfaitement.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Hé bien, c'est le désir qui me consume pour Euripidès.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Quoi! pour un homme mort?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et pas un mortel ne me détournerait d'aller le trouver.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Chez Hadès, en bas?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! et plus bas encore.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Que veux-tu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>J'ai besoin d'un bon poète. Il n'y en a plus: ceux qui vivent sont
+mauvais.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Quoi donc? Iophôn ne vit-il plus?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il ne reste que lui de bon, si toutefois il l'est; car je ne sais pas au
+juste ce qu'il en est réellement.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Et Sophoklès, supérieur à Euripidès, ne peux-tu pas le faire remonter,
+s'il faut que tu retires quelqu'un d'ici?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Non, pas avant d'avoir pris Iophôn à part et de m'être assuré de ce
+qu'il fait sans Sophoklès. D'ailleurs, Euripidès, en fin matois, fera
+tous ses efforts pour s'échapper et revenir avec moi, tandis que
+l'autre, bonhomme ici, est bonhomme là-bas.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Agathôn, où est-il?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il m'a quitté; il est parti: bon poète et regretté de ses amis.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Où est-il, l'infortuné?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Au banquet des Bienheureux.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Et Xénoklès?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'il crève, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Et Pythangélos!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et de moi pas un mot; et mon épaule est brisée épouvantablement!</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>N'y a-t-il donc pas ici d'autres jouvenceaux, faiseurs de tragédies,
+plus que par dix mille, et plus bavards qu'Euripidès de plus de la
+longueur d'un stade?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ce sont de frêles rejetons, babillards, orchestres d'hirondelles,
+gâte-métier, promptement épuisés, dès qu'ils ont obtenu un choeur et
+pissé contre la Muse tragique. Mais un poète de génie, tu n'en trouveras
+pas un, en cherchant bien, qui produise de généreux accents.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Que veut dire ce génie?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Le poète de génie est celui qui fait entendre des expressions hardies,
+telles que «l'Æther, palais de Zeus», «le pied du Temps», «un coeur qui
+ne veut pas jurer par un serment sacré», «une langue qui jure sans la
+participation du coeur».</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Cela te plaît?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Peu s'en faut que je n'en raffole.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Ce sont de pures sottises, tu le sens toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>«N'habite pas mon esprit, tu as une maison.»</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>En vérité je trouve cela tout à fait détestable.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Enseigne-moi l'art des bons repas.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et de moi pas un mot!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Quant au motif pour lequel, sous cet accoutrement imité du tien, j'ai
+entrepris ce voyage, c'est pour apprendre de toi, au besoin, les hôtes
+dont tu as fait usage, quand tu es descendu chez Kerbéros; dis-moi les
+ports, les boulangeries, les maisons de débauche, les stations, les
+auberges, les fontaines, les routes, les villes, les restaurants, les
+cabarets où il y a le moins de punaises.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et de moi pas un mot!</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Malheureux! tu oseras faire ce voyage?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ne me dis rien là contre, mais indique la route la plus prompte pour
+descendre chez Hadès, en bas. Qu'elle ne soit ni trop chaude, ni trop
+froide.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Voyons, laquelle t'indiquerai-je d'abord? Laquelle? Il y en a une: qui
+serait de prendre une corde et un escabeau, et de te pendre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Assez! c'est une route étouffante, que tu me proposes...</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Il y a encore un chemin raccourci et bien battu: celui du mortier.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu veux dire la ciguë?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il est froid, glacial, et il engourdit tout de suite les deux jambes.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Veux-tu que je t'en indique un en pente et rapide?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! d'autant que je ne suis pas marcheur.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Rends-toi de ce pas au Kéramique.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et puis?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Monte au haut de la tour.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'y faire?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les
+spectateurs crieront: «Lancez!...» lance-toi toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>En bas!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mais je me briserais les deux membranes du cerveau: je ne veux pas
+prendre cette route.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Laquelle, alors?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Celle que tu as jadis suivie.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Mais le trajet est long. Tu arriveras d'abord à un marais immense et
+très profond.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment le traverserai-je?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque moyennant un
+péage de deux oboles.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oh! quel pouvoir ont partout les deux oboles! Comment sont-elles
+descendues là?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>C'est Thèseus qui les a portées. Après cela tu verras des milliers de
+serpents et des monstres effroyables.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>N'essaie pas de me frapper de terreur: tu ne me feras pas changer de
+résolution.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a
+jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l'enfant dont il
+abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux
+serment, ou transcrit des vers de Morsimos.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique
+de Kinésias.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes; tu verras une
+brillante lumière, comme ici; des buissons, des myrtes, d'heureux
+thiases d'hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et qui sont ceux-là?</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Les initiés.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et moi, de par Zeus! je suis l'âne qui porte les mystères. Non, je ne
+supporterai pas cela pendant plus longtemps.</p>
+
+<p class="stage1">HÈRAKLÈS.</p>
+
+<p>Ils te diront tout au long ce qu'il te faudra, car ils demeurent tout
+auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités,
+frère.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et à toi, de par Zeus! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Avant de l'avoir déposé?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et au plus vite!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Non, vraiment, je t'en conjure, loue plutôt un des morts qu'on
+transporte, et qui se rend ici.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et si je n'en trouve pas?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Alors emmène-moi.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien dit. Or, voilà justement un mort qu'on emporte. Hé! le mort! c'est
+à toi que je parle, à toi, le mort! Dis, l'homme, veux-tu porter un
+petit paquet chez Hadès?</p>
+
+<p class="stage1">LE MORT.</p>
+
+<p>Comment est-il?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Le voici.</p>
+
+<p class="stage1">LE MORT.</p>
+
+<p>Tu paieras deux drakhmes de commission.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! pas tant que cela.</p>
+
+<p class="stage1">LE MORT.</p>
+
+<p>Continuez votre route, vous autres.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Attends un peu, l'ami, que je m'arrange avec toi.</p>
+
+<p class="stage1">LE MORT.</p>
+
+<p>Si tu n'allonges pas deux drakhmes, pas un mot.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Voici neuf oboles.</p>
+
+<p class="stage1">LE MORT.</p>
+
+<p>J'aimerais mieux revivre là-haut.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Fait-il le fier, ce coquin-là! Ne lui en cuira-t-il pas? J'irai
+moi-même.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque!</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Oh! op! aborde!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Cela? De par Zeus! c'est le marais qu'on nous a dit, et je vois la
+barque.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! et celui-ci, c'est Kharôn lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! Salut, Kharôn!</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l'asile du
+Lèthè, ou vers la toison de l'âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les
+corbeaux, ou vers le Ténaros?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi.</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Embarque vite!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Où te proposes-tu d'aborder? Est-ce réellement chez les corbeaux?</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! pour t'obliger. Embarque.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Esclave, ici!</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Je ne passe pas d'esclave, à moins qu'il n'ait combattu sur mer pour sa
+peau.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus! impossible: j'avais mal aux yeux.</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Où m'arrêterai-je?</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Auprès de la pierre d'Avænos, près des hôtelleries.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comprends-tu?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je comprends bien. Malheureux que je suis! Quelle rencontre ai-je faite
+en sortant?</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Assieds-toi à la rame.--S'il y en a encore à embarquer, qu'on se
+hâte!--Eh bien, que fais-tu là?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ce que je fais? Pas autre chose que d'être assis à la rame, comme tu
+m'en as donné l'ordre, toi.</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Assieds-toi donc ici, gros ventru.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Avance les bras, étends-les.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Pas de plaisanterie! Rame ferme et du coeur à l'ouvrage!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mais comment pourrai-je, n'étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me
+mettre à ramer?</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Très simplement: tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois
+que tu t'y seras mis!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Lesquels?</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Des grenouilles à la voix de cygne: c'est ravissant.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Commande, alors?</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Oh! op, op! Oh! op, op!</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax! Filles marécageuses des
+eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant
+harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l'honneur de
+Dionysos Nysèïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la
+fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh! coax coax! Mais vous n'en
+avez sans doute nul souci.</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Foin de vous avec votre coax! Vous n'avez pas autre chose que coax?</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Et c'est tout naturel, faiseur d'embarras! car je suis aimée des Muses à
+la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du
+chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des
+roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la
+lyre. Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et moi, j'ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et
+bientôt, à force de remuer, il va dire: «Brekekekex coax coax!» Aussi,
+race musicienne, cessez.</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées
+ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses
+des airs nombreux qu'on chante en nageant; ou si, fuyant la pluie de
+Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos choeurs variés au
+bruissement des bulles, répétons: Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je vous l'interdis.</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Nous en souffrirons cruellement.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant.</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>La peste soit de vous!</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Peu m'importe! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour
+nous crierons: Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Vous ne l'emporterez pas sur moi.</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES.</p>
+
+<p>Ni toi sur nous.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée: «Brekekekex
+coax coax,» jusqu'à ce que je domine votre coax.</p>
+
+<p class="stage1">LES GRENOUILLES <i>et</i> DIONYSOS.</p>
+
+<p>Brekekekex coax coax!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je devais finir par faire cesser votre coax.</p>
+
+<p class="stage1">KHARÔN.</p>
+
+<p>Assez, assez! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Prends ces deux oboles.--Xanthias! Où est Xanthias? Hé! Xanthias!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Iau!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Viens ici.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Salut, maître.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il par là-bas?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ténèbres et fange.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous
+parlait?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et toi?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! j'en vois à présent. Allons, que ferons-nous?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Le meilleur est d'aller plus loin; car c'est ici le lieu, disait-il, où
+sont les monstres horribles.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comme il gémira! Il faisait le fendant, pour m'effrayer, me sachant
+brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès.
+Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon
+voyage.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'entends je ne sais quel bruit.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Par où, par où est-ce?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Par derrière.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Marche derrière.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Non, c'est par devant.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Marche devant.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Hé! de par Zeus! je vois un monstre énorme.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment est-il?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt boeuf, tantôt mulet, puis
+femme charmante.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Où est-elle? Que j'aille de son côté.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Mais ce n'est plus une femme; c'est un chien.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>C'est donc Empousa!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Tout son visage alors est en feu.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>A-t-elle une jambe d'airain?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! et l'autre est une jambe d'âne, sois-en certain.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Où me sauverai-je?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et moi?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est fait de nous, souverain Hèraklès.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Ne me nomme pas, je t'en conjure, ne prononce pas mon nom.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Dionysos, alors.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Encore moins ce nom que l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Va droit devant toi.--Ici, ici, maître!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Rassure-toi: nous avons réussi: il nous est permis de dire comme
+Hégélokhos: «Au sortir des flots je vois le chat.» Empousa a disparu.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Jure-le!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Jure encore!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Jure!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Malheureux! Comme j'ai pâli en la voyant!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Hélas! D'où tant de maux ont-ils fondu sur moi? Quels dieux dois-je
+accuser de vouloir ma perte? «L'Æther palais de Zeus» ou «le pied du
+Temps»?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Hé! hé!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Tu n'as pas entendu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Le son des flûtes.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je l'ai entendu; et l'odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons
+jusqu'à nous. Retirons-nous à l'écart, pour écouter.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR DES MYSTES.</p>
+
+<p>Iakkhos, ô Iakkhos! Iakkhos, ô Iakkhos!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont
+il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>C'est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer
+tranquilles, pour bien voir ce qu'il en est.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos!
+viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés,
+agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute
+frémissante. D'un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses,
+pleines de grâce, religieuses: la danse sainte des Mystes sacrés.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>O respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu'elle est suave pour moi
+l'odeur de la chair des porcs!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô
+Iakkhos! astre lumineux de l'initiation nocturne! La prairie brille de
+feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les
+chagrins de l'âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la
+solennité. Et toi, qui brilles d'une vive lumière, viens et guide sur
+cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos!</p>
+
+<p>Qu'il garde un religieux silence et qu'il s'éloigne de nos choeurs,
+celui qui, étranger à ces chants, n'a point une âme pure; ou qui n'a vu
+ni les orgies, ni les danses des Muses; ou qui n'a pas été initié au
+langage bachique de Kratinos le taurophage; ou qui se plaît aux propos
+bouffons et déplacés; ou qui, loin d'apaiser une sédition ennemie et
+d'être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en
+vue de son propre intérêt; ou qui, placé à la tête d'une cité en proie
+aux orages, est corrompu par les présents; ou qui livre soit une
+forteresse, soit des vaisseaux; ou qui d'Ægina, comme Thorykiôn, ce
+misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées
+prohibées: des cuirs, du lin, de la poix; ou qui conseille de prêter de
+l'argent aux ennemis pour des constructions navales; ou qui souille
+d'excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des
+choeurs; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu'il a
+été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos: à tous ceux-là je
+dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de
+céder la place à nos choeurs mystiques! Et vous, élevez la voix et
+chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête!</p>
+
+<p>Que chacun maintenant s'avance hardiment dans les retraites fleuries de
+nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot
+plaisant, la satire. Assez de festins! En avant! Chante de tout coeur,
+exalte par ta voix Sotéira, qui promet d'assurer à jamais le salut de ce
+pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre
+genre d'hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr; que vos
+hommages éclatent en merveilleuses mélodies!</p>
+
+<p>Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège
+le choeur qui t'est consacré; fais que je puisse toujours et sans
+trouble me livrer aux jeux et à la danse; me répandre en mots plaisants
+et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en
+raillerie, être couronné de bandelettes!</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l'aimable Dieu, qui prend
+toujours part à vos danses.</p>
+
+<p>Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos
+pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une
+longue route.</p>
+
+<p>Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car c'est toi qui as déchiré,
+pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces
+vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire
+impunément et de danser.</p>
+
+<p>Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car, il n'y a qu'un instant, du
+coin de l'oeil, j'ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec
+ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir.</p>
+
+<p>Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi, j'aime toujours à être l'un des vôtres, et je veux, en dansant,
+m'ébattre avec cette fillette.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et moi aussi.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d'Arkhédèmos qui, à sept
+ans, n'était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant,
+démagogue parmi les morts d'en haut, y tient le premier rang de la
+perversité? J'apprends que Klisthénès sur les tombeaux s'épile le
+derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit,
+il appelle Sébinos, d'Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l'illustre
+fils de Hippobinos, s'est vêtu d'un pelage de lionne, pour aller
+combattre sur mer.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn? Nous sommes deux
+étrangers, arrivés récemment.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question; mais sache que tu
+es arrivé devant la porte même.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Esclave, reprends tes paquets.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Toujours la même affaire! C'est donc la Korinthos de Zeus que ces
+paquets!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Dansez une ronde, maintenant, en l'honneur de la Déesse, et jouez dans
+ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je
+me joins aux filles et aux femmes, à l'endroit où elles célèbrent la
+fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré.</p>
+
+<p>Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon
+notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires
+bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous
+réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite
+pieuse à l'égard des étrangers et de nos concitoyens.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Or çà, comment frapperai-je à cette porte? De quelle manière frappent
+donc les gens de ce pays?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès,
+dont tu as l'accoutrement et le courage.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Holà, esclave!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Qui est là?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Hèraklès le vigoureux.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat
+des êtres, c'est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui
+serrant le cou, et qui t'es dérobé par la fuite avec l'animal confié à
+ma garde. Mais aujourd'hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le
+rocher sanglant de l'Akhérôn t'enferment; les chiens errants du Kokytos
+et l'Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles; la murène
+tartésienne te dévorera les poumons; les Gorgones tithrasiennes mettront
+en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours
+les chercher d'un pied rapide.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Hé! qu'as-tu fait?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Drôle de corps! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le coeur.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Voici, prends.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Applique.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Où est-il? Dieux d'or, c'est là que tu as le coeur?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>O le plus poltron des dieux et des hommes!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge? Pas un autre homme ne
+l'eût fait.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Un lâche serait resté dans la matière odorante; moi, je me suis levé et
+torché.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Exploit viril, par Poséidôn!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je le crois, de par Zeus! Mais toi, n'as-tu pas eu peur du fracas de ses
+paroles et de ses menaces?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! je ne m'en suis point inquiété.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette
+massue et cette peau de lion, puisque tu as du coeur au ventre. Moi, je
+serai ton skeuophore, à mon tour.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Soit! Fais vite: il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias; vois si
+je suis un lâche, et si j'ai une âme comme la tienne.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu as vraiment l'air du gibier à fouet de Mélitè. Voyons,
+maintenant, je vais prendre ce bagage.</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.</p>
+
+<p>Sois le bienvenu, ami Hèraklès: entre ici. Dès que la Déesse a su ton
+arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de
+pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un boeuf entier, griller
+des gâteaux et des kottabes. Mais entre.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est au mieux: approuvé.</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Par Apollôn! je ne te laisserai pas aller: elle a fait bouillir de la
+volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre
+avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Parfaitement bien.</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Tu te moques; je ne te lâcherai pas: tu auras là dedans une joueuse de
+flûte très jolie, et deux ou trois danseuses.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Comment dis-tu? Des danseuses?</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre; car le cuisinier
+allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais
+entrer.--Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Holà, arrête un peu! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma
+plaisanterie de te déguiser en Hèraklès? Pas de niaiseries, Xanthias,
+reprends vite et porte de nouveau les bagages.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu
+m'as donné toi-même?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Non pas bientôt, mais c'est tout de suite que je le fais. Quitte cette
+peau.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Moi, j'en atteste les dieux, et c'est à eux que je me confie.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Quels dieux? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête,
+toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d'Alkmènè.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Cela suffit, c'est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi,
+si un dieu le veut.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Il est d'un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se
+porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir,
+comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté
+le plus avantageux est le fait d'un habile homme, à la façon de
+Thèraménès.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s'étalant sur des
+tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre,
+tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et
+que lui, mauvais comme il est, m'assénant un coup de poing sur la
+mâchoire, me briserait les dents de devant?</p>
+
+<p class="stage1">UNE CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Plathanè, Plathanè, viens ici; voici le gredin qui, entré l'autre jour
+dans notre cabaret, nous a mangé seize pains.</p>
+
+<p class="stage1">PLATHANÈ.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Cela va mal pour quelqu'un.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d'une demi-obole
+chacune.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Quelqu'un en portera la peine.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Et avec cela beaucoup d'ail.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te
+reconnaîtrais pas? Mais quoi? Je n'ai encore rien dit de tant de
+salaison.</p>
+
+<p class="stage1">PLATHANÈ.</p>
+
+<p>Ni moi, de par Zeus! voyez le malheur! de ce fromage jaune qu'il a avalé
+avec les claies d'osier.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Et, comme je lui demandais l'argent, il me regarda de travers et se mit
+à mugir.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est tout à fait de lui; il se conduit de même partout.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Et il a tiré son épée d'un air furieux.</p>
+
+<p class="stage1">PLATHANÈ.</p>
+
+<p>De par Zeus! malheureux!</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier,
+tandis qu'il disparaît d'un bond, emportant les nattes qu'il a prises.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est bien son fait; mais il fallait agir.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Va vite, appelle Kléôn, qui me protège.</p>
+
+<p class="stage1">PLATHANÈ.</p>
+
+<p>Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous
+l'écrasions.</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>O gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les
+mâchoires à l'aide desquelles tu as mangé mes provisions!</p>
+
+<p class="stage1">PLATHANÈ.</p>
+
+<p>Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron!</p>
+
+<p class="stage1">LA CABARETIÈRE.</p>
+
+<p>Moi, je te couperais, armée d'une faux, le gosier par où tu as englouti
+les tripes.</p>
+
+<p class="stage1">PLATHANÈ.</p>
+
+<p>Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd'hui débrouillera tes méfaits, en
+t'appelant en justice.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Que je meure de malemort, si je n'aime pas Xanthias!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je sais, je sais ta pensée: finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus
+être Hèraklès.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ne dis pas cela, mon petit Xanthias.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et comment serais-je le fils d'Alkmènè, moi tout ensemble esclave et
+mortel?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l'être. Même tu me
+battrais que je ne t'en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends
+ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi,
+ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j'accepte.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>A toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au
+début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de
+travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l'on te prend à
+niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de
+toute nécessité, reprendre encore les paquets.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Votre conseil n'est pas mauvais, braves gens; mais il se trouve que je
+viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il
+essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n'en montrerai
+pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l'origan. Il va le
+falloir, car j'entends le bruit d'une porte.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS, <i>à ses esclaves</i>.</p>
+
+<p>Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu'on le punisse! Dépêchez!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Cela va mal pour quelqu'un.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Allez aux corbeaux! N'approchez pas!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Hé! hé! Tu veux te battre? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici,
+marchez contre cet homme!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l'habitude
+de les voler?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Cela dépasse toutes les bornes!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui, c'est une indignité, une monstruosité.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>J'en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou
+si je t'ai volé la valeur d'un cheveu. Et je t'en donnerai une preuve
+tout à fait éclatante. Mets à la question l'esclave que voici, et, si tu
+me trouves coupable, tue-moi sans hésiter.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Et quel genre de question?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>N'importe laquelle: garrottage à l'échelle, pendaison, étrivières à
+pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines,
+entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux
+et de l'ail nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Bien dit; et si j'estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de
+l'argent.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>A moi, pas du tout: mets-le à la question, emmène-le.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Ici même, pour qu'il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de
+suite; et, quoi que tu dises, pas un mensonge.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je dis qu'on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel:
+autrement, ne t'en prends qu'à toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici
+l'esclave.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Tu l'entends?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Oui, j'entends. Et c'est pour cela qu'il faut fouetter beaucoup plus
+fort. Étant dieu, il ne le sentira pas.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Quoi donc? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les
+mêmes coups que moi?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se
+montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n'est pas dieu.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce
+qui est juste. Allons, déshabillez-vous!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Comment donc nous appliqueras-tu la question d'une façon équitable?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Aisément: coup par coup à chacun.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Voilà, je t'ai frappé.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Quand donc?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Mais j'ai frappé.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment se fait-il que je n'aie pas éternué!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Je ne sais. Je vais recommencer sur l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Finis-en. Iattatai!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Que signifie ce «Iattatai»? As-tu souffert?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! Je pensais au temps où les Hèrakléia se célèbrent à
+Dioméia.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Homme pieux! Passons maintenant à l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Iou! Iou!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>J'aperçois des cavaliers.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je sens l'odeur de l'oignon.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Dis si tu as souci de quelque chose.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je n'ai souci de rien.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Il faut revenir à celui-ci.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Holà!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ote-moi cette épine.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Que signifie cela? Il faut retourner à l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho!</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Il a souffert: n'as-tu pas entendu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi? Pas du tout: je me rappelais un iambe de Hipponax.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Tu ne fais rien comme cela: secoue les intestins!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Allons, de par Zeus! présente le ventre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Poséidôn!...</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>On a souffert.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d'azur, au fond
+des abîmes.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais
+entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien dit. Mais j'aurais voulu que tu t'en fusses avisé avant de
+m'appliquer des coups.</p>
+
+<p class="stage1">PARABASE <i>ou</i> CHOEUR.</p>
+
+<p>Muse, assiste à nos choeurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes
+chants, en voyant cette foule nombreuse d'hommes assis, dont les dix
+mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui
+les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l'hirondelle de
+Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du
+rossignol, jusqu'à ce qu'il périsse, eût-il les suffrages égaux.</p>
+
+<p>Il est juste que le Choeur sacré conseille et enseigne ce qui est utile
+à l'État. Et d'abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et
+exempts de crainte. Si quelqu'un a commis la faute d'être dupe des
+artifices de Phrynikhos, je dis qu'il faut que ces délinquants d'alors
+puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés.
+J'ajoute que personne d'indigne ne doit faire partie de la cité. Car il
+est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale
+soient tout de suite des Platæens, et d'esclaves deviennent maîtres. Ce
+n'est pas que je dise que la mesure n'a pas été bonne; je l'approuve:
+c'est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient
+aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de
+nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le
+pardon, réclamé par eux, d'une faute unique. Relâchez-vous de votre
+colère, hommes d'une nature très sage; faisons de bon gré nos parents et
+nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats
+sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au
+moment où la ville est à la merci des flots, dans l'avenir nous ne
+semblerons pas avoir gardé notre bon sens.</p>
+
+<p>Si j'ai l'esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux
+qui auront bientôt à gémir, c'est le tour de ce singe, qui trouble
+maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs,
+qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie
+de Kimolos: il n'attendra pas longtemps. Voyant cela, il n'a rien de
+pacifique; car de peur d'être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche
+jamais sans bâton.</p>
+
+<p>Souvent la ville nous a paru en user à l'égard des citoyens beaux et
+bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne
+sont pas falsifiées: ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à
+ce qu'il semble, les seules frappées au bon coin et d'un son légal; et
+cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous
+n'en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées
+hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des
+citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et
+bons, nourris dans les palestres, dans les choeurs, dans la musique,
+nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze,
+étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons
+pour tout: derniers venus dont jadis la ville n'eût pas facilement voulu
+pour victimes expiatoires. Du moins aujourd'hui, insensés, changez de
+conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles: si vous réussissez,
+on vous donnera raison; et, si vous tombez, ce sera d'une branche
+respectable; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux
+sages avoir honorablement souffert.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Par Zeus Sauveur! c'est un brave homme que ton maître.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et
+faire l'amour?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Pourquoi ne t'a-t-il pas battu, lorsqu'il t'a pris en flagrant délit de
+dire, toi esclave, que tu étais le maître?</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Il aurait eu à en gémir.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Tu t'es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire
+moi-même.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Tu te plais à cela? Comment, je t'en prie?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t'en vas vers la porte?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Je suis également ravi.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et quand tu te mêles de mille affaires?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! je ne sache rien au-dessus.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>O Zeus, Dieu de la fraternité! Et lorsque tu écoutes ce que disent les
+maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>C'est plus que du délire.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Moi? De par Zeus! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Par Phoebos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers,
+et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est
+ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>C'est entre Æskhylos et Euripidès.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>C'est une affaire, une grosse affaire en mouvement; grande émotion chez
+les morts; débat grave tout à fait.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>A propos de quoi?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux,
+tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et
+siégera auprès de Ploutôn...</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je comprends.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui;
+alors il faut qu'il lui cède la place.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et qui est-ce qui l'occupe maintenant?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs
+d'habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs,
+qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre,
+ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le
+plus habile: lui, dans sa présomption, s'empara du trône où siégeait
+Æskhylos.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et on ne l'a pas lapidé!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! La foule criait qu'il fallait un jugement pour décider
+lequel des deux est le plus habile dans son art.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Les gredins!</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! leurs cris allaient jusqu'au ciel.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>A côté d'Æskhylos, n'y en a-t-il pas d'autres qui soient ses partisans?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Les gens de bien sont rares, comme ici <i>(montrant les spectateurs)</i>.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que Ploutôn compte faire?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et comment Sophoklès n'a-t-il pas aussi réclamé le trône?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Loin de là, de par Zeus! Quand il est descendu ici, il a embrassé
+Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône; mais
+maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d'éphèdre: si Æskhylos
+est vainqueur, il lui cède la place; sinon, il dit qu'il disputera à
+Euripidès la supériorité dans leur art.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>La chose va-t-elle se faire?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s'agiter, et le
+talent dramatique sera pesé dans une balance.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Eh quoi? Ils vont peser la tragédie?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules
+compacts...</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ils vont mouler de la brique?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu'il soupèsera les tragédies
+vers par vers.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je pense qu'Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Il a des regards de taureau, il baisse la tête.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Mais qui jugera l'affaire?</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Ce n'était pas chose facile; car il y avait disette de gens sensés. Les
+Athéniens n'agréaient pas à Æskhylos.</p>
+
+<p class="stage1">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.</p>
+
+<p class="stage1">ÆAKOS.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie
+des poètes. Ils ont fini par s'en remettre à ton maître, expert en fait
+d'art. Mais entrons: quand les maîtres s'intéressent à une chose, pour
+nous gare les coups!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère,
+quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents; alors, pris d'une
+folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de
+paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l'épieu, de
+copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots
+bondissants d'un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute
+de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant,
+arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d'un
+géant. L'autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée,
+déliée, rongeant le frein de l'envie, épiloguera sur des mots disséqués,
+travail d'un robuste poumon.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS, <i>à Dionysos</i>.</p>
+
+<p>Je ne quitterai pas le trône; cesse de me le conseiller; je prétends
+être supérieur à celui-ci dans notre art.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence? Tu entends ce qu'il dit.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il va d'abord prendre un ton solennel, comme il le fait d'ordinaire dans
+ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Homme important, pas de paroles si arrogantes!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je le connais, et j'ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur
+d'hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein,
+sans règle, sans mesure, emportée, pleine d'entassements emphatiques.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Vraiment, c'est toi, le fils d'une déité agreste, qui me parles ainsi,
+toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un
+rapetasseur de haillons; mais il t'en cuira de tenir ces propos.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Finis, Æskhylos; que la colère ne t'échauffe pas la bile.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Non, certes, pas avant que j'aie montré clairement si ce faiseur de
+boiteux a sujet de faire le fier.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Une brebis, une brebis noire! Esclaves, amenez-la; un orage menace
+d'éclater.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>O assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l'art d'hyménées
+incestueux!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Modère-toi, vénérable Æskhylos; et toi, pour éviter la grêle, misérable
+Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère,
+il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir
+«Tèléphos»! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux; mais, en critiquant,
+critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s'injurient
+comme des boulangères; et toi, tu cries tout de suite comme de l'yeuse
+enflammée.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le
+premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur
+le nerf de la tragédie, et, j'en atteste Zeus! sur Pèleus, sur Æolos,
+sur Méléagros, et même sur Tèléphos.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et toi, que résous-tu de faire? Parle, Æskhylos.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Moi, j'aurais désiré ne pas combattre ici; car la partie n'est pas
+égale.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>C'est que ma poésie n'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est
+morte avec lui, si bien qu'il aura matière à parole. Toutefois, puisque
+c'est ton désir, il faut agir ainsi.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, qu'on apporte ici l'encens et le feu pour prier le
+ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile
+connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes
+subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu'ils entrent en
+dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la
+puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles
+et le prisme des vers. C'est aujourd'hui le grand combat du génie: la
+lutte est près de s'engager.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes
+Mystères!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Toi aussi, prends et brûle de l'encens.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est juste; car j'ai aussi d'autres dieux que j'invoque.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Des dieux à toi, de fabrique nouvelle?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Assurément.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de
+l'esprit, subtilité de l'odorat, donnez la force persuasive aux
+réfutations que je vais prononcer.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Certes, nous brûlons d'entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes
+habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée; ni l'un ni
+l'autre n'a le coeur dépourvu d'audace; leur âme est intrépide. Il faut
+donc s'attendre à ce que l'un ne dise rien que d'élégant et de limé, et
+que l'autre, s'armant de paroles tout d'une pièce, fonde sur son
+adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n'usez que de
+termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu'un autre pourrait
+dire.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu'en dernier
+lieu, mais je veux d'abord le convaincre d'être un hâbleur, un
+charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l'école de
+Phrynikhos. Et d'abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage
+voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais
+figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est tout à fait cela.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Le choeur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu'à quatre de
+suite, et sans discontinuer; mais eux se taisaient toujours.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi, j'aimais ce silence; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est que tu étais un imbécile, sache-le bien!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l'attente du
+moment où Niobè parlerait; en attendant, le drame allait son train.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Le vaurien! Que de fois j'ai été dupé par lui! mais pourquoi ces regards
+furieux, cette impatience?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le
+drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes
+beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus
+aux spectateurs.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Malheur à moi!</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Silence!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Il ne disait rien d'intelligible: pas un mot.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ne grince pas des dents.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce n'étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés
+sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à
+saisir.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par les dieux! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie
+de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c'était!</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxénos, Éryxis.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Chez moi, j'en atteste Zeus! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni
+de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J'avais reçu
+de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos
+pesants; je l'ai tout d'abord allégée, et j'ai diminué ce poids, à
+l'aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de
+suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l'ai nourrie de
+monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et
+je ne brouillais pas tout à l'aventure; mais le premier qui sortait
+exposait tout de suite l'origine du drame.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif; mais tout le monde
+parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn! Je faisais une oeuvre démocratique.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Laissons cela de côté, mon cher; car la discussion sur ce point ne
+serait pas pour toi une très belle affaire.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De plus j'ai appris à ces gens-ci à parler.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>J'en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n'as-tu craqué par
+le milieu!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Et puis la mise en oeuvre des règles subtiles, les coins et recoins des
+mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner
+le mal, songer à tout.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>J'en conviens.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de
+manière à provoquer la critique: car chacun s'y connaissant pouvait
+critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de
+troubler la raison, je ne les frappais point d'étonnement avec des
+Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais
+résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. A lui
+Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et
+de barbes, dont les sarcasmes plient les pins; à moi Klitophôn et le
+gracieux Thèraménès.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque
+méchante affaire, et voyant l'imminence, se tire de peine, en disant
+qu'il n'est pas de Khios, mais de Kéos?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant
+dans mon art le raisonnement et la réflexion; de sorte que maintenant
+ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison
+qu'autrefois, en se disant: «Où en est cette affaire? Qu'est devenu
+ceci? Qui a pris cela?»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui! de par les dieux! Aujourd'hui tout Athénien rentrant chez lui crie
+à ses serviteurs et s'informe: «Où est la marmite? Qui a mangé la tête
+de l'anchois? Le plat que j'ai acheté l'an dernier n'existe plus. Où est
+l'ail d'hier? Qui a mangé les olives?» Auparavant, c'étaient des sots,
+bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>«Tu vois cela, brillant Akhilleus!» Et toi, voyons, que vas-tu répondre?
+Seulement, que la passion ne t'emporte pas au delà des oliviers: car son
+attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère;
+cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité; puis avance
+doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le
+sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as
+crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie,
+déchaîne sans peur le torrent.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Je suis irrité de cette rencontre; mes entrailles s'indignent d'avoir à
+contredire cet homme; mais qu'il ne prétende point m'avoir jeté dans
+l'embarras. Réponds-moi, qu'est-ce qui rend un poète digne d'admiration?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>L'adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes
+meilleurs dans les cités.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Si donc tu ne l'as point fait, mais si de bons et généreux tu les as
+rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De la mort: ne le demande pas.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Vois donc quels hommes il a, tout d'abord, reçus de mes mains: généreux,
+hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni
+flâneurs, ni bouffons, comme aujourd'hui, ni toujours prêts au mal, mais
+respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets,
+bottines, boucliers à sept cuirs de boeuf.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voilà qui va mal: il m'assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu
+pour leur enseigner la bravoure?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l'essor à ta jactance farouche.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>En faisant un drame rempli d'Arès.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Lequel?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p><i>Les Sept devant Thèbæ</i>. Tous les spectateurs souhaitaient d'être hommes
+de guerre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>En cela tu as mal fait: tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat.
+Aussi mérites-tu d'être frappé.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Il ne tenait qu'à vous de vous exercer; mais vous ne vous êtes point
+tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter <i>les Perses</i>, je vous
+ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j'ai produit un
+chef-d'oeuvre admirable.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi, j'éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios,
+lorsque le choeur, battant des mains, s'écria: «Iau! Iau!»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Voilà les sujets où les poètes doivent s'exercer. Remarquez, en effet,
+dès l'origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a
+enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musæos, les remèdes des
+maladies et les oracles; Hèsiodos, l'agriculture, la saison des fruits,
+les labours; et le divin Homèros, d'où lui est venu tant d'honneur et de
+gloire, si ce n'est d'avoir enseigné, mieux que personne, la tactique,
+les vertus et les armures des guerriers?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il n'a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès: en effet,
+tout récemment, faisant partie d'une pompe, il avait attaché son casque
+à sa tête, oubliant d'y adapter l'aigrette.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Mais il a formé un grand nombre d'autres héros, parmi lesquels est le
+vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus
+héroïques des Patroklès, des Teukros au coeur de lion, afin d'entraîner
+chaque citoyen à s'égaler à eux, dès qu'il entend la trompette. Mais, de
+par Zeus! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des
+Sthénéboeas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d'une
+femme amoureuse.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! car Aphroditè n'était rien pour toi.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Et qu'il en soit toujours ainsi! Mais qu'elle règne sans cesse attachée
+à toi et aux tiens! Car elle a fini par te perdre toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux
+femmes des autres, tu en as été toi-même frappé.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh! malheureux! Quel tort mes Sthénéboeas font-elles à l'État?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d'honnêtes citoyens, à
+boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Est-ce que j'ai mis en oeuvre une fausse légende relative à Phædra?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne
+pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu'est le maître pour
+l'éducation de l'enfance, le poète l'est pour l'âge viril. Nous ne
+devons rien dire que d'absolument bien.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos,
+est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d'un langage
+humain?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes
+pensées, créer des expressions à la hauteur. D'ailleurs, il est naturel
+que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés
+de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j'avais ennobli, tu
+l'as ravalé, toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De quelle manière?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>D'abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de
+compassion aux yeux des hommes.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Quel mal ai-je fait en cela?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s'enveloppe de
+haillons, pleure et dit qu'il est pauvre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui
+ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>C'est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties,
+fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes
+diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au
+contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: «Hé! la galette!»
+ou bien: «Rhyppapæ!»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les
+camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche.
+Maintenant ils disputent, et ils voguent à l'aventure, soit par ici,
+soit par là.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>De quels crimes n'est-il pas l'auteur? N'a-t-il pas mis en scène des
+entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des soeurs
+incestueuses, et d'autres qui disent que vivre c'est ne pas vivre? Voilà
+comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes
+populaires, qui trompent le peuple sans cesse: si bien que personne
+n'est plus en état aujourd'hui de porter le flambeau, faute d'exercice.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Personne, de par Zeus! Aussi, aux Panathènæa, j'ai failli mourir de
+rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en
+arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du
+Kéramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses; en
+réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s'enfuit.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Sérieuse est l'affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement
+sera difficile à rendre; car, si l'un attaque avec vigueur, l'autre sait
+se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur
+le même terrain. Vous avez mille moyens, et d'autres encore, de lancer
+vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les;
+allez de l'avant; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n'hésitez
+point à dire quelque chose de subtil et d'ingénieux. Si vous craignez
+que l'ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de
+langage, n'ayez pas peur. Il ne peut plus se faire qu'il en soit ainsi.
+Ils ont été à la guerre: chacun a son livre, où il apprend la sagesse.
+Ce sont, d'ailleurs, des créatures d'élite et aujourd'hui plus aiguisées
+que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent; vous êtes
+devant des spectateurs éclairés.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, je m'attaquerai d'abord à tes prologues. C'est la première
+partie de la tragédie, c'est donc le premier point que j'examinerai dans
+cet habile poète. Il n'était pas clair dans l'énoncé des faits.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et quel est celui de ses prologues que tu critiques?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Une foule. Récite-moi d'abord celui de l'<i>Orestéia</i>.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Que tout le monde se taise. Parle, Æskhylos.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon
+sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette contrée et
+j'y rentre.» As-tu là quelque mot à reprendre?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Plus de douze.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Mais il n'y a en tout ici que trois vers.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Chacun d'eux a au moins vingt fautes.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ne vois-tu pas que tu dis une niaiserie?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est le dernier de mes soucis.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Æskhylos, je te conseille de te taire; sinon, outre ces trois iambes, tu
+seras responsable de plusieurs encore.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Moi, me taire devant lui?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Si tu m'en crois.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Et de fait, dès le début, il a commis une faute immense comme le ciel.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Où dis-tu que j'ai commis une faute?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Répète ce que tu as dit tout d'abord.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Orestès ne dit-il pas cela sur la tombe de son père mort?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Je ne dis pas autre chose.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Veut-il dire que Hermès, quand le père d'Orestès mourait sous les coups
+d'une femme, par une odieuse perfidie, veillait sur le royaume paternel?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas Hermès, dieu de la ruse, mais Hermès Secourable qu'il
+invoque sous le titre de Souverain, et il dit nettement qu'il tient ces
+fonctions de son père.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ta faute est encore plus grosse que je ne voulais le dire, s'il tient de
+son père ces fonctions souveraines.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ainsi son père en aurait fait un fossoyeur.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Dionysos, tu bois un vin dépourvu de bouquet.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Passe à l'autre vers; et toi, observe les fautes.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Sois mon sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette
+contrée, et j'y rentre.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>C'est deux fois la même chose que nous dit l'habile Æskhylos.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment deux fois?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Vois bien la phrase; je vais te la dire: «Je viens dans cette contrée,
+et j'y rentre.»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est comme si quelqu'un disait à son voisin: «Prête-moi ta
+huche, ou, si tu veux, ton pétrin.»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas cela du tout, insigne bavard, mais mon expression est
+excellente.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment cela? Indique-moi de quelle manière tu l'entends.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Venir dans une contrée est le fait de tout homme qui en est étranger:
+car il y vient sans avoir éprouvé aucune infortune; mais un exilé «y
+vient et y rentre».</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien, par Apollôn! Que dis-tu, Euripidès?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je dis qu'Orestès n'est pas rentré dans sa patrie: il est venu en
+secret, sans l'aveu des maîtres du pays.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien, par Hermès! Mais je ne te comprends pas.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Passe à un autre.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Allons, achève, Æskhylos, et vivement. Toi, aie l'oeil sur le mauvais.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Au sommet de ce tombeau, je prie mon père de m'écouter, de m'entendre.»</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Cette redite des mots «écouter, entendre», est une tautologie toute
+pure.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, il parle à des morts, auxquels il ne nous suffit pas
+de dire trois fois la même chose. Et toi, comment faisais-tu tes
+prologues?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je vais le dire; et, si j'emploie deux fois la même expression, ou si tu
+vois du remplissage déborder de mon style, conspue-moi.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Allons, dis; je n'ai rien à faire qu'à t'écouter et à constater l'allure
+droite du vers de tes prologues.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«OEdipous était d'abord un heureux homme.»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! non pas; mais de sa nature destiné au malheur, puisque,
+avant même sa naissance, Apollôn prédit qu'il tuerait son père. Ainsi
+comment était-il tout d'abord un heureux homme?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Et ensuite il devint le plus malheureux des mortels.»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! non pas; car il ne cessa jamais de l'être. En effet, à
+peine est-il né qu'on l'expose, en plein hiver, dans un vase de terre,
+de peur que, si on l'élevait, il ne devînt le meurtrier de son père; il
+se rend ensuite chez Polybos, avec ses pieds enflés; puis, jeune encore,
+il épouse une vieille femme, et, pour comble d'étrangeté, sa propre
+mère; enfin, il se crève les yeux.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Certes, il aurait été heureux, s'il avait été stratège avec Érasinidès.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu radotes; je suis un excellent faiseur de prologues.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Assurément, de par Zeus! je n'éplucherai pas chacune de tes paroles;
+mais avec l'aide des dieux, d'un seul petit lékythe je mettrai à néant
+tes prologues.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Toi, mes prologues, d'un seul petit lékythe!</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>D'un seul. Tu fais de façon qu'on peut adapter quoi que ce soit, «petite
+toison, petit lékythe, petit sac», à tes iambes: je le montrerai tout de
+suite.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voyons; toi, le montrer?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Je l'affirme.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il faut le prouver: parle.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Ægyptos, selon la tradition répandue, accompagné de ses cinquante fils,
+faisant voile vers Argos...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que ce lékythe? Ne va-t-on pas le faire crier?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Récite-lui un autre prologue, afin qu'il voie encore.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Dionysos, qui, armé de thyrses et couvert de peaux de faon, danse sur
+le Parnasos, à la lueur des torches...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Hélas! nous voilà de nouveau frappés par le petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais cela n'arrivera plus: il ne pourra pas à ce prologue ajuster son
+petit lékythe. «Il n'est pas d'homme heureux en tout point: l'un, issu
+d'une illustre origine, n'a pas de quoi vivre; l'autre, d'une basse
+naissance...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Euripidès!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je crois qu'il te faut carguer la voile: ce petit lékythe va souffler
+violemment.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! je ne m'en ferai pas de souci: à l'instant même il va être
+brisé.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Allons, dis-en un autre; mais gare le petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Kadmos, fils d'Agènor, ayant un jour quitté la ville de Sidôn...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre ami, achète ce petit lékythe, pour qu'il ne gâte pas nos
+prologues.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh quoi! moi, j'achèterais quelque chose de lui?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Oui, si tu m'en crois.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Jamais; j'ai encore à dire beaucoup de prologues, auxquels il ne se
+trouvera pas moyen d'adapter son petit lékythe. «Pélops, fils de
+Tantalos, étant venu à Pisa sur de rapides coursiers...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu vois, il a encore ajusté son petit lékythe. Allons, mon bon, cède-le
+maintenant, à quelque prix que ce soit; pour une obole, tu en auras un
+tout à fait bel et bon.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Non, non, de par Zeus! J'ai encore bien des prologues. «OEneus dans les
+champs...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Laisse-moi d'abord dire le vers tout entier. «OEneus, dans les champs,
+ayant fait une abondante récolte et offert les prémices...»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>A perdu son petit lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Pendant le sacrifice? Et qui donc le lui a enlevé?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Laisse-le, mon cher: qu'il essaie avec celui-ci. «Zeus, comme on l'a dit
+en toute vérité...»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu es perdu; il va dire: «A perdu son petit lékythe.» Ce lékythe, en
+effet, est à tes prologues comme un pic qui s'attache aux yeux. Mais,
+au nom des dieux, passons à la partie lyrique.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ah! je puis démontrer qu'il est un mauvais compositeur de choeurs,
+faisant toujours des tautologies.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Comment l'affaire va-t-elle aller? Je suis inquiet de voir quel reproche
+il peut adresser à un poète qui a composé un si grand nombre de très
+beaux vers supérieurs à ceux d'aujourd'hui. Je m'étonne qu'il reprenne
+rien à ce roi des fêtes bachiques, et je crains pour lui.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, d'admirables chants lyriques: on le verra bientôt. Je vais réunir
+tous les choeurs en un seul.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et moi j'en compterai les fragments avec ces cailloux.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Héros de la Phthia, Akhilleus, pourquoi, à la nouvelle du carnage, hé!
+ne cours-tu pas soulager les travaux? Habitants des marais, nous
+honorons Hermès, Dieu de cette race; hé! ne cours-tu pas soulager les
+travaux?»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Cela fait, Æskhylos, deux travaux pour toi.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«O le plus illustre des Akhæens, fils d'Atreus, qui règnes sur un peuple
+nombreux, dis-moi; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux?...»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Æskhylos, c'est pour toi le troisième travail.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Silence, Mélissonomes, on va ouvrir le temple d'Artémis; hé! ne
+cours-tu pas soulager les travaux? Je puis rappeler l'heureux et
+favorable départ de nos guerriers; hé! ne cours-tu pas soulager les
+travaux?»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Zeus Souverain, quelle infinité de travaux! Je veux aller aux bains: ces
+travaux m'ont donné des douleurs néphrétiques.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Attends; écoute auparavant cet autre chant fixe, arrangé sur des airs de
+kithare.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Allons, fais vite; mais n'ajoute pas de travaux.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Comment ce couple de rois Akhæens, qui règne sur la jeunesse
+hellénique... Tophlattothratto phlattothrat, envoie la Sphinx
+redoutable, la Chienne puissante, Phlattothratto phlattothrat, armé de
+la lance et d'un bras vigoureux. L'oiseau guerrier, Phlattothratto
+phlattothrat, livre aux chiens audacieux, qui traversent les airs,
+Phlattothratto phlattothrat, le parti qui incline vers Aïas,
+Phlattothratto phlattothrat.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ce phlattothrat? Vient-il de Marathôn, ou bien as-tu
+recueilli les chansons d'un tireur d'eau?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Moi, j'ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point
+paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que
+Phrynikhos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux skolies de
+Mélétos, aux airs de flûte kariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela
+sera bientôt mis en évidence. Qu'on m'apporte une lyre! Mais à quoi bon
+une lyre pour lui? Où est la joueuse de coquilles? Viens ici, Muse
+d'Euripidès; à toi revient la tâche de moduler ces vers.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Jamais cette Muse n'a imité les Lesbiennes, jamais.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Alcyons, qui gazouillez sur les flots intarissables de la mer, le corps
+parfumé de gouttes de rosée; et vous, araignées, qui, dans les coins,
+ti-ti-ti-ti-tissez avec vos doigts la trame d'une toile déliée,
+chef-d'oeuvre de la navette harmonieuse, où le dauphin se plaît à
+bondir, au son de la flûte, autour des proues azurées. Oracles, stades,
+pampre, délice de la vigne; enlacements qui soutiennent le raisin.
+Entoure-moi de tes bras, ô mon enfant!» Vois-tu quel rhythme?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je le vois.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Quoi, vraiment! Tu le vois?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je le vois.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Et, après cela, tu oses critiquer mes chants, toi qui, pour les tiens,
+prends modèle sur les douze postures de Kyrènè. Voilà tes vers lyriques;
+mais je veux encore examiner le procédé de tes monodies. «O noire
+obscurité de la Nuit, quel songe funeste m'envoies-tu du fond des
+ténèbres, ministre de Hadès, doué d'une âme inanimée, fils de la sombre
+Nuit, dont le terrible aspect fait frissonner, enveloppé d'un noir
+linceul, aux regards farouches, farouches, muni d'ongles allongés?</p>
+
+<p>«Femmes, allumez-moi la lampe; de vos urnes puisez la rosée des fleuves;
+chauffez l'eau, pour que je me purifie de ce songe divin. O Dieu des
+mers, c'est cela même. O mes compagnes, contemplez ces prodiges. Glyka
+m'a enlevé mon coq et a disparu. Nymphes des montagnes, ô Mania,
+arrêtez-la. Et moi, infortunée, j'étais alors tout entière à mon oeuvre,
+ti-ti-ti-tissant de mes mains le lin qui garnissait mon fuseau, faisant
+un peloton, pour le porter de grand matin à l'Agora et pour le vendre.
+Pour lui, il s'envolait, il s'envolait dans l'air, sur les pointes
+rapides de ses ailes. Et à moi il ne m'a laissé que les douleurs, les
+douleurs, et les larmes, les larmes coulant, coulant de mes yeux.
+Infortunée! Allons, Krètois, fils de l'Ida, prenez vos flèches, venez à
+mon aide, donnez l'essor à vos pieds, investissez la maison. Toi,
+Diktynna, déesse virginale, belle Artémis, parcours, avec tes chiens, la
+demeure entière. Et toi, fille de Zeus, Hékatè, prends deux torches dans
+tes mains agiles, et éclaire-moi jusque chez Glyka, afin que j'y
+découvre son larcin.»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Laissez là les chants.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>J'en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la
+balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et
+déterminera le poids de nos expressions.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en
+marchand de fromage.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Les habiles sont inventifs; car voici une merveille singulière, neuve,
+pleine d'étrangeté, et quel autre l'eût imaginée? Réellement, moi, si
+l'on m'eût dit quelque chose de ce qui arrive, je ne l'aurais pas cru,
+mais j'aurais pensé que c'était une plaisanterie.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, mettez-vous près des balances.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS <i>et</i> EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Que chacun de vous, en les tenant, récite un vers, et ne lâchez pas
+avant que j'aie crié: «Coucou!»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS <i>et</i> EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Nous y sommes.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>A présent récitez un vers, la main sur la balance.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Plût aux dieux que le navire Argo n'eût jamais volé sur les flots!»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Fleuve Sperkhios, gras pâturages des génisses.»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Coucou! lâchez! Ce dernier vers descend bien plus bas que celui de
+l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Quelle en est la cause?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Parce qu'il a mis un fleuve dans le plateau et qu'il a rendu son vers
+humide selon le procédé des vendeurs de laine. Toi, tu as mis dans le
+plateau un vers ailé.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'il en dise un autre et qu'il le fasse peser.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Prenez encore la balance.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS <i>et</i> EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Parle.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«La Persuasion n'a pas d'autre temple que l'éloquence.»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Seule parmi les divinités, la Mort est insensible aux présents.»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Lâchez, lâchez! C'est celui-ci qui l'emporte encore sur l'autre: il a
+mis au plateau la Mort, le plus lourd des maux.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Et moi la Persuasion; mon vers est excellent.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Mais la Persuasion est légère et elle n'a pas de sens. Cherche un autre
+vers, qui emporte la balance du côté favorable pour toi, un vers
+vigoureux, grand.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Voyons, où en ai-je un de cette espèce? Où?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Je te le dirai: «Akhilleus a amené au jeu de dés deux et quatre.»
+Parlez; ceci est pour vous la dernière épreuve.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>«Sa main saisit une massue lourde comme le fer.»</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>«Char sur char, mort sur mort.»</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Tu as encore le dessous cette fois.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Il a mis au plateau deux chars et deux morts: c'est un poids que ne
+soulèveraient pas cent Ægyptiens.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Qu'il ne m'oppose plus un vers, mais qu'il mette dans la balance
+lui-même, ses enfants, sa femme, Kèphisophôn; qu'il s'y tienne après,
+lui et ses livres; à moi dire deux de mes vers, cela me suffira.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Ce sont des amis, je ne les jugerai point; car je ne veux être pour
+aucun d'eux un objet de haine; je regarde l'un comme sage, et l'autre me
+plaît.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Ainsi tu n'auras point fait ce pour quoi tu étais venu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et si je prononce?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Pars, et emmène celui des deux que tu auras préféré, afin de n'être pas
+venu pour rien.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>A la bonne heure! Eh bien, sachez de moi ceci. Je suis descendu ici
+chercher un poète.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Dans quelle intention?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Afin que la ville sauvée organise des choeurs. Celui de vous deux qui
+donnera à la République un bon avis, j'ai résolu de l'emmener. Et
+d'abord quel est à l'un et à l'autre votre sentiment sur Alkibiadès;
+car l'État est en travail d'enfant.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Et que pense-t-on de lui? Et quel sentiment a-t-on à son égard?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Quel sentiment? On le regrette, on le hait, et on veut l'avoir. Mais ce
+que vous deux vous pensez de lui, dites-le!</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je hais un citoyen lent à servir sa patrie, prompt à lui causer les plus
+grands torts, habile pour lui-même, et inutile pour l'État.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien, par Poséidôn! Et toi, quel est ton sentiment?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Il ne faut pas nourrir un lionceau dans une ville; et, si l'on en
+nourrit un, il faut obéir à ses caprices.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Par Zeus Sauveur! j'ai de la peine à décider: l'un a parlé sagement;
+l'autre, clairement. Mais dites-moi encore l'un et l'autre votre
+sentiment sur le moyen de sauver l'État.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce serait de donner Kléokritos pour ailes à Kinésias, afin que le
+souffle des vents les emporte par delà le rivage de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Plaisant spectacle, mais quel en est le sens?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>En cas de combat naval, ils auraient des fioles pleines de vinaigre,
+dont ils arroseraient les yeux des ennemis. Mais j'ai une idée et je
+veux vous la dire.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Parle.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce qui n'est pas, en ce moment, digne de confiance, ayons-y confiance;
+et ce qui est digne de confiance, n'y ayons pas confiance.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Comment? Je ne comprends pas. Parle moins savamment et plus clairement.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Si ceux des citoyens qui ont maintenant notre confiance, nous nous en
+défions, et si ceux dont nous n'usons pas, nous en faisons usage, nous
+sommes sauvés. Car si, en ce moment, il y en a qui font notre malheur,
+comment, en opérant le contraire, ne serions-nous pas sauvés?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Très bien, ô Palamèdès, ô très sage nature! As-tu trouvé cela tout
+seul, ou est-ce Kèphisophôn?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Moi seul. Les fioles sont de Kèphisophôn.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Et toi, que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Dis-moi d'abord de quels hommes la République fait usage en ce moment.
+Est-ce des honnêtes gens?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Le moyen! Elle les déteste profondément; mais les méchants, elle les
+aime.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Non pas, mais elle s'en sert malgré elle. Comment donc sauver un État à
+qui ne convient ni drap fin, ni bure?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Trouve un moyen, de par Zeus! de le sauver encore du naufrage.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Je le dirai là-haut; ici je ne veux pas.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Non certes; mais envoie-lui d'ici même le bonheur.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ce serait regarder la terre des ennemis comme nôtre, et la nôtre comme
+celle des ennemis; nos vaisseaux comme nos revenus, et nos revenus comme
+une ruine.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien; mais le juge mange cela, à lui tout seul.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Décides-tu?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>A vous de décider; je choisirai celui que mon coeur préfère.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Souviens-toi maintenant des dieux par lesquels tu as juré de m'emmener
+avec toi, et choisis tes amis.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>«La langue a juré»; mais je choisis Æskhylos.</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'as-tu fait, ô le plus odieux des hommes?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Moi? J'ai donné la victoire à Æskhylos. Pourquoi non?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Après avoir fait l'action la plus honteuse, oses-tu me regarder?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de honteux, si les spectateurs n'en jugent pas ainsi?</p>
+
+<p class="stage1">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Méchant, me laisseras-tu donc parmi les morts?</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Qui sait si la vie n'est pas une mort, le souffle un dîner, le sommeil
+une toison?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Entrez donc, Dionysos, à l'intérieur.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Pour que je vous traite en hôtes, avant votre départ.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSOS.</p>
+
+<p>Bien dit, j'en prends Zeus à témoin. Je ne suis pas fâché de l'affaire.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Heureux l'homme d'une sagesse accomplie! Beaucoup de preuves
+l'attestent. Celui-ci, pour s'être montré sage, reverra sa maison, au
+grand avantage de ses concitoyens, au grand avantage de ses parents et
+de ses amis, parce qu'il a été intelligent. Il est donc bon de ne pas
+demeurer assis auprès de Sokratès, pour bavarder, dédaignant la musique
+et méprisant les sublimités de l'art tragique. Tenir des discours
+emphatiques, débiter des subtilités niaises, et passer à cela une vie
+oisive, c'est le fait d'un homme qui a perdu la raison.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Pars avec joie, Æskhylos; sauve notre patrie par de sages leçons et
+instruis les fous: ils sont nombreux. Emporte et donne ceci à Kléophôn,
+cela aux receveurs publics Myrmex et Nikomakhos, et ceci à Arkhénomos.
+Dis-leur de venir vite ici vers moi, et de ne point tarder. S'ils ne se
+hâtent pas, je jure par Apollôn de les marquer au front, de leur lier
+les pieds, et de les jeter vite sous terre avec Adimantos, fils de
+Leukolophos.</p>
+
+<p class="stage1">ÆSKHYLOS.</p>
+
+<p>Ainsi ferai-je. Et toi, donne ma place à Sophoklès pour qu'il la garde
+et me la conserve, si jamais je reviens ici. Car je le regarde comme le
+second dans l'art dramatique. Mais n'oublie pas que cet intrigant, ce
+menteur, ce fourbe, ne doit jamais s'asseoir sur mon siège, même de
+force.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTÔN.</p>
+
+<p>Vous, éclairez-le de vos torches sacrées, et, en lui faisant cortège,
+chantez à sa gloire ses hymnes et ses choeurs.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et d'abord accordez un heureux voyage au poète qui remonte à la lumière,
+ô vous, divinités souterraines; puis inspirez à la République les bonnes
+idées qui font les grandes prospérités; par là, en effet, vous mettrez
+fin pour toujours à de grands malheurs et au tumulte affreux des armes.
+Quant à Kléophôn et à tous ceux qui le veulent, qu'ils aillent combattre
+dans les champs de leur patrie!</p>
+
+<p class="stage1">FIN DES GRENOUILLES
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+<br><br>
+<a name="c5" id="c5"></a>
+
+<h2>LES EKKLÈSIAZOUSES</h2>
+
+<h4>OU</h4>
+
+<h2>L'ASSEMBLÉE DES FEMMES</h2>
+<br><br>
+
+<p>(L'AN 373 AVANT J.-C.)</p>
+
+<p>C'est à l'utopie communiste que le poète s'en prend cette fois. Les
+Athéniennes, sous l'influence de Praxagora, s'introduisent déguisées
+dans l'assemblée du peuple, font passer une loi qui les investit du
+gouvernement, et établissent la communauté des biens. L'application du
+nouveau régime donne lieu à une suite de scènes des plus gaies dont la
+conclusion, que le poète s'abstient d'indiquer, saute aux yeux
+d'elle-même, marquée au coin de l'esprit et de la raison.</p>
+
+<p><i>PERSONNAGES DU DRAME</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>PRAXAGORA.
+ <p>QUELQUES FEMMES.</p>
+ <p>CHOEUR DE FEMMES.</p>
+ <p>BLÉPYROS, mari de PRAXAGORA.</p>
+ <p>UN CITOYEN.</p>
+ <p>KHRÉMÈS.</p>
+ <p>PREMIER CITOYEN (dévoué).</p>
+ <p>DEUXIÈME CITOYEN (non dévoué).</p>
+ <p>UN HÉRAUT.</p>
+ <p>QUELQUES VIEILLES.</p>
+ <p>UNE JEUNE FILLE.</p>
+ <p>UN JEUNE HOMME.</p>
+ <p>UNE SERVANTE.</p>
+ <p>LE MAÎTRE.</p>
+ <p>Personnages muets:</p>
+ <p>PARMÉNÔN.</p>
+ <p>SIMÔN.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>La scène se passe sur une place publique d'Athènes</i>.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>LES EKKLÈSIAZOUSES</h2>
+
+<h4>ou</h4>
+
+<h2>L'ASSEMBLÉE DES FEMMES</h2>
+
+
+<br><br>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>O brillant éclat de la lampe d'argile, commodément suspendue dans cet
+endroit accessible aux regards, nous ferons connaître ta naissance et
+tes aventures; façonnée par la course de la roue du potier, tu portes
+dans tes narines les splendeurs éclatantes du soleil: produis donc au
+dehors le signal de ta flamme, comme il est convenu. A toi seule notre
+confiance; et nous avons raison, puisque, dans nos chambres, tu honores
+de ta présence nos essais de postures aphrodisiaques: témoin du
+mouvement de nos corps, personne n'écarte ton oeil de nos demeures.
+Seule tu éclaires les cavités secrètes de nos aines, brûlant la fleur de
+leur duvet. Ouvrons-nous furtivement des celliers pleins de fruits ou de
+liqueur bachique, tu es notre confidente, et ta complicité ne bavarde
+pas avec les voisins. Aussi connaîtras-tu les desseins actuels, que j'ai
+formés, à la fête des Skira, avec mes amies. Seulement, nulle ne se
+présente de celles qui devaient venir. Cependant voici l'aube:
+l'assemblée va se tenir dans un instant, et il nous faut prendre place,
+en dépit de Phyromakhos, qui, s'il vous en souvient, disait de nous:
+«Les femmes doivent avoir des sièges séparés et à l'écart.» Que peut-il
+être arrivé? N'ont-elles pas dérobé les barbes postiches, qu'on avait
+promis d'avoir, ou leur a-t-il été difficile de voler en secret les
+manteaux de leurs maris? Ah! je vois une lumière qui s'avance:
+retirons-nous un peu, dans la crainte que ce ne soit quelque homme qui
+approche par ici.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Il est temps, avançons; tout à l'heure, quand nous nous sommes mises en
+marche, le héraut de la nuit disait pour la seconde fois: «Cocorico!»</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Et moi, à vous attendre, j'ai veillé toute la nuit. Mais, voyons, je
+vais avertir la voisine, en grattant légèrement à la porte; car il ne
+faut pas que son mari la voie.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>J'ai entendu, en me chaussant, le frôlement de tes doigts; je ne dormais
+pas. Mon mari, ma chère, un marin de Salamis, m'a tournée et retournée
+toute la nuit entre les draps, et c'est tout à l'heure que j'ai pu
+prendre ses habits.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>J'aperçois Klinarétè, Sostrata, et Philænétè, venant avec elles.
+Hâtez-vous donc! Glykè a fait serment que la dernière venue nous
+paierait trois kongia de vin et un khoenix de pois.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Voyez-vous Melistikhè, la femme de Smikytiôn, qui accourt avec les
+chaussures de son mari?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>C'est la seule qui me paraisse l'avoir quitté à son aise.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Eh! ne voyez-vous pas Geusistrata, la femme du cabaretier, ayant une
+lampe à la main? Et la femme de Philodorètos, et celle de Khérétadès?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je vois accourir une foule d'autres femmes, qui sont l'élite de la
+ville.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Pour moi, ma très chère, j'ai eu grand'peine à m'enfuir en me glissant.
+Mon mari a toussé toute la nuit, pour s'être bourré, le soir, de
+sardines.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Asseyez-vous donc, afin que je vous demande, puisque je vous vois
+réunies, si vous avez fait ce dont on était d'accord aux Skira.</p>
+
+<p class="stage1">QUATRIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Moi, d'abord, j'ai rendu mes aisselles plus hérissées qu'un taillis,
+comme c'était convenu. Quand mon mari me quittait pour aller à l'Agora,
+je me frottais d'huile tout le corps, en plein air, et je m'exposais
+debout au soleil.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Moi, de même: j'ai commencé par jeter le rasoir hors de la maison, afin
+de devenir toute velue et de ne plus ressembler en rien à une femme.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Avez-vous les barbes que je vous ai recommandé à toutes d'avoir pour
+notre assemblée?</p>
+
+<p class="stage1">QUATRIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Par Hékatè! moi, j'en ai une belle.</p>
+
+<p class="stage1">CINQUIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Et moi, peu s'en faut, plus belle que celle d'Épikratès.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Et vous, que dites-vous?</p>
+
+<p class="stage1">QUATRIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Elles disent oui, puisqu'elles font un signe d'assentiment.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je vois aussi que vous avez le reste prêt: chaussures lakoniennes,
+bâtons, manteaux d'homme, comme nous l'avions dit.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Moi, le bâton que j'ai apporté est celui de Lamias, dérobé pendant son
+sommeil.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Est-ce un de ces bâtons sous lesquels il pète?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Par Zeus Sauveur! il serait mieux en état que personne, s'il était
+revêtu de la peau de Panoptès, de faire paître le troupeau populaire.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Et moi, de par Zeus! j'ai apporté ceci pour carder, pendant l'assemblée.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Pendant l'assemblée, malheureuse!</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Oui, par Artémis! je le ferai. Entendrai-je moins bien, si je carde? Mes
+petits enfants sont tout nus.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Quelle idée as-tu de carder, quand il ne faut montrer aux assistants
+aucune partie de notre corps! Nous nous ferions une belle affaire, si,
+devant le peuple assemblé, l'une de nous, rejetant son manteau et
+s'élançant à la tribune, montrait son Phormisios. Si, au contraire,
+nous prenons place les premières, nous resterons inconnues, enveloppées
+de nos manteaux. Avec cette longue barbe attachée à notre visage, qui,
+en nous voyant, ne nous prendra pas pour des hommes? Ainsi Agyrrhios n'a
+pas été reconnu, grâce à la barbe de Pronomos. C'était alors une femme;
+et maintenant, tu vois, il remue les plus grandes affaires de l'État:
+allons donc, et mettons-nous à l'oeuvre, tandis que les astres brillent
+au ciel; car l'assemblée à laquelle nous nous proposons de nous rendre
+doit commencer à l'aurore.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>De par Zeus! il faut que je prenne séance, sous la pierre, en face des
+Prytanes.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Oui, par le jour qui va naître! osons l'acte d'audace qui nous permettra
+de prendre en main les affaires de la Ville et de rendre service à
+l'État. Car à présent nous ne naviguons ni à la voile, ni à la rame.</p>
+
+<p class="stage1">SEPTIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Et comment une assemblée de sexe féminin aura-t-elle des orateurs?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Ce sera on ne peut plus facile. On dit, en effet, que les jeunes gens
+les plus dissolus sont les meilleurs parleurs. Nous avons cette bonne
+chance-là.</p>
+
+<p class="stage1">SIXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Je ne sais; mais le mal est l'inexpérience.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Aussi nous sommes-nous réunies ici dans l'intention de préparer ce qu'il
+faudra dire. Hâte-toi donc d'attacher cette barbe à ton menton, ainsi
+que toutes celles qui ont quelque habitude de la parole.</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Et qui de nous, ma chère, ne sait point parler?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Voyons donc, toi, attache ta barbe, et, tout de suite, deviens homme.
+Moi, je vais mettre des couronnes et m'attacher une barbe comme vous,
+pour le cas où je voudrais parler.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Tiens, ô ma très douce Praxagora, vois combien, par malheur, cette chose
+est ridicule.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Comment ridicule?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>On dirait qu'on a suspendu des sépias grillées en guise de barbe.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Que le purificateur porte le chat à la ronde. En avant! Ariphradès,
+cesse de bavarder: passe et assieds-toi. Qui veut prendre la parole?</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Moi.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Ceins donc cette couronne, et bonne chance!</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Parle.</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Eh bien! Parlerai-je avant de boire?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Comment, avant de boire?</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Pourquoi, en effet, ma chère, me suis-je couronnée?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Va-t'en vite; tu nous en aurais peut-être fait autant à l'assemblée.</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Quoi donc? Les hommes ne boivent donc pas à l'assemblée?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Allons! Tu crois qu'ils boivent!</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Oui, par Artémis! et du plus pur. Aussi les décrets qu'ils formulent,
+pour qui les considère avec attention, sont comme de gens frappés
+d'ivresse. Et, de par Zeus! ils font aussi des libations. En vue de
+quoi toutes ces prières, si le vin n'était pas là? Puis ils s'injurient
+en hommes qui ont trop bu, et, au milieu de leurs excès, ils sont
+emportés par les archers.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Toi, va t'asseoir; tu n'es bonne à rien.</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'aurais mieux fait de ne pas mettre de barbe; il me semble
+que je vais mourir de soif.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Y en a-t-il une autre qui veuille prendre la parole?</p>
+
+<p class="stage1">NEUVIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Moi.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Viens; ceins la couronne: l'affaire est en train. Tâche maintenant de
+parler virilement, de faire un beau discours: appuie-toi dignement sur
+ton bâton.</p>
+
+<p class="stage1">NEUVIÈME FEMME.</p>
+
+<p>«J'aurais désiré qu'un autre de vos orateurs habituels vous fît entendre
+d'excellentes paroles, afin de rester auditeur paisible. Pour le moment,
+je ne souffrirai pas, en ce qui est de moi, qu'on creuse une seule
+citerne qui garde l'eau dans les cabarets. J'en prends à témoin les deux
+Déesses...»</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Les deux Déesses! Malheureuse, où as-tu l'esprit?</p>
+
+<p class="stage1">NEUVIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il? Je ne t'ai pas encore demandé à boire.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais tu es homme, et tu as juré par les deux Déesses:
+pour le reste, ce que tu as dit était très bien.</p>
+
+<p class="stage1">NEUVIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn!</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Cesse pourtant; je ne veux pas mettre un pied devant l'autre pour me
+rendre à l'assemblée, que tout ne soit parfaitement réglé.</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Donne-moi la couronne, je veux parler de nouveau; je crois avoir
+maintenant médité mon affaire à merveille. «Selon moi, femmes
+rassemblées ici...»</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Malheureuse, tu dis: «Femmes,» et tu t'adresses à des hommes!</p>
+
+<p class="stage1">HUITIÈME FEMME.</p>
+
+<p>La faute en est à cet Épigonos: je regardais de son côté; j'ai cru
+parler à des femmes.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Retire-toi aussi, et va t'asseoir. J'ai résolu de parler moi-même pour
+vous toutes, et de prendre cette couronne. Je prie les dieux de
+m'accorder la réussite de nos projets.</p>
+
+<p>«Je souhaite, à l'égal de vous-mêmes, l'intérêt de ce pays, mais je
+souffre et je m'indigne de tout ce qui se passe dans notre cité. Je la
+vois toujours dirigée par des pervers; et si l'un d'eux est honnête
+homme une seule journée, il est pervers durant dix jours. Se tourne-t-on
+vers un autre, il fera encore plus de mal. C'est qu'il n'est pas commode
+de mettre dans le bon sens des gens difficiles à contenter. Vous avez
+peur de ceux qui veulent vous aimer, et vous implorez, l'un après
+l'autre, ceux qui ne le veulent pas. Il fut un temps où nous ne tenions
+pas du tout d'assemblée, et Agyrrhios était à nos yeux un méchant.
+Aujourd'hui des assemblées ont lieu. Celui qui y reçoit de l'argent ne
+tarit pas d'éloges; mais celui qui n'en reçoit pas juge dignes de mort
+ceux qui cherchent dans l'assemblée un moyen de trafiquer.»</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Par Aphroditè! tu dis bien cela.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Malheureuse! Tu as nommé Aphroditè. Tu ferais une jolie chose, si tu
+disais cela à l'assemblée.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Mais je ne le dirais pas.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>N'en prends pas, dès maintenant, l'habitude.</p>
+
+<p>«Lorsque nous délibérions sur la question de l'alliance, on disait que,
+si elle n'avait pas lieu, c'en était fait de la ville. Quand elle fut
+faite, on se fâcha, et celui qui l'avait conseillée s'enfuit en toute
+hâte. Il faut équiper une flotte: le pauvre en est d'avis; les riches et
+les laboureurs sont d'un avis contraire. Vous fâchez-vous contre les
+Korinthiens, ils se fâchent contre toi: en ce moment, ils sont bien
+disposés à ton égard; sois bien disposé à leur égard, en ce moment.
+Argéios est un ignorant; mais Hiéronymos est un habile. Un espoir de
+salut se ranime, mais il est restreint. Thrasyboulos lui-même n'a pas
+été appelé.»</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>L'habile homme!</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Voilà un éloge convenable!</p>
+
+<p>«C'est vous, ô peuple, qui êtes la cause de ces maux. Trafiquant des
+affaires publiques, chacun considère le gain particulier qu'il en
+tirera: et la chose commune roule comme Æsimos. Pourtant, si vous m'en
+croyez, vous pouvez encore être sauvés. Je dis qu'il nous faut remettre
+le gouvernement aux mains des femmes. C'est à elles, en effet, que nous
+confions, dans nos maisons, la gestion et la dépense.»</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Bien, bien, de par Zeus! bien!</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Parle, parle, mon bon.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>«Combien elles nous surpassent en qualités, je vais le faire voir. Et
+d'abord toutes, sans exception, lavent les laines dans l'eau chaude, à
+la façon antique, et tu n'en verras pas une faire de nouveaux essais. La
+ville d'Athènes, en agissant sagement, ne serait-elle pas sauvée, si
+elle ne s'ingéniait d'aucune innovation? Elles s'assoient pour faire
+griller les morceaux, comme autrefois; elles portent les fardeaux sur
+leur tête, comme autrefois; elles célèbrent les Thesmophoria, comme
+autrefois; elles pétrissent les gâteaux, comme autrefois; elles
+maltraitent leurs maris, comme autrefois; elles ont chez elles des
+amants, comme autrefois; elles, s'achètent des friandises, comme
+autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent
+aux ébats amoureux, comme autrefois. Cela étant, citoyens, en leur
+confiant la cité, pas de bavardages inutiles, pas d'enquêtes sur ce
+qu'elles devront faire. Laissons-les gouverner tout simplement, ne
+considérant que ceci, c'est que, étant mères, leur premier souci sera de
+sauver nos soldats. Ensuite, qui assurera mieux les vivres qu'une mère
+de famille? Pour fournir l'argent, rien de plus entendu qu'une femme.
+Jamais, dans sa gestion, elle ne sera trompée, vu qu'elles sont
+elles-mêmes habituées à tromper. J'omets le reste: suivez mes avis, et
+vous passerez la vie dans le bonheur.»</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Très bien, ma très douce Praxagora; à merveille! Mais, malheureuse, où
+t'es-tu donc si bien instruite?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Au temps des fuites, j'habitai avec mon mari sur la Pnyx, j'entendis les
+orateurs et je m'instruisis.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Je ne m'étonne pas, ma chère, que tu sois éloquente et habile. Nous
+autres femmes, nous te choisissons, dès à présent, pour chef: à toi
+d'accomplir ce que tu médites. Mais si Képhalos s'avance pour
+t'injurier, comment lui répondras-tu dans l'assemblée?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je lui dirai qu'il est fou.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Tout le monde le sait.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Qu'il est atteint d'humeur noire.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>On le sait également.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Que, s'il fabrique mal les pots, il mène la ville bel et bien.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Et si Néoklidès, le chassieux, t'insulte?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je lui ai déjà dit de regarder dans le cul d'un chien.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Et si l'on te saisit à bras-le-corps?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je rendrai mouvement pour mouvement, n'étant point inexpérimentée dans
+ce genre de lutte.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Voici seulement un point imprévu, c'est, si les archers t'enlèvent, ce
+que tu feras.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je me défendrai avec les hanches; car jamais je ne me laisserai prendre
+par le milieu.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE FEMME.</p>
+
+<p>Nous, s'ils t'enlèvent, nous leur donnerons l'ordre de te lâcher.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Voilà qui est par nous imaginé à merveille; mais de quelle manière
+lèverons-nous les mains, nous n'y avons pas encore songé: car nous
+sommes habituées à lever les jambes.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Ce n'est pas facile. Cependant il faut lever la main, en montrant
+l'autre bras nu jusqu'à l'épaule. Allons, maintenant, relevez vos
+manteaux; mettez vite les chaussures lakoniennes, comme vous le voyez
+faire à vos maris chaque fois qu'ils se rendent à l'assemblée ou qu'ils
+franchissent la porte. Quand vous aurez fait tout cela de votre mieux,
+attachez vos barbes; puis, quand vous les aurez soigneusement adaptées,
+enveloppez-vous des vêtements d'hommes que vous aurez soustraits, et
+ensuite mettez-vous en marche, appuyées sur vos bâtons, chantant quelque
+vieille chanson, en imitant la façon des gens de la campagne.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME FEMME.</p>
+
+<p>Bien dit, mais prenons les devants; car je crois que d'autres femmes
+viendront aussi des champs dans la Pnyx.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais hâtez-vous, parce qu'il est d'usage que ceux qui ne se sont pas
+trouvés dès le matin dans la Pnyx, se retirent sans en rapporter même un
+clou.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Voici le moment de nous mettre en marche, citoyens; car souvenez-vous de
+vous servir toujours de ce mot, de peur qu'il ne vous échappe. Et de
+fait, le danger ne serait pas mince, si nous étions prises à oser, dans
+l'obscurité, une pareille entreprise.</p>
+
+<p>Allons à l'assemblée, citoyens. Le thesmothète a menacé quiconque
+n'arriverait pas dès le point du jour tout poudreux, content de saumure
+à l'ail, le regard de travers, de ne pas toucher le triobole. Mais,
+Kharitinidès, Smikythos, Drakès, allez vite, et veillez attentivement à
+ne rien négliger de ce que vous avez à faire. Le salaire reçu,
+asseyons-nous ensuite les uns près des autres, afin de voter tout ce
+qu'il faut à nos amies. Que dis-je? C'est nos amis qu'il fallait
+prononcer. Voyons comment nous expulserons tous ces gens venant de la
+ville, qui, jadis, lorsqu'on ne devait, à l'arrivée, toucher qu'une
+obole, restaient à babiller, la tête ceinte de couronnes. Maintenant on
+se bouscule dans la presse. Non, lorsque le brave Myronidès était
+arkhonte, personne n'eût osé administrer, pour de l'argent, les affaires
+de la ville. Chacun venait, apportant de quoi boire dans une petite
+outre, avec du pain, deux oignons et trois olives. Mais aujourd'hui, on
+cherche à gagner un triobole, quand on travaille à l'oeuvre publique: on
+est des gâcheurs de plâtre.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Quelle affaire! Par où ma femme a-t-elle passé? Voici bientôt l'aurore,
+et elle ne paraît pas. Et moi je suis couché, ayant depuis longtemps
+besoin d'aller, cherchant dans l'obscurité à prendre mes chaussures.
+Cependant il y a quelque temps déjà que Kopros frappe à la porte: je
+prends la mantille de ma femme et je mets ses chaussures persiques. Mais
+où trouverait-on bien un endroit propre pour se soulager le ventre? La
+nuit, tous les endroits sont bons. A l'heure qu'il est, personne ne me
+verra chier. Hélas! malheureux que je suis de m'être marié vieux.
+Combien je mérite de recevoir des coups! Elle n'est pas sortie pour rien
+faire d'honnête. Quoi qu'il en soit, il faut que je chie.</p>
+
+<p class="stage1">UN CITOYEN.</p>
+
+<p>Qui est là? N'est-ce pas le voisin Blépyros? De par Zeus! c'est
+lui-même. Dis-moi, qu'est-ce que tu as donc là de rougeâtre? Kinésias
+t'aurait-il par hasard embrené?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Non, mais je suis sorti, vêtu de la robe safranée dont s'habille ma
+femme.</p>
+
+<p class="stage1">LE CITOYEN.</p>
+
+<p>Mais ton manteau, où est-il?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Je ne saurais le dire. J'ai cherché et je n'ai rien trouvé sur mes
+couvertures.</p>
+
+<p class="stage1">LE CITOYEN.</p>
+
+<p>Alors, tu n'as pas prié ta femme de dire où il était.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! car il se trouve qu'elle n'est pas à la maison: elle
+s'est évadée furtivement, et je crains qu'elle ne fasse quelque équipée.</p>
+
+<p class="stage1">LE CITOYEN.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! je suis, de mon côté, dans la même situation: ma femme a
+disparu, ayant le manteau que je porte; et ce n'est pas la seule chose
+qui me tourmente: elle a pris mes chaussures, et je ne puis les
+retrouver nulle part.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Par Dionysos! c'est comme moi pour mes chaussures lakoniennes; me
+sentant pris du besoin d'aller, j'ai mis vite ces kothurnes à mes pieds,
+afin de ne pas chier sur ma couverture, qui était toute propre.</p>
+
+<p class="stage1">LE CITOYEN.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc? Est-ce qu'une de ses amies l'aurait invitée à un
+festin?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>C'est mon avis; car elle n'est pas dépravée, que je sache.</p>
+
+<p class="stage1">LE CITOYEN.</p>
+
+<p>Mais tu chies donc des cordes! Pour moi, c'est le moment de me rendre à
+l'assemblée, afin d'y retrouver mon manteau, le seul que j'aie.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Moi aussi, quand j'aurai fini; mais j'ai là une poire qui obstrue le
+passage des matières.</p>
+
+<p class="stage1">LE CITOYEN.</p>
+
+<p>Est-ce celle dont parlait Thrasyboulos aux Lakoniens?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Par Dionysos! elle tient ferme. Que faire? Car ce n'est pas la seule
+chose qui me chagrine; mais, quand je mangerai, par où passeront ensuite
+les excréments? Maintenant la porte est verrouillée par cet homme, quel
+qu'il soit, par cet Akradousien. Qui donc me fera venir un médecin, et
+lequel? Un qui soit habile dans la science des derrières? Amynôn, je le
+sais? Mais peut-être refusera-t-il. Qu'on appelle Antisthénès par tous
+les moyens! C'est un homme qui, en raison de ses soupirs, sait ce que
+veut un derrière qui a besoin d'aller. O vénérable Ilithyia, ne me
+laisse pas crever d'un verrouillage au derrière, et servir de pot de
+chambre aux comiques.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne chies-tu pas?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Moi! Non, de par Zeus! je me relève.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>N'as-tu pas mis la robe de ta femme?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité, je me suis trouvé mettre la main dessus. Mais d'où
+viens-tu? dis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>De l'assemblée.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'elle est déjà dissoute?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! et dès le matin. Et certes, ô Zeus bienveillant! la
+marque rouge m'a donné fort à rire, répandue tout à l'entour.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tu as reçu le triobole?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Plût aux dieux! Je suis arrivé trop tard, et j'ai honte, de par Zeus! de
+ne rien rapporter que mon sac.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Quelle en est la cause?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Une affluence d'hommes, telle qu'on n'en vit jamais d'aussi épaisse dans
+la Pnyx. En les voyant, nous les prîmes tous pour des cordonniers. En
+effet, on avait sous les yeux une assemblée de visages excessivement
+blancs. Voilà comment je ne reçus rien, ni moi, ni bien d'autres.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Alors, je ne recevrais rien, si j'y allais maintenant?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Le moyen? Pas même, j'en atteste Zeus! si tu étais venu dès le second
+chant du coq.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! «Antilokhos, pleure sur ma vie plutôt que sur le
+triobole!» Car tout mon avoir est perdu... Mais quelle affaire a réuni
+de si bon matin une si grande foule?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Rien, sinon que les Prytanes ont mis en délibération les moyens de
+sauver l'État. Aussitôt le chassieux Néoklidès a paru le premier. Alors
+le peuple s'est mis à crier avec une force que tu peux te figurer:
+«N'est-il pas indigne que cet homme ait le front de prendre la parole,
+et cela quand il s'agit du salut de l'État, lui qui n'a pas su sauver
+ses paupières?» Lui, alors, criant et jetant les yeux autour de lui:
+«Que devais-je donc faire?» dit-il.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>«Broyer de l'ail avec du jus de silphion, en y mêlant du tithymale de
+Lakonie, et t'en frotter les paupières le soir,» voilà ce que je lui
+aurais dit, si je m'étais trouvé là.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Après lui, le très habile Evæôn s'est avancé nu, à ce qu'il semblait au
+plus grand nombre; mais il prétendait, lui, qu'il avait un manteau. Il a
+tenu ensuite les discours les plus démocratiques. «Voyez, dit-il, que
+moi-même j'ai besoin d'être sauvé, et il s'en faut de quatre statères.
+Je dirai néanmoins comment vous sauverez la société et les citoyens. Si
+les foulons fournissent des lænas à ceux qui en ont besoin, au premier
+moment où le soleil se détourne, jamais aucun de nous n'attrapera de
+pleurésie. Que ceux qui n'ont ni lit, ni couvertures, aillent coucher,
+après le bain, chez les corroyeurs; et si l'un d'eux ferme sa porte, en
+hiver, qu'il soit condamné à trois peaux de mouton.»</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Par Dionysos! c'est parfait. Il eût dû ajouter, et personne ne l'aurait
+contredit: «Que les marchands de farine d'orge doivent fournir trois
+khoenix à tous les pauvres pour leur nourriture, sous peine de gémir
+longuement: c'est le seul moyen de profiter du bien de Nausikydès.»</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Après cela, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nikias,
+s'est élancé pour haranguer le peuple, et il a commencé par dire qu'il
+faut abandonner aux femmes le gouvernement de l'État. Alors grand
+tumulte et cris: «Qu'il parle bien!» dans la bande des cordonniers. Mais
+les gens de la campagne éclatent en murmures.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ils avaient raison, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Mais ils étaient en minorité. Pour lui, il domine leurs clameurs,
+disant beaucoup de bien des femmes et beaucoup de mal de toi.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>D'abord il a dit que tu es un vaurien.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et toi?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Ne m'interroge pas encore là-dessus. Puis un voleur.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Moi seul?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Et puis, de par Zeus! un sykophante.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Moi seul?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Toi, de par Zeus! et toute cette foule-ci.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Qui prétend le contraire?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Il a dit que la femme est un être bourré d'esprit et capable d'acquérir
+de la fortune, ajoutant que nulle d'entre elles ne divulgue les secrets
+des Thesmophoria, tandis que toi et moi nous révélons toujours les
+décisions du Conseil.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Par Hermès! il n'a pas menti sur ce point.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Il disait ensuite qu'elles se prêtent entre elles des habits, des bijoux
+d'or, de l'argent, des coupes, seule à seule, et sans témoins; qu'elles
+rendent tous ces objets et ne se font point tort, chose, dit-il, si
+fréquente parmi nous.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Oui, par Poséidôn! même quand il y a des témoins.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Qu'elles ne font ni délations, ni procès, ni soulèvement contre le
+peuple; mais qu'elles ont de nombreuses et excellentes qualités; et
+autres grands éloges des femmes.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et qu'a-t-on résolu?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Que tu leur remettes le gouvernement de la cité, à elles; d'autant que
+c'est la seule chose qui ne se soit jamais faite dans la ville.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et cela a été résolu?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Comme je te le dis.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tout va leur être subordonné de ce qui est confié aux citoyens?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Il en est ainsi.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et je n'irai plus au tribunal, mais ma femme?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Ce ne sera plus toi qui élèveras les enfants que tu as, mais ta femme.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Je n'aurai plus le souci des affaires dès le point du jour?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! les femmes en auront désormais le soin. Toi, tu pètes
+à ton aise, sans bouger de la maison.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Il y a une chose à redouter pour notre groupe, quand elles auront en
+main les rênes de la cité, c'est qu'elles ne nous prennent de force.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi faire?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Pour les baiser.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Et si nous ne pouvons pas?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Elles ne nous donneront pas de quoi dîner.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Mais toi, de par Zeus! fais en sorte de dîner et de baiser, le tout
+ensemble.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ce qu'on fait par contrainte est toujours très pénible.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMÈS.</p>
+
+<p>Mais si l'intérêt de la ville l'exige, il faut que tout homme agisse
+ainsi. C'est une tradition émanant de nos pères que nos décisions
+insensées et extravagantes ont toujours eu pour nous la meilleure issue.
+Favorisez cette issue, vénérable Pallas et vous autres dieux! Mais je
+m'en vais: à toi, bonne santé.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et à toi également, Khrémès.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Marche, avance. Y a-t-il quelqu'un des hommes qui nous suive?
+Retourne-toi, fais attention, veille sur toi-même avec soin. Il y a bon
+nombre de mauvaises gens. Prends garde qu'on n'épie nos mouvements par
+derrière. Fais avec tes pieds le plus de bruit possible en marchant.
+Quelle honte ce serait pour nous toutes aux yeux des hommes, si cette
+affaire était découverte! Enveloppe-toi donc bien. Regarde de tous
+côtés, à gauche, à droite, pour qu'il n'arrive point malheur à
+l'entreprise. Mais hâtons-nous. Nous sommes déjà tout près de l'endroit
+d'où nous sommes parties pour l'assemblée, après nous y être réunies. On
+peut voir la maison d'où vient notre stratège, celle qui a trouvé
+l'affaire, sanctionnée, en ce moment, par les citoyens. Il faut donc
+que, sans plus tarder, sans plus attendre, nous détachions nos barbes,
+de peur que quelqu'un ne nous voie et peut-être ne nous dénonce. Ainsi
+retire-toi à l'ombre; va par ici, du côté de ce mur, l'oeil au guet; et
+reprends tes vêtements, comme tu étais. Ne tarde pas. Notre stratège
+revient de l'assemblée; nous la voyons. Hâtez-vous toutes; prenez en
+haine votre barbe au menton. Les femmes arrivent, après avoir déjà
+repris leur costume.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Femmes, le succès a favorisé l'entreprise que nous avions projetée.
+Dépouillez au plus vite vos lænas, avant qu'aucun homme vous aperçoive:
+loin de vous les chaussures d'hommes; débouclez les courroies
+lakoniennes qui y adhèrent; laissez là les bâtons. Toi, cependant,
+dispose avec soin la toilette de celles-ci; moi, je veux me glisser à
+l'intérieur, avant que mon mari me voie, et remettre son manteau où je
+l'ai pris, ainsi que les autres objets que j'ai emportés.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Tout est arrangé comme tu l'as dit. C'est ton affaire de nous indiquer
+comment nous devons agir dans tes intérêts et en pleine obéissance.
+Jamais je ne me suis trouvée en relations avec une femme plus habile que
+toi.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Restez maintenant, afin que j'use de l'avis de vous toutes, à propos de
+l'autorité dont on m'a tout à l'heure investie. Dans le tumulte et dans
+les dangers vous avez été on ne peut plus courageuses.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Hé! d'où viens-tu, Praxagora?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela te fait, mon cher?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ce que cela me fait? C'est naïf.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Tu ne diras pas, du moins, que je viens de chez un amant.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Pas de chez un seul, peut-être.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Il t'est possible de t'en assurer.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Si ma tête exhale un parfum.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Quoi! Est-ce qu'une femme ne peut être cajolée sans parfum?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Pas moi, du moins, les dieux m'assistent!</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Où t'es-tu donc enfuie silencieusement dès l'aurore, en prenant mon
+manteau?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Une femme, une de mes meilleures amies, m'a envoyé chercher cette nuit,
+prise de mal d'enfant.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ne pouvais-tu pas me dire que tu y allais?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Comment n'avoir pas souci d'une femme dans cette situation-là, mon cher
+mari?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Il fallait me le dire. Il y a là quelque méfait.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non, par les deux Déesses! J'y ai couru comme j'étais. Elle me priait de
+venir de n'importe quelle manière.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Eh bien, ne devais-tu pas prendre tes vêtements? Mais tu as endossé les
+miens, et jeté là ta robe; puis tu t'es enfuie, me laissant comme un
+mort exposé, à cela près que tu ne m'avais pas mis de couronne, ou placé
+près de moi un lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Il faisait froid; je suis frêle et délicate. Pour me tenir chaud, je me
+suis enveloppée comme cela. Tu étais couché chaudement, et dans tes
+couvertures, quand je t'ai laissé, mon cher mari.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Mais mes chaussures lakoniennes sont parties avec toi, ainsi que mon
+bâton, et pourquoi faire?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Pour sauver le manteau, je me suis chaussée à ta manière, faisant du
+bruit avec les pieds, et frappant les pierres avec ton bâton.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Sais-tu que tu as perdu un setier de blé, que j'aurais dû gagner à
+l'assemblée?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>N'en aie cure. Elle a fait un fort garçon.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>L'assemblée?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais celle chez laquelle j'ai couru. L'assemblée
+a-t-elle eu lieu?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! Tu ne te rappelles pas que je te l'ai dit hier?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je me le rappelle maintenant.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tu ne sais donc pas ce qui a été résolu?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tu peux donc rester assise à manger des sépias. On dit qu'on va vous
+donner le gouvernement.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Pourquoi faire? Pour tisser?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais pour administrer.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tout ce qui concerne les affaires de l'Etat.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Par Aphroditè, la République va être heureuse désormais.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Pour beaucoup de raisons. On n'osera plus dorénavant lui faire subir des
+traitements honteux, faux témoignages, délations.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, ne fais pas une chose qui m'ôterait mon gagne-pain.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Hé, mon brave homme, laisse parler ta femme!</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Plus de vols; plus de jalousie à l'égard du prochain; plus de nudité;
+plus de misère; plus d'injures; plus de gages pris sur le débiteur.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Par Poséidôn, voilà de belles choses, si ce ne sont pas des mensonges!</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais je les réaliserai de telle sorte que tu me rendras témoignage et
+que celui-ci n'aura pas à me contredire.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Voici, pour toi, le moment de tenir en éveil ton esprit avisé et tes
+sentiments démocratiques, afin de venir en aide à tes amies. C'est le
+bonheur commun que doit avoir en vue la finesse de ton intelligence,
+pour égayer le peuple, sagement policé, des mille ressources de la vie,
+et pour lui faire voir ce qu'il peut. L'occasion est favorable. Notre
+cité a besoin d'un plan habilement conçu. Mais ne tente que des choses
+qui n'aient pas encore été faites ni proposées jusqu'ici. Car nos gens
+détestent d'avoir sous les yeux des vieilleries souvent vues...
+Seulement, il ne faut pas tarder; mets vite tes idées en pratique, car
+la promptitude est ce qui agrée le plus aux spectateurs.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Que ce que j'indiquerai soit le meilleur, j'en ai la confiance. Mais que
+les spectateurs veuillent du nouveau et qu'ils ne soient pas trop
+attachés aux choses antiques, voilà ce que je redoute avant tout.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Pour ce qui est d'innover, sois sans crainte, vu que la nouveauté nous
+semble préférable à tout autre gouvernement, ainsi que le dédain des
+vieilleries.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Tout d'abord que personne, en ce moment, ne me contredise ni ne
+m'interroge avant de connaître ma pensée et d'écouter ma parole. Je dis
+qu'il faut que tous ceux qui possèdent mettent tous leurs biens en
+commun, et que chacun vive de sa part; que ni l'un ne soit riche, ni
+l'autre pauvre; que l'un ait de vastes terres à cultiver et que l'autre
+n'ait pas de quoi se faire enterrer; que l'un soit servi par de nombreux
+esclaves, et que l'autre n'ait pas un seul suivant: enfin, j'établis
+une vie commune, la même pour tous.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Comment sera-t-elle commune pour tous?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Toi, tu mangeras de la merde avant moi.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Est-ce que nous nous partagerons aussi la merde?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais ta brusquerie m'a interrompue. Or, voici ce que
+je voulais dire: je mettrai d'abord en commun la terre, l'argent, toutes
+les propriétés d'un chacun; ensuite, avec tous ces biens mis en commun,
+nous vous nourrirons, gérant, épargnant, organisant avec soin.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et celui de nous qui ne possède pas de terres, mais de l'argent, des
+darikes, des richesses cachées?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Il les déposera à la masse; et, s'il ne les dépose pas, il sera parjure.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Mais c'est comme cela qu'il les a gagnées.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Elles ne lui serviraient absolument de rien.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Rien ne se fera plus sous l'impulsion de la pauvreté; tout appartiendra
+à tous, pains, salaisons, gâteaux, lænas, vin, couronnes, pois chiches.
+Quel profit à ne point mettre à la masse? Dis ce que tu en penses.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ne sont-ce pas, en ce moment, les plus voleurs, ceux qui ont tout cela?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Jadis, mon cher, quand nous usions des lois anciennes; aujourd'hui que
+la vie sera en commun, quel profit de ne pas mettre à la masse?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Si quelqu'un voit une fillette qui lui plaise et s'il veut en jouir, il
+lui sera permis de prendre sur ce qu'il a pour lui faire un présent, et
+de participer aux biens de la communauté, tout en couchant avec elle.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais il pourra coucher avec elle gratis. J'entends que toutes les femmes
+soient communes à tous les hommes, et fassent des enfants avec qui
+voudra.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Mais comment cela, si tous vont à la plus jolie et cherchent à l'avoir?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Les plus laides et les plus camuses se tiendront auprès des plus belles:
+si tu veux en avoir une de celles-ci, c'est par la laide que tu devras
+commencer.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Mais comment nous autres vieux, si nous couchons avec les laides, ne
+trouverons-nous pas notre instrument en défaut, avant d'en venir où tu
+dis?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Elles ne résisteront pas.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>A quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Du courage, sois sans crainte; elles ne résisteront pas.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>A quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>A la jouissance: et voilà pour ce qui te regarde.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Votre idée ne manque pas d'un certain sens. Elle est calculée de manière
+que la cavité de nulle de vous ne soit vide. Mais les hommes, que
+feront-ils? Elles fuiront les laids et elles courront après les beaux.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais les plus laids guetteront les plus jolis garçons à l'issue du repas
+et les observeront dans les endroits publics; et il ne sera pas permis
+aux femmes de coucher avec les beaux, avant de s'être mises en liesse
+avec les laids et les petits.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ainsi, à présent, le nez de Lysikratès aura des aspirations aussi fières
+que celui des beaux jeunes gens.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn! c'est un décret démocratique; et ce sera une grande
+confusion pour les fiérots et les porteurs de bagues, lorsqu'un
+mal-chaussé lui dira: «Cède le pas tout de suite, et attends, pendant
+que je fais la chose, que je t'accorde le second tour.»</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Mais comment, en vivant ainsi, chacun de nous pourra-t-il reconnaître
+ses enfants?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>A quoi bon? Les enfants reconnaîtront pour leurs pères tous les hommes
+plus âgés qu'eux.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>N'étrangleront-ils pas bel et bien, à la file, tout vieillard, faute de
+le connaître, puisque, aujourd'hui même, ils étranglent leur père qu'ils
+connaissent? Que sera-ce, s'il leur est inconnu? Comment alors ne lui
+chieront-ils pas sur le nez?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais les assistants ne le permettront pas. Autrefois, ils n'avaient nul
+souci qu'on frappât le père des autres; maintenant, quand on entendra
+quelqu'un de battu, chacun, craignant que son père n'ait été frappé,
+luttera contre les auteurs de cet acte.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tout cela, tu ne l'as pas sottement dit, cependant, si Épikouros ou
+Leukolophos m'appelait son papa, ce me serait très désagréable à
+entendre.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus désagréable que cela.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Qu'Aristyllos te donnât un baiser, disant qu'il est ton père.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Il gémirait et jetterait les hauts cris.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Et toi tu sentirais la kalaminthe. Seulement, il y a longtemps qu'il est
+de ce monde et avant que le décret fût rendu, si bien que tu n'as pas à
+craindre ses baisers.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ce serait pour moi une cruelle souffrance. Mais qui cultivera la terre?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Les esclaves. Toi, tu n'auras de souci, lorsque l'ombre du cadran sera
+de dix pieds, que d'aller, gros et gras, vers le dîner.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et les vêtements? Comment s'en procurera-t-on? C'est une question à
+faire.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Ceux que vous avez tout d'abord vous suffisent: les autres, nous vous
+les tisserons.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Encore une question. Comment, si quelqu'un est condamné par les
+magistrats à payer quelque chose à un autre, s'acquittera-t-il de cette
+amende? Car la prendre sur le fonds commun, ce n'est pas juste.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais d'abord il n'y aura pas de procès.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Que de gens cela va ruiner!</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>J'ai fait rendre ce décret. Et en effet, malheureux, pourquoi y en
+aurait-il?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Pour beaucoup de raisons, j'en prends Apollôn à témoin. Une d'abord, si
+l'on nie une dette.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Mais où le prêteur prendra-t-il de quoi prêter, si tous les biens sont
+en commun? Ce serait un voleur manifeste.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr, tu donnes de bonnes raisons. Mais, dis-moi donc, les hommes
+qui se portent à des voies de fait sur les autres et qui, au sortir d'un
+bon repas, les maltraitent, comment paieront-ils? Je crois que ce point
+t'embarrasse.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Avec la pitance qu'ils allaient manger. Quand on en sera privé, on ne
+commettra plus d'outrages si honteusement punis par le ventre.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Ainsi il n'y aura plus de voleur?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Comment voler sa propre part?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>On ne sera plus dépouillé la nuit?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non: que tu couches soit chez toi, soit dehors, comme auparavant,
+puisque la vie sera facile à tous. Si l'on te dépouille, tu feras un
+présent. Car à quoi bon résister? On ira au fonds commun se faire donner
+un autre vêtement meilleur que le premier.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>On ne jouera plus aux dés?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>A propos de quoi le ferait-on?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Quel régime établiras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>La vie commune à tous. Je veux faire de la ville une seule habitation,
+où tout se tiendra, de manière à ce qu'on passe de l'un chez l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et les repas, où les feras-tu servir?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Les tribunaux et les portiques, je ferai de tout des salles à manger.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>A quoi la tribune te servira-t-elle?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>J'y placerai les kratères et les cruches d'eau; de jeunes enfants y
+chanteront les exploits des braves à la guerre, et flétriront les
+lâches, que la honte éloignera du festin.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Par Apollôn! voilà qui est gentil. Et les urnes pour les suffrages, où
+les mettras-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Je les déposerai sur l'Agora. Là, debout, près de la statue de
+Harmodios, je tirerai tous les noms, jusqu'à ce que celui dont le nom
+sortira, sache à quelle lettre il a la chance de dîner. Le héraut criera
+à ceux qui ont «bêta» de l'accompagner au Portique Basilique pour dîner;
+à ceux qui ont «thêta» de se rendre au Portique qui commence par la même
+lettre; à ceux qui ont «Kappa» de se diriger vers le Portique où se
+vend la farine d'orge.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Pour croquer tout?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais pour y dîner.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Et celui pour qui ne sera pas sortie la lettre indicatrice du dîner,
+sera-t-il évincé par tous?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Il n'en sera point ainsi chez nous. Nous fournirons tout à tous en
+abondance, si bien que chacun, pris d'ivresse, s'en ira couronné, et sa
+torche à la main. Les femmes, allant au-devant de vous, dans les
+carrefours, après le repas, vous diront: «Viens ici près de nous: il y a
+là une jolie fille.--Chez moi, criera une autre bien haut, de l'étage
+supérieur, il y en a une très belle et très blanche; mais il faut
+commencer par coucher avec moi.» Les plus laids suivront les jolis
+garçons en disant: «Où cours-tu, jeune homme? Tu ne gagneras rien
+d'aller ainsi. Les camus et les laids ont droit aux premières caresses:
+vous, cependant, sous le vestibule, maniez les feuilles du figuier à
+deux fruits, et amusez-vous.» Eh bien, maintenant, dis-moi, tout cela
+vous plaît-il?</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Tout à fait.</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Il faut, à présent, que je me rende à l'Agora, afin de recevoir les
+biens mis en commun; je vais prendre pour héraut une femme qui ait une
+bonne voix. Force m'est d'agir ainsi, puisqu'on m'a choisie pour
+gouverner. Je dois aussi pourvoir à la table commune, de manière à ce
+que vos banquets commencent dès aujourd'hui.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Nous allons donc banqueter tout de suite?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>Comme je te le dis. Ensuite je veux supprimer les filles publiques,
+absolument toutes.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">PRAXAGORA.</p>
+
+<p>C'est fort clair. Afin qu'elles n'aient par les prémices des jeunes
+gens. Il ne faut pas que des esclaves, bien parées, usurpent sur la
+Kypris des femmes libres: il suffit qu'elles couchent avec des esclaves,
+s'épilant le bas-ventre pour le plaisir des êtres vêtus de la katônakè.</p>
+
+<p class="stage1">BLÉPYROS.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant; je vais te suivre de près, afin d'attirer les
+regards et pour qu'on dise: «C'est le mari de la stratège: ne
+l'admirez-vous pas?»</p>
+
+<p class="stage1"><i>(Il y avait ici un choeur, qui est perdu.)</i></p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Me voici prêt à porter mes meubles sur l'Agora et à faire l'inventaire
+de mon bien.</p>
+
+<p>Viens ici bellement, belle Kinakhyra, toi le premier des ustensiles que
+je sors de chez moi; bien frottée, tu vas servir de kanéphore, toi dans
+laquelle j'ai versé beaucoup de mes sacs. Où est la diphrophore? Viens
+ici, marmite. De par Zeus! comme tu es noire! Tu ne le serais pas plus
+si tu avais eu la chance de cuire la drogue avec laquelle Lysikratès se
+noircit. Tiens-toi près d'elle et viens ici, coiffeuse. Apporte ici
+cette cruche, hydriaphore, là. Et toi, sors, pour venir ici, joueuse de
+kithare. Souvent tu m'as fait lever pour aller à l'assemblée, de bonne
+heure, presque à la nuit, avec ton chant matinal. Que le skaphéphore
+s'avance. Apporte les rayons de miel; place auprès les rameaux
+d'olivier; prends aussi les deux trépieds et le lékythe. Quant aux
+petits pots et à la menue vaisselle, laisse-les.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Moi! j'irais déposer mon bien! Je serais assurément un pauvre sire, et
+d'un esprit borné. Non, par Poséidôn! jamais! Je veux d'abord examiner
+la chose à diverses reprises et la peser avec soin. Mes sueurs et mes
+épargnes, je ne vais pas à la légère les risquer si sottement, avant de
+m'être assuré comment va toute cette affaire.--Hé! l'homme! que veulent
+dire ces meubles? Les as-tu transférés là pour un déménagement, ou bien
+les portes-tu pour les mettre en gage?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Pas du tout.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Pourquoi est-ce en si bon ordre? Est-ce une pompe préparée pour le
+héraut Hiérôn?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! Je vais les transporter, dans l'intérêt de la ville,
+sur l'Agora, conformément aux lois décrétées.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Les transporter?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Absolument.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Tu es un grand homme, de par Zeus Sauveur!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Comment? C'est facile.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Ne dois-je pas obéir aux lois?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>A quelles lois, malheureux?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Aux lois décrétées.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Décrétées? Que tu es donc bête!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Bête?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Oui, le plus sot de tous les hommes.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Parce que je fais ce qui est prescrit? Or ce qui est prescrit doit être
+fait par l'homme de bon sens, et avant tout.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Tu veux dire par l'imbécile.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Tu ne songes donc pas à déposer ton avoir?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Je m'en garderai bien, avant d'avoir vu ce que veut le plus grand
+nombre.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ce peut être, sinon de se préparer à déposer leurs biens?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Il me faudra le voir pour le croire.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>On le dit pourtant dans les rues.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>On le dira.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>On affirme qu'on va porter son paquet.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>On le portera.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Tu me tues de ne pas le croire.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>On ne le croira pas.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Que Zeus t'écrase!</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>On t'écrasera. Penses-tu qu'un citoyen, ayant le sens commun, fasse son
+apport? Cela n'est pas dans notre caractère: nous savons prendre, et
+voilà tout, de par Zeus! Ainsi font les dieux: on peut le voir d'après
+les mains de leurs statues. Quand nous les prions de nous accorder des
+biens, elles sont là, tendant la main, non pour donner, mais pour
+recevoir.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Malheureux homme, laisse-moi faire mon devoir. Il faut que je lie ce
+paquet. Où est la courroie?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Réellement, tu vas porter cela?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! Attachons donc ensemble ces deux trépieds.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Quelle folie! Ne pas attendre ce que feront les autres; et alors...</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Attendre et différer encore.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>A quoi bon?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Si, par hasard, il arrivait un tremblement de terre, un coup de foudre
+sinistre, ou qu'une belette vînt à passer, on cesserait d'apporter, ô
+tête fêlée!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Ce serait gentil pour moi, si je ne trouvais pas à placer tout cela.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Crains plutôt de ne savoir où le reprendre. N'aie pas peur, tu
+déposeras, même le dernier jour du mois.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Je connais nos gens, prompts à voter, puis, ce qui a été décidé,
+refusant de le mettre en pratique.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Ils déposeront, mon cher.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et s'ils ne déposent pas, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Assurément, ils apporteront.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et s'ils n'apportent pas, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Nous les y contraindrons.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et s'ils sont les plus forts, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Je m'en vais, laissant mes meubles.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et s'ils les vendent, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Puisses-tu crever!</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et si je crève, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Tu feras bien.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et toi, tu veux encore déposer?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Oui, moi. Aussi bien je vois mes voisins faire leur apport.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Certainement Antisthénès va faire le sien, lui qui trouverait beaucoup
+plus convenable de chier pendant plus de trente jours.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Gémis.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Kallimakhos, le maître des choeurs, contribuera-t-il pour quelque chose?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Plus que Kallias.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Cet homme-là perdra son avoir.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Tu dis des étrangetés.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il d'étrange? Comme si je ne voyais pas continuellement de
+semblables décrets! Ne sais-tu pas celui qui a été rendu sur le sel?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Je le sais.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Et ce que nous avons décrété sur les monnaies de cuivre, le sais-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Ah! quel tort m'a fait ce maudit coin de monnaie! J'avais vendu des
+raisins, et je revenais la mâchoire pleine de pièces de cuivre; je vais
+ensuite à l'Agora pour acheter de l'orge; au moment même où j'avance mon
+sac, le héraut se met à crier que personne désormais ne doit recevoir de
+cuivre, vu que l'argent seul a cours.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Naguère ne jurions-nous pas tous que l'État retirerait cinq cents
+talents du quarantième, imaginé par Euripidès? Et aussitôt chacun
+d'appeler Euripidès un homme d'or. Puis, lorsque, en y regardant de plus
+près, on reconnut que c'était comme la Korinthos de Zeus, et que
+l'affaire déplut, chacun enduisit de poix ce même Euripidès.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Ce n'est plus la même chose, mon ami; nous gouvernions alors, maintenant
+ce sont les femmes.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Pour ma part, je veillerai bien, de par Poséidôn! à ce qu'elles ne
+pissent pas sur moi.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que tu radotes là. Toi, esclave, emporte le paquet.</p>
+
+<p class="stage1">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Citoyens assemblés, voici l'état actuel des choses. Venez, rendez-vous
+vite auprès de la stratège, afin que, selon que le sort vous aura
+désignés, chacun de vous aille s'asseoir au dîner. Les tables sont
+couvertes des meilleurs mets et toutes prêtes, les lits ornés de
+couvertures et de tapis: les kratères sont pleins; les parfumeuses se
+tiennent en ordre; les salaisons sont sur le gril, les lièvres à la
+broche; on pétrit les gâteaux, on tresse les couronnes; on passe au feu
+les friandises; les jeunes filles font cuire des marmites de purée.
+Smoeos, au milieu d'elles, portant une stole de cavalier, essuie la
+vaisselle des femmes. Gérès arrive ayant une tunique fine et une
+élégante chaussure; il ricane avec un autre jeune homme: sa chaussure
+est par terre et son manteau rejeté. Venez donc, le porteur de galettes
+est là: allons, jouez des mâchoires!</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>De toute manière, j'y veux aller. Pourquoi resterais-je ici, puisque
+l'État l'exige?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Où veux-tu aller, toi qui n'as point apporté ton avoir?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Au dîner.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Pas le moins du monde, si les femmes ont du bon sens, avant d'avoir fait
+ton apport.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Eh bien, je le ferai.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Quand?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>En ce qui me touche, mon cher, il n'y aura point de retard.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Je veux dire que d'autres paieront encore après moi.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Et, en attendant, tu viens t'asseoir à la table?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Que veux-tu que je fasse? Il faut faire tout son possible pour savoir
+servir l'État, quand on est des bien pensants.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Mais, si on t'en empêche, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Je m'élancerai tête baissée.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Et si on te fouette, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Nous les citerons en justice.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Et si l'on se moque de toi, quoi?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Debout, devant les portes...</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Que feras-tu? dis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Des mains des porteurs j'enlèverai les plats.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Va donc le dernier.--Toi, Sikôn, et toi, Parménôn, emportez tout ce
+bagage.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Voyons, je t'aide à le porter.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Pas de cela du tout. Je crains que, devant la stratège, ce que j'aurai
+déposé tu ne te l'attribues à toi-même.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>J'en prends Zeus à témoin, il me faut quelque machination pour garder le
+bien que j'ai, et cependant avoir ma part de la cuisine commune. Il me
+semble avoir trouvé juste. Allons tout de suite du côté du dîner, et pas
+de retard.</p>
+
+<p><i>(Ici, suivant toute probabilité, se plaçait un choeur.)</i></p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Pourquoi les hommes ne viennent-ils point? L'heure est déjà passée. Et
+moi, fardée de céruse, je suis là, parée de ma robe jaune, sans rien
+faire, fredonnant à part moi une mélodie, et folâtrant pour recevoir
+entre mes bras le premier homme qui passera. Muses, descendez ici, sur
+ma bouche, et inspirez-moi quelque refrain d'Ionia.</p>
+
+<p class="stage1">UNE JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Allons, tu as mis le nez dehors avant moi, vieille puanteur. Tu te
+figurais, en mon absence, vendanger une vigne abandonnée et attirer
+quelqu'un en chantant. Mais moi, si tu persistes, je chanterai de mon
+côté. Ce moyen, quoique peu agréable aux spectateurs, a cependant je ne
+sais quoi de divertissant et de comique.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Cause avec cet homme-ci et disparais. Toi, joueur de flûte, mon cher
+petit, prends tes flûtes et flûte-nous une mélodie digne de moi et de
+toi. Si quelqu'un veut prendre du plaisir, c'est avec moi qu'il doit
+coucher. Car les jeunes filles n'ont pas la science qu'ont les femmes
+mûres; et pas une ne saurait plus que moi chérir celui des amants avec
+qui je serais: elle s'envolerait vers un autre.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Ne sois pas jalouse des jeunes: la volupté réside sur leurs cuisses
+délicates et fleurit sur leurs rondeurs. Mais toi, la vieille, te voilà
+allongée et parfumée pour faire les délices de la Mort.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Puisse choir ton pertuis et s'effondrer ton lit quand tu voudras faire
+l'amour! Puisses-tu trouver un serpent dans ta couche et l'attirer vers
+toi en voulant baiser!</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Aïe! aïe! Que deviendrai-je? Il ne me vient point d'amant. Je suis
+laissée seule ici. Ma mère s'en est allée ailleurs; et, pour le reste,
+ce n'est pas la peine d'en parler. O ma nourrice, je t'en prie, appelle
+Orthagoras pour jouir de tes droits, je t'en conjure.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>C'est à la façon ionienne, pauvre petite, que cela te démange; et tu
+m'as l'air de pratiquer le «Lambda» à la mode des Lesbiens.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Mais tu ne m'enlèveras pas mes jouissances; tu ne détruiras pas ma
+fraîcheur, et tu ne me la raviras point.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Chante tant que tu voudras et avance le cou comme une chatte, personne
+n'ira vers toi avant de venir à moi.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Sans doute pour te porter en terre.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Voilà du nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Du nouveau? vieille puanteur!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Ah! que non pas!</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Peut-on parler de nouveautés à une vieille?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma vieillesse qui te chagrine.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Quoi donc? Ton fard et ta céruse? Pourquoi me parles-tu?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Et toi, pourquoi mets-tu ton nez à l'air?</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Moi? Je chante, à part moi, pour Épigénès, mon amant.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Ton amant? En as-tu d'autre que Gérés?</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Il te le prouvera: tout à l'heure il sera près de moi. C'est lui-même,
+le voici.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Il n'a pas besoin de toi, vilaine.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>De par Zeus! vieille étique, il te le fera voir; moi, je me retire.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Moi aussi, pour que tu saches que j'ai bien plus de raison que toi.</p>
+
+<p class="stage1">UN JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Plût au ciel qu'il me fût permis de coucher avec cette jeune fille, et
+de ne pas avoir à subir d'abord l'accouplement avec cette vieille
+coureuse! C'est insupportable pour un homme libre.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu gémiras, de par Zeus! mais tu t'accoupleras avec moi. Nous ne sommes
+plus au temps de Kharixénès. Il est juste d'agir conformément à la loi,
+puisque nous sommes en démocratie. Mais je me retire à l'écart pour
+observer ce qu'il va faire.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Faites, ô dieux, que je trouve seule cette belle fille, vers laquelle
+l'ivresse entraîne depuis longtemps mon désir!</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>J'ai trompé cette maudite vieille. Elle a disparu, croyant que je
+restais à l'intérieur. C'est bien celui-là même que je remémorais. Viens
+ici, viens ici, toi que j'aime, viens à moi. Avance, et passe entre mes
+bras la nuit tout entière. Une passion violente m'a saisie pour les
+boucles de tes cheveux: un désir étrange s'est emparé de moi; il me
+dévore, il me tient. Sois-moi favorable, Érôs, je t'en supplie, et fais
+qu'il vienne partager ma couche.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Viens ici, viens ici; accours m'ouvrir cette porte, sinon je tombe et
+j'expire. Amie, je veux me pâmer sur ton sein et sur tes rondeurs
+intimes. Kypris, pourquoi me frappes-tu de folie pour elle? Fais qu'elle
+vienne partager ma couche.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Tout ce que je dis cependant n'exprime qu'à demi mon supplice. O toi,
+cher amant, je t'en conjure, ouvre-moi; couvre-moi de baisers: c'est
+pour toi que je souffre.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>O mon précieux bijou, rejeton de Kypris, abeille de la Muse, nourrisson
+des Kharites, image de la Volupté, ouvre-moi; couvre-moi de baisers:
+c'est pour toi que je souffre.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Pourquoi frappes-tu? Est-ce moi que tu cherches?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Où prends-tu cela?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu frappais à la porte.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Que je meure!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Qu'es-tu venu chercher avec ton flambeau?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Je cherche un Anaphlystien.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Qui?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Par Sébinos! que tu attends peut-être.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Oui, par Aphroditè! que tu le veuilles ou non.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Mais nous ne nous occupons pas, pour le moment, des sexagénaires: nous
+les renvoyons à une autre époque: nous n'avons affaire qu'à celles qui
+n'ont pas la vingtaine.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Sous l'ancien gouvernement, il en allait ainsi, mon bon; mais
+aujourd'hui on nous sert les premières, c'est la loi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Si on le veut bien, suivant la règle du jeu de dames.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Mais tu ne dînes pas suivant la règle du jeu de dames.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que tu dis: il faut que je frappe à cette porte.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Mais c'est à ma porte que tu dois d'abord frapper.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas, pour le moment, besoin d'un tamis.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Je sais que je suis aimée: tu es surpris, en cet instant, de me trouver
+devant la porte; avance la bouche.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Mais, ma bonne, je redoute ton amant.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Qui?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Le plus distingué des peintres.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Qui est-ce?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Celui qui peint les lékythes pour les morts. Mais va-t'en, de peur qu'il
+ne te voie sur les portes.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Je sais, je sais ce que tu veux.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Et moi, ce que tu veux, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, par Aphroditè, qui m'a favorisée par le sort! je ne te lâcherai
+pas.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Tu es folle, la vieille!</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu plaisantes: je t'entraînerai vers mes couvertures.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>A quoi bon achèterions-nous des crochets, quand nous pouvons faire
+descendre cette vieille pour tirer les seaux du puits?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Ne te moque pas de moi, mon cher, mais suis-moi jusque chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Je n'en vois pas la nécessité, à moins que tu n'aies versé pour moi le
+cinq centième à l'État.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Par Aphroditè! tu y es contraint: moi, j'aime à coucher avec ceux de ton
+âge.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Et moi, je ne puis souffrir celles du tien: jamais je ne m'y déciderai,
+jamais.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>De par Zeus! ceci t'y forcera.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Un décret, qui t'enjoint de venir chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Dis-moi quelle en est la teneur.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Je vais te le dire: «Les femmes ont décrété que, si un jeune homme
+convoite une jeune fille, il ne pourra jouir d'elle avant d'avoir
+commencé par faire la chose avec une vieille; et, s'il ne veut pas
+d'abord prendre ce plaisir, et s'il convoite la jeune fille, les
+vieilles femmes auront le droit de le prendre et de le traîner par
+l'endroit sensible.»</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Je vais aujourd'hui devenir un Prokoustès.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Il faut obéir à nos lois.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Eh quoi! Mais si je suis arraché de vos mains par un homme du peuple ou
+un ami qui survienne?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Au delà d'un médimne un homme ne peut disposer de rien.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Le refus par serment n'est donc pas possible?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>On n'admet pas de détours.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>J'alléguerai que je suis marchand.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu jetteras les hauts cris.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Que faut-il donc faire?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Viens chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Est-ce pour moi une nécessité?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Un ordre à la Diomédès.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Étends d'abord une couche d'origan, puis mets dessous quatre branches
+brisées, ceins ta tête de bandelettes; dispose les lékythes et place le
+vase d'eau devant la porte.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu achèteras aussi une couronne pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! si tu dures plus que la lumière des cires; car je
+pense que tu vas tomber morte tout de suite, en entrant.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Où entraînes-tu ce jeune homme?</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>C'est mon bien que j'emmène.</p>
+
+<p class="stage1">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Tu n'as pas le sens commun. Il n'a pas l'âge, étant ce qu'il est, pour
+coucher avec toi: tu serais sa mère plutôt que sa femme. Si vous faite
+prévaloir cette loi, vous remplirez d'OEdipous la terre entière.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>O méchante peste, c'est la jalousie qui te suggère ce propos; mais je me
+vengerai de toi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Par Zeus Sauveur! tu m'as rendu service, ma douce amie, en me
+débarrassant de cette vieille: aussi, en retour de ce bienfait, je te
+paierai, ce soir, un grand et gros tribut.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Hé! la fille! Tu violes la loi. Où emmènes-tu ce jeune homme? Le texte
+écrit ordonne qu'il couche d'abord avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Ah! quel malheur! D'où sors-tu, vieille maudite? Ce fléau est encore
+pire que l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Viens ici.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME, <i>à la jeune fille</i>.</p>
+
+<p>Ne me laisse pas entraîner de force par cette vieille, je t'en conjure.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas moi, c'est la loi qui t'entraîne.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Non pas la loi, mais je ne sais quelle Empousa, couverte d'ulcères
+sanguinolents.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Suis-moi, mon mignon; fais vite, et ne raisonne pas.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Non, pour l'instant; laisse-moi d'abord aller à la selle, afin de me
+redonner du coeur. Autrement, tu vas me voir faire de peur quelque chose
+de rouge.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Du courage, va; tu chieras à l'intérieur.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Je crains d'en faire plus que je ne veux. Mais je te donnerai deux
+bonnes cautions.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Ne me les donne pas.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Holà, toi? Où vas-tu avec cette femme?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Je ne vais pas; on m'entraîne. Mais, qui que tu sois, vieille, puissent
+de nombreux bonheurs t'arriver, à toi, qui ne m'as pas abandonné dans le
+malheur! O Hèraklès, ô Pans, ô Korybantes, ô Dioskoures! ce monstre est
+encore plus hideux que l'autre. Car enfin, je le demande, quelle chose
+est-ce que cela? Est-ce une guenon plâtrée de céruse, où une vieille qui
+revient de chez les morts?</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Ne raille pas; viens et suis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, par ici.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Je ne te lâcherai pas le moins du monde.</p>
+
+<p class="stage1">PREMIÈRE VIEILLE.</p>
+
+<p>Ni moi non plus.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Vous allez m'écarteler, vieilles dignes de malemort.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>C'est moi que tu dois suivre de par la loi.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Non pas, s'il se présente une autre vieille encore plus laide.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Mais si vous commencez par me mettre à mal, voyons, comment irai-je
+trouver cette belle fille?</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu y aviseras; mais fais ce que je te dis.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Laquelle des deux dois-je chevaucher pour être quitte?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Ne le sais-tu pas? Viens ici.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Que celle-ci me lâche donc!</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Ici, viens donc ici, près de moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Si elle me lâche.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! je ne te lâcherai pas.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Ni moi non plus.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Vous seriez d'insupportables batelières.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>En tirant les passagers, vous les mettriez en pièces.</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Tais-toi, et viens ici.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais vers moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>C'est vraiment ici le cas du décret de Kannônos: il faut que je me coupe
+en deux pour baiser l'une et l'autre. Comment pourrais-je mouvoir deux
+rames à la fois?</p>
+
+<p class="stage1">DEUXIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Tout bonnement: tu n'as qu'à manger une casserole d'oignons.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Est-il malheur égal au mien? Me voici près de la porte; on m'entraîne.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE, <i>à l'autre vieille</i>.</p>
+
+<p>Cela ne t'avancera pas beaucoup; j'entrerai avec toi.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Non, de par tous les dieux! Mieux vaut encore subir un seul mal que
+deux.</p>
+
+<p class="stage1">TROISIÈME VIEILLE.</p>
+
+<p>Par Hékatè! que tu le veuilles ou non, ce sera.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>O triple malheur! Il faut satisfaire cette vieille puante la nuit tout
+entière et le jour; puis, une fois délivré de celle-ci, j'ai affaire à
+une Phrynè, qui a un lékythe aux mâchoires. Suis-je assez malheureux?
+Oui, par Zeus Sauveur! je suis un homme bien misérable d'être emprisonné
+avec de pareilles bêtes. Toutefois, s'il m'advient une série continue de
+malheurs, en naviguant sur ces deux catins, qu'on m'enterre sur le seuil
+même de l'entrée; puis, que celle qui survivra, placée sur l'entablement
+de mon tombeau, soit enduite de poix, les pieds garnis de plomb fondu
+autour des talons, et dressée en guise de lékythe.</p>
+
+<p class="stage1">UNE SERVANTE.</p>
+
+<p>O peuple heureux, heureuse moi-même, et très heureuse ma maîtresse; et
+vous qui êtes devant ces portes; et vous tous, voisins, habitants du
+dême, et moi, outre les autres, simple servante, qui ai parfumé ma tête
+de bonnes essences, j'en atteste Zeus! Mais plus exquises encore que
+tout cela sont les amphores de vin de Thasos: le fumet en reste
+longtemps dans la tête, tandis que tous les autres arômes s'évaporent.
+Oui, les amphores sont de beaucoup préférables, de beaucoup grands
+dieux! Verse-moi d'un vin pur; il inspire la gaieté toute la nuit, quand
+on a su choisir celui qui a le meilleur bouquet. Mais dites-moi, femmes,
+où est mon maître, l'époux de celle qui m'a prise à son service?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>En restant ici, nous pensons que tu le trouveras.</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Effectivement; le voici qui vient dîner. O mon maître, homme heureux,
+trois fois heureux!</p>
+
+<p class="stage1">LE MAÎTRE.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Toi, vraiment; et pas un autre homme. Car peut-on être plus fortuné que
+toi, qui, sur une population de plus de trente mille citoyens, es le
+seul qui n'ait point dîné?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Oui, tu viens de désigner nettement un heureux homme.</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Eh bien! Où vas-tu?</p>
+
+<p class="stage1">LE MAÎTRE.</p>
+
+<p>Je vais du côté du dîner.</p>
+
+<p class="stage1">LA SERVANTE.</p>
+
+<p>Par Aphroditè! tu es de beaucoup le dernier de tous. Toutefois ta femme
+m'a ordonné de te prendre et d'emmener ces jeunes filles avec toi. Il
+est resté du vin de Khios et d'autres bonnes choses. Ainsi ne tardez
+pas; et s'il se trouve quelque spectateur bienveillant, quelque juge au
+coup d'oeil impartial, qu'il vienne avec nous: nous le pourvoirons de
+tout. Aie donc pour tous des paroles affables; ne dédaigne personne;
+mais invite généreusement vieillards, jeunes gens, enfants: le dîner est
+préparé pour tout le monde... si chacun s'en va chez soi.</p>
+
+<p class="stage1">LE MAÎTRE.</p>
+
+<p>Je me rends donc au festin, et je porte ce flambeau, comme c'est
+l'usage.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que tu attends? Pourquoi n'emmènes-tu pas ces jeunes
+filles avec toi? Moi, pendant la marche, je chanterai quelque chanson de
+table. Seulement, je veux donner un petit avis. Que les sages, pour me
+juger, se rappellent ce que j'ai dit de sage; que ceux qui ont ri de bon
+coeur me jugent d'après ce qui les a fait rire: c'est ainsi que je prie
+à peu près tout le monde de me juger. Et que le sort ne me soit point
+préjudiciable, s'il nous a choisis les premiers. Mais remettez-vous tout
+cela dans la mémoire, fidèles à votre serment, à votre habitude
+impartiale de juger les choeurs; et ne ressemblez pas à ces hétaïres
+éhontées qui ne gardent jamais que le dernier souvenir. Allons, allons,
+c'est le moment! Chères amies, si nous voulons achever l'affaire, il
+faut nous rendre en dansant au dîner. Ajustez vos pieds au mode
+krètique, et toi, marche en avant.</p>
+
+<p class="stage1">LE MAÎTRE.</p>
+
+<p>Ainsi fais-je.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et vous, les jambes fines, observez la cadence! Bientôt on va servir
+lépas, salaisons, poissons cartilagineux, têtes de squale à la sauce
+piquante, silphion assaisonné au miel, grives, merles, pigeons, crêtes
+de coq grillées, poules d'eau, colombes, lièvres au vin cuit, tranches
+de volailles avec les ailes. Et toi, dûment prévenu, vite, vite, prends
+une assiette, un jaune d'oeuf, et cours te mettre à table.. Les autres
+mangent déjà! Jambes en l'air. Iè! Ie! A table! Évoé, évoé, évoé!
+Victoire! Évoé, évoé, évoé, évoé!</p>
+
+<p class="stage1">FIN DES EKKLÈSIAZOUSES</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+<a name="c6" id="c6"></a>
+
+<br><br>
+<h2>PLOUTOS</h2>
+<br>
+
+<p>(L'AN 409 ET 390 AVANT J.-C.)</p>
+
+<p>Un homme pauvre, nommé Chrémylos, rencontre un aveugle qu'il emmène chez
+lui. Cet aveugle est le dieu de la richesse. Guéri dans le temple
+d'Esculape, le dieu n'enrichira plus ni les intrigants ni les coquins.
+Rien de plus plaisant que la scène où Hermès, dégoûté du service des
+dieux, et ne voulant être ni portier, ni marchand, ni voleur, consent à
+devenir agent d'affaires. A cette gaieté vive et preste, la scène entre
+Chrémylos, Blepsidèmos et la Pauvreté joint une vigueur de raison amère
+et de sagacité morale du plus haut intérêt.</p>
+
+<p><i>PERSONNAGES DU DRAME</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>KARIÔN.</p>
+ <p>KHRÉMYLOS.</p>
+ <p>PLOUTOS.</p>
+ <p>CHOEUR DE PAYSANS.</p>
+ <p>BLEPSIDÈMOS.</p>
+ <p>PÉNIA (la Pauvreté).</p>
+ <p>LA FEMME DE KHRÉMYLOS.</p>
+ <p>UN HOMME JUSTE.</p>
+ <p>UN SYKOPHANTE.</p>
+ <p>UNE VIEILLE.</p>
+ <p>UN JEUNE HOMME.</p>
+ <p>HERMÈS.</p>
+ <p>UN PRÊTRE DE ZEUS.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>La scène se passe devant la maison de Khrémylos</i>.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>PLOUTOS</h2>
+<br><br>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Que c'est une triste chose, de par Zeus et les dieux! que d'être
+l'esclave d'un maître en démence! Car si le serviteur se trouve donner
+de très bons conseils et s'il plaît au maître de ne pas les suivre, il
+en résulte nécessairement du mal pour le serviteur. Ce corps, la
+divinité ne nous permet pas d'en être les maîtres, mais à celui qui nous
+a achetés; enfin c'est comme cela. Loxias, qui rend ses oracles de son
+trépied d'or, mérite justement ce reproche, puisque, médecin et prophète
+clairvoyant, dit-on, il renvoie mon maître en proie à son humeur noire,
+marchant derrière un homme aveugle, tout au rebours de ce qu'il devrait
+faire, car, nous qui voyons, nous guidons les aveugles. Lui, il suit, et
+il m'y force, et cela sans me répondre le moindre mot. Pour moi,
+toutefois, il n'y a pas moyen que je me taise, si tu ne me dis, ô mon
+maître, pour quelle raison nous suivons cet homme; mais je te donnerai
+de la tablature, et tu ne me battras pas, ceint d'une couronne.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais je t'ôterai ta couronne, si tu m'ennuies, et il
+t'en cuira davantage.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Plaisanterie! Je ne cesserai pas avant que tu m'aies dit quel est cet
+homme. C'est par bonté pour toi que je te le demande avec tant
+d'instance.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Eh bien, je ne te le cacherai point; car je crois que de mes
+serviteurs, tu es le plus dévoué et le plus cachottier. Moi, religieux
+et homme juste, je faisais de mauvaises affaires, et j'étais pauvre.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Je le sais.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Les autres s'enrichissaient, sacrilèges, rhéteurs, sykophantes,
+vauriens.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Je te crois.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Voulant donc consulter le Dieu, je fis le voyage, non pour moi
+malheureux, qui vois le carquois de ma vie presque épuisé; mais pour mon
+fils, le seul qui me reste, afin qu'il sache s'il doit changer de
+conduite et devenir pervers, injuste, corrompu, persuadé que dans la vie
+c'est là le bonheur.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qu'a répondu Phoebos du milieu de ses guirlandes?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu vas le savoir. Clairement le Dieu m'a dit ceci: que le premier que je
+rencontrerais, en sortant, j'eusse à ne point le laisser de côté et à
+l'engager à m'accompagner chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et quel est le premier que tu as rencontré?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Celui-ci.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et tu n'as pas compris la pensée du Dieu, qui te disait de la façon la
+plus claire, ô le plus stupide des hommes, de former ton fils aux moeurs
+du pays?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>D'après quoi juges-tu cela?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>C'est qu'il est de toute évidence, même pour un aveugle, que le plus
+avantageux est de ne rien faire de raisonnable, dans le temps où nous
+sommes.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il n'y a pas moyen que ce soit là le sens de l'oracle, il doit en avoir
+un autre plus élevé. Si cet homme nous dit quel il est, en vue de quoi
+et pour quel besoin il est venu ici avec nous, nous saurons quel est
+pour nous le sens de l'oracle.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Voyons donc, qui es-tu au juste? Dis-le-nous, ou j'agis en conséquence.
+Il faut parler au plus vite.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Moi, je te dis que tu vas gémir.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu apprends de lui ce qu'il en est.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est à toi qu'il s'adresse, non à moi. Tu es grossier et brutal avec
+lui dans tes questions. Toi, si tu aimes avoir affaire à un homme
+d'humeur loyale, réponds-moi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Va gémir, c'est ce que je te réponds.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Accueille l'homme et le présage du Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, par Dèmètèr, tu ne riras pas toujours.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Si tu ne parles pas, méchant, tu vas faire une méchante fin.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Braves gens, éloignez-vous de moi.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Pas du tout.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Voici, selon moi, ce qu'il y a de mieux à faire, ô mon maître. Je vais
+mettre cet homme à malemort: je le conduis, en effet, sur le bord d'un
+précipice; puis je le laisse là, je m'en vais, et il se casse le cou en
+tombant.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Emporte-le vite.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Eh, pas du tout!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ne répondras-tu pas?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Mais une fois que vous saurez qui je suis, je ne doute pas que vous ne
+me maltraitiez et que vous ne vouliez point me lâcher.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Si, j'en atteste les dieux, mais cela dépend de ta volonté.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Lâchez-moi maintenant tout de suite.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Eh bien, nous te lâchons.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Écoutez-moi tous deux: car je dois, ce me semble, vous dire ce que
+j'étais prêt à vous cacher. Je suis Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>O le plus scélérat de tous les hommes! Tu gardais le silence et tu es
+Ploutos!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Toi Ploutos, en cet état si misérable? O Phoebos Apollôn, Zeus, dieux et
+dæmons! O Zeus! que dis-tu? Es-tu réellement lui?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Lui-même?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Tout à fait lui.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>D'où vient donc, dis-moi, que tu te présentes si sale?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>J'arrive de chez Patroklès, qui ne s'est jamais lavé depuis qu'il est au
+monde.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et ta cécité, d'où vient-elle? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>De Zeus, qui l'a faite dans sa jalousie pour les hommes. Moi, en effet,
+étant jeune, je l'ai menacé de ne visiter que les hommes justes, sages,
+rangés: alors il me rendit aveugle pour m'empêcher d'en reconnaître
+aucun. Tant il est jaloux des gens de bien!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Cependant il est honoré exclusivement par les hommes de bien et par les
+justes.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Je suis de ton avis.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Eh bien, voyons. Si tu te reprenais à voir comme auparavant, fuirais-tu
+désormais les méchants?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Comme je te le dis.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et irais-tu chez les gens de bien?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Assurément; car il y a longtemps que je n'en ai vu.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et cela n'a rien d'étonnant: je n'en vois pas, moi qui vois clair.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Lâchez-moi maintenant; vous savez désormais tout ce qui me concerne.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais nous nous attachons d'autant plus à toi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Ne disais-je pas que vous me donneriez de la tablature?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>O toi, je t'en conjure, cède et ne m'abandonne pas. Car tu ne trouveras
+pas, en le cherchant, un homme d'un meilleur caractère, j'en prends Zeus
+à témoin: il n'y en a pas d'autre que moi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>C'est ce qu'ils disent tous; mais une fois qu'ils me tiennent en réalité
+et qu'ils sont devenus riches, aussitôt ils passent les bornes de la
+perversité.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il en est ainsi, mais ils ne sont pas tous méchants.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Si, de par Zeus! tous sans exception.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu pousseras de longs gémissements.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Toi, cependant, pour bien connaître les nombreux avantages que tu
+trouveras à demeurer avec nous, prête-moi ton attention, afin de les
+apprendre. J'espère, en effet, j'espère, si le Dieu y consent, te guérir
+de ton ophthalmie et te rendre la vue.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>N'en fais rien absolument: je ne veux pas voir de nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Cet homme est né pour être malheureux.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Zeus lui-même, je le sais, lorsqu'il connaîtrait leur folie,
+m'écraserait.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Hé! n'est-ce pas ce qu'il fait à présent, en te laissant errer à
+tâtons?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Je ne sais; mais j'ai grand'peur de lui.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Vrai, ô le plus lâche de tous les dæmons? Crois-tu donc que la
+toute-puissance de Zeus et les foudres vaudraient un triobole, si tu
+revoyais clair, même quelques instants?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Méchant, ne parle pas ainsi.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Sois tranquille, je te ferai voir que tu es beaucoup plus puissant que
+Zeus.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Moi, dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Oui, par le Ciel! Et d'abord qui donne à Zeus le pouvoir sur les dieux?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>L'argent; car il en a beaucoup.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Eh bien! Qui lui fournit cet argent??</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Celui-ci.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>En vue de quoi lui sacrifie-t-on? N'est-ce pas en vue de celui-ci?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! on lui demande toujours la richesse.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Celui-ci donc en est cause; et facilement, s'il voulait, il mettrait fin
+à tout cela.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Et comment?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Pas un homme, dorénavant, n'offrirait ni un boeuf, ni un gâteau, ni la
+moindre chose, si tu ne le voulais pas.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Comment? Il n'y aura pas moyen de faire un achat, si tu n'es pas là pour
+donner de l'argent; de sorte que le pouvoir de Zeus, s'il te cause
+quelque ennui, tu le détruis à toi seul.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? C'est moi qui suis cause qu'on lui sacrifie?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je l'affirme. De par Zeus! les hommes n'ont rien de brillant, de beau,
+d'agréable, qui ne vienne de toi. Tout le cède à la richesse.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Moi, par exemple, c'est pour un peu d'argent que je suis devenu esclave
+et pour avoir été moins riche.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Les hétaïres korinthiennes, dit-on, quand c'est un pauvre qui va les
+trouver, ne font pas attention à lui; mais si c'est un riche, elles
+s'empressent de lui offrir leur derrière.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>On dit aussi que les garçons en font autant, non par amour, mais pour le
+gain.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non pas les bons, mais les infâmes: car les bons ne demandent pas
+d'argent.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Celui-ci un bon cheval, celui-là des chiens de chasse.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Comme ils rougissent, sans doute, de demander de l'argent, ils
+enfarinent d'un autre nom leur infamie.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tous les métiers, toutes les inventions humaines te doivent la
+naissance: l'un taille le cuir, assis dans sa boutique.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Un autre travaille l'airain, un autre le bois.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Celui-ci affine l'or, qu'il a reçu de toi.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Celui-là, de par Zeus! vole sur les routes; cet autre perce les murs.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>L'un est foulon.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>L'autre lave les laines.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ici on tanne les cuirs.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Là on lave les oignons.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Un autre, pris en adultère, est épilé à cause de toi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! J'ignorais tout cela.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Le Grand Roi, n'est-ce pas à cause de lui qu'il étale son faste? Et les
+assemblées ne se tiennent-elles pas à cause de lui?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Quoi donc? N'est-ce pas toi qui équipes les trières? Réponds-moi.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas lui qui entretient à Korinthos notre garnison étrangère? Et
+Pamphilos, n'est-ce pas à cause de lui qu'il gémira?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et le marchand d'aiguilles avec Pamphilos?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et Agynios, n'est-ce pas à cause de lui qu'il pète?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et à cause de toi que Philepsios raconte ses histoires? Et notre
+alliance avec les Ægyptiens, n'en es-tu pas la cause, et que Laïs aime
+Philonidès?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et que la tour de Timothéos...</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tombe sur toi!--Enfin, n'est-ce pas par toi que se font toutes les
+affaires? Tu es seulissime la cause de toutes choses, biens ou maux,
+sois-en certain.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>La victoire, dans les guerres, est donc du côté desquels celui-ci a seul
+fait pencher la balance.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Ainsi, moi, je suis capable, sans personne, de faire tant de choses?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et, de par Zeus! beaucoup d'autres encore. Aussi personne, absolument
+personne ne se lasse de toi. De tout le reste on est vite rassasié.
+D'amour...</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De pain.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>De musique.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De friandises.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>D'honneurs.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De gâteaux.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>De gloire.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De figues.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>D'ambition.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De bouillie.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>De commandement.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De lentilles.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais de toi, personne ne s'en est lassé jamais. Possède-t-on treize
+talents, on désire le plus vivement en avoir seize. Les a-t-on gagnés,
+on en veut quarante, sans quoi on dit que la vie n'est pas vivable.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Vous me semblez tous les deux parler à merveille: je n'ai peur que d'une
+chose.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Laquelle? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>C'est comment de ce pouvoir, que vous prétendez être le mien, je
+pourrai, moi, m'emparer.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! tout le monde a raison de dire qu'il n'y a pas d'être plus
+poltron que Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Pas du tout: c'est quelque voleur qui m'a calomnié; entré dans une
+maison, il n'eut rien à y prendre, ayant trouvé tout fermé, alors il a
+nommé peur ma prévoyance.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>N'en prends aucun souci: car si tu te montres homme empressé à favoriser
+nos affaires, je te rendrai plus clairvoyant que Lynkeus.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Comment pourras-tu le faire, n'étant qu'un mortel?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>J'ai quelque bon espoir d'après ce que m'a dit Phoebos, en agitant le
+laurier delphique.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Est-il donc aussi du secret?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Comme je le dis.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Attention!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète de rien, mon bon. Car moi, sache-le bien, quand j'en
+devrais mourir, j'en viendrai à bout.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et, si tu le permets, j'en suis.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Nous aurons encore beaucoup d'autres alliés, tous les honnêtes gens qui
+n'ont pas de pain.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Oh! oh! tu parles là de piètres alliés.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Nullement, s'ils deviennent riches une seconde fois.--Mais voyons, toi,
+cours vite.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qu'ai-je à faire? Parle.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Appelle nos compagnons, les laboureurs. Tu les trouveras, sans doute,
+aux champs, dans une extrême misère, et tu leur diras de se rendre ici,
+chacun pour son compte, afin de prendre leur part de Ploutos ici
+présent.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>J'y vais; mais ce morceau de viande, il faut que quelqu'un de la maison
+vienne le prendre et l'emporter.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>J'en aurai soin; mais hâte-toi, cours.--Et toi, Ploutos, le plus
+puissant de tous les dieux, entre avec moi dans cette demeure: c'est la
+maison que tu dois remplir aujourd'hui de richesses, acquises bien ou
+mal.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Mais il m'en coûte toujours beaucoup, j'en atteste les dieux, d'entrer
+de plain-pied dans une maison absolument étrangère. Aucun bien n'en est
+résulté pour moi, jamais. Si je me trouve entrer chez un avare, aussitôt
+il m'enfouit sous la terre; et lorsqu'un honnête homme, de ses amis,
+vient lui demander un peu d'argent, il jure qu'il ne m'a vu jamais. Si
+je me trouve entrer chez un prodigue, il me livre en proie à des filles
+ou à des dés, et, en peu d'instants, on me jette tout nu à la porte.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est que tu n'es tombé chez un homme modéré jamais. Or, moi, c'est mon
+caractère constamment. J'aime l'économie plus que personne, et aussi la
+dépense, quand il le faut. Mais entrons; je veux te montrer à ma femme
+et à mon fils unique, l'être que j'aime le plus au monde après toi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Je te crois.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>A quoi servirait-il de ne point te dire la vérité?</p>
+
+<p><i>(Le choeur manque.)</i></p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>O vous qui, souvent, avez mangé le même ail que mon maître, amis,
+concitoyens, qui aimez le travail, venez, hâtez-vous, accourez: ce n'est
+pas le moment de se mettre en retard, mais l'instant précis où il faut
+payer de sa présence.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Hé! ne vois-tu pas que nous nous sommes hâtés d'accourir empressés,
+autant que le peuvent des hommes affaiblis par l'âge? Mais peut-être
+crois-tu que je dois courir avant que tu m'aies dit pour quel motif ton
+maître nous a convoqués ici.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Mais tu n'entends pas très bien. Mon
+maître vous dit que vous allez tous changer en une vie agréable votre
+existence misérable et pénible.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire, et comment va s'opérer le changement qu'il promet?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Il est arrivé ici, bonnes gens, ramenant un vieillard sale, courbé,
+misérable, ridé, chauve, édenté; et je crois même, j'en prends le Ciel à
+témoin, qu'il est circoncis.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>C'est une nouvelle d'or que tu nous annonces! Comment dis-tu? Répète-moi
+cela. Tu nous le représentes arrivant avec un monceau de richesses.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Au moins est-ce un monceau des infirmités de la vieillesse.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Crois-tu, si tu t'es joué de nous, que tu t'en tireras indemne, surtout
+quand j'ai là mon bâton?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Que je sois tout à fait de ma nature un homme en tout comme cela, vous
+le figurez-vous? Et pensez-vous que je ne dise rien de sensé?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quel air sérieux chez ce retors! Tes jambes vont crier: «Iou! Iou!»
+Elles font appel aux khoenix et aux entraves.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>La lettre que tu as tirée au sort aujourd'hui te désigne pour juger dans
+le cercueil: pourquoi n'y vas-tu pas? Kharôn te donnera ton insigne.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Puisses-tu crever! Que tu es donc grossier et fripon par nature, toi qui
+nous trompes, et qui n'as pas le coeur de nous dire pourquoi ton maître
+nous a mandés ici, nous qui, chargés de labeurs, privés de loisirs,
+sommes accourus avec empressement, laissant de côté de nombreuses
+racines d'ail.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, je ne vous le cacherai pas davantage. C'est Ploutos, mes amis,
+que mon maître amène: il va vous enrichir.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Serait-il vrai que nous allons tous devenir riches?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Oui, de par les dieux! et même des Midas, s'il vous vient des oreilles
+d'âne.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Quelle joie pour moi! quel ravissement! Je veux danser de plaisir, si ce
+que tu dis est réellement vrai.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et moi je veux--Threttanélo--imiter le Kyklops et vous faire marcher
+ainsi à coups de pied. Allons, mes enfants, redoublez vos cris, bêlez à
+la façon des brebis et des chèvres odorantes: suivez, le phallos en
+arrêt, et, comme des boucs, soyez tout à l'amour.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Et nous, de notre côté,--Threttanélo,--nous chercherons le Kyklops en
+bêlant, et si nous t'attrapons gorgé de vin, la besace pleine de légumes
+sauvages, imprégné de rosée, ivre-mort au milieu de tes brebis et gisant
+endormi, nous prendrons un grand pieu brûlé par le bout et nous te
+crèverons l'oeil.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et moi, cette Kirkè qui par ses philtres magiques contraignit, à
+Korinthos, les compagnons de Philonidès à manger, comme des pourceaux,
+le gâteau de fange qu'elle avait pétri elle-même, je reproduirai toutes
+ses façons d'agir. Et vous, grognant de plaisir, suivez votre mère,
+petits cochons.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Si tu es cette Kirkè qui use des philtres magiques pour barbouiller les
+compagnons, nous, dans notre joie, pour imiter le fils de Lærtès, nous
+te prendrons par les génitoires, nous te frotterons le nez de fiente,
+comme à un bouc; et toi, en véritable Aristyllos, la bouche
+entr'ouverte, tu crieras: «Suivez votre mère, petits cochons!»</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Allons, voyons, maintenant, faites trêve de railleries, et reprenez sur
+un autre ton; moi, je vais, de ce pas, en cachette de mon maître,
+prendre une bouchée de pain et de viande, et ensuite me remettre à
+l'ouvrage.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Vous souhaiter d'être en joie, chers concitoyens, c'est une formule déjà
+vieille et surannée; mais je vous embrasse, pour votre zèle à venir,
+pour votre ardeur, pour votre empressement. Secondez-moi aussi dans tout
+le reste, et soyez les sauveurs du Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Sois tranquille: car tu croiras, en me voyant, avoir devant toi Arès en
+personne. Il serait étrange si, pour toucher le triobole, nous nous
+foulions les uns les autres à l'assemblée, et si tu laissais enlever
+Ploutos lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais j'aperçois notre Blepsidèmos qui vient à nous: on voit qu'il a
+entendu parler de l'affaire, à en juger par son allure et par sa
+promptitude.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc? Comment et par quel moyen Khrémylos s'est-il enrichi
+tout à coup? Je ne puis le croire. Cependant, par Hèraklès! on ne se
+lassait pas de dire parmi les gens assis chez les barbiers, que notre
+homme était tout à coup devenu riche. Mais, pour moi, ce qu'il y a
+d'étrange, c'est que, faisant une bonne affaire, il y associe ses amis:
+il accomplit là un acte vraiment extraordinaire.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je ne te cache rien, je te dis tout. Oui, de par les dieux! Blepsidèmos,
+mes affaires sont en meilleur état qu'hier: je puis donc partager avec
+toi; car tu es de mes amis.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Vraiment, comme on le dit, tu es devenu riche?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je le serai bientôt, si le Dieu le veut: car il y a, il y a quelque
+péril dans l'affaire.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Lequel?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est que...</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Vite, achève ce que tu veux dire.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Si nous réussissons, nous sommes heureux à jamais; si nous échouons,
+c'est un effondrement complet.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Ce fardeau me semble trop lourd, et il ne me convient pas. La soudaineté
+de cet excès de richesse et la crainte qui la suit sont d'un homme qui
+n'a rien fait de bon.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Comment, rien de bon?</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Peut-être, de par Zeus! reviens-tu de là-bas, après avoir volé de
+l'argent ou de l'or dans le temple du Dieu, et maintenant sans doute tu
+t'en repens.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Apollôn, qui détournes les fléaux! J'en atteste Zeus, cela n'est pas!</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Trêve de plaisanteries, mon bon: je le sais pertinemment.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ne forme pas sur moi de pareils soupçons.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Hélas! il n'y a pas, assurément, un seul homme qui fasse rien de bien.
+Tous sont esclaves de l'intérêt.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! tu ne parais pas être dans ton bon sens.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Combien il est changé de ses habitudes d'autrefois!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu tournes à l'humeur noire, mon pauvre homme, j'en atteste le ciel!</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Ses yeux mêmes sont égarés: il est évident qu'il a fait un mauvais
+coup.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je devine ton croassement; tu veux me prendre en délit de vol pour en
+avoir ta part.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>En avoir ma part? Et de quoi?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas du tout cela, c'est autre chose.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Peut-être n'as-tu pas volé, mais dérobé.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu perds la tête.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Est-il vrai que tu n'as fait tort à personne?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, vraiment.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! voyons, de quel côté se retourner? Il ne veut pas dire la
+vérité.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu m'accuses avant de savoir l'affaire qui me concerne.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Mon cher, je veux arranger la chose à peu de frais, avant qu'elle
+s'ébruite dans la ville: quelques pièces de monnaie fermeront la bouche
+aux rhéteurs.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu es homme, j'en atteste les dieux, à avancer trois mines, et, en bon
+ami, à m'en compter douze.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Je vois quelqu'un assis près du bèma, tenant un rameau de suppliant,
+avec ses enfants et sa femme, semblable en tout aux Hèrakléides de
+Pamphilos.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, misérable; mais les gens de bien, les hommes habiles et honnêtes,
+voilà les seuls que, moi, j'enrichirai.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? As-tu donc volé tant que cela?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Hélas! Malheur! Tu me feras mourir!</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>C'est toi-même qui te perds, ce me semble.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais non, malheureux, puisque j'ai Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Toi, Ploutos? Lequel?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Le Dieu lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Où est-il?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Là dedans.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Chez qui?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS
+
+<p>Chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Chez toi?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Absolument.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Aux corbeaux! Ploutos chez toi?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>J'en atteste les dieux.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Tu dis vrai?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Vrai.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Par Hestia?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn!</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Le Dieu des mers, dis-tu?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et, s'il y a un autre Poséidôn, par un autre!</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Et tu ne l'envoies pas chez nous, qui sommes tes amis?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Les choses n'en sont point encore là.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Pas encore au partage?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! Il faut d'abord...</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que nous lui rendions la vue.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>La vue à qui? Parle.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>A Ploutos. Qu'il voie, comme auparavant, d'une manière ou d'une autre.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Est-il aveugle réellement?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>J'en atteste le ciel.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Il n'est pas étonnant qu'il ne soit jamais venu chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais, si les dieux le veulent, aujourd'hui il y viendra.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Ne faudrait-il pas appeler quelque médecin?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Quel médecin y a-t-il à présent dans la ville? Où il n'y a pas de
+récompense, il n'y a pas d'art.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Cherchons.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il n'y en a pas.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Je n'en vois pas non plus.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais, comme j'y songeais déjà, le faire coucher dans
+le temple d'Asklèpios, voilà le meilleur.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il y a de mieux à faire, j'en atteste les dieux. Ne tarde
+pas; tâche d'en finir.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>J'y vais.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Hâte-toi donc.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est ce que je fais.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>O vous deux qui osez faire une oeuvre brûlante, impie, illégale, chétifs
+bouts d'homme, où donc, où fuyez-vous? Ne vous arrêterez-vous pas?</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès!</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Mais je vous traiterai misérablement comme des misérables. Vous osez un
+trait d'audace qu'on ne saurait tolérer, tel qu'un autre ne l'a jamais
+tenté, ni dieu, ni homme: aussi, vous êtes perdus.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Qui es-tu donc, toi? Tu me parais bien pâle.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>C'est peut-être quelque Érinys de tragédie: elle a le regard furieux et
+tragique.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais elle n'a pas de torches.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Alors, si nous la faisions crier?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Qui croyez-vous donc que je sois?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Une cabaretière ou une marchande d'oeufs. Car, autrement, tu ne crierais
+pas si fort, n'ayant éprouvé de nous aucun mal.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Vraiment? Ne m'avez-vous pas fait la plus cruelle injustice, en
+cherchant à me chasser de tout pays?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ne te reste-t-il donc pas le Barathron? Mais il fallait dire tout de
+suite et sur l'heure qui tu es.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui vous fera repentir aujourd'hui tous les deux d'avoir
+essayé de me bannir d'ici.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas la cabaretière du voisinage, qui me trompe constamment sur
+les kotyles?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Je suis Pénia, qui habite avec vous depuis nombre d'années.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Seigneur Apollôn, ô dieux! où fuir?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Que fais-tu, ô le plus lâche des animaux? Veux-tu rester!</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Pas le moins du monde.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu ne resteras pas? Nous, deux hommes, nous fuirons devant une femme?</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, c'est Pénia, le plus redoutable de tous les monstres.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Demeure, je t'en prie, demeure.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! je n'en ferai rien.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je te le dis, nous commettrions, de tous les actes, le plus honteux qui
+soit possible, si nous laissions là le Dieu tout seul, pour fuir
+tremblants devant cette femme et sans nulle résistance.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Quelles armes, quel pouvoir nous donneraient confiance? Est-il une
+cuirasse, un bouclier, que la coquine n'ait mis en gage?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Sois tranquille: à lui tout seul, le Dieu, je le sais, déjouera
+facilement ses tours.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Vous avez le front de grommeler, infâmes, quand on vous a pris en
+flagrant délit.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais toi, digne de malemort, pourquoi viens-tu nous injurier, quand on
+ne t'a pas fait le moindre mal?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Croyez-vous donc, j'en jure par les dieux, ne pas m'en faire, quand
+vous essayez de rendre la vue à Ploutos?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>En quoi te faisons-nous du tort, quand nous cherchons le moyen de faire
+du bien à tous les hommes?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Et quel bien pouvez-vous leur faire?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Lequel? D'abord de te chasser de la Hellas.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Me chasser? Quel plus grand mal imagineriez-vous faire aux hommes?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Oui, si nous négligions d'exécuter notre dessein.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Eh bien, je veux, sur ce point, vous donner tout d'abord une raison. Je
+vous démontrerai que je suis la cause unique de tous les biens, et que
+vous me devez la vie. Si je ne le prouve, faites tout de suite de moi ce
+que bon vous semblera.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu oses, infâme, tenir un pareil langage?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Laisse-toi renseigner; car je crois pouvoir te montrer aisément que tu
+commets tout ce qu'il y a de pire, en disant que tu vas enrichir les
+gens de bien.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>O gourdins, ô carcans, ne nous viendrez-vous point en aide?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'emporter et crier avant de savoir.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et qui pourrait ne pas crier: «Iou! Iou!» en entendant de pareilles
+choses?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Quiconque a le sens commun.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>A quelle amende te soumets-tu, si tu perds ta cause?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>A ce que tu voudras.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est bien dit.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Et vous, si vous perdez, vous devrez subir la même peine.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Penses-tu que vingt morts suffisent?</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Oui, pour elle; mais, pour nous, il suffira de deux seulement.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Vous n'y échapperez point, en agissant de la sorte. Car quelle bonne
+raison ferait-on valoir contre moi?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>C'est maintenant qu'il faut dire de sages paroles, pour la confondre, en
+réfutant son discours: pas de mollesse, ne donnez rien au hasard.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il est évident, je crois, et tout le monde le reconnaît sans exception,
+qu'il est juste que les gens de bien soient heureux et que les méchants
+et les athées éprouvent un sort contraire. Nous donc, mus d'un vif
+désir, nous avons trouvé, non sans peine, le moyen de convertir cette
+idée belle, généreuse, en un acte utile à jamais. En effet, si Ploutos
+recouvre aujourd'hui la vue et s'il n'erre plus en aveugle, il ira chez
+les gens de bien pour ne les plus quitter; et, quant aux méchants et aux
+athées, il les fuira. De la sorte, il fera que les honnêtes gens,
+devenus riches, respecteront les dieux. Qui pourrait imaginer rien de
+meilleur pour tous les hommes?</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Personne, assurément; je suis là pour l'attester: ne l'interrogez donc
+pas.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>A voir, en ce moment, comment se passe pour nous la vie humaine, qui ne
+croirait que tout y est folie, voire même extravagance? En effet, le
+plus grand nombre d'hommes qui aient des richesses sont les méchants,
+dont l'injustice les a gagnées. Beaucoup d'autres, fort honnêtes gens,
+vivent dans la misère et dans le besoin, n'ayant souvent que toi pour
+compagne. Je dis donc que, si Ploutos recouvre la vue, ce sera une route
+ouverte à qui voudra procurer de plus grands biens aux hommes.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>O vous deux, de tous les hommes les plus disposés à radoter, vieillards,
+compagnons de niaiserie et de démence, s'il arrivait ce que vous
+désirez, je prétends que vous n'en profiteriez ni l'un ni l'autre. Car
+que Ploutos recouvre la vue et qu'il se donne à tous également, pas un
+homme ne voudra exercer un art, une industrie, pas un. Or, quand vous
+aurez tous deux détruit ces métiers, qui voudra forger le fer,
+construire des vaisseaux, tourner des roues, couper le cuir, faire de
+la brique, blanchir, corroyer, fendre avec la charrue le sol de la terre
+pour en tirer les fruits de Dèo, puisqu'il vous sera permis de vivre
+oisifs et libres de tous soucis?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu niaises pour niaiser; car tous ces travaux que tu viens de nous
+énumérer, nos esclaves les exécuteront.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Mais comment auras-tu des esclaves?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Eh mais, nous en achèterons avec notre argent.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Et d'abord qui sera le vendeur, si celui-là même a de l'argent?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Un homme épris du gain, un trafiquant venant de Thessalia, d'où sont les
+rusés marchands d'esclaves.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Mais tout d'abord il n'y aura plus un seul marchand d'esclaves, d'après
+le discours même que tu tiens. Car quel riche courra le risque de sa vie
+pour faire ce commerce? Si bien que, contraint toi-même de labourer, de
+piocher, de faire tous les autres travaux, tu mèneras une existence
+beaucoup plus douloureuse que celle d'aujourd'hui.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que cela retombe sur ta tête!</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Tu n'auras plus de lit pour y dormir: ils auront disparu; ni tapis, car
+qui voudra tisser, ayant de l'or? ni gouttes d'essence pour parfumer
+votre jeune épouse; ni étoffes teintes à grands frais pour la parer de
+formes changeantes. Or, à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de
+tous ces biens? Chez moi, au contraire, se trouve abondamment tout ce
+dont vous manquez: car moi, comme une maîtresse sédentaire, je force
+l'artisan, par le besoin et par la pauvreté, à chercher de quoi vivre.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais quel bien peux-tu donc procurer, que des brûlures gagnées au bain,
+des enfants affamés, un tas de vieilles femmes? Je ne te parle pas des
+légions de poux, de cousins, de puces, foule innombrable, qui bourdonne,
+gênante, autour de notre tête, nous réveille et nous dit: «Tu mourras de
+faim, mais lève-toi!» Pour habits, tu donnes des haillons; pour lit, une
+litière de jonc, pleine de punaises, qui éveillent les gens endormis;
+pour tapis, une natte pourrie; pour oreiller, une pierre énorme sous la
+tête; pour nourriture, au lieu de pain, des racines de mauve; comme
+gâteaux, des raves sèches; pour escabeau, un couvercle de cruche cassée;
+pour pétrin, une douve de tonneau, et fendue encore. Sont-ce là les
+biens nombreux dont tu prétends être la source pour tous les hommes?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Ce n'est pas du tout ma vie que tu as dépeinte; tu as esquissé celle des
+mendiants.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais ne disons-nous pas que la pauvreté est soeur de la mendicité?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Oui, vous assimilez Dionysos à Thrasyboulos, mais ce n'est point là,
+j'en jure par Zeus, la condition de ma vie, et ce ne doit point l'être.
+La vie du mendiant, dont tu parles, est vivre sans rien avoir; celle du
+pauvre est vivre d'épargne et de travail assidu, sans nul superflu, mais
+sans manquer de rien.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Quelle vie heureuse, par Dèmètèr! tu nous as représentée, si ton épargne
+et ton travail ne te laissent pas de quoi te faire enterrer!</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Tu t'efforces de railler et de jouer la comédie, sans nul souci de ce
+qui est sérieux. Tu ne sais pas que, mieux que Ploutos, je rends les
+hommes meilleurs d'esprit et de corps. Avec lui, ils sont podagres,
+ventrus, les cuisses épaisses, outrageusement gras; avec moi, ils sont
+minces, à taille de guêpe, redoutables à l'ennemi.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est sans doute en les faisant jeûner que tu leur donnes cette taille
+de guêpe?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Pour ce qui est des moeurs, je vais vous expliquer et vous prouver que
+la modestie habite avec moi et l'insolence avec Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ainsi, voler et percer les murs est tout à fait modeste?</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! du moment qu'on se cache, comment ne serait-ce pas
+modeste?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Vois donc les orateurs dans les cités: tant qu'ils sont pauvres, ils
+sont justes envers le peuple et l'État; mais une fois enrichis des
+dépouilles publiques, ils deviennent injustes, attaquent le
+gouvernement et font la guerre au peuple.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Oui, dans tout cela, tu ne mens pas d'un mot, bien que tu sois mauvaise
+langue. Cependant tu n'en gémiras pas moins, et tu n'auras pas à faire
+la fière, toi qui cherches à nous persuader que Pénia vaut mieux que
+Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Et, de ton côté, tu ne pourras me réfuter sur ce point: tu radotes et tu
+bats de l'aile.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>D'où vient alors que tous les hommes te fuient?</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>C'est que je les rends meilleurs. Prends un exemple d'après les enfants:
+ils fuient leurs pères, qui ont pour eux les meilleures intentions. Tant
+c'est chose difficile de discerner ce qui est juste!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu diras donc que Zeus ne discerne pas bien ce qu'il y a de meilleur;
+car il garde Ploutos avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Et c'est toi qu'il nous envoie.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Mais vous avez tous les deux l'esprit réellement chassieux de chassies
+qui datent de Kronos: Zeus est pauvre, et je vais vous le prouver
+clairement. S'il était riche, comment dans le concours olympique, créé
+par lui, où il a assemblé régulièrement tous les cinq ans la Hellas
+entière, ferait-il proclamer les athlètes vainqueurs pour les couronner
+d'une couronne d'olivier? Il vaudrait mieux qu'elle fût d'or, s'il
+était riche.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Mais cela même ne prouve-t-il pas qu'il fait cas de la richesse? C'est
+par économie et parce qu'il ne veut faire aucune dépense, qu'il donne
+ces bagatelles aux vainqueurs, et qu'il garde la richesse pour lui.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Tu cherches à lui imputer un méfait bien plus honteux que la pauvreté,
+si, étant riche, il se montre aussi bas, aussi épris du gain.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que Zeus te confonde en te couronnant d'une couronne d'olivier!</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Osez me répondre que tous les biens ne vous viennent pas de la pauvreté!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>On peut demander à Hékatè lequel vaut mieux d'être riche ou pauvre. Elle
+exige que ceux qui possèdent et qui sont riches offrent un festin tous
+les mois, et que les pauvres l'enlèvent avant qu'il soit servi. Mais
+crève, et ne dis pas un traître mot. Tu ne me persuaderas pas, même si
+tu me persuades.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>O ville d'Argos, tu entends ce qu'il dit.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Appelle Pausôn, ton commensal.</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Que ferai-je, malheureuse?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Va-t'en aux corbeaux! Vite, loin de nous!</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Où donc irai-je?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Au carcan! Allons, point de retard; en route!</p>
+
+<p class="stage1">PÉNIA.</p>
+
+<p>Certes, un jour vous me rappellerez ici.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Alors, tu reviendras; mais, pour le moment, disparais! Mieux vaut pour
+moi être riche, et te laisser crier à ton aise, en te cognant la tête.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Et moi, de par Zeus! devenu riche, je veux faire bonne chère avec mes
+enfants et ma femme, sortir du bain tout gras de parfums, pétant au nez
+des travailleurs et de la pauvreté.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Voilà enfin cette coquine partie! Maintenant, moi et toi, emmenons au
+plus vite le Dieu, pour le faire coucher dans le temple d'Asklèpios.</p>
+
+<p class="stage1">BLEPSIDÈMOS.</p>
+
+<p>Ne perdons pas de temps, de peur qu'on ne vienne derechef nous empêcher
+de faire le nécessaire.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Esclave! Kariôn! Apporte vite les tapis: il faut conduire Ploutos avec
+les rites accoutumés; prends tout ce qui est prêt dans la maison.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>O vous, qui souvent avez fait maigre chère dans les fêtes de Thèseus,
+vieillards, nourris de quelques grains d'orge, que vous êtes heureux,
+quelle bonne chance pour vous et pour tous ceux qui sont gens de bien!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Qu'est-il donc arrivé, mon cher, à tes amis? Tu as l'air d'un conteur de
+bonne nouvelle.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Il est arrivé à mon maître le plus grand bonheur, ou, pour mieux dire, à
+Ploutos lui-même: il était aveugle; il a recouvré la vue, ses prunelles
+brillent: un remède salutaire d'Asklèpios lui a procuré cette chance.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Tes paroles provoquent mon allégresse, mes cris de joie.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>C'est le moment de se réjouir, bon gré, mal gré.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Je célébrerai ce fils d'un illustre père, éclatante lumière des hommes,
+Asklèpios.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME DE KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que veulent dire ces cris? Est-ce quelque bonne nouvelle? Il y a
+longtemps que, pleine d'impatience, je suis assise dans la maison, à
+t'attendre.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Vite, vite, apporte du vin, maîtresse, afin que tu boives aussi: tu te
+plais à cet exercice, et beaucoup. Tous les bonheurs, je te les apporte
+en bloc.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Et où sont-ils?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Dans mes paroles; tu le sauras bientôt.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Finis-en donc: achève ce que tu as à dire.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Écoute alors: je vais te conter toute l'affaire des pieds à la tête.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>A la tête, non, je ne veux pas.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu ne veux pas des biens qui t'arrivent?</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Je ne veux point d'affaires.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Aussitôt donc que nous sommes arrivés auprès du Dieu, conduisant
+l'homme, alors le plus misérable, et maintenant un être au comble du
+bonheur et de la félicité, nous avons commencé par le mener à la mer,
+puis nous l'avons baigné.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Quel bonheur, de par Zeus! c'était pour un vieillard d'être baigné dans
+la mer froide!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ensuite, nous nous rendons au sanctuaire du Dieu. Après avoir consacré
+sur l'autel gâteaux et offrandes, livrés à la flamme noire de Hèphæstos,
+nous couchons Ploutos d'après le rite voulu, et chacun de nous s'arrange
+un lit de paille.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Y avait-il quelques autres personnes implorant le Dieu?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tout d'abord Néoklidès, qui, bien qu'aveugle, surpasse en adresse les
+voleurs clairvoyants; puis un grand nombre d'autres, atteints de toutes
+sortes de maladies. Après qu'il eut éteint les lampes, le ministre du
+Dieu nous enjoint de dormir, nous disant que, si l'on entend du bruit,
+nous ayons à nous taire; nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je
+ne pouvais fermer l'oeil: certain plat de bouillie, placé à peu de
+distance de la tête d'une vieille, m'entraînait fatalement à me glisser
+par là. Portant en haut mes regards, j'aperçois le prêtre qui enlève les
+gâteaux et les figues sèches de dessus la table sainte; après quoi, il
+fait le tour des autels, l'un après l'autre, afin de voir si quelque
+galette y est restée, et il les met ensuite pieusement dans une sacoche.
+Alors moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le
+plat de bouillie.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Malheureux homme! Tu n'as pas eu peur du Dieu?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Non, de par les dieux! Je craignais qu'il n'arrivât avant moi à la
+bouillie, ayant ses bandelettes: son prêtre m'en avait donné l'exemple.
+La vieille, entendant le bruit que je faisais, étend la main: moi je
+siffle, je la saisis et je la mords, comme si j'étais un serpent sacré.
+Aussitôt, elle retire la main et s'enveloppe, sans bouger, dans ses
+couvertures, lâchant, par peur, un vent plus puant que celui d'un chat.
+Enfin, moi, je me bourre de bouillie; puis, quand j'en suis plein, je me
+recouche.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Et le Dieu ne venait donc pas?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Pas encore. Mais, après cela, je fais quelque chose de tout à fait
+drôle. Au moment où il s'approche, je lâche un énorme pet; car mon
+ventre était tout gonflé.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Sans doute alors cette gentillesse le met en colère.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Non; mais Iaso, qui le suivait, rougit, et Panakéia se détourne, en se
+bouchant le nez: car je ne vesse pas à l'odeur d'encens.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Et le Dieu?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Lui, de par Zeus! il n'y fit pas attention.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Tu veux dire que c'est là un Dieu grossier.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Non pas, de par Zeus! mais c'est un mange-merde.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Ah! misérable!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Après cela, je me blottis vite, de frayeur; et lui, faisant le tour des
+malades, les examine successivement avec une grande attention. Ensuite,
+un esclave lui apporte un mortier en pierre, un pilon et une petite
+boîte.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>En pierre?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Mais non, de par Zeus! pas la boîte.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Toi, comment voyais-tu cela, coquin digne de mort, puisque tu dis que tu
+étais blotti?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>A travers mon manteau: car il ne manque pas de trous, Zeus m'en est
+témoin. Avant tout, il se met à délayer un cataplasme pour Néoklidès, en
+versant trois têtes d'ail. Il pile ensuite le tout dans un mortier avec
+un mélange de gomme et de lentisque, l'arrose de vinaigre sphettien, et
+l'applique sur les paupières retournées, pour augmenter la douleur. Le
+patient crie, hurle, s'enfuit à toutes jambes; mais le Dieu lui dit en
+riant: «Demeure ici avec ton cataplasme, afin que je t'empêche de te
+parjurer dans l'assemblée.»</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Quel dieu patriote et sage!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Cela fait, il s'assoit auprès de Ploutos, et, d'abord, il lui tâte la
+tête, puis, pressant un linge bien propre, il lui essuie les paupières:
+Panakéia lui enveloppe la tête d'un voile de pourpre, ainsi que le
+visage; le Dieu souffle, et aussitôt deux énormes dragons s'élancent
+hors du temple.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Bons dieux!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous la pourpre, lèchent les
+paupières, à ce qu'il m'a semblé; et, en moins de temps, maîtresse, que
+tu n'en mets à boire dix kotyles de vin, Ploutos se dresse voyant clair.
+Moi, de plaisir, je bats des mains, et je réveille mon maître. Aussitôt
+le Dieu disparaît, et les serpents rentrent dans le temple. Mais les
+gens couchés auprès de Ploutos l'embrassent comme tu penses, et restent
+éveillés toute la nuit, jusqu'à ce que brille le jour. Pour moi, je
+remercie le Dieu de toutes mes forces pour avoir vite redonné la vue à
+Ploutos et rendu Néoklidès plus aveugle.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Quelle puissance tu as, souverain maître! Alors, dis-moi où est Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Il vient. Mais il y avait autour de lui une foule immense. Les hommes
+justes depuis longtemps, et réduits à une petite vie, l'embrassaient et
+lui serraient tous la main de plaisir. Les riches et ceux qui menaient
+une vie large, acquise aux dépens de la justice, fronçaient le sourcil
+et prenaient en même temps un air rébarbatif. Les premiers lui faisaient
+cortège, la tête couronnée, le rire aux lèvres, les bénédictions à la
+bouche; la terre résonnait sous les pas des vieillards marchant en
+mesure. Allons, tous, d'un commun accord, dansez, bondissez, tournez en
+rond; car on ne viendra pas vous annoncer à l'entrée: «Il n'y a plus
+d'orge dans le sac.»</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Par Hékatè! je veux, pour cette bonne nouvelle, te tresser une couronne
+de gâteaux cuits au four, en retour de ce que tu annonces.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ne tarde pas d'un instant, car voici déjà la troupe près de nos portes.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Eh bien! Je vais au logis chercher des ablutions nécessaires à des yeux
+nouvellement reconquis; j'y vais.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et moi, je veux aller à leur rencontre.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Et d'abord je me prosterne devant Hèlios, puis sur la terre illustre de
+la vénérable Pallas, pays même de Kékrops, qui m'a donné l'hospitalité.
+Je rougis de ma triste destinée. Quels hommes je fréquentais, sans le
+savoir! et ceux qui étaient dignes de mon amitié, je les fuyais par
+ignorance! Malheureux que je suis! Comme en ceci, de même qu'en cela,
+j'agissais de travers! Mais je remettrai toutes ces choses en état, et
+désormais je ferai voir à tous les hommes que je me donnais contre mon
+gré aux méchants.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Allez aux corbeaux! Combien sont insupportables les amis qui surgissent
+tout à coup, dès qu'on est riche! Ils me tourmentent et me froissent les
+os des jambes, en me montrant chacun leur tendresse. Car qui n'est pas
+venu me saluer? Quelle foule de vieillards m'a entouré, comme une
+couronne, sur l'Agora!</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>O le plus chéri des hommes! et toi, et toi, soyez en liesse. Voyons,
+maintenant: selon l'usage, je vais répandre ces ablutions, que j'ai
+prises pour toi.</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Nullement. Quand j'entre dans votre maison pour la première fois, y
+voyant clair, il convient non d'emporter, mais d'apporter.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Ne recevras-tu pas ces ablutions?</p>
+
+<p class="stage1">PLOUTOS.</p>
+
+<p>Seulement chez vous, près du foyer, comme c'est l'usage. Nous éviterons
+ainsi une vraie charge. Car il ne sied pas à un poète dramatique de
+jeter aux spectateurs des figues et des friandises, pour les forcer à
+rire.</p>
+
+<p class="stage1">LA FEMME.</p>
+
+<p>Tu dis vrai; et voilà déjà Dexinikos qui se levait pour attraper des
+figues.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qu'il est doux, braves gens, d'être heureux, et cela sans rien emporter
+de chez soi! Un amas de bonheur a fait invasion dans notre maison, sans
+que nous ayons commis une injustice. Être riche ainsi est vraiment une
+agréable chose. La huche est pleine d'orge blanche, et les amphores d'un
+vin noir, qui fleure bon. Tous nos coffres regorgent d'argent et d'or,
+que c'est merveille. Le puits est rempli d'huile, les lékythes
+débordent d'essences, et le fruitier de figues. Vinaigriers, pots,
+marmites, toute la vaisselle est devenue d'airain. Les vieux plats usés
+où l'on sert le poisson sont d'un argent brillant à l'oeil. Nos lieux
+d'aisances sont tout à coup devenus d'ivoire. Nous autres esclaves, nous
+jouons à pair ou non avec des statères; et, par raffinement, nous ne
+nous torchons plus avec des pierres, mais avec des têtes d'ail. En ce
+moment, mon maître, ceint d'une couronne, immole, dans la maison, un
+porc, un bouc et un bélier. Moi, j'ai été chassé par la fumée: je ne
+pouvais plus rester à l'intérieur, elle me piquait les yeux.</p>
+
+<p class="stage1">UN HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Viens avec moi, enfant, et allons trouver le Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Hé! quel est celui qui s'avance?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Un homme naguère misérable, aujourd'hui heureux.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Il paraît certain que tu es du nombre des gens de bien.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Assurément.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Alors, qu'est-ce qu'il te faut?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Je viens auprès du Dieu, qui est pour moi la cause de grands biens.
+J'avais reçu de mon père une fortune suffisante, et je la mettais au
+service de mes amis besogneux, croyant que c'est employer utilement la
+vie.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Sans doute cette fortune t'a promptement manqué?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Comme tu dis.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et alors, après cela, tu es devenu misérable?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Comme tu dis. Et je croyais, moi, que, ayant jusque-là fait du bien à
+mes amis dans la détresse, je les trouverais fidèles, si quelque jour
+j'en avais besoin. Mais ils se détournaient de moi et semblaient ne plus
+me voir.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et ils se moquaient de toi, j'en suis sûr.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Comme tu dis. La pauvreté de mon ménage causait ma perte. Mais à présent
+il n'en est plus ainsi: et voilà pourquoi je viens auprès du Dieu, afin
+de lui adresser des actions de grâces.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et que peut faire au Dieu ce manteau, porté par l'esclave qui
+t'accompagne? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Je viens le consacrer en même temps au Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Le portais-tu, lorsque tu fus initié aux grands mystères?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Nullement; mais il m'a servi à grelotter treize ans.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et ces chaussures?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Elles ont aussi pâti des hivers avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Les as-tu apportées aussi comme offrandes?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ils sont charmants, les dons que tu apportes au Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">UN SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Hélas! Malheureux! C'est fait de moi, chétif! O trois fois, quatre fois,
+cinq fois, douze fois, dix mille fois malheureux! Iou! Iou! Je suis
+emmêlé dans une triste série d'infortunes.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Apollôn préservateur, et vous, dieux propices, quel mal est-il donc
+arrivé à cet homme?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>N'éprouvé-je pas aujourd'hui une cruelle infortune, ayant perdu tout ce
+que j'avais chez moi, grâce à ce Dieu? Puisse-t-il redevenir aveugle, si
+la justice ne nous a point abandonnés!</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Je crois à peu près comprendre l'affaire. Voici un homme en mauvaise
+passe, et qui a un air de faux aloi.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De par Zeus! c'est avec raison qu'il est ainsi frappé.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Où est-il, où est ce Dieu qui promettait de nous rendre tous riches,
+sur-le-champ, à lui seul, s'il se reprenait à voir clair? Et cependant
+il en a rendu quelques-uns beaucoup plus misérables.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qui donc a-t-il si maltraité?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Moi-même.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Étais-tu donc un méchant, un perceur de murs?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! Mais vous ne valez rien l'un et l'autre, et il n'est
+pas possible que vous n'ayez point mon argent.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>O Dèmètèr! quel furieux sykophante nous est venu là! Il est certain
+qu'il est atteint de boulimie.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Toi, tu ne vas pas tarder à venir immédiatement à l'Agora. Il faut que
+sur la roue et dans les tourments tu avoues tes méfaits.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Comme tu vas gémir, toi!</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Au nom de Zeus Sauveur, le Dieu a bien mérité de tous les Hellènes, s'il
+met à malemort les mauvais sykophantes.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! Est-ce que tu es complice de ces moqueries? Où
+as-tu été prendre ce vêtement? Hier encore, je t'ai vu avec un manteau
+percé.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Je ne fais aucun cas de toi. Cet anneau que je porte, je l'ai acheté une
+drakhme à Eudèmos.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Mais il ne garantit pas de la morsure d'un sykophante.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>N'est-ce point là le comble de l'outrage? Vous plaisantez et vous ne
+dites pas ce que vous faites ici. Vous n'y êtes pour rien de bon.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! pas pour ton bien; sois-en convaincu.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>De par Zeus! vous allez dîner tous les deux à mes dépens.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>En réalité, puisses-tu crever, toi et ton témoin, sans vous être rempli
+le ventre!</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Le nierez-vous, scélérats? Il y a là dedans une grande quantité de
+poissons salés et de viandes rôties. Hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu!
+hu! hu! hu! <i>(Il flaire.)</i></p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Misérable! Tu flaires quelque chose?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Le froid peut-être, avec le manteau usé qui l'enveloppe.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Et vous supportez de pareilles choses, Zeus, et vous, dieux! Ces gens-là
+m'insulter? J'ai raison de m'indigner, moi, homme de bien et patriote,
+maltraité de la sorte!</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Toi patriote et homme de bien?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Comme pas un.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Voyons, je t'interroge; réponds-moi.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Es-tu laboureur?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Me crois-tu atteint de mélancolie?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Marchand, alors?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Oui, j'en prends le titre, quand cela tourne bien.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Soit! As-tu appris quelque métier?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Comment et de quoi vivais-tu donc, ne faisant rien?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Je surveille les affaires publiques ou privées, toutes.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Toi? Et de quel droit?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Je le veux.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Comment donc serais-tu un honnête homme, ô perceur de murs, si tu n'as
+d'autre fonction que de te faire détester?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas mon affaire, imbécile, de servir de toutes mes forces les
+intérêts de la ville?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Est-ce les servir que de se donner beaucoup de mouvement pour rien?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Oui, si l'on vient en aide aux lois établies, et si l'on ne transige
+pas avec les coupables.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Est-ce pour rien que la ville a établi les fonctions judiciaires?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Mais qui accuse?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Celui qui veut.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Ne suis-je pas cet homme, moi? C'est donc à moi que reviennent les
+affaires de l'État?</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>De par Zeus! elles ont alors un mauvais prostate. Mais ne préférerais-tu
+pas, l'âme tranquille, vivre sans rien faire?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>C'est mener la vie d'un mouton que tu veux dire, quand on n'a aucune
+occupation dans la vie.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Ainsi tu ne changerais pas?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Non, quand tu me donnerais Ploutos lui-même et le silphion de Battos.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Mets vite habit bas.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! on te parle.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Puis, ôte ta chaussure.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>C'est à toi qu'il dit tout cela.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Qu'il y vienne donc, celui de vous qui voudra!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Eh bien! je suis celui-là, moi!</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Malheur à moi! on me dépouille en plein jour.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ah! tu crois bon de te mettre à manger le bien des autres?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE, <i>à un témoin</i>.</p>
+
+<p>Vois-tu ce qu'on fait? Je te prends à témoin.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Mais il se sauve à belles jambes, celui que tu prenais à témoin.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Hélas! on me laisse tout seul.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu cries maintenant?</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Malheur! hélas! encore une fois!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Donne-moi donc, toi, ce vieux manteau, que je couvre ce sykophante!</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Non pas, il est depuis longtemps consacré à Ploutos.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Où ferait-il meilleur effet que jeté sur les épaules de ce scélérat, de
+ce perceur de murs? Il convient de parer Ploutos de vêtements
+respectables.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Et que fera-t-on des chaussures, dis-moi?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Je les attacherai tout de suite à son front, comme on suspend des
+offrandes à des branches d'olivier.</p>
+
+<p class="stage1">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Je m'en vais; car je reconnais que je suis beaucoup plus faible que
+vous. Mais, si je rencontre quelque compagnon, fût-il de bois de
+figuier, je tirerai vengeance aujourd'hui de ce Dieu qui, à lui tout
+seul, renverse ouvertement la démocratie, sans consulter le Conseil et
+l'assemblée des citoyens.</p>
+
+<p class="stage1">L'HOMME JUSTE.</p>
+
+<p>Or, maintenant que tu marches revêtu de mon armure, cours au bain:
+prends-y la première place et chauffe-toi. Moi-même j'ai occupé ce poste
+autrefois.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Mais le baigneur viendra le jeter à la porte en le prenant par les
+génitoires; car, dès qu'il l'aura vu, il reconnaîtra que c'est un fripon
+de mauvaise marque. Pour nous, entrons, afin que tu adresses tes prières
+au Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">UNE VIEILLE FEMME.</p>
+
+<p>Hé! amis vieillards, sommes-nous bien devant la maison du nouveau Dieu,
+ou nous sommes-nous absolument trompée de route?</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Non; tu es arrivée à la porte même, ma belle enfant: tu t'informes juste
+à point.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, je vais appeler quelqu'un de ceux du dedans.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non; c'est inutile, car me voici moi-même tout venu. Seulement il faut
+nous dire au plus tôt pourquoi tu es venue.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>J'ai souffert des choses indignes, injustes, mon très cher ami. Depuis
+que ce Dieu a recouvré la vue, il m'a fait la vie non vivable.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc? Serais-tu donc, toi, un sykophante femelle?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Non pas, de par Zeus!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Aurais-tu donc, pour boire, tiré une mauvaise lettre?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu railles; et moi j'ai des ennuis cuisants.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ne finiras-tu pas par nous dire quels sont ces ennuis?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Écoute donc. J'avais pour ami un jeune homme, pauvre il est vrai, mais
+beau, bien fait et honnête. Si j'avais besoin de quelque chose, il
+m'accordait tout gracieusement, gentiment, et moi je le payais de
+retour.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que te demandait-il donc spécialement, de son côté?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Pas grand'chose; car il était avec moi d'une réserve extraordinaire:
+tantôt il me demandait vingt drakhmes d'argent pour un manteau, tantôt
+huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter un khitôn pour
+ses soeurs, un mantelet pour sa mère, ou il avait besoin de quatre
+médimnes de blé.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>En effet, tu nous dis là, par Apollôn! des demandes bien modestes, et il
+est clair qu'il y mettait de la réserve.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas effectivement, ainsi qu'il le disait, des demandes
+intéressées, mais des échanges d'amitié; en portant mon manteau, il se
+rappelait mon souvenir.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tu parles d'un homme éperdument amoureux.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Mais, maintenant, le perfide n'a plus les mêmes sentiments: il est
+absolument changé. Avec ce gâteau et beaucoup d'autres friandises que je
+lui avais envoyés sur ce plat, je lui faisais dire que je viendrais ce
+soir.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Qu'a-t-il fait? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Il m'a renvoyé cette tarte au lait à la condition que je ne viendrais
+plus jamais le voir, et, en outre, il m'a fait dire que «jadis les
+Milèsiens étaient braves».</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il est évident que ce garçon n'est pas un imbécile: depuis qu'il est
+riche, il n'aime plus les lentilles; quand il était pauvre, il mangeait
+de tout.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Alors, chaque jour, j'en jure par les deux Déesses! il était constamment
+à ma porte.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Pour un transport?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais pour le seul plaisir d'entendre ma voix.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et pour recevoir quelque chose.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Et, j'en atteste Zeus, s'il me voyait triste, il m'appelait d'une voix
+douce: «Mon petit canard, ma petite colombe.»</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Après quoi, sans doute, il demandait pour avoir des chaussures.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Lors des grands mystères, j'en prends Zeus à témoin, quelqu'un m'ayant
+regardée sur mon char, il me battit pour cela toute la journée, tant ce
+garçon était jaloux.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est probablement qu'il aimait à manger seul.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Il disait que j'avais les mains tout à fait belles.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles lui présentaient vingt drakhmes.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Il prétendait que ma peau sentait bon.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Sans doute, de par Zeus! quand tu lui versais du Thasos.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Que mon regard n'était que tendresse et beauté.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Notre homme n'était pas maladroit, mais il s'entendait à gruger les
+ressources d'une vieille en chaleur.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Ainsi, mon cher, le Dieu n'agit pas en droiture, quand il dit qu'il
+vient toujours en aide aux opprimés.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Que devrait-il faire? Dis-le, et ce sera fait.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>La justice veut, j'en atteste Zeus, que l'on contraigne celui que j'ai
+bien traité à me traiter bien, à son tour; autrement, il n'est pas juste
+qu'il reçoive aucune faveur.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ne s'acquittait-il pas chaque nuit avec toi?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Mais il disait qu'il ne m'abandonnerait jamais de ma vie.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Fort bien, mais à présent il croit que tu ne vis plus.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>En effet, mon cher ami, le chagrin m'a desséchée.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Dis plutôt putréfiée, si tu veux m'en croire.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Tu me ferais donc passer par un anneau.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Oui, si cet anneau était le cercle d'un crible.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Mais, à propos, voici le jeune homme que je suis dès longtemps en train
+d'accuser: il a l'air de se rendre à un gala.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>On le dirait: il s'avance, en effet, portant une couronne et un
+flambeau.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Salut!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>C'est à toi qu'il s'adresse.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Ma vieille amie, tu es devenue blanche en peu de temps, de par le Ciel!</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Malheureuse! De quelle insulte je suis abreuvée!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il paraît qu'il y a longtemps qu'il ne t'a vue.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Longtemps, misérable! Il était chez moi hier.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Il lui arrive le contraire des autres, assurément: quand il est ivre, il
+y voit, sans doute, plus clair.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, mais il continue d'être d'une humeur insolente.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>O Poséidôn, souverain des mers! ô vieilles divinités! que de rides elle
+a sur le visage!</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Ah! ah! N'approche pas ce flambeau!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Elle a raison: si une seule étincelle tombait sur elle, elle brûlerait
+comme une vieille branche d'olivier.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Veux-tu jouer un moment avec moi?</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Où, méchant?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Ici: prends des noix.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>A quel jeu?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>A «Combien as-tu de dents?»</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je vais deviner aussi. Elle en a réellement trois ou quatre.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>A l'amende! Elle n'a qu'une seule molaire.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>O le plus méchant de tous les hommes! tu ne me parais pas dans ton bon
+sens, de me laver la tête devant tant de monde.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Tu y gagnerais gros, si on te lavait tout entière.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Non pas, car elle est, pour le moment, bien fardée; mais si on lavait
+cette céruse, on verrait à plein les rides de son visage.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Tout vieux que tu es, tu me parais bien peu sage.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Il essaie, en effet, de te cajoler; il te caresse la gorge, et il croit
+que je ne le vois pas.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Non, par Aphroditè! ce n'est pas à moi, infâme!</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>J'en jure par Hékatè! ce n'est pas cela certainement, je serais en
+démence. Mais, jeune homme, je ne puis te pardonner de haïr cette belle
+enfant.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Moi, je l'adore.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Et pourtant elle t'accuse.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>De quoi?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Elle soutient que tu es un insolent, qui lui a dit: «Jadis les Milèsiens
+étaient braves.»</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Moi, je ne te la disputerai pas.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Par respect pour ton âge; avec un autre, je ne souffrirais pas cette
+façon d'agir. A présent, va-t'en, la joie au coeur, et emmène la fille.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Je comprends ton idée; tu ne te soucies pas, sans doute, d'être avec
+elle.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Et qui le souffrira?</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Je ne saurais dialoguer avec une vieille qui fait l'amour depuis treize
+mille ans.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Cependant, puisque tu trouvais le vin bon à boire, il faut maintenant
+avaler la lie.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>C'est que c'est une lie tout à fait vieille et rance.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>La passoire corrigera tout cela.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Mais entrons; je veux aller offrir au Dieu ces couronnes que je porte.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Et moi, je veux aussi lui parler.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Alors, moi, je n'entre pas.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Du courage, n'aie crainte, elle ne te fera pas violence.</p>
+
+<p class="stage1">LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p>Ce que tu dis est tout à fait juste. J'ai assez longtemps goudronné
+cette bonne femme.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Marche; moi, j'entre derrière toi.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Combien cette vieille, j'en prends à témoin Zeus, roi du ciel, est une
+huître fortement collée à ce jeune homme!</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui frappe à la porte? Qu'est-ce à dire? Personne ne paraît.
+C'est probablement la porte qui, en bruissant, a gémi.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>J'ai à te parler, Kariôn; demeure.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Holà! dis-moi, est-ce toi qui frappais si rudement à la porte?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais j'allais le faire, quand tu m'as prévenu en
+ouvrant. Va, cours vite appeler ton maître, puis sa femme et ses
+enfants, puis les serviteurs, puis le chien, puis toi-même, puis le
+cochon.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Dis-moi, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Zeus, mon pauvre homme, veut vous entasser tous dans le même plat, et
+vous jeter ensemble dans le Barathron.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>On coupe la langue au porteur de semblables nouvelles! Mais pourquoi
+songe-t-il à nous traiter de la sorte?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Parce que vous avez fait la pire de toutes les choses. Depuis que
+Ploutos a recommencé à voir clair, ni encens, ni laurier, ni gâteau, ni
+victime, personne ne sacrifie plus la moindre offrande aux dieux.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Et, de par Zeus! nul ne vous offrira rien; car jadis vous ne songiez
+guère à nous.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Pour ce qui est des autres dieux, j'en ai un médiocre souci; mais moi,
+je me meurs, je suis anéanti.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu as raison.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Autrefois, dans les cabarets, j'avais, dès le matin, et sur-le-champ,
+toutes sortes de bonnes choses, gâteaux au vin, miel, figues, tout ce
+qu'il plaît à Hermès de manger. Aujourd'hui, réduit à la misère, je
+demeure couché les jambes croisées.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas de toute justice, toi qui faisais condamner à l'amende ceux
+qui te procuraient ces biens?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! c'en est fait du gâteau pétri à mon intention le
+quatrième jour du mois!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu regrettes ce qui n'est plus, et tu l'appelles en vain.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ah! jambon que je dévorais!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Eh bien! joue des jambes, ici, en plein air.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Entrailles toutes chaudes que je dévorais!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Ce sont des douleurs d'entrailles qui semblent te tourmenter!</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ah! coupe remplie d'un égal mélange!</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Avale celle-ci; fuis et ne te laisse pas devancer!</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Serais-tu homme à rendre service à un ami?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Si le service demandé, je puis le lui rendre.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Si tu me procurais un pain bien cuit, et si tu me donnais à manger un
+fort morceau de viande des victimes que vous immolez là dedans?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Mais c'est défendu.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque tu dérobais quelque objet à ton maître, je faisais
+toujours qu'il ne s'en aperçût pas.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Afin d'en avoir ta part, perceur de murs: il t'en revenait un gâteau
+bien cuit.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Qu'ensuite tu mangeais tout seul.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Tu ne partageais pas les coups avec moi, lorsque j'étais pris à faire
+mal.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ne rappelle plus les maux, si tu as pris Phylè; mais, au nom des dieux,
+recevez-moi chez vous.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Comment! Tu quitterais les dieux pour rester ici?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>C'est que chez vous tout est beaucoup mieux.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc? Te semble-t-il plus honnête de déserter ainsi?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>La patrie pour chacun est où l'on est bien.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De quelle utilité nous serais-tu, en demeurant ici?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Établissez-moi près de la porte, afin de la tourner.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>De la tourner? Nous n'avons pas besoin de tours.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Mais marchand.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Non; nous sommes riches. Qu'avons-nous besoin de nourrir un Hermès
+revendeur?</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Mais au moins agent d'affaires.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Agent d'affaires? Pas le moins du monde. Présentement, il ne faut point
+d'affaires, mais des coeurs loyaux.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Mais guide.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Non, le Dieu y voit clair et nous n'avons plus besoin d'être guidés.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Alors, je présiderai aux jeux. Eh bien, que dis-tu? Il convient, en
+effet, à Ploutos, de faire célébrer des jeux musicaux et gymniques.</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Qu'il est bon d'avoir plusieurs noms! Le voilà qui a trouvé des moyens
+de vivre. Ce n'est pas sans raison que tous les juges tâchent de se
+faire inscrire en même temps à plusieurs tribunaux.</p>
+
+<p class="stage1">HERMÈS.</p>
+
+<p>Entrerai-je à cette condition?</p>
+
+<p class="stage1">KARIÔN.</p>
+
+<p>Entre, et va au puits laver les entrailles, pour avoir l'air tout de
+suite d'un bon serviteur.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p><i>(Lacune.)</i></p>
+
+<p class="stage1">UN PRÊTRE DE ZEUS.</p>
+
+<p>Qui peut me dire au juste où est Khrémylos?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il, mon très bon?</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Rien que de fâcheux. Car, depuis que Ploutos s'est remis à voir clair,
+je meurs de faim. Je n'ai rien à manger, moi, prêtre de Zeus Sauveur.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, quelle en est la cause?</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Personne ne veut plus sacrifier.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Parce que tous sont riches. Jadis, quand ils n'avaient rien, le
+marchand, sauvé du péril, immolait une victime, ou l'accusé absous dans
+un procès; un autre faisait-il un sacrifice solennel, il m'invitait,
+moi, prêtre. Aujourd'hui, pas un absolument ne sacrifie, personne
+n'entre dans le temple, si ce n'est plusieurs milliers pour soulager
+leur ventre.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Eh bien, n'en prends-tu pas ta part légitime?</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Aussi j'ai résolu de dire adieu à Zeus Sauveur et de m'établir ici.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Courage! Tout ira bien, si le Dieu le permet. Zeus Sauveur est ici: il
+est venu de lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>Tout ce que tu dis là est excellent.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Attends un peu, et nous allons mettre tout de suite Ploutos à la place
+où Zeus gardait autrefois l'opisthodome de la Déesse. Qu'on m'apporte
+ici des torches allumées, afin que tu les portes devant le Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">LE PRÊTRE.</p>
+
+<p>C'est tout à fait ainsi qu'il faut faire.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Qu'on appelle Ploutos au dehors.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE FEMME.</p>
+
+<p>Et moi, que ferai-je?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ces marmites, qui nous servent à l'inauguration du Dieu, mets-les sur ta
+tête, et porte-les solennellement: tu as pour cet effet une robe de
+diverses couleurs.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE.</p>
+
+<p>Mais ce pour quoi je suis venue?</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Tout s'arrangera suivant ton gré. Le jeune homme ira chez toi ce soir.</p>
+
+<p class="stage1">LA VIEILLE FEMME.</p>
+
+<p>Si, de par Zeus! tu me garantis que ce jeune homme viendra chez moi, je
+porterai les marmites.</p>
+
+<p class="stage1">KHRÉMYLOS.</p>
+
+<p>Ces marmites sont tout à fait à l'opposé des autres: dans les autres
+marmites la vieillesse se voit par-dessus; dans celles-ci on la voit
+par-dessous.</p>
+
+<p class="stage1">LE CHOEUR.</p>
+
+<p>Nous n'avons plus, pour nous, à demeurer ici; retirons-nous à la suite
+des autres: il faut, en chantant, leur servir de cortège.</p>
+
+<h4>FIN</h4>
+ <br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+ <br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p>
+
+<h3>TABLE </h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p>
+
+<h2> TABLE </h2>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><a href="#c1">Les Oiseaux</a></p>
+ <p><a href="#c2">Lysistrata</a></p>
+ <p><a href="#c3">Les Thesmophoriazouses ou les femmes aux Fêtes de Dèmètèr</a></p>
+ <p><a href="#c4">Les Grenouilles</a></p>
+ <p><a href="#c5">Les Ekklèsiazouses ou l'Assemblée des Femmes</a></p>
+ <p><a href="#c6">Ploutos</a></p>
+</div></div>
+
+<br> <br> <br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<p><i>Achevé d'imprimer</i><br>
+le onze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-sept</p>
+
+<p>PAR<br>
+ALPHONSE LEMERRE <br>
+6, RUE DES BERGERS, 6 <br>
+<i>A PARIS</i></p>
+
+<br> <br> <br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome II, by Aristophane
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME II ***
+
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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